Je suis à vous tout de suite, un film de Baya Kasmi: Critique

Après le succès démesuré et incompris de Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?, l’heure est à la comédie dite sociale basée sur un comique de situation et un humour, sur fond de pseudo-tolérance, noir pour ne pas dire marron (le cinéma français vous propose un large choix de couleurs étron à un prix somme toute attrayant!)

Synopsis: Hanna a 30 ans, beaucoup de charme et ne sait pas dire non : elle est atteinte de la névrose de la gentillesse. Ce drôle de syndrome familial touche aussi son père, Omar, « épicier social » et sa mère, Simone, « psy à domicile ». Avec son frère Hakim, focalisé sur ses racines algériennes et sa religion, le courant ne passe plus vraiment. Mais un événement imprévu oblige Hanna et Hakim à se retrouver…

. Ne vous attendez pas à un discours à la Martin Luther King poignant, la tolérance 2.0 mérite une sérieuse mise à jour, mais pourquoi chercher à évoluer, si ça fonctionne… Soit le distributeur et pire encore les producteurs, scénariste(s)/réalisateur(s) ont une aversion et le plus profond des irrespects pour le public français, soit ce dernier manque d’éducation cinéphile. Quoiqu’il en soit, le fait est regrettable. On pouvait apprécier une réalisation relativement soignée dans le premier film à plus de 11 millions d’entrées, on regrette ici une écriture fantaisiste foutraque mêlée à du bon-sentiment joséphine-ange-gardien. Pourquoi Je suis à vous tout de suite, écrit par le duo à la ville comme à la maison Michel Leclerc/ Baya Kasmi, n’est pas une comédie ou pourquoi il manque cruellement son cœur de cible ? Réponse.

La bande annonce pique notre curiosité. Encore piégés ! Le film finira par nous piquer les yeux. Les deux minutes de la BA condensent toutes les bonnes répliques. Les 98 minutes restantes ressemblent à un conte de fée hybride mal agencé et surtout très mal rythmé. Jetons la pierre au monteur qui ne sait pas faire respirer et assemble à l’aveugle ? La faute à la réalisation qui ne sait pas prendre parti ou bien pire encore au scénario entre idéalisme asphyxiant, compliment maladroit et sermon en mousse. La pédophilie c’est mal ! Faire la pute, il faut comprendre pourquoi ! La famille c’est ce qu’il y a de plus important, après l’amour pardon. Voici le topo élucubrant, digne d’un cadavre exquis formé au comptoir d’un bistrot : une famille à deux nationalités qui dresse le portrait d’une France multi-ethnique*, deux frères et sœurs séparés par la non compréhension de leurs principes respectifs. Des principes établis, certes véritables (beaucoup en ont fait l’expérience, l’auteur de ces lignes peut-être le énième), mais sans grande profondeur. Ce n’est pas encore ce qui pose problème. Un film ne se doit pas d’être profond pour réussir. Reprenons. La sœur, DRH, se prostitue sans le vouloir, car elle ne sait pas dire non ni faire de mal au gens. Le frère, qui vit encore chez ses parents avec femme et enfants (au nombre de deux, le schéma est un peu trop carte postale soit dit en passant), cumule les heures à l’épicerie halal qui fait de la religion musulmane un commerce. Et bim, il a besoin d’un rein, la sœur est compatible. Pardonnez le langage familier, mais il est en accord avec le déroulement de l’histoire. La sœur finira par tomber amoureuse du médecin qui soigne son frère, rencontré sur un malentendu grossier sur le parvis de l’hôpital. Le frère trouve un donneur et tout est bien qui finit bien. La sœur et le médecin vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Et si en plus, les thématiques fortes pouvaient s’entrecroiser : la pédophilie, l’immigration, la crise à l’embauche pour les personnes de plus de quarante ans, la cellule familiale comme utopie et pis-aller, le commerce de quartier vs la profession libérale, les riches vs les pauvres, la prostitution, le transgenre… Ce serait parfait ! La conception d’un bon scénario doit nous être différente Monsieur et Madame Leclerc. Malheureusement, les rôles sexués ont toujours la part belle, malgré des nuances pesantes. La faute à la religion donc ?

La rédaction ne vous cache rien. Il n’y a guère plus à retirer de cette « comédie » artificielle et décousue, si ce ne sont cinq acteurs qui expriment dans cette fable cartoon** toute l’étendue de leur talent. Vimala Pons un peu trop ingénue et uni-ton, Mehdi Djaadi qui passe de l’ado torturé à la kaïra des cités, Claudia Tagbo en prostituée élégante et bien éduquée, Carole Franck en belle-sœur bipolaire et Anémone en arrière-grand-mère écervelée (ces deux dernières actrices sont les seules à réussir à nous décrocher un sourire). Le reste de la distribution n’est malheureusement pas tirée vers d’autres horizons. Agnès Jaoui fait du Agnès Jaoui, loquace, bien-aimante et psychiatre de quartier. Ramzy Bédia fait du Razmy, « trop bon trop con » au sourire tiré à quatre épingles. Laurent Capelluto en bon gendre libéral, chemise rentrée. Christophe Paou n’est plus l’amant criminel de L’Inconnu du lac, mais son sexe est toujours autant nonchalamment à l’air libre (gag répété de surcroît). Zinedine Soualem en patron halal autoritaire. Les personnages types ne se muent que difficilement dans ce récit hybride « gaucho » fermé et trop bien arrangé. Les erreurs sont cumulées et les invraisemblances ne semblent pas rebuter les deux co-scénaristes. Ramzy, âgé de 43 ans, ne convainc pas en grand-père, la moindre des choses auraient été de le blanchir un minimum ! Les points dits dramatiques contrebalancent lourdement la forme comique par un montage maladroit et surtout par une écriture fantasque. L’audace est de mauvais goût. Laisse-t-on assister une petite fille à l’accouchement de sa maman et aux premières loges qui plus est ?

Le rire est jaune pour cette comédie de publicité qui tente de côtoyer le populaire, mais ne fera avancer aucunes mœurs, voire les fera reculer. Pire encore, ce film instable, entre plusieurs frontières issues d’images d’Épinal, ne restera dans aucune mémoire si ce n’est dans le registre du  » premier film à ne pas faire ». Alors certes, il y a beaucoup de sa personne et Baya Kasmi se met à nu, mais pour quelle raison ? Quel en est le but ? Ecrire Hippocrate ou Le Nom des gens se revéla fructueux. Réaliser Je suis à vous tout de suite l’est beaucoup moins. De cette manière en tout cas.  CSM attend au tournant la future réalisation de Michel Leclerc (hanté par le personnage cliché de la bonne poire débordant de compassion), La Vie très privée de monsieur Sim, adapté du formidable roman best-seller, toujours made in Delante Films et Karé Productions… On retrouvera très prochainement Vincent Lacoste en Jacques Sim jeune et Jean-Pierre Bacri en Sim adulte. Ce qui laisse supposer un milieu professionnel que CSM regrette être trop fermé. Peut-on craindre dès à présent la désillusion ? La suite au prochain épisode.

* expliqué par le choix du plan muet sur mur tagué entre Camilia Jordana et Claudia Tagbo (image background)

** l’appellation aurait pu être bien vue en d’autres circonstances

Fiche technique : Je suis à vous tout de suiteaffiche-je-suis-à-vous-tout-de-suite

Pays: France
Réalisation: Baya Kasmi
Scénario: Michel Leclerc, Baya Kasmi
Interprétation : Vimala Pons, Mehdi Djaadi, Agnès Jaoui, Ramzi Bédia, Laurent Capelluto, Claudia Tagbo, Camélia Jordana, avec la participation d’Anémone
Directeur de la photographie : Guillaume Deffontaines
Monteuse : Monica Coleman
Musique : Jérôme Bensoussan
Chef décorateur : Jean-Marc Tran Tan Ba
Directrice du casting : Aurélie Guichard
Directeur de production : Marianne Germain
1er assistant réalisateur : Amandine Escoffier
Chef costumier : Mélanie Gautier
Scripte : Isabel Ribis
Date de sortie: 30 septembre 2015
Durée: 100 minutes

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Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

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