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Splendeurs et misères de la maison Gucci

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En adaptant brillamment le roman de Sara Gay Forden The House of Gucci : A Sensational Story of Murder, Madness, qui revient sur les évènements ayant conduit à l’assassinat de Maurizio Gucci, Ridley Scott frappe fort et offre son meilleur film depuis Mensonges d’états (2008).

Synopsis : Le 27 mars 1995, Maurizio Gucci est violemment assassiné par deux hommes armés. Ces derniers ont été engagés son ex-femme, Patricia Reggiani, afin d’éviter qu’il ne se remarie avec Paola Franchi. La veuve éplorée apparaît prête à tout pour s’arroger les rênes de l’empire Gucci.

Tout l’argent du monde

Milan 1978. Tels sont les premiers mots qui apparaissent à l’écran où l’on aperçoit, dans un plan panoramique, une jeune femme s’apprêtant à rencontrer son destin : elle s’appelle Patrizia Reggiani. Ces images suivent de peu une autre scène marquée à la date du 27 mars 1995 et où nous apercevons Maurizio Gucci (Adam Driver) attablé à la terrasse d’un café. Ce dernier ne le sait pas mais il lui reste quelques minutes à vivre. Ridley Scott choisit de commencer faussement par la fin. House of Gucci est une adaptation envisagée sous l’angle d’un flashback. Tout l’enjeu du film est donc de raconter les événements qui ont abouti à l’assassinat de l’héritier de la marque de prêt-à-porter la plus célèbre d’Italie. 

Pour ce faire, Ridley Scott a choisi de centrer l’histoire autour du personnage de Patrizia Reggiani. Cette dernière ne quitte pas l’écran ou presque. Le réalisateur s’intéresse dans un premier temps à la formation du couple et la façon dont la jeune femme est perçue par la famille Gucci. L’esthétique léchée et mélodramatique du début crée une atmosphère volontairement surannée – nous sommes à la fin des années 70 – qui assume volontiers un aspect cliché (le premier baiser pendant une balade en barque). Pourtant, le conte de fée se cache et révèle très vite de multiples dissensions familiales que Ridley Scott choisit d’éluder. La rivalité tacite entre entre Aldo Gucci (Al Pacino) et Rodolfo Gucci (Jeremy Irons) aurait peut-être mérité d’être un peu plus explicitée par le cinéaste.

On peut en effet reprocher au film de ne pas rentrer dans le vif du sujet. Ridley Scott semble parfois privilégier l’évocation de surface. Plutôt que d’expliquer le pourquoi du comment, le parti pris scénaristique du réalisateur lui donne la possibilité d’instiller une bonne dose de comique au film. L’histoire de House of Gucci semble tout droit tirée de La Terre de Zola. Ici, la terre est remplacée par l’argent. À l’instar du romancier français, le réalisateur se plaît à mettre en scène les coups bas et autres machinations familiales qui poussent les membres de cette famille à s’entre-déchirer. Chacun y va de sa petite trahison afin d’avoir et de conserver le pouvoir. Au-delà de ces références littéraires, l’univers du film rappelle l’esthétique de Tout l’argent du monde (2017) où il revenait sur l’enlèvement de Paul Getty III survenu en 1973 à Rome. À ceci près que le réalisateur remplace le comique de situation par un comique de caractère. Nous sommes plus dans La Comédie humaine de Balzac que dans le récit d’un fait divers sordide.

Family horror story

Ridley Scott s’attaque à un genre souvent fréquemment évoqué au cinéma : celui de la family horror story. Nous ne dénombrons plus ces films qui, revenant sur des fais divers ayant secoué l’opinion publique, mettent en scène des familles et autres couples dysfonctionnels. House of Gucci déroute nos attentes. Il est ainsi moins question du meurtre que de rapports familiaux et conjugaux criminogènes. Le cinéaste fait du meurtre de Maurizio Gucci une séquence quasi anecdotique. Le crime devient ainsi une sorte de prétexte scénaristique qui permet au réalisateur de mieux dérouler le fil de sa narration, et ce qui l’intéresse vraiment, à savoir la construction d’une fresque familiale. Ridley Scott relate l’arrivée de Patrizia Reggiani comme d’une bombe venant faire voler en éclats le vernis de respectabilité des Gucci. Ainsi, l’arrivisme du personnage révèle, plutôt qu’il ne le cause, les rapports hypocrites et vénaux qui unissent les membres de la « famiglia ».

Plus qu’un moteur de dissension, le lien familial est présenté comme un facteur criminogène. Il n’y a pas que Patrizia Reggiani qui a compris que Gucci est une (future) poule aux œufs d’or. La maison Gucci devient ainsi le lieu symbolique d’un combat féroce où la bataille des égos (masculins) fait rage. Le travail de montage effectué par Claire Simpson (qui avait déjà travaillé sur Tout l’argent du monde) relate en somme le déclin d’un empire (familial). Le film esquisse une rapide réflexion autour des nouvelles stratégies de communication auxquelles les entreprises italiennes de prêt-à-porter sont contraintes de s’adapter. La mode se mesure en chiffres et doit dorénavant composer avec une économie néo-libérale. L’ironie du sort veut que l’assassinat de Maurizio Gucci se combine avec celui de la marque dont il porte le nom. Plus aucun membre de la famille Gucci ne siège à l’heure qu’il est au sein d’une entreprise maintenant cotée en bourse.

Scènes de la vie conjugale

House of Gucci cultive le mélange des genres. Tour à tour polar moderne, mélodrame romantique ou huis clos intimiste, l’œuvre ausculte la naissance puis la mort d’un couple. Car il est aussi question de cela dans le film de Ridley Scott. Le réalisateur britannique filme la chronique d’une fin annoncée entre Patrizia Reggiani et Maurizio Gucci. Peut-être faudrait-il plutôt avancer que la première influence le second. C’est elle qui pousse le timide héritier à s’imposer et à prendre les rênes de l’entreprise familiale. Elle encore qui lui insuffle l’idée de lancer une ligne de prêt-à-porter afin de lancer Gucci sur les podiums. Elle qui lui fait remarquer qu’autoriser les contrefaçons nuit à l’image de prestige de Gucci. Elle enfin qui fait de lui un redoutable chef d’entreprise à l’affût d’idées chocs et de concepts chics.

Un des autres intérêts du film réside dans l’ambivalence qu’il cultive. On ne sait ce qui motive réellement les intentions de celle qui a fomenté l’assassinat de son mari. Est-elle intéressée ? Ou réellement amoureuse de Maurizio ? Peut-être un peu des deux. Le réalisateur s’arrange en tout cas pour offrir une vision qui évite tout manichéisme binaire. Patrizia Gucci n’est ni tout à fait coupable ni tout à fait innocente pour reprendre les termes qu’employait Racine à propos de Phèdre. Cette dernière échappe ainsi au stéréotype de la femme fatale si ce n’est de la veuve noire dont l’ont affublée les médias de l’époque. Il serait facile de ne voir en elle qu’une jeune femme vénale obnubilée par la réussite et l’argent. Le personnage est plus complexe qu’il n’y paraît. Cette remarque s’applique à l’ensemble des protagonistes du film. L’œuvre charrie son lot de performances d’acteurs qu’il convient de saluer. On retrouve en effet un Jared Leto méconnaissable dans le rôle de Paolo Gucci, sans parler de l’accent italien de Lady Gaga qui détonne avec la fausse pudeur cultivée par Adam Driver. Ces diverses compositions font la force du film. Elles adoucissent la noirceur du propos et insufflent du dynamisme à une narration qui a la décence d’éviter tout jugement de valeur.

Bande-annonce – House of Gucci

Fiche techniqueHouse of Gucci

Réalisation : Ridley Scott
Scénario : Becky Johnston et Roberto Bentivegna,
d’après le livre The House of Gucci: A Sensational Story of Murder, Madness, Glamour, and Greed de Sara Gay Forden
Musique : Harry Gregson-Williams
Montage : Claire Simpson
Société de production : Metro-Goldwyn-Mayer, Bron et Scott Free Productions
Distribution : United Artists Releasing (États-Unis et Canada), Universal Pictures International France (France)
Interprétation : Lady Gaga (Patrizia Reggiani), Adam Driver (Maurizio Gucci), Al Pacino (Aldo Gucci), Jared Leto (Paolo Gucci), Jeremy Irons (Rodolfo Gucci)
Durée : 2h37
Genre : Drame biographique
Sortie : 26 novembre 2021
Pays : États-Unis