Être, un film de Fara Sene : Critique

Une chronique sociale éclatée mais pas éclatante
Après plusieurs courts-métrages remarqués en festival, l’ancien basketteur Fara Sene a réussi à trouver les financements pour réaliser son premier long-métrage. Assumant de prendre pour modèles les films d’Alejandro González Iñárritu (Amours Chiennes, 21 Grammes, Babel) et Collision de Paul Haggis, le jeune réalisateur a signé un film choral réunissant une dizaine de personnages qui, comme le veulent les codes du genre, vont se croiser et affronter leur destin. Cette trajectoire toute tracée par ce type de narration ultra-balisée est sans nul doute ce qui a rapidement mis fin à la mode lancée par les chefs d’œuvre susnommés il y a dix ans. Car, oui, le processus n’est plus du tout attractif : Qui a fait attention à 360, un film choral qui réunissait pas moins que Jude Law, Anthony Hopkins et Jamel Debbouze ou encore à Puzzle, le dernier Paul Haggis avec Liam Neeson? Avec des profils aussi stéréotypés que le flic au bord de la dépression, les jeunes désireux de fuir leur quotidien ou encore l’arabe tout droit sorti de prison, et une construction explosée qui empêche à chacun d’être approfondi, on ne s’étonne que Sene, désireux d’étendre son discours à une large fourchette de personnages, nous servent une chronique sociale dans laquelle il devient difficile de se reconnaître.

Un téléfilm amateur et déprimant
En dehors de Bruno Solo dans la peau du policier, l’ensemble du casting est composé d’acteurs non-professionnels. Et il en va de même pour l’équipe technique. Sous la houlette d’un metteur en scène sans réelle expérience, le résultat ne pouvait –à moins de faire face à un génie– avoir que les allures d’un film amateur. Et en effet, même si le montage alterné s’avère par moment ingénieux, avec son esthétique visuel de téléfilm de fin de soirée et son mixage sonore qui rend chaque haussement de voix inaudible, on ne peut que constater qu’Être est loin de la qualité technique d’une œuvre de cinéma. Si certains acteurs (Sophie Leboutte et Karina Testa essentiellement) sont convaincants, la plupart des jeunes comédiens ne tiennent pas la route, ce qui participe à rendre difficile l’empathie envers leurs personnages. Le parcours de chaque personnage, réduit sur 24 heures, passe par des moments aussi émouvants que prévisibles. Mais, si la fin de leur journée n’est pas forcément celle que l’on ne s’était pas empêcher de prédire, c’est parce que la morale qu’a mis Sene dans son scénario est, à l’inverse de la caractérisation des personnages, aux antipodes du genre. Là où tout long-métrage classique aurait défendu l’émancipation de ses jeunes héros et le volontarisme de leurs ainés à fuir leur routine, Être prône au contraire, à travers une succession de soi-disant happy-end parfois improbables, les valeurs familiales et le repli sur soi, ce qui au final se révèle plus triste qu’une réelle tragédie s’assumant comme telle.

Coup d’essai sans prétention, Être accumule les défauts en se construisant sur un mécanisme narratif dont on n’attend plus rien, en se basant sur un amas de clichés, en faisant confiance à une équipe artistique et technique maladroite et en distillant un message discutable. Espérons pour Fara Sene que, s’il retente l’expérience du long-métrage, il saura s’entourer de vrais professionnels et travaillera sur un scénario plus élaboré.

Synopsis : Une journée à Paris. François, est un policier aigri qui ne supporte pas plus ni son travail ni sa vie conjugale. Mohammed est un jeune repris de justice devenu garagiste et rêvant quitter sa cité. Ester est une fille vit mal son statut de fille adoptée. Christian veut abandonner son village et la boulangerie familiale dans laquelle il travaille. Une SDF erre dans les rues parisiennes. Leurs destins vont se croiser.

Être : Bande annonce

Être : Fiche Technique

Réalisation: Fara Sene
Scénario: Fara Sene et Daniel Tonachella
Interprétation : Bruno Solo, Salim Kechiouche, Benjamin Ramon, Djena Tsimba, Kevyn Diana, Karina Testa, Sophie Leboutte…
Distribution: Cinétévé
Photographie: Federico D’Ambrosio
Musique: François Petit
Décors: Damien Hamon
Montage : Véronique Lange
Production : Fabienne Servan-Schreiber, George Nicolas
Sociétés de production : Cinétévé
Genre : Drame
Durée: 85 minutes
Sortie en salles: 10 juin 2015

France – 2015

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.