Pouvoir et transformation dans « Un loup pour l’homme »

Les éditions Dupuis publient Un loup pour l’homme, de Mathieu Reynès et Valérie Vernay. Le récit, prenant, met en scène des personnages complexes, aux motivations et fêlures vertigineuses.

Un loup pour l’homme prend pour cadre la France du début des années 1930. Mathieu Reynès et Valérie Vernay, respectivement scénariste et illustratrice, combinent des éléments réalistes et fantastiques, organisant habilement l’immixtion des seconds parmi les premiers. Ils nous transportent dans un monde paysan fortement hiérarchisé, où la lycanthropie n’est pas seulement une légende, mais une réalité qui peut être aussi terrifiante que libératrice.

L’album se déploie notamment autour du personnage du « Baron », un propriétaire terrien qui, après une tentative d’agression sexuelle sur l’une de ses employées, se retrouve infecté par la malédiction de la lycanthropie. Les auteurs dépeignent le « Baron » comme un personnage puissant, froid et calculateur, régentant son domaine agricole d’une main de fer.

Cela n’est pas sans répercussion. Son fils Eugène est aux prises avec un complexe d’infériorité, symbolisé par sa rivalité avec Markus. Ce dernier est un autre personnage-phare : jeune homme recueilli par la famille, il travaille depuis lors dans le domaine agricole en tant que mécanicien et est considéré, dans un premier temps, comme un fils de substitution par le « Baron ». C’est précisément ce que lui reproche Eugène : d’être mieux traité que lui que par son propre père.

Les interactions dynamiques et parfois dysfonctionnelles entre les différents personnages évoquent des thèmes tels que l’appartenance, la légitimité sociale ou l’amour. Ce dernier n’est pas amené de front, mais il sous-tend néanmoins les rapports entre Markus et Louison. La fille du « Baron » cherche du réconfort dans les bras du jeune mécanicien, elle peine à verbaliser ses sentiments envers lui et accueille avec circonspection ses rapports avec Maya, jeune fille rejetée par la société, qualifiée de « sauvageonne ». Elle vit parmi les loups dans la forêt voisine. Son personnage rappelle l’archétype du « wild child » présent dans de nombreux mythes et légendes, tels que Le Livre de la Jungle de Rudyard Kipling. Et son lien avec les lycanthropes offre une exploration subtile de la dualité de l’homme et de la bête. Maya n’est par ailleurs autre que la fille de cette employée retrouvée pendue à un arbre après s’être refusée au « Baron ».

Les dessins de Vernay, très réussis, disposent de tout l’espace nécessaire à leur expression. Car la mise en page et la disposition des cases favorisent une progression rythmée de l’intrigue, parfois avec peu de dialogues, ce qui renforce l’impact des images. De leur côté, les personnages s’avèrent bien développés, chacun évoluant avec ses propres motivations et vulnérabilités et offrant une psychologie nuancée qui enrichit le récit. Cela est bien illustré par Camille, un fidèle du « Baron » prêt à se sacrifier pour le bien des autres.

En tant que mécanisme de transformation, la lycanthropie n’est pas seulement utilisée comme un simple outil de terreur, mais aussi comme une métaphore de la libération (des pulsions, des conditions) et du pouvoir. Le personnage de Maya, dont l’existence est étroitement liée à celle des loups, offre une perspective intéressante sur la nature et la civilisation, avec une réflexion sous-jacente sur la sauvagerie, la liberté et l’isolement. On peut penser à Jean-Jacques Rousseau et à l’homme à l’état de nature en comparant son mode de vie à celui, corrupteur, en rupture avec l’environnement (la chasse, par exemple), du domaine « Baron ».

Mathieu Reynès et Valérie Vernay parviennent à un équilibre appréciable entre l’action et l’émotion, le réel et le fantastique, l’espoir et le désespoir. Ils portraiturent un milieu social sur lequel un seul homme, le « Baron », a su projeter une ombre menaçante. Quant à la proie…

Un loup pour l’homme, Mathieu Reynès et Valérie Vernay
Dupuis, mai 2023, 184 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.