On va tous crever, mais quand, où et comment ?

De cette première œuvre du Suisse Tobias Aeschbacher dans le domaine de la BD, on remarque son titre à teneur prophétique. Mais, sa lecture montre qu’il masque un second degré qui apparaît progressivement.

Outre un prologue et un épilogue, l’album comporte six chapitres faisant intervenir des personnages qui habitent tous le même immeuble. Ces chapitres montrent ce qui se passe dans les six appartements de l’immeuble plus ou moins au même moment. Pour les besoins du scénario, les épisodes dans chaque appartement sont légèrement décalés dans le temps. Ainsi, le premier épisode ne fait que se terminer dans l’un des appartements en question, quand un trio y fait irruption. Auparavant, nous avons suivi ce trio dans sa préparation alors que les trois hommes qui le constituent font route, en voiture, vers l’immeuble en question.

Destins

Pour en revenir au titre, on pourrait imaginer qu’il cherche à nous interpeler par rapport à notre inéluctable destinée individuelle, ou même qu’il fasse un constat alarmiste par rapport à la situation planétaire qui se dégrade régulièrement (tensions politiques, sociales, épuisement des ressources naturelles, réchauffement climatique, etc.) En fait non, il fait référence aux personnages de l’album et se permet juste une légère entorse grammaticale permettant d’instaurer le doute qui intéresse l’auteur. En effet, la narration n’est pas assurée par l’un ou l’autre des personnages, ni même par plusieurs qui prendraient la parole à tour de rôle au fil des chapitres comme cela aurait été possible. En fait, comme dans bien des romans, nous avons affaire ici à un classique narrateur omniscient : le dessinateur-scénariste.

Références cinématographiques

La quatrième de couverture laisse entendre que l’histoire est dans la veine de ce que montre Quentin Tarantino dans ses films et c’est indéniable. Autre clin d’œil cinématographique selon mon impression The Big Lebowski l’inénarrable film des frères Coen. Petites justifications au passage qui permettent de situer un peu l’histoire, nous avons au début un groupe de malfrats qui se chamaillent dans leur voiture avant d’arriver à destination (l’immeuble déjà cité) sur des sujets très accessoires par rapport à leur objectif, ce qui a le don de faire monter inutilement la tension entre eux et même de les déconcentrer. Quant à l’objectif de leur virée, il s’agit d’une urne funéraire qui contient des cendres.

Construction originale

L’album se présente donc comme un enchainement de circonstances qui font intervenir successivement, des personnages qui habitent dans six des appartements d’un même immeuble. Le léger décalage narratif d’un épisode à l’autre permet juste de faire progresser l’action liée à l’irruption du trio de malfrats. L’auteur nourrit son album de nombreux détails loufoques qui l’agrémentent. Surtout, il nous propose une action plutôt absurde (en écho à l’absurdité de la vie) avec des personnages qui s’avèrent toutes et tous surprenants. Cela va de la décision radicale qui prend effet comme par hasard au moment où le trio pénètre dans l’immeuble au pervers qui s’est arrangé pour installer un dispositif voyeuriste lui permettant de visionner les faits et gestes d’une de ses voisines en passant par un duo d’étudiants colocataires qui cultivent de l’herbe en telle quantité que cela consomme trop d’électricité, d’où des coupures intempestives de courant agissant comme une sorte de running-gag.

Un dessinateur en devenir ?

Si le scénario est le point fort de l’album, je n’en dirais malheureusement pas autant du dessin qui n’a rien d’agréable esthétiquement. Bien que la présentation éditeur le qualifie de graphiste, illustrateur et dessinateur de BD indépendant, sur ce qu’il montre ici, je considère Tobias Aeschbacher comme un dessinateur médiocre. Certes, il s’arrange pour caractériser suffisamment ses personnages, mais ceux-ci donnent régulièrement l’impression d’être restés à l’état d’ébauche. Au crédit du dessinateur dont c’est la première œuvre, il faut quand même dire qu’il s’y entend pour faire sentir à quel point certains de ses personnages sont des déséquilibrés. Pour évaluer ses capacités de dessinateur, il faudra attendre d’éventuelles prochaines œuvres pour faire des comparaisons et observer son évolution. Pour l’instant, la comparaison avec les dessinateurs les plus doués, montre clairement qu’Aeschbacher ne fait pas le poids. Autre remarque à propos du dessin, les décors restent souvent minimalistes, en particulier dans les appartements de l’immeuble où l’essentiel se passe. On sent le dessinateur focalisé sur son intrigue, avec comme défi (réussi) d’aller au bout de ce qu’il avait imaginé, ce qui n’est déjà pas si mal pour un début.

On va tous crever, Tobias Aeschbacher
Helvetiq (collection Ébullition) : paru le 21 février 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

« Bienvenue à St Connard » : impôts célestes

Dans ce nouvel opus paru aux éditions Fluide Glacial, Boucq envoie le divin au contrôle fiscal et la foi au crash-test burlesque. Résultat : une comédie qui tourne en rond – littéralement – et qui, à force d’absurde, pousse ses effets à leur firmament.

« Pour quelques miettes de pain » : mémoire en éclats d’une Pologne sous tension

Entre autobiographie et chronique nationale, "Pour quelques miettes de pain" déploie le récit d’une jeunesse façonnée par les secousses politiques d’une Pologne post-communiste. À travers une trajectoire intime, Kasia Babis ausculte les fractures sociales, l’emprise religieuse et les désillusions démocratiques d’un pays en mutation, où grandir revient à apprendre à résister.

Retour de « Chapatanka » : les spectres du gag continu

B-Gnet et Jocelyn Joret plongent leur bourgade du Midwest dans une foire aux revenants manifestement friande du cinéma populaire des années 1980-1990. Il sert en effet d'adjuvant à un comique volontiers décalé et gourmand en références. Un deuxième tome qui confirme une chose : "Chapatanka" a trouvé sa petite musique, entre parodie débraillée, absurde bonhomme et amour du grand écran.