« Mon papa dessine des femmes nues » : filiations

Philippe Dupuy s’affranchit des codes de la bande dessinée et publie aux éditions Dupuis, dans la collection « Aire Libre », Mon papa dessine des femmes nues, un album hybride s’apparentant à une conversation elliptique avec son fils Hippolyte.

Il a plus de soixante ans et une bibliographie longue comme la cinquième avenue de Manhattan. Philippe Dupuy parvient pourtant à se réinventer et à interroger les codes de la bande dessinée avec un one-shot personnel, intime même, bien nommé Mon papa dessine des femmes nues. Il y convie son fils Hippolyte, personnage central et dessinateur secondaire, avec lequel il entretient une longue conversation émaillée de réflexions sur la vie, la parentalité, la nudité, l’écologie ou l’art (des tableaux de Paul Cézanne, Francisco de Goya, Jean Dubuffet ou Vincent Van Gogh aux installations d’Elias Crespin ou de la plasticienne japonaise Takako Saito).

Sur la forme, cet album étonnant mêle les couleurs au noir et blanc, la réappropriation d’œuvres d’art aux collages et aux esquisses, une organisation des planches classique à des essais plus libres, voire anarchiques. Dans une certaine mesure, cette ivresse graphique, sans bornes ni rivages, peut s’apparenter à l’exacte traduction de la psyché de son auteur. Car Philippe Dupuy livre beaucoup de lui-même dans Mon papa dessine des femmes nues. Devenu père sur le tard, il cherche à se positionner au regard de familles plus archétypales. Sensible aux arts, il en reproduit les chefs-d’œuvre tout en tentant d’y sensibiliser son fils, souvent interloqué, parfois très critique, mais davantage porté, comme tous les jeunes de son âge (dix ans), vers Iron Man, Black Panther, Pokémon et quelques installations artistiques ludiques et/ou spectaculaires.

Le dialogue filial entrepris dans la bande dessinée trouve un écho dans l‘hybridation de certaines planches, dont la composition ajoute aux traits du père ceux du fils, les deux prenant langue dans le neuvième des arts (si on s’en tient à une acception large). On voyage aussi en compagnie des deux protagonistes, à Taipei, où Hippolyte loue les « petits rituels d’une vie différente », pendant que son père Philippe considère avec gravité « cette part d’insouciance à jamais perdue » pour lui. Plus loin, dans un très sensible « Temps additionnel », l’auteur évoque le temps qui passe, « le regard (qui) se pose autrement », « la perspective (qui) change ». En remontant le fil de l’album, le lecteur trouvera un hommage ébahi aux livres, une métaphore de l’écocide, une évocation de la nudité dans les différents courants artistiques…

Il est difficile de mettre des mots sur un album échappant à toute étiquette. S’il ne fallait retenir qu’une chose de la démarche de Philippe Dupuy, ce serait probablement sa sincérité. Transparence, paternité, fascination pour les arts s’entremêlent le temps de quelque 160 pages d’une générosité insoupçonnée. Mon papa dessine des femmes nues laissera probablement certains lecteurs sur le bord du chemin. Mais ceux qui sauront apprécier la dialectique autocentrée de Philippe Dupuy auront du mal à lâcher l’album avant d’en avoir lu l’intégralité. Pas seulement parce qu’on peut s’y retrouver, mais aussi pour la justesse qui s’en dégage.

Mon papa dessine des femmes nues, Philippe Dupuy
Dupuis, mars 2022, 168 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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