Le Pacte, entre Martin et Gerd

Le Pacte, huitième tome de la série Amours fragiles arrive enfin, huit ans après En finir le septième. Très complémentaire et inchangé depuis le premier tome (Le Dernier printemps, 2001), le duo constitué de Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot poursuit son investigation des états d’esprit et mentalités avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

La particularité de la série étant de s’intéresser avant tout aux êtres humains (hommes et femmes) plutôt qu’aux faits de guerre, au fil des épisodes nous avançons chronologiquement (à l’exception de Katarina le quatrième album qui s’autorise un retour en arrière pour une sorte de parenthèse). L’objectif est visiblement de faire sentir comment et pourquoi cette guerre a commencé, puis l’évolution de sa perception dans les esprits. Les conséquences individuelles ressortent bien ici, parce que les auteurs suivent plus particulièrement certains personnages, aussi bien du côté français que du côté allemand.

Katarina et Martin

Côté français, la Résistance s’organise et sur les deux premières planches nous suivons Katarina à Lyon (premier lien avec l’album précédent), où elle circule à bicyclette pendant l’été 1944, pour faire la boîte aux lettres. Petit rappel, c’est à Lyon que Jean Moulin œuvrait à l’unification de la Résistance (avant son arrestation du 21 juin 1943). Les auteurs se contentent d’y situer quelques scènes, laissant le soin aux lecteurs.trices et spécialistes de faire l’association d’idées. Autre lien avec l’album précédent, Martin Mahner (il est Allemand) cherche à se faire oublier. En effet, à Berlin, il a caché Fredi, l’un des conjurés du complot contre Hitler du 20 juillet 1944. Arrêté, Fredi est interrogé sans ménagement à Spandau par la Gestapo, qui cherche à savoir quoi penser de la disparition de Martin : conjuré lui aussi ? Déserteur ?

Martin à la campagne

Sous une fausse identité (Carl Steiner : papiers que Fredi gardait en réserve), Martin quitte Berlin pour trouver refuge chez son oncle Emil où il n’est plus revenu depuis dix ans. Logiquement, ni son cousin ni sa tante ne sont dupes du motif de sa visite (convalescence). Considérant qu’il fait courir un risque à sa famille, il décide d’aller à Beelitz où Hilda, la sœur de Fredi, va le cacher (dans une remise, à l’écart, endroit bien froid). La sœur aînée d’Hilda est mariée à Gerd, avocat qui refuse de demander la grâce de Fredi lorsqu’on apprend sa condamnation à mort.

Les circonstances du pacte

Cet album illustre parfaitement la manière de Richelle et Beuriot qui parviennent de brillante façon à faire comprendre beaucoup sans trop en dire, parce qu’ils connaissent bien l’Histoire et qu’ils prennent leur temps pour tisser leurs intrigues. De nombreux détails émergent au fil de la narration pour situer les lieux, les périodes et les personnages. Ils font ainsi sentir une ambiance générale à l’approche de la défaite allemande, avec une armée prise entre deux feux : les avancées américaine côté ouest et russe côté est. Bien évidemment, les forces allemandes ne s’avouent pas vaincues et de nombreux faits émergent de cette période de tension extrême. Dans la population allemande, celles et ceux qui n’ont jamais apprécié Hitler et les nazis attendent et espèrent faire baisser pavillon à celles et ceux qui agissent toujours comme si le troisième Reich devait poursuivre son existence sur un millénaire. L’homme qui vit avec la mère de Martin ne se gêne pas pour fournir aux autorités des renseignements pouvant mener à l’arrestation du jeune homme. Celui-ci côtoie un ancien de la Gestapo dans un train. Et si Hilda n’apprécie pas trop sa sœur et son mari Gerd, ceux-ci le lui rendent bien, car ils considèrent qu’Hilda a des mœurs un peu légères. Un soir, Gerd trouve Martin dans sa cache. Au lieu de l’abattre comme il en meurt d’envie, il réfléchit un peu à sa situation. Intelligent et malin, lui a déjà senti le vent tourner. Il propose alors un pacte à Martin…

Unité de la série

Cet album situe de manière remarquable les enjeux de l’époque, avec la façon dont les uns et les autres se positionnent, que ce soit par conviction, pour des raisons sentimentales, par aveuglement (bêtise) ou par opportunisme. Parfois en quelques touches simples, les caractères ressortent et on comprend comment et pourquoi les uns et les autres agissent, par esprit de vengeance, avec courage ou bien par lâcheté, pour défendre une position ou par patriotisme, etc. Les auteurs mêlent subtilement l’Histoire avec les petites histoires individuelles. Ils connaissent suffisamment bien les faits et conditions historiques pour nous embarquer dans un épisode particulièrement convainquant. Cela vaut évidemment pour les caractères des différents personnages, ainsi que pour les décors (y compris les véhicules, coiffures et vêtements par exemple). Le dessin est du même ordre, avec notamment quelques superbes vignettes de sites allemands en hiver (beau travail sur les couleurs), avec un trait élégant qui se garde bien de détails trop fins, laissant juste la marge nécessaire au lecteur pour se faire son film, les sous-entendus narratifs s’accompagnant donc d’équivalents visuels. C’est toute la force de cet album et de la série qui s’apprécie par une lecture attentive, car chaque détail compte. À noter quand même que l’album s’appréciera d’autant mieux qu’on connaît ceux qui le précèdent. Enfin, désormais la série est annoncée en neuf épisodes, alors qu’auparavant il était question de dix, comme si les auteurs redoutaient de ne pas arriver au bout de leur entreprise. L’ultime épisode est d’ores et déjà annoncé pour 2023.

Le Pacte – Amours fragiles (tome 8), Philippe Richelle (scénario) et Jean-Michel Beuriot (dessin)
Casterman, mars 2023
Note des lecteurs0 Note
4

Festival

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