Second tome de « La Déchéance d’un homme »

Les éditions Delcourt publient dans leur collection « Tonkam » le second tome de La Déchéance d’un homme. Adaptée d’un roman d’Osamu Dazaï, cette série dresse le portrait d’un mangaka au bord du précipice…

Le premier tome de La Déchéance d’un homme sondait l’incommunicabilité d’un jeune garçon feignant la pitrerie pour se protéger du regard des autres. L’album dérivait ensuite de ses douleurs intérieures vers leur expression concrète – et cruelle : Yôzo Ôba se montre coupable du suicide de l’un de ses camarades, avant de provoquer, désormais adulte, la mort de l’une de ses maîtresses. Junji Ito s’appuyait sur un roman d’Osamu Dazaï, proche de l’autofiction, pour portraiturer, d’un trait précis et élégant, le parcours d’un bouffon de façade doublé d’une âme meurtrie. Le second tome de la série continue plus avant l’exploration de la psyché du personnage, mais se déleste toutefois de certains éléments horrifiques qui émaillaient son prédécesseur.

« La difficulté de comprendre le monde, c’est la difficulté de comprendre les individus… » Dès le début du second tome de La Déchéance d’un homme, Yôzo Ôba est conforté dans une position de rupture avec son environnement. Dessinateur désargenté, compagnon volage, il va épouser la jeune et virginale Yoshiko, longtemps sourde à ses écarts de conduite. Cette jeune femme sculpturale et dévouée le remet un temps dans le droit chemin, avant que l’ivresse et la lubricité ne reprennent le dessus. À cet égard, le caractère itératif du manga de Junji Ito peut froisser : l’antihéros mangaka ne cesse de tomber dans les mêmes travers, sans que rien paraisse en mesure de l’en préserver. Même quand le grand et respectable journal Maiasa vient frapper à sa porte, cela se conclut par un désaveu amer. Cet épisode précis est révélateur d’un passé qui s’agrippe fermement à Yôzo Ôba. L’arrivée intempestive de son père en est d’ailleurs une autre démonstration.

Yôzo Ôba confie : « Je ne suis capable de représenter que des monstres. » Cette phrase entre en résonance avec une autre, distancée de quelques vignettes : « L’œuvre d’art supérieure reflète puissamment l’univers intérieur propre à son créateur. » Pour Junji Ito, il s’agit là d’une manière de réaffirmer ce qui fait l’étoffe de son personnage : des douleurs et traumatismes ineffables (dont les viols qu’il a subis), l’usage de l’art à des fins cathartiques et expiatoires. Mais cela n’empêche pas le mangaka de sombrer dans la paranoïa. En perdition constante, continuellement rattrapé par son passé, il peine à faire face à ses vulnérabilités. Le personnage d’Horiki, à la fois camarade et adversaire, réapparaît plusieurs fois au cours du récit, éclairant à chacune de ces occasions les fêlures et médiocrités de Yôzo Ôba.

Dans une dernière partie très onirique, Junji Ito convoque les fantômes issus du passé qui continuent de hanter Yôzo Ôba. Coutumier des tentatives de suicide, jamais en paix avec lui-même, le mangaka maudit constitue un « déshonneur » pour sa famille, une source de souffrance pour les femmes qu’il côtoie et une promesse infondée pour le monde de l’art. C’est la conjonction de tous ces facteurs qui, au même titre que sa marginalité auto-entretenue, va provoquer sa déchéance. Le grand intérêt de ce second tome est précisément de sonder les reliefs psychologiques et existentiels d’un protagoniste meurtri, auquel la plénitude se refuse obstinément.

La Déchéance d’un homme (T.02), Junji Ito et Osamu Dazaï
Delcourt/Tonkam, septembre 2021, 208 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.