« Batman : Trois Jokers » : ce qui naît de nos douleurs

Avec leur crépusculaire Batman : Trois Jokers, Geoff Johns et Jason Fabok étayent une révélation datant de 2016, à l’occasion d’un numéro de Justice League : il n’y aurait pas un, mais bien trois Jokers…

S’il est un phénomène immuable dans l’univers Batman, c’est bien celui-là : les douleurs intérieures nous transforment en profondeur, parfois jusqu’à occasionner une dualité dont les masques, costumes et maquillages se disputent l’incarnation. Trois Jokers le rappelle dès son ouverture : si le Chevalier noir porte sur son corps les stigmates de ses luttes passées (contre le Joker, le Pingouin, Catwoman ou l’Épouvantail), sa blessure la plus douloureuse est invisible et remonte à son enfance. Il s’agit bien entendu du meurtre de ses parents, perpétré par Joe Chill, un criminel sans envergure ne tolérant pas la réussite des autres. En introduisant un Batman gravement blessé percutant la tombe de ses parents, Geoff Johns et Jason Fabok opèrent un lien évident : d’un traumatisme fondateur, familial et psychologique, naissent les meurtrissures physiques d’un homme dont l’alter ego super-héroïque s’apparente autant à un palliatif qu’à un apôtre de la justice.

De douleurs intérieures, il sera également question à l’endroit de Red Hood, dont les liens filiaux avec Batman ont souffert d’un sentiment d’abandon, de Batgirl, transformée par une tentative de meurtre, et, naturellement, des trois Jokers, puisant leur comportement destructeur dans leurs échecs passés. Sombre, très découpé, Trois Jokers met en scène une coalition cherchant à façonner le parfait Joker, mais surtout à se venger de Batman. Le Criminel, le Clown et le Comique exécutent ce qu’il reste du clan Moxon, s’en prennent en direct au comédien Kelani Apaka (qui interprète « Fatman »), puis sèment les cadavres dans l’usine Ace Chemical. La concomitance de ces événements plonge les forces de l’ordre et Batman dans le désarroi : qui est le vrai Joker parmi tous ceux qui se sont exhibés cette nuit ? Faut-il prendre acte du fait qu’il en existerait plusieurs ? Ces interrogations vont sous-tendre l’action et donner lieu à une exploration psychologique des différents protagonistes. Cette dernière sera d’ailleurs annoncée par une allusion à un psychiatre arguant que les super-héros et les super-vilains s’avèrent « pratiquement indifférenciables » sur un plan psychique et comportemental.

En clercs, Geoff Johns et Jason Fabok construisent un récit doublement satisfaisant : bien rythmé, riche en rebondissements et en vignettes iconiques, il se distingue en sus par une caractérisation fine des différents protagonistes. Au cours d’un voyage commun, Jason/Red Hood assène ainsi à Batman cette phrase lourde de sens : « Dans toutes les Batmobiles, le siège passager est trop petit. Comme si tu ne voulais pas que quelqu’un s’y asseye… » Le propos est d’autant plus judicieux que les rapports qu’entretiennent les deux hommes, avec un Batman requalifié en figure paternelle de substitution, vont irriguer de bout en bout l’album. L’assassinat de l’un des Jokers par Red Hood sera quant à lui l’occasion d’éprouver la morale du Chevalier noir. Enfin, la conclusion attendue entre Bruce Wayne (à travers son alter ego capé) et Joe Chill semble indiquer que l’homme renoue avec lui-même et accepte enfin de mettre un linceul sur son passé. D’une beauté graphique remarquable, Trois Jokers revient sur des moments définitoires de l’univers Batman (dont les différentes naissances du Joker) et happe le lecteur grâce à un récit mené tambour battant. On ne s’en plaindra pas.

Batman : Trois Jokers, Geoff Johns et Jason Fabok
Urban Comics, octobre 2021, 176 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Le vent dans les saules » : suspendre le temps

Sous la plume de Michel Plessix, l’univers pastoral imaginé par Kenneth Grahame retrouve une seconde jeunesse. Une fresque douce et mélancolique où l’amitié, la nature et les caprices composent une partition d’une rare délicatesse.

« Monet en quête de lumière » : la vie intime d’un génie pictural

Avec "Monet en quête de lumière", Aurélie Castex épouse un regard. À hauteur d’homme, au fil des saisons et des doutes, sa bande dessinée retrace l’itinéraire d’un peintre obsédé par l’insaisissable, jusqu’à faire de la lumière elle-même un sujet.

« Les Saiyans (Full Color, Tome 2) » : le moment où tout bascule

Ce deuxième volume de l'arc Saiyans concentre ce que Dragon Ball a de plus brutal et de plus sublime. C'est ici, peut-être, que la série devient grande.