« L’Heure du cadeau » : début de cycle

Le collectif de scénaristes Lewelyn et le dessinateur Jérôme Lereculey initient un nouveau cycle avec l’album « L’Heure du cadeau », seconde partie de la série Les 5 terres.

« L’Heure du cadeau » est constitué de sauts incessants. Tandis qu’Alissa et Keona retrouvent leur famille respective, à savoir le clan du Sistre et le Palais Royal, le collectif de scénaristes Lewelyn transporte le lecteur d’un milieu à l’autre, portant la choralité à incandescence. La première, hargneuse et charismatique, s’apprête à reprendre sa place dans une organisation qui a connu quelques bouleversements pendant ses cinq années de prison. La seconde a été libérée d’Angleon à la suite de guerres fratricides, ce qui a mis Alysandra d’humeur festive. « La reine a ordonné une journée de liesse pour demain… les rues vont être noires de monde… »

Il est entendu que le retour des deux femmes dans leur communauté va irriguer l’album de bout en bout. Mais le récit s’en détache ponctuellement, pour s’intéresser à la quête de deux étudiantes en archéologie, aux aspirations existentialistes de la pêcheuse Kauri, au nouveau poste du commissaire examinateur Shin Taku ou encore à un traitement médical aussi cher que difficile à acheminer. Toutes ces intrigues, amorcées de belle manière, vont sous-tendre un nouveau cycle pour le moins prometteur.

Les dessins de Jérôme Lereculey méritent que l’on s’y attarde. D’un trait fin et sophistiqué, il saisit tous les détails des cadres, des corps et des visages. L’expressivité des protagonistes et l’aisance avec laquelle on les identifie (ce sont pourtant des animaux anthropomorphiques) confirment l’immense talent de celui qui s’est déjà distingué à l’occasion des séries Wollodrïn ou Golias. D’une ville labyrinthique quadrillée de canaux au faste des palais royaux, d’une bagarre sanglante à des retrouvailles douces-amères, « L’Heure du cadeau » offre à l’illustrateur maintes occasions d’affirmer ses qualités graphiques.

Bavarde et très découpée malgré quelques précieux moments de respiration, « L’Heure du cadeau » se leste de plusieurs intrigues de portée significative : Kauri cherche à s’affranchir des déterminismes sociaux, Keona semble vivre avec douleur son retour au palais, Alissa se méfie du conseiller Fakeri et s’emploie à identifier le mouchard responsable de son emprisonnement. De ces enjeux à fort relief psychologique, c’est probablement celui qui entoure le clan du Sistre qui prédomine. Alissa n’est pas seulement bédégénique, elle assoit une forme de domination sur la plupart de ses interlocuteurs.

Les 5 terres : L’Heure du cadeau, Lewelyn et Jérôme Lereculey
Delcourt, décembre 2021, 64 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.