« Karl Marx à 20 ans » : naissance d’un révolutionnaire

La philosophe française Isabelle Garo publie aux éditions Au Diable Vauvert l’opuscule Karl Marx à 20 ans. Elle y revient sur ses origines, sa formation universitaire et surtout la maturation de sa vision politique.

A priori, rien ne prédestine Karl Marx à un parcours politique révolutionnaire. Issu de la bourgeoisie de Trèves, fils d’un honorable juriste, arrière-petit-fils de rabbin, il grandit dans une ville partagée entre la France et la Prusse. Étudiant, il hésite entre le droit et la philosophie, embrasse finalement les deux et n’est pas le dernier à flâner et à boire, finissant même occasionnellement au cachot. Dans ses missives, son père Heinrich, bien qu’impressionné par les facultés extraordinaires de son fils, s’inquiète ouvertement de ses lubies et de son manque de stabilité. Pendant ce temps, c’est-à-dire cinq longues années passées loin de Trèves, à Bonn et à Berlin, Jenny, idéaliste, belle et indépendante, l’attend patiemment, sans toutefois échapper aux doutes.

Dans Karl Marx à 20 ans, la philosophe et spécialiste du marxisme Isabelle Garo explique comment ce jeune homme en apparence anodin a fini par marquer de son empreinte la pensée politique mondiale. Ou plutôt, puisqu’il faut bien y apporter quelques nuances, ce qui l’a mené vers cette idéologie révolutionnaire, d’abord anti-prussienne et pro-démocratique, puis soucieuse de l’égalité sociale et du libéralisme politique. Dès ses années au lycée de Trèves, alors dirigé par Hugo Wyttenbach, Marx observe le contrôle et la délation ayant cours en Prusse. Ses parents sont contraints de se convertir au protestantisme, afin que son père Heinrich puisse continuer à exercer le droit. Il discourt volontiers au sujet de Shakespeare ou Homère avec son beau-père Ludwig von Westphalen et entre tôt en contact avec la pauvreté locale de Trèves. Son père, authentique modèle, lit quant à lui Kant, Locke, Rousseau et Paine. À 20 ans, Karl Marx nous est décrit comme énergique, intransigeant et mû par ses idéaux. Curieux de tout, infatigable dès qu’il s’agit d’apprendre dans la transversalité des matières (littérature, philosophie, droit, sciences politiques), le jeune Marx est aussi très critique envers son propre travail – ce qui expliquera que bon nombre de ses œuvres demeurent inachevées.

Dans un ouvrage à la fois accessible et passionnant, Isabelle Garo n’omet rien : les effets de la distance dans le couple Karl-Jenny (cinq jours en calèche les séparaient), les nuits écourtées par le travail (ou les beuveries) de Marx, la complicité touchante avec son père, la difficulté d’obtenir sa part d’héritage à la mort de ce dernier, son amour pour Dante et Shakespeare, les rapports de la police berlinoise à son égard (commandités par Ferdinand, le propre frère de Jenny !) ou encore sa place dans la jeunesse hégélienne, radicale et athée. Le jeune Marx finira par prendre en main une revue ; c’est sous sa direction que la Gazette Rhénane atteint les 3000 abonnés. À ses yeux, le journalisme n’est autre que la raison mise en action, l’esprit du peuple maintenu en éveil. Il va s’intéresser de plus en plus, et notamment par les affaires de vols de bois, à la propriété, au capital et aux injustices, à une époque où les termes de socialisme, de communisme et d’anarchisme se répandent à la hâte en Europe.

Karl Marx à 20 ans passe aussi par Paris, où le penseur découvre une ville cosmopolite dans laquelle sont réfugiés 60 000 Allemands en exil, organisés en associations. Il y a là des communistes, des socialistes, des utopistes, des anarchistes, des adeptes du mutualisme, du féminisme ou du christianisme social. En quelque 150 pages, en y apportant ce qu’il faut de nuances et de détails, Isabelle Garo présente un révolutionnaire en devenir, plus critique envers la politique que la religion, déjà proche des classes ouvrières et opposé à l’économie de marché. D’une jeunesse placée sous le sceau de la géopolitique et de la philosophie, caractérisée par l’indépendance d’esprit et la curiosité intellectuelle, Karl Marx va tirer de quoi élaborer une grille de pensée proprement révolutionnaire. Il fallait bien tout le talent d’Isabelle Garo pour le conter en clerc.

Karl Marx à 20 ans, Isabelle Garo
Au Diable Vauvert, juin 2022, 160 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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