Un divan à Tunis : quand parler de soi guérit

Avec son long-métrage Un divan à Tunis, la réalisatrice franco-tunisienne Manele Labidi cherche à nous montrer à quel point l’importance du besoin de parler de soi existe dans toutes les sociétés, y compris ici dans la Tunisie post-révolution. Exprimer ses émotions n’est pas accessoire, ni un luxe, comme le pense Selma, ex-psychanalyste à Paris qui a choisi de s’installer à nouveau à Tunis pour y exercer son métier et y être utile. C’est avec un mépris de façade que ses compatriotes commencent par lui répondre, et pourtant, dès l’ouverture du cabinet, celui-ci ne désemplit pas. Tout le monde a quelque chose à partager. Sortie DVD le 25 août 2020.

Une société aux problèmes concrets

La première force d’Un divan à Tunis est le contraste fort que la réalisatrice donne à voir dès le début du film, qui va forcément interpeller le spectateur. Selma (Golshifteh Farahani) est une psychanalyste tunisienne arrivée en France à l’âge de dix ans. Après avoir exercé à Paris, elle fait le choix questionnable – par les spectateurs, mais aussi et surtout par les personnages tunisiens – de quitter la France et retourner vivre à Tunis pour y exercer la psychanalyse. Dès le début, les moqueries dédaigneuses sont les seules réponses qu’elle reçoit à l’annonce de son projet : qui à Tunis a du temps et de l’argent à perdre pour parler de soi ? Que vont retirer les clients – les patients –  d’une séance avec Selma ? lui demande-t-on. Forcément, le spectateur se pose la même question et se demande si dans cette société post-révolution, en construction comme en destruction, où le quotidien semble être une lutte administrative, les Tunisiens auront ce besoin d’entamer une psychanalyse.
C’est ainsi que le spectateur est pris d’intérêt pour l’histoire et conserve sa curiosité malgré un démarrage plutôt lent et un tantinet laborieux ; qui énonce beaucoup sans qu’il se passe grand-chose et qui ne permet pas de s’attacher au personnage principal, distante. En effet, Selma n’est qu’un support pour l’histoire, on ne sait et on ne saura rien d’elle.

Un film qui amuse autant qu’il donne à réfléchir 

Cette comédie dramatique n’a pas de ton franc : on y rit comme on y réfléchit, touché par la société et ses habitants, qui vivent ce que tous les êtres humains ont un jour ressenti, ce vide, ce désarroi de l’existence qui nous submerge sans crier gare.
Le mélange est pourtant équilibré, le film ne tombe jamais ni dans la caricature, ni dans le mélodrame et parvient à montrer les personnages comme des personnes humaines, qui rient autant qu’elles pleurent. Avec une grande subtilité, simplement en écoutant et en observant les patients de Selma, Manele Labidi témoigne de ce sentiment universel qu’est la mélancolie passagère et la question du sens de la vie, mais aussi la fragilité humaine, les rêves et les désirs plus forts que soi. Les personnages qui sont heureux par intérim, qui affichent une stabilité de façade, sont, comme nous tous, marqués par leurs petites souffrances dont ils n’ont pas conscience et que Selma les aidera à mieux appréhender.
Et très rapidement, sans que cette morale ne soit forcée, le spectateur comprendra à quel point le but de la psychanalyste était logique : plus une société est en difficulté, plus parler de soi, s’exprimer et extérioriser devient nécessaire. « La France », comme ils surnomment au début Selma, devient peu à peu leur confidente, celle qui leur permet d’évacuer enfin tout ce que la vie leur a fait subir, sinon simplement d’en prendre conscience. Car la prise de conscience est déjà le premier pas vers la guérison.

Quelques failles qui bloquent un peu le propos 

Malgré tout, Un divan à Tunis souffre de quelques défauts qui peuvent rendre son déroulement laborieux, et faire décrocher le spectateur car il sort du film pour se poser des questions.
Le premier est un changement brutal de registre vers la comédie potache lors de la séquence de l’alcootest qui n’a pas la même finesse que les autres moments comiques du film dans lesquels Selma est confrontée au chaos qui règne à Tunis. Par exemple lorsqu’elle cherche à acheter une voiture ou, bien sûr, lors de ses incursions dans l’administration.
Un passage rêvé ou fantastique – l’incompréhension demeure – avec l’apparition de Freud pourra aussi perturber le spectateur qui ne comprend pas ce qui se passe et comment une situation concrète (une panne au milieu de nulle part) est résolue par un personnage qui n’existe manifestement pas, sans qu’aucune autre explication possible ne soit proposée.
Enfin, le scénario peut parfois s’affiner jusqu’à presque disparaître, et ce pendant la première moitié du film, où les successions de patients de Selma donnent davantage l’impression de regarder une série de sketchs qu’une véritable intrigue menant quelque part. La résolution des problèmes à la fin paraît aussi tirée du chapeau : l’autorisation d’exercer obtenue soudainement, les patients névrosés qui tout à coup vont mieux, etc.

Un divan à Tunis est donc un long-métrage intéressant parce qu’il traite de son sujet en majeure partie avec finesse et rappelle qu’en se préoccupant des problèmes concrets, on s’oublie souvent, mais aussi parce que – et c’est remarquable – son sujet passe avant son personnage. Le choix de Tunis pourrait être arbitraire tant les questions soulevées sont universelles, comme le démontre le fait que Selma vienne de Paris. 

Un divan à Tunis : bande-annonce 

Fiche technique :

Réalisatrice : Manele Labidi
Scénaristes : Manele Labidi, Maud Ameline
Musique : Fleming Nordkrog
Casting : Golshifteh Farahani, Majd Mastoura, Aïcha Ben Miled
Sortie : 2020
Pays : France
Version originale : français
Genre :  comédie dramatique
Durée : 89 minutes

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Sarah Anthony
Sarah Anthonyhttps://www.lemagducine.fr
Ecrivain et artiste, Sarah Anthony est copywriter freelance et a écrit au Mag de 2020 à fin 2023, elle y a notamment été responsable de deux rubriques : Arts & Culture (qu'elle a créée) et Séries. Son premier roman, La Saison sauvage, est disponible aux Editions Unicité depuis le 6 décembre 2022. Au sein de la rubrique Arts & Culture, Sarah a créé en janvier 2021 une chronique illustrée : l'Abécédaire artistique, qui a comptabilisé jusqu'à 20 000 lecteurs certains mois. En octobre 2023, l'Abécédaire artistique a été publié en livre et la chronique a pris fin en décembre de cette même année. Sarah Anthony se consacre désormais à l'écriture de son second roman. Plus d'infos : https://sarahanthonyfineart.com

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