« Un ami viendra ce soir » : l’Occupation allemande vue d’un sanatorium

Tamasa propose Un ami viendra ce soir dans une version entièrement restaurée. Dans ce long métrage sorti en 1946, le cinéaste français – et juif – Raymond Bernard se sert d’un sanatorium pour y déplacer certains enjeux de l’Occupation allemande : l’espionnage, la résistance, l’aveuglement doctrinaire, la manipulation…

Le sanatorium est un lieu ô combien cinégénique. Pour s’en convaincre, que l’on songe un instant à L’Armée des douze singes, Vol au-dessus d’un nid de coucou, La Maison du Docteur Edwardes ou Je suis un cyborg. Un ami viendra ce soir semble y avoir recours avec une double intention : se jouer des duplicités et renvoyer le nazisme à une symbolique aliénante. Ce second postulat prend tout son sens à la fin du film, quand un espion nazi est confronté à une douloureuse révélation : il s’est entiché d’une juive, ce qui remet en cause, sinon son existence, au moins ses doctrines les plus tenaces.

Comme René Clément (La Bataille du rail), Raymond Bernard prend le parti de narrer l’Occupation. Il en déplace certains enjeux au sein d’un sanatorium où les résistants, les fous et les espions se mélangent sans que le spectateur puisse (d’instinct) les distinguer. L’histoire a une résonance particulière quand on sait que le réalisateur français fut interdit de tournage durant quatre années et ne reprit du service qu’à la Libération précisément avec Un ami viendra ce soir. Conçu comme un huis clos partiel, ce long métrage s’appuie sur une vaste galerie de personnages et une intrigue articulée autour de la traque allemande d’une poche de résistance placée sous la direction du commandant Gérard. C’est cette poursuite qui mènera, en août 1944, un espion teuton dans un asile psychiatrique sis dans les Alpes, près de la Suisse.

Dès les premiers instants du film, il est question « d’armes parachutées », d’un village vidé de sa jeunesse, puis de contrôles d’identité tatillons – et absurdes – dans un sanatorium. Il suffit à Raymond Bernard de quelques plans pour montrer les contrecoups mortifères de l’Occupation. L’entreprise revêt par ailleurs, ponctuellement, un caractère tragicomique, notamment grâce à des numéros d’acteurs mémorables (Michel Simon se prévalant d’être une République à lui seul, par exemple). Il met en scène des intrigues amoureuses (Hélène et Jacques, le musicien ; Hélène et le docteur Tiller), fait se confondre le maréchal Pétain et les nazis (par le truchement d’un portrait et d’un glissement de caméra) et porte un discours pertinent sur la manière dont le national-socialisme impose ses idéaux davantage par la force que par les arguments.

Globalement réussi, Un ami viendra ce soir n’est toutefois pas exempt de défauts. Il se rend coupable d’un manichéisme inébranlable : aucun Français n’y semble collaborer, tandis que tous les Allemands y sont portraiturés comme des monstres. Madeleine Sologne surjoue régulièrement. Le récit, pas toujours maîtrisé au mieux, comporte quelques longueurs. Ce sont probablement ces éléments lacunaires qui l’ont cantonné, aujourd’hui, dans un relatif anonymat.

RESTAURATION & BONUS

Il est difficile de se prononcer définitivement sur le travail de restauration entrepris sans connaître au préalable la qualité de la copie utilisée. Le film date de 1946 et cela pourrait expliquer certaines scories. On peut ainsi noter la présence de nombreuses griffes et poussières d’images, d’effets de papillonnage, mais aussi une netteté variable, une certaine instabilité de l’image et des contrastes sonores parfois importants (par exemple lors du contrôle d’identité).

Les bonus s’avèrent plutôt chiches. Le livret est exclusivement descriptif et porté sur l’histoire du film (son scénario). L’entretien avec Noël Herpe passe en revue la genèse du film (adapté d’une pièce de théâtre), la fictionnalisation de la résistance, la volonté de « réconcilier la France déchirée », le parcours de Michel Simon (parti tourner en Italie sous le fascisme), mais comprend aussi des réflexions sur les dialogues du film, sur sa grandiloquence ou sur le jeu parfois outré de Madeleine Sologne.

Version Française – 16/9 – 1,37 – N&B – Mono – Film : 2h05 – Version intégrale restaurée

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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