Un flot incessant de joliesse, de tendresse et de justesse. L’Attachement c’est ça, mais c’est aussi la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus triste à la fois. C’est le genre de film coup de cœur, pas loin du feel-good movie, mais plus réaliste, plus proche des sentiments humains, et peut-être moins drôle que ce à quoi ce genre de film nous habitue. Une comédie dramatique plus dramatique que comique mais jamais vraiment triste pour autant, où les belles choses de la vie côtoient d’autres plus tragiques, mais desquelles on se relève. Parce qu’il le faut. Et ce film, dont on sort les yeux embués de larmes confine au sublime, autant pour tout cela que pour la perfection de son quatuor d’acteurs magnifiques. Un véritable coup de cœur !
Synopsis :Sandra, une quinquagénaire farouchement indépendante, partage soudainement et malgré elle l’intimité de son voisin de palier et de ses deux enfants. Contre toute attente, elle s’attache peu à peu à cette famille d’adoption. Mais qui est-elle pour eux ? Qui sont-ils pour elle ?
C’est ce qui s’appelle une projection qui fait vibrer le cœur ! C’est simple, c’est beau et c’est vrai. Voilà un film qui parvient à être touchant, délicat, émouvant, vibrant, déchirant même sans jamais forcer le côté lacrymal ou verser dans l’excès de mignonnerie. Carine Tardieu réalise là son plus beau film. Sa filmographie compte cinq long-métrages de qualité diverse avec Ôtez-moi d’un doute comme acmé mais c’est clairement L’Attachement qui figurera désormais comme son plus bel ouvrage. À la fois simple dans ce qu’il montre de la vie et de ses aléas – joyeux ou tristes – et complexe dans les sentiments qu’il expose et les émotions qu’il nous fait ressentir. Un film qui fait du bien et représente la vie dans ce qu’elle a de plus beau et de plus triste à la fois.
C’est une œuvre qui est aussi éminemment contemporaine et qui décrypte des gens qui vont apprendre à se connaître suite à un drame : une femme et épouse qui meurt en couches laissant mari et enfant. Par le biais de la voisine du palier qui va être forcée de s’occuper le jour de l’accouchement du premier enfant, le film, adapté du roman L’intimité d’Alice Ferney, va dérouler sa valse de micro-événements entre moments de joie et moments de peine qui constituent la vie. Et toujours en nous interrogeant, en même temps que les personnages, sur la place de chacun dans ce genre de situation. L’Attachement questionne sur l’affection qu’on peut ressentir sans s’en rendre compte, sur ce qu’est la famille, sur le lien de sang comme le lien de cœur mais surtout décortique les ressentis, les émotions et les sentiments au sein d’une comédie dramatique de toute beauté car jamais trop drôle ni jamais trop larmoyante pour ainsi rester dans le vrai. Dans la vie en somme.
Tardieu a réuni un casting parfait qui fait pour beaucoup dans la maestria de ce superbe film. Pio Marmaï ne surprend pas dans ce type de rôle, c’est une évidence et il le sublime. Raphael Quennard et Vimala Pons changent un peu des registres dans lesquels ils excellent habituellement et cela fait du bien. De son côté, elle sort du loufoque pour livrer une prestation aussi légère que bouleversante (la scène à l’aéroport) quand lui tente un registre plus minimaliste en papa compréhensif et cela lui va très bien. Mais c’est Valeria Bruni-Tedeschi qui brille de mille feux dans un rôle magnifique qu’elle empoigne de tout son talent. Le personnage de Sandra est beau et elle lui infuse une variété de nuances incroyable pour une des plus belles prestations de la comédienne.
L’Attachement est aussi simple dans ce qu’il raconte qu’inattendu dans son déroulement. On ne peut pas parler de rebondissements, mais le script adapté de ce roman est tout sauf programmatique. La réalisation est discrète mais au plus près des émotions. Le jeune garçon qui joue Elliott est impeccable et sa relation avec le personnage de Sandra est déchirante. À maintes reprises, on est ému, les larmes aux yeux, sans que jamais on verse dans le pathos de mauvais aloi. On s’attache à tous les personnages – vraiment tous – et on a envie d’une belle fin pour chacun d’entre eux. Les revirements du cœur, les drames inattendus, la mort, la vie et tout ce que ça implique sont condensés dans ce long-métrage incroyablement fort et beau… Un film magnifique qui nous montre tout cela avec simplicité mais véracité, tendresse et délicatesse. La vie quoi !
Bande-annonce – L’Attachement
Fiche technique – L’Attachement
Réalisatrice : Carine Tardieu.
Scénaristes : Carine Tardieu, Raphaële Moussafir, Agnès Feuvre (d’après l’oeuvre d’Alice Ferney).
Production: Karé Films & France 2 Cinéma.
Distribution: Diaphana Distribution.
Interprétation : Valeria Bruni-Tedeschi, Pio Marmaï, Vimala Pons, Raphael Quennard, Catherine Mouchet, …
Genres : Comédie – Drame.
Date de sortie : 19 février 2025
Durée : 1h48.
Pays : France.
Mannequin, photographe de mode, artiste surréaliste et correspondante de guerre : le parcours de Lee Miller est aussi fascinant que les images qu’elle a créées. Pour la première fois, cette figure emblématique du XXe siècle prend vie à l’écran dans une fiction réalisée par Ellen Kuras, avec Kate Winslet, intense et charismatique, dans le rôle principal. Le film offre une porte d’entrée sur l’univers riche et complexe de Miller, tout en interrogeant la place des femmes dans les conflits armés et l’impact des traumatismes sur la création artistique.
Le choix de la chronologie : un portrait sur un temps court
Il en aura fallu du temps. Du temps, d’abord, pour que le cinéma s’empare de la figure d’Elizabeth « Lee » Miller (1907-1977) et mette en lumière son destin hors norme. Du temps, ensuite, pour que le duo formé par Ellen Kuras et Kate Winslet parvienne à financer, à produire et à réaliser cette fiction qui se présente comme une fresque à la fois individuelle et historique. Après plusieurs années de recherche, d’enquête et d’écriture, elles livrent un film intense et engagé, porté par une impressionnante distribution. Inspiré de The Lives of Lee Miller, écrit par Antony Penrose, le fils unique de la photographe, le film ne cherche pas à offrir un portrait exhaustif. Bien que Lee Miller soit connue pour avoir vécu de multiples vies, le récit se concentre sur une période clé de sa carrière, s’étendant sur environ dix ans. Ce laps de temps, marqué par son engagement en tant que correspondante de guerre, la voit couvrir des événements majeurs tels que le Blitz de Londres, le débarquement de Normandie ou encore la libération de Paris. Le film ne montre donc rien, ou presque, de l’enfance et adolescence de Miller aux États-Unis, de ses premières expériences en tant que mannequin de mode pour Vogue, de ses études en théâtre et en arts menées entre New York et Paris dans les années 1920, de son rôle d’actrice-statue dans le film de Jean Cocteau Le Sang d’un poète, des découvertes photographiques qu’elle fait dans l’atelier de Man Ray, de la création de son propre studio photographique en 1930 à Paris, de son mariage malheureux avec un homme d’affaires égyptien, de son installation au Caire ou de ses excursions dans le désert. Le récit démarre au moment de son retour en France : elle a trente ans, elle retrouve dans une maison illuminée de soleil le cercle amical qu’elle avait construit à Paris et fait la rencontre de l’artiste britannique Roland Penrose, qu’elle épousera deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.
L’univers affectif, intellectuel et artistique de Lee Miller
Comme de nombreuses femmes artistes ayant gravité dans les cercles du surréalisme parisien, Lee Miller a souvent été éclipsée par ses homologues masculins, devenant l’objet d’une reconnaissance tardive. Au début du film, au détour d’une réplique, le personnage incarné par Kate Winslet évoque ses propres funérailles, en disant qu’elle espère que, ce jour-là, Man Ray ne monopolisera pas toute la parole. Ce clin d’œil habile vient rappeler combien Miller a longtemps vécu dans l’ombre du célèbre photographe, son nom étant généralement associé à leur relation amoureuse et professionnelle. Lorsque le film débute, sa carrière de mannequin et sa liaison avec Man Ray sont derrière elle, et elle s’est pleinement consacrée à la photographie. Dès les premières scènes, le film met en avant le riche univers affectif, intellectuel et artistique de Miller. Sont notamment mises à l’écran ses amitiés avec des figures telles que l’artiste Nusch Éluard (Noémie Merlant) ou encore la journaliste de mode Solange d’Ayen (Marion Cotillard). Le film met particulièrement en valeur la relation (que la réalisatrice choisit de présenter platonique) entre Miller et le photographe étatsunien travaillant pour le magazine Life, David E. Scherman (Andy Samberg). Bien que l’écart d’âge entre Winslet et Samberg et les personnages qu’ils incarnent nous éloigne quelque peu de la réalité historique (Scherman avait 23 ans et Miller 32 ans en 1939, tandis que les deux acteurs approchent de la cinquantaine), la dynamique et l’affection entre ces deux personnages, qui traversent une Europe dévastée par le conflit mondial, fonctionnent brillamment à l’écran.
Traumatisme de la guerre, rapport à l’image et mise sous silence
À la fin de la guerre, Miller et Scherman ont été parmi les premiers photographes à pénétrer dans les camps de concentration de Buchenwald et de Dachau, révélant au monde l’ampleur des atrocités commises par les nazis. Après avoir été confrontée de près à la mort, Lee Miller a souffert de dépression post-traumatique, un mal qui s’est progressivement installé durant son expérience en tant que témoin du front. Le film met en scène le début de sa dépendance à l’alcool et montre comment elle a relégué au grenier son travail photographique réalisé pendant la guerre, un immense corpus d’images découvert par son fils après sa mort. Le film explore ainsi les séquelles psychologiques de la violence armée à travers le prisme de l’expérience de Miller. En tant que photographe de guerre, elle a été confrontée à des horreurs indicibles qui ont marqué profondément son esprit. La complexité de son rapport à l’image est aussi soulignée par la caméra de Kuras : la photographie, à la fois outil de documentation et moyen de sublimation, oscille entre objectivation et fétichisation. Les photographies de Miller, notamment celles des camps, témoignent de sa volonté de capturer la réalité dans toute sa brutalité, mais elles deviennent aussi un lourd fardeau pour l’artiste. Le film aborde également le silence qui entoure les expériences traumatiques, mettant en lumière l’impossibilité pour les victimes de faire entendre leur voix. À travers le parcours de Lee Miller, il interroge les récits non partagés, ceux des témoins dont la parole peine à se faire entendre. De retour des camps, Miller se heurte à la censure de ses photographies, jugées trop violentes. Kuras explore comment cette censure a pu renvoyer Miller au silence auquel elle avait été soumise depuis son enfance. Cette tension se reflète dans le film dans la manière dont Miller raconte son histoire : une part d’elle désire témoigner et partager son vécu, mais elle a été élevée pour garder des secrets. Cette lutte intérieure explique peut-être sa détermination à raconter les histoires des autres, en raison de la douleur de dissimuler la sienne.
Le regard de Miller : une perspective inédite sur l’histoire du XXe siècle
En choisissant de se concentrer sur le regard de Miller, le film offre une perspective inédite sur le contexte politique et social des années de guerre en Europe. En tant que femme évoluant dans des univers habituellement masculins, Miller a été obligée de s’adapter aux restrictions qui lui ont été imposées en raison de son sexe. Elle a apporté un regard singulier sur le conflit et sur le vécu des populations, mettant en lumière des réalités souvent négligées ou occultées. Le film ne se contente ainsi pas de retracer le parcours de Miller et de révéler l’importance de sa contribution à la photographie comme outil à la fois documentaire et artistique. Il aborde aussi la condition des femmes et la violence exercée sur ces dernières en temps de guerre. La séquence montrant les femmes françaises tondues à la fin de la guerre, qui est un épisode de l’histoire française que Miller a documenté, est un moment fort du film. Une courte scène évoque également les viols commis par les soldats américains sur les femmes françaises lors de la Libération, un sujet resté longtemps tabou en France et en Amérique du Nord.
Les photographies de Miller dans le film
Grâce au soutien du fils de Miller, Antony Penrose, la réalisatrice du film a bénéficié d’un accès étendu aux archives privées de la photographe, permettant à l’équipe de consulter des lettres, des journaux et des images inédites. Ces ressources précieuses ont permis à Kuras de percevoir le monde à travers les yeux de son sujet. Le film s’inspire ainsi directement de l’œuvre de Miller, intégrant habilement certaines de ses photographies emblématiques pour offrir une immersion unique dans son univers. En plus de mettre à l’honneur les clichés de l’artiste, les photographies de Miller deviennent également dans le film un outil narratif essentiel, permettant de retracer son parcours. Un dispositif d’interview mettant en scène une Lee âgée, enchaînant cigarettes et verres de whisky, interrogée par un homme (Josh O’Connor) dont l’identité n’est révélée qu’à la fin, nous permet de plonger dans ses expériences de guerre. Ce procédé narratif établit un lien entre ses photographies que lui montre l’homme et la fiction. À travers cette interview, où Lee commente ses œuvres, une structure narrative dynamique se déploie, créant un aller-retour entre ses créations artistiques et son histoire personnelle.
Recréation d’une photographie au fort pouvoir symbolique
L’une des recréations les plus frappantes du film est celle d’une photographie réalisée à Munich, dans la salle de bain d’Adolf Hitler. Le 30 avril 1945, jour du suicide d’Hitler et d’Eva Braun dans le bunker de Berlin, Miller pénètre avec Sherman dans l’appartement du dictateur déchu. Ils séjournent quelques jours dans ce lieu et c’est à cette occasion que Miller va mettre en scène une des photographies les plus célèbres de sa carrière. Sur le tapis immaculé de la salle de bain du Führer, elle étale la boue de ses bottes, rapportée des camps de concentration, avant de pénétrer, nue, dans la baignoire. Plaçant un portrait d’Hitler en arrière-plan, Miller s’installe dans le bain, comme pour se laver de toute l’horreur qu’elle a vue. Après avoir documenté pendant des mois les atrocités de la guerre, la photographe revient à une esthétique théâtrale, inspirée par ses collaborations avec les surréalistes parisiens au début des années 30. Nous la voyons dans le film concevoir ce cliché riche en symboles : une fois le décor installé, elle devient le sujet de sa propre mise en scène et demande à Sherman d’appuyer sur le déclencheur. Au générique de fin, la photographie recréée apparaît à côté de l’originale, mettant côte à côte les figures de Miller et de Winslet que presque quatre-vingts ans séparent.
Forme et performance
Ellen Kuras, qui fait ses débuts en tant que réalisatrice avec Lee Miller, est une directrice de la photographie accomplie, ayant déjà collaboré avec Kate Winslet dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind (2004) et Les Jardins du roi (2014). Bien que le film adopte une structure assez linéaire et reste assez classique sur le plan formel, les images sont magnifiquement cadrées et soigneusement composées. Quant à la performance de Winslet, elle est à la fois puissante et nuancée. L’actrice parvient à saisir la complexité de Miller, mêlant force, audace, vulnérabilité, intelligence et humour noir. Elle incarne une Lee à la fois dure et douce, révélant ainsi la profondeur de ses blessures psychologiques. On pourrait regretter, cependant, qu’à côté de certaines scènes particulièrement réussies et d’une grande intensité, se trouvent d’autres qui laissent parfois une légère impression d’inachevé. C’est le cas, par exemple, de celle où Miller évoque son rapport à la maternité avec la rédactrice en chef du Vogue britannique, Audrey Withers (Andrea Riseborough), un sujet qui aurait mérité un dialogue plus approfondi et une exploration plus nuancée. On peut également regretter la manière dont la mise en scène représente une Lee Miller âgée, qui semble presque s’excuser, à demi-mot, d’avoir échoué à remplir son rôle de mère. Sur le plan formel, Pawel Edelman, directeur de la photographie, utilise la couleur et la lumière de manière émotionnellement évocatrice, jouant un rôle essentiel pour illustrer l’évolution psychologique de Miller. Son parcours, passant de l’insouciance à l’horreur, est illustré avec finesse par cette photographie significative qui permet d’accéder à l’état d’esprit de la protagoniste, obscurci à mesure que les couleurs se ternissent et que l’intensité de la guerre augmente.
Un film inscrit dans une dynamique de recherche et de revalorisation
Au-delà de son œuvre photographique, Lee Miller a laissé un héritage riche et complexe. Figure clé de la photographie moderne, elle est souvent encore méconnue ou réduite à un rôle d’assistante de Man Ray, de femme-objet ou de muse des surréalistes. Le film d’Ellen Kuras s’efforce de lui redonner la place qui lui revient dans l’histoire de l’art, du journalisme de guerre et, plus largement, dans l’histoire contemporaine. Bien que des expositions majeures sur son travail aient été mises en place depuis les années 1980 (on pense, pour le cas de la France, à celles organisées au Jeu de Paume en 2008-2009 et aux Rencontres d’Arles en 2022), le nom de Lee Miller reste encore peu connu du grand public. Il est certain que le film de Kuras jouera un rôle important dans la valorisation de sa carrière et de sa contribution immense à l’histoire de la photographie. Dans cette dynamique de réhabilitation de son travail, il convient de souligner la grande rétrospective qui lui sera consacrée à la Tate Britain à Londres en 2025 et 2026. Pour celles et ceux qui souhaiteraient dès à présent approfondir leurs connaissances sur cette artiste fascinante, l’émission Les Grandes Traversées sur France Culture a consacré cinq épisodes d’une heure à son sujet en juillet 2022. De plus, une partie de l’extraordinaire fonds photographique de Lee Miller est accessible en ligne, offrant un voyage à travers l’univers riche et singulier de cette figure marquante du XXe siècle.
Bande-annonce : Lee Miller
Fiche technique : Lee Miller
Titre original : Lee Réalisation : Ellen Kuras
Scénario : Liz Hannah, Marion Hume et John Collee
Distribution : Kate Winslet (Lee Miller), Andy Samberg (David E. Scherman), Alexander Skarsgård (Roland Penrose), Marion Cotillard (Solange D’Ayen), Andrea Riseborough (Audrey Withers), Noémie Merlant (Nusch Eluard), Vincent Colombe (Paul Eluard), Josh O’Connor (intervieweur)
Dates de sortie : 13 septembre 2024 (Royaume-Uni) ; 9 octobre 2024 (France)
Pays de réalisation : Royaume-Uni
Production : Kate Solomon, Kate Winslet, Troy Lum, Andrew Mason, Marie Savare, Lauren Hantz
Montage : Mikkel E. G. Nielsen
Direction de la photographie : Pawel Edelman
Musique : Alexandre Desplat
Costumes : Michael O’Connor
Décors : Noelie Charles, Zsuzsa Mihalek et Lotty Sanna
Durée : 116 minutes
Maman déchire est présenté dans le cadre du FIFAM 2024 dans la catégorie « filmer seul.e ». Il fait également partie de la sélection d’avant-premières du festival et a été l’occasion d’une rencontre avec sa réalisatrice. Emilie Brisavoine avait déjà marqué les esprits avec Pauline s’arrache en 2015, un documentaire sur sa sœur et, par extension, sur sa famille. De retour avec un récit familial, intime, elle parle de sa mère, tente de parler à sa mère. Une histoire personnelle qui rejoint la communauté de nos récits collectifs.
Maman déchire est un récit documentaire qui fait traverser au spectateur des émotions contradictoires et donc forcément intenses : rire, larmes et indignation, mais aussi parfois perplexité. La même perplexité que ressent peut-être la mère de la réalisatrice quand elle tente de lui demander des comptes face caméra. Est-ce un besoin de filmer ce règlement de comptes ? On pourrait répondre que non, et pourtant, c’est le contraire qui nous apparaît soudain quand Maman déchire se termine. Emilie Brisavoine a conscience de sa place dans le grand jeu de la vie, de cette toute petite histoire qu’elle raconte, mais qui, à son échelle, est l’histoire de sa vie et de sa colère. La réalisatrice est à la fois protagoniste et scénariste de ce qu’elle donne à voir à l’écran. Elle est donc à la fois dans et hors du récit qu’elle écrit, qu’elle relit. On a en effet accès à des extraits, empreints d’une rage et d’une douleur bouleversantes, tirés de ses journaux intimes d’enfance et d’adolescence. Emilie a voulu « donner corps au flux de la pensée« : ce qu’elle raconte de son passé, ce qu’elle vit au présent (la colère, sa douleur, l’envie d’en découdre). Pourtant, il y a face à elle cette mère absente qui devient une grand-mère aimante presque émue aux larmes de ne pas avoir vu son petit-fils à cause du COVID. La mise en perspective avec ce que la réalisatrice et son frère racontent de leur enfance est vertigineuse. Que reste-t-il de cette femme-là désormais qu’elle a changé et qu’elle se veut aimante, drôle, tendre ? C’est la question que pose Florian, le frère, lui qui ne « se pose pas autant de questions », mais qui passe sa vie en examens, à pleurer comme un enfant, à vivre dans sa chair et son corps des maladies plus ou moins réelles. Qu’importe, la douleur est là, omniprésente, elle fait suite aux peurs et cauchemars d’enfant. Pour Emilie Brisavoine la peur et les cauchemars, c’est au présent qu’elle les vit. Depuis qu’elle est devenue mère, les cauchemars sont présents, ils l’envahissent, la dominent.
Imprégnée de cette colère dont elle voudrait se débarrasser, la réalisatrice décide d’en faire un récit. Elle rejoint la communauté de celles et ceux qui ont offert une parole intime pour faire de nos souffrances des récits collectifs. Cette création, un brin névrosée, autocentrée peut-être, n’empêche pas les thérapies, les questionnements hors caméra, mais elle offre la possibilité d’une parole collective, publique et donc forcément politique. Raconter l’intime, c’est entrer en dialogue avec toutes celles et ceux qui se questionnent, s’interrogent, qui vivent des souffrances auxquelles iels ne donnent pas forcément de nom. Donner à voir les failles, c’est faire entrer la vie dans le cinéma. Cette communauté était déjà composée des récits de Maïwenn, Xavier Dolan, Lina Soualem, Mia Hansen-Love, Ondine Novarese… et tant d’autres. Emilie Brisavoine fait appel aux images d’archive, nombreuses, de sa famille, ces images d’amateur (au sens où ils aiment filmer ces moments importants, dit-elle) qu’elle donne à voir et qui, pour elle, en disent beaucoup plus que des images de fiction. Ils sont les témoins d’un regard sur le monde qui permet à la réalisatrice de se mettre à distance et d’observer les gens qu’elle aime, mais qui ont pu lui faire du mal, paradoxe qui est le malheur à l’origine des films. De sa mère il n’est pas seulement question de dire qu’elle a créé de la souffrance, mais bien aussi de faire entendre sa voix. La voix d’une femme blessée, qui ne cesse de répéter (écho au court métrage Molongi d’Aurélie Vaurs diffusé juste avant) qu’il « faut que ça cesse » et qui s’est toujours défendue contre les agressions, quitte à ne plus distinguer la réalité de l’imaginaire blessé, offensé. Pourtant, l’entendre raconter comment elle a été agressée par des hommes à son entrée dans le monde du travail et comment elle s’en est défendue, à coups de poing, est jubilatoire. Car Meaud (c’est un prénom choisi, pas celui donné par sa mère) n’est pas seulement la mère d’Emilie, c’est aussi une femme battante, toujours au bord de la crise de nerfs. Il y a donc plusieurs grilles de lecture à cette histoire intime et violente, c’est pour ça qu’Emilie convoque le cosmos.
Maman déchire n’est pas qu’un drame, c’est aussi un documentaire sur la réalisatrice elle-même, qui se met en scène, s’écrit et se raconte… d’où cette sélection « filmer seul.e ». On la voit essayer d’aller mieux par tous les moyens possibles et on rit avec elle, contre la colère qu’elle combat. Comme son frère qui raconte son premier rendez-vous avec le psy, la libération, presque révélation mystique, et puis l’angoisse qui revient. Se libérer de son passé, pardonner, la réalisatrice pose aussi ces questions avec humour certes, rire ensemble crée aussi un lien fort, mais avec une certaine profondeur. En fouillant son passé, elle découvre son désir d’avenir, en dédiant son film à son fils, et en retrouvant dans d’anciens écrits un instant de lucidité maternelle, un moment béni auquel se raccrocher, pour finalement se dire « je suis heureuse que ma mère soit vivante » (référence au film de Claude et Nathan Miller). Il s’agit de raconter, dénouer, délier les images et faire récit et acte de cinéma par cet : « élan de vitalité vers la vie, ce désir de guérison pour ne pas rester plombée, pour avancer et aller vers… ». « Vers l’avenir?« * ajoute Emilie Brisavoine. Sa réponse est un documentaire qui va vers le public qui reçoit Maman déchire comme des paroles entendues, des souffrances partagées, et la volonté de les conjurer par la création, le partage.
*Toutes les paroles rapportées sont issues de la rencontre avec Emilie Brisavoine le 17/11/2024
Maman déchire : Fiche technique
Synopsis : Emilie fait un film pour essayer de comprendre le plus grand mystère de l’univers : sa mère Meaud. Grand-mère géniale, enfant brisé, mère punk, féministe spontanée, elle fascine autant qu’elle angoisse. Le film invite à plonger dans une odyssée intime, un voyage intergalactique dans la psyché.
Réalisation : Emilie Brisavoine
Scénario : Emilie Brisavoine
Genre : documentaire
Durée : 1h20
Date de sortie : 26 février 2025
Sorti de façon relativement discrète en France, ce roman graphique dû aux Américains Robert Mailer Anderson (scénario) et Jon Sack (dessin), s’avère d’excellente facture. Son argument principal : la vie de deux hommes gays s’occupant de l’éducation d’une orpheline. Pas trop vendeur ?
Billie est une jeune Américaine de 15-16 ans. Elle vient de perdre ses parents dans un accident de voiture. Or, surprise pour son oncle Hank et sa tante Olympe, par testament les parents de Billie ont demandé à ce que leur fille soit recueillie par leur ami Adam, look de quinquagénaire aux cheveux qui commencent à grisonner. Adam habite à Liberal (un lieu dont le choix ne doit rien au hasard) dans le Kansas, alors que Billie vient d’Austin dans le Texas, véhiculée par son oncle et sa tante qui pestent contre ce fichu testament, car ils savent pertinemment qu’ils constituent la seule famille de Billie. Mais la jeune fille est aussi ravie de retrouver Adam – son parrain – que d’échapper à Olympe et Hank qui représentent à ses yeux l’obscurantisme de l’époque. Elle n’ignore pas l’homosexualité d’Adam et l’accepte très naturellement, au point de suggérer ouvertement que son ami Steven vienne s’installer avec Adam et même qu’ils se marient. Il faut également savoir qu’Adam et Steven tiennent un cinéma à Liberal et que la ville est connue comme étant celle de Dorothée, personnage emblématique du film Le magicien d’Oz (Victor Fleming – 1939).
Diversité des thèmes abordés
Cet album relativement épais (144 pages) tourne essentiellement autour de la façon dont deux hommes ouvertement gays peuvent vivre aujourd’hui dans une ville de moyenne importance aux États-Unis, tout en évoquant la vie d’une jeune lycéenne qui se cherche, avec notamment ses premiers émois amoureux. Considérer que ce roman graphique vise avant tout un public LGBTQ+ serait à mon avis extrêmement réducteur. En effet, il confronte la génération des adolescents d’aujourd’hui en gros avec celle de leurs parents, tout en dégageant un charme et une justesse de ton qui le rendent, selon mon ressenti, particulièrement attrayant. En effet nombre de lecteurs-lectrices pourront s’identifier à l’un ou l’autre des personnages ou bien reconnaître en certains des traits de caractère ou de comportement de personnes de leur entourage. Bien entendu, il évoque aussi le cinéma classique de façon séduisante, sous-entendant au passage que la réception d’un film en salle est incomparable avec tous les autres moyens de diffusion.
Adam et Billie
Ce que vit Billie serait finalement assez classique voire logique, si Adam n’était pas homo et faisait son possible pour faire reconnaître les droits des gays, lesbiennes, transgenres et autres. Avec Billie vivant sous son toit, voilà Adam confronté à une situation imprévue, pour laquelle il n’était pas préparé, bien qu’il souhaite s’en acquitter de son mieux. On le voit donc fixer des limites à Billie, l’écouter lorsqu’il sent un mal être chez elle, etc. Ce qui ne l’empêche pas de se montrer maladroit et de provoquer la colère de Billie par une interdiction qu’elle ressent d’autant plus injuste qu’il n’a pas cherché à savoir pourquoi elle s’était mise à la faute. Pour Billie, c’est d’autant plus insupportable qu’elle est désormais amoureuse. Le scénario s’avère d’une grande finesse pour évoquer la sensibilité d’une jeune adolescente confrontée aux risques de malentendus qui peuvent gâcher une romance encore fragile. Le petit reproche que j’adresserai à cette BD, c’est de faire d’Adam quelqu’un de trop correct finalement (mis à part le « défaut » que beaucoup lui trouveront, à savoir d’être homo), qui va pouvoir rattraper une décision trop dure grâce à un heureux concours de circonstances. Cela justifie le titre et amène à penser que des personnes comme Adam, on aimerait en compter parmi nos amis. Sinon, le scénario montre la bêtise ambiante provoquant des comportements homophobes primaires et comment la jeune génération réussit à s’en défaire progressivement, ce qui fait plaisir à voir. Parce que, bien évidemment, l’homophobie trouve un terreau avant tout familial pour se propager, avant de proliférer sur des relations de voisinage. L’album montre avec justesse le poids des discussions, aussi bien entre adolescents dans et en dehors du lycée, mais aussi en famille et dans les différents cercles sociaux de la ville.
Les références cinématographiques
Elles sont nombreuses, avec les affiches qui décorent l’habitation d’Adam, les multiples films que lui-même évoque et ceux qui passent dans son cinéma, le Starlite, dont celui que Billie choisit de montrer aux lycéens qu’elle invite, Trash (Paul Morrissey – 1970), produit par Andy Warhol (le titre en dit long), celui qu’elle visionne dans la salle quasiment vide dans un moment d’abattement (probablement Pretty in pink (Howard Deutch – 1986) qui fait écho à ce qui lui arrive) dont une image en arrière-plan de l’illustration de couverture nous donne une idée, ainsi que ceux dont des extraits sont cités.
Où on comprend pourquoi le personnage principal s’appelle Billie
Les interventions du frère d’une lycéenne, qui intervient sans se soucier de l’opportunité de ce qu’il fait, pour chanter à tue-tête sans prévenir, permettent aux auteurs de glisser des paroles de chansons qui leur tiennent à cœur, avec notamment des références à Billie Holliday (I’ll be seeing you), Duran Duran (Hungry like the Wolf), George Michael (Faith), Judy Garland (Follow the Yellow Brick Road et Somewhere over the rainbow), Beastie Boys (Fight for your rights). Ces références sont citées en fin d’album, sur une page où on trouve également des précisions sur deux mots à tendance argotique. Tout cela pour dire que, bien étudié, l’album ne se contente pas d’une histoire agréable. Le dessin est une vraie réussite avec un trait bien léché et une utilisation des ombres qui rappelle fortement le style de Charles Burns. Ceci dit, l’admiration du dessinateur va vers de nombreux dessinateurs, comme Daniel Clowes, Tomine, Hernandez, Toth, Romita Sr, Robert Crumb, Joe Sacco (qu’il cite plus particulièrement), Chris Ware, Hergé, Elenor Davis, Marjane Satrapi, etc. Cette liste provient de ce qu’il dit dans un entretien avec les auteurs, texte qui figure en fin d’album et qui permet d’en savoir plus sur leurs parcours, leurs intentions, leur façon de travailler et leurs personnalités (4 pages particulièrement instructives et enrichissantes). Chaque planche est un régal pour les yeux, grâce au choix des couleurs, une organisation générale impeccable, avec notamment quelques dessins grand format qui contribuent largement à l’ambiance générale en aérant l’ensemble. Le format de base est de quatre bandes par planche pour des vignettes quasiment carrées, mais avec de nombreuses variations et une organisation qui monte parfois à cinq bandes par planche qui permet de placer tous les détails qui comptent et de faire sentir la psychologie et la personnalité des personnages principaux, notamment Billie, Adam et Steven, ce dernier ayant une position légèrement différente de celle de son compagnon, ce qui lui permet de placer quelques vannes pour détendre l’atmosphère, même si Adam le trouve parfois un peu lourd. On n’est donc clairement pas dans un album de BD pour adolescents ou pour un public gay.
Mon parrain la bonne fée, Robert Mailer Anderson (scénario) et Jon Sack (dessin) Komics initiative : paru (France) le 8 décembre 2023
Lawmen of the West, dirigé par Tiburce Oger, est le dernier volet en date d’une série d’anthologies graphiques retraçant l’histoire tumultueuse du Far West américain. À travers quatorze récits authentiques, cet album nous plonge dans l’univers brutal de ceux qui ont tenté d’imposer la loi dans une terre hostile où justice rimait souvent avec violence.
Les Minutemen étaient à l’origine des miliciens civils organisés pour protéger à la hâte les Treize colonies. Ils devaient réagir prestement et repousser l’ennemi. Dans un récit dessiné par Ronan Toulhoat, on suit un milicien de l’Illinois combattant les Indiens armés par les Britanniques après la guerre d’Indépendance. Ces premières figures de l’autorité émergent bien avant que les États-Unis ne forment des institutions de justice structurées. Ils agissent dans un climat de méfiance extrême, caractérisé par des affrontements sanglants et des alliances opportunistes, comme le conte très bien Tiburce Oger. Dans « La Bataille de Walker’s Creek », illustré par Alain Mounier, le scénariste introduit toutefois un nouveau protagoniste, et non des moindres : l’arme à cinq coups, qui permet de décimer les assaillants, dans un contexte où les villages sont attaqués par les Comanches et les femmes, kidnappées et agressées.
Certains hommes de loi dans Lawmen of the West incarnent la frontière ténue entre la justice et la corruption. Le shérif Henry Plummer, par exemple, ou le Capitaine Williams, symbole de l’Idaho corrompu dans « Les Innocents », croqué par Jef. Leurs récits montrent combien la distinction entre criminels et représentants de l’ordre était parfois floue. A contrario, le juge Isaac Parker, dit « le juge qui pend », appliquait les règles à la lettre : bien qu’opposé à la peine capitale, il condamne néanmoins à mort de nombreux criminels, dans l’espoir vain instaurer un semblant de sécurité dans ces régions reculées. Comme toujours dans l’Ouest, les gestes et les paroles, les intentions et les conséquences peuvent et doivent être questionnés. Dans « Le Chasseur », Tiburce Oger et Chris Regnault narrent par exemple la traque des déserteurs, en mettant en vignettes un homme agissant sous cape mais ne soupçonnant pas à qui il a affaire.
La diversité graphique de Lawmen of the West est l’une de ses forces majeures. Avec des artistes venant d’horizons différents, chaque histoire adopte un style visuel distinct tout en maintenant une réelle homogénéité narrative. Le lecteur est invariablement immergé dans une atmosphère crépusculaire, où chaque planche peut finir saturée de poussière et de sang. Le réalisme historique des dessins passe quant à lui par la représentation des armes et des vêtements de l’époque, en plus de la documentation qui entoure les personnages et les décors. Ainsi, de « Tête sèche et os sanglants », qui met en scène les chasseurs d’esclaves à New York, au « Complot de Baltimore », qui relate un attentat visant Lincoln déjoué par l’agence Pinkerton, l’Ouest apparaît tel qu’il est : sauvage, hostile, mû par des intérêts contraires, traversé de violence.
Avec Lawmen of the West, Tiburce Oger nous offre une nouvelle fresque captivante et réaliste de la conquête de l’Ouest américain, marquée par l’ambiguïté morale des hommes de loi. Malgré le format court de chaque histoire, l’œuvre parvient à donner une certaine profondeur à ses personnages et complète avec brio une anthologie des « hommes de l’Ouest » comprenant déjà Go West Young Man et Indians!. Les amateurs de western y trouveront un éclairage inédit sur une époque où la justice était autant un idéal qu’un outil de domination.
Lawmen of the West, ouvrage collectif dirigé par Tiburce Oger Bamboo, novembre 2024, 120 pages
Wes Anderson est un réalisateur singulier, dont le style inimitable implique un alliage subtil entre nostalgie et modernité. Dans Wes Anderson, la totale, paru aux éditions EPA, Christophe Narbonne explore les aspects fondamentaux de l’œuvre du cinéaste texan. L’homme est à la fois l’architecte d’un cinéma hyper-stylisé et un auteur profondément influencé par ses expériences personnelles, ses collaborations fidèles et ses sources d’inspiration variées, dont la littérature et la France.
Wes Anderson est souvent décrit comme un réalisateur « anti-moderne », en ce sens qu’il puise dans un répertoire d’influences classiques et privilégie une approche artisanale (dont le stop motion), même au sein d’une industrie dominée par le numérique. Dès son premier film, Bottle Rocket, tourné dans les années 1990, il s’entoure d’une équipe de proches, parmi lesquels les frères Owen et Luke Wilson. Cette approche collaborative devient une marque de fabrique pour le cinéaste, qui promeut la constance et la confiance au sein de sa troupe. Ses collaborateurs récurrents, comme le coscénariste Noah Baumbach ou l’acteur Bill Murray, deviennent des éléments moteurs de son cinéma, contribuant à donner vie à un univers à la fois cohérent et intime. Ce réseau de fidèles, combiné au refus quasi systématique des interviews, confère d’ailleurs à Wes Anderson une image de créateur indépendant et réservé, assez peu soucieux des conventions médiatiques.
La symétrie, élément central de l’esthétique du cinéaste, prend racine dans un désir d’organisation et de maîtrise du chaos visuel. Cette rigueur géométrique, qui s’observe dès Rushmore, donne à ses films une structure visuelle singulière où chaque détail est minutieusement pensé. L’utilisation de cadres parfaitement équilibrés, d’axes centraux et de compositions à la limite de l’obsessionnel crée un sentiment d’ordre rassurant au sein de récits souvent marqués par des personnages chaotiques ou en quête de stabilité. Mais au-delà de l’esthétique, le cinéma andersonien est profondément influencé par des expériences autobiographiques, notamment le divorce de ses parents. Cela s’exprime dans une vision désenchantée de la famille, récurrente dans des films comme La Famille Tenenbaum ou À bord du Darjeeling Limited. Les personnages parentaux de Wes Anderson oscillent entre l’absence, la défaillance et l’égocentrisme, laissant souvent leurs enfants affronter seuls les épreuves de la vie.
Des enfants, précisément, il est beaucoup question dans Wes Anderson, la totale. Comme Max Fischer dans Rushmore ou les protagonistes de Moonrise Kingdom, ils sont des êtres dotés d’une intelligence précoce, confrontés à des réalités d’adultes avec une indépendance parfois douloureuse. La thématique de l’abandon et du désenchantement, qui trouve des échos dans la littérature de J.D. Salinger, installe une ambivalence dans son cinéma, où l’enfance se vit autant comme un paradis perdu que comme un fardeau mâtiné d’amertume. Cette dualité, insérée dans des décors minutieusement stylisés, renforce la dimension douce-amère de son œuvre, un peu comme les tyrans-mentors étudiés dans l’ouvrage.
Par ailleurs, l’auteur rappelle quele cinéma de Wes Anderson est une véritable mosaïque d’influences, où se croisent la littérature de Stefan Zweig, le savoir-faire d’Orson Welles ou Akira Kurosawa, ainsi que la Nouvelle vague française. L’auteur viennois a ainsi inspiré The Grand Budapest Hotel, œuvre nostalgique s’il en est. Dans le registre cinématographique, Wes Anderson exprime son admiration pour des réalisateurs comme Hitchcock et Scorsese, mais c’est Hal Ashby, réalisateur d’Harold et Maude, qui le marque plus particulièrement. Par ailleurs, la littérature jeunesse de Roald Dahl, notamment Fantastic Mr. Fox, nourrit également son style avec ses héros qui défient l’autorité tout en explorant des thèmes de solidarité et de sacrifice.
Wes Anderson s’est affirmé au fil de ses réalisations comme un cinéaste dont l’œuvre s’articule autour de la famille, du contrôle visuel et de la nostalgie. Son style, immédiatement reconnaissable, accueille des personnages complexes, parfois ambivalents, qui ont peu à peu suscité l’intérêt du public et des studios. Car Wes Anderson, la totale revient aussi longuement sur la production et la réception des films du Texan. De Touchstone Pictures aux droits acquis de Fantastic Mr. Fox, des castings d’enfants comédiens à travers le pays aux échecs commerciaux tels que Bottle Rocket, Christophe Narbonne raconte par le menu comment s’est construite la carrière d’un cinéaste qui a su faire preuve d’un contrôle méticuleux sur chaque aspect de ses films et y intégrer avec harmonie ses influences littéraires et personnelles.
Wes Anderson est un passeur, un artiste qui, par son amour du vintage et de l’organisation formelle, nous invite à explorer les zones d’ombre de l’âme humaine à travers un prisme esthétique où chaque image devient un tableau, et chaque histoire, une exploration du passé. Ce volume, en passant en revue sa filmographie, ses parties prenantes et ses tropes, permet d’en prendre la pleine mesure.
Wes Anderson, la totale, Christophe Narbonne EPA, octobre 2024, 288 pages
Avec Tchesmé, Jean-Yves Delitte revisite l’une des plus grandes batailles navales du XVIIIe siècle, mettant en lumière l’imprévisible défaite ottomane face à la flotte russe. L’auteur décrit les rouages d’une guerre inattendue, marquée par des alliances précaires, des stratégies complexes et une surprenante maîtrise maritime russe.
La guerre russo-ottomane qui éclate en 1768 n’est pas le fruit d’une volonté belliqueuse des protagonistes, mais le résultat d’un enchaînement complexe de tensions géopolitiques. Depuis la guerre de Sept Ans, la Russie de Catherine II nourrit un rêve d’expansion vers la mer Noire, toujours sous domination ottomane. Cependant, le royaume polonais, en proie à de violents conflits internes, accapare l’attention russe, reléguant temporairement les ambitions méridionales de la tsarine. L’étincelle de cette guerre surgit lorsqu’un groupe de cosaques ukrainiens, sous la coupe de la Russie, pille une ville ottomane. Considéré comme un casus belli par la Turquie de Mustafa III, cet incident déclenche une guerre que ni les Ottomans ni les Russes n’avaient planifiée. En choisissant de s’appuyer sur cet acte isolé, Jean-Yves Delitte illustre les conséquences souvent disproportionnées d’événements anecdotiques, un thème cher aux historiens qui voient dans cette bataille l’effet d’un « battement d’ailes de papillon ».
Dans Tchesmé, Jean-Yves Delitte montre les tactiques militaires adoptées par les deux puissances. Les Russes, sous les ordres de la tsarine Catherine II, peinent à maintenir un blocus efficace en mer Égée. Chaque tentative de confrontation se solde par une fuite des forces ottomanes, qui préfèrent éviter l’affrontement direct. Cependant, cette stratégie ottomane d’attente est compromise lorsqu’ils se retrouvent acculés dans un chenal, face à une flotte russe résolue et prête à en découdre. La bataille de Tchesmé, qui éclate en juillet 1770, prend alors l’allure d’une lutte désespérée pour les Ottomans. Les Russes, malgré leur infériorité numérique, réussissent à anéantir une flotte ottomane bien plus puissante grâce à des tactiques d’attaque audacieuses et l’utilisation stratégique de brûlots. Delitte met en scène cette confrontation avec réalisme et ce qu’il faut de spectacle.
Par les yeux d’un officier, le lecteur découvre les conditions de vie éprouvantes à bord, les craintes et les espoirs des marins et l’horreur des combats en mer. Ce choix narratif permet d’humaniser le récit et de rappeler que derrière les chiffres des batailles se cachent des destins individuels, en prise directe avec des événements décidés par d’autres. L’impact émotionnel des scènes est accentué par la précision graphique de Jean-Yves Delitte, dont le savoir-faire n’est plus à démontrer. Peintre officiel de la Marine belge, il déploie dans Tchesmé un souci du détail qui confère à l’œuvre une authenticité rare.
En explorant les enjeux stratégiques et les expériences individuelles de la bataille, il permet au lecteur de saisir les multiples facettes de ce conflit oublié, tout en rendant hommage aux marins et soldats qui en furent les acteurs. L’œuvre de Delitte rappelle que chaque bataille, au-delà des victoires et des défaites, est d’abord une tragédie humaine. C’est finalement tout un pan des relations tumultueuses entre la Russie et l’Empire ottoman qui ressurgit, une rivalité marquée par des ambitions territoriales et des alliances fragiles… Que certains ont payé au prix fort.
Tchesmé, Jean-Yves Delitte Glénat, novembre 2024, 56 pages
Samedi 16 novembre, salle comble pour Vampire humaniste cherche suicidaire consentant au FIFAM 2024 en présence de l’actrice Sara Montpetit. L’occasion d’explorer la sélection consacrée aux vampires du cinéma, versant humour et empathie
Rencontre avec Sara Montpetit. Photo Chloé Margueritte
Synopsis : Sasha est une jeune vampire avec un grave problème : elle est trop humaniste pour mordre ! Lorsque ses parents, exaspérés, décident de lui couper les vivres, sa survie est menacée. Heureusement pour elle, Sasha fait la rencontre de Paul, un adolescent solitaire aux comportements suicidaires qui consent à lui offrir sa vie. Ce qui devait être un échange de bons procédés se transforme alors en épopée nocturne durant laquelle les deux nouveaux amis chercheront à réaliser les dernières volontés de Paul avant le lever du soleil.
À l’origine de la rencontre entre Paul, humain suicidaire, et Sasha, vampire humaniste (oui oui!), il y a un manque cruel d’alchimie. C’est en tout cas ce que raconte Sara Montpetit au public du fifam. « Quand je suis sortie du casting, j’étais limite en larmes, je n’avais rien compris au jeu de mon partenaire, mes répliques en réponse aux siennes tombaient toutes à côté« . Pourtant, c’est ce duo que la réalisatrice Ariane Louis-Seize va choisir à l’écran. Il fallait que Paul et Sasha ne soient pas immédiatement attirés l’un par l’autre mais bien que leur rencontre soit une nécessité pour les deux. Sasha parce qu’elle ne veut pas tuer et Paul parce qu’il veut mourir. En réalité, Sasha veut boire du sang – question de survie – mais sans avoir à tuer pour ça et Paul ne veut pas vraiment mourir, il veut ne plus être la cible des autres humains. « On peut projeter ce qu’on veut à propos de cette relation. Ariane imaginait qu’ils allaient partir en coloc après le film…J’aime que l’on ne décrive pas trop ce qu’ils ont comme relation mais qu’on sent qu’il se passe quelque chose ». Tout se joue notamment dans une scène de danse, face caméra, autour d’un vinyle. À la fois proches et totalement dans leurs mondes, Sasha et Paul finissent tout de même par communiquer, du moins entrer en résonance.
Vampire humaniste cherche suicidaire consentant n’est pas seulement un film drôle, sincère et rafraîchissant, c’est aussi une belle utopie à deux. « Ce personnage veut respecter au plus profond Ses valeurs, mais n’arrive pas à le faire dans le monde dans lequel elle évolue. Puis, elle trouve une personne un peu semblable et à deux ils créent le monde dans lequel ils veulent vivre. C’est quelque chose qui m’a énormément parlé et touchée ». Tout le film joue du décalage entre Sasha et le monde qui l’entoure, dès la scène d’ouverture, une de ses fêtes d’anniversaire. La voilà mélomane et sensible quand elle devrait simplement être sanguinaire.
« Il y a quelques scènes qu’on a bien répétées parce que si pour certains films on n’a pas besoin de répéter et que justement l’improvisation peut être très intéressante, pour celui-là je pense qu’il était nécessaire de maîtriser certaines scènes parce qu’il y a vraiment un timing comique« . À ce jeu-là les acteurs sont tous formidables, Sara Montpetit en tête, qu’on avait déjà pu découvrir dans Falcon Lake (le premier long de Charlotte Lebon) et qu’on pourra prochainement retrouver aux côtés de Monia Chokri (le tournage vient de s’achever). Le film travaille tellement cette veine comique, on pense notamment au récit d’une scène coupée fait par Sara Montpetit où il était question d’un repas entre les vampires et la mère de Paul qui partageaient du sang et un plat de pâtes. Quoi de plus incongru?
Vampire humaniste cherche suicidaire consentant doit aussi beaucoup à sa BO et à sa mise en scène très stylisée, perdue entre des époques indéfinies. Le film n’a pas à rougir de références récentes telles que Under the skin et Only lovers left alive.
Fabrice du Welz réalise là peut-être son film le plus ambitieux à tous niveaux. Il revient sur l’affaire qui a défrayé la chronique en Belgique durant le milieu des années 90 et qui résonne encore tristement chez tous ceux étant assez adultes pour s’en souvenir. Et si Le Dossier Maldoror ne porte pas l’étiquette « basé sur des faits réels » car il prétend juste s’en inspirer librement, les ressemblances sont frappantes. Documenté, dense et captivant, il joue autant sur l’enquête en elle-même que sur la cacophonie policière qui a entouré cette affaire et ses rebondissements dans les plus hautes sphères. Doté d’une reconstitution impeccable, poisseux à souhait comme l’affaire qu’il illustre, il ne souffre que d’un seul gros hic : l’erreur de casting du rôle principal confié à Anthony Bajon.
Synopsis :Belgique, 1995. La disparition inquiétante de deux jeunes filles bouleverse la population et déclenche une frénésie médiatique sans précédent. Paul Chartier, jeune gendarme idéaliste, rejoint l’opération secrète « Maldoror » dédiée à la surveillance d’un suspect récidiviste. Confronté aux dysfonctionnements du système policier, il se lance seul dans une chasse à l’homme qui le fait sombrer dans l’obsession.
L’affaire Marc Dutroux… Rien que ce nom frappe les consciences des personnes assez âgées pour le connaitre. Une affaire retentissante aux ramifications tentaculaires aussi bien du côté des différents services de police (et qui a conduit à leur refonte totale) que des hautes sphères judiciaire et étatiques (le Roi belge s’en est notoirement ému). Et, bien sûr, au sein même d’une enquête complexe qui a mis à jour lesdits dysfonctionnements policiers, et un véritable réseau pédophile remontant jusqu’aux arcanes du pouvoir et des nantis de tous bords. Sans être un film qui retrace trait pour trait cette énorme affaire ayant défrayé la chronique et traumatisé un pays tout entier, Le Dossier Maldoror s’en inspire librement (et fortement). On se remémore même nombre de ses rebondissements, plus le film avance, nous rappelant de biens sombres souvenirs.
Le Dossier Maldoror est une œuvre fleuve et dense. Peut-être un peu trop parfois sur les plus de deux heures et trente minutes nécessaires au traitement complet d’une telle enquête. On la sent documentée et aussi touffue que possible pour montrer la complexité de la véritable histoire Dutroux. La reconstitution de la Belgique des années 90 est purement et simplement fascinante. On s’y croirait. Une époque où les smartphones, Internet et les chaînes d’infos n’existaient pas, ce qui a participé à la débâcle de la police sur cette affaire.
Le long-métrage se positionne clairement comme le projet le plus ambitieux du cinéaste belge, habitué qu’il est aux films étranges et hors normes en général, mais de plus petite facture. Ici, il met à profit son appétit pour le film de genre et l’emploie dans une enquête poisseuse et glauque où certaines séquences sont vraiment difficiles à supporter, sans pour autant être complaisantes. Comme un Zodiac (David Fincher, 2007) dégénéré sauce belge et plus intime. Le Dossier Maldoror prend son temps, et à raison, même si certaines séquences auraient pu être raccourcies (le mariage) et des seconds rôles coupés au montage (Béatrice Dalle, Lubna Azabal et Félix Marithaud), tandis que d’autres auraient gagné à être plus développés, comme celui de Jackie Berroyer.
Malheureusement, le film souffre d’un gros problème. Et il est du fait de son casting. Qu’est-ce qui pousse plusieurs cinéastes à proposer des rôles de militaires ou de flics à Anthony Bajon ? Après le nauséabond Athena et le passé inaperçu La Troisième Guerre, le voilà dans le rôle principal et inventé de ce gendarme têtu et déterminé jusqu’à l’obsession. Ce choix pose non seulement un problème de crédibilité, mais aussi d’identification pour le spectateur. Ce n’est pas qu’Anthony Bajon joue mal, au contraire, et on le sait grâce à d’autres films, mais il n’a absolument pas le physique de l’emploi avec son visage poupon. Pas dans ce type de rôle en tout cas, surtout lorsqu’il tente de jouer la folie humaine qui le gangrène.
Si ce n’est ce défaut – dont il est difficile de faire abstraction –, Le dossier Maldoror est maîtrisé et demeure captivant malgré son rythme lent. Certaines séquences sont même proprement incroyables et le souvenir de cette terrible affaire revient nous hanter par la grâce d’une mise en scène naturaliste et réaliste. Très belge-wallonne en somme. Fabrice du Welz a peut-être réalisé là son meilleur film.
Fiche technique – Le dossier Maldoror
Réalisateur : Fabrice du Welz.
Scénaristes : Fabrice du Welz & Domenico La Porta.
Production et distribution: The Joker Films.
Interprétation : Anthony Bajon, Alexis Manenti, Sergi Lopez, Laurent Lucas, Béatrice Dalle
Genres : policier, drame social.
Date de sortie : 15 janvier 2025
Durée : 2h35.
Pays : Belgique.
Le FIFAM 2024 programme de nombreux courts métrages, dont ceux du programme 2 dans lequel on peut découvrir Queen Size d’Avril Besson, Car Wash de Laïs Decaster, Quand la terre se dérobe de Federico Lobo, Câine, pâine si florile de mâine de Mîndru Mihaela et Fatme de Diala Al Hindaoui.
Queen Size
Ce matin, Marina a rendez-vous avec Charlie pour lui vendre un matelas. Ce soir, elle annulera son avion pour la Réunion. Mais ça, elles ne le savent pas encore. Réalisation : Avril Besson. Avec India Hair, Raya Martigny, Marie Loustalot. Durée 18 minutes. France.
Queen Size est une romance moderne, pétillante et drôle. La rencontre entre Marina et Charlie, qui s’aiment le temps d’un transfert de matelas entre l’appartement que l’une quitte et celui dans lequel l’autre emménage. Ensemble, elles échangent quelques mots, et surtout, beaucoup de regards et de rires. Le temps file vite et pourtant on a l’impression de connaître ces deux-là depuis toujours et surtout qu’elles ne se quitteront jamais. Pourtant, Marina doit bientôt prendre son avion, alors que Charlie abandonne ses rêves de mariage hétéro au profit d’une rêverie avec sirène. Petit moment suspendu au milieu du chaos entre deux belles actrices : India Hair et Raya Martigny (qui a été il y a deux ans membre du jury longs métrages du FIFAM).
Car Wash
« Ma sœur Auréa nettoie avec soin sa voiture dans une station-service. Elle me raconte pourquoi elle l’aime tant, comment elle impressionne ses copines au volant, mais aussi comment elle l’utilise comme outil de drague… » Réalisation : Laïs Decaster. Documentaire. Durée 12 minutes. France.
Laïs Decaster a pris l’habitude de filmer sa sœur, Auréa, mais aussi ses copines (Elles allaient danser, J’suis pas malheureuse). Résultat ? Des petites pépites spontanées où la réalisatrice donne la part belle à une parole franche et décomplexée. Dans Car Wash, elle filme Auréa bichonnant sa voiture dans une station de lavage auto : celle qui lui permet de frimer, draguer, aller jouer au foot, chercher désespérément l’amour et… un CDI. On rigole franchement avec ce portrait cash d’une jeune femme moderne et affranchie, parfois maladroite.
Quand la terre se dérobe
La plus grande mine de lithium en Europe va voir le jour dans le Trás-os-Montes, au grand dam des habitants locaux. Frederico Lobo exalte une sensualité terreuse et oppose deux géologies : celle de la prospection minière et de ses machines, celle des racines et des hommes. Réalisation : Federico Lobo. Documentaire. Durée 29 minutes. Portugal.
Quand la terre se dérobe est un court métrage qui raconte la terre des hommes. On y rencontre un couple, un enfant, quelques chiens et une vache disparue, partie mettre bas : loin, très loin. Trop loin ? Autour de ces êtres vivants, la terre leur échappe, exploitée par une mine de lithium qui veut aller toujours plus vite, quitte à tout détruire. Au milieu de ce début de chaos, ils vivent. Le court métrage, très contemplatif, presque sans parole, offre une expérience organique et sensorielle, un avant-goût de délitement du monde avec au milieu des caresses sur le dos d’une vache qui lave son veau. Une merveille.
Câine, pâine si florile de mâine
Un nombre pair de fleurs dans chaque main, une couronne de pain, une bougie et un mouchoir. Partout, il y a des fleurs. Une montagne de fleurs entoure ma grand-mère, et je crains qu’elle ne les sente. On dit que sentir une fleur lors d’un enterrement fait perdre l’odorat, c’est une tradition ancienne dans notre village. J’espère que personne ne les sentira. Réalisation : Mîndru Mihaela. Durée 6 minutes. Moldavie, France.
Dans ce très beau film d’animation (la réalisatrice est issue de l’école des arts décoratifs de Paris), Mîndru Mihaela raconte un deuil sans jamais le dire ainsi. Elle ne dit pas la mort du grand-père, elle dit les fleurs qu’il ne faut pas sentir au risque de perdre l’odorat. (Mais ce n’est qu’une sentence parmi toutes celles prononcées par les vieilles femmes du village, alors la fillette n’y prête pas trop attention.) Pourtant, elle ne saurait pas dire si le chien a aboyé cette fois (lui qui aboie toujours à l’approche de sa famille), ni que font tous ces gens chez ses grands-parents alors que l’anniversaire du grand-père n’est que dans deux jours. À travers un univers coloré et fleuri, se déploie une histoire d’enfance et de mort mêlées qui dit que les fleurs ne doivent jamais partir seules mais bien par paires dans l’au-delà.
Fatme
Fatmé, 11 ans, Syrienne, vit au Liban avec sa famille, dans une tente au bord d’une route de campagne. Ses cheveux en bataille, ses habits sales et son amour de la bagarre font débat dans son entourage. Sa mère se pose la question : est-elle une fille ou un garçon ? À cette question, Fatmé répond en riant : « Je veux juste être la plus forte. » Réalisation : Diala Al Hindaoui. Durée 15 minutes. France.
Fatmé aime le sang (même si ce ne sont que des cerises écrasées), Rambo, la bagarre et être la plus forte. Est-ce que cela fait d’elle un garçon ? Seuls les adultes, au nom des traditions, se posent cette question. Sa mère la laisse simplement vivre, elle le dit, et Diala Al Hindaoui la filme ainsi libre et sans contrainte ou presque… car on lui promet plus tard le voile et des vêtements couvrants. Pour l’heure, elle s’émancipe des codes et elle vit simplement, sans se poser de questions.
Tout fout le camp, noir c’est noir y’a plus (beaucoup) d’espoir. On préfère vous prévenir : la cuvée du jour de l’Arras Film Festival nous fait regarder le monde passé-présent-futur droit dans les yeux sans nous montrer la lumière au bout du tunnel. Heureusement qu’il nous reste l’ivresse, et le cinéma pour se poser les bonnes questions. Ensemble.
On entame tout de suite avec le meilleur du pire. Jouer avec le feu fait beaucoup parler depuis sa projection à Venise en septembre dernier, et l’attribution de la prestigieuse Coupe Volpi à Vincent Lindon. Il est vrai que le visage (à l’écran, hein) du français moyen qui avait pas demandé à la vie de lui déféquer dessus y propose l’une des plus fines variations de sa partition de prédilection. Il incarne Pierre, cheminot, veuf et (très bon) père de deux fils en études supérieures. Tout va bien dans le meilleur des mondes au sein de cette cellule familiale habitée par une sérénité en trompe l’œil. Car l’aîné glisse doucement mais surement vers l’ultra ultra-droite, et Pierre ne sait absolument pas quoi faire pour l’arrêter… Sinon ne rien faire, du moins dans un premier temps. Éviter les sujets qui fâchent, glisser la poussière sous le tapis pour ne pas rompre le lien, métabolisé à l’écran par un jeu constant sur la mise au point pour faire circuler les non-dits entre les personnages, déjà loin les uns des autres malgré leur partage du même cadre. Cette 25ème édition de l’AFF a manifestement décidé de renverser la table du champ-contre/champ, et Jouer avec le feu prend la pole position de la sédition.
On a rarement vu mise en scène mettre les deux pieds dans le plat avec autant de délicatesse, se confronter aussi frontalement à son sujet difficile tout en le murmurant du bout des lèvres (on pense parfois à du Antoine Fuqua). À l’instar du personnage de Vincent Lindon, finalement, qui passe son temps à raser les murs pour garder son fils près de lui. Ici l’objet n’est pas tant la montée de l’extrême-droite qu’une famille qui choisit de ne plus se parler pour ne pas imploser, pour rester proche dans tous les sens du terme. L’écho au fond d’une société où chacun vit sur le même espace mais chacun de son côté. On l’a dit et redit : les grands films sont ceux qui réconcilient les contradictions les plus insolubles et dans Jouer avec le feu, le Ying et le Yang partagent la même face de la même pièce. D’autant qu’à côté d’un grand Lindon, les deux cinéastes peuvent aussi compter sur un tout aussi grand Stefan Crepon et un très très grand Benjamin Voisin dans le rôle du fils gagné par la fièvre brune. Une coupe Volpi partagée, au minimum.
Ce n’est pas l’espoir qui étouffe David Oelhoffen dans Le Quatrième Mur. Pour son cinquième film, le cinéaste adapte un roman de Sorj Chalandon, qui raconte comment un acteur de théâtre rallume la flamme éteinte en lui en essayant de monter une pièce de théâtre au Liban, quelques temps avant les massacres de Sabra et Chatila. Quand l’espoir semble encore permis, et qu’il existe encore une place pour les Don Quichotte de défier l’impossible, et de faire de leur rêve la réalité de chacun. Le sujet appelait une exaltation au-delà du raisonnable, notamment pour nous permettre de partager la foi qui anime le personnage personnage principal. Mais le film pêche par retenue, notamment à travers une mise en scène trop timide pour nous emporter dans l’élan créatif des personnages en temps de guerre.
Pourtant, on aurait bien aimé y croire un peu plus à la réussite de cette Antigone interconfessionnelle au milieu de l’une des guerres civiles les plus meurtrières de la fin du siècle dernier. Ne serait-ce que pour penser, même l’espace d’un instant, que la culture peut rester essentielle quand les besoins vitaux sont en danger. Et pour partager le parcours du personnage incarné par le comme d’habitude excellent Laurent Laffite, qui perd aussi vite qu’il l’a retrouvée la foi dans la capacité du beau à vaincre la laideur. Le quatrième mura quelque chose de trop théorique, comme s’il était autoconvaincu que l’art peut faire une différence essentielle, même quand les besoins vitaux des uns et des autres se trouvent sur la ligne de feu. Une évidence qui ne l’est pas forcément pour tout le monde.
Un qui a la conviction chevillée au cœur et à la caméra, c’est Pavlo Ostrikov. Il y en fallu du courage et de l’abnégation au cinéaste ukrainien pour faire exister U Are the Universe. Tout comme il en faut à son héros, astronaute pépouze dans sa station spatiale, qui assiste à la fin du monde depuis son hublot. Dernier de l’espèce et seul dans le grand vide avec un ordinateur de bord pour seul compagnon, ça ne l’effraie pas plus que ça. Jusqu’à ce qu’il reçoive l’appel au secours d’une consœur perdue dans l’espace. Pavel va tout faire pour combler les quelques millions d’années-lumière qui les séparent, jusqu’à mettre sa vie en danger.
La destruction de la Terre, c’est pas la fin du monde. Il en faut, de la foi en son médium pour faire avaler un tel postulat au spectateur. Il en faut tout autant pour lui faire acheter un personnage de mec seul prêt à tout, y compris et surtout l’impossible, pour retrouver la voix dont il est tombé amoureux. Mais bon, comme tout a sauté, plus personne pour parler de masculinité toxique, donc roulez jeunesse.
U Are the Universe fait partie de ces films qui n’ont pas peur de s’affranchir de tout, qui ont la conviction que le cinéma peut encore devenir le dénominateur commun de l’espèce, défier le sens commun pour fédérer autour d’une évidence universelle. Ça commence comme une adaptation live de Futurama (la série de Matt Groening), ça continue comme Her (et Volodymyr Kravchuk dépasse Joaquin Phoenix dans le rôle principal) et ça termine en réconciliant le macro et le micro comme les plus grands ayant arpenté l’infini et (l’)au-delà avec leur caméra. Tout ça, et bien plus que ses influences. En dépit d’un mini problème de rythme sur son dernier tiers, U Are the Universe est un film qui réussit à faire tout et son contraire sans dévier d’une trajectoire en avant toute et droit devant. On espère très fort que le film trouve un distributeur dans nos contrées : We found love in other (s)paces, définitivement.
Le Festival international du film d’Amiens (FIFAM) a ouvert ses portes le 15 novembre 2024 avec la diffusion du film Les Prédateurs (1983). Largement consacrée à la figure du vampire, cette édition met également en avant une sélection de courts et moyens métrages. Lors de cette première journée, les films Reset, de Souliman Schelfout et Un village de Calabre de Shu Aiello et Catherine Catella.
Reset
Pietro en est convaincu : le milliardaire Bill Gates est à l’origine de la pandémie qui a frappé le monde. Il le répète à longueur de lives. Mais alors que sa communauté de followers grandit, il s’isole de sa famille et s’enfonce dans la solitude. Qu’est-ce qui a le plus de valeur à ses yeux entre son amour pour les siens et sa quête de la vérité ? Le film fait son portrait de 2019 à 2021.
Réalisation : Souliman Schelfout. Avec : Elie Salleron, Lisa Spurio, Dario Hardouin-Spurio. Durée : 49 minutes.
Reset est un film d’images et de croyances, celles qui grandissent dans la tête de Pietro et qui vont bientôt trouver une résonance grandissante avec le COVID, et les mesures de confinement qui y ont été associées. Reset est l’histoire d’une aliénation qui trouve un écho sur internet, qui grandit et qui ne sait plus comment échapper à son raisonnement implacable : Pietro se persuade d’un complot mondial de réduction de la population et les faits, les infos qu’il trouve paraissent lui donner raison. Une fois convaincu, il ne peut leur échapper même quand il croise le chemin d’un homme persuadé d’avoir été plongé dans le coma par des infraterrestres (des extraterrestres qui vivraient à l’intérieur de la Terre et non plus en dehors). On croit le voir douter et pourtant ses convictions ne flanchent pas. La réalisation le confronte autant aux images, vidéos, discours qui le confortent, et à travers lesquels – produisant son propre discours – il se sent tout puissant, qu’à ceux qui tentent de le faire revenir au réel. La force de ce docufiction passionnant est, dans une scène finale hallucinante, de faire entrer en collision le délire de Pietro et la réalité lors d’un goûter d’anniversaire. À partir de là, tout est permis et Pietro quitte définitivement Terre même sous couvert de faire triompher le bien.
Un village de Calabre
Comme beaucoup de villages du sud de l’Italie, Riace a longtemps subi un exode rural massif. Un jour, un bateau transportant deux cents Kurdes échoue sur la plage. Spontanément, les habitants du village leur viennent en aide. Petit à petit, les migrants et les villageois vont réhabiliter les maisons abandonnées, relancer les commerces et assurer un avenir à l’école. C’est ainsi que chaque jour depuis 20 ans, le futur de Riace se réinvente.
Réalisation : Catherine Catella, Shu Aiello. Durée : 1h31
Dans ce long métrage documentaire, nous suivons l’histoire folle d’un village italien qui a fait de l’accueil des personnes migrantes sa force. Force qui, dans une Italie qui penche vers l’extrême droite dès le début des années 2020, va se retourner contre cet élan de solidarité et de partage. Surtout contre la figure du maire du village, exposé et condamné dans ce qui sera qualifié de parodie de procès. Les deux réalisateurs suivent au plus près les évènements, les discours et surtout la géographie sans cesse changeante du village au gré des décisions judiciaires et politiques. Au milieu, s’organise une résistance faite de chants et de constructions communes. En filmant la vie du village, puis la manière dont il devient un désert avant de renaître à nouveau, le documentaire se place du côté des actes, de ceux qui font et pas seulement des discours. Pas de vraie voix off ici mais un véritable protagoniste qui nous raconte l’histoire face caméra depuis le village. Il dit autant qu’il agit dans le quotidien de Riace. L’action plutôt que les mots, c’est que dit très joliment l’un des protagonistes (un des premiers accueillis au village) lorsqu’il lit un discours du Pape consacré à l’accueil, et ce avant d’expliquer que le maire du village l’avait déjà fait, quinze ans plus tôt, en ouvrant ses maisons à tous les pauvres du monde. La preuve que faire ensemble n’est pas qu’une utopie, ce peut être un véritable projet de vie. Poing levé.
NB : La projection initialement prévue devait comporter deux films, issus de la compétition moyens métrages du FIFAM, mais suite à ce qu’on peut apparenter à une erreur de diffusion, seul Reset a été projeté suivi de Un village de Calabre. Or, Un village de Calabre ne fait pas partie de la programmation annoncée du festival. En revanche, les spectateurs devaient découvrir Campus monde, ils pourront se rattraper mercredi 20 novembre à 18h30 !