Mon parrain la bonne fée (Somewhere, over the rainbow)

Sorti de façon relativement discrète en France, ce roman graphique dû aux Américains Robert Mailer Anderson (scénario) et Jon Sack (dessin), s’avère d’excellente facture. Son argument principal : la vie de deux hommes gays s’occupant de l’éducation d’une orpheline. Pas trop vendeur ?

Billie est une jeune Américaine de 15-16 ans. Elle vient de perdre ses parents dans un accident de voiture. Or, surprise pour son oncle Hank et sa tante Olympe, par testament les parents de Billie ont demandé à ce que leur fille soit recueillie par leur ami Adam, look de quinquagénaire aux cheveux qui commencent à grisonner. Adam habite à Liberal (un lieu dont le choix ne doit rien au hasard) dans le Kansas, alors que Billie vient d’Austin dans le Texas, véhiculée par son oncle et sa tante qui pestent contre ce fichu testament, car ils savent pertinemment qu’ils constituent la seule famille de Billie. Mais la jeune fille est aussi ravie de retrouver Adam – son parrain – que d’échapper à Olympe et Hank qui représentent à ses yeux l’obscurantisme de l’époque. Elle n’ignore pas l’homosexualité d’Adam et l’accepte très naturellement, au point de suggérer ouvertement que son ami Steven vienne s’installer avec Adam et même qu’ils se marient. Il faut également savoir qu’Adam et Steven tiennent un cinéma à Liberal et que la ville est connue comme étant celle de Dorothée, personnage emblématique du film Le magicien d’Oz (Victor Fleming – 1939).

Diversité des thèmes abordés

Cet album relativement épais (144 pages) tourne essentiellement autour de la façon dont deux hommes ouvertement gays peuvent vivre aujourd’hui dans une ville de moyenne importance aux États-Unis, tout en évoquant la vie d’une jeune lycéenne qui se cherche, avec notamment ses premiers émois amoureux. Considérer que ce roman graphique vise avant tout un public LGBTQ+ serait à mon avis extrêmement réducteur. En effet, il confronte la génération des adolescents d’aujourd’hui en gros avec celle de leurs parents, tout en dégageant un charme et une justesse de ton qui le rendent, selon mon ressenti, particulièrement attrayant. En effet nombre de lecteurs-lectrices pourront s’identifier à l’un ou l’autre des personnages ou bien reconnaître en certains des traits de caractère ou de comportement de personnes de leur entourage. Bien entendu, il évoque aussi le cinéma classique de façon séduisante, sous-entendant au passage que la réception d’un film en salle est incomparable avec tous les autres moyens de diffusion.

Adam et Billie

Ce que vit Billie serait finalement assez classique voire logique, si Adam n’était pas homo et faisait son possible pour faire reconnaître les droits des gays, lesbiennes, transgenres et autres. Avec Billie vivant sous son toit, voilà Adam confronté à une situation imprévue, pour laquelle il n’était pas préparé, bien qu’il souhaite s’en acquitter de son mieux. On le voit donc fixer des limites à Billie, l’écouter lorsqu’il sent un mal être chez elle, etc. Ce qui ne l’empêche pas de se montrer maladroit et de provoquer la colère de Billie par une interdiction qu’elle ressent d’autant plus injuste qu’il n’a pas cherché à savoir pourquoi elle s’était mise à la faute. Pour Billie, c’est d’autant plus insupportable qu’elle est désormais amoureuse. Le scénario s’avère d’une grande finesse pour évoquer la sensibilité d’une jeune adolescente confrontée aux risques de malentendus qui peuvent gâcher une romance encore fragile. Le petit reproche que j’adresserai à cette BD, c’est de faire d’Adam quelqu’un de trop correct finalement (mis à part le « défaut » que beaucoup lui trouveront, à savoir d’être homo), qui va pouvoir rattraper une décision trop dure grâce à un heureux concours de circonstances. Cela justifie le titre et amène à penser que des personnes comme Adam, on aimerait en compter parmi nos amis. Sinon, le scénario montre la bêtise ambiante provoquant des comportements homophobes primaires et comment la jeune génération réussit à s’en défaire progressivement, ce qui fait plaisir à voir. Parce que, bien évidemment, l’homophobie trouve un terreau avant tout familial pour se propager, avant de proliférer sur des relations de voisinage. L’album montre avec justesse le poids des discussions, aussi bien entre adolescents dans et en dehors du lycée, mais aussi en famille et dans les différents cercles sociaux de la ville.

Les références cinématographiques

Elles sont nombreuses, avec les affiches qui décorent l’habitation d’Adam, les multiples films que lui-même évoque et ceux qui passent dans son cinéma, le Starlite, dont celui que Billie choisit de montrer aux lycéens qu’elle invite, Trash (Paul Morrissey – 1970), produit par Andy Warhol (le titre en dit long), celui qu’elle visionne dans la salle quasiment vide dans un moment d’abattement (probablement Pretty in pink (Howard Deutch – 1986) qui fait écho à ce qui lui arrive) dont une image en arrière-plan de l’illustration de couverture nous donne une idée, ainsi que ceux dont des extraits sont cités.

Où on comprend pourquoi le personnage principal s’appelle Billie

Les interventions du frère d’une lycéenne, qui intervient sans se soucier de l’opportunité de ce qu’il fait, pour chanter à tue-tête sans prévenir, permettent aux auteurs de glisser des paroles de chansons qui leur tiennent à cœur, avec notamment des références à Billie Holliday (I’ll be seeing you), Duran Duran (Hungry like the Wolf), George Michael (Faith), Judy Garland (Follow the Yellow Brick Road et Somewhere over the rainbow), Beastie Boys (Fight for your rights). Ces références sont citées en fin d’album, sur une page où on trouve également des précisions sur deux mots à tendance argotique. Tout cela pour dire que, bien étudié, l’album ne se contente pas d’une histoire agréable. Le dessin est une vraie réussite avec un trait bien léché et une utilisation des ombres qui rappelle fortement le style de Charles Burns. Ceci dit, l’admiration du dessinateur va vers de nombreux dessinateurs, comme Daniel Clowes, Tomine, Hernandez, Toth, Romita Sr, Robert Crumb, Joe Sacco (qu’il cite plus particulièrement), Chris Ware, Hergé, Elenor Davis, Marjane Satrapi, etc. Cette liste provient de ce qu’il dit dans un entretien avec les auteurs, texte qui figure en fin d’album et qui permet d’en savoir plus sur leurs parcours, leurs intentions, leur façon de travailler et leurs personnalités (4 pages particulièrement instructives et enrichissantes). Chaque planche est un régal pour les yeux, grâce au choix des couleurs, une organisation générale impeccable, avec notamment quelques dessins grand format qui contribuent largement à l’ambiance générale en aérant l’ensemble. Le format de base est de quatre bandes par planche pour des vignettes quasiment carrées, mais avec de nombreuses variations et une organisation qui monte parfois à cinq bandes par planche qui permet de placer tous les détails qui comptent et de faire sentir la psychologie et la personnalité des personnages principaux, notamment Billie, Adam et Steven, ce dernier ayant une position légèrement différente de celle de son compagnon, ce qui lui permet de placer quelques vannes pour détendre l’atmosphère, même si Adam le trouve parfois un peu lourd. On n’est donc clairement pas dans un album de BD pour adolescents ou pour un public gay.

Mon parrain la bonne fée, Robert Mailer Anderson (scénario) et Jon Sack (dessin)
Komics initiative : paru (France) le 8 décembre 2023

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