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Hurry Up Tomorrow : de l’esbroufe tape à l’œil au ridicule

Si on a envie d’y croire au début, le soufflé retombe vite et, plus il avance, plus ce film à la gloire (ou pas) du chanteur The Weeknd (Abel Tesfaye de son vrai nom) se révèle aussi creux que vain et prétentieux. Hurry Up Tomorrow fait certes un peu illusion grâce à la mise en scène magnétique de son réalisateur Trey Edward Shults (à qui l’on doit la perle méconnue Waves). Mais, très vite, les thèmes abordés et à la mode que sont la toxicité masculine et son miroir féminin s’avèrent survolés et prétexte à un long clip où l’artiste joue son propre rôle, et fait son auto-promotion sous couvert de confidence sincère. On survole tout autant les genres pour une œuvre superficielle et tape à l’œil dont le dernier acte est clairement ridicule. Bref, si ce n’est Shults à la place de Sam Levinson, on nous refait le coup de la série The Idol en inversé et au cinéma.

Synopsis: Abel, une star de la musique, est entraîné par une de ses fans dans une odyssée qui l’amènera à remettre en question les fondements mêmes de son existence.

Après avoir vu Hurry Up Tomorrow, on en vient à se demander si Abel Tesfaye, aka le chanteur The Weeknd n’a pas le melon. Il était déjà la star avec Lily-Rose Depp de la série The Idol, qui oscillait entre le pétard mouillé et projet érotique toc bardé de quelques fulgurances. Un projet mis en scène par Sam Levinson à qui l’on doit la série Euphoria. Rumeurs de tournage infernal et trouble, coulisses sulfureuses et sujet polémique qui a fait grincer des dents les féministes, elle n’était pas complètement ratée, mais pas non plus à la hauteur des attentes, en plus d’être parfois scabreuse. Rebelote avec Hurry Up Tomorrow. En pire.

Cette fois le chanteur a choisi un autre cinéaste visuel (il est peu probable que ce soit l’inverse tant on sent la mainmise de la star sur un projet très autocentré), Trey Edward Shults. Et on peut lui reconnaître un don pour s’accaparer des réalisateurs ayant un sens esthétique avéré et aiguisé. Découvert avec le film d’horreur prometteur It Comes at Night, il nous avait littéralement ébloui avec son second long-métrage, le méconnu Waves. Un chef-d’œuvre d’émotion, à la fois âpre, tragique et doux. Passé sous les radars et sacrifié en salles, il confirmait une patte visuelle forte.

Hurry Up Tomorrow montre une nouvelle fois ses talents d’artiste plastique qui sait donner une esthétique forte à ses œuvres. Malheureusement, ici, elle n’est pas au service de grand-chose si ce n’est la gloire de son instigateur. Forcément très musical puisque The Weeknd y joue son propre rôle, le film ressemble parfois dangereusement à un long clip. Et ce n’est pas un compliment. Au début, on est aspiré par les images au sein desquelles le générique s’étend de manière étrangement allongée, et elles parviennent à nous flatter l’œil, à donner le change. C’est magnétique, presque envoûtant comme le prouvent cette scène de boîte de nuit ou celles des concerts.

Entre le Gaspard Noé d’un Climax et les néons du danois Nicolas Winding RefnHurry Up Tomorrow a de la gueule. Le récit semble suivre à la fois la star en coulisses qui se remet d’une relation visiblement toxique, mal dessinée, et une jeune femme dont on peine tout autant à comprendre les actions. On sent que le film va parler de rapports hommes-femmes malsains et on attend leur rencontre qui arrive très tard dans le film. En attendant, sans intrigue digne de ce nom, on survole les genres : du film musical au suspense, en passant par la romance et même le film d’horreur dans une scène onirique assez réussie. On serait presque dans l’exercice de style ostentatoire… Pas déplaisant mais totalement vain.

Puis le dernier acte surgit où on en vient à la fois à parler de rédemption, d’enfance malheureuse, de folie amoureuse et de rapports troubles. Mais de manière tellement superficielle qu’on se croirait dans un mauvais soap qui se veut underground. Cette dernière partie confine au ridicule entre compilation des tubes du chanteur, ses confessions et l’intrigue médiocre. Si le but de l’artiste était de se livrer à travers ce long-métrage, la démarche prête plus à rire qu’à nous toucher. Si Jenna Ortega et Barry Keoghan tentent de donner le change, il est difficile d’apprécier ce film malhonnête, en forme de célébration douteuse et égocentrique, malgré sa forme appliquée confirmant le talent visuel d’un cinéaste.

Bande-annonce – Hurry up tomorrow:

Fiche technique – Hurry up tomorrow:

Réalisateur : Trey Edward Shults.
Scénaristes : Abel Tesfaye, Reza Fahim & Trey Edward Shutls.
Production: Lions Gate.
Distribution: Metropolitan Filmexport.
Interprétation : Abel Tesfaye, Jenna Ortega, Barry Keoghan, …
Genres : Drame – Musical.
Date de sortie : Vendredi 16 mai.
Durée : 1h45.
Pays : USA.

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2.5

Cannes 2025 : Dossier 137, la police dans le viseur

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Après La Nuit du 12, présenté à Cannes Première et récompensé par 6 césars en 2023, Dominik Moll foule à nouveau le tapis rouge avec Dossier 137. Un film d’enquête passionnant qui s’insère, contrairement à son prédécesseur, dans un contexte de crise politique. Il nous plonge dans le fonctionnement de l’IGPN en questionnant notre rapport à la police, ainsi que dans le tiraillement, plus intime, entre esprit de corps et désir de justice. Une œuvre brillante d’une actualité brûlante.

Dans La Nuit du 12, le réalisateur français nous a fait vivre une enquête labyrinthique aux côtés de deux policiers qui traquent le coupable du meurtre d’une jeune fille. Dans Dossier 137, Dominik Moll conserve son traitement réaliste du monde policier en s’intéressant à l’IGPN, un service dont le travail reste mal perçu par les agents et les syndicats d’un métier déjà haï par une partie de la population. Le réalisateur souhaitait traiter « des tensions » inhérentes à cette position très inconfortable consistant à enquêter sur des collègues, sous pression, qui franchissent la ligne rouge. Une approche fidèle qu’il a documentée grâce à une immersion dans la délégation parisienne de l’IGPN.

La police, une confrontation des points de vue 

Décembre 2018, Paris est en flammes. Le mouvement des Gilets jaunes mène aux émeutes, aux insultes et au vandalisme. Les policiers débordés ont pour ordre de maintenir l’ordre et d’arrêter les casseurs. Dans ce contexte de révolte, déjà abordé dans le documentaire Un pays qui se tient sage, les plaintes contre les violences policières s’amoncellent sur les bureaux de l’IGPN. Également présente à Cannes pour L’Intérêt d’Adam, Léa Drucker incarne Stéphanie, une scrupuleuse inspectrice chargée d’enquêter sur les exactions commises par les agents de police. Lorsque le dossier 137 arrive sur sa table, elle se retrouve face à des victimes originaires de sa ville natale, Saint-Dizier. Elle cherche alors à identifier l’auteur du tir de LBD qui a frappé le jeune Guillaume Girard en pleine tête. S’il ne s’agit pas d’une affaire réelle, le scénario est bien inspiré de cas concrets.

À travers cette enquête, Dossier 137 propose une riche réflexion sur les points de vue. En effet, la quête de vérité passe par une confrontation des témoins, des angles de caméras, et même des interprétations d’images floues. Malgré ce recueil objectif de versions, le regard de Stéphanie reste biaisé par sa proximité avec la famille Girard. Elle n’hésite donc pas à sortir de ses prérogatives. Pourtant, comme tout agent de l’IGPN, l’inspectrice mesure très bien la complexité du travail des forces de l’ordre. Comme le relève Benoît, son partenaire, les gardiens de la paix sont placés en première ligne, puis « montrés du doigt au moindre dérapage ». Plutôt que de chercher à les couvrir, Stéphanie fait l’effort de se mettre à leur place et d’adopter leur point de vue. Elle est une inspectrice, une policière, mais aussi une citoyenne. Ce changement d’une perspective à l’autre est d’autant plus facile que les policiers et les Gilets jaunes partagent souvent les mêmes origines sociales.

D’autre part, Dominik Moll utilise cette affaire pour montrer la fracture sociale, la position d’une population totalement délaissée. La mère de Guillaume explique ainsi à Stéphanie que « Saint-Dizier ou ailleurs, c’est partout pareil. On se fout de nous. » Une jeune femme noire, employée dans un hôtel de luxe, s’insurge également de la situation dans les banlieues, où des crimes commis par les policiers resteraient impunis. Un thème déjà abordé dans Les Misérables.

Dossier 137 interroge enfin notre propre regard sur la police. Le fils de Stéphanie demande ainsi à sa mère : « Pourquoi personne n’aime la police ? » Par crainte ou par honte, il ment sur la profession de ses parents. Cette police, nous l’aimons et la louons quand elle lutte contre le terrorisme. Bien moins quand elle repousse des manifestants. C’est l’exemple de la BRI. Les exploits accomplis par cette brigade justifient-ils pour autant une impunité lorsque des dérapages surviennent ? Pour épargner l’image de la profession, les syndicats, les médias et la direction de l’IGPN doivent-ils protéger à tout prix les agents du maintien de l’ordre ?

Sans prendre parti, Dominik Moll nous immerge avec un grand souci du détail au cœur d’une enquête. Les énoncés de procès-verbaux, de réquisitoires et les nombreux échanges avec le procureur traduisent toute la réalité d’une procédure juridique au langage complexe, jusqu’aux limites d’un système judiciaire impuissant à punir systématiquement. Plus dramatique, il témoigne aussi du dépassement du gouvernement, qui a mobilisé tous les policiers disponibles, même ceux qui n’étaient pas formés au maintien de l’ordre, comme la BAC ou la BRI, contraints de s’équiper en urgence chez Decathlon. Portrait d’un état de panique, d’un État en crise, Dossier 137 compose une enquête palpitante sur fond de profondes inégalités sociales.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2025.

Dossier 137 : fiche technique

Titre international : Case 137
Réalisation : Dominik Moll
Scénario : Dominik Moll et Gilles Marchand
Photographie : Patrick Ghiringhelli
Interprètes : Léa Drucker, Yoann Blanc, Guslagie Malanda
Montage : Laurent Rouan
Musique : Olivier Marguerit
Son : François Maurel, Rym Debbarh-Mounir
Décors : Emmanuelle Duplay
Producteurs : Carole Scotta, Caroline Benjo, Barbara Letellier, Simon Arnal
Sociétés de production : Haut et Court, France 2 Cinéma
Société de distribution : Haut et Court
Pays de production : France
Genre : Policier, Thriller
Durée : 1h55
Date de sortie en France : 19 novembre 2025

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Cannes 2025 : Qui brille au combat, entre deux mondes

Révélée par Respire de Mélanie Laurent, Joséphine Japy passe derrière la caméra avec Qui brille au combat, un premier long-métrage à la fois intime et ambitieux. À travers ce drame familial tourné dans la lumière dorée de la Côte d’Azur, l’actrice devenue réalisatrice s’attèle à un sujet personnel : le poids de l’engagement familial face au handicap, la difficulté d’exister à côté d’un être souffrant, et la quête d’émancipation.

À travers le personnage de Marion (Angelina Woreth), adolescente tiraillée entre le poids de l’assistance envers sa sœur lourdement handicapée et son besoin d’émancipation, Japy projette des fragments de sa propre jeunesse, éclairant ainsi l’origine intime de cette vulnérabilité qu’elle a souvent laissé transparaître à l’écran (Mon inconnue). Cette mise en abîme prend des allures de thérapie filmée, entre douleur intériorisée et quête d’air libre. Le choix de confier un rôle à Mélanie Laurent, en mère aimante mais dépassée, n’est pas anodin : c’est une boucle artistique et affective qui se referme, dans une compréhension mutuelle entre deux femmes liées par l’intime, l’amitié, et le cinéma.

Un film miroir

Le titre du film renvoie d’ailleurs au prénom de la jeune sœur, Bertille (Sarah Pachoud), dont le sens étymologique est « qui brille au combat ». Atteinte du syndrome rare de Phelan-McDermid, Bertille est au centre d’un drame familial pudique, où chaque membre lutte à sa manière pour préserver l’équilibre, la dignité et l’amour. Sa condition – un bébé dans un corps d’adolescente – rend difficile toute lecture émotionnelle directe, mais c’est justement à travers cette absence d’expression que Japy parvient à faire naître l’émotion, en montrant la tendresse et la résilience de ceux qui gravitent autour d’elle.

Malgré l’intensité émotionnelle que porte le projet, la narration peine à canaliser cette matière première. Le choix du récit choral, bien qu’intentionnel – chaque personnage vivant un engagement sacrificiel différent, tend à diluer la force du propos. Les sous-intrigues se multiplient sans toujours se répondre, et le film semble parfois éparpillé, ce qui nuit à l’impact global. Dans son dernier tiers, Qui brille au combat accélère trop brutalement. Là où un rythme plus posé aurait permis de mieux digérer les enjeux et les choix déchirants des personnages, le montage précipite les résolutions, amoindrissant l’intensité des scènes finales, pourtant porteuses d’un espoir presque miraculeux.

Visuellement, le film bénéficie d’un soin particulier. Le choix du format 1.66 apporte une verticalité intéressante, comme pour mieux cadrer les corps, souvent à bout de souffle, et leurs visages marqués par l’épuisement. Romain Carcanade signe une photographie lumineuse, capturant la chaleur de la Côte d’Azur, lieu du drame, et contrastant avec l’austérité intérieure des personnages.

Une réconciliation personnelle

Cependant, ce réalisme esthétique, allié à une mise en scène pudique, peut aussi instaurer une distance involontaire avec le spectateur. Les émotions, bien que présentes, peinent parfois à percer l’écran, comme si le film se protégeait autant qu’il voulait se dévoiler. Le résultat : une œuvre touchante, mais qui reste parfois sur le seuil de l’émotion, sans nous y plonger totalement.

Les séquences les plus réussies du film sont sans doute celles où la cellule familiale est réunie. Joséphine Japy excelle à faire surgir la vérité des gestes simples : un repas, un regard, un silence partagé. Mélanie Laurent et Pierre-Yves Cardinal (Simple comme Sylvain), en parents confrontés à une fatigue morale sourde, apportent une grande justesse à leurs rôles. Ces moments, trop rares, auraient mérité davantage de place, tant ils incarnent le cœur battant du film.

Qui brille au combat est un film profondément personnel, où Joséphine Japy tente de réconcilier passé et présent à travers une fiction habitée. Si certaines maladresses de construction trahissent l’inexpérience d’un premier long-métrage, la sincérité du propos, le soin esthétique et la direction d’acteurs laissent entrevoir une cinéaste à suivre. Il manque à ce film une cohésion narrative pour pleinement emporter le spectateur, mais l’émotion affleure, par éclats, dans ce combat quotidien pour la dignité et l’amour.

Ce film est présenté en Séance Spéciale au Festival de Cannes 2025.

Qui brille au combat : fiche technique

Réalisation : Joséphine Japy
Scénario : Joséphine Japy, Olivier Torres
Interprètes : Angelina Woreth, Mélanie Laurent, Pierre-Yves Cardinal
Photographie : Romain Carcanade
Montage : Nicolas Desmaison
Musique : Odezenne
Production : Katrin Pors, Anton Máni Svansson
Sociétés de production : Cowboys Films
Société de distribution : Apollo Films
Pays de production : France
Genre : Drame
Durée : 1h36

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Cannes 2025 : Laurent dans le vent, une vie suspendue

Entre introspection, humour et tendresse, Laurent dans le vent explore la fragilité d’un jeune homme en quête de sens, naviguant d’une rencontre à l’autre sans direction précise. Le trio de cinéastes – composé d’Anton Balekdjian, de Léo Couture et de Mattéo Eustachon – poursuit ici son exploration de personnages à la dérive, à travers une mise en scène minimaliste qui privilégie les silences aux éclats.

Dans la continuité de leur précédent long-métrage, Mourir à Ibiza (un film en trois étés), un teen movie, les réalisateurs interrogent à nouveau l’errance, la solitude et la nature éphémère des liens humains. Mais cette fois, le cadre change radicalement : le vide des stations balnéaires laisse place à l’immensité verticale et silencieuse des Hautes-Alpes. C’est dans ce paysage rural, isolé et hors saison, que Laurent espère trouver un point d’ancrage. Il arrive dans une station de ski désertée, dont le calme glacial entre en résonance avec son propre état d’âme.

Le choix de rester

Laurent semble se fondre dans ce décor fantomatique. Sa démarche lente, ses bras ballants, son regard absent le réduisent presque à une présence spectrale. Il croise alors les quelques habitants restés coincés dans la vallée, eux aussi happés par une forme de stagnation. Tous partagent une quête existentielle confuse : désir de changement, incapacité à avancer, espoir d’un renouveau. Le film suggère que c’est justement dans cette communauté de solitudes que Laurent pourrait se reconstruire.

Commence alors un parcours de plusieurs mois. Laurent, âgé de 29 ans, erre sans but clair, poursuivant des aspirations floues : stabilité, apaisement, relations sincères. Plus qu’un travail ou un logement, il cherche une forme d’équilibre intérieur, tout en remettant en question son propre engagement – affectif, social, personnel. L’image inaugurale du film, où l’on ne voit que ses pieds flottant dans le vide d’un télésiège, symbolise parfaitement son état : suspendu, sans contrôle sur sa trajectoire.

Malgré son inertie apparente, Laurent parvient à nouer des liens avec une vieille femme en fin de vie, un photographe amateur et une mère célibataire nostalgique. Chacun représente une génération différente, mais tous semblent partager une même mélancolie, une même envie d’échapper à leur condition actuelle. Parmi eux, un homme fasciné par les Vikings rêve de fonder une colonie dans un pays lointain – un projet absurde en surface, mais révélateur d’un mal-être profond. Ces portraits, souvent touchants, forment un chœur discret d’individus à la dérive.

Le besoin de partir

Le fil rouge du récit reste les appels téléphoniques de la sœur de Laurent, discrets mais récurrents, qui renforcent l’idée que sa reconstruction dépendra de sa capacité à se reconnecter aux autres. C’est dans ces rencontres – parfois absurdes, souvent poignantes – qu’il parvient peu à peu à sortir de sa torpeur. Le film se clôt sur une note douce-amère, à la croisée d’un adieu à la mort et d’un salut à la vie. Laurent semble enfin prêt à sortir de la piste, au sens propre comme au figuré, pour envisager un nouveau départ.

Sans être dépourvu d’humour, notamment grâce à quelques dialogues décalés, Laurent dans le vent conserve un ton globalement grave et mélancolique. Il tire son étrangeté d’un mélange singulier entre narration quasi-contemplative et esthétique réaliste, empruntant au conte sa structure initiatique tout en gardant les pieds sur terre. La musique, discrète, accompagne avec justesse les émotions sans jamais les surligner. Ce choix contribue à renforcer l’impression d’un personnage principal aussi insaisissable que les lieux qu’il traverse.

Quelques longueurs se font néanmoins sentir dans la deuxième partie du film, notamment dans la répétition de certaines situations. Heureusement, la prestation sobre et habitée de Baptiste Perusat donne du corps à ce rôle d’apparence flottante. Son interprétation gagne en densité au fil du récit. À ses côtés, Béatrice Dalle (37°2 le matin, La Sorcière, Lux Æterna, La Bête dans la jungle) apporte une intensité bienvenue, compensant les creux narratifs par une présence magnétique. Finalement, la station de ski ne se contente pas d’être un décor : elle incarne le labyrinthe mental dans lequel Laurent évolue, tout en offrant la possibilité d’en sortir.

Ce film est présenté à l’ACID au Festival de Cannes 2025.

Laurent dans le vent : fiche technique

Titre international : Drifting Laurent
Réalisation et scénario : Anton Balekdjian, Léo Couture, Mattéo Eustachon
Interprètes : Baptiste Perusat, Béatrice Dalle, Djanis Bouzyani, Thomas Daloz, Monique Crespin, Suzanne de Baecque
Photographie : Mattéo Eustachon
Montage : François Quiqueré
Son et musique : Léo Couture
Production : Mabel Films
Coproduction : Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma
Pays de production : France
Distribution France : Arizona Distribution
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h50

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Cannes 2025 : Mission : Impossible – The Final Reckoning, un monde en ruine

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Après sept épisodes ambitieux, Tom Cruise n’avait plus qu’une mission à accepter : clôturer en beauté une saga iconique qu’il a débutée voilà presque 30 ans. Même si les films restent inégaux, l’homme a su imposer sa marque. Des personnages charismatiques, des scénarios haletants et des cascades sans doublage de plus en plus folles. Huitième, et sans doute dernier volet avec Tom Cruise aux commandes, Mission : Impossible – The Final Reckoning se présente comme le film-somme des choix d’Ethan Hunt, mais aussi de l’essor d’une franchise dont nous attendions impatiemment l’aboutissement. Après un Dead Reckoning en demi-teinte, la conclusion remplit-elle l’objectif du dénouement grandiose promis par sa bande-annonce ?

Christopher McQuarrie, réalisateur et coscénariste de la saga depuis Rogue Nation, a choisi de découper l’histoire de Dead Reckoning en deux parties afin de lui donner plus d’ampleur et d’émotions. Ce parti pris risqué n’a pas vraiment réussi au premier film, inutilement étiré en longueur. D’ailleurs, le titre de Dead Reckoning partie 2 a été révisé afin de minimiser la référence au premier volet. Après la mort expéditive d’Ilsa Faust, nous avions laissé Ethan Hunt en possession d’une mystérieuse clé capable d’accéder au code source de l’Entité, une intelligence artificielle émancipée, située au cœur d’un sous-marin russe englouti. Malgré une séquence sous-marine tendue et spectaculaire, The Final Reckoning ne parvient pas à se dépêtrer de l’intrigue linéaire, il faut le dire peu palpitante, amorcée par la première partie.

Une mission balisée

Inutile de se rappeler, voire d’avoir vu Dead Reckoning Partie 1, pour se replonger dans l’ultime mission de Tom Cruise. Le contexte, les enjeux et même le programme complet des péripéties à venir sont annoncés d’emblée. Résultat : sans surprise et sans suspense, The Final Reckoning se déroule en ligne droite, sans accrocs, certes, mais sans plaisir ni panache.

Bien sûr, on admire toujours les exploits de Tom Cruise, qui avait réussi, du moins jusqu’à Fallout, à rendre la saga particulièrement trépidante. La longue acclamation du public du Grand Théâtre Lumière témoigne d’ailleurs de la reconnaissance du travail de la star, qui a largement donné de sa personne. Après avoir escaladé la Burk Khalifa à Dubaï, s’être accroché à la portière d’un avion en décollage, sauté d’un avion en très haute altitude et plongé d’une falaise norvégienne à moto, Tom Cruise ne cesse de repousser ses limites. À 62 ans, l’acteur ne nous surprend même plus en s’agrippant à un Boeing Stearman en plein vol, sans aucune assistance respiratoire et à 3 kilomètres d’altitude. Pour les prises de vue sous-marines, il a également mis à profit ses six minutes d’apnée atteintes pour le tournage de Rogue Nation.

The Final Reckoning cherche malheureusement à en faire trop. Son ouverture, loin d’être excitante, s’apparente à une bande-annonce de la franchise. En outre, le film tire beaucoup sur la corde de la nostalgie. Références aux anciens épisodes, retour d’un personnage secondaire, tout est construit pour que les pièces du puzzle artificiel composé par les six premiers opus semblent soudain s’emboîter à la perfection. Cette intention ne laisse nulle place aux retournements de situation qui constituaient l’essence de Protocole Fantôme et de Rogue Nation.

L’Entité, l’antagoniste du récit, reste un ennemi invisible dont l’intelligence n’a paradoxalement pour égale que sa passivité. Pourtant omniprésente et armée, elle n’apparaît jamais comme une véritable menace, comme si sa stratégie laissait à l’équipe d’Ethan Hunt le temps et l’opportunité de la vaincre. Les personnages réels non plus ne sortent pas épargnés par cette machine très huilée. Grace fait plutôt pâle figure. Quant à Paris, l’ancienne acolyte de Gabriel, ses dialogues sont réduits à quelques phrases anecdotiques donnant au film une touche française. The Final Reckoning nous place donc dans l’attente, trop longue, de ses deux séquences d’action, jusqu’à une issue qui comporte un vilain air de déjà-vu. De plus, si l’équipe de choc a souvent bénéficié de chance et d’un timing plus que hasardeux, ici, nous ne croyons plus aux miraculeux calculs des millièmes de secondes.

Au moins, Tom Cruise nous aura fait voyager. Après, entre autres, Dubaï, l’Inde, Londres, Vienne, Rome et Paris, il nous embarque au Svalbard, un archipel norvégien situé au Nord du Groenland, dans l’océan Arctique, puis en Afrique du Sud. Des paysages à couper le souffle qui demeurent l’unique nouveauté d’un huitième film à bout de souffle. Même si ce dernier volet, découpé en deux parties, n’a pas rempli son contrat, Tom Cruise tire sa révérence avec une mission accomplie, celle d’avoir produit des blockbusters hollywoodiens parmi les plus audacieux et sensationnels de ces dernières années.

Ce film est présenté en hors compétition au Festival de Cannes 2025.

Mission: Impossible – The Final Reckoning : bande-annonce

Mission: Impossible – The Final Reckoning : fiche technique

Réalisation : Christopher McQuarrie
Scénario : Erik Jendresen et Christopher McQuarrie (basé sur la série télévisée créée par Bruce Geller)
Casting : Tom Cruise, Hayley Atwell, Ving Rhames, Simon Pegg, Vanessa Kirby, Esai Morales, Pom Klementieff, Mariela Garriga, Henry Czerny, Holt McCallany, Janet McTeer, Nick Offerman, Hannah Waddingham, Angela Bassett, Shea Whigham, Greg Tarzan Davis, Charles Parnell, Frederick Schmidt
Musique : Max Aruj et Alfie Godfrey
Production : Tom Cruise et Christopher McQuarrie
Production déléguée : Chris Brock, David Ellison, Dana Goldberg, Tommy Gormley, Don Granger et Susan E. Novick
Sociétés de production : Skydance Media, TC Productions
Société de distribution : Paramount Pictures
Pays de production : États-Unis
Durée : 2h51
Date de sortie en France : 21 mai 2025

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Cannes 2025 : L’Intérêt d’Adam, les liens maternelles

Pour son retour sur la Croisette, Laura Wandel nous plonge au cœur d’un service pédiatrique en ébullition. Son nouveau film, L’Intérêt d’Adam, présenté en un seul acte, donne à voir un enchaînement de crises, d’angoisses et de larmes, aussi bien du côté des patients que des soignants. En ouverture de la Semaine de la Critique 2025, le film place la barre très haut, pour le plus grand plaisir de la meute de cinéphiles réunie.

La protection de l’enfance est une lutte que Laura Wandel mène depuis Un Monde. À l’époque, sa caméra se plaçait à hauteur d’enfants livrés à eux-mêmes dans le microcosme d’une cour de récréation. Elle en tirait une force narrative basée sur la spontanéité des gestes et des dialogues. Les mots les plus simples, parfois, peuvent blesser plus qu’il n’y paraît. C’est dans cette même dynamique que la réalisatrice belge revient, cette fois dans un univers hospitalier : bruyant, hiérarchisé, labyrinthique. Elle prend d’assaut le département pédiatrique d’un hôpital public, caméra accrochée aux pas de ses protagonistes tourmentés.

Parmi eux, Adam (interprété par Jules Delsart), atteint d’une maladie rare qui rappelle celle d’Elijah Price dans Incassable. Sa constitution est si fragile que ses os peuvent se fracturer à la moindre chute. Seule une alimentation strictement adaptée lui permettrait de se stabiliser. Hélas, sa mère Rebecca, jouée par Anamaria Vartolomei, s’oppose à cette prescription. Le lien maternel est trop fort pour être rompu par une simple menace judiciaire. Dans un système social défaillant, où l’empathie fait souvent défaut, chaque hésitation parentale devient un risque juridique. Le film met en lumière cette tension entre attachement maternel et protocole médical, qui alourdit encore davantage la charge mentale des soignants.

Un soin intensif

Deux mères se font face, toutes deux guidées par l’amour de leur enfant. Y mettre de la distance les mettrait en danger, et cela se lit dans les yeux déterminés de Lucy, infirmière expérimentée incarnée avec intensité par Léa Drucker. Lucy projette ses angoisses sur Rebecca, tentant de l’accompagner sans la juger. Pour cela, elle se place souvent à hauteur de ses interlocuteurs – un geste simple mais essentiel, le fruit de longues années de pratique et de combats personnels. Toute la tension du film repose sur ce personnage central, toujours en mouvement, passant d’une pièce à l’autre sans jamais savoir ce qu’elle va y découvrir.

La mise en scène, concentrée sur Lucy, délaisse volontairement ses collègues pour mieux immerger le spectateur dans le chaos du quotidien hospitalier. Lucy est partout à la fois. Elle incarne les valeurs de son institution, quitte à prendre personnellement le cas d’Adam en charge. Vérifier qu’un enfant de quatre ans mange ce qu’on lui a prescrit ne devrait pas être sa priorité, quand des nourrissons malades et des enfants victimes de violences s’accumulent, des urgences jusqu’aux couloirs bondés de la pédiatrie. Pourtant, elle tient bon. Elle se rend imperméable à l’émotion, tout en restant profondément humaine – un paradoxe révélateur de la confusion intérieure du métier, où « soigner » ne rime pas toujours avec « sauver ». Vers la fin du film, cette tension éclate dans une phrase sèche : « Il faut vous faire soigner. » Des mots durs, attristants, et lourds de sens.

Le reste du casting réunit des visages connus, eux aussi engagés dans des récits liés à la protection de l’enfance : Charlotte De Bruyne (Débâcle), Claire Bosson (Julie se tait), Laurent Capelluto (On vous croit), l’une des grandes révélations de la dernière édition de Reims Polar.

Avec L’Intérêt d’Adam, Laura Wandel nous rappelle que les enfants ne sont pas les seuls patients du service pédiatrique. Les parents aussi sont surveillés, jugés et accompagnés, dans un environnement où les soignants bataillent sans relâche, souvent sans même avoir le temps de s’asseoir pour un vrai repas dans un espace calme, loin du tumulte.

La réalisatrice filme avec justesse et distance, sans pathos ni mise en scène appuyée. Les gestes sont mécaniques, les échanges spontanés, révélant l’épuisement général et les nerfs à vif d’un service censé résoudre des cas humains à coups de protocoles calibrés. Malgré quelques séquences qui s’essoufflent dans une forme de répétition, le film vise juste. Mais c’est aussi le reflet du sujet qu’il traite : un sujet cyclique, clinique, et profondément humain.

Ce film est présenté en hors compétition au Festival de Cannes 2025.

L’Intérêt d’Adam : fiche technique

Titre international : Adam’s Sake
Réalisation et scénario : Laura Wandel
Interprètes : Léa Drucker, Anamaria Vartolomei, Alex Descas, Jules Delsart, Laurent Capelluto
Photographie : Frédéric Noirhomme
Son : Mathieu Cox
Montage : Nicolas Rumpl
Production : Stéphane Lhoest, Delphine Tomson, Marie-Ange Luciani, Annemie Degryse, Jan De Clerck
Sociétés de production : Les Films du Fleuve, Dragons Films
Co-production : Les Films de Pierre, Lunanime
Pays de production : Belgique, France
Distribution France : Memento Distribution
Genre : Drame social
Durée : 1h13 minutes
Date de sortie : 1er octobre 2025

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Cannes 2025 : Put Your Soul on Your Hand and Walk, appels d’outre-tombe

Comment cohabiter avec une guerre qui ne finit plus ? Put Your Soul on Your Hand and Walk, présenté à l’ACID 2025, offre aux spectateurs une lucarne sur un territoire désolé, situé au nord de la bande de Gaza. Sans insister sur les dimensions politiques du conflit israélo-palestinien, la réalisatrice Sepideh Farsi choisit d’amplifier la voix d’une citoyenne palestinienne qui lui transmet, jour après jour, les échos d’un quotidien sous les bombes. Ce qui devait initialement nourrir un portrait ancré dans la survie s’est transformé, suite à la disparition brutale de son interlocutrice principale, Fatma Hassona, en un film de fantômes, hanté par l’absence et le deuil.

Un regard à distance

Réputée pour ses œuvres à la fois engagées et poétiques, notamment avec La Sirène sur la guerre entre l’Irak et l’Iran, Sepideh Farsi rend ici hommage aux victimes de Gaza. Son documentaire s’organise autour de Fatma, une jeune photojournaliste palestinienne, pleine de bonne humeur, de rêves et d’espoir. Ce contraste avec le contexte de crise et de terreur confère au film une tension poignante. Fatma garde le sourire pour atténuer la peur, s’accrochant à la lumière comme on s’accroche à la vie dans un monde en ruines et au bord de la famine.

Put Your Soul on Your Hand and Walk est ma réponse en tant que cinéaste, aux massacres en cours des Palestiniens. Un miracle a eu lieu lorsque j’ai trouvé Fatma Hassona (Fatem pour les intimes), présentée à moi par un ami palestinien. Depuis, elle m’a prêté ses yeux pour voir Gaza où elle résistait en documentant la guerre, et moi, je suis devenue un lien entre elle et le reste du monde, depuis sa « prison de Gaza » comme elle le disait. Nous avons maintenu cette ligne de vie pendant plus de 200 jours. Les bouts de pixels et sons que l’on a échangés, sont devenus le film que vous voyez.

Le film aurait pu sombrer dans un activisme sentimental ou simplificateur, comme on peut le reprocher à Seaspiracy, mais il conserve une force narrative sobre et directe, reposant sur la simplicité de son dispositif : des conversations à distance par téléphone, entre la réalisatrice et son interlocutrice. Des extraits de journaux télévisés viennent ponctuer le récit, évoquant les espoirs de cessez-le-feu ou les tentatives avortées de sortie de crise. Farsi adopte un regard extérieur à la situation, sans pour autant se placer dans une neutralité creuse : elle dénonce clairement les violences perpétrées, y compris les représailles massives menées par Israël après les crimes du 7 octobre 2023, commis par le Hamas. Elle ne se pose pas en juge, mais en témoin solidaire, à l’instar du spectateur dans sa salle obscure, impuissant face à la souffrance qu’il observe.

Le fantasme d’une vie « normale »

À travers la voix et le regard de Fatma, Farsi insuffle au film une humanité rare. Fatma nous offre son temps, une précieuse intimité, et une fenêtre sur sa vie à Al-Touffah, dans le nord de Gaza. Ce territoire exigu de 365 km², contesté et enclavé, condamne ses habitants à vivre et mourir dans les décombres. Fatma, 25 ans, n’a jamais quitté la bande de Gaza. Elle rêve pourtant de s’instruire à l’étranger, de photographier des lieux vivants plutôt que meurtris, de voyager aussi librement que Farsi, qui lui parle depuis la France, le Canada ou le Maroc. Cependant, la réalisatrice vit elle-même l’exil. Retourner en Iran l’exposerait à l’emprisonnement. Toutes deux partagent cette lutte pour la survie, cette volonté farouche de témoigner, de documenter la guerre et ses ravages.

Privée de tout sauf de sa liberté d’observer, Fatma est devenue « l’œil de Gaza », car les journalistes étrangers sont interdits d’entrer sur le territoire. À travers son appareil photo, elle capture des ruines et des absences, des visages et des silences, dans un style qui évoque le documentaire Sinjar, naissance des fantômes d’Alexe Liebert. Chaque cliché contient un fragment de mémoire, non pas pour figer les Palestiniens comme des martyrs, mais pour interroger leurs désirs, leurs origines, leurs perspectives. Et si l’on sait peu de choses sur Fatma et sa famille, c’est parce qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de se présenter autrement que comme survivants – la tête toujours levée, comme si l’épée de Damoclès pouvait s’abattre du ciel à tout moment.

Le 16 avril 2025, au lendemain de l’annonce de la programmation du film à l’ACID, Fatma Hassona et neuf membres de sa famille ont été tués lors d’un bombardement israélien. La rencontre prévue à Cannes entre la cinéaste et son « héroïne » n’aura pas lieu. Put Your Soul on Your Hand and Walk devient ainsi le testament de cette jeune femme. Une lettre ouverte à la paix, un chant pour la vie, un film en deuil, mais habité par la dignité de celles et ceux qui, jusqu’au bout, ont tenté de garder leur âme dans leur main en marchant vers un avenir meilleur.

Ce film est présenté à l’ACID au Festival de Cannes 2025.

Put Your Soul on Your Hand and Walk : fiche technique

Réalisation : Sepideh Farsi
Image : Sepideh Farsi
Son : Pierre Carrasco
Montage : Sepideh Farsi et Farahnaz Sharifi
Musique : Cinna Peyghamy
Étalonnage : Marie Gascoin
Société de production : RÊVES D’EAU PRODUCTIONS
Pays de production : France, Palestine, Iran
Durée : 1h50

Cannes 2025 : La mort n’existe pas, les mondes de demain

Après les succès de Flow et La Plus Précieuse des marchandises lors de la précédente édition, les films d’animation acquièrent une légitimité croissante dans les sélections cannoises. Et, aussi modeste soit-il, La mort n’existe pas parvient à tenir ses promesses : un voyage fantastique et sensoriel qui interroge la notion de seconde chance à travers l’imaginaire abstrait et angoissant d’une écoterroriste.

Dès les premières minutes, le dessin de Félix Dufour-Laperrière nous saisit. Cinq jeunes individus se réunissent au clair de lune pour planifier un assaut armé sur une propriété étroitement surveillée. Leurs visages, tendus mais déterminés, se dévoilent avec parcimonie. La nuit enveloppe les corps et confond les silhouettes avec le décor forestier, à la manière des loups se dissimulant pour mieux chasser. Cette analogie n’est pas fortuite : tout, dans leur posture et leur coordination, renforce l’idée d’une meute solidaire. Rien ne dépasse. Leurs inquiétudes et leurs volontés se fondent dans un objectif commun : assassiner une femme influente, perçue comme responsable des bouleversements majeurs qui empoisonnent la planète. Ils espèrent ainsi, par cet acte radical, reprendre le contrôle de leur destin et « endiguer le mal » à sa racine. Mais face à une détresse insoutenable, sont-ils réellement prêts à aller jusqu’au bout ? Sont-ils prêts non seulement à ôter des vies, mais aussi à sacrifier la leur pour une cause incertaine ?

La fusillade est inévitable. Les corps tombent des deux côtés, comme fauchés par une main invisible. Cette séquence, bien que conçue en deux dimensions, impressionne par sa profondeur et sa dynamique. La mise en scène nous emporte d’une image choc à l’autre avec une fluidité saisissante. Le mouvement est précis, les tirs – tout comme leurs impacts dans la chair – d’une brutalité froide. Mais cette débauche de violence ne relève pas du spectacle gratuit : elle interroge la notion d’engagement, qu’il soit politique ou amical. C’est au cœur de ce chaos que survient un moment suspendu : Hélène s’immobilise, se détache du groupe, et rebrousse chemin dans la forêt.

Un voyage intérieur aux frontières du réel

Dans sa fuite, elle est rattrapée par le fantôme de Manon, une amie et complice de l’attaque. Commence alors un voyage halluciné, mais d’une lucidité troublante, où les problématiques existentielles de la jeunesse prennent corps à l’écran. L’impossibilité de maintenir le statu quo ou de préserver une planète habitable sont des enjeux bien réels, mais le récit ne se perd jamais dans le didactisme. Il ouvre plutôt un débat intime et intergénérationnel. Le réalisateur, en affirmant avoir conçu ce film en pensant à ses enfants, ne rend pas un simple hommage : il livre un testament. Un cri inquiet, chargé d’idées fortes, traduisant un monde en mutation, violent, et que rien ne semble pouvoir enrayer.

Le cinéaste québécois multiplie volontairement les éléments fantastiques et poétiques, les mélange autour d’Hélène, et fait de la forêt le théâtre d’un bouleversement intérieur profond. L’utilisation ponctuelle d’aplats de couleur reflète l’ambiguïté du sujet, mais aussi les doutes de la protagoniste. De même, le traitement visuel de la chair et des mouvements animaux agit comme un miroir des incertitudes d’Hélène. Grâce aux jeux de couleurs, l’animation rend palpable l’absence de ses compagnons et l’intensité de son combat intérieur. Elle ne cesse de revivre ce moment-clé – toujours la fusillade – animée au ralenti, déjà imprégnée des codes du cauchemar ou du purgatoire, qui la hante à travers les bois.

Renoncer à l’amitié, à l’amour, à la loyauté… Cela fait-il d’Hélène une martyre déchue ? Peut-elle se repentir de son inaction, ou doit-elle justifier la violence comme ultime recours pour survivre ? Telles sont les interrogations au cœur de La mort n’existe pas, une œuvre spectaculaire d’animation 2D, présentée à la Quinzaine des cinéastes 2025. Le film sera également à l’affiche de la sélection officielle du festival d’Annecy, le mois prochain.

Ce film est présenté à la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2025.

La mort n’existe pas : fiche technique

Titre international : Death Does Not Exist
Réalisation, scénario et montage : Félix Dufour-Laperrière
Voix : Zeneb Blanchet (Hélène), Karelle Tremblay (Manon), Mattis Savard-Verhoeven (Marc), Barbara Ulrich (la vieille dame), Françoise L. (l’enfant)
Son : Olivier Calvert, Samuel Gagnon-Thibaudeau
Layout : Hyun Jin PARK
Musique : Jean L’Appeau
Producteurs : Nicolas Dufour-Laperrière, Emmanuel-Alain Raynal, Pierre Baussaron
Sociétés de production : Embuscade Films, Miyu Productions
Société de distribution : UFO Distribution
Pays de production : Canada, France
Genre : Fantastique
Durée : 1h12

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Cannes 2025 : Partir un jour, revenir toujours

Amélie Bonnin réussit, avec son premier long métrage, une chronique familiale réaliste et rêveuse, nostalgique et attachante. Partir un jour est un film détonnant dans le cinéma actuel : pas de violence sociale, pas d’âpreté, pas de rudesse sordide, la tonalité que choisit la réalisatrice est celle de la sincérité de vies certes pas faciles mais toujours ancrées dans la tendresse, l’amour et l’amitié.

Cécile (future cheffe étoilée) revient dans son village natal où ses parents (François Rollin et Dominique Blanc, terriblement bons) tiennent un restaurant pour routiers. Là où d’autres réalisateurs auraient choisi le prisme de la lutte des classes comme lieu de mise en scène, Amélie Bonnin choisit plutôt les liens subtils et inaltérables qu’entretiennent ensemble les personnages. Il y a cette fille (jouée par Juliette Armanet, plus Anne Sylvestre que jamais), par le visage de qui se reflètent toutes les vulnérabilités, et son père (François Rollin) qui vient d’avoir un infarctus mais ne veut pas lâcher le restaurant. Il y a leurs disputes de façade, leurs amours authentiques en profondeur, il y a les liens qui se passent de mots et se filment sur les corps, voix et visages de Dominique Blanc et Rollin pour figurer ces couples qui n’en finissent pas de se chamailler et n’en finissent pas de se déclarer – même après quarante ans de vie commune – leurs amours.

De même, dans ce retour vers le passé, Cécile réapprivoise ses amis de lycée et amours de jeunesse (Bastien Bouillon, généreux en diable), et là aussi on sent bien que c’est le vrai sujet du film : l’irréductibilité des attachements lorsqu’ils sont vrais, la pérennité des liens, des serments. Rien ne passe même si tout change. Rien ne change lorsqu’on s’est une fois promis quelque chose.

La beauté de Partir un jour est dans ces détails invisibles, ces sensibilités présentes, ces émotions intactes, ces doutes et fragilités qui font nos choix, ces rêves qui perdurent sans qu’ils soient forcément arrachés au destin ou à quelque résistance du réel.

Le film d’Amélie Bonnin est à la fois passéiste pour ce regard tout en tendresse vers un passé intemporel, et avant-gardiste par sa volonté de garder un cap autre, pas forcément à hauteur d’époque mais plutôt à hauteur des hypersensibles et de la joie des émus.

« Pour un rêve qui nous étonne »

Les scènes de Partir un jour sont ponctuées de chansons populaires, celles de Dalida, de Claude François, de Stromae, des 2Be3, de tous ceux qui traversent nos existences dans les moindres gestes et qui hantent notre mémoire. Certes, Christophe Honoré l’a déjà fait, et d’autres avant. Qu’importe. Il y a ici, dans le geste de cinéma d’Amélie Bonnin, une candeur du recommencement, un inédit du goût retrouvé.

Alors bien sûr, on pourrait attendre plus de mise en scène, plus d’audace cinématographique, de fougue, de tension, de virulence ou de trépidation, mais ce ne serait pas Partir un jour, une partition intime et radicalement tendre, mélancolique et intimiste, où le cinéma regarde la vie s’inscrire et s’immobiliser, où l’on peut venir fumer dans sa voiture (comme Dominique Blanc) pour s’imaginer revenir à Venise, bouger sans bouger, partir sans partir.

Ce film est présenté en hors compétition au Festival de Cannes 2025.

Partir un jour : bande-annonce

Partir un jour : fiche technique

Réalisation : Amélie BONNIN
Scénario : Amélie BONNIN, Dimitri LUCAS
Interprètes : Juliette ARMANET, Bastien BOUILLON, François ROLLIN, Tewfik JALLAB, Dominique BLANC, Mhamed AREZKI, Pierre-Antoine BILLON, Amandine DEWASMES
1ère Assistante Réalisateur : Laura GLYNN SMITH
Scripte : Manon VERDEIL
Direction de la photographie : David CAILLEY
Son : Rémi CHANAUD, Jeanne DELPLANCQ, Fanny MARTIN, Niels BARLETTA
Musique : P.R2B, Keren ANN, Zeidel, Thomas KRAMEYER, Germain IZYDORCZYK, Emma PRAT, Théo KAISER, Chilly GONZALES
Costumes : Julie Miel
Décors : Chloé CHAMBOURNAC
Montage : Héloïse PELLOQUET
Producteurs : Sylvie PIALAT, Benoît QUAINON, Bastien DARET, Arthur GOISSET MOHAMED, Robin ROBLES
Sociétés de production : Topshot Films, Les Films du Worso, en coproduction avec Pathé Films, France 3 Cinéma et Logical Content Ventures
Société de distribution : Pathé Films
Pays de production : France
Durée : 1h38
Date de sortie en France : 13 mai 2025

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Cannes 2025 : Promis le ciel, le chemin de la persévérance

Depuis La Belle et la Meute, le cinéma tunisien renforce sa présence sur la Croisette en témoignant d’un pays en perpétuelle mutation. Sans s’éloigner de cette ligne, Promis le ciel ouvre Un Certain Regard 2025 avec l’idée de capturer l’inquiétude et l’espoir de femmes originaires d’Afrique subsaharienne, en quête d’une seconde chance à Tunis. Le troisième long-métrage d’Erige Sehiri atténue la tonalité parfois didactique et le manque de tension de son récit par l’humanité sincère de ses personnages.

Chaleureusement accueilli par la critique et le public lors de la Quinzaine des cinéastes en 2021, le premier long-métrage d’Erige Sehiri, Sous les figues, offrait déjà une belle vitrine sur les contraintes sociales et les aspirations de jeunes femmes au cœur de la Tunisie rurale. Malgré un rythme contemplatif pouvant affaiblir son propos sur la société patriarcale, l’œuvre se distinguait par sa poésie discrète et sa sensibilité authentique. Le temps y était suspendu et la nature, vivante, cultivait les rêves et les désirs de ses personnages. Une fois encore, la cinéaste parvient – du moins par instants – à restituer cette aura singulière, qui illumine ses décors comme ses personnages féminins, indépendants et apparemment solidaires.

La rage de vivre

Mais dans la Tunisie actuelle, le bonheur semble éphémère. L’économie vacille, les inégalités persistent, et une part croissante de la population, notamment les marginaux de Tunis, se replie sur elle-même. La caméra à l’épaule d’Erige Sehiri s’attarde ici sur la vie d’une famille recomposée, captant le réel avec la même justesse que dans son documentaire La Voie normale. On y suit des cheminots en crise sur l’unique ligne ferroviaire aux normes internationales, laissée à l’abandon après la révolution tunisienne. Promis le ciel porte également les stigmates d’une transition nationale encore inachevée. Les migrants, contraints de bâtir leur propre refuge dans une solidarité de survie, en souffrent particulièrement.

Ancienne journaliste, Marie héberge sous son toit Naney, une mère perdue, Jolie, une étudiante pleine d’espoir, et Kenza, une enfant rescapée d’un naufrage. Leur logement, non déclaré, fait aussi office de paroisse chaque dimanche, lieu de prière et de réconfort pour la communauté subsaharienne. Chacun attend la solution ou un miracle à ses problèmes, mais tout le monde ne semble pas destiné à réussir. Telle est la réalité cruelle que le film nous donne à voir. À cela s’ajoute une répression policière persistante envers les migrants, entravant tout espoir de départ vers l’Europe. Le blocus administratif mis en place ravive d’autres tensions au sein du foyer, qui se fissure lentement.

La narration adopte rapidement une structure chorale, suivant les parcours des trois femmes. Cependant, leur développement dramatique reste inégal. Jolie, par exemple, incarne l’espoir de toute une famille mais également une jeunesse sacrifiée par ses aînés. Son arc narratif reste sous-exploité. Marie, quant à elle, reste opaque. Bien qu’elle ne semble pas croire pleinement en ce qu’elle prêche dans son église improvisée, sa proximité avec Kenza sonne parfois de façon artificielle. Pourtant, cette dernière, figure de l’innocence et de pureté, aurait pu être le cœur émotionnel du récit. Mais comme les autres, elle s’efface peu à peu derrière Naney, dont l’intranquillité incarne un sursis sans fin ni perspective.

La force de renaître

C’est néanmoins sur cette mère courage que le spectateur peut compter pour insuffler un peu de légèreté et d’énergie dans un récit profondément chargé en tragédie. Impulsive, prête à se dépasser même au risque de trahir les siens, elle constitue la plus belle surprise du film. Celui-ci a toutefois tendance à s’éparpiller, multipliant les ébauches de situations dramatiques sans toujours leur donner l’ampleur nécessaire. Même lorsque la terreur et la vérité se confondent dans une scène au commissariat, le film peine à retrouver sa tension dramatique initiale et à justifier certains virages radicaux.

Des moments forts subsistent, fugaces mais intenses – une fête d’anniversaire, une sortie en boîte de nuit – sans toutefois parvenir à ancrer durablement leur empreinte dans une œuvre marquée par plusieurs essoufflements narratifs. Et ce, malgré tous les efforts d’Erige Sehiri pour insuffler authenticité et profondeur à cette histoire mêlant résilience et perte de l’innocence. On leur a promis le ciel, mais elles semblent pour l’heure piégées dans un enfer bien réel. Les paroles de la chanson de Delgres résonnent tout au long du film, auquel le titre rend hommage.

Prévu en salles à l’automne prochain, Promis le ciel offre à la sélection Un Certain Regard un portrait poignant de femmes confrontées à une société tunisienne politiquement et socialement défavorable envers elles. Avec une meilleure fluidité narrative et un développement plus équilibré de ses personnages, le film aurait sans doute pu exploiter tout son potentiel dramatique. En filigrane, on y perçoit une méthodologie dardennienne : un style épuré où les corps des actrices expriment la fatigue et les émotions plus que les dialogues. L’exécution, parfois trop théorique, n’en demeure pas moins digne d’intérêt. Il ne manque finalement pas grand-chose pour que Sehiri retrouve l’intensité de Sous les figues et peaufine son regard bienveillant sur la renaissance et la seconde chance.

Ce film est présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025.

Promis le ciel : fiche technique

Réalisation et scénario : Erige Sehiri
Interprètes : Aïssa Maïga, Deborah Christelle Naney, Laetitia Ky, Estelle Kenza Dogbo, Foued Zaazaa, Mohamed Grayaa, Touré Blamassi
Production : Maneki Films, Henia Production
Distribution France : Jour2fête
Genre : Drame social
Durée : 1h35
Pays de production : Tunisie, France, Quatar

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Cannes 2025 : L’Aventura, chroniques de vacances à l’italienne

Soleil, humour et bonne humeur (ou presque) sont les atouts de L’Aventura, le nouveau film de Sophie Letourneur, qui ouvre la sélection de l’ACID 2025. Ce long-métrage singulier repose sur un enchevêtrement de souvenirs de vacances, enrichi d’un commentaire méta sur le déroulement des événements passés, présents et futurs. En tandem avec un Philippe Katerine burlesque, et accompagnée de deux enfants, la réalisatrice évoque à la fois le chaos d’une famille en vacances et les dysfonctionnements d’un couple à contretemps de leurs responsabilités.

Souvenirs d’une famille recomposée

Librement inspiré d’un voyage que Sophie Letourneur a fait en Sicile en 2016, Voyages en Italie s’inscrit dans un registre mêlant fiction et autofiction, en explorant la dynamique du couple. Il s’agit du premier volet de sa « trilogie italienne », une série de films où la cinéaste ausculte les liens amoureux à travers un regard brut, capté à même la lumière naturelle. Entre improvisation et esthétique du réel, sa caméra cherche la spontanéité, et parvient à créer une véritable aura comique autour des figures un brin caricaturales qui peuplent son univers.

Dans cette nouvelle variation avec L’Aventura, Letourneur pousse sa démarche encore plus loin en introduisant deux enfants dans le quotidien chaotique de Sophie et Jean-Phi, un couple en crise qu’elle incarne une fois encore avec Philippe Katerine. Direction la Sardaigne, une autre île méditerranéenne, bordée de plages et de sites touristiques, où l’on espère trouver les promesses de vacances idéales. Le train, la voiture et le ferry nous mènent vers cet ailleurs de carte postale. Mais contrairement à son précédent film, qui met en valeur les paysages italiens – tel le cinéma de Paolo Sorrentino, Letourneur accorde ici moins d’espace aux décors. Sa caméra à l’épaule reste proche des corps, parfois presque intrusive, et tente de capter les gestes du quotidien et les mots.

On s’attarde alors sur le quotidien d’une famille à peu près recomposée, où l’écoute et la communication semblent absentes. Le récit s’égare, les temporalités se brouillent, et les dialogues deviennent eux-mêmes objets de confusion. Claudine (interprétée par Bérénice Vernet), la fille aînée, prend régulièrement la parole pour rappeler aux spectateurs qu’il s’agit d’une mise en abyme orchestrée par l’autrice.

Combler les vides

Ce dispositif, amusant dans un premier temps, finit cependant par alourdir le récit. En transparaissant dans les moindres recoins scénaristiques – qui n’en sont pas vraiment, puisqu’il s’agit d’une relecture fondée sur des enregistrements réels – il nuit parfois à la fluidité. En sacrifiant la cohérence de sa narration, le film choisit de nous surprendre constamment, au risque de lasser. Les discussions tournent en rond, les répétitions s’accumulent, et l’on attend que l’aventure retrouve du rythme, souvent grâce aux interventions inattendues du petit Raoul (Esteban Melero).

L’humour fait partie intégrante du cinéma de Letourneur, qu’elle affine au fil des films et adapte à des environnements ruraux ou atypiques, loin du mode de vie urbain. Ce sont notamment les dialogues qui apportent ce décalage si particulier. Le montage lui-même devient un outil comique, participant à l’autodérision générale. Si certaines séquences sont moins mémorables, l’expérience du voyage en famille sert de prisme pour révéler les subtilités des relations humaines. L’absurde y est souvent convoqué pour appuyer la démonstration. Et la plupart du temps, cela fonctionne.

Avant de clore sa trilogie avec Divorce à l’italienne, troisième et dernier opus consacré au couple et à la famille, Sophie Letourneur nous renvoie ici aux souvenirs de vacances : ces instants éphémères où l’on se livre sans filtre, entre les trajets en voiture et les repas bruyants. L’Aventura est un film où il se passe tout et rien à la fois. Mais dans ce dispositif brut et volontiers complaisant, la réalisatrice parvient à ancrer ses souvenirs dans un lieu, et à nous divertir le temps d’un voyage aussi rempli de tensions que de moments de partage, parfois touchants dans leur sincérité. Rien n’est vraiment parfait, mais le film mérite qu’on s’y attarde, pour se remémorer, pour en rire, et en famille.

Ce film est présenté à l’ACID au Festival de Cannes 2025.

L’Aventura : fiche technique

Réalisation : Sophie Letourneur
Scénario : Sophie Letourneur et Laetitia Goffi
Casting : Philippe Katerine, Sophie Letourneur, Bérénice Vernet, Esteban Melero
Photographie : Jonathan Ricquebourg
Étalonneur : Yov Moor
Cheffe opératrice du son : Charlotte Comte
Monteuse son : Carole Verner
Mixeuse : Laure Arto
Montage : Sophie Letourneur
Producteurs : Sophie Letourneur, Tristan Vaslot
Sociétés de production : Tourne Films, Atelier de production
Coproduction : Sacré Vendredi Productions
Société de distribution : Arizona Distribution
Pays de production : France
Durée : 1h40
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie en France : 2 juillet 2025

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Cannes 2025 : Cérémonie & film d’ouverture

La grande messe du cinéma est lancée. Cannes s’est vêtue de ses plus belles couleurs pour accueillir artistes et festivaliers sous les palmiers de la Croisette. Fidèle à son aura mythique, entre éclats de robes sur le tapis rouge et murmures cinéphiles, le Festival de Cannes ouvre son 78e chapitre sous le signe de l’engagement. Retour sur une cérémonie riche en promesses et en symboles, alors que le film d’ouverture d’Amélie Bonnin, Partir un jour, célèbre la beauté des relations humaines, des lieux, et des souvenirs qu’ils renferment.

Un festival engagé

Le 10 avril 2025, la sélection officielle de cette 78e édition a été dévoilée. Parmi les 2909 longs métrages soumis au comité de sélection dirigé par Thierry Frémaux et Iris Knobloch, représentant 156 pays, 1127 sont des premiers films. Cette édition s’annonce riche en découvertes cinématographiques, mettant en lumière de nouveaux talents et des œuvres profondément engagées.

En amont de la cérémonie d’ouverture, le mardi 13 mai 2025, l’Ukraine est mise à l’honneur avec trois documentaires consacrés à la guerre en cours, dont Zelensky, Notre Guerre et À 2000 mètres d’Andriivka. « Ne pas fermer les yeux sur la douleur » reste la ligne directrice du festival, qui rend également hommage à la photojournaliste palestinienne Fatma Hassona. Devenue l’œil de Gaza dans le documentaire Put Your Soul On Your Hand And Walk, réalisé par l’Iranienne Sepideh Farsi, sa disparition soudaine, survenue au lendemain de l’annonce de la sélection officielle de l’ACID où le film est retenu, confère une dimension tragique supplémentaire à cette œuvre poignante. Une attention particulière lui sera portée lors de sa projection officielle le jeudi 15 mai.

Avant le traditionnel défilé des stars sur le tapis rouge et le coup d’envoi de la compétition, Laurent Lafitte, maître de cérémonie, a brillé avec justesse, à l’image de la sélection palpitante qui verra défiler Julia Ducournau, Wes Anderson, Jafar Panahi, Saeed Roustaee, les frères Dardenne, Joachim Trier, Dominik Moll, Ari Aster, Hafsia Herzi ou encore Kelly Reichardt, pour ne citer qu’eux. Une même question flottera sur toutes les lèvres : qui soulèvera la 70e Palme d’or au terme de cette nouvelle quinzaine cannoise ? Réponse le samedi 24 mai prochain.

Mais avant de se glisser dans son rôle avec sérieux, Lafitte a rendu un hommage des plus sobres à Émilie Dequenne, absente du tapis rouge. L’actrice belge est décédée d’un cancer il y a deux mois. Par ses mots, Lafitte a donné le ton de cette édition : des discours qui s’adressent autant aux absents qu’à ceux qui sont encore là pour célébrer le cinéma.

Des invités prestigieux

Aperçue dans La Passion de Dodin Bouffant en 2023, Juliette Binoche, icône du cinéma français et international, succède à Greta Gerwig à la présidence du jury de la compétition. Récompensée à Cannes pour Copie conforme d’Abbas Kiarostami, elle a exprimé son enthousiasme à l’idée de partager ces précieux instants de cinéma avec les membres du jury et le public.

Autre moment fort de la soirée : Mylène Farmer a interprété une chanson originale en hommage à David Lynch. Ce moment émouvant a bénéficié du nouveau dispositif sonore du Grand Auditorium Louis Lumière, récemment équipé de la technologie Dolby Atmos.

Près de cinquante ans après sa Palme d’or pour Taxi Driver, Robert De Niro a reçu une Palme d’honneur saluant l’ensemble de sa carrière. Et qui mieux que Leonardo DiCaprio pour la lui remettre ? Leur première collaboration remonte à Blessures secrètes en 1993, alors que DiCaprio n’avait que 18 ans. Un tremplin décisif pour le jeune acteur, et le début d’un lien artistique fort, scellé récemment dans Killers of the Flower Moon (2022). Ces retrouvailles sur scène ont marqué les esprits par leur émotion et leur sincérité.

Dans son discours, De Niro n’a pas manqué de célébrer l’art et le cinéma, tout en exprimant ses inquiétudes face aux droits de douane récemment imposés par Donald Trump sur les films produits hors des États-Unis – une atteinte, selon lui, à la liberté créative et aux institutions culturelles. Il a conclu en citant la devise française, « Liberté, Égalité, Fraternité », en hommage aux arts défendus par le Festival de Cannes, et en réponse à ceux qui voudraient les voir s’effondrer.

Car le cinéma est un art de résistance autant que de spectacle, incarné à la perfection par Quentin Tarantino. Fidèle à lui-même, c’est d’une voix déterminée, presque hystérique, qu’il a annoncé l’ouverture du festival.

Partir un jour : pour que l’on s’aime encore

Quel merveilleux entame ce bijou d’amour et de nostalgie que nous offre Amélie Bonnin avec Partir un jour. Adapté de son court-métrage éponyme, le film déploie une grande légèreté et une sincérité rare. Ceux qui n’ont pas encore vu On connaît la chanson d’Alain Resnais retrouveront ici une part de son aura : cette même manière de faire vibrer les souvenirs à travers la musique, de relier le présent aux émotions enfouies. Mais là où Resnais jouait avec le pastiche et l’humour, Bonnin mise sur la douceur et le non-dit.

Le récit renverse la dynamique du court d’origine : c’est désormais une femme qui revient sur les traces du passé. « J’avais envie de filmer une femme de cet âge car c’est un âge émouvant », confie la réalisatrice. Et c’est justement cette émotion qui infuse chaque plan. Partir un jour devient une métaphore délicate du pouvoir spirituel de la musique – comme si elle seule pouvait combler les silences du cœur. Un premier long-métrage sensible et lumineux, à découvrir au cinéma dès maintenant.

Ce film est présenté en hors compétition au festival de Cannes 2025.

Partir un jour : bande-annonce

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