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Sen Ben Lenin : enquête sur un buste disparu

Que se passerait-il si un buste de Lénine, amené par les flots depuis l’ex-URSS, était érigé sur la place publique d’une petite ville de Turquie située au bord de la mer Noire ? Et que se passerait-il si cette statue était volée la veille de l’inauguration, censée réunir les élites politiques turques et russes ? Et surtout, qui seraient les suspects ? C’est à partir de ces questions que Tufan Taştan met en scène une enquête policière décalée qui sert de prétexte à une critique affûtée de la société turque contemporaine.

Du sable chaud au film de fiction

En 1991, au moment de la chute de l’URSS, des milliers de statues de Lénine ont été retirées de leur socle, détruites ou démantelées lors de cérémonies et, parfois, jetées à la mer. La plupart de celles concernées par ce sort ont alors coulé à pic. Mais certaines ont échoué sur des rivages… C’est probablement ce qui est arrivé à l’une d’entre elles, sculptée en bois, qui a réussi à atteindre la côte d’Akçakoca en Turquie et qui a été découverte sur la plage par une petite foule étonnée. L’événement a été filmé, photographié et relayé dans la presse locale et nationale. La statue, endommagée à la suite de ses péripéties en mer, a bénéficié d’une restauration et il a été envisagé par la municipalité de l’exposer sur une place publique ou dans un musée pour en faire une attraction touristique. Cependant, face aux enjeux idéologiques que soulevait une telle initiative, il a finalement été décidé que le buste serait mis à l’abri dans un entrepôt de la mairie, loin des regards, et tout projet d’exposition publique fut alors jeté à l’eau. L’histoire pourrait s’arrêter là si Tufan Taştan, bien connu en Turquie dans le monde du théâtre et qui signe ici son premier long métrage, n’était pas tombé par hasard sur ce fait divers et avait décidé d’en explorer les enjeux narratifs et politiques. Accompagné dans son écriture par le scénariste et romancier Barış Bıçakçı, Tufan Taştan imagine ce qui aurait pu se passer si la municipalité avait réellement maintenu son projet d’ériger la statue sur la place publique.

Un huis clos et une fenêtre sur le monde

Sen Ben Lenin (Toi, Moi, Lénine) a été projeté en salles en 2021. Même s’il nous invite à de brèves escapades sur des routes extérieures, le film se présente principalement sous la forme d’un huis clos, avec une unité de lieu et d’action qui lui confère une dimension quelque peu théâtrale. L’intrigue progresse à travers les interrogatoires menés par deux commissaires de police d’Ankara, missionnés pour résoudre une enquête. Un buste de Lénine, amené par les flots et destiné à être érigé sur la place d’une petite ville côtière (dont le nom n’est jamais mentionné), vient d’être dérobé. Les enquêteurs, incarnés par les comédiens Baris Falay et Saygin Soysal, interrogent tour à tour, dans l’espace confiné d’un bureau prêté par la mairie, les principaux suspects. Ce choix de mise en scène permet de faire défiler sous nos yeux des portraits, drôles, touchants, parfois un peu caricaturaux, des habitants du village. Si l’essentiel de l’action se déroule dans cet espace restreint, où se déploient les échanges souvent absurdes entre les policiers et les suspects, Tufan Taştan tient toutefois à montrer que les enjeux de l’intrigue vont bien au-delà des murs de ce décor. Pour ce faire, il intègre à la pièce où se joue l’action une grande fenêtre donnant sur la mer, transformant le bureau des commissaires en un véritable point d’observation. À travers cette ouverture, des images symboliques, parfois proches de peintures surréalistes, offrent des pistes visuelles permettant de déchiffrer le sous-texte du film.

Une œuvre comique au sous-texte politique

Selon les mots de son réalisateur, le film peut être perçu comme un « conte politique ». Bien qu’il adopte fréquemment un ton comique et absurde, Sen Ben Lenin aborde en filigrane des questions profondes liées à l’histoire politique turque contemporaine. L’enquête menée par les deux commissaires autour de la disparition du buste de Lénine amène sur la table un autre sujet : celui de la disparition d’Ahmet, le barbier de la ville, survenue il y a plusieurs années et dont le corps n’a jamais été retrouvé. Même si cela n’est jamais explicitement dit, le réalisateur semble faire écho, à travers ce personnage, aux disparitions forcées survenues en Turquie dans les années 1980 et 1990 qui, toujours non résolues, demeurent une plaie ouverte dans l’histoire du pays. Le combat pour la vérité sur ce chapitre sombre de l’histoire turque est encore aujourd’hui porté par le mouvement des « Mères du samedi » qui, à l’image des « Mères de la place de Mai » en Argentine, se rassemblent en signe de résistance chaque samedi à midi près du lycée de Galatasaray pour exiger justice et la restitution des corps de leurs proches disparus.

Jouer avec les codes et réveiller les mémoires

Présenté en avant-première lors du 40e festival du film d’Istanbul et ayant parcouru de nombreux festivals, Sen Ben Lenin a été salué par la critique pour sa capacité à jouer avec les codes du genre. Le film oscille habilement entre comédie noire, satire sociale et enquête policière, utilisant l’absurde et les images symboliques pour déconstruire les conventions du genre policier. À travers cette enquête, qui se transforme en un prétexte à la satire politique, Tufan Taştan propose une réflexion sur la société turque, tout en abordant des questions plus profondes liées aux héritages idéologiques et aux dysfonctionnements de l’État. Le destin du buste de Lénine, laissé à l’abandon dans un entrepôt, devient ainsi un symbole de la fin d’une époque et sert de point de départ pour une critique subtile des mensonges politiques et des traumatismes non résolus. Bien que le film se présente d’abord comme une comédie, ses dialogues et sous-entendus révèlent une dimension plus sombre, soulevant des questions encore souvent taboues, telles que celles des disparitions forcées, et rappelant les cicatrices laissées par ces événements dans la mémoire collective du pays.

Bande-annonce : Sen Ben Lenin 

Fiche technique : Sen Ben Lenin [Toi, Moi, Lénine]

Titre original : Sen Ben Lenin
Réalisation : Tufan Taştan
Scénario : Barış Bıçakçı et Tufan Taştan
Distribution : Baris Falay (commissaire Erol), Saygin Soysal (commissaire Ufuk), Hasibe Eren (Meryem), Barış Yıldız (directeur d’école), Melis Birkan (Idil), Serdar Orçin (Fikret), Nur Sürer (Gül Ana), Salih Kalyon (Sinasi)
Date de sortie : 2021
Pays de réalisation : Turquie
Production : Ali Bayraktar, Tufan Taştan, Zeynep Ünal
Montage : Osman Bayraktaroglu
Musique : Barış Diri
Durée : 1 h 26

Les Musiciens : La comédie humaine du quatuor à (dis)cordes

Entre tension et harmonie : Une comédie dramatique captivante. Avec Les Musiciens, Gregory Magne joue avec les codes du film musical et met en scène une joute artistique où la musique devient un personnage à part entière. Au cœur de ce quatuor improbable, quatre virtuoses aux tempéraments contrastés doivent apprivoiser une partition inédite. Face à eux, Charlie Beaumont, compositeur solitaire et humble, apporte une humanité salvatrice à cet ensemble tiraillé. Grâce à des répétitions intenses et un scénario porté par des acteurs-musiciens investis, Gregory Magne signe une œuvre originale qui interroge autant les relations humaines que la magie d’une interprétation collective.

Pour son troisième long-métrage et après son très bon Les Parfums en 2020, Gregory Magne s’immerge cette fois-ci pleinement dans l’univers de la grande musique, des luthiers et des virtuoses, sans rien laisser au hasard. Adepte des titres simples, il sait nous embarquer dans une comédie humaine grinçante et sans concession. Heureusement accessible aux non-mélomanes, elle offre des situations volontiers burlesques et jubilatoires, sans tomber dans les travers du film comique.

Réussissant la prouesse de réunir quatre authentiques Stradivarius et fidèle aux vœux de son père, grand industriel mélomane disparu, Astrid la mécène fait appel à quatre immenses talents reconnus du monde des instruments à cordes pour enregistrer un concert unique, sur une partition inédite d’un compositeur contemporain méconnu.

Le réalisateur entretient avec habileté le suspens, car de sa réussite, et des droits qui en découleront dépendra la rentabilité de cette opération très coûteuse, comme le souligne à plusieurs reprises le frère d’Astrid, sur les épaules de qui repose la fragilité financière du groupe familial.

Innombrables sont les films qui traitent de musique, dont de nombreux biopics, mais très peu sont axés sur la rencontre et les échanges entre les interprètes et le compositeur, ce qui donne au film une originalité et un intérêt indéniables. La réussite est aussi de faire appel à une superbe musique écrite pour le film par Grégoire Hetzel (compositeur de référence dans le cinéma), avec une mélodie inconnue du spectateur pour éviter d’en être le cœur, mais dont les mouvements complexes de musique classique moderne donnent un vrai attrait à la préparation du concert.

Le quatuor de la discorde

Il ne suffit pas de posséder et bichonner quatre des meilleurs instruments du monde, ni de recruter quatre grands virtuoses du moment aux égos démesurés, pour les faire jouer ensemble comme s’ils ne faisaient qu’un, constitue un pari auquel Astrid va s’atteler coûte que coûte. Ils ont sept jours pour y arriver, dans un compte à rebours affiché à l’écran par Gregory Magne, apportant rythme et incertitude au scénario.

Astrid est impeccablement interprétée par Valérie Donzelli, déterminée et enjouée, dont on reconnaît le talent de réalisatrice (avec son excellent L’Amour et les Forêts), à travers sa capacité à faire comme si elle dirigeait le film. Elle montre ainsi sa capacité à convaincre le compositeur de venir pour mettre au diapason les musiciens, qui ne sont absolument pas d’accord sur la façon d’exécuter la fameuse partition qu’ils découvrent.

Parmi les quatre artistes, tous interprétés par de véritables musiciens, trois ont été recommandés par le père d’Astrid, tandis qu’Apolline (alto) est sélectionnée par Astrid sur la base de sa célébrité sur les réseaux sociaux, une joueuse intuitive qui n’a pas fait le parcours classique des conservatoires, ce qui déplaît bien sûr aux autres. Elle est surtout prise à partie par George, arrogant et insupportable 1er violon, le seul incarné par un acteur connu, en la personne du jeune et fougueux Mathieu Spinosi, dirigé pour en faire des tonnes.

Le compositeur, humble et humain

Lorsque Charlie Beaumont, ce compositeur solitaire inspiré par le chant des oiseaux, se décide enfin à venir à reculons dans la grande demeure familiale pour tenter d’harmoniser les musiciens lors de leurs répétitions, il semble désabusé et plein de doutes sur cette musique composée il y a 30 ans.

Et pourtant, sous les traits de Frédéric Pierrot, cet acteur mélomane, attachant et terrien, que Valérie Donzelli avait dirigé dans son long-métrage Marguerite & Julien en 2015, Charlie apporte sa grande humanité, dans une modestie à l’opposé du comportement hautain des musiciens.

A l’écoute de tous, il arrive notamment à comprendre le différend relationnel qui oppose Lise (violoncelliste) et Peter (2ème violon), les mettant sur la voie d’une fragile réconciliation. Canalisant l’énergie de tous, y compris celle de George et Apolline qui continuent de se chamailler, on le voit jouer le rôle d’un vrai chef d’orchestre, enchaînant les répétitions et délivrant enfin la vision de sa partition. Dès lors, il crée les conditions d’un rapprochement musical et une alchimie propice à harmoniser le quatuor, alors qu’il prétend lui-même qu’il faut des dizaines d’années pour former un quatuor qui fonctionne.

Un ensemble d’une grande justesse

Le scénario comporte quelques rebondissements mais globalement l’intérêt du film est plutôt dans la mise en scène des répétitions en donnant la part belle à la musique, aux affrontements entre musiciens et à l’apport déterminant du compositeur, dans une expérience immersive qui sonne juste. Il est dans la musique comme dans toute société : les personnalités sûres de leur excellence tentent de dominer les autres, le réalisateur le met bien en évidence, non sans humour et sarcasme. Une vraie comédie humaine où chacun en prend pour son grade.

Globalement le jeu d’acteurs est excellent, tous choisis pour leur connaissance de la musique, accompagnés par une Valérie Donzelli qui fait mouche. Et même si ce n’est pas central, le réalisateur aborde avec acuité la question du difficile mécénat des entreprises, qui résonne plutôt bien dans le contexte économique actuel.

Ce film agréable est à voir pour la confrontation, pas si fréquente, entre les musiciens et le compositeur de la partition, avec un Frédéric Pierrot très crédible, et son souci du détail quand il analyse l’acoustique des lieux du concert et le meilleur endroit où se placer. Et quoi de plus beau que de filer la métaphore avec une nuée d’étourneaux pour expliquer la beauté de sa musique ?

Bande annonce – Les Musiciens

Fiche technique : Les Musiciens 

Réalisation et scénario

  • Réalisateur : Grégory Magne
  • Scénaristes : Grégory Magne et Haroun

Bande-son

  • Compositeur : Grégoire Hetzel
  • Superviseur musical : Daniel Garlitsky

Production

  • Producteurs : Frédéric Jouve et Pierre-Louis Garnon
  • Sociétés de production : Les Films Velvet, Baxter Films
  • Société de distribution : Pyramide Distribution

Équipe technique

  • Directeur de la photographie : Pierre Cottereau
  • 1er assistant réalisateur : Lucas Loubaresse
  • Directeur du casting : Antoine Carrard
  • Chef monteur : Béatrice Herminie
  • Chef costumier : Bénédicte Mouret-Cherqui
  • Directeur de production : Claudia Cheilian
  • Scripte : Cécile Rodolakis
  • Chef décorateur : Valérie Faynot
  • Ingénieurs du son : Nicolas Cantin, Daniel Sobrino, Fanny Martin, Olivier Goinard

Informations générales

  • Date de sortie : 7 mai 2025 (France)
  • Durée : 102 minutes

Casting

  • Valérie Donzelli : Astrid Thompson
  • Frédéric Pierrot : Charlie Beaumont
  • Mathieu Spinosi : George Massaro (1er violon)
  • Emma Ravier : Apolline de Castre (alto)
  • Daniel Garlitsky : Peter Nicolescu (2e violon)
  • Marie Vialle : Lise Carvalho (violoncelle)
  • Valentin Pradier : Louis
  • Nicolas Bridet : Le frère
  • François Ettori : Le luthier
  • Elisa Doughty : Dirigeante.
Note des lecteurs1 Note
3.5

Comment Les Cultures Mondiales Façonnent L’Esthétique Des Jeux D’Argent En Ligne

Les jeux d’argent en ligne ont évolué, passant d’une expérience simple et transactionnelle à un univers immersif et visuellement riche. Les cultures mondiales jouent un rôle central dans cette transformation. À mesure que la technologie progresse et que les publics deviennent plus diversifiés, les développeurs de jeux intègrent de plus en plus des esthétiques culturelles dans la conception, les thèmes et l’expérience utilisateur des jeux de casino en ligne. 

Des symboles orientaux anciens au minimalisme européen, le langage visuel des jeux reflète une fusion vibrante des traditions mondiales.

La Montée Du Récit Culturel Dans La Conception De Jeux

Le paysage actuel des jeux d’argent en ligne est loin d’être générique. Les machines à sous, en particulier, s’inspirent largement de mythes, de légendes, de festivals et de monuments historiques du monde entier. Les joueurs peuvent faire tourner les rouleaux dans un jeu se déroulant dans l’Égypte antique, partir à l’aventure avec les dieux nordiques ou explorer les rues vibrantes de Tokyo, le tout depuis chez eux.

Cette tendance au récit culturel répond à la fois à des objectifs artistiques et commerciaux. Elle apporte de la profondeur et une connexion émotionnelle aux jeux tout en séduisant des marchés régionaux spécifiques. Par exemple, les jeux inspirés par la culture asiatique, incluant dragons, lanternes, poissons koi ou cerisiers en fleurs, résonnent fortement avec les joueurs de Chine, du Japon et d’Asie du Sud-Est. Ces éléments symboliques sont profondément ancrés dans les croyances locales concernant la chance, la prospérité et l’équilibre.

Même les plateformes comme le meilleur casino en ligne le plus payant canada ont adopté ces conceptions riches culturellement pour attirer un public plus large et ouvert sur le monde, en quête à la fois de divertissement et d’authenticité.

L’Élégance Européenne Et L’Esthétique Du Casino Moderne

L’influence européenne sur les jeux d’argent en ligne est visible dans la philosophie de conception des plateformes elles-mêmes. De nombreux casinos en ligne européens, notamment ceux basés à Malte, au Royaume-Uni ou en Scandinavie, sont réputés pour leurs interfaces épurées, leurs polices élégantes et l’usage mesuré des couleurs.

Ce style minimaliste reflète les traditions artistiques et de design européennes telles que la simplicité du Bauhaus ou la fonctionnalité scandinave. Plutôt que d’encombrer les utilisateurs avec des éléments visuels bruyants, ces sites proposent une expérience fluide et raffinée. Les jeux peuvent inclure des références à des monuments européens, à des périodes historiques comme la Rome antique ou la Renaissance française, ou encore à la littérature classique.

L’Influence De La Pop Culture Américaine

Les États-Unis, malgré une législation fragmentée sur les jeux d’argent en ligne, ont fortement influencé l’esthétique mondiale des casinos via leur impact culturel majeur. De nombreux thèmes de jeux de casino s’inspirent d’Hollywood, du glamour de Las Vegas ou des symboles américains de divertissement.

Lumières néon, musiques jazz, tables de jeux rapides ou jeux télévisés sont autant d’éléments récurrents. Les machines à sous mettant en scène des détectives, cow-boys ou aventures spatiales s’inspirent souvent de genres cinématographiques américains. Ces jeux séduisent un public mondial fasciné par l’univers du divertissement américain.

Une Esthétique Localisée Pour Une Portée Mondiale

À mesure que les casinos en ligne s’implantent dans de nouveaux marchés, la localisation devient cruciale. Cela va bien au-delà de la simple traduction linguistique. Les développeurs adaptent l’aspect visuel et les thèmes des jeux en fonction des sensibilités culturelles spécifiques.

En Amérique latine, par exemple, les jeux peuvent inclure des éléments inspirés du Carnaval, du Jour des Morts ou de musiques traditionnelles. Les jeux à thème africain peuvent comporter des motifs tribaux, des animaux sauvages et des tons terreux. Certains studios font appel à des conseillers culturels ou mènent des recherches approfondies pour assurer une représentation fidèle et respectueuse.

Sensibilité Culturelle Versus Appropriation

Intégrer des éléments culturels dans la conception de jeux implique aussi une responsabilité. Il existe une différence importante entre s’inspirer d’une culture et l’exploiter sans respect. Réduire des traditions complexes à des clichés ou utiliser des symboles religieux dans un contexte inapproprié peut susciter des critiques.

Certains développeurs choisissent de collaborer avec des artistes ou des experts issus des cultures représentées. Cela permet de créer du contenu plus authentique, précis et respectueux des origines.

Gamification Et Engagement Émotionnel

L’intégration d’éléments culturels ne se limite pas à l’aspect visuel. Elle touche aussi à l’engagement émotionnel du joueur. Un jeu aligné avec les croyances, les récits ou les normes sociales d’un joueur peut renforcer l’immersion et la fidélité à long terme.

Des jeux inspirés de fêtes traditionnelles comme Diwali en Inde ou le Nouvel An lunaire en Chine proposent souvent des bonus saisonniers. Cela permet de créer un lien entre les événements du monde réel et l’univers du jeu.

L’Avenir Des Casinos Virtuels Inspirés Par Les Cultures

Avec l’évolution des technologies immersives telles que la réalité virtuelle ou augmentée, le rôle des cultures mondiales dans l’esthétique du jeu va continuer à croître. Imaginez un casino virtuel inspiré d’un palais japonais de l’époque Edo ou d’un souk marocain, avec des décors, musiques et mécaniques de jeu spécifiques à chaque culture.

L’immersion culturelle ne sera plus seulement visuelle mais représentera l’environnement dans sa globalité.

Conclusion

L’esthétique des jeux de casino en ligne ne se résume plus à un style standard. Elle reflète un mélange intentionnel et diversifié d’influences culturelles issues des quatre coins du monde. Les joueurs recherchent aujourd’hui une expérience qui soit à la fois divertissante et culturellement significative.

Qu’il s’agisse de civilisations anciennes, de l’élégance européenne, de la vitalité latino-américaine ou du dynamisme américain, les jeux en ligne deviennent des espaces numériques où l’art et la culture rencontrent le jeu. Tant que les développeurs conservent une approche respectueuse et créative, l’avenir des casinos en ligne sera aussi riche visuellement que culturellement.

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Transmitzvah : une identité à composer

Présenté il y a près d’un an au Cinéma de la Plage lors de la précédente édition du Festival de Cannes, Transmitzvah débarque enfin en salles pour célébrer les liens fraternels et familiaux d’une communauté juive en Argentine. Grandement aidé par une Penélope Guerrero rayonnante et magnétique, Daniel Burman explore la question d’identité à travers les rires et les chants de ses personnages hauts en couleurs.

Synopsis : Mumy Singer, une célèbre chanteuse trans revient en Argentine pour renouer avec sa famille yiddish et son passé. Enfant, elle avait voulu défier les conventions en refusant de préparer sa Bar Mitzvah. Avec l’aide de son frère Eduardo, elle décide enfin de célébrer ce rite de passage en organisant une Trans-Mitzvah.

Se libérer de ce que l’on est

À l’instar de James Gray, qui connaît une carrière d’auteur passionnante aux États-Unis, Daniel Burman connaît un succès similaire dans l’industrie cinématographique argentine. Révélé et primé d’un Ours d’Argent et du Prix spécial du jury à la Berlinale 2004 pour Le Fils d’Elias, le cinéaste argentin a constamment renouvelé des thématiques propres à sa culture juive, sur l’immigration et autour de la quête identitaire. Il s’est consacré à la réalisation de séries et à la production ces huit dernières années. El Rey del Once étant son dernier long-métrage. Par chance, son envie de cinéma semble intacte et il revient avec Transmitzvah, une immersion dans l’univers pailleté de Mumy Singer.

L’adolescence est marquée par un tas de transitions, sur les plans physique, culturel, social, spirituel et religieux. La culture juive n’en démord pas et possède un rite emblématique connu sous le nom de Bar Mitzvah chez les garçons et de Bat Mitzvah chez les filles. Cette étape correspond à la majorité religieuse, un passage à l’âge adulte où l’on serait en mesure d’appliquer et de porter les commandements de la Torah. Ayant renoncé à cette célébration et à son prénom de naissance Rubén, pour devenir Mumy Singer, une tragédie familiale la pousse à revenir sur ses pas et à suivre les racines qu’elle a tranchées. Au sommet de sa carrière de chanteuse de cabaret en Espagne et à l’international, Mumy retrouve alors la boutique de vêtements familiale « Singman Modas : Elegante & Sport », ainsi que sa communauté de Buenos Aires.

Ayant un point de départ similaire à Peafowl, où un personnage transgenre devait confronter les traditions de son village natal, le film de Burman soumet ses personnages à leur héritage religieux. Transmitzvah est aussi un film musical et une comédie familiale autour de la réconciliation et l’acceptation d’un autre « soi ». Cette autre facette ne représente pas seulement l’identité de genre, car le sujet du film est ailleurs, ne remettant jamais en cause la « transition » ou plutôt la réappropriation du genre de son héroïne. Le cinéaste argentin et son co-scénariste Ariel Gurevich articulent plutôt leur intrigue autour du duo Mumy-Eduardo. Frère et sœur s’évertuent ainsi d’achever le rite ancestral en hommage à leur défunt père.

La force de la différence

Considérée comme du gluten ou du lactose, Mumy fait face à la tolérance des rabbins que son frère et elle tentent de convaincre d’organiser cette audacieuse, transgressive et nécessaire « Trans-Mitzvah ». C’est à partir de cet arc narratif que le récit nous donne à disserter sur la façon dont les traditions juives se comportent face à la modernité, incarnée par Mumy. Chanter, danser et se vêtir comme bon lui semble était déjà un moyen d’affirmer le caractère indomptable de l’héroïne. Mais dans son pèlerinage douloureux, Mumy tente de retrouver sa voix et la bénédiction des rabbins qu’elle a perdus.

C’est un semi-road-trip qui se joue pour le duo, qui évolue dans un univers Almodovarien auquel on aurait ajouté des paillettes. Cependant, le récit est informe, structuré telle une mosaïque où des séquences musicales ne traduisent pas toujours avec justesse l’état d’esprit de Mumy. De plus, il y a là un problème d’écriture et de caractérisation des personnages qui ampute tout attachement émotionnel à leur égard. Non pas que le film ait besoin de jouer sur cette corde pour s’en sortir, bien au contraire. Mais entre l’envie de Burman à vouloir concilier l’aventure mystique et intérieure, sa comédie dramatique manque d’âme ou d’équilibre dans son discours. On reconnaît volontiers les intentions du cinéaste, notamment en étalant les valeurs de responsabilité et d’engagement envers la communauté juive. Il va pourtant manquer de cette petite étincelle pour allumer la mèche qui nous pend au nez. Au lieu de cela, la dernière partie du film fait le choix d’épouser les symboles du judaïsme, jusque dans son aspect un peu kitsch. Un pari qui ne manque pas de sincérité mais d’efficacité donc.

Après avoir récemment vu débarquer Dans la cuisine des Nguyen, la première partie de Wicked ou encore Emilia Peréz, la comédie musicale gagne de plus en plus de visibilité et d’affection au cinéma. Elle permet, autant que la comédie (Coco, Carla et Moi), d’aborder des sujets sensibles avec légèreté et sans les dénaturer. Ainsi, Transmitzvah se définit aussi simplement qu’une histoire d’amour entre frères et sœurs, en brossant le portrait d’une communauté remplie de contradictions mais surtout de bienveillance à l’égard de celles et ceux qui n’ont pas fini de grandir. Il n’est jamais trop tard pour passer sa Bar ou Bat Mitzvah et le film de Daniel Burman nous enseigne, dans la bonne humeur, qu’il n’y a rien d’intrinsèquement mauvais dans la différence.

Transmitzvah – Bande-annonce

Transmitzvah – Fiche technique

Réalisation : Daniel Burman
Scénario : Daniel Burman, Ariel Gurevich
Interprètes : Penélope Guerrero, Juan Minujín, Alejandra Flechner, Gustavo Bassani, Alejandro Awada
Image : Rodrigo « Rolo » Pulpeiro
Décors : Daniel Gimelberg (AADA)
Montage : Eliane D. Katz (SAE)
Direction du son : Jesica Suarez
Créatrice de costumes : Roberta Pesci
Maquillage et coiffure : Alberto Moccia
Musique originale : Gabriel Chwojnik
Producteurs : Laura Fernández Espeso, Javier Méndez
Société de production : Oficina Burman
Pays de production :  Argentine
Distribution France : Outplay Films
Durée : 1h40
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 14 mai 2025

Transmitzvah : une identité à composer
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3

La face nord, la plus ardue

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Pierre, 48 ans, fait la connaissance de Florence, 72 ans, à la sortie d’un cinéma où ils viennent de voir Elle et lui de Leo McCarey, la version en couleurs de 1957 avec Cary Grant et Deborah Kerr. Les cinéphiles savent parfaitement que ce film représente le mélodrame romantique par excellence.

Si Florence aborde Pierre presque négligemment, c’est parce qu’elle le reconnaît pour avoir déjà assisté en même temps qu’elle à une projection de ce même film un peu plus tôt dans une autre salle. Leur premier échange leur permet de réaliser que tous deux sont des inconditionnels du film. A vrai dire des deux films, puisque Leo McCarey en a tourné deux versions. La première, en noir et blanc, qui date de 1939, avec Irene Dunne et Charles Boyer, à ne pas confondre avec son remake en couleurs. Pour les distinguer, il suffit de se rappeler que les titres originaux diffèrent Love Affair pour la première version et An Affair to remember pour son remake. Il s’avère que Pierre et Florence assistent à toutes les projections de ces films dans Paris, une véritable obsession partagée qui leur permet des commentaires de connaisseurs. Ces conversations qui se succèdent au gré des projections au Champo ou à la Filmothèque du quartier latin sont très évocatrices pour l’habitué qui fréquente justement ce quartier depuis des années, allant jusqu’à le considérer comme une sorte de paradis des cinéphiles, puisque ce sont pas moins de trois cinémas indépendants classés « Art et essai » qui se côtoient sur une centaine de mètres dans la petite rue Champollion (5è), sans compter le Cinéma du Panthéon un peu plus haut, dans la rue Victor-Cousin. Le roman va jusqu’à nous emmener dans le restaurant qui se trouve juste en bas de la rue Champollion, rue des Écoles. C’est d’ailleurs en jetant un coup d’œil au passage pour une rapide vérification que j’ai réalisé que ce restaurant a récemment changé de nom.

Ce qui devait arriver…

A force de partager des séances de cinéma et de discuter de deux films qui constituent une sorte de sommet du romantisme cinéphile, la complicité intellectuelle pourrait n’être qu’un début menant à une complicité plus complète. Mais, la différence d’âge est là, ce que le titre souligne évidemment. On peut même considérer que Jean-Pierre Montal s’attaque à sa face nord personnelle en mettant en scène cette histoire. Il le fait avec pudeur et tout en retenue, visant essentiellement la concision et le choix du mot juste. Son choix de l’écrit laisse libre cours à l’imaginaire et surtout nous permet de faire quelque peu abstraction de la différence d’âge entre les protagonistes. Vu sous angle, on peut dire que l’histoire fonctionne, à coup de chapitres relativement brefs et de références cinéphiles.

Le grain de sable

C’est au moment où l’histoire pourrait évoluer vers une trame relativement classique mais perturbée par la différence d’âge, que tout bascule. Cela nous vaut une seconde partie surprenante où, en guise d’explication pour justifier ce changement de cap, nous avons droit à une métafiction franchement inattendue qui voit Pierre découvrir et lire un livre écrit par Florence. Cette partie s’avère nettement moins enthousiasmante que la précédente. On y est certes préparé par une sorte de partie intermédiaire qui voit Florence s’éloigner pour raison familiale. Les échanges se limitent alors à quelques messages presque anodins mais qui font sentir que tous deux attendent le moment où ils pourront se revoir.

Conclusion

L’éloignement donne à Pierre et Florence le temps pour réfléchir et donc prendre du recul. Jean-Pierre Montal nous fait certes rêver et nous fait sentir toute la puissance de l’imaginaire par les mots. Il nous transporte également dans le monde des cinéphiles qui se laissent emporter par ce que les images nous racontent dans les salles obscures. Par contre, lorsque les lumières se rallument, il faut se rendre à l’évidence que la vie continue avec ses multiples contraintes. D’ailleurs, s’il existe des personnes réelles qui courent de salle en salle pour voir et revoir le film qui les obsède, ce n’est probablement pas pour voir Elle et lui. De plus l’auteur laisse entendre que ses deux versions passent très régulièrement dans les salles parisiennes. Il est vrai que le remake en couleurs de 1957 passe à l’occasion. Par contre, l’original de 1939 n’est que rarement montré.

La face nord, Jean-Pierre Montal
Séguier (collection L’indéFINIE) : sorti le 29 août 2024
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3.5

Le temps d’après et ses problématiques

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Avec Le temps d’après Jean Hegland reprend les personnages de Nell et Eva dont elle racontait la survie Dans le forêt (1996) alors que, tout juste sorties de l’adolescence, les deux sœurs se retrouvaient confrontées à elles-mêmes. Ayant appris à s’intégrer dans ce milieu, elles y vivent avec Burl qui les considère comme ses deux mères.

Environ 15 ans après Dans la forêt Burl assure la narration pour faire le point sur ce qu’il se souvient de son enfance et des faits marquants les plus récents. Il est donc ici question d’éducation et le roman amène à se demander s’il vaut mieux une éducation qui préserve ou bien une éducation à la dure pour préparer l’enfant à ce qu’il affrontera dans sa vie d’adulte. Jean Hegland ne donne pas de réponse mais montre que le choix fait par Nell et Eva permet à Burl de garder foi en l’humain et en l’avenir, parce qu’il a le modèle de ses deux mères depuis sa naissance. Ceci dit, elles se trouvent confrontées au questionnement de Burl qui cherche à savoir comment peuvent être les hommes, lui qui n’a jamais vu que des femmes. Il se demande qui est son père. A noter qu’il ne demande jamais qui est sa vraie mère, peut-être parce qu’il met Nell et Eva sur le même plan et qu’il ne veut pas devoir faire de distinction. Par contre, nous la faisons nous, entre leurs caractères, leur vécu, leurs aptitudes, malgré leurs ressemblances et leurs âges très proches. Et puis, la curiosité naturelle de Burl l’amène à guetter les opportunités de rencontrer des humains, alors que ses mères font leur possible pour les éviter. Cela va au point qu’elles font attention à ne pas laisser de traces de leur présence, en particulier là où elles vivent. Cela les amène à décider de détruire un habitat trop visible et tentant de loin, pour élire domicile dans un endroit qui les rapproche encore davantage du milieu naturel. C’est un des aspects les plus intéressants du roman, de voir ce trio se fondre dans la nature, y trouver une place et trouver cela normal. C’est évidemment surtout le cas de Burl qui n’a pas connu comment c’était avant. 

Burl

Puisqu’il assure la narration, on constate très rapidement qu’il a son vocabulaire personnel, avec des mots déformés et même d’autres inventés. Cela reste tout à fait compréhensible mais fait sentir qu’il en faut peu pour faire évoluer le langage : une génération vivant en vase clos. A vrai dire, il faut considérer que pour Nell et Eva, ce n’est pas un souci, puisqu’elles fuient le contact avec les autres humains. Mais, cela ne peut qu’occasionner des difficultés imprévues, car Burl ne peut pas s’empêcher de rechercher ce contact. Or, en une quinzaine d’années, le même genre d’évolution peut se manifester dans tout groupe, mais différemment d’un groupe à l’autre. Cela veut dire qu’une rencontre éventuelle peut amener des difficultés de communication. Et même des a priori menant à des conflits non souhaités. Ainsi, ce que Nell raconte à un moment vaudra d’incroyables surprises à Burl un peu plus tard. 

Un roman intelligent

Il ne se contente pas de montrer la vie de cette cellule familiale dans la forêt, le lieu où ils ont trouvé leurs marques et où ils se sentent bien. Il ménage aussi de nombreuses péripéties. Autant dire qu’il fait partie de ces romans qu’on lit fiévreusement en voulant connaître la suite et le dénouement, mais dont on voudrait qu’il ne finisse jamais. Bien entendu, toutes les péripéties amènent des réflexions. La plus importante à mon avis concerne cette façon dont l’humain se montre naturellement méfiant lorsqu’il croise un autre humain inconnu dans cette situation post apocalyptique. Cette simple méfiance apporte du danger, même si les deux parties ne le recherchent pas. L’autre point important concerne les raisons pour lesquelles le reste de l’humanité vit dans cette situation post apocalyptique. Jean Hegland nous fait comprendre qu’à son avis, il n’y a même pas besoin d’imaginer une catastrophe du genre explosion nucléaire pour en arriver là. Elle n’entre pas dans les détails, mais elle décrit un monde qui en est arrivé là suite à un effondrement de type économique associé aux conséquences du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources naturelles. Et elle enfonce le clou en mettant dans la tête d’un groupe de jeunes que tout cela est la faute des générations de 20 ans et plus, ces personnes qui n’ont rien fait. Cela met évidemment Eva et Nell hors d’elles, car elles ne se sentent pas responsables personnellement de ce qu’elles subissent également. Mais si on les comprend, on comprend aussi cette future génération qui mettrait tout sur le dos de celles qui les ont précédées, qui savaient ce qui se préparait et n’ont pas été en mesure de dire stop d’une manière ou d’une autre. Il serait donc grand temps (en espérant même qu’il ne soit pas déjà trop tard) pour trouver et décider quoi faire pour tenter de ne pas en arriver là (même si la lecture de ce roman apporte quelques points séduisants à cette situation post apocalyptique, comme le retour à la nature et donc à des valeurs plus acceptables que notre société de consommation obsédée par le progrès, la vitesse, le profit, etc.) Dans le genre, voici donc un roman passionnant et intelligent de plus. Mais, désormais, il faut trouver le moyen de dépasser le stade de la réflexion. Sinon, on va droit dans le mur ! 

Questionnements

Il est intéressant de noter que Le temps d’après peut se lire indépendamment de Dans la forêt et qu’il dépasse le simple roman de survie dans un monde qui s’est effondré. Il y a la question de l’avenir : comment Burl vivra-t-il quand ses mères seront mortes ? Au-delà des raisons ayant conduit à la catastrophe, il est question des relations humaines : comment faire pour qu’elles puissent s’établir sans trop de méfiance ? Question subsidiaire : l’humain est-il fondamentalement mauvais, destructeur, avide de possessions ? Ou bien est-ce une question d’éducation de mode de vie, de perception du futur ? Etc.

Le Temps d’après, Jean Hegland
Gallmeister : sorti le 15 janvier 2025 (traduction)
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4

« Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours » : la mémoire dessinée d’un peuple en détention

Paru aux éditions Delcourt, l’album signé par Erkin Azat et la dessinatrice Luxi constitue un acte de transmission, de dénonciation et de résistance. À travers le parcours d’un ingénieur sino-kazakh devenu lanceur d’alerte, ce récit graphique éclaire l’une des tragédies humaines les plus silencieuses de notre époque : la répression massive des Ouïghours et autres minorités turcophones dans le Xinjiang.

Tout commence dans un modeste appartement d’Almaty, en 2018. Riiem – pseudonyme choisi par l’auteur – écoute et enregistre la voix brisée d’Adana, ancienne détenue d’un camp de rééducation chinois. Son récit est glaçant. Elle raconte les mises en scène grotesques imposées aux prisonniers, la peur omniprésente, les humiliations systématiques, jusqu’à la séance de photos forcée, nue, avant sa libération.

Riiem, lui, n’a pas toujours été un militant. Il n’était initialement qu’un jeune travailleur, pont vivant entre deux mondes : le Kazakhstan où il est employé par une entreprise pétrolière chinoise, et le Xinjiang natal, terre d’origine marquée par une histoire turcique et musulmane niée par le pouvoir de Pékin. Un simple trajet de retour, une page Wikipédia sur le Turkestan oriental trouvée sur son ordinateur, et sa vie bascule soudainement.

Cette entrée en résistance, déclenchée par l’arbitraire, est racontée sans grandiloquence. C’est d’ailleurs toute la force du récit : la terreur du régime n’a pas besoin d’effets dramatiques, elle se suffit à elle-même. Les interrogatoires absurdes, les dénonciations anonymes, la surveillance permanente, les interdictions de toutes sortes – tout est là, dans une description précise, patiente, sans pathos, mais profondément politique.

La co-scénarisation par Erkin Azat, de son vrai nom Meiirbek Sailanbek, donne au livre une authenticité documentaire. Ancien ingénieur devenu militant en exil, il a lui-même recueilli de nombreux témoignages de survivants des camps. Son choix de la bande dessinée pour transmettre cette mémoire témoigne d’une volonté de rendre accessible une parole étouffée, souvent ignorée hors des milieux militants, bien que la presse s’en empare occasionnellement. 

À ses côtés, la dessinatrice Luxi, d’origine chinoise mais installée en France, apporte un trait épuré, pudique, sans jamais esthétiser la douleur. Son dessin parvient à rendre tangibles les silences, les regards, les non-dits : ce qui ne peut être montré frontalement est suggéré avec justesse. Ensemble, ils reviennent sur les origines d’un ostracisme et d’une répression politiques, les divisions d’un pays, la marginalité qui frappe les minorités du Xinjiang, les détentions arbitraires, les humiliations quotidiennes, les disparitions et violences innommables. 

Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours offre une mémoire en acte. Ce témoignage sur l’internement massif des Ouïghours se double d’une plongée dans l’histoire oubliée du Xinjiang, coincé entre ambitions impériales chinoises et héritages soviétiques, où les peuples turcophones survivent dans l’ombre – et la peur. Cet album est aussi une leçon de courage, une œuvre politique au sens le plus noble : elle donne voix à ceux que l’on veut réduire au silence. Avec pédagogie, force exemples et sans complaisance. 

Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours, Erkin Azat et Luxi
Delcourt, avril 2025, 200 pages

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4

« Constitution » : déconstruction et réinvention d’un pilier démocratique

Les éditions Anamosa publient un nouvel opus de leur collection « Le mot est faible ». Eugénie Mérieau, constitutionnaliste reconnue, enseignante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheuse à Sciences Po Paris, nous propose une réflexion très actuelle, nourrie par le contexte ouvert par la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024.

Cet événement politique majeur rappelle l’instabilité inhérente aux crises institutionnelles et a replacé la Constitution au cœur du débat public. Eugénie Mérieau saisit cette occasion pour interroger les fondements démocratiques et autoritaires cachés sous le vernis du texte suprême. Car loin d’être un sanctuaire consensuel, la Constitution apparaît comme un véritable champ de bataille, où s’affrontent des visions et des idéologies parfois radicalement opposées. L’ouvrage aborde frontalement cette ambivalence fondamentale : la Constitution est-elle synonyme de dépossession citoyenne ou véhicule d’émancipation collective ?

Parmi les interrogations essentielles soulevées par l’auteure figure la question épineuse de la conformité constitutionnelle des actes politiques. Citant la controverse déclenchée par Élisabeth Borne lors de l’adoption de la réforme des retraites via l’article 49 alinéa 3, elle questionne la prétendue équivalence entre ce qui est constitutionnel et ce qui est démocratique. Elle met ainsi en lumière la relativité des interprétations et l’ambiguïté morale d’instruments juridiques qui, tout en étant conformes au texte constitutionnel, peuvent porter atteinte aux principes démocratiques les plus fondamentaux.

Eugénie Mérieau poursuit en mettant en évidence l’héritage ambigu du bonapartisme et du gaullisme, profondément inscrits dans l’ADN de la Ve République. Elle analyse la figure présidentielle qui, forte de prérogatives étendues (articles 16, 11, 12 ou encore 18), incarne à la fois l’autorité nationale et une méfiance structurelle à l’égard du Parlement. De Napoléon III à Emmanuel Macron, en passant par de Gaulle, elle retrace cette filiation d’un pouvoir exécutif à la limite de l’abus, qui se justifie souvent au nom d’une légitimité populaire « directissime », parfois aux dépens des contre-pouvoirs institutionnels.

Une attention particulière aux limites des garde-fous constitutionnels s’impose alors. Eugénie Mérieau souligne l’ambiguïté intrinsèque à la fonction présidentielle qui, en vertu de l’article 5 de la Constitution, doit veiller à son respect, tout en en étant l’interprète privilégiée. La possibilité d’une dérive autoritaire, favorisée par une interprétation biaisée au profit du pouvoir exécutif, est ici manifeste. L’histoire constitutionnelle française est ponctuée d’exemples qui illustrent cette tension permanente.

Revenant aux sources intellectuelles et historiques, on se penche plus avant sur l’influence déterminante de la Constitution de Weimar et du concept de « parlementarisme rationalisé », censé stabiliser les régimes parlementaires face aux crises politiques. La Ve République semble avoir dépassé cet idéal pour favoriser une suprématie exécutive problématique.

L’état d’urgence colonial, devenu une composante permanente de la gouvernance française, ajoute une autre couche de complexité à cette analyse. L’auteure montre comment la gestion d’exception a façonné l’histoire constitutionnelle française, faisant des anciennes colonies des laboratoires politiques révélateurs des limites de l’État de droit républicain.

La dimension comparatiste de l’ouvrage se traduit quant à elle par des parallèles avec des pays tels que la Russie, l’Ukraine ou même la Chine. Eugénie Mérieau remet profondément en question l’effectivité de la séparation des pouvoirs. Elle critique ainsi l’illusion d’un équilibre institutionnel français en révélant combien la séparation théorique entre les fonctions exécutive, législative et judiciaire masque en réalité une concentration problématique du pouvoir au sommet de l’État. La fonction législative, par exemple, est associée à l’exécutif dans le cadre du parlementarisme rationalisé. Et ce, depuis des décennies.

Face aux défis contemporains que sont la montée des autoritarismes et la crise de la démocratie représentative, Eugénie Mérieau invite à réinvestir l’imaginaire constituant. Elle appelle à dépasser les dogmes et à imaginer des modèles radicalement nouveaux, qui puissent préserver la démocratie sans tomber dans les pièges des simplifications autoritaires. La Constitution ne serait alors plus seulement un contrat social de domination étatique mais une réflexion renouvelée, ouverte à l’échelle internationale, puisant son inspiration jusque dans l’expérience imparfaite mais importante des Nations unies. De quoi ouvrir la voie à une réappropriation démocratique et collective de l’idée même de Constitution, pour mieux affronter les défis d’un monde en profonde mutation.

Constitution, Eugénie Mérieau
Anamosa, mai 2025, 112 pages

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4.5

« Le Marin céleste » : dérèglements planétaires

Avec Le Marin céleste, Rodolphe et Olivier Roman nous embarquent pour un nouveau voyage sur la mystérieuse planète Sprague. Cet album, publié aux éditions Daniel Maghen, constitue un récit autonome tout en étant étroitement lié à leur précédent opus. Davantage une plongée complémentaire qu’une suite, l’album permet d’affiner l’immersion proposée dans la fantasy rétro-futuriste et la science-fiction écologique.

À bord de son vaisseau volant le Nimbus, Popeye, marchand ambulant, sillonne la planète en écoulant tant bien que mal ses marchandises. Historien amateur passionné par l’histoire de sa planète adoptive, Popeye partage sa vie entre commerce licite et contrebande, mais c’est son intérêt pour les phénomènes étranges qui va le conduire au cœur d’une aventure des plus étonnantes, qui vient prolonger ce qui avait été précédemment entrepris dans Sprague. La menace se manifeste ici sous la forme d’herbes bleues, proliférant à une vitesse inquiétante, capables de paralyser les mécanismes les plus robustes et d’envahir inexorablement les champs et les habitations, menaçant in fine toute forme de vie.

Les personnages créés par Rodolphe et mis en images par Olivier Roman possèdent une réelle profondeur, nourrie par leurs contradictions et leurs secrets : Popeye, historien, poète, escroc sympathique et romantique désinvolte ; Prune, faussaire talentueuse à la sensibilité subtile, formant avec lui un duo complémentaire. Autour d’eux gravitent des alliés inattendus, notamment les barons-rostres, étonnantes créatures mi-lapin, mi-sauterelle, télépathes bienveillants vivant sous terre et dont l’histoire pourrait remonter aux origines mêmes de la planète. On sent la volonté des auteurs d’enfanter une mythologie garnie, chose réalisée avec un certain succès.

Les auteurs émettent au cours de route l’hypothèse selon laquelle l’humanité sur Sprague pourrait être le fruit d’une colonisation extraterrestre avortée, une théorie intéressante bien qu’insuffisamment creusée, laissant quelque peu le lecteur sur sa faim. L’intrigue, prenante, aurait probablement mérité une densité narrative accrue, explorant davantage les pistes ouvertes autour des mystérieux « Grands Anciens » ou des barons-rostres, des aspects qui restent malheureusement esquissés. Mais est-ce une raison suffisante pour bouder son plaisir ? Non, définitivement.

Car la bande dessinée séduit par son atmosphère unique, par le trait délicat et précis d’Olivier Roman, par ses protagonistes confrontés à des situations inattendues et puisant en eux les ressources nécessaires pour y faire face. Si au départ, Popeye n’a rien du héros ordinaire, ressemblant parfois davantage à un escroc à la petite semaine, on découvre un individu passionné, résilient et courageux. 

La narration culmine dans des scènes-clés parfaitement maîtrisées, telles que l’attaque dramatique de la demeure de Prune ou la découverte des galeries souterraines des barons-rostres, jusqu’à une lutte finale mémorable. Le Marin céleste possède un charme indéniable, propice à séduire un large public, notamment parmi les jeunes lecteurs avides d’aventure teintée de mystère et de fantasy.

Le Marin céleste, Rodolphe et Olivier Roman
Daniel Maghen, mai 2025, 88 pages  

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3.5

« Les Enragés » : d’un noir charbonneux

Avec la ressortie en intégrale grand format de la série Les Enragés, les éditions Delcourt nous offrent l’opportunité de redécouvrir l’une des œuvres les plus remarquables du polar graphique des années 1990. David Chauvel au scénario et Erwan Le Saëc au dessin signent ici une cavale noire, violente et désespérée à travers une Amérique brutale et sans pitié.

Dès le premier tome, « Le Dos au mur », David Chauvel entreprend un travail d’exposition sans aucune concession. Hamlet, tueur à gages aussi froid que complexe, déclenche par un contrat raté – il a laissé un témoin derrière lui – une traque obstinée et sanguinaire. Spectaculaire, sombre, le récit explore aussi en profondeur les démons intérieurs d’un homme constamment hanté par un passé trouble. L’histoire évoque par ailleurs, en filigrane, l’Amérique des laissés-pour-compte, des déclassés sociaux, de ces existences marginalisées qui flirtent où la victime et le bourreau se confondent trop souvent.

Bientôt se met en place un trio improbable, formé par Hamlet, Wendy, témoin-otage rapidement transformée en alliée réticente, et Huevo, un jeune latino à l’impulsivité létale, qui voit en Hamlet un mentor, voire père de substitution. Les trois protagonistes vont alors évoluer dans un état de tension psychologique permanent, dont la restitution est magistralement orchestrée par les auteurs. Il s’agit de percer les mystères entourant l’identité du commanditaire, de se protéger des policiers et des assassins, de se cacher dans l’ombre et d’intervenir au moment opportun.

David Chauvel excelle dans la caractérisation de personnages ambivalents, chez lesquels la violence semble toujours être la conséquence tragique d’une société qui pousse ses membres aux comportements les plus extrêmes. Huevo a grandi au milieu des gangs, et Hamlet lui-même symbolise cette dualité : anti-héros impitoyable mais également victime d’un engrenage implacable qu’il ne contrôle jamais entièrement, il porte an bandoulière les affres de la guerre et des agences gouvernementales secrètes.

En traversant les cinq tomes (« Le Dos au mur », « Spring Haven », « Chinook Blues », « Love in Reno » et enfin « Héritage »), on mesure sans mal l’intelligence structurelle de l’œuvre. David Chauvel et Erwan Le Saëc (impeccable) construisent leur récit comme une spirale descendante vers une inévitable conclusion tragique. Chaque épisode renforce l’idée d’une fatalité inhérente à la destinée des personnages, tout en apportant progressivement des clefs essentielles sur leur passé, leurs peurs, leurs espoirs, leurs aspirations avortées…

Cette intégrale permet précisément d’apprécier pleinement cette dimension transversale. Relire la série d’une traite souligne la cohérence et la profondeur thématique du récit. Chaque tome nourrit une réflexion subtile sur la rédemption impossible, la violence cyclique et l’illusion tragique du libre arbitre dans une société sans merci. Chemin faisant, de nouveaux personnages sont introduits, l’intrigue se complexifie, les rapports entre les criminels en cavale se modifient. On verra notamment un quatrième larron rejoindre temporairement la bande, tandis que Wendy et Huevo se rapprochent peu à peu…

Bien ficelé, haletant, Les Enragés profite de la traque de ses antihéros pour interroger la condition humaine dans ce qu’elle a de plus brut, avec une narration fluide, complexe et d’une grande maturité. Cette réédition grand format des éditions Delcourt redonne à cette série la place qu’elle mérite : celle d’un classique du neuvième art.

Les Enragés, David Chauvel et Erwan Le Saëc
Delcourt, mai 2025, 256 pages

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4.5

« Abîmes » : comprendre pour mieux vivre

C’est une plongée intime et délicate que nous propose Lucile Corbeille avec son premier album, Abîmes, publié aux éditions Delcourt. En 176 pages d’une sincérité bouleversante, l’auteure offre à ses lecteurs une exploration minutieuse et poétique des replis secrets d’une famille aux silences chargés d’histoire et de non-dits.

Lucile, protagoniste et double autobiographique de l’auteure, est une photographe et mère de famille prise dans un vertige existentiel après la mort de son père. Submergée par une tristesse qui semble la déposséder d’elle-même, elle ressent une impérieuse nécessité de comprendre les racines du mal-être familial. La quête commence avec une robe bleue disputée par ses filles, symbole d’une transmission générationnelle autant chargée d’amour que de blessures. Lucile s’engage alors dans une introspection obstinée, fouillant albums photos et souvenirs enfouis pour tenter de comprendre et conjurer une étrange malédiction, ce poids d’un passé opaque et douloureux qui semble marquer inexorablement son existence.

Les pages révèlent lentement des vérités enfouies, avec pudeur et authenticité. De l’alcoolisme du père à la violence intériorisée des générations précédentes, le récit navigue habilement entre douleurs discrètes et révélations subtiles. On découvre aussi avec étonnement des portraits féminins en avance sur leur époque : une mère féministe avant-gardiste et une grand-mère vivant secrètement des amours féminines. Ainsi, l’album touche à des problématiques universelles, évoquant les tabous, les secrets de famille, et ce désir profond de comprendre d’où l’on vient afin de mieux cerner qui l’on est.

Graphiquement, l’œuvre de Lucile Corbeille séduit instantanément. Le trait à l’aquarelle, aérien et poétique, transporte le lecteur dans une dimension quasi-onirique où les contours des visages s’effacent délicatement, tels les souvenirs brouillés de l’héroïne. Les teintes pâles et délavées pourraient rappeler les visages anonymisés et les moments désinvestis par l’usure du temps. Ils confèrent à l’ensemble une atmosphère de rêverie mélancolique. 

Lucile Corbeille excelle à dire sans tout montrer, à suggérer plus qu’à dévoiler, en privilégiant les émotions pudiques, suspendues aux confessions à demi-mot. On est loin des révélations spectaculaires, et pourtant, chaque page révèle avec délicatesse les complexités de l’héritage familial, où les infidélités, les replis sur soi et sur l’alcool, la violence intériorisée de certains milieux populaires ne cessent de poindre. 

On ne ressort pas indemne de la lecture d’Abîmes, mais grandi, touché par cette exploration intime qui parvient à transcender le récit personnel pour atteindre une dimension quasi universelle. Lucile Corbeille fait de son histoire un miroir où chacun peut reconnaître ses propres fêlures, ses propres questionnements. Car l’album est subtil, émouvant et remarquablement illustré. Une réussite indéniable, tant par sa profondeur narrative que par la beauté envoûtante de ses propositions visuelles.

Abîmes, Lucile Corbeille
Delcourt, avril 2025, 176 pages

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4

Les Linceuls : l’impossible mortalité de l’être

Un Cronenberg dernier cru, dont on croit ressortir déçu et dont on finit par se retrouver hanté. Ainsi se souvient-on combien sa mise en scène est subtile et originale, et les effets qu’elle produit si puissant, et combien ses épigones, croyant devoir multiplier les images subjuguantes, sont encore très loin de l’égaler. Car c’est toujours à pas de loup que Cronenberg sait nous intégrer dans ses fantasmes de cauchemar.

Synopsis : Karsh, un beau sexagénaire endeuillé, créateur d’une technologie permettant de contempler dans leur tombe les corps des défunts en voie de décomposition, découvre un jour que l’un de ses cimetières high-tech a été profané et piraté. Une enquête se lance alors afin de confondre les responsables de ce vandalisme. En attendant, Karsh, inconsolable, ne peut plus accéder aux images du squelette de sa femme.

L’impression première que produit ce film, Les Linceuls, après le brillant Maps to the stars et le moins bon mais néanmoins déroutant Crimes of the future, est une impression de redondance. Il semble que la même recette nous soit encore servie et avec, qui plus est, une espèce de paresse : des séquences étirées, s’enchaînant sans rythme, mâtinées d’un suspense artificiellement créé par la musique et la lumière. On attend sans cesse que quelque chose se passe. Mais rien ne vient, ou si peu.

Comme souvent, David Cronenberg dispose dans son film une intrigue paranoïaque, une intrigue accessoire, comme un fond bourdonnant la scène où se joue le drame principal, qui est toujours un drame intime, psychologique : ici, le deuil, ou, plus précisément, son impossibilité.
Mais le film avançant, et la première sensation d’ennui surmontée, l’apparente modestie de sa mise en scène nous saisit au cervelet et nous impose soudain son cauchemar. Et c’est ainsi qu’on entre une nouvelle fois dans un film de Cronenberg, ou plutôt, qu’on y descend.

Tout paraît fait pour décevoir l’amateur de thriller. Le suspense est mou, et les retournements et révélations nous laissent presque indifférents. Mais ce que l’on pourrait prendre pour une faiblesse de mise en scène finit par obtenir son effet : nous accoler à un fantasme, nous immerger dans une perversion. Une espèce de tension diffuse et ulcérée (faite de corps hésitants, de discours intempestifs et de violences contenus) parcourt un film qui n’a pas tellement besoin d’images chocs pour travailler nos imaginations morbides. On oublie toujours de dire la grande pudeur, certes érotique et savante, de Cronenberg. Nous sommes ainsi conduits vers un état d’amoralité, où tout est sexuel, où tout est cruauté, où tout est rêve, et d’où le cinéaste peut commencer à nous parler franchement.

La vérité trouble que veut nous communiquer Cronenberg est la suivante : nous ne finissons jamais de faire le deuil de ceux que l’on aime, parce que nous les préférons morts au fond, pour pouvoir les posséder pleinement.

Cette idée est figurée dans le film par une technologie inventée par le héros, Karsh, joué par un Vincent Cassel aux faux airs de Cronenberg, une technologie consistant à ensevelir les corps dans un linceul numérique permettant de regarder en direct l’avancement de leur état. Les Internets nous avaient déjà offert d’accéder à bien d’autres représentations interdites : la sexualité, la guerre, etc. Nous parvenons ici au bout de cet effort en accédant aux cadavres en décomposition. Notre héros, qui ne vient ni plus ni moins que d’inventer un système de profanation perpétuelle, peut ainsi posséder pour toujours le corps de son épouse.

On croit d’abord y voir à l’œuvre un profond chagrin, ce qui est sans doute en partie le cas, mais le film progressant, et certaines révélations étant faites, on comprend que quelque chose d’autre se joue, qui est moins de l’ordre du deuil que de la jalousie. On apprend en effet qu’il y a eu un homme avant lui, qu’il n’était pas le premier, et, de plus, que ce rival, un médecin renommé, fut également celui qui soigna le cancer de sa femme, qu’il fut donc, en un sens, le dernier. En se donnant à voir le cadavre de sa femme, notre héros veut ainsi reprendre cette place, récupérer son privilège marital, captiver définitivement celle qui, vivante, ne pouvait qu’imparfaitement lui appartenir.

C’est toute l’ambiguïté du corps qui est ainsi exploré. Cronenberg semble nous dire à la fois deux choses contradictoires : d’une part, qu’il n’y a pas d’âme, pas de résurrection (le suaire de Turin est un faux, affirme Karsh dans un dialogue au tout début du film), et, d’autre part, qu’il y a comme un supplément, ce que l’on croit justement posséder en possédant un corps, surtout, et de manière paradigmatique, quand on le possède sexuellement, un supplément qui cependant nous échappe toujours. Il n’y a que du corps, mais à travers lui s’annonce autre chose, une chose qui reste introuvable, insaisissable, impensable. C’est ce supplément impossible que le héros quête en vain, en inventant ses linceuls technologiques, en couchant avec la sœur jumelle de sa femme, en invoquant en rêve le fantôme de la défunte ou en la ressuscitant dans le corps d’une autre.

Nous ne pouvons jamais faire notre deuil, non pas parce que les morts sont bien morts, mais parce qu’ils ne cessent de revivre. Au début du film, le cimetière high-tech construit par Karsh est profané. Ce dernier ne peut plus, dès lors, trouver sa consolation en regardant les images du squelette de son épouse. C’est le début de son drame intime. Les morts ne restent pas en place, et de l’épouse adorée, posée comme un fétiche macabre, s’impose ainsi l’indépendance et l’absence irrémédiables.

Les linceuls : bande annonce

Les linceuls : fiche technique

  • Titre original : The Shrouds
  • Titre français : Les Linceuls
  • Réalisation et scénario : David Cronenberg
  • Casting : Vincent Cassel (Karsh), Diane Kruger (Becca / Terry / Hunny), Guy Pearce (Maury), Sandrine Holt (Soo-Min Szabo), Al Sapienza (Luca DiFolco), Steve Switzman (Dr Jerry Zecker), Jennifer Dale (Myrna Slotnik), Ingvar E. Sigurðsson (Elvar), Elizabeth Saunders (Gray Foner), Eric Weinthal (Dr Hofstra), Jeff Yung (Dr Rory Zhao)
  • Musique : Howard Shore
  • Décors : Carol Spier
  • Costumes : Anne Dixon
  • Photographie : Douglas Koch
  • Montage : Christopher Donaldson
  • Production : Saïd Ben Saïd, Martin Katz et Anthony Vaccarello
  • Sociétés de production : SBS Productions, Prospero Pictures et Saint Laurent
  • Sociétés de distribution : Pyramide Films (France), SBS International
  • Pays de production : FranceCanada
  • Durée : 116 minutes
  • Date de sortie : 30 avril 2025
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