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« Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours » : la mémoire dessinée d’un peuple en détention

Jonathan Fanara Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray

Paru aux éditions Delcourt, l’album signé par Erkin Azat et la dessinatrice Luxi constitue un acte de transmission, de dénonciation et de résistance. À travers le parcours d’un ingénieur sino-kazakh devenu lanceur d’alerte, ce récit graphique éclaire l’une des tragédies humaines les plus silencieuses de notre époque : la répression massive des Ouïghours et autres minorités turcophones dans le Xinjiang.

Tout commence dans un modeste appartement d’Almaty, en 2018. Riiem – pseudonyme choisi par l’auteur – écoute et enregistre la voix brisée d’Adana, ancienne détenue d’un camp de rééducation chinois. Son récit est glaçant. Elle raconte les mises en scène grotesques imposées aux prisonniers, la peur omniprésente, les humiliations systématiques, jusqu’à la séance de photos forcée, nue, avant sa libération.

Riiem, lui, n’a pas toujours été un militant. Il n’était initialement qu’un jeune travailleur, pont vivant entre deux mondes : le Kazakhstan où il est employé par une entreprise pétrolière chinoise, et le Xinjiang natal, terre d’origine marquée par une histoire turcique et musulmane niée par le pouvoir de Pékin. Un simple trajet de retour, une page Wikipédia sur le Turkestan oriental trouvée sur son ordinateur, et sa vie bascule soudainement.

Cette entrée en résistance, déclenchée par l’arbitraire, est racontée sans grandiloquence. C’est d’ailleurs toute la force du récit : la terreur du régime n’a pas besoin d’effets dramatiques, elle se suffit à elle-même. Les interrogatoires absurdes, les dénonciations anonymes, la surveillance permanente, les interdictions de toutes sortes – tout est là, dans une description précise, patiente, sans pathos, mais profondément politique.

La co-scénarisation par Erkin Azat, de son vrai nom Meiirbek Sailanbek, donne au livre une authenticité documentaire. Ancien ingénieur devenu militant en exil, il a lui-même recueilli de nombreux témoignages de survivants des camps. Son choix de la bande dessinée pour transmettre cette mémoire témoigne d’une volonté de rendre accessible une parole étouffée, souvent ignorée hors des milieux militants, bien que la presse s’en empare occasionnellement. 

À ses côtés, la dessinatrice Luxi, d’origine chinoise mais installée en France, apporte un trait épuré, pudique, sans jamais esthétiser la douleur. Son dessin parvient à rendre tangibles les silences, les regards, les non-dits : ce qui ne peut être montré frontalement est suggéré avec justesse. Ensemble, ils reviennent sur les origines d’un ostracisme et d’une répression politiques, les divisions d’un pays, la marginalité qui frappe les minorités du Xinjiang, les détentions arbitraires, les humiliations quotidiennes, les disparitions et violences innommables. 

Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours offre une mémoire en acte. Ce témoignage sur l’internement massif des Ouïghours se double d’une plongée dans l’histoire oubliée du Xinjiang, coincé entre ambitions impériales chinoises et héritages soviétiques, où les peuples turcophones survivent dans l’ombre – et la peur. Cet album est aussi une leçon de courage, une œuvre politique au sens le plus noble : elle donne voix à ceux que l’on veut réduire au silence. Avec pédagogie, force exemples et sans complaisance. 

Erkin Azat, lanceur d’alerte des camps ouïghours, Erkin Azat et Luxi
Delcourt, avril 2025, 200 pages

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