Les Linceuls : l’impossible mortalité de l’être

Un Cronenberg dernier cru, dont on croit ressortir déçu et dont on finit par se retrouver hanté. Ainsi se souvient-on combien sa mise en scène est subtile et originale, et les effets qu’elle produit si puissant, et combien ses épigones, croyant devoir multiplier les images subjuguantes, sont encore très loin de l’égaler. Car c’est toujours à pas de loup que Cronenberg sait nous intégrer dans ses fantasmes de cauchemar.

Synopsis : Karsh, un beau sexagénaire endeuillé, créateur d’une technologie permettant de contempler dans leur tombe les corps des défunts en voie de décomposition, découvre un jour que l’un de ses cimetières high-tech a été profané et piraté. Une enquête se lance alors afin de confondre les responsables de ce vandalisme. En attendant, Karsh, inconsolable, ne peut plus accéder aux images du squelette de sa femme.

L’impression première que produit ce film, Les Linceuls, après le brillant Maps to the stars et le moins bon mais néanmoins déroutant Crimes of the future, est une impression de redondance. Il semble que la même recette nous soit encore servie et avec, qui plus est, une espèce de paresse : des séquences étirées, s’enchaînant sans rythme, mâtinées d’un suspense artificiellement créé par la musique et la lumière. On attend sans cesse que quelque chose se passe. Mais rien ne vient, ou si peu.

Comme souvent, David Cronenberg dispose dans son film une intrigue paranoïaque, une intrigue accessoire, comme un fond bourdonnant la scène où se joue le drame principal, qui est toujours un drame intime, psychologique : ici, le deuil, ou, plus précisément, son impossibilité.
Mais le film avançant, et la première sensation d’ennui surmontée, l’apparente modestie de sa mise en scène nous saisit au cervelet et nous impose soudain son cauchemar. Et c’est ainsi qu’on entre une nouvelle fois dans un film de Cronenberg, ou plutôt, qu’on y descend.

Tout paraît fait pour décevoir l’amateur de thriller. Le suspense est mou, et les retournements et révélations nous laissent presque indifférents. Mais ce que l’on pourrait prendre pour une faiblesse de mise en scène finit par obtenir son effet : nous accoler à un fantasme, nous immerger dans une perversion. Une espèce de tension diffuse et ulcérée (faite de corps hésitants, de discours intempestifs et de violences contenus) parcourt un film qui n’a pas tellement besoin d’images chocs pour travailler nos imaginations morbides. On oublie toujours de dire la grande pudeur, certes érotique et savante, de Cronenberg. Nous sommes ainsi conduits vers un état d’amoralité, où tout est sexuel, où tout est cruauté, où tout est rêve, et d’où le cinéaste peut commencer à nous parler franchement.

La vérité trouble que veut nous communiquer Cronenberg est la suivante : nous ne finissons jamais de faire le deuil de ceux que l’on aime, parce que nous les préférons morts au fond, pour pouvoir les posséder pleinement.

Cette idée est figurée dans le film par une technologie inventée par le héros, Karsh, joué par un Vincent Cassel aux faux airs de Cronenberg, une technologie consistant à ensevelir les corps dans un linceul numérique permettant de regarder en direct l’avancement de leur état. Les Internets nous avaient déjà offert d’accéder à bien d’autres représentations interdites : la sexualité, la guerre, etc. Nous parvenons ici au bout de cet effort en accédant aux cadavres en décomposition. Notre héros, qui ne vient ni plus ni moins que d’inventer un système de profanation perpétuelle, peut ainsi posséder pour toujours le corps de son épouse.

On croit d’abord y voir à l’œuvre un profond chagrin, ce qui est sans doute en partie le cas, mais le film progressant, et certaines révélations étant faites, on comprend que quelque chose d’autre se joue, qui est moins de l’ordre du deuil que de la jalousie. On apprend en effet qu’il y a eu un homme avant lui, qu’il n’était pas le premier, et, de plus, que ce rival, un médecin renommé, fut également celui qui soigna le cancer de sa femme, qu’il fut donc, en un sens, le dernier. En se donnant à voir le cadavre de sa femme, notre héros veut ainsi reprendre cette place, récupérer son privilège marital, captiver définitivement celle qui, vivante, ne pouvait qu’imparfaitement lui appartenir.

C’est toute l’ambiguïté du corps qui est ainsi exploré. Cronenberg semble nous dire à la fois deux choses contradictoires : d’une part, qu’il n’y a pas d’âme, pas de résurrection (le suaire de Turin est un faux, affirme Karsh dans un dialogue au tout début du film), et, d’autre part, qu’il y a comme un supplément, ce que l’on croit justement posséder en possédant un corps, surtout, et de manière paradigmatique, quand on le possède sexuellement, un supplément qui cependant nous échappe toujours. Il n’y a que du corps, mais à travers lui s’annonce autre chose, une chose qui reste introuvable, insaisissable, impensable. C’est ce supplément impossible que le héros quête en vain, en inventant ses linceuls technologiques, en couchant avec la sœur jumelle de sa femme, en invoquant en rêve le fantôme de la défunte ou en la ressuscitant dans le corps d’une autre.

Nous ne pouvons jamais faire notre deuil, non pas parce que les morts sont bien morts, mais parce qu’ils ne cessent de revivre. Au début du film, le cimetière high-tech construit par Karsh est profané. Ce dernier ne peut plus, dès lors, trouver sa consolation en regardant les images du squelette de son épouse. C’est le début de son drame intime. Les morts ne restent pas en place, et de l’épouse adorée, posée comme un fétiche macabre, s’impose ainsi l’indépendance et l’absence irrémédiables.

Les linceuls : bande annonce

Les linceuls : fiche technique

  • Titre original : The Shrouds
  • Titre français : Les Linceuls
  • Réalisation et scénario : David Cronenberg
  • Casting : Vincent Cassel (Karsh), Diane Kruger (Becca / Terry / Hunny), Guy Pearce (Maury), Sandrine Holt (Soo-Min Szabo), Al Sapienza (Luca DiFolco), Steve Switzman (Dr Jerry Zecker), Jennifer Dale (Myrna Slotnik), Ingvar E. Sigurðsson (Elvar), Elizabeth Saunders (Gray Foner), Eric Weinthal (Dr Hofstra), Jeff Yung (Dr Rory Zhao)
  • Musique : Howard Shore
  • Décors : Carol Spier
  • Costumes : Anne Dixon
  • Photographie : Douglas Koch
  • Montage : Christopher Donaldson
  • Production : Saïd Ben Saïd, Martin Katz et Anthony Vaccarello
  • Sociétés de production : SBS Productions, Prospero Pictures et Saint Laurent
  • Sociétés de distribution : Pyramide Films (France), SBS International
  • Pays de production : FranceCanada
  • Durée : 116 minutes
  • Date de sortie : 30 avril 2025
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