« Abîmes » : comprendre pour mieux vivre

C’est une plongée intime et délicate que nous propose Lucile Corbeille avec son premier album, Abîmes, publié aux éditions Delcourt. En 176 pages d’une sincérité bouleversante, l’auteure offre à ses lecteurs une exploration minutieuse et poétique des replis secrets d’une famille aux silences chargés d’histoire et de non-dits.

Lucile, protagoniste et double autobiographique de l’auteure, est une photographe et mère de famille prise dans un vertige existentiel après la mort de son père. Submergée par une tristesse qui semble la déposséder d’elle-même, elle ressent une impérieuse nécessité de comprendre les racines du mal-être familial. La quête commence avec une robe bleue disputée par ses filles, symbole d’une transmission générationnelle autant chargée d’amour que de blessures. Lucile s’engage alors dans une introspection obstinée, fouillant albums photos et souvenirs enfouis pour tenter de comprendre et conjurer une étrange malédiction, ce poids d’un passé opaque et douloureux qui semble marquer inexorablement son existence.

Les pages révèlent lentement des vérités enfouies, avec pudeur et authenticité. De l’alcoolisme du père à la violence intériorisée des générations précédentes, le récit navigue habilement entre douleurs discrètes et révélations subtiles. On découvre aussi avec étonnement des portraits féminins en avance sur leur époque : une mère féministe avant-gardiste et une grand-mère vivant secrètement des amours féminines. Ainsi, l’album touche à des problématiques universelles, évoquant les tabous, les secrets de famille, et ce désir profond de comprendre d’où l’on vient afin de mieux cerner qui l’on est.

Graphiquement, l’œuvre de Lucile Corbeille séduit instantanément. Le trait à l’aquarelle, aérien et poétique, transporte le lecteur dans une dimension quasi-onirique où les contours des visages s’effacent délicatement, tels les souvenirs brouillés de l’héroïne. Les teintes pâles et délavées pourraient rappeler les visages anonymisés et les moments désinvestis par l’usure du temps. Ils confèrent à l’ensemble une atmosphère de rêverie mélancolique. 

Lucile Corbeille excelle à dire sans tout montrer, à suggérer plus qu’à dévoiler, en privilégiant les émotions pudiques, suspendues aux confessions à demi-mot. On est loin des révélations spectaculaires, et pourtant, chaque page révèle avec délicatesse les complexités de l’héritage familial, où les infidélités, les replis sur soi et sur l’alcool, la violence intériorisée de certains milieux populaires ne cessent de poindre. 

On ne ressort pas indemne de la lecture d’Abîmes, mais grandi, touché par cette exploration intime qui parvient à transcender le récit personnel pour atteindre une dimension quasi universelle. Lucile Corbeille fait de son histoire un miroir où chacun peut reconnaître ses propres fêlures, ses propres questionnements. Car l’album est subtil, émouvant et remarquablement illustré. Une réussite indéniable, tant par sa profondeur narrative que par la beauté envoûtante de ses propositions visuelles.

Abîmes, Lucile Corbeille
Delcourt, avril 2025, 176 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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