La face nord, la plus ardue

Pierre, 48 ans, fait la connaissance de Florence, 72 ans, à la sortie d’un cinéma où ils viennent de voir Elle et lui de Leo McCarey, la version en couleurs de 1957 avec Cary Grant et Deborah Kerr. Les cinéphiles savent parfaitement que ce film représente le mélodrame romantique par excellence.

Si Florence aborde Pierre presque négligemment, c’est parce qu’elle le reconnaît pour avoir déjà assisté en même temps qu’elle à une projection de ce même film un peu plus tôt dans une autre salle. Leur premier échange leur permet de réaliser que tous deux sont des inconditionnels du film. A vrai dire des deux films, puisque Leo McCarey en a tourné deux versions. La première, en noir et blanc, qui date de 1939, avec Irene Dunne et Charles Boyer, à ne pas confondre avec son remake en couleurs. Pour les distinguer, il suffit de se rappeler que les titres originaux diffèrent Love Affair pour la première version et An Affair to remember pour son remake. Il s’avère que Pierre et Florence assistent à toutes les projections de ces films dans Paris, une véritable obsession partagée qui leur permet des commentaires de connaisseurs. Ces conversations qui se succèdent au gré des projections au Champo ou à la Filmothèque du quartier latin sont très évocatrices pour l’habitué qui fréquente justement ce quartier depuis des années, allant jusqu’à le considérer comme une sorte de paradis des cinéphiles, puisque ce sont pas moins de trois cinémas indépendants classés « Art et essai » qui se côtoient sur une centaine de mètres dans la petite rue Champollion (5è), sans compter le Cinéma du Panthéon un peu plus haut, dans la rue Victor-Cousin. Le roman va jusqu’à nous emmener dans le restaurant qui se trouve juste en bas de la rue Champollion, rue des Écoles. C’est d’ailleurs en jetant un coup d’œil au passage pour une rapide vérification que j’ai réalisé que ce restaurant a récemment changé de nom.

Ce qui devait arriver…

A force de partager des séances de cinéma et de discuter de deux films qui constituent une sorte de sommet du romantisme cinéphile, la complicité intellectuelle pourrait n’être qu’un début menant à une complicité plus complète. Mais, la différence d’âge est là, ce que le titre souligne évidemment. On peut même considérer que Jean-Pierre Montal s’attaque à sa face nord personnelle en mettant en scène cette histoire. Il le fait avec pudeur et tout en retenue, visant essentiellement la concision et le choix du mot juste. Son choix de l’écrit laisse libre cours à l’imaginaire et surtout nous permet de faire quelque peu abstraction de la différence d’âge entre les protagonistes. Vu sous angle, on peut dire que l’histoire fonctionne, à coup de chapitres relativement brefs et de références cinéphiles.

Le grain de sable

C’est au moment où l’histoire pourrait évoluer vers une trame relativement classique mais perturbée par la différence d’âge, que tout bascule. Cela nous vaut une seconde partie surprenante où, en guise d’explication pour justifier ce changement de cap, nous avons droit à une métafiction franchement inattendue qui voit Pierre découvrir et lire un livre écrit par Florence. Cette partie s’avère nettement moins enthousiasmante que la précédente. On y est certes préparé par une sorte de partie intermédiaire qui voit Florence s’éloigner pour raison familiale. Les échanges se limitent alors à quelques messages presque anodins mais qui font sentir que tous deux attendent le moment où ils pourront se revoir.

Conclusion

L’éloignement donne à Pierre et Florence le temps pour réfléchir et donc prendre du recul. Jean-Pierre Montal nous fait certes rêver et nous fait sentir toute la puissance de l’imaginaire par les mots. Il nous transporte également dans le monde des cinéphiles qui se laissent emporter par ce que les images nous racontent dans les salles obscures. Par contre, lorsque les lumières se rallument, il faut se rendre à l’évidence que la vie continue avec ses multiples contraintes. D’ailleurs, s’il existe des personnes réelles qui courent de salle en salle pour voir et revoir le film qui les obsède, ce n’est probablement pas pour voir Elle et lui. De plus l’auteur laisse entendre que ses deux versions passent très régulièrement dans les salles parisiennes. Il est vrai que le remake en couleurs de 1957 passe à l’occasion. Par contre, l’original de 1939 n’est que rarement montré.

La face nord, Jean-Pierre Montal
Séguier (collection L’indéFINIE) : sorti le 29 août 2024
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.

« La Rom-com à tout prix » : l’amour catalyseur d’enjeux

Avec "La Rom-com à tout prix", publié aux éditions Playlist Society, le lecteur curieux a tout le loisir de se pencher sur le renouveau d’un genre longtemps jugé mineur. À travers sept entretiens, l'opuscule montre comment la comédie romantique française s’émancipe des modèles hollywoodiens pour épouser les lignes de fracture du présent.

Trois maîtres du cinéma modeste effeuillés aux éditions Lettmotif

"Trois maîtres du cinéma modeste" se concentre sur Joseph H. Lewis, Don Siegel et Budd Boetticher, trois réalisateurs dont les parcours éclairent différemment le fonctionnement de Hollywood entre la fin du système des studios et l’émergence du Nouvel Hollywood.

« Théories critiques du film » : appréhender le cinéma

Paru aux Presses universitaires de Rennes, "Théories critiques du film" est un ouvrage collectif dirigé par Édouard Arnoldy, Cécile de Coninck, Mathilde Lejeune, Matthieu Péchenet et Sonny Walbrou. Prenant appui sur Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, les auteurs interrogent ce que les théories critiques apportent, méthodologiquement, à l’écriture de l’histoire du cinéma et à l’analyse des films, en alternant mises au point conceptuelles, études de cas et rencontres.