« Les Enragés » : d’un noir charbonneux

Avec la ressortie en intégrale grand format de la série Les Enragés, les éditions Delcourt nous offrent l’opportunité de redécouvrir l’une des œuvres les plus remarquables du polar graphique des années 1990. David Chauvel au scénario et Erwan Le Saëc au dessin signent ici une cavale noire, violente et désespérée à travers une Amérique brutale et sans pitié.

Dès le premier tome, « Le Dos au mur », David Chauvel entreprend un travail d’exposition sans aucune concession. Hamlet, tueur à gages aussi froid que complexe, déclenche par un contrat raté – il a laissé un témoin derrière lui – une traque obstinée et sanguinaire. Spectaculaire, sombre, le récit explore aussi en profondeur les démons intérieurs d’un homme constamment hanté par un passé trouble. L’histoire évoque par ailleurs, en filigrane, l’Amérique des laissés-pour-compte, des déclassés sociaux, de ces existences marginalisées qui flirtent où la victime et le bourreau se confondent trop souvent.

Bientôt se met en place un trio improbable, formé par Hamlet, Wendy, témoin-otage rapidement transformée en alliée réticente, et Huevo, un jeune latino à l’impulsivité létale, qui voit en Hamlet un mentor, voire père de substitution. Les trois protagonistes vont alors évoluer dans un état de tension psychologique permanent, dont la restitution est magistralement orchestrée par les auteurs. Il s’agit de percer les mystères entourant l’identité du commanditaire, de se protéger des policiers et des assassins, de se cacher dans l’ombre et d’intervenir au moment opportun.

David Chauvel excelle dans la caractérisation de personnages ambivalents, chez lesquels la violence semble toujours être la conséquence tragique d’une société qui pousse ses membres aux comportements les plus extrêmes. Huevo a grandi au milieu des gangs, et Hamlet lui-même symbolise cette dualité : anti-héros impitoyable mais également victime d’un engrenage implacable qu’il ne contrôle jamais entièrement, il porte an bandoulière les affres de la guerre et des agences gouvernementales secrètes.

En traversant les cinq tomes (« Le Dos au mur », « Spring Haven », « Chinook Blues », « Love in Reno » et enfin « Héritage »), on mesure sans mal l’intelligence structurelle de l’œuvre. David Chauvel et Erwan Le Saëc (impeccable) construisent leur récit comme une spirale descendante vers une inévitable conclusion tragique. Chaque épisode renforce l’idée d’une fatalité inhérente à la destinée des personnages, tout en apportant progressivement des clefs essentielles sur leur passé, leurs peurs, leurs espoirs, leurs aspirations avortées…

Cette intégrale permet précisément d’apprécier pleinement cette dimension transversale. Relire la série d’une traite souligne la cohérence et la profondeur thématique du récit. Chaque tome nourrit une réflexion subtile sur la rédemption impossible, la violence cyclique et l’illusion tragique du libre arbitre dans une société sans merci. Chemin faisant, de nouveaux personnages sont introduits, l’intrigue se complexifie, les rapports entre les criminels en cavale se modifient. On verra notamment un quatrième larron rejoindre temporairement la bande, tandis que Wendy et Huevo se rapprochent peu à peu…

Bien ficelé, haletant, Les Enragés profite de la traque de ses antihéros pour interroger la condition humaine dans ce qu’elle a de plus brut, avec une narration fluide, complexe et d’une grande maturité. Cette réédition grand format des éditions Delcourt redonne à cette série la place qu’elle mérite : celle d’un classique du neuvième art.

Les Enragés, David Chauvel et Erwan Le Saëc
Delcourt, mai 2025, 256 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.