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Cannes 2025 : Sons of the Neon Night, broyer du noir

Treize ans après Rigor Mortis, Juno Mak revient avec Sons of the Neon Night, un film ambitieux attendu au tournant. Plongée visuellement saisissante dans un Hong-Kong dystopique, l’œuvre promettait un renouveau du polar hongkongais. Mais derrière son esthétique soignée, le film s’enlise dans une narration confuse et une mise en scène pesante, laissant une impression de vide malgré ses ambitions.

Révélé au public français il y a treize ans lors du Festival du film fantastique de Gérardmer, Juno Mak – chanteur, mannequin et producteur – avait suscité de grandes attentes en tant que cinéaste. Pourtant, depuis son premier long-métrage, Rigor Mortis, ces promesses sont restées en suspens. Ce film, bien qu’ambitieux, souffrait d’un excès d’effets spéciaux inégaux et d’une narration déséquilibrée. Avec Sons of the Neon Night, Mak délaisse les créatures issues de la mythologie chinoise pour plonger dans un univers post-apocalyptique, dominé par un trafic de drogue orchestré par un groupe pharmaceutique. Le récit, solidement ancré dans ce décor sombre, déroule un polar traversé d’alliances éphémères et de trahisons. Mais très vite, l’intrigue s’enlise dans une mise en scène lente et pesante de la noirceur morale, qui engloutit personnages et images. Ce sérieux affiché, d’abord prometteur, finit par laisser un goût d’artifice et de vacuité à l’issue de la projection.

La vie en noir

Dans un néo-Hong Kong figé dans un hiver glacial – conséquence de retombées radioactives suggérées en creux – une fusillade de masse éclate dans le quartier de Causeway Bay, reproduite à l’échelle 1:1, servant de décor à une séquence d’ouverture spectaculaire. Les corps s’amoncellent, les secours peinent à atteindre les lieux. La confrontation qui s’ensuit n’est pas sans défauts, mais elle parvient à instaurer un climat menaçant, où la violence s’impose comme irréversible. Une autre scène, où un convoi est attaqué par des mercenaires armés d’arcs et de flèches, coche les cases du cinéma d’action à la hongkongaise. Toutefois, l’impact demeure limité : le montage confus nuit à la lisibilité des affrontements, qu’il s’agisse des fusillades ou des combats au corps à corps.

Le film, malgré des intentions respectables, s’enlise dans un chaos narratif. Il affirme que la cellule familiale constitue le véritable champ de bataille, avec des personnages qui cumulent plusieurs rôles, tiraillés entre loyauté et survie. Cette piste thématique, la plus claire du récit, se dilue pourtant dans une narration chorale où l’on perd de vue les noms, les parcours et les motivations de chacun.

Tourné en 2018 et retardé par la pandémie, le film aurait d’abord existé sous la forme d’un montage de sept heures. Près de cinq heures ont été retranchées pour aboutir à cette version finale, qui ambitionne de rendre hommage à L’Art de la guerre de Sun Tzu. Le titre chinois du film – Feng (Vent) Lin (Forêt) Huo (Feu) Shan (Montagne) – en témoigne, mais cette dimension stratégique peine à transparaître à l’écran. Sons of the Neon Night se présente comme un enchaînement de plans soignés, au visuel quasi monochrome, sans pour autant retrouver la rigueur formelle que Soi Cheang avait su imposer dans Limbo avec son noir et blanc assumé.

Le Festival de Cannes semble avoir été attentif aux retours positifs – et justifiés – autour de City of Darkness, également signé Soi Cheang et présenté en séance de minuit l’an dernier. Dès lors, proposer un film visuellement proche mais bien plus confus ne pouvait que décevoir. Car en dépit de son ambition esthétique, Sons of the Neon Night sacrifie sur l’autel du style toute épaisseur émotionnelle, tout développement de personnage, toute clarté narrative. Bilan des comptes : une œuvre qui impressionne visuellement mais reste fondamentalement creuse, à l’image de ces productions qui misent uniquement sur une stylisation excessive, sans parvenir à toucher ni à convaincre. On pense notamment à Die, My Love de Lynne Ramsay, en compétition cette année.

Ce film est présenté en hors compétition (séance de minuit) au Festival de Cannes 2025.

Sons of the Neon Night : bande-annonce

Sons of the Neon Night : fiche technique

Titre original : FENG LIN HUO SHAN
Réalisation et scénario : Juno Mak
Interprètes : Takeshi Kaneshiro, Lau Ching-wan, Tony Leung Ka-fai, Louis Koo, Gao Yuanyuan
Photographie : Sion Michel
Montage : Monika Willi
Musique : Nate Connelly
Production : Juno Mak, Percy Cheung, Catherine Hun
Sociétés de production : One Cool Group Limited, Sil-Metropole Organisation, J.Q. Pictures, Fortis Films Limited, Shaw Brothers, Sons Company Limited, Er Dong Pictures, Peeli Ventures, Xiaomi Pictures
Société de distribution :
Pays de production : Chine, Hong-Kong
Genre : Action, Policier, Thriller
Durée : 2h12

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Cannes 2025 : The Phoenician Scheme, un consortium humaniste

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Sélectionné en Compétition, The Phoenician Scheme propose une comédie truculente sur la filiation. Dans le royaume de la Grande Phénicie, Bénicio Del Toro incarne un richissime businessman qui a la mort aux trousses. Avec son imaginaire toujours aussi débordant, Wes Anderson nous invite à vivre dans le partage et la simplicité, loin des valeurs matérielles du capitalisme.

Habitué de la Croisette, Wes Anderson présente ses films sur le tapis rouge cannois depuis 2012. Son cinéma fantaisiste, très stylisé, se reconnaît par ses récits excentriques, son humour décalé et ses narrations multiples. Derrière des histoires étonnantes, le réalisateur américain aborde les thèmes de la famille décomposée, du deuil et de la mort, avec un angle rétro conféré par des villes fictives au milieu du XXe siècle. Après The French Dispatch, un film divisé en trois segments, et Asteroid City, une comédie déroutante, Wes Anderson revient dans The Phoenician Scheme à une composition plus linéaire, tout en reprenant le sujet de l’héritage familial déjà esquissé dans The Grand Budapest Hotel.

Il faut sauver le magnat « Zsa Zsa »

En 1950, Anatole Korda, un homme d’affaires européen, voyage dans son jet privé. Bruit d’alerte. Retournement de tête. Mouvement de caméra. Un secrétaire explose à l’arrière de l’avion. Rien de surprenant pour le millionnaire des Balkans, dont la fortune provient d’arnaques douteuses. Victime d’attentats quotidiens, il a déjà un pied dans la tombe. Tout comme son entreprise. Ses adversaires ayant manigancé l’envolée du prix des rivets, indispensables à son projet de barrage, le businessman jalousé doit combler le trou budgétaire du chantier en négociant de nouveaux investissements auprès de chacun de ses associés.

Dans l’avion comme dans sa baignoire, filmée en contre-plongée, Korda semble condamné à finir dans un cercueil. Jamais Wes Anderson n’avait filmé la mort d’aussi près, dans une attente à la fois humoristique et tragique. The Phoenician Scheme met d’ailleurs en scène une antichambre de la mort, sorte de tribunal où l’homme d’affaires doit répondre de ses actes, en particulier la mort de sa femme. Face à sa disparition imminente, Korda n’a qu’une solution : désigner un successeur et essayer de sauver sa peau en identifiant l’auteur des tentatives de meurtre. Il choisit son unique fille, Liesl, promise à un avenir religieux. Peu désireuse d’accepter le poids de cet héritage douteux, Liesl décide de suivre son père pour découvrir le responsable de la mort de sa mère.

Avec sa fille et un étrange professeur, Korda s’embarque pour un tour aventureux de la Grande Phénicie. Le voyage s’articule autour de brèves rencontres de personnages aussi loufoques les uns que les autres, que l’on découvre comme les boîtes à chaussures qui symbolisent le grand plan de Zsa Zsa. Si cette galerie de protagonistes manque un peu de profondeur, c’est avec plaisir que nous retrouvons, entre autres, Scarlett Johansson et Benedict Cumberbatch. À travers cette succession de rendez-vous – qui ne compose pas le meilleur du film –, The Phoenician Scheme montre que la violence, y compris les grenades que Korda distribue comme des bonbons, ne sert à rien en négociations. Pour parvenir à un accord, il faut toujours échanger quelque chose : un challenge sportif, du sang, une promesse.

Le long-métrage prend toute sa consistance dans le développement de la relation père-fille, qui se présente comme un véritable jeu d’influences. D’un côté, Korda cherche à acheter Liesl grâce à des beaux objets. De l’autre, la jeune religieuse souhaite que son père renonce à ses magouilles et ses biens afin d’embrasser Dieu. Au gré des péripéties, les deux personnages opposés par leurs valeurs apprennent l’un de l’autre jusqu’à se retrouver.

Andersonien par excellence, The Phoenician Scheme se déploie dans une mise en scène savoureuse, riche en décors et toujours rythmée par les travellings iconiques du réalisateur. Pour autant, elle n’offre rien de nouveau. Wes Anderson se plait à cuisiner toujours la même recette en variant les ingrédients, sur une musique d’Alexandre Desplat que l’on ne différencie pas vraiment de celle des films précédents. À force, l’originalité de son univers foisonnant ne nous surprend plus, ce qui n’empêche pas d’en apprécier l’opulence et la qualité.

The Phoenician Scheme : bande-annonce

The Phoenician Scheme : fiche technique

Réalisation : Wes Anderson
Scénario : Wes Anderson et Roman Coppola
Casting : Benicio del Toro, Mia Threapleton, Michael Cera, Riz Ahmed, Tom Hanks, Bryan Cranston, Mathieu Amalric, Richard Ayoade, Jeffrey Wright, Scarlett Johansson, Benedict Cumberbatch, Rupert Friend, Hope Davis
Musique : Alexandre Desplat
Production : Wes Anderson, Steven Rales, Jeremy Dawson, John Peet
Sociétés de production : INDIAN PAINTBRUSH PRODUCTIONS
Société de distribution : UNIVERSAL PICTURES INTERNATIONAL FRANCE SAS
Pays de production : États-Unis, Allemagne
Genre : Comédie, Comédie dramatique, Drame, Thriller
Durée : 1h40
Date de sortie en France : 28 mai 2025

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Cannes 2025 : Exit 8, la peur de l’inconnu

Les séances de minuit de la Croisette ne sont pas exclusivement consacrées aux œuvres cherchant à divertir les cinéphiles en manque de sommeil, mais bien à les maintenir éveillés – jusqu’au bout de la nuit, s’il le faut. Exit 8 s’inscrit dans cette logique, avec un concept aussi fort que poignant entre les mains de Genki Kawamura, un auteur fasciné par la vie et la mortalité. C’est dans ce contexte qu’il insuffle progressivement de la profondeur à un récit dont les règles du jeu, qu’il adapte, prennent une toute autre dimension.

Sorti en 2023 et téléchargé plus de 1,5 million de fois, The Exit 8 est un jeu de simulation de marche minimaliste et à succès, conçu par Kotake Create. Inspiré des couloirs souterrains japonais et des espaces liminaux, il place le joueur dans une boucle temporelle : traverser un couloir à l’infini jusqu’à en sortir, à condition d’identifier correctement d’étranges « anomalies ». Si quelque chose d’étrange se manifeste, le joueur doit faire demi-tour ; sinon, il continue sa progression jusqu’à atteindre la huitième sortie.  La moindre erreur est fatale et renvoie au point de départ. Un parcours sans faute ni hésitation est nécessaire pour espérer briser cette boucle infinie et enfin s’échapper de ce couloir qui ne mène nulle part.

Les anomalies du réel

Le diable se cache dans les détails, et c’est précisément ce qui fait du décor la pièce maîtresse de cette immersion dans un univers étrange et oppressant. On y suit « un homme perdu », incarné par Kazunari Ninomiya. Son jeu exprime toute la fragilité de son personnage, ce qu’il avait déjà démontré dans Lettres d’Iwo Jima ou La Famille Asada. Le personnage est renfermé sur lui-même, à l’image de ces navetteurs qui empruntent chaque jour les transports en commun, sans enthousiasme. Sa vie est faite de répétitions, et le premier plan-séquence du film nous offre un aperçu du réseau souterrain qu’il parcourt chaque jour, avec lassitude et en silence.

Mais lorsqu’une première « anomalie » vient perturber sa routine – l’annonce de la grossesse de sa compagne – il se retrouve confronté à un choix : rebrousser chemin dans sa bulle mentale ou accepter et célébrer cet événement en avançant vers lui. En bon romancier, Kawamura construit son récit autour de thèmes qui lui sont chers : le sens de la vie, les liens familiaux, la difficulté de choisir. Déjà au cœur de son livre Deux milliards de battements de cœur et de son précédent film N’oublie pas les fleurs – centré sur une femme âgée atteinte d’Alzheimer –, ces thématiques trouvent ici une nouvelle résonance. L’expérience du jeu devient alors une métaphore de l’errance mentale et émotionnelle, une manière de représenter les dilemmes intimes dans un monde qui valorise l’effacement de soi.

Le cinéaste japonais propose ainsi au spectateur de découvrir l’origin story de « l’homme qui marche », tout en préservant le gameplay et les décors du jeu comme toile de fond. Mais c’est en ajoutant une dimension intime et sociale à ce personnage vidé de toute humanité que Kawamura déjoue habilement les attentes des spectateurs en quête de subtilité et d’émotion. Les joueurs peuvent témoigner de la capacité du jeu à susciter de véritables frissons, certaines anomalies étant même inspirées de Shining. Fort heureusement, Kawamura ne cède pas à la facilité des jumpscares ou de l’humour déplacé, contrairement à d’autres œuvres comme Happy Birthdead ou, plus récemment, Until Dawn : La Mort sans fin, qui exploitent elles aussi le motif de la boucle temporelle, souvent au détriment de l’aspect dramatique. Dans Exit 8, les protagonistes n’ont qu’une seule vie, et ne peuvent pas tenter indéfiniment de résoudre leurs problèmes. Et c’est justement dans cette fragilité que réside la force du film : une œuvre atypique, ludique dans sa forme mais grave dans son propos, qui donne un visage humain à un avatar solitaire et fait de l’errance numérique un miroir de nos impasses intérieures.

Le sens caché des illusions

Le film repose pourtant sur un équilibre fragile. Son rythme lent, reflet d’une société japonaise étouffée par le culte du travail et la pression sociale, pourra en désarçonner certains. La structure cyclique finit par lasser, et les spectateurs les plus attentifs devineront parfois les anomalies avant « l’homme perdu ». Mais cette lenteur est assumée et convient parfaitement à une séance de minuit hantée par l’introspection de héros du quotidien auxquels on peut pleinement s’identifier. Ce choix narratif reflète le vide existentiel dans lequel évolue un homme ordinaire, aux prises avec une décision fondamentale – devenir père dans un monde qui ne laisse plus de place à l’intime.

Pour « l’homme perdu », le temps est compté. Son sens de l’observation et de l’orientation est aussi crucial que ses choix et sa détermination. Le couloir de métro lui renvoie ce qu’il refuse de voir depuis le début. Peut-il seulement assumer sa future parentalité, alors que la société japonaise tend à réprimer ce rôle en enfermant ses citoyens dans un culte du travail et de la performance ? Avec Exit 8, Genki Kawamura critique justement cet individualisme ambiant et évoque les traumatismes d’une nation proche de l’effondrement sous le poids de ses propres normes. Il le fait de manière ludique, bien que le rythme en pâtisse par moments – conséquence d’une représentation volontairement morne d’une société sans âme. Le spectateur aura souvent un coup d’avance sur les anomalies ou sur le déroulé d’un scénario simplifié, mais ce choix narratif convient à une séance de minuit hantée par l’introspection de héros du quotidien auxquels on peut pleinement s’identifier.

Une belle surprise pour les cinéphiles insomniaques de Cannes, et bien au-delà.

Ce film est présenté en hors compétition (séance de minuit) au Festival de Cannes 2025.

Exit 8 : bande-annonce

Exit 8 : fiche technique

Titre original : 8-ban deguchi
Réalisation et scénario : Genki Kawamura
Interprètes : Kazunari Ninomiya, Yamato Kôchi, Kotone Hanase
Image : Keisuke Imamura
Décors : Ryo Sugimoto
Costumes : Daisuke Iga
Maquillage et coiffure : Katsuhiko Yûmi
Son : Masaya Kitada, Masato Yano
Montage : Sakura Seya
Musique : Shouhei Amimori, Yasutaka Nakata
Sociétés de production : AOI PRO. INC., STORY INC.
Société de distribution : ARP Sélection
Pays de production : Japon
Genre : Épouvante-horreur
Durée : 1h35
Date de sortie en France : 3 septembre 2025

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Rencontre avec Tudor Giurgiu pour « Libertate »

C’est une histoire oubliée, enfouie dans les marges de la Révolution roumaine de 1989 : celle de centaines de prisonniers enfermés dans une piscine vide à Sibiu. Un épisode méconnu, presque irréel, que le cinéaste a découvert par hasard, mais qui s’est immédiatement imposé à lui comme un concentré de tragédie, de tension et de complexité humaine. Avec Libertate, Tudor Giurgiu revient sur ce moment précis où la violence d’État, la confusion révolutionnaire et la manipulation médiatique se sont entremêlées au point de brouiller durablement la frontière entre victimes et bourreaux.

Au-delà du simple devoir de mémoire, ce film interroge la notion de liberté, sa conquête et surtout, ce que l’on en fait après. En donnant la parole à des survivants longtemps restés silencieux, en incarnant l’histoire à travers le regard d’un policier ordinaire, le réalisateur propose un contrechamp aux récits héroïques souvent enseignés. Libertate devient ainsi un miroir tendu à la Roumanie contemporaine, mais aussi un écho universel à d’autres tragédies en cours, rappelant que l’Histoire, même lorsqu’elle semble lointaine, continue de façonner notre présent.

Notre échange avec le réalisateur…

On entre dans une nouvelle société démocratique… mais avec qui ? Avec des gens qui ont caché leur passé, vécu dans le mensonge.

Comment avez-vous découvert l’histoire de prisonniers dans une piscine pendant la révolution roumaine de 1989 ?

Par hasard. Tout le monde connaît les grands événements de la Révolution à Bucarest ou à Timișoara, mais cette histoire de piscine est un épisode très singulier. Quand quelqu’un me l’a racontée, j’ai tout de suite perçu qu’elle contenait tous les ingrédients d’un scénario de film. C’est rare de trouver un récit aussi fort, situé en un seul lieu, où les « héros » côtoient des personnages ambigus, certains liés à la police du régime de Nicolae Ceaușescu. Dès que j’ai compris ce qui s’était passé, j’ai su que je devais en faire un film.

Et pourquoi avoir choisi de la raconter aujourd’hui ?

Je pense que le thème de la liberté est toujours d’actualité. Il ne s’agit pas seulement de notre destin en tant que pays issu du communisme. C’est un sujet important aujourd’hui, surtout si l’on tient compte des manipulations actuelles par les médias et les réseaux sociaux, comme TikTok.

Notamment parce que la désinformation est une pratique courante en ce moment.

Exactement. Et à l’époque communiste, tout passait par la télévision publique, qui a énormément manipulé la population pendant cette période précise de la révolution. Cela a conduit à la mort de nombreuses personnes.

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©Libra Films

C’est ce décalage que vous montrez dans Libertate, entre les discours de propagande et la réalité des événements.

Oui. En me documentant pendant la production, j’ai rencontré les véritables survivants de la piscine. Cela m’a énormément aidé à écrire le scénario, avec ma co-scénariste, Cecilia Ștefănescu. Nous avons compris que c’était un épisode profondément traumatique pour beaucoup d’entre eux. Certains vivent encore à Sibiu mais n’évoquent pas ces événements, ni avec leurs enfants ni avec les jeunes qui, en général, n’en savent rien.

Pendant la promotion du film en Roumanie, certains de ceux qui avaient été enfermés dans la piscine m’ont remercié de ne pas avoir tout montré. En réalité, il y a eu plus de blessés, et beaucoup plus de sang. J’ai senti que raviver ces souvenirs atroces était extrêmement douloureux pour eux.

J’ai aussi parlé à des gens très ordinaires, à qui j’ai demandé s’ils faisaient partie de la Securitate ou s’ils étaient simplement policiers. L’un m’a répondu : « Non. J’étais juste un adolescent qui se promenait avec sa copine, mais je n’avais pas ma carte d’identité. » L’armée l’a alors considéré comme suspect et l’a enfermé avec les autres dans la piscine.

Le moment le plus difficile pour moi a été la rencontre avec la famille qui se trouvait dans une voiture ce jour-là. Je ne savais pas que la femme était enceinte. Ils m’ont raconté qu’elle et son mari avaient été emmenés à l’hôpital, où on les a immédiatement accusés d’être des terroristes. Le mari a été envoyé à la piscine, tandis que la femme blessée a pu rester à l’hôpital. Pendant deux semaines, elle a été étiquetée comme terroriste. Nous avons parlé pendant près d’une heure, et j’ai dû poser des questions très délicates. Le père a fondu en larmes. J’ai dû arrêter, car c’était trop douloureux pour tout le monde.

Pourquoi avoir choisi de raconter l’histoire du point de vue du policier ?

J’imaginais que ce serait plus intéressant de faire de ce personnage un guide pour les spectateurs. Ce n’est pas un héros au sens classique, comme dans de nombreux films.

Je me suis aussi inspiré d’autres films sur la révolution roumaine, comme 12 h 08 à l’est de Bucarest de Corneliu Porumboiu ou Le Papier sera bleu de Radu Muntean. Plus récemment, il y a Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé de Bogdan Mureșanu, présenté à la Mostra de Venise l’an dernier. Ce sont tous de très bons films, qui adoptent le point de vue d’un soulèvement populaire, avec des scènes de liesse dans les rues. Mais j’ai voulu proposer un contrechamp à travers ce policier — un homme ordinaire, avec une vie de famille, qui n’est pas un bourreau.

Le film se termine aussi sur une note amère pour lui, en posant la question de sa réinsertion malgré la victoire de la révolution.

Oui, c’est une frustration et une angoisse : on entre dans une nouvelle société démocratique… mais avec qui ? Avec des gens qui ont caché leur passé, vécu dans le mensonge. On a tenté de faire le ménage, mais il y en avait trop.

Un des personnages du film dit que les citoyens qui ont mené la révolution ne sauraient pas quoi faire de la liberté obtenue. Est-ce une réplique importante à vos yeux ?

Oui, elle est très significative. J’avais 18 ans à l’époque. Tout le monde criait dans la rue : « On est libres ! » Mais ensuite ? Que fait-on maintenant ? Après la chute de Ceaușescu, les choses sont devenues très compliquées. L’économie était en crise.

Comment avez-vous trouvé les financements pour réaliser ce film d’époque ? Avez-vous rencontré d’autres difficultés pendant la production, qui a mobilisé près de 80 personnes et plus de 100 acteurs ?

Grâce à ma société de production, Libra Films, qui avait déjà collaboré sur des films hongrois, nous avons pu monter une coproduction avec la Hongrie. Ils nous ont beaucoup aidés. J’ai aussi travaillé avec André Rigaut, un ingénieur du son français, même s’il n’y avait pas de coproduction française. Il est très compétent et professionnel.

Le tournage a eu lieu dans le sud du pays. C’était aussi en pleine invasion de l’Ukraine par la Russie. L’organisation était compliquée, car la Roumanie accueillait alors des vagues de réfugiés.

La grande difficulté a été d’obtenir l’autorisation de filmer dans une zone militaire importante, avec des uniformes de l’époque. C’est le premier film à s’attaquer de manière aussi frontale à un sujet tabou, où l’armée roumaine est reconnue coupable d’avoir tué des innocents. Au début, je pensais que filmer dans des installations militaires serait impossible, mais finalement, ils nous ont apporté leur soutien.

Pensez-vous qu’il reste encore beaucoup de faits historiques à explorer pour mieux comprendre cet épisode dramatique ?

Oui, peut-être que d’autres réalisateurs en trouveront. J’ai lu l’histoire d’une femme dont le père a été tué pendant la révolution. Vingt ans plus tard, elle a découvert que l’homme responsable de sa mort était… son professeur à l’université. Je me suis demandé comment on peut vivre avec ça.

C’est toute la tragédie que vous illustrez avec cette piscine, un miroir de la Roumanie actuelle, où il faut apprendre à vivre avec ses anciens ennemis…

Exactement.

Pour revenir sur un cadre plus large, que pensez-vous du cinéma roumain, de plus en plus visible et soutenu dans le monde ?

C’est une surprise de voir des films roumains en salles aujourd’hui. Il y a 10 ou 15 ans, il y a eu une explosion au festival de Cannes, avec Cristian Mungiu (4 mois, 3 semaines, 2 jours, Au-delà des collines, Baccalauréat), Corneliu Porumboiu (Le Trésor, Les Siffleurs) ou Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu). Aujourd’hui, le cinéma roumain est plus varié. On voit davantage de réalisatrices. Ce n’est plus le même minimalisme, mais il y a un humour très particulier. On traite de situations grotesques à travers la comédie.

C’était justement le cas avec vos premiers films, Love Sick et Des escargots et des hommes. Envisagez-vous de revenir à cette légèreté dans vos futurs projets ?

Oui, j’aime faire des comédies. Chaque semaine, je découvre une histoire étonnante qui pourrait devenir un film. Mais on n’a pas toujours le temps, ni les moyens financiers pour la réaliser.

Pour conclure, qu’aimeriez-vous que les spectateurs de Libertate retiennent du film ?

Pour le public roumain, c’est un film plus intime. Il peut aussi toucher les jeunes, qui n’ont connu que des récits triomphalistes à l’école. Cela peut devenir un bon outil pédagogique.

Et pour les spectateurs étrangers, c’est une analyse utile d’une révolution. Tout n’est pas noir ou blanc. C’est une histoire complexe, qui fait écho à l’actualité. Par exemple, l’Ukraine et la Palestine vivent aujourd’hui leurs propres tragédies. L’Histoire continue de s’écrire.

Propos recueillis par Jérémy Chommanivong, le 6 mai 2025 à Paris.

Libertate – Bande-annonce

Libertate : un bain de terreur

Tudor Giurgiu revient sur un épisode trouble et méconnu de la révolution roumaine avec Libertate, mêlant reconstitution historique et tension dramatique. Si le film séduit par son réalisme brut et son ambition mémorielle, il souffre parfois d’une narration éclatée qui affaiblit l’intensité dramatique. Reste une œuvre courageuse, qui interroge avec acuité les zones grises de l’histoire et le prix d’une liberté arrachée dans la confusion.

Synopsis : Décembre 1989. La révolution roumaine a débuté et la ville de Sibiu devient le théâtre de terribles affrontements. Les policiers et miliciens fidèles à Ceausescu sont arrêtés et réunis dans le bassin vide d’une piscine. Mais comment savoir qui est qui dans un tel chaos ?

Un mois après la chute du mur de Berlin, plusieurs pays de l’Est ont renversé les régimes communistes mis en place. La Roumanie fait partie de ceux qui ont opéré cette métamorphose dans le sang et la confusion. Que ce soit à travers un thriller juridique (Why me?), une comédie sociale (Des escargots et des hommes) ou un documentaire sur le joueur de tennis Ilie Năstase (Nasty – More than just tennis), la vocation de Tudor Giurgiu et de son cinéma est de tendre un miroir vers le patrimoine et l’héritage roumains. Il rouvre ainsi les plaies d’un épisode traumatique qui s’est déroulé à Sibiu, lors de la révolution de 1989. Un épisode que de nombreux citoyens, abusés par l’autorité martiale mise en place à la destitution puis à l’exécution du chef d’État, souhaitent pourtant oublier. Libertate sert ainsi de socle mémoriel et d’outil pédagogique précieux, afin de conjurer la terreur qui a accompagné les morts et qui hante encore les vivants.

Se révolter par choix

Les esprits s’échauffent dans un commissariat où s’entremêlent policiers et membres de la Securitate, la police politique secrète fidèle au dictateur Nicolae Ceaușescu. De nombreux civils affluent aux abords du bâtiment avec l’armée nationale comme arbitre de dernier recours. Il ne faut pas très longtemps pour que les premiers tirs résonnent d’un côté comme de l’autre. Le chaos et la confusion sont à l’image de la caméra à l’épaule qu’emploie Giurgiu, tremblante et révélatrice d’un jeu de massacre où l’on ne distingue plus qui est qui. Le camp choisi aura des conséquences déterminantes dans la suite des faits réels relatés par le cinéaste, car les uniformes et les convictions politiques laissés derrière soi peuvent se retourner contre les tempéraments individualistes. Et lorsque la fumée commence à se dissiper, les cendres à retomber et le sang à sécher, le récit nous emmène au fin fond d’une piscine asséchée, remplie de rescapés de tous les bords.

« C’est le peuple qui est souverain. C’est donc lui qui paiera. » C’est un constat que l’on peut entendre de vive voix lors d’une réunion au début du film. Il annonce à la fois l’emprise martiale qui s’ensuit et justifie, avec cynisme, les dommages collatéraux d’une telle manœuvre pour identifier les contre-révolutionnaires séquestrés comme du bétail. Le rigoureux travail de reconstitution assure une bonne immersion auprès des 500 hommes captifs, qui n’ont que d’épais tapis de sol en guise de couverture pour supporter les températures hivernales. Blessés, malades et paranoïaques à cause d’une guerre de désinformation et de manipulation, passant essentiellement par la télévision, les prisonniers sont à cran, si bien qu’ils croient l’eau courante empoisonnée. L’abus de pouvoir se fait sentir, mais la narration rompt avec la linéarité pour explorer, de façon chorale en faisant des allers-retours avec l’extérieur de la piscine, l’impact de la détention illégale par l’armée.

Liberté, une malédiction

Le récit s’éparpille donc dans une seconde partie, marquée par des longueurs et des discussions mécaniques qui déroutent le spectateur venu chercher de la tension psychologique. Ce sera la douche froide pour cette attente, en opposition à l’adrénaline livrée dans la première demi-heure. Le choix narratif défait alors toute cette atmosphère pesante, en répartissant le temps de parole aux différentes « victimes ». Et bien que l’intrigue semble donner plus de corps au personnage de Viorel Stanese (Alex Calangiu), un officier de la police prisonnier, le film ne parvient pas totalement à rendre convaincante son étude humaine et psychologique. L’enchaînement des scènes et la multiplication de personnages, certainement le fruit de précieux témoignages que le réalisateur ne souhaitait pas filtrer, créent souvent plus de distance émotionnelle avec ces derniers, arbitrairement soupçonnés de terrorisme. Reste que cette tragédie a bel et bien eu lieu et la vérité historique rattrape en partie ces défauts.

La corruption et les trahisons vont de pair dans cette cruelle reconstitution, où l’on questionne la légitime défense du peuple ou de l’individu jusqu’au dernier plan. Il y a également une idée forte qui se dégage de Libertate et qui en résume les dilemmes moraux rencontrés. Comment les citoyens avides de liberté peuvent-ils en profiter ? Savent-ils seulement quoi en faire une fois acquise ? Les réponses sont aussi évasives que les souvenirs de ceux qui sont ressortis vivants de cette piscine. Qu’ils étaient vieux, jeunes, mariés ou pères de famille, ce qui compte réellement, c’est la prudence vers laquelle le film attire notre attention, avec l’espoir que la Roumanie n’ait plus jamais à retourner au fond de ce bassin rempli de violence et de tristesse. Pour autant, et à l’image du microcosme social illustré par la piscine, le pays continue de cultiver ses doutes et les relents d’une cohabitation entre citoyens et ex-fonctionnaires de l’État de Ceaușescu. Si le cauchemar n’est pas fini, ce film apaise néanmoins la conscience de celles et ceux qui cherchent encore des réponses sur le sens de la liberté.

Retrouvez également notre interview du réalisateur Tudor Giurgiu.

Libertate – Bande-annonce

Libertate – Fiche technique

Réalisation : Tudor Giurgiu
Scénario : Cecilia Stefanescu, Tudor Giurgiu
Interprètes : Alex Calangiu, Catalin Herlo, Ionut Caras, Iulian Postelnicu, Alexandru Papadopol, Leonid Doni, Andi Vasluianu, Toma Cuzin, Mirela Oprisor
Photographie : Alex Sterian
Montage : Reka Lemhenyi
Décors : Vali Ighigheanu
Costumes : Viorica Petrovici
Son : Andre Rigaut, Tamas Szekely
Producteurs : Oana Bujgoi Giurgi, Tudor Giurgiu
Co-producteur : Jozsef Berger
Sociétés de production : Libra Film, Mythberg Films
Pays de production : Roumanie, Hongrie
Distribution France : Destiny Films
Durée : 1h49
Genre : Drame
Date de sortie : 21 mai 2025

Libertate : un bain de terreur
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3.5

Cannes 2025 : La Petite Dernière, la jeune fille à la casquette

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Troisième long-métrage de Hafsia Herzi, La Petite Dernière adapte le roman éponyme de Fatima Daas. Il raconte la jeunesse d’une lycéenne maghrébine, musulmane pratiquante, qui explore son homosexualité. Un récit sensible, filmé à fleur de peau, qui traite de la peur constante du jugement des autres et compose une belle ode à la liberté et à l’égalité.

Hafsia Herzi a commencé sa carrière comme actrice dans La Graine et le Mulet. Ses deux premiers films, Tu mérites un amour et Bonne Mère, ont été respectivement sélectionnés à la Semaine de la Critique et à Un Certain Regard. S’il s’agit de la première adaptation de la réalisatrice, le sujet résonne particulièrement dans son œuvre. Bonne Mère traitait déjà de la maternité, un thème que l’on retrouve dans La Petite Dernière à travers le regard de la mère de l’héroïne. Tout comme le cadre des cités, un milieu que Hafsia Herzi connaît parfaitement.

S’épanouir entre tradition et modernité

Fatima, une jeune fille musulmane, vit en banlieue avec ses parents et ses deux sœurs aînées. Toujours en jogging, casquette vissée sur la tête, elle prie tous les matins, étudie pour son baccalauréat, joue au football et entretient une relation distante avec un garçon de sa confession. Discrète, elle parle peu, car elle cache un lourd secret : Fatima est attirée par les femmes. Le temps d’une année, du printemps à l’hiver, La Petite Dernière relate une tranche de vie, de la préparation du baccalauréat à la première année en faculté de philosophie.

Lorsqu’un camarade de sa classe la traite de lesbienne, Fatima explose. Non pas car elle n’a pas conscience de cette réalité, mais parce qu’elle n’est pas prête à l’assumer. Parce que Fatima doit concilier deux parts d’elle-même qui restent incompatibles : son respect pour sa famille et sa religion, composés de rituels et de lois, et son désir de vivre librement sa sexualité. Son tiraillement entre ces modes d’existence l’amène à se détester. Plus que tout, Fatima craint de perdre la considération de ses proches si son secret était révélé. Elle préfère donc se taire, voire mentir en s’inventant d’autres noms, d’autres frères, d’autres nationalités sur les sites de rencontre. Nadia Melliti, qui n’avait aucune expérience de comédienne, l’incarne à la fois avec force et sensibilité. C’est justement toute la fougue de cette jeune femme, courageuse, déterminée, mais aussi fragile dans sa découverte de l’amour qui la rend particulièrement attachante.

La Petite Dernière a le mérite de traiter l’homosexualité du point de vue féminin, une perspective plutôt novatrice si on la replace dans le contexte de la religion musulmane. D’ailleurs, comme le relève l’imam, aucun texte n’évoque explicitement cette prohibition des relations entre femmes, même si l’interdit se déduit. Celui-ci se retrouve dans la famille de Fatima, qui évoque souvent son futur époux, ou encore dans sa résidence ou sa classe de cours. La faculté, cependant, fait bien plus de place à la tolérance. Au sein du cocon familial, tantôt réconfortant, tantôt étouffant, la mère de Fatima, qui connaît vraisemblablement la vérité sur sa petite dernière, adopte une position de soutien. Fière et aimante, elle ne cherche pas du tout à s’immiscer dans l’intimité de sa fille.

Avec beaucoup de délicatesse, Hafsia Herzi se focalise sur les visages, les regards, l’écoute de son personnage qui demeure toujours en retrait des échanges, comme si Fatima composait « une éponge du monde ». La sexualité, l’amitié, l’amour, la douleur, l’affirmation de soi, la jeune femme est prête à tout apprendre à travers les autres. Dans l’esprit du livre, la réalisatrice française conserve un ton très pudique. Sous l’influence d’Abdellatif Kechiche, de Ken Loach et d’Andrea Arnold, elle privilégie les gros plans pour représenter le quotidien et « filmer des portraits, sentir les respirations, les peaux ». Après son César de la meilleure actrice pour Borgo, Hafsia Herzi repartira-t-elle avec un prix cannois ? Réponse le samedi 24 mai.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2025.

La Petite Dernière : fiche technique

Ecrit et réalisé par Hafsia HERZI
Directrice de casting : Audrey GINI
Interprètes : Nadia Melliti, Ji-Min Park, Louis Memmi
Directrice de production : Rym HACHIMI
Chef opérateur : Jérémie ATTARD
Chef opérateur son : Guilhem DOMERCQ
Première assistante réalisatrice : Camille SERVIGNAT
Cheffe costumière : Caroline SPIETH
Cheffe décoratrice : Diéné BERETE
Cheffe monteuse : Géraldine MANGENOT
Monteur son : Rémi DUREL
Mixeuse : Julie TRIBOUT
Co-mixeur : Jean-Paul HURIER
Sociétés de production : JUNE FILMS, KATUH STUDIO GMBH
Société de distribution : AD VITAM
Pays de production : France, Allemagne
Durée : 1h46
Date de sortie en France : 1er octobre 2025

Cannes 2025 : Dangerous Animals, peur sur la Croisette

À la fois provocateur et séduisant, Dangerous Animals réunit tous les ingrédients du cinéma bis, dans une formule qui risque bien de captiver les amateurs de sensations fortes lors de la Quinzaine des cinéastes. Signé par l’australien Sean Byrne, déjà remarqué pour The Loved Ones (2009), ce nouveau long-métrage mêle thriller horrifique et réflexions sur les rapports de pouvoir, avec un regard acéré sur les stéréotypes genrés.

Le film met en scène Tucker, un tueur en série fasciné par les requins, qui kidnappe une surfeuse survivaliste, Zéphyr, pour nourrir ses obsessions morbides. Le programme est simple, mais la mise en scène, elle, s’avère redoutablement efficace. Depuis Les Dents de la mer, le requin est devenu une figure incontournable du cinéma de genre, avec des incursions plus ou moins réussies dans la série B et Z – de Instinct de survie à Sous la Seine. Mais Byrne choisit ici de renverser les codes : le véritable prédateur n’est pas l’animal marin, mais bien l’homme, incarnation d’une masculinité toxique et solitaire.

Les dents de la Croisette

Dangerous Animals s’inscrit pleinement dans la tradition du slasher, avec une final girl qui échappe partiellement aux clichés. Zéphyr, incarnée par Hassie Harrison, est une blonde intrépide, aventurière libre et insaisissable, tandis que sa comparse brune joue le rôle de faire-valoir plus classique. L’intrigue, volontairement prévisible, permet de se concentrer sur le spectacle : poursuites tendues, scènes de torture et flashbacks distillés sur d’étranges cassettes VHS que conserve Tucker, incarné avec outrance par Jai Courtney. L’opposition entre les deux personnages principaux structure le récit. L’un est un prédateur en quête de contrôle, l’autre une femme libre qui refuse la captivité. Le film suggère que les « animaux dangereux » du titre ne sont pas ceux que l’on croit.

Zéphyr, sans port d’attache, erre sur les côtes de l’est australien à la recherche de la vague parfaite. Son escale à Surfers Paradise l’amène à une bifurcation existentielle : céder à l’appel du large ou poser ses valises aux côtés d’un prince charmant un peu trop lisse (Josh Heuston). L’affrontement avec Tucker devient alors métaphore d’un combat plus intime : celui d’une femme face à sa propre solitude et à la tentation de la fuite.

Cette thématique, déjà présente dans The Loved Ones, trouve ici un écho plus adulte. Là où Byrne filmait la cruauté adolescente et la transition vers l’âge adulte, il interroge désormais la quête d’identité et de liberté chez une femme qui refuse de se laisser définir par un homme ou la peur.

Lors de la présentation du film, Julien Rejl, délégué général de la Quinzaine, a rappelé que Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper fut sélectionné en 1973. Le retour en grâce d’un cinéma de genre assumé mérite donc notre attention. Byrne livre un film rythmé, avec des scènes d’action bien menées et des punchlines qui instaurent un décalage comique bienvenu. Cependant, à force de vouloir interagir avec son public, Dangerous Animals tombe parfois dans une forme de complaisance. Les dialogues semblent chercher l’approbation du spectateur, et certains choix de mise en scène, trop explicites, affaiblissent la charge subversive du film. L’horreur n’est plus suggérée mais assénée à l’aide d’une musique stridente, ce qui nuit à la tension dramatique.

Sans révolutionner le genre, Dangerous Animals propose une relecture intéressante des codes du slasher et de la « sharksploitation », en désignant l’homme comme principal danger. Porté par une héroïne forte et une mise en scène mordante, le film de Sean Byrne s’impose comme un divertissement suffisamment intelligent et ludique pour qu’on y trouve son compte. Une œuvre à la fois rugueuse et ensanglantée qui a toute sa place sur la Croisette.

Ce film est présenté à la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2025.

Dangerous Animals : bande-annonce

Dangerous Animals : fiche technique

Réalisation : Sean Byrne
Scénario : Nick Lepard
Interprètes : Hassie Harrison (Zephyr), Jai Courtney (Tucker), Josh Heuston (Moses), Ella Newton (Heather)
Son : David White
Musique : Michael Yezerski
Photographie : Shelley Farthing-Dawe
Montage : Kasra Rassoulzadegan
Décors : Pete Baxter
Sociétés de production : Brouhaha Entertainment, LD Entertainment, Oddfellows Entertainment, Range Media Partners
Pays de production : Australie
Distribution France : The Jokers Films
Genre : Horreur, Thriller, Survival
Durée : 1h38
Date de sortie : 23 juillet 2025

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L’orfèvre, de boucle en boucle

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Avec cet album, le dessinateur-scénariste Aurélien Lozes propose une BD séduisante qui lui a valu dix années de travail. Ses aspects originaux ne peuvent que retenir l’attention, malgré certains défauts.

Pour commencer, quelques mots sur l’aspect général de l’album s’imposent, puisqu’on se demande dans quel sens l’aborder. En effet, la tranche elle-même comportant le titre et le nom de l’auteur dans les deux sens (de haut en bas et inversement), il faut ouvrir l’album pour en savoir plus, puisque sur la première comme sur la quatrième de couvertures figurent des dessins qui peuvent l’un comme l’autre marquer l’entête. Nous voilà bien avancés en ouvrant l’album, puisque de chaque côté l’auteur indique qu’il faut le lire en effectuant une rotation une fois arrivé à la dernière page, car il ne faut lire que la partie supérieure, la partie inférieure correspondant à la seconde moitié de la lecture, une fois l’album retourné. J’ai donc considéré qu’il n’y avait probablement pas vraiment de début ni de fin et que l’album pouvait se lire indifféremment en commençant par un côté ou l’autre. Or, arrivé à la dernière page du côté que j’avais choisi un peu au hasard, j’étais franchement perplexe. Et c’est en attaquant l’autre partie que j’ai compris pourquoi. Quelles que soient les intentions de l’auteur, il y a bien un côté à privilégier pour aborder la lecture de l’album. Il ne faut pas commencer du côté de la couverture avec le dessin en forme de spirale, mais bien du côté avec l’illustration présentant des têtes animales plus ou moins imbriquées. Bien entendu, on peut faire comme j’ai fait et achever l’album en ayant compris l’essentiel. Mais en faisant ainsi, certains détails échappent forcément tout au long de la « première partie ». Par exemple, il est question plusieurs fois du sigle M.O.I. alors que sa signification n’apparaît que dans l’autre partie.

La trame narrative

Le début logique commence donc avec l’assassinat d’une jeune femme retrouvée avec le visage tellement massacré à coups de pierres qu’elle reste non identifiable. C’est l’inspecteur Hippolyte Cisife (un nom qui ne doit évidemment rien au hasard) qui est appelé sur les lieux pour commencer l’enquête. Derrière une grille, il trouve une carte d’identité au nom de Justine d’Abraxas (comme le titre d’un album de Santana). Naturellement, son enquête commence en allant trouver le mari de celle-ci qui le reçoit en disant qu’il est déjà au courant de l’assassinat de sa femme. Ce n’est qu’un détail, mais le scénario fait ici un raccourci agaçant, car aucun élément n’a pu entretemps confirmer l’identité de la victime. Le souci, c’est que des détails dans ce style, on en observe d’autres tout au long de l’enquête.

De bonnes surprises

Les personnages sont dessinés comme des humains à têtes d’animaux, à la manière de ce que font les auteurs de la série Blacksad, référence assumée, tout en sachant que des BD animalières, il en existe bien d’autres. On observe cependant que la victime est une jeune femme à tête de licorne. Petit agacement en se disant que l’auteur joue la carte de la mode qui incite le jeune public à voir des licornes partout. Ceci étant dit, on réalise finalement, non sans une certaine satisfaction, que le choix d’une BD animalière et donc d’un personnage à tête de licorne s’intègre naturellement au scénario d’Aurélien Lozes. Un bon point pour lui. Autre bon point, le choix du noir et blanc est une belle réussite qui doit beaucoup à l’élégance du trait du dessinateur. Celui-ci va jusqu’à faire en sorte que sur certaines pages, le dessin de la partie du haut (qui va donc avec le sens de la lecture) se complète harmonieusement avec celui du bas de la planche correspondante (qui va donc dans le sens opposé à celui de la lecture). Pour le dessin, que dire sinon qu’il s’agit d’un travail… d’orfèvre. Ainsi, Aurélien Lozes nous donne à observer quelques planches de toute beauté : le plaisir des yeux est donc à la hauteur des premières impressions.

Perplexité

Autre point gênant à la lecture de cet album, le début situe l’action lors de manifestations dans le Paris d’aujourd’hui, identifiable à une vue où on reconnait parfaitement la Grande Arche de la Défense. Or, plus tard, des scènes nous immergent en mai 68 ainsi que pendant la Commune de Paris. C’est intéressant, car cela relie des émeutes qui ont agité Paris. Cela pourrait s’avérer génial, mais… aucun indice ne nous permet de comprendre pourquoi on passerait d’une époque à une autre (à moins que certaines situations soient à considérer comme des sortes de faux-semblants). Encore un détail, puisque nous sommes dans un Paris très agité, un personnage rentre à la maison sans difficulté après avoir annoncé devoir traverser Paris, alors qu’un autre se demande dans le même temps comment il va pouvoir passer d’un côté à l’autre de la Seine. L’album comporte donc un certain nombre de raccourcis qui nuisent à la crédibilité d’ensemble, comme si le dessinateur se focalisait sur sa volonté de produire cet album à double sens de lecture en passant outre sur certains points pour lesquels il n’a pas trouvé de solution satisfaisante. L’idéal aurait peut-être été qu’il travaille avec un scénariste. D’ailleurs et même si cela relève du détail, on note aussi quelques petites erreurs de lettrage comme si l’auteur avait refusé toute relecture avant impression.

Après une première lecture

Pour atténuer ces petits agacements, il faut quand même noter que d’une partie à l’autre, l’enquête n’est pas menée par le même personnage. Cela justifierait presque une lecture en boucle, s’il n’y avait pas une résolution de l’enquête. Ceci dit, multiplier les lectures permettrait probablement de mieux apprécier les nombreuses références. Et comme il y a pas mal d’action, on se concentre peut-être trop là dessus en première lecture.

L’orfèvre, Aurélien Lozes
‎Komics initiative : sorti le 23 août 2024

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3.5

« The New World » : Ales Kot et Tradd Moore à l’assaut d’une Amérique télévisée

Il y a des récits qui surgissent du futur, et d’autres qui le devancent. The New World relève des deux. HiComics offre aujourd’hui à cette œuvre visionnaire et dystopique une nouvelle édition française. Le monde qu’inventent Ales Kot, Tradd Moore et Heather Moore, entre reality-show sécuritaire, surveillance cognitive et amours impossibles, s’infiltre au cœur de notre présent le plus alarmant.

L’histoire débute dans un avenir ravagé, post-apocalyptique sans en porter tous les oripeaux : le 15 avril 2037, cinq métropoles américaines disparaissent dans des explosions nucléaires. La guerre civile suit. De ses cendres émerge la Nouvelle-Californie, enclave sécuritaire, technologiquement avancée et hermétiquement refermée sur ses citoyens – non pas pour les protéger, mais bien pour les contenir.

Dans ce théâtre de ruines numérique, Stella Maris est une policière superstar. Plus qu’un agent de l’ordre, elle est une héroïne de téléréalité : ses interventions sont retransmises en direct, et le public vote pour trancher le sort des suspects. Fascisme ludique, gamification de la violence, tyrannie du like. Stella, petite-fille du président Hérode – une figure autoritaire et vénéneuse –, joue le jeu sans jamais vraiment y croire. Elle refuse les exécutions, campe une rebelle au sein du système. En face, Kirby Shakaku Miyazaki, hacker idéaliste, vegan, straight edge et profondément anarchiste, vit avec un père vétéran, porté sur la boisson, mais non dénué d’un amour parfois maladroit.

Leur rencontre ? Une collision. Un coup de foudre dans une soirée décadente, un désir fulgurant dans un monde saturé d’images et de contrôle. Stella et Kirby s’attirent, s’opposent, s’échappent – et l’histoire, dès lors, se lance dans une cavale romantico-politique aux accents de Bonnie & Clyde et de V pour Vendetta. Mais ici, Big Brother s’appelle “Les Gardiens”, l’émission qui transforme chaque arrestation en spectacle, chaque exécution en prime time.

Satire politique et fable colorée

The New World est un pamphlet, certes. Mais un pamphlet halluciné. Ales Kot déploie une critique acérée des dérives sécuritaires, du vedettariat policier, de la marchandisation des émotions. La violence y est mise en scène comme divertissement, la surveillance comme norme. C’est The Truman Show repeint en noir – sauf qu’ici, Truman sait qu’il est observé… et choisit de danser sous l’œil des caméras.

Mais au-delà du discours, Ales Kot insuffle de l’humain. Stella n’est pas qu’un pion en révolte, c’est une jeune femme en tension entre loyauté familiale et soif de liberté, entre déterminisme social et désir intime. Elle vit avec un robot geignard (Val) et un chat nommé Godzilla – preuve que même dans la dystopie, l’humour résiste. Kirby, lui, refuse le cynisme : il rêve encore. Il veut créer une télévision libre grâce à la blockchain, croire à une révolution possible, en éveillant les consciences.

Graphisme sous LSD : Tradd Moore en électron libre

Mais ce qui fait de The New World une œuvre véritablement singulière, c’est son esthétique. Tradd Moore y déploie un style en totale rupture avec le canon réaliste du comic dystopique. Lignes souples, perspectives éclatées, personnages aux membres contorsionnés : tout ici déborde, vibre, se tord. Les planches semblent prises dans un vortex psychédélique, comme si le récit lui-même avait avalé un acide en pleine course-poursuite.

La colorisation amplifie cette sensation d’irréalité : les teintes saturées, les aplats violents, les contrastes extrêmes confèrent à l’ensemble une dimension hallucinatoire. C’est le chaos du monde rendu visible à l’œil nu, une esthétique du trop-plein (parfois), à l’image d’un monde où même les sentiments doivent être diffusés en direct.

Stella, Truman, et l’ère des simulacres

Le cœur du récit pourrait se loger dans un détail glaçant : Stella est équipée d’un implant cérébral, sorte de caméra embarquée. Elle est l’agent, la vedette, mais aussi le produit. Depuis toujours, elle est filmée, analysée, exploitée. Sa vie n’est pas à elle, son corps appartient au réseau. Elle est Truman, on l’a dit, et au double titre : actrice du spectacle, et victime de son architecture. La révolte qu’elle incarne est donc intime autant que politique : elle ne veut pas simplement changer le monde, elle veut cesser d’être un programme. Raison pour laquelle elle va s’émanciper de sa famille et du régime, les deux s’amalgamant volontiers.

À l’heure où la surveillance algorithmique s’invite dans nos poches, où les polices s’arment de caméras embarquées et du pic de popularité de TikTok, The New World trouve un écho saisissant.

C’est un récit sur la liberté, mais surtout sur la capacité d’aimer sans s’annexer, de désirer sans dominer, de trahir un ordre sans perdre sa tendresse. Stella, même en fuite, annonce à Kirby qu’elle est polyamoureuse : une manière de dire que l’amour, dans ce monde-là, n’est pas possession, mais proposition. Et ce, même si les planches suivantes laissent cette question en suspens.

HiComics signe ici une republication bienvenue. Une lecture coup de poing, à ne pas rater.

The New World, Ales Kot et Tradd Moore
HiComics, avril 2025, 176 pages

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4

« Le Monde de Charline (tome 2) » : l’enfance en résistance

Aujourd’hui, on a parfois l’impression que l’enfance se voit sommée de grandir plus vite que jamais. Charline poursuit quant à elle sa résistance, rieuse et rusée, dans un deuxième tome aussi malicieux que tendrement lucide. Raoul Paoli déploie une nouvelle série de saynètes où le quotidien des enfants se mêle à l’extraordinaire d’une imagination en perpétuelle ébullition.

Charline n’est pas dotée de super-pouvoirs. Elle ne vole pas, ne parle pas aux animaux (quoique le chat de la maison, à force d’attitude hautaine, laisse planer un doute) et ne fréquente aucun ami imaginaire. Pourtant, elle se dresse sans relâche contre le vaste complot des adultes : celui qui entrave ou transforme les petites joies de l’enfance en corvées protocolaires. C’est là la force du personnage : une imagination fertile qui agit comme un outil de transformation de son petit monde.

Ce second opus s’ancre dans une lecture contemporaine de l’enfance, marquée par une dépendance quasi pathologique aux écrans. Charline, petite junkie numérique, ne recule devant rien : elle détourne, triche, sabote pour s’assurer sa dose quotidienne de pixels. Quand ses parents évoquent leur jeunesse sans smartphone, elle les projette mentalement dans une sorte de préhistoire absurde. Et pour cause : l’écran est devenu l’alpha et l’oméga d’un monde d’enfant, non pas rêvé mais réclamé, sans nuance ni culpabilité.

Et pourtant, le rire n’est jamais loin. Raoul Paoli évite l’écueil moralisateur grâce à une écriture pleine d’ironie douce et de retournements malicieux. Le comique de situation l’emporte sur toute velléité pédagogique. Les gags autour des jumelles pour espionner les téléviseurs des voisins, sur les tentatives de mettre la main sur un smartphone pourtant interdit ou encore celui du père mis à mal par un cours de théâtre un peu trop efficace, sont autant de moments d’humour décalé.

Ce n’est pas tout. Le journal intime devient un grimoire interdit, la grippe une arme biologique circulant délibérément entre enfants, et la relation avec le chat, une lutte de classe féline où les humains sont, sans ambiguïté, les domestiques.

Ce deuxième volume conserve l’équilibre subtil entre regard enfantin et clins d’œil parentaux. Les lecteurs adultes trouvent aussi de quoi sourire, parfois jaune, face à leurs propres travers. Le gag du père qui veut lire le journal intime de sa fille renvoie à ces curiosités déplacées que la parentalité croit parfois légitimer. Et les disputes autour des écrans, souvent sources de conflits intergénérationnels, trouvent ici un écho comique mais acide. Après tout, de quoi menace-t-on ces petites têtes blondes quand elles sont déjà privées de vie numérique et télévisuelle ?

Avec Le Monde de Charline, Raoul Paoli poursuit une chronique de l’enfance pleine de vitalité, d’humour et de clairvoyance. Dans ce tome 2, plus qu’un simple recueil de gags, c’est une petite galerie de la condition enfantine moderne qui se dessine – rieuse mais jamais dupe, légère mais pas futile. Charline est une résistante miniature, une subversive en jupe, armée de son imagination comme d’une fronde. Un album à offrir aux enfants… et à relire une fois qu’ils sont couchés.

Le Monde de Charline (T.02), Raoul Paoli
Bamboo, avril 2025, 48 pages

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3.5

Cannes 2025 : Eddington, le cauchemar américain

Avec Eddington, Ari Aster poursuit sa mue. Après avoir tordu les codes de l’horreur psychologique (Hérédité), du folk horror (Midsommar) et du drame kafkaïen (Beau Is Afraid), le cinéaste américain abandonne les motifs fantastiques pour affronter de front l’angoisse contemporaine. Ici, pas de cultes païens ni de spectres vengeurs : l’horreur est partout, infiltrée dans les masques chirurgicaux, les chaînes d’info en continu et les cellules familiales en implosion. Eddington est un film sur la peur. Celle de l’autre. De la vérité. De la réalité.

Le film s’ouvre sur une ville fictive du Nouveau-Mexique, Eddington, en pleine pandémie. Les rues sont vides, les regards soupçonneux, les écrans omniprésents. Le coronavirus plane comme une malédiction abstraite, mais Aster ne fait jamais du virus son sujet. Il s’en sert comme déclencheur : le révélateur d’une société au bord de la rupture, où l’individu préfère la paranoïa au doute, la violence au dialogue. Le shérif Joe Cross (Joaquin Phoenix), figure désabusée et maladroite d’une autorité dépassée, tente de maintenir un semblant d’ordre. Face à lui, Ted Garcia (Pedro Pascal), maire populiste à la posture martiale, manipule les peurs pour mieux affermir son emprise. Leur rivalité, grotesque et sinistre, fait basculer le film vers la comédie noire, un terrain inattendu mais parfaitement maîtrisé par Aster.

Reflet d’un pays fracturé

Le film ne raconte pas une histoire à proprement parler. Il expose un effondrement. Celui d’une démocratie locale minée par les fake news, la défiance et la violence structurelle. Les dialogues sont tranchants, les situations absurdes, et le climat constamment sous tension. Aster filme une société malade comme il filmait autrefois une famille endeuillée : avec froideur, précision et une forme de cruauté clinique.

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Le choix de l’affiche n’est pas anodin : un diorama représentant des bisons lancés vers leur chute, qui est l’œuvre de David Wojnarowicz, Untitled (Buffalos). Cette image devient l’emblème du film. Le passé, ici, n’est pas un décor : c’est une faille. Aster fait de cette scène une allégorie de l’Amérique contemporaine, lancée à pleine vitesse vers sa propre désintégration. Comme chez Wojnarowicz, la beauté plastique masque une rage sourde. C’est tout l’art d’Aster : faire surgir la violence sous l’esthétisme, sans jamais céder au spectaculaire.

Eddington ne se contente pas de contextualiser l’époque post-2020. Il en révèle la matrice : une société obsédée par ses armes, ses écrans et ses fantômes idéologiques. Le film convoque en creux les émeutes de 2020, la mort de George Floyd, les débats sur le second amendement, les fake news et l’érosion du lien social. Rien de démonstratif pour autant : Aster laisse ces éléments infuser dans un récit éclaté, parfois flottant, mais toujours tendu.

Dans ce paysage en ruines, Joe Cross est une figure tragique. Mal à l’aise avec la technologie, englué dans ses propres contradictions, il tente d’apaiser un monde qui ne veut plus de lui. Il parle peu, rate souvent, mais incarne une forme d’humanité maladroite. Joaquin Phoenix, comme souvent, excelle dans ce rôle d’homme brisé. Le personnage pourrait prêter à rire, ce qui est souvent le cas, mais une tristesse profonde finit toujours par remonter à la surface. Ses relations avec sa femme (Emma Stone, glaçante) et ses adjoints achèvent de dresser le portrait d’un homme seul, dépassé par une époque qui ne veut plus de médiation, seulement du clash. Joe ne combat pas des monstres : il combat l’indifférence, le cynisme, et l’aveuglement collectif. Et il perd.

Un film malade avec son époque

Eddington est un film inconfortable. Il ne délivre aucun message clair, ne propose aucune issue, et brouille constamment les pistes. Certains pourront y voir un défaut ; d’autres y reconnaîtront la marque des grandes œuvres politiques. Car Aster, plus que jamais, interroge notre capacité à croire. À croire en l’autre, en l’État, en la vérité. Le film ne cherche pas à dénoncer : il dissèque. Il observe les symptômes d’un effondrement sans faire de diagnostic. La mise en scène, sobre mais précise, refuse l’esbroufe. L’horreur vient ici du hors-champ, du quotidien, de l’implicite. À la fois satire politique, comédie noire et drame social, le film parvient à capter l’air du temps sans jamais sombrer dans l’opportunisme.

Ari Aster signe ici son film le plus risqué, et peut-être le plus abouti. Eddington est moins immédiat, moins frontal que ses précédents, mais il travaille en profondeur. Il dérange, questionne et dérègle, à l’image de l’époque qu’il reflète. Un film nécessaire ? Peut-être. Un film lucide ? Assurément. Un cauchemar politique d’une précision clinique, qui nous tend un miroir sans fard : celui d’une société où la peur est devenue le langage commun.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2025.

Eddington : bande-annonce

Eddington : fiche technique

Réalisation et scénario : Ari Aster
Interprètes : Joaquin Phoenix, Pedro Pascal, Emma Stone, Austin Butler
Musique : Bobby Krlic, Daniel Pemberton
Photographie : Darius Khondji
Montage : Lucian Johnston
Décors : Elliott Hostetter
Costumes : Anna Terrazas
Production : Ari Aster, Lars Knudsen
Sociétés de production : A24, Square Peg
Société de distribution : Metropolitan FilmExport
Pays de production : États-Unis
Genre : Thriller, Western
Durée : 2h25
Date de sortie en France : 16 juillet 2025

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Cannes 2025 : L’Inconnu de la Grande Arche, le cube qui fait perdre la face

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Mais qui est donc Johan Otto von Spreckelsen, cet architecte danois dont presque personne ne connaît le nom ? Comment un tel artiste a-t-il pu tomber complètement dans l’oubli ? Dans L’Inconnu de la Grande Arche, Stéphane Demoustier fournit des éléments de réponse en nous plongeant dans la construction d’un monument emblématique de Paris, entre 1983 et 1987. Le drame traite avec intelligence des liens de dépendance étroits entre création artistique et pouvoirs publics. Il rend aussi un bel hommage au travail d’un homme, à l’œuvre d’une vie.

Rares restent les films qui traitent l’architecture comme sujet central. Playtime de Jacques Tati s’est intéressé à l’urbanisme moderne. Plus récemment, The Brutalist a dressé le portrait d’un architecte hanté par son vécu dans les camps de concentration. Quant à Eiffel, il abordait le chantier de la Tour, mais sous un angle plutôt romanesque.

Après Borgo, Stéphane Demoustier regagne la capitale pour se pencher sur une personnalité ombrageuse. Celle de Johann Otto von Spreckelsen, un professeur danois qui a remporté en 1983 un concours d’architecture international lancé par François Mitterrand. Une figure qui nous ramène aux origines de l’iconique Arche de la Défense, « un cube » tout à fait singulier.

L’artiste, le technicien et le bureaucrate

L’Inconnu de la Grande Arche s’ouvre sur l’annonce du lauréat du concours organisé par la Présidence de la République. Surprise. Johann Otto von Spreckelsen, l’architecte danois, est non seulement absent, mais aussi injoignable. Lorsque l’artiste débarque enfin, il reçoit tous les honneurs de François Mitterrand, qui pense avoir trouvé l’homme idéal : un rêveur ambitieux qui ne recule devant rien pour accomplir son œuvre. Malgré l’absence flagrante de ressemblance physique, Michel Fau donne au Président socialiste une figure de mécène pleine d’humour et presque enfantine.

Pour réaliser son projet de cube, sous l’égide du centre international de la communication (Cicom), l’architecte doit composer avec Jean-Louis Subilon, un bureaucrate nerveux campé par Xavier Dolan, et Paul Andreu, le « maître d’œuvre de réalisation », concepteur de Roissy, interprété par Swann Arlaud. Tous pris entre différents étaux, ils peinent à avancer. Subilon se soucie du budget, Andreu de la technique et de la réglementation, alors que Johann, intraitable, refuse de modifier la moindre ligne de son cube. Cette œuvre, c’est celle de sa vie. Le monument devra s’élever à 110 mètres, briller dans la lumière grâce au meilleur marbre blanc italien, et comporter des nuages. Créateur à l’ancienne, l’architecte danois rejette également toute utilisation du numérique prôné par Andreu.

L’Inconnu de la Grande Arche montre les désillusions d’un artiste progressivement dépossédé de son œuvre. Constructeur de sa propre maison et de quatre églises, Johann, incarné par Claes Bang (The Square) découvre vite les contraintes de la gestion d’un chantier colossal, et surtout, les blocages de l’administration française. Un cadre très étriqué qui ne lui permet pas de s’exprimer comme il l’entend, à l’image du verre collé, interdit en France. Les revirements politiques s’ajoutent également à l’équation. Lorsque Mitterrand, le seul à accorder à l’architecte une confiance aveugle, doit composer avec un nouveau gouvernement de droite, les financements publics s’envolent. Avec l’arrivée du RPR et des plans d’austérité budgétaire menés par Alain Juppé, le projet doit se tourner vers des investissements privés pour subsister. Le réalisateur français s’attache ainsi à montrer que l’art et la politique doivent avancer ensemble pour trouver les compromis nécessaires à la finalisation d’une œuvre. Seul, un artiste buté ne peut rien achever. Un cube ou une arche, c’est pareil.

« A cube is a cube »

Cette affirmation de Johann pourrait être reformulée par l’art, c’est l’art. Un travail de création pur qu’il convient de respecter autant que les édifices religieux bâtis par l’architecte danois. Très taiseux sur les origines de son idée, l’artiste explique simplement que Paris ne possédait pas de cube, à l’heure où Pei construit à quelques kilomètres la pyramide du Louvre. Ce souci des figures se traduit jusque dans la forme carrée de l’écran, qui compose lui-même un cadre jouant sur les perspectives.

La réalisation de ce cube iconique devient peu à peu obsessionnelle, maladive pour son auteur rongé par une volonté créative existentielle. Entre œuvre artistique et film politique, Stéphane Demoustier signe une grande arche passionnante. Si l’image de l’administration française n’est pas toujours flatteuse, il change notre regard sur la dalle de la Défense.

Ce film est présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes 2025.

L’Inconnu de la Grande Arche : fiche technique

Réalisation : Stéphane Demoustier
Scénario : Stéphane Demoustier d’après le roman de Laurence Cossé « La Grande Arche » © Editions Gallimard 2016
Interprètes : Claes Bang, Sidse Babett Knudsen, Michel Fau
Image : David Chambille
Son : Julien Sicart Tan-Ham
Décors : Catherine Cosme
Costumes : Camille Rabineau
Montage : Damien Maestraggi
Musique : Olivier Marguerit
Société de production : Ex Nihilo (Muriel Meynard)
Coproduction : Zentropa (Danemark)
Distribution : Le Pacte
Pays de production : France
Genre : Drame
Durée : 1h44

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