L’orfèvre, de boucle en boucle

Avec cet album, le dessinateur-scénariste Aurélien Lozes propose une BD séduisante qui lui a valu dix années de travail. Ses aspects originaux ne peuvent que retenir l’attention, malgré certains défauts.

Pour commencer, quelques mots sur l’aspect général de l’album s’imposent, puisqu’on se demande dans quel sens l’aborder. En effet, la tranche elle-même comportant le titre et le nom de l’auteur dans les deux sens (de haut en bas et inversement), il faut ouvrir l’album pour en savoir plus, puisque sur la première comme sur la quatrième de couvertures figurent des dessins qui peuvent l’un comme l’autre marquer l’entête. Nous voilà bien avancés en ouvrant l’album, puisque de chaque côté l’auteur indique qu’il faut le lire en effectuant une rotation une fois arrivé à la dernière page, car il ne faut lire que la partie supérieure, la partie inférieure correspondant à la seconde moitié de la lecture, une fois l’album retourné. J’ai donc considéré qu’il n’y avait probablement pas vraiment de début ni de fin et que l’album pouvait se lire indifféremment en commençant par un côté ou l’autre. Or, arrivé à la dernière page du côté que j’avais choisi un peu au hasard, j’étais franchement perplexe. Et c’est en attaquant l’autre partie que j’ai compris pourquoi. Quelles que soient les intentions de l’auteur, il y a bien un côté à privilégier pour aborder la lecture de l’album. Il ne faut pas commencer du côté de la couverture avec le dessin en forme de spirale, mais bien du côté avec l’illustration présentant des têtes animales plus ou moins imbriquées. Bien entendu, on peut faire comme j’ai fait et achever l’album en ayant compris l’essentiel. Mais en faisant ainsi, certains détails échappent forcément tout au long de la « première partie ». Par exemple, il est question plusieurs fois du sigle M.O.I. alors que sa signification n’apparaît que dans l’autre partie.

La trame narrative

Le début logique commence donc avec l’assassinat d’une jeune femme retrouvée avec le visage tellement massacré à coups de pierres qu’elle reste non identifiable. C’est l’inspecteur Hippolyte Cisife (un nom qui ne doit évidemment rien au hasard) qui est appelé sur les lieux pour commencer l’enquête. Derrière une grille, il trouve une carte d’identité au nom de Justine d’Abraxas (comme le titre d’un album de Santana). Naturellement, son enquête commence en allant trouver le mari de celle-ci qui le reçoit en disant qu’il est déjà au courant de l’assassinat de sa femme. Ce n’est qu’un détail, mais le scénario fait ici un raccourci agaçant, car aucun élément n’a pu entretemps confirmer l’identité de la victime. Le souci, c’est que des détails dans ce style, on en observe d’autres tout au long de l’enquête.

De bonnes surprises

Les personnages sont dessinés comme des humains à têtes d’animaux, à la manière de ce que font les auteurs de la série Blacksad, référence assumée, tout en sachant que des BD animalières, il en existe bien d’autres. On observe cependant que la victime est une jeune femme à tête de licorne. Petit agacement en se disant que l’auteur joue la carte de la mode qui incite le jeune public à voir des licornes partout. Ceci étant dit, on réalise finalement, non sans une certaine satisfaction, que le choix d’une BD animalière et donc d’un personnage à tête de licorne s’intègre naturellement au scénario d’Aurélien Lozes. Un bon point pour lui. Autre bon point, le choix du noir et blanc est une belle réussite qui doit beaucoup à l’élégance du trait du dessinateur. Celui-ci va jusqu’à faire en sorte que sur certaines pages, le dessin de la partie du haut (qui va donc avec le sens de la lecture) se complète harmonieusement avec celui du bas de la planche correspondante (qui va donc dans le sens opposé à celui de la lecture). Pour le dessin, que dire sinon qu’il s’agit d’un travail… d’orfèvre. Ainsi, Aurélien Lozes nous donne à observer quelques planches de toute beauté : le plaisir des yeux est donc à la hauteur des premières impressions.

Perplexité

Autre point gênant à la lecture de cet album, le début situe l’action lors de manifestations dans le Paris d’aujourd’hui, identifiable à une vue où on reconnait parfaitement la Grande Arche de la Défense. Or, plus tard, des scènes nous immergent en mai 68 ainsi que pendant la Commune de Paris. C’est intéressant, car cela relie des émeutes qui ont agité Paris. Cela pourrait s’avérer génial, mais… aucun indice ne nous permet de comprendre pourquoi on passerait d’une époque à une autre (à moins que certaines situations soient à considérer comme des sortes de faux-semblants). Encore un détail, puisque nous sommes dans un Paris très agité, un personnage rentre à la maison sans difficulté après avoir annoncé devoir traverser Paris, alors qu’un autre se demande dans le même temps comment il va pouvoir passer d’un côté à l’autre de la Seine. L’album comporte donc un certain nombre de raccourcis qui nuisent à la crédibilité d’ensemble, comme si le dessinateur se focalisait sur sa volonté de produire cet album à double sens de lecture en passant outre sur certains points pour lesquels il n’a pas trouvé de solution satisfaisante. L’idéal aurait peut-être été qu’il travaille avec un scénariste. D’ailleurs et même si cela relève du détail, on note aussi quelques petites erreurs de lettrage comme si l’auteur avait refusé toute relecture avant impression.

Après une première lecture

Pour atténuer ces petits agacements, il faut quand même noter que d’une partie à l’autre, l’enquête n’est pas menée par le même personnage. Cela justifierait presque une lecture en boucle, s’il n’y avait pas une résolution de l’enquête. Ceci dit, multiplier les lectures permettrait probablement de mieux apprécier les nombreuses références. Et comme il y a pas mal d’action, on se concentre peut-être trop là dessus en première lecture.

L’orfèvre, Aurélien Lozes
‎Komics initiative : sorti le 23 août 2024

Note des lecteurs4 Notes
3.5

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