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Birds of Prey de Cathy Yan : le rire d’Harley Quinn

Birds of Prey est l’image de son personnage principal, Harley Quinn. Tant sur le fond que sur la forme. Tant dans ses défauts que dans ses qualités. Un pas en avant, un pas en arrière. Margot Robbie synthétise à elle seule la ligne directrice qu’essaye d’insuffler le film : une virée roublarde, pop et colorée dans un Gotham régi par la violence des hommes. 

C’est sans complexe que Cathy Yan aménage ce récit d’émancipation qui fait suite à la rupture entre le Joker et Harley Quinn, et qui a comme objectif, notamment, de façonner Harley Quinn en tant que réelle antagoniste faisant naitre la peur autour d’elle et d’effacer l’image du simple side-kick amoureux  et sous protection du Joker qu’on peut avoir d’elle, accentuant de ce fait, la double lecture féministe du récit, allant des simples personnages et leurs corps à la réappropriation du genre cinématographique en tant que tel dans un univers où l’homme est souvent lâche et enclin au féminicide. Certes, cette lecture, un peu facile mais existante, ne saurait gommer les défauts du film, visibles, mais y ajoute suffisamment de sel et d’arguments pour outrepasser ces derniers, tant Margot Robbie semble habitée, décomplexée et vivifiée par la folie douce de sa protagoniste. 

Parfois en manque de justesse dans l’ampleur que peut dégager son scénario, un peu discrédité par la faible justesse de certaines interactions, balbutiant dans certaines scènes de combats qui auraient pu être mieux montées ou plus dynamiques, le film de Cathy Yan arrive tout de même souvent à trouver un nouveau souffle quand le rythme commence à descendre, grâce à son regard bienveillant, audacieux et pétillant sur ses personnages, ou grâce à sa faculté à créer un divertissement carré, énergique et qui avance avec panache à coups de battes de baseball. (excellente scène de baston dans le commissariat). 

De manière évidente et habituelle, Birds of Prey ne déroge pas à la règle coutumière qui fait office dans de nombreux films de super héros actuels (Shazam!, Deadpool…) avec cet humour méta et faussement détaché qui fait plus office de running gag marketing que d’un véritable sens du comique (le coup du sandwich), mais c’est sans compter sur le travail de Cathy Yan et son équipe : le film montre toute sa personnalité par sa faculté à faire vivre tout ce petit monde et son soupçon de sororité, et lier son discours par le biais de son casting et de la mise en scène, aussi sobre que sexe, autour de ses personnages féminins (excellente Huntress). Faisant suite au raté Suicide Squad, Birds of Prey est surtout un film qui prend le pouls de ses personnages, avec cette envie de construire un groupe aux volontés différentes et notamment celles d’Harley Quinn, pour un résultat qui respire l’amusement, l’aliénation drolatique et un plaisir assez communicatif.

Certes, nous ne sommes pas dans l’antre fantasmagorique et phosphorescent d’un Batman sous la maestria foraine d’un Tim Burton, mais cependant l’aspect cartoon complètement assumé, les couleurs criardes et littéralement « flashy », certaines répliques qui font mouche tout en étant accompagnées d’une violence bienvenue, sans rentrer dans le gore potache, le cabotinage éhonté, viriliste et jouissif d’Ewan McGregor tiennent allègrement en haleine une oeuvre dont la véritable ambition est de surtout de voir Margot Robbie secouer le cocotier de cet univers masculin dormant sur ses deux oreilles. 

Bande Annonce – Birds of Prey

Synopsis  : Lorsque Roman Sionis, l’ennemi le plus abominable – et le plus narcissique – de Gotham, et son fidèle acolyte Zsasz décident de s’en prendre à une certaine Cass, la ville est passée au peigne fin pour retrouver la trace de la jeune fille. Les parcours de Harley, de la Chasseuse, de Black Canary et de Renee Montoya se télescopent et ce quatuor improbable n’a d’autre choix que de faire équipe pour éliminer Roman…

Fiche technique – Birds of Prey

Réalisatrice : Cathy Yan
Scénario : Christina Hodson
Casting : Margot Robbie, Mary Elizabeth Winstead, Jurnee Smollett-Bell…
Sociétés de distribution : Warner Bros. France
Durée : 1h 49 minutes
Genre: Super Héros
Date de sortie :  5 février 2020

 

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The Gentlemen ou le charme discret du gangstérisme par Guy Ritchie

Après un Aladdin sentant bon le conformisme et l’ennui, c’est peu dire que Guy Ritchie, chantre du cinéma cockney et des petites racailles d’outre-Manche avait besoin d’un petit retour aux sources. Et ça tombe bien puisque voilà que débarque The Gentlemen, qui compile avec un plaisir non dissimulé tous les ingrédients d’un Ritchie pur malt : intrigue fumeuse, personnages hauts en couleurs, sales coups, douilles qui volent et répliques qui fusent. Le tout pour un résultat peut-être moins flamboyant et mémorable que Snatch, mais qu’on se le dise tout autant jubilatoire.

La décennie écoulée n’aura pas été tendre pour Guy Ritchie. Passé le succès surprise de sa ré-interprétation de Sherlock Holmes et de sa suite (Jeux d’Ombres), le bougre aura enchainé les gadins (The Man From UNCLE, Le Roi Arthur) à tel point qu’il a dû, pour sauver sa carrière, pactiser avec Disney et accoucher d’une version live action d’Aladdin. Le résultat, comme souvent lorsque provenant des studios du grand Walt, aura passablement lessivé voire déprimé le Britannique qui en interview semblait à l’ouest. Et c’est bien connu, quand on est cinéaste, qui plus est non-américain, rien ne vaut de rentrer chez soi et accoucher d’un projet éminemment personnel pour être ragaillardi. Du coup, il ne sera pas étonnant de voir Ritchie dégainer un nouveau film aux airs de manifeste de tout ce que la perfide Albion renferme de plus drôle, iconoclaste et barré. Ca passe sans surprises, par une fascination pour la beuh, des gangsters hauts en charisme, des petites frappes sans envergures, la nouvelle technologie, des hommes de mains zélés, des délicieux accents cockney et surtout une presse érigée en ennemie public numéro 1, ici en la personne de Hugh Grant, qui non content d’être un reporter cupide et manipulateur, est également le narrateur du film.

Smoke Weed Every Day

Et oui, après trois films sans doute plus « carrés » dans leur conception que ses précédents, Ritchie revient ici à l’une de ses marques de fabrique : la narration non linéaire. Alors bien sûr, c’est un concept vu et revu, passablement éculé depuis que Tarantino l’a érigé en pièce maîtresse de sa narration, mais Ritchie reste à ce petit jeu là, un vaillant petit soldat. Cela induit sans doute une absence notable de surprises puisque l’on sait dès les premières minutes qu’il ne faut pas se fier aux apparences, que le trublion britannique qu’est Ritchie va encore nous enfumer quelque part, mais reste que voir son texte être déblatéré par la fine fleur des comédiens d’outre Manche, ça a le mérite de directement envoyer en terrain connu. Et on le remercie bien assez pour ça puisque en à peine quelques minutes, on repense à Snatch, à Arnaques Crimes et Botanique et on accepte volontiers le tunnel d’exposition qui entame le récit. On y suit un baron de la drogue amerloque, pour qui le business est sacré, le tout plein d’employés à sa solde, une presse après lui, des pintes de bière, des joyeux larrons asiatiques qui convoitent son entreprise, des Américains envieux, et j’en passe. Un joli kaléidoscope de la criminalité en somme qui n’est rendu aussi cool que par l’étonnante sobriété donnée par Ritchie à l’ensemble. Sans doute inhérente au statut du film (il l’a tourné pendant la post-production d’Aladin), la sobriété de l’ensemble contribue en effet à un certain réalisme, tant toutes les péripéties semblent rétrospectivement assez plausibles et loin du délire des petites frappes d’un Snatch par exemple. Non ici, aucune musique pop balancée à pleins tubes pour appâter le chaland ou même un personnage bardé d’un handicap ou d’un vice apte à le transformer en comic-relief. Juste un reflet normalisé de ce qu’est le gangstérisme à l’ère du tout numérique, à savoir rien de plus qu’un business dans lesquels les décideurs se parent d’une certaine classe (typiquement britannique) et échangent de manière civilisés.

La Force Tranquille…

Mais là encore, il ne s’agit que d’apparences. Puisque si Ritchie est connu pour quelque chose, c’est bien pour ses capacités à embrasser son coté sombre, désinvolte et malpoli. Et The Gentlemen ne déroge ainsi pas à la règle. Entre coups bas, manipulations, règlements de comptes, défenestration, et autres plaisirs charnels incongrus, le style Ritchie sitôt la deuxième bobine lancée, se réveille et rugit, tel le lion campé par Matthew McConaughey. Alors bien sûr, pas de quoi élever le film au rang de plus cockney de sa filmo, mais suffisamment pour le rendre suffisamment attachant et sympathique le temps de la séance. Puisque ce qui symbolise à la fois le meilleur et le pire du film demeure avant tout sa sobriété. Si d’un coté on peut y voir un Ritchie assagi qui dès lors ne se repose que sur son phrasé et son énergie communicative pour séduire, on ne peut qu’être attristé de voir qu’au fond, The Gentlemen n’est que l’une des énièmes illustrations de ce que l’on peut accepter dès lors que ça sort de quelqu’un réputé. Ici, finalement point de surprises ou de grandes révélations, mais un spectacle honnête mais qui ne réinvente pas l’eau chaude et qui in fine fait penser au slogan de campagne de François Mitterand : « la force tranquille ». Tranquille, ouais, tel est le mot qui revient à la fin de la séance. Parce que quitte à voir un film de Guy Ritchie, autant que ça puisse être aussi punchy et énervé que son récent et mal-aimé Le Roi Arthur, non ?

Si l’on ne peut décemment passer outre une sympathie des grands soirs au vu de ce vivier de criminels et de cette plongée dans la pègre londonienne, reste que The Gentlemen demeure un long-métrage assez tranquille au vu du talent de Guy Ritchie. En somme, un spectacle qui ronronne peut être un peu trop.

Synopsis : Quand Mickey Pearson, baron de la drogue à Londres, laisse entendre qu’il pourrait se retirer du marché, il déclenche une guerre explosive : la capitale anglaise devient le théâtre de tous les chantages, complots, trahisons, corruptions et enlèvements… Dans cette jungle où l’on ne distingue plus ses alliés de ses ennemis, il n’y a de la place que pour un seul roi !

Fiche Technique : The Gentlemen

Réalisation : Guy Ritchie
Scénario : Guy Ritchie, d’après une histoire d’Ivan Atkinson, Marn Davies et Guy Ritchie
Casting : Matthew McConaughey, Charlie Hunnam, Colin Farrell, Hugh Grant, Eddie Marsan, Henry Golding, Michelle Dockery, Jeremy Strong…
Direction artistique : Oliver Carroll et Fiona Gavin
Décors : Gemma Jackson
Costumes : Michael Wilkinson
Photographie : Alan Stewart
Montage : James Herbert
Musique : Christopher Benstead
Production : Guy Ritchie
Coproducteurs : Ivan Atkinson et Max Keene
Producteur délégué : Alan J. Wands
Société de production : Miramax
Budget : 22 millions $

Etats-Unis – 2019

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Nosferatu VS Dracula : quelles représentations filmiques ?

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Le Nosferatu de Friedrich W. Murnau (1922) est la première adaptation conservée du roman de Bram Stoker. Il a connu un remake en 1979, Nosferatu, fantôme de la nuit, réalisé par Werner Herzog. C’est ainsi que Max Schreck et Klaus Kinski vont s’opposer à une nuée de Dracula interprétés par Bela Lugosi, Christopher Lee, Jack Palance, Ducan Regehr, David Nive ou encore Peter Fonda.

À l’origine étaient Nosferatu et Max Schreck. Le vampire figuré à l’écran et inspiré de Bram Stoker a marqué à jamais la conscience collective : silhouette efféminée, peau pâle, longs doigts, incisives tranchantes et proéminentes, sourcils broussailleux, oreilles en pointe, crâne chauve, visage livide, yeux cerclés de noir, imperméable sombre, projections expressionnistes, mouvements lents et/ou surnaturels… Sa discrétion, son élégance, sa mesure, y compris dans le meurtre, l’inscrivent à mille lieues de Dracula. Car si ce dernier a fait l’objet de dizaines de représentations, il en conserve toutefois quelques invariants : souvent immortalisés en images gores et triviales, il se distingue par des canines surdéveloppées, des morsures effroyables, une posture d’aristocrate psychorigide, une cape, des sourires sardoniques et des hectolitres de sang – là où Nosferatu a le triomphe plus modeste.

Dans son ouvrage sur le sujet, paru aux Impressions nouvelles, Olivier Smolders note à propos de Nosferatu : « Véritable acmé du cinéma des origines, ce chef-d’œuvre de 1922 brille encore aujourd’hui d’une éblouissante lumière noire. Face à lui, les innombrables incarnations de « Dracula » évoquent le plus souvent des images triviales, des récits racoleurs, le triomphe du mauvais goût en habits de cérémonie. Peu de personnages de fiction auront été à ce point écartelés entre deux mondes, l’art sublime et la culture de masse, l’opéra magnifique et les plus douteux films de genre. » Deux univers s’entrechoquent donc avec force autour d’une même figure : le vampire.

De Murnau à la Hammer

À l’époque où Friedrich W. Murnau met en scène la première adaptation de Bram Stoker (pour laquelle il ne s’acquittera jamais des droits d’usage), le cinéma en est encore à ses balbutiements. Des milliers de films ont certes déjà vu le jour, mais les trucages n’en demeurent pas moins rudimentaires. Des plans accélérés, des images négatives, des surimpressions et quelques animations viennent souligner l’étrangeté du personnage. Mais c’est surtout la représentation du vampire, évoquée plus haut, qui donne toute sa saveur au film. Il faudra ensuite attendre la sortie du film de Tod Browning, presque dix années plus tard, pour mesurer précisément ce qui sépare Nosferatu et Dracula.

Bela Lugosi campe avec une conviction mémorable un comte transfiguré. Olivier Smolders indique d’ailleurs que « Nosferatu a quasi définitivement disparu. Voici venu le temps du magicien maléfique, qui prépare à sa façon le règne des cabotins grandiloquents. » C’est l’étoffe même du récit qui est bouleversée : « C’est peu dire que le personnage, en changeant ainsi d’image, perd beaucoup de sa dangerosité. Quand bien même il continue à persécuter de charmantes jeunes femmes, le spectateur assiste à un spectacle horrifique qui frise parfois le burlesque, si l’on songe par exemple aux pléthoriques toiles d’araignées dans le château du comte ou aux ridicules chauves-souris qu’on agite mollement dans l’encadrement des fenêtres. »

Après le cycle d’Universal vint celui de la Hammer. La petite société de production britannique revendique le classement X de ses propres films. Elle cherche à transgresser les tabous et à dynamiter le cinéma d’horreur, ce qui lui vaudra le soutien d’un public pléthorique. Aussi, Olivier Smolders remarque : « On était déjà passé du monstre improbable ou invisible (Murnau) au monstre mondain et policé (Browning). Voici venu le temps du monstre qui exhibe ses plaies, crache des flots de sang, suppure des sanies, hurle comme une bête qu’on torture, pourrit littéralement sous nos yeux stupéfaits. C’est à qui présentera la scène la plus dégoûtante ou la plus torride. »

Voilà, dès Christopher Lee et la fin des années 1950, avant même le remake raffiné et onirique de Werner Herzog, une certaine idée de l’antinomie vampirique : Nosferatu est étrange et fascinant, porteur de mystère et de mélancolie, volontiers expressionniste et tourné vers lui-même ; Dracula, a contrario, a l’outrance en bandoulière, la chair et le sang en motifs de caractérisation, le mauvais goût et la transgression comme réservoirs inépuisables. Entretemps, c’est l’industrie du cinéma qui s’est également transformée : ce que Friedrich W. Murnau, en qualité d’auteur, proposait dans les années 1920 ne saurait être raisonnablement mis en balance avec le cycle horrifique et commercial d’une Hammer furieusement désinhibée.

La postérité

Laissons à Olivier Smolders le soin de conclure. Dans les dernières pages de son Nosferatu contre Dracula, l’auteur belge avance : « Le Nosferatu que j’aime est d’abord cette créature mélancolique, solitaire, cruelle par nature plutôt que par vice, privée de sa terre d’enfance, condamnée à l’exil, amoureuse d’une femme qui causera sa perte. À contrario, il est vrai que Dracula, son double tapageur, n’aura pas manqué de nous offrir parfois l’ivresse de plaisanteries d’un mauvais goût jubilatoire. Et comment savoir si, au moment du jugement dernier, le burlesque n’aura pas plus d’attraits que la mélancolie ? »

Judy de Rupert Goold, un biopic artificiel et sans éclat

Réalisé par le Britannique Rupert Goold, Judy se focalise sur le dernier tour de chant de la mythique Miss Show Business, reine du musical et destin tragique façonné par Hollywood. Malgré une reconstitution des années 60 particulièrement soignée, le biopic, qui tient davantage du mélodrame stérile que d’une enquête pointue sur la personnalité complexe de Judy Garland, rend froidement hommage à la légendaire interprète d’Over The Rainbow, The Trolley SongGet Happy ou The Man That Got Away, et le spectateur assiste désemparé au ressassement perpétuel des mêmes clichés inertes. Car si la MGM lui a apporté la gloire dès la fin des années 1930, Frances Gumm est une femme fragile, solitaire, perdue au beau milieu de la route de briques jaunes qui a pavé toute sa carrière. Voici donc comment Hollywood va la pousser au bord du précipice…

Inspiré de la pièce End of the Rainbow de Peter Quilter, le biopic musical que consacre le metteur en scène britannique Rupert Goold à l’immense Judy Garland disparue il y a cinquante ans, entend retracer le dernier tour de chant de la star, lorsqu’elle débarque à Londres en 1968 pour se produire sur la scène du Talk of the Town. Preuve que le portrait romancé d’une légende obsède encore et toujours Hollywood. 

Un biopic académique et affecté

Hélas, les bonnes intentions du réalisateur sont rapidement trahies par le scénario paresseux de Tom Edge (The Crown), une mise en scène fâcheusement ankylosée, sans réelle vision, et l’absence regrettable d’un quelconque point de vue sur les circonstances et les causes exactes de la mort prématurée de la mythique Miss show-business.

Parsemé de flashbacks aussi inconsistants qu’inexacts – montrant la jeune Frances Gumm (Darci Shaw) et Louis B. Mayer (Richard Cordery) arpentant le plateau du Magicien d’Oz, théâtre de ses souffrances futures –, Judy ne sublime jamais cette femme complexe et paradoxale, icône déchue ici lunatique, insomniaque, hypocrite et colérique.

Nullement fasciné par le processus de fabrication d’une vedette hollywoodienne, Rupert Goold se prive de l’expertise de biographes chevronnés tels que Gerald Clarke, Gerold Frank, John Fricke, Richard Dyer ou Lawrence Schulman, qui aurait donné corps à son récit. C’est donc sans surprise que Judy insiste lourdement sur la face la plus misérabiliste du mythe Garland dont il néglige toute la splendeur et la gloire, toujours reléguées hors-champ – rappelons qu’elle fut la première femme à remporter le Grammy Award de l’album de l’année en 1962 pour le live Judy at Carnegie Hall, célèbre récital ayant marqué à tout jamais l’histoire du spectacle américain. Car l’essence de l’art de Judy Garland est l’émotion transmise par sa voix puissante, appelant comme un clairon au pouvoir, à l’amour, à la joie et à la mélancolie. Elle sublime le sens des paroles pour livrer leur substance émotionnelle pure.

La riche filmographie de Garland n’intéresse pas non plus Goold. Il choisit de réduire l’actrice au rôle de Dorothy Gale en taisant les nombreux succès qui ont bâti sa carrière à la MGM et forgé son image de girl next door (Babes in ArmsFor Me and My GalMeet Me In St. Louis, The Clock, Ziegfeld FolliesEaster Parade, Summer Stock, et plus tard A Star Is Born ou encore I Could Go On Singing), par opposition aux glamour girls incarnées à l’époque par Turner ou Lamarr.

Route de briques jaunes, clôture, champ de blé, prairie de coquelicots… Simple support nostalgique des souvenirs du chaotique tournage du classique de Victor Fleming, la reconstitution partielle du set du Magicien d’Oz ne présage pas l’inéluctable piège qui se referme lentement sur la naïve campagnarde du Minnesota. Trop terne, cet incipit cache sans doute plus de choses qu’il n’en révèle, à savoir les complexes tenaces de l’adolescente, exacerbés par les sermons prodigués par l’intransigeant patron de la Metro.

Destinée à illustrer les comportements boulimiques de la « petite bossue » du studio, la séquence dans laquelle Judy, déjeunant entre deux prises avec son partenaire Mickey Rooney, engloutit nerveusement un hamburger, relève moins de l’anecdote documentée que de l’affabulation scénaristique. Une furtive allusion aux iconiques souliers de rubis, étincelant symbole du merveilleux mais factice pays d’Oz, se greffe à cette lointaine « ombre du passé » qui, ici, ne dit rien du profond mal-être de « Baby » Gumm. En effet, sans consécration, il n’y a pas de descente aux enfers.

Born In A Trunk..

Dans Judy, tous les poncifs sur l’actrice et la fulgurance tragique de son tumultueux parcours sont exposés au grand jour : les retards, l’alcoolisme, la pharmacodépendance, les troubles du comportement alimentaire, l’adolescence sacrifiée, le dédoublement de personnalité entre la vedette et la femme Frances Gumm… Autant de déboires sentimentaux, professionnels ou financiers qui ont nourri la détresse émotionnelle de cette mère aimante mais dépressive, à l’équilibre mental et physique incertain. Alors que les compositions de Gabriel Yared (Le Talentueux Mr Ripley, The Happy Prince) veulent traduire ce trouble intérieur, le film passe à côté des profondes contradictions qui habitent Garland depuis son entrée à la MGM.

Jadis victime de sa tyrannique stage mother puis de l’impitoyable fabrique de stars qui la drogua dès ses treize ans, Judy Garland, ruinée, s’exile en Europe pour relancer sa carrière, régler ses dettes et subvenir aux besoins de ses deux enfants Lorna (Bella Ramsey) et Joey Luft (Lewin Lloyd), délibérément rajeunis. La gloire passée n’est donc plus qu’un lointain souvenir et la construction du corps iconique (par Minnelli, Walters et Cukor notamment) n’est jamais traitée.

Dès son arrivée dans le hall du Picador, Judy, dissimulant son angoisse sous un sourire de façade, sait pertinemment qu’il lui sera impossible d’honorer ses engagements. À bout de forces, la diva que l’on surnomme « l’Édith Piaf américaine » refuse de répéter, s’enferme dans sa loge, chute en plein concert et se noie dans un océan de doute. « Frank Sinatra est-il ici ? », demande-t-elle lors d’une réception donnée par sa fille aînée Liza Minnelli, interprétée par Gemma-Leah Devereux, actrice médiocre.

Les personnages secondaires s’affairant autour de Garland dans les coulisses, dont son ex-mari Sidney Luft (Rufus Sewell), l’assistante Rosalyn Wilder (Jessie Buckley), l’imprésario Bernard Delfont (Michael Gambon) et le directeur musical Burt Rhodes (Royce Pierreson), manquent quant à eux de chair et de consistance. En outre, il faut patienter durant quarante longues minutes avant d’entendre enfin Renée Zellweger s’époumoner.

..In the Princess Theatre

Hormis By Myself (judicieusement filmée en plan-séquence), For Once In My Life et Get Happy (utilisée à contre-emploi), les standards de Judy Garland ici revisités sont dépourvus de leur puissance nostalgique. Bien que les chansons parviennent, sinon à dialoguer partiellement avec l’intrigue, du moins à entrer en résonance avec le vécu de l’artiste, Judy ne restitue jamais la présence magnétique de la star ni la vague d’euphorie inondant la salle, caractéristiques d’un concert de Garland. La faute sans doute aux trop nombreux plans serrés confinant Zellweger dans un espace scénique extrêmement restreint.

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Renée Zellweger dans le rôle de Judy Garland.

Si les étapes clés de la carrière de Judy sont ellipsées (le décès de son père, la rivalité avec Deanna Durbin, la romance factice avec Mickey Rooney, l’échec sentimental avec Artie Shaw, l’avortement imposé par la MGM, la naissance de Liza Minnelli, le tournage houleux du Pirate, l’éviction de la MGM en 1950, la défaite face à Grace Kelly aux Oscars 1955…), le biopic fait également l’impasse sur le répertoire immense de celle qui fut la reine de la comédie musicale hollywoodienne ; on ignore d’ailleurs pourquoi la chanson I Belong to London, pourtant pertinente pour illustrer cette ultime résidence dans la capitale anglaise, n’a pas été retenue. Goold préfère se focaliser sur un Finn Wittrock (Mickey Deans, cinquième mari de l’actrice) bien fade, ou s’attarder sur d’autres interludes discutables. David Rose, Vincente Minnelli et Mark Herron, autres hommes de sa vie, n’ont qu’à bien se tenir.

The girl next door

Renée Zellweger tente de redonner vie à Judy Garland, chose impossible sans l’intervention d’un vrai cinéaste. Si les costumes soignés lui ont permis d’obtenir la silhouette chétive et vulnérable de son personnage (tout de même relativement peu diminué physiquement pour l’année 1968), l’actrice apparaît crispée, maniérée, et ne possède d’autres instruments de jeu que sa moue hystérique et sa voix nasillarde.

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Renée Zellweger et Finn Wittrock (Mickey Deans).

Pourtant triplement couronnée aux Golden Globes, aux BAFTA, puis aux Oscars, la star de la saga Bridget Jones et Chicago (2002), livre une interprétation artificielle de la chanteuse dont elle n’a ni le timbre, ni le coffre, sans surpasser celle de sa collègue australienne Judy Davis, laquelle avait pourtant recours au playback dans le téléfilm Judy Garland, La Vie d’une étoile réalisé par Robert Allan Ackerman en 2001.

Enseveli sous une couche de féminisme cosmétique – car, ancêtre de Harvey Weinstein, la figure perverse de Mayer n’est pas traitée en profondeur –, Judy reste en surface lorsqu’il prétend reconstituer la vertigineuse et fatale ascension d’une enfant-star ainsi que la dureté du métier d’actrice dans l’Hollywood de l’âge d’or, où l’image et le bien-être de la vedette dépendent constamment du désir des autres. Lancinant et prévisible, le mouvement de va-et-vient dicté par la mécanique du flashback n’engendre qu’une synthèse assez grossière et non une analyse ordonnée et pertinente de Judy Garland qui méritait mieux.

She belongs to London

Les quelques moments émouvants sont finalement éclipsés par un faux happy end pathétique et larmoyant. De retour sur la scène du cabaret Talk of the Town, devant un parterre d’admirateurs comblés, Judy, chancelante, désenchantée, trébuche malencontreusement sur les paroles de son hymne. C’est alors que l’auditoire se lève pour reprendre en chœur le refrain de la célébrissime Over The Rainbow, chanson phare du chef-d’œuvre de Fleming composée par Harold Arlen. Un passage obligé qui s’étiole au détriment d’un véritable climax émotionnel.

Car Judy raconte avant tout une souffrance universelle, celle d’une femme ordinaire qui a échoué dans son rôle de mère, et dont l’espoir et les rêves, métaphorisés par la quête de la jeune Dorothy, se sont évanouis. Le rideau tombe. Il n’y a plus rien derrière l’arc-en-ciel.

Écartant la thèse du suicide opposée à celle de l’overdose accidentelle de barbituriques – survenue à Londres le 22 juin 1969 –, la mise en scène de Rupert Goold ne prend aucun risque. Il choisit de clore son film sur un carton annonçant le décès de la star « six mois après sa résidence londonienne, à l’âge de 47 ans », accompagné d’une célèbre citation du Magicien d’Oz.

En somme, les inconditionnels n’apprendront pas grand-chose sur la vie de l’icône hollywoodienne. Garland s’est pourtant produite au Carnegie Hall, au Palladium, au Palace Theatre ou encore au Palais de Chaillot, a tourné avec les plus grands parmi lesquels Busby Berkeley, George Cukor, John Cassavetes, Stanley Kramer ou Ronald Neame et donné la réplique à Gene Kelly, Fred Astaire, James Mason, Burt Lancaster et Dirk Bogarde… Car, dépassé par les tics d’un fan-service cliché renforçant le caractère formaté du produit, le réalisateur abandonne en chemin son sujet initial (la crise identitaire à Hollywood) et donne à voir l’antithèse de Judy Garland ; elle qui, sous la pression constante du studio MGM, renia son identité pour exister à travers celle de son personnage filmique.

Nulle étoile ne brille dans les yeux de Renée Zellweger. Le plaisir d’entendre l’actrice reprendre les hits de Judy Garland n’y est pas non plus. De quoi justifier le désintérêt total de Liza Minnelli et Lorna Luft qui, rappelons-le, n’ont pas jugé utile de se déplacer en salles pour « rendre hommage » à leur mère disparue il y a cinquante ans.

Sévan Lesaffre

Judy – Bande-annonce

Synopsis : Fin 1968. Judy Garland s’apprête à donner son dernier tour de chant à Londres. Fatiguée et sans domicile, la star du Magicien d’Oz n’est plus que l’ombre d’elle-même. 

Judy – Fiche technique

Avec : Renée Zellweger, Finn Wittrock, Rufus Sewell, Jessie Buckley, Michael Gambon, Burt Rhodes, Darci Shaw, Gemma-Leah Devereux, Bella Ramsey, Lewin Lloyd…
Réalisation : Rupert Goold
Scénario : Tom Edge d’après la pièce End of the Rainbow de Peter Quilter
Production : David Livingstone
Photographie : Ole Bratt Birkeland
Montage : Melanie Oliver
Décors : Cave Quinn
Costumes : Jany Temime
Musique : Gabriel Yared
Distributeur : Pathé Films
Durée : 1h58
Genre: Biopic / Drame
Sortie : 26 février 2020

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2.5

« TMNT » (Tome 09) : sous la carapace…

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Haletant, riche en rebondissements, ce nouvel album des Tortues Ninja vient (pour l’instant) clore la rivalité qui opposait de longue date Shredder et Splinter. En filigrane apparaissent de nombreuses questions, sur l’héritage, la maîtrise de ses émotions primaires, l’honneur ou la famille.

Ce neuvième tome des Tortues Ninja était plein de promesses. L’épisode précédent avait en effet laissé Leonardo et ses frères dans des situations délicates : ils se voyaient pourchassés par les robots du docteur Stockman, tandis que l’esprit de Donatello, extrait d’un corps meurtri, était transféré dans un droïde. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la poursuite de ces aventures est menée tambour battant. Très vite, elles se trouvent même supplantées par un combat cérémoniel mettant aux prises le clan Foot et celui de maître Splinter.

C’est là que tout s’emballe. Le rythme est effréné, les surprises se succèdent et les planches, toujours aussi soignées, font place nette à des questionnements profonds. Karai met en débat l’honneur du clan Foot, Yoshi se remémore l’enseignement qu’il a partagé avec Saki, l’héritage devient doublement un enjeu majeur, les choix existentiels et la maîtrise de soi sous-tendent le récit. Les Tortues sont à un tournant de leur histoire et les 128 pages de ce volume vont redistribuer les cartes de manière inattendue.

Est-ce l’album du renouveau ? On peut légitimement le penser, puisque Michelangelo, d’habitude plutôt docile, désapprouve ouvertement les décisions de Splinter, le clan Foot ressort transfiguré et une incursion dans le Japon féodal laisse entrouvertes des arches nouvelles. C’est aussi la cristallisation des ambiguïtés de Karai et un possible épilogue pour la lutte acharnée que se sont longtemps menée deux frères ennemis. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’un album nous aura rarement gratifiés d’autant de surprises.

Que nous réservent désormais Kevin Eastman et ses acolytes ? Le terrain est probablement plus propice que jamais à un nouveau récit de longue haleine. Il faudra aussi, à l’évidence, redéfinir les relations qui unissent Splinter aux tortues. Et quid du clan Foot ? Sa reconfiguration programmée va-t-elle suffire à apaiser des années de tension avec les mutants à carapace ? L’avenir est peut-être appelé à devenir plus sombre – et les tortues, plus matures.

Quoi qu’il en soit, ce neuvième tome remplit parfaitement le contrat : l’humour et le spectacle sont présents, parfois même simultanément (Bebop et Rocksteady, en bons ahuris, se frappant mutuellement) ; Raphael est identifié comme une version bêta de Splinter ; les personnages secondaires ont voix au chapitre ; les certitudes finissent ébranlées ; le travail graphique est remarquable… Il ne reste plus qu’à espérer que de tout cela sortent de nouvelles aventures tout aussi réussies.

Teenage Mutant Ninja Turtles, 2ème partie, Tome 9 : Vengeance, Tom Waltz et Kevin Eastman (Scénario), Mateus Santolouco (Dessinateur)
HiComics, janvier 2020, 128 pages

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4

« Bitter Root » : racisme et monstruosité

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Quelque part entre l’ethnogothique et le steampunk, Bitter Root raconte une histoire tridimensionnelle : celle de démons sanguinaires assiégeant les États-Unis, celle d’un racisme renvoyé par analogies à une forme de monstruosité et celle, enfin, des Afroaméricains au début du XXe siècle.

Il y a des indices qui ne trompent pas : un lynchage du Ku Klux Klan au Mississippi, des agents effrayés à l’idée de patrouiller dans Harlem, une vendetta policière arbitraire et aveugle dans une communauté noire new-yorkaise. Si Bitter Root raconte des histoires de monstres, c’est avant tout en usant de métaphores : la haine des Blancs envers les Noirs les condamnent à une mutation abominable ; ces derniers, en revanche, ne sont damnés que de manière marginale et en raison de souffrances indicibles. L’intolérance, le suprémacisme et la violence illégitime deviennent ainsi les incubateurs d’une monstruosité létale. David Walker, Chuck Brown et Sanford Greene, tous crédités en tant que scénaristes et dessinateurs, renvoient clairement l’horreur de la société américaine des années 1920 à celle qui peuple la littérature et le cinéma d’épouvante.

Des récits géographiquement éclatés s’enchâssent progressivement pour former « Affaire familiale ». Les Sangerye sont des Afroaméricains réputés pour leur usage des plantes (Hoodoo) et leur capacité à purifier les Jinoos, ces démons qui menacent l’Amérique. Décimée, cette famille s’avère en outre divisée, puisque ses membres s’opposent fondamentalement sur les méthodes à employer pour lutter contre un mal de plus en plus dévastateur. Certains arguent qu’une guérison est possible, d’autres prétendent qu’une annihilation définitive demeure la seule solution viable. « Je ne purifie pas. J’ampute », avancera ainsi Ford, avant d’expliquer qu’il est matériellement impossible de soigner tout le monde. Le sous-texte tient de l’évidence : peut-on raisonner les racistes et quelles armes utiliser contre eux ?

Le découpage des planches est varié et astucieux, les dessins et les couleurs n’occasionnent pas la moindre déconvenue, mais c’est surtout par son écriture que ce premier tome de Bitter Root se distingue. Les personnages possèdent une épaisseur certaine et les femmes ne sont d’ailleurs pas en reste, puisque l’on a affaire à une grand-mère obstinée et robuste et à sa petite-fille téméraire, laquelle n’hésite pas à remettre en question les rôles traditionnellement assignés aux femmes dans la famille (la préparation de sérums plutôt que le combat).

Les trajectoires des différents protagonistes nous invitent de surcroît à réexplorer l’Histoire des Noirs au début du XXe siècle. On l’a vu, le KKK fait partie intégrante du récit, de même que les violences policières – rappelant en cela la vulnérabilité du corps noir récemment exprimée par Ta-Nehisi Coates. Mais « Affaire familiale » passe aussi par le mouvement culturel Renaissance de Harlem, les émeutes raciales de Tulsa (1921) ou le Red Summer (1919), lorsque des Blancs massacraient des Noirs sur fond de tensions raciales et socioéconomiques. Les doubles lectures foisonnent, certes pas toujours avec la plus grande finesse, mais l’ensemble n’en est pas moins passionnant.

Pour ne rien gâcher, le lecteur trouvera également en appendice de l’ouvrage plusieurs documents replaçant notamment ce volume en regard de la culture afro-américaine.

Bitter Root (Tome 1 : Affaire familiale), David Walker, Chuck Brown, Sanford Greene et Rico Renzi
HiComics, janvier 2020, 172 pages

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4

Le voisin et ses super-pouvoirs

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De cette intégrale en trois épisodes (Le Voisin 1 : 55 planches – Le Voisin 2 : 66 planches – Le Voisin 3 : 72 planches), j’évoquerai essentiellement le premier, le plus intéressant à mon avis, pour laisser davantage de surprise pour la suite.

Nous sommes en Espagne, dans une ville non citée (mais plutôt importante), à une époque qu’on a d’abord du mal à situer. Mais comme il est question d’une somme en euros, on peut considérer que c’est notre époque (dans Le Voisin 2, une livraison est faite par Dieuliveroo, petite ironie qui confirme l’hypothèse).

Un voisin particulier

José Ramon vit dans un immeuble, un appartement sous les toits (voir la belle illustration de couverture). Entendant du bruit (des gémissements) à côté, il va voir et fait la connaissance de son voisin, Javier. Celui-ci est en piteux état, mais en costume de super-héros : Titan. Un costume pour une soirée déguisée ? Pas du tout, Javier est bien Titan le super-héros. Il faut donc considérer que l’action se passe dans un monde qui ressemble au nôtre, mais où on peut croiser des super-héros qui, à l’occasion, font les choux gras de la presse (l’adversaire récurrent de Titan est le Docteur Tentacules).

Difficulté de l’anonymat

Ainsi, Javier fait son possible pour que son entourage ignore qu’il est Titan, en particulier sa petite amie la blonde Lola. C’est juste parce qu’il ressent le besoin de se confier à quelqu’un que Javier finit par tout raconter à José Ramon (et puis, il faut bien dire que pouvoir faire confiance à son voisin de palier, c’est très pratique).

Le quotidien d’un super héros

A vrai dire, ce personnage de Titan est tombé sur Javier sans crier gare. Alors qu’il est journaliste au Cosmos et qu’il déjeune chez ses parents une fois par semaine, une sorte de soucoupe volante a explosé au-dessus de chez lui (officiellement, on a parlé d’une explosion due au gaz) et un extra-terrestre mourant lui a ordonné de devenir Titan pour sauver le monde. Pour ce faire, il lui a laissé une collection de gélules : à chaque fois qu’il en ingère une, pendant quelques heures Javier a des super-pouvoirs qui lui permettent, dans son costume et masque rouge, de combattre le mal.

Le Voisin 1

Là où cet album se montre original, c’est en faisant en sorte que Titan soit perçu comme quelqu’un qui se ridiculise à tout bout de champ. Déjà, il cherche désespérément à cacher son côté Titan à Lola, alors que celle-ci se doute de quelque chose (très fortement à vrai dire) et qu’elle aimerait beaucoup que son copain soit Titan, alors que Javier provoque des quiproquos absurdes en tentant de renier son statut de super-héros. José Ramon n’est pas en reste. Alors qu’il devrait se concentrer sur ses études (il prépare un concours), il minaude avec la caissière du supermarché du coin tout en se demandant s’il ne devrait pas répondre aux avances de sa voisine Rosa, une brune mignonne, tout en faisant son possible pour rattraper les initiatives malheureuses de Javier.

Gaffes, bévues et boulettes

A force d’accumuler les gaffes, Javier se fait virer du Cosmos. Il rebondit comme animateur sportif en attendant son prochain affrontement (forcément terrible) avec le docteur Tentacules. Nouvelle occasion pour Garcia et Perez pour nous concocter un enchainement de quiproquos très amusant qui se termine par une confrontation pour le moins imprévisible entre les deux adversaires. Dans le genre parodie, on atteint des sommets et on constate que non seulement Javier a du mal à identifier ses super-pouvoirs, mais avec le docteur Tentacules, ils ont tendance, comme deux grands gamins, à voir leurs affrontements comme un jeu où la ville serait l’équivalent d’une cour de récré dans une école primaire.

Dessin et scénario

Le voisin 1 vaut donc pour la vision parodique des super-héros (avec des références que les amateurs apprécieront), un scénario avec de nombreuses péripéties et une ambiance assez inattendue. Le dessin n’est malheureusement pas toujours à la hauteur du scénario, avec souvent 4 bandes par planche, parfois 3 bandes et aussi quelques dessins plus gros, mais un trait trop souvent grossier (bâclé ?), le tout heureusement fort bien mis en valeur par de belles couleurs.

L’intégrale

Elle ne comporte aucune mention de date. Il faut aller à la pêche aux informations pour apprendre que l’édition originale espagnole (en albums) date de 2007 (Le Voisin 1 et Le Voisin 2), puis 2009 (Le Voisin 3), ce qui peut expliquer pourquoi ce dernier est en noir blanc, contrairement aux deux premiers. On note d’ailleurs une évolution dans le style sur ce troisième épisode. Autre regret, si l’album mentionne les noms des auteurs, il ne mentionne pas qui est le scénariste (Santiago Garcia, ne pas confondre avec le footballeur argentin) et qui est le dessinateur (Pepo Perez). Le bonus en fin d’album (11 pages de croquis préparatoires) ne compense pas.

Le Voisin 2

Autant j’ai été agréablement surpris par Le voisin 1 (et ses couleurs qui donnent un charme particulier), autant j’ai été déçu par le suivant (Le voisin 2) où ce qui me plaisait dans le premier disparaissait presque complètement : une seule intervention de Titan (3 planches) qui se termine en queue de poisson et une ambiance où l’aspect parodique s’efface au profit d’un côté beaucoup plus sombre. En effet, Javier semble chercher à échapper à son personnage de Titan (trop lourd pour lui ?) et il trouve refuge dans un tunnel désaffecté où il côtoie des sans-abris, dont un ancien curé qui a, semble-t-il, fait de la prison. Les situations sentimentales des personnages principaux ont évoluées. Javier assumera-t-il son personnage de Titan et José Ramon le retrouvera-t-il ?

Le Voisin 3

Quant au troisième épisode, il présente d’autres défauts. En noir et blanc (sauf le rouge du costume de Titan quand il intervient), il enchaîne les planches à quatre bandes avec de nombreuses situations façon sitcom, comme si le but était de faire du remplissage. Pourtant, l’intrigue générale n’est pas si mauvaise, avec l’intervention d’un cousin de José Ramon (ce dernier constamment en train de chercher le calme pour réviser), tandis que Javier tente de passer du journalisme à l’écriture d’un roman. Tout cela combiné aux intrigues sentimentales provoque quelques situations qui remettent la série sur les rails de l’ironie. Et quelques passages montrent Titan en train de gérer l’image de son personnage. L’ensemble est meilleur que ce qu’on pouvait craindre après la lecture de l’épisode précédent, malgré un dessin qui donne encore cette impression de bâclage. Ainsi, pourquoi ce plan enfin soigné de Javier à l’avant-dernière planche, sinon parce que le dessinateur a senti qu’il pouvait se permettre d’y passer le temps nécessaire ?

Adaptation TV

Sur la couverture, un sticker annonce que Le Voisin (El Vecino en espagnol) est une série originale Netflix. Les amateurs (amatrices) de série auront donc l’occasion de découvrir une adaptation de la BD. Voilà qui explique la publication française de cet album qui permet de découvrir un univers surprenant, bien que parfois déroutant.

Le Voisin, Santiago Garcia et Pepo Perez
Dargaud, janvier 2020, 216 pages

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3

Evil Dead revient joyeusement capturer et déchirer votre âme en Blu-ray UHD

Sortie ce 21 janvier d’Evil Dead en Blu-ray Ultra-HD pour la première fois en France. Editée par l’Atelier d’Images (déjà à l’oeuvre sur Darkman du même réalisateur), la matrice horrifique de Sam Raimi fait son retour avec un formidable master UHD.

Synopsis : Cinq amis en vacances s’installent dans un chalet dans les bois. En remettant en marche un vieux magnétophone, ils libèrent sans le savoir une force maléfique. C’est le début d’un véritable cauchemar.

Ash becoming slashy

Que peut-on ajouter de plus à ce tout ce qui a été écrit et déclaré sur le grand film réalisé par Sam Raimi en 1981 ? Avec Evil Dead (The Evil Dead aux Etats-Unis), le cinéaste bouscule l’horreur et ses codes en ramenant sur le devant de la scène l’expérience cinématographique – soit celle de l’écriture du sensationnel horrifique – par une caméra mouvementée épousant d’un côté le point de vue du mal, de l’autre, celui de son héros malgré lui, Ash Williams, transposé avec énergie et physicalité. Ce travail s’illustre avec les dutch angles venant capter l’effroi vers le cosmos qui l’entoure. Ce jeu de points de vue, qui tendent à se rencontrer et à ne devenir qu’un de la même manière que le mal d’Evil Dead a la volonté d’absorber l’âme des personnages, réveille avec une inventivité sans égal (encore aujourd’hui) l’essence de la cinématographie, soit l’écriture du mouvement par le mouvement.

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Ash craint le pire en hors-champ.
Copyright : Renaissance Pictures, Lionsgate, l’Atelier d’Images

Le seul concurrent du réalisateur est Raimi lui-même qui n’a cessé d’employer et de réinventer ses codes filmiques ainsi que la grammaire cinématographique, classique comme moderne (voir les ralentis de Spider-Man qui renvoient à ceux de Matrix). Et pourtant, Evil Dead 2, suite sublime et soft-remake malin à l’inventivité orgiaque, n’enlève rien au premier volet comme Spider-Man 2 n’écrase pas la grandiose introduction cinématographique de l’homme-araignée. La force du cinéma de Raimi tient dans sa marche du progrès tout comme dans sa capacité à inscrire en dur l’énergie inventive dans la cinégénie irréductible de ses films.

Qui dit grand cinéaste dit aussi conteur de mythes. Avec Evil Dead, Raimi se réapproprie les motifs de l’épouvante, de l’horreur et des grands récits mythologiques pour créer son propre folklore qui a d’ailleurs eu récemment un nouveau et formidable chapitre avec la série Ash vs. Evil Dead, suite sérielle de la trilogie cinématographique. Les morts-vivants croisent les possédés pour devenir des Deadites, créatures démoniaques en possession des corps de leurs victimes. Ces démons sont de retour suite à la lecture d’un extrait d’un livre écrit avec du sang inscrit sur un parchemin relié par de la peau humaine : le Necronomicon. Il ne s’agit pas de celui écrit par « l’arabe dément Abdul az-Hazred » décrit dans l’univers Lovecraft-ien mais il est, comme ce dernier, une porte ouvrant la voie à des forces obscures ancestrales. Heureusement, pour les affronter, le livre mythique décrit un être héroïque qui combattra ces figures maléfiques et détruira le livre. Cette prophétie, qui se dévoile à partir du deuxième film, présente Ash, ce gentil garçon qui ne cesse de subir de façon tout aussi douloureuse que burlesque comme tout bon personnage Raimi-en, l’environnement et les maux qui s’y jouent. Le garçon qui deviendra plus barré dès le deuxième volet, et gagnera en égoïsme et en égocentrisme dans le troisième, devra dans la série ressortir son bras tronçonneuse, son double canon et son imbécillité de vieil héros inconnu et fini face au retour de la menace, faute d’une partie de jambes en l’air arrosée. On notera le génie méconnu de son interprète, Bruce Campbell dont les traits seront éternellement liés à son personnage. Enfin, jeux vidéo et comic books viennent enrichir cet univers pulp et cartoonesque qui n’a apparemment pas fini de s’étendre si l’on en croit les derniers propos de Raimi portés par l’espoir d’un nouvel Evil Dead au cinéma.

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Gare au Deadite !
Copyright : Renaissance Pictures, Lionsgate, l’Atelier d’Images

Evil Blu-ray UHD

Evil Dead nous revient en vidéo avec une formidable édition UHD. Le master UHD 4K (vidéo) natif est celui utilisé par Lionsgate Films pour l’édition américaine sortie le 09 octobre 2018.  Premièrement, il faut expliquer que le long métrage fait son retour dans son format original, soit 1.33 (ou 4/3 pour les néophytes). Les fans de la dernière heure pourraient crier au scandale, habitués au controversé recadrage du film en 1.85 (16/9) supervisé par Sam Raimi à l’occasion de la ressortie salle et vidéo du film dans les années 2000. Et pourtant, quel plaisir que de redécouvrir Evil Dead dans son format original et dans un état aussi beau. Oui, le scan 4K d’un film 16 mm (peut-être le scan du gonflage 35 mm du film) permet ici d’obtenir un rendu plus détaillé et plus fin par la compression UHD et le travail de l’HDR – Dolby Vision génère une excellente gestion du grain ainsi qu’une palette colorimétrique bien plus nuancée que sur les versions vidéo précédentes. Malgré quelques défauts probablement propres à la copie scannée (plans flous et grain foisonnant de temps à autre), Evil Dead fait son grand retour en vidéo grâce à l’Atelier d’Images.

Du côté du son, on pourra noter la présence de la version française d’époque en Master Audio DTS-HD 2.0, depuis longtemps réclamée par les fans. Même si les dialogues sont moins dynamiques que le dialogue de 2003 en 5.1, le fait d’avoir inscrit cette piste dans l’édition est un bel effort de la part de l’éditeur. On regrette toutefois de n’avoir la version originale que dans son récent mix 5.1 surround. S’il est très efficace et de très bonne facture, il aurait été appréciable d’avoir aussi, comme sur l’édition UHD de Predator et d’Halloween (édition US), les mix originaux ou presque (respectivement 4.0 & mono), avec un minimum de déformation.

evil-dead-visuel-de-l-edition-blu-ray-uhd-4K-atelier-d-images-esc-distributionPeu de surprise du côté des compléments qui, en grande partie, reprennent tous ceux produits jusqu’alors (voir la longue liste plus bas). On remarque tout de même une interview inédite en France de Sam Raimi, Tom Sullivan (responsable des accessoires et maquillages sur les Evil Dead) et Ted Raimi de 1982. Tous les bonus sont présentés en SD sur un DVD dédié tandis que le Blu-ray de l’édition porte, comme l’UHD, le film. On peut aussi noter la présence de bandes-annonces et clips originaux du film et du catalogue de l’éditeur en SD sur la galette UHD. Ainsi, ce comeback Ultra HD 4K tient de l’édition ultime pour la matrice horrifique et mythologique de Raimi. En effet, on ne saurait mieux vous conseiller, tant à ceux qui possèdent le matériel de lecture UHD que ceux pour l’instant cramponnés au Blu-ray, de vous jeter sur cette riche édition signée l’Atelier d’Images.

Bande-Annonce – Evil Dead, de Sam Raimi

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

BD-66 – BD-50 – DVD 9 – Digipack Blu-ray 4K UHD Dolby + Blu-ray (master 4K) + DVD Bonus – 4K HEVC – Dolby Vision HDR10 – 16/9 – 1.33 – Couleur – Audio : français (1983) DTS-HD Master Audio 2.0 mono – français (2003) & anglais DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres : français – Etats-Unis – Durée : 1h24 environ – Editeur : l’Atelier d’Images – ESC Distributions

COMPLÉMENTS

  • Commentaires audio de Sam Raimi, Robert Tapert et Bruce Campbell (VOST)
  • Carrousel aux images : interview de Sam Raimi, Tom Sullivan et Ted Raimi du 02/09/1982 (4 min) = INÉDIT EN France
  • Tout ce que vous ne savez pas sur la Saga Evil Dead (53 min.)
  • Les trésors de la salle de montage (59 min)
  • Test de maquillage (1 min)
  • Les pages du livre des morts (2 min)
  • Rencontre à la Cinémathèque d’Hollywood (2001) (7 min)
  • À la découverte d’Evil Dead (2003) (13 min)
  • Discussion avec l’équipe du film (2005) (31 min)
  • Jeu de questions/réponses (12 min)
  • Peu « conventionnel » (2006) (19 min)
  • Bandes-annonces et spots TV

Sortie le 21 janvier 2020 – Prix de vente conseillé : 29,99 € TTC

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5

La dernière Vie de Simon : Premier film fantastique et personnel de Léo Karmann qui fleure bon les 90’s

Le premier film de Léo Karmann, La dernière Vie de Simon, est un métrage qui réussit à surprendre, englobant aussi bien  une aventure fantastique, qu’un thriller bien ficelé, le tout sur fond de l’histoire intime d’une famille presque ordinaire bien de chez nous.

Synopsis Simon a 8 ans, il est orphelin. Son rêve est de trouver une famille prête à l’accueillir. Mais Simon n’est pas un enfant comme les autres, il a un pouvoir secret : il est capable de prendre l’apparence de chaque personne qu’il a déjà touchée… Et vous, qui seriez-vous si vous pouviez vous transformer ?

Under the Skin

Le jeune cinéaste Léo Karmann se lance avec La dernière Vie de Simon dans un genre que l’on n’exploite pas souvent dans le cinéma hexagonal. Son film, un récit fantastique qu’on rencontre plutôt chez Spielberg (E.T, pour le plus célèbre d’entre ses films de ce genre), ou encore J.J. Abrams (Super 8, produit par le même Spielberg). Soit, un cinéma d’aventure fantastique qui implique des enfants.  

Comme pour ses illustres modèles, à tout le moins ses « influenceurs » au sens littéral du terme, l’histoire prend lieu dans une petite ville tout ce qu’il y a de plus neutre (ici, bretonne), dans une famille des plus moyennes. Le jeune Simon (Albert Geffrier), un orphelin résidant dans un centre voisin, morne et où les camarades sont assez inamicaux avec lui, fait la connaissance de deux frère et sœur, Madeleine (Vicki Andren) et Thomas (Simon Susset), avec qui il se lie d’une amitié immédiate et presque violente, tant elle est intense. Il est invité au sein de la famille idéale de ses nouveaux amis dès le premier week-end qui suit leur rencontre, et les enfants se révèlent des secrets allant du plus minime au plus incroyablement fantastique. C’est ce dernier, la capacité de Simon de prendre l’apparence d’une personne qu’il a déjà touchée, qui va bien sûr structurer le récit.

Le film est efficace et tendu. Couvrant l’enfance, l’adolescence et l’âge de jeune adulte des protagonistes, il a beaucoup de choses à dire, sans forcément que ça le soit de manière linéaire. Un des événements majeurs du film relèvera par exemple de deux sentiments ambivalents, simultanément celui de l’empathie envers des personnes qui seraient dévastées sans l’action en question, et celui d’un égoïsme plutôt monstrueux surtout venant d’un enfant. A aucun moment Léo Karmann ne juge, et pourtant l’absence de parti pris, loin de s’inscrire dans une indifférence qui aurait pu gagner le spectateur, s’accompagne d’émotions d’autant plus fortes que les scènes sont incisives, presque sèches

Léo Karmann ne se contente pas de tirer le fil du conte fantastique, ni de filer la métaphore sur des sentiments tels que l’amitié, l’amour, le besoin d’appartenance, la liberté, et d’autres qui viennent en filigrane du film. Il bifurque à mi-parcours vers un thriller nerveux, inspiré, mais gardant toute l’originalité de son propos. Le cinéaste met beaucoup de ses envies dans ce premier film. Il bouillonne, son film bouillonne, mais il ne perd jamais la trame de son récit. Ses acteurs lui rendent bien son côté un peu entier , surtout les plus petits, formidables d’enthousiasme. Les « adolescents » sont un peu plus en retrait. Il faut dire que le personnage de Thomas jeune, en particulier, est un peu ennuyeux, et le jeune Martin Karmann est obligé de l’interpréter avec bien peu de relief. Benjamin Voisin, qu’on a connu plus fringant dans le récent Un vrai Bonhomme de Benjamin Parent, est lui aussi quelque peu indécis dans sa manière de jouer son rôle.

Bien que fantastique, La dernière Vie de Simon ne regorge pas d’effets spéciaux. Les transformations de Simon sont traitées de manière concise, mais  elles sont réussies. La ressource principale du cinéaste est plutôt une mise en scène précise et inventive, ainsi qu’un scénario assez robuste malgré quelques faiblesses (la caractérisation des personnages surtout), ainsi que quelques petites incohérences. Mais le cinéaste prouve une fois de plus que la rareté des réalisations françaises dans ce créneau rime avec qualité. Léo Karmann est donc un nouveau nom à retenir pour la décennie qui commence, un cinéaste qui a réussi à nous surprendre avec ce très bon début.

La dernière Vie de Simon – Bande annonce

La dernière Vie de Simon – Fiche technique

Réalisateur : Léo Karmann
Scénario : Sabrina B. Karine, Marie-Sophie Chambon, Léo Karmann
Interprétation : Benjamin Voisin (Simon), Martin Karmann (Thomas Durant), Camille Claris (Madeleine Durant), Nicolas Wanczycki (Jacques Durant), Julie-Anne Roth (Agnès Durant), Albert Geffrier (Jeune Simon), Simon Susset (Jeune Thomas Durant), Vicki Andren (Jeune Madeleine Durant), Florence Muller (Commissaire Leroy)
Photographie : Julien Poupard
Montage : Olivier Michaut-Alchourroun
Musique : Erwqann Chandon
Producteurs : Grégoire Debailly, co-producteurs : Christophe Toulemonde, Benoît Roland
Maisons de production : Gecko Films, Wrong Men Productions
Distribution (France) : Jour2fête
Durée : 103 min.
Genre : SF | Romance
Date de sortie : 5 Février 2020
France | Belgique – 2019

 

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4

3h10 pour Yuma : Les Hommes des hautes peines

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Génial artisan du western, Delmer Daves fait partie de ces talents de l’ombre qui ont contribué à la grandeur du cinéma hollywoodien. En 1957, il signe 3h10 pour Yuma, un classique éternel porté par le charisme de ses interprètes et l’élégance de sa mise en scène.

Synopsis : Suite à l’attaque d’une diligence, Ben Wade, un hors-la-loi bien connu de l’Arizona, est fait prisonnier. Le shérif décide de remettre le malfaiteur aux mains de la justice mais doit agir en toute discrétion pour ne pas croiser la bande de Wade, bien décidée à délivrer leur chef. Dan Evans, un fermier endetté, se porte volontaire pour accompagner le prisonnier jusqu’à Contention City, où les deux hommes doivent prendre le train de 3h10 pour Yuma…

Parce que les bons sentiments ne suffisent pas à faire des bons films, Delmer Daves s’est employé à ne pas dissocier le fond de la forme, le propos humaniste de sa représentation graphique. Ainsi, le geste antiraciste qu’est La flèche brisée s’est vu accompagné d’une très belle réappropriation du technicolor, diffusant d’une certaine façon l’idée que les couleurs de l’Indien valent bien celles du cow-boy. Une démarche artistique qui trouve sans doute sa meilleure expression dans le fameux 3h10 pour Yuma, puisque le travail plastique effectué (exploitation des caractéristiques du N&B, reprise des codes du film noir…) va altérer nos représentations archaïques : les différences entre les antagonistes se lissent, le fermier se rapproche du gangster, monsieur Tout-le-Monde n’est plus très éloigné de cet “autre” que l’on diabolise facilement.

Ainsi, avec 3h10 pour Yuma, le western accélère sa maturation en complexifiant son langage : les personnages s’humanisent, le cadre se fait poétique et l’image elle-même se gorge de sens, exprimant aussi bien la subjectivité que les conflits psychologiques des protagonistes. Il s’agit d’un « nouveau style » pour reprendre les termes utilisés par le cinéaste au cours d’un entretien avec Bertrand Tavernier : plutôt que de filmer les personnages à “hauteur d’homme”, comme pouvaient le faire des cinéastes classiques comme Hawks et Walsh, on privilégie une expression qui serait avant tout formelle (jeu sur les valeurs de cadre, prises de vue insolites…). Si on ne peut pas encore parler de maniérisme, comme ce sera le cas avec Leone par exemple, on découvre ce qui deviendra la signature visuelle du “sur-western”, qualificatif attribué aux westerns qui tendaient vers le drame psychologique ou psychanalytique (Le Gaucher, La Chevauchée de la vengeance…).

Un style, en tout cas, dont l’efficacité première est de mettre à mal les archétypes propres au genre. On s’en rend compte dès la séquence introductive, au cours de laquelle les lieux communs sont adroitement détournés (le “héros” n’est plus un conquérant, c’est un individu esseulé dans un monde plus vaste que lui. Quant au “bad guy”, sa propension à éprouver du respect à l’égard de sa victime détonne forcément avec son image de tueur au sang-froid). Mais ce qui surprend surtout, c’est la place accordée au langage de l’image. Le film s’ouvre, en effet, par un plan sur une terre aride avant de nous dévoiler un monde asséché en humanité, où les bonnes intentions condamnent l’homme à l’inertie (les voyageurs et le fermier sont impuissants, captifs du milieu minéral) et où la violence semble être le seul moyen d’action possible (les gangsters donnent l’impression d’être portés par le nuage de poussière. Le même motif se retrouvera à la fin du film, lorsque la fumée du train va accompagner et aveugler les porteurs de mort). Le visuel, dès lors, est suffisamment innovant pour renouveler l’imaginaire propre au western, en associant l’image au symbole, le mouvement dynamique au moment introspectif (la vue en plongée révélant la dimension existentielle des personnages).

Progressivement, 3h10 pour Yuma se libère du carcan narratif dans lequel se situe le western classique (la simili-intrigue autour du cambriolage de la diligence, la mission attribuée à Evans, chargé d’escorter Wade jusqu’au train) pour se donner des airs de grande parabole. En effet, alors que le film diffuse un suspense pour le moins haletant, en se réappropriant les codes du film noir et en exploitant pleinement le principe du compte à rebours (arriveront-ils à atteindre le fameux train ?), l’intrigue se complexifie doucement en concentrant son attention sur le face-à-face entre Wade et Dan, en plaçant le questionnement existentiel au centre de son propos.

Avant d’en arriver là, 3h10 pour Yuma se joue des poncifs en nous présentant le “héros” et le “bad guy” comme les deux faces d’une même humanité : si Wade, en tuant, a franchi la frontière entre le Bien et le Mal, il n’est pas plus un monstre que Dan est un chevalier blanc. Un univers nuancé que la mise en scène va entretenir habilement, en jouant aussi bien sur les différences (en opposant la primitivité à la séduction, la transpiration au sifflement…) que sur les similitudes (le champ-contrechamp, dans la chambre d’hôtel, qui fait correspondre les deux visages). Une fois les clichés tombés, le film nous dévoile alors son vrai visage en devenant une fable ouvertement humaniste.

Cela peut sembler surprenant, mais Delmer Daves ne fait que reprendre à son compte la méthode déjà employée par Fred Zinnemann avec Le Train sifflera trois fois : on passe par l’épure pour aborder la morale, on met la forme au service d’un propos finement allégorique. Comme dans le film de Zinnemann, le héros va être constamment soumis à la tentation : arrêter, baisser les bras, fuir, étant sans doute le meilleur moyen de rester vivant ! C’est-ce que nous indique la superbe séquence de la chambre d’hôtel, où Wade cherche à corrompre Dan : les ombres prennent le pas sur la lumière, le bandit prend une allure méphistophélique, le dilemme qui s’offre au fermier est celui de l’Homme face à sa propre conscience. Malicieusement, Delmer Daves vient de placer la question de l’éthique au cœur de son image : le fermier décide de mener à bien sa mission autant par sens de la justice que pour conserver sa fierté.

Mais le grand mérite de 3h10 pour Yuma est de l’aborder avec beaucoup d’élégance, en étant ni insistant ni didactique. Pour y parvenir, par exemple, la bonne idée sera de ne pas faire porter le flambeau de la morale par les seuls héros de l’histoire. En effet, si le devant de la scène est essentiellement occupé par Evans et Wade (tous deux interprétés avec beaucoup de justesse par Van Heflin et Glenn Ford), les autres personnages ont également un rôle primordial à jouer, offrant ainsi au film de nombreux moments d’anthologie (la rédemption de l’ivrogne, la séduction faite à Felicia Farr, le regard approbateur de Leora Dana, etc.). Mais outre le travail sur les dialogues et les personnages, c’est le style cinématographique de Delmer Daves qui fait la finesse de cet édifice moral, comme nous le montre ce final en tout point mémorable où le film noir se farde d’humanisme et où le lyrisme éclate sans mièvrerie.

3h10 pour Yuma : Bande-Annonce

3h10 pour Yuma : Fiche Technique

Réalisation : Delmer Daves
Scénario : Halsted Welles et Elmore Leonard
Photographie : Charles Lawton Jr.
Musique : George Duning
Production : Columbia Pictures
Genre : western
Durée : 92 minutes
Date de sortie : 30 octobre 1957 (France)

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4.2

Festival International du Premier Film d’Annonay : 37ème édition

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La 37ème édition du Festival International du Premier Film d’Annonay a ouvert ses portes le 7 février 2020. En cette occasion, LeMagDuCiné a posé quelques questions à son directeur artistique, Gaël Labanti.

Pourriez-vous présenter le festival d’Annonay ?
Le Festival international du Premier Film d’Annonay a été créé en 1983. Il s’agit donc de sa 37ème édition. Il a la particularité d’être l’émanation d’une MJC. Le festival est dédié à la révélation de jeunes cinéastes du monde entier, puisqu’il présente des premiers longs métrages de fiction. Notre objectif est d’être un tremplin pour des cinéastes qui font leurs premiers pas.
La seconde particularité, c’est que le choix de films en sélection est fait par un comité de sélection composé de bénévoles : tout un chacun peut intégrer le comité. Les visionnages sont collégiaux et coordonnés par le directeur artistique.
Au total, nous avons entre 50 et 55 films par édition, et nous totalisons 20 000 spectateurs.

Et vous faites une première pré-sélection ?
Oui, j’effectue un premier tri. Dans la section compétition, nous avons dix longs métrages, dix films inédits qui n’ont pas de sortie prévue en France. Je fais donc le tour des festivals de cinéma, surtout Cannes et son marché du film. Je fais un travail de démarchage auprès des producteurs pour qu’ils nous envoient des premiers longs métrages.
Nous recevons ainsi 200 films du monde entier. Un premier tri se fait par mes soins en amont du comité.
Depuis quelques temps, nous remarquons un nombre de plus en plus important de films reçus, qui atteste d’une démocratisation des moyens de productions. Avant, faire un film était l’apanage d’une classe aisée et privilégiée, mais maintenant tout le monde peut le faire avec son portable.

Vous venez de parler de la section « compétition ». Il y a donc d’autres sections ?
Le festival a 5 ou 6 sections, toujours liées aux premiers longs métrages.
Nous avons ainsi une section « Premiers films hors compétition ». Pourquoi « hors compétition » ? Parce que ces films ont déjà été distribués en France. Nous organisons ainsi des avant-premières en présence des équipes.
Le festival a aussi une section « Nouveaux visages du cinéma français », qui se tient le premier week-end du festival et présente de jeunes réalisateurs et comédiens. C’est ainsi que nous avons présenté au public des jeunes comédiens comme Pierre Niney ou Anaïs Demoustiers.
Nous présentons aussi une section tout-public, puisque beaucoup de scolaires viennent assister à une projection. Nous organisons donc des projections pour tous les niveaux, depuis la maternelle jusqu’au lycée.

Avez-vous un souvenir marquant ?
Oui, c’était lors de ma première année au Festival, en 2004. Nous avions alors une section VHS : on recevait les films sur un support VHS. Nous avions reçu un film qui venait d’Iran. Je regarde la VHS et découvre qu’il s’agissait de la captation d’un film projeté dans une salle de cinéma. La qualité de l’image et du son était médiocre, mais on voyait facilement les qualités d’écriture et un jeu formidable. Du coup, je me renseigne auprès du producteur pour savoir si on pouvait avoir le film pour le festival.
Le premier obstacle, c’est que le film n’avait pas de sous-titres français. Il a donc fallu traduire les sous-titres anglais en français, puis les envoyer un par un au moment de la projection.
Ensuite, je voulais inviter le réalisateur en France, mais il n’avait jamais quitté l’Iran. Nous avons donc oeuvré pour lui fournir un visa, qu’il a obtenu la veille de son départ. De plus, il ne parlait ni français, ni anglais : nous avons dû trouver un traducteur perse.
Finalement, le film est projeté et plaît au jury. Il obtient le prix spécial du jury, ce qui m’a fait très plaisir. Puis le réalisateur retourne en Iran et réalise A Propos d’Elly et Une Séparation.
Le premier film d’Asghar Farhadi s’appelait Dancing in the dust.

En plus du travail de pré-sélection dont vous nous avez déjà parlé, quel est votre rôle en tant que directeur artistique du Festival International du premier film ?
Dans un premier temps, je suis en effet celui qui va chercher la matière première du festival. Puis je coordonne la venue des invités : je prends contact avec les réalisateurs et comédiens. C’est moi qui leur annonce qu’il n’y a pas de gare SNCF à Annonay, ce qui étonne toujours, mais après ça je les rassure : nous sommes civilisés en Ardèche !
Ensuite, je fais la conception du catalogue et la grille des projections. Et pendant le festival je mène les échanges avec les équipes des films après les projections. C’est un boulot à l’année !

Enfin, pouvez-vous nous parler de la prochaine édition ?
La 37ème édition du festival du Festival international du premier film d’Annonay se tiendra du 7 au 17 février. En plus des fondamentaux, c’est-à-dire nos sélections habituelles, cette édition comportera deux particularités.
Tout d’abord, dans les films sélectionnés, nous avons noté un retour vers le mélodrame. D’habitude, pour leur premier film, les réalisateurs sont assez pudiques. Mais cette année, nous avons bien 3 ou 4 films sur les 10 de la section Compétition qui ont fait pleurer le comité de sélection.
Enfin, l’autre particularité de cette édition, c’est que nous allons dédier une journée au collectif 50/50, qui milite pour une plus grande parité dans le cinéma français. Il y a deux ans, au Festival de Cannes 2018, ce collectif s’était fait remarquer en organisant une montée des marches par des réalisatrices et comédiennes. Nous voulons donner un coup de projecteur sur leurs actions en présentant des films de réalisatrices. D’ailleurs, sans que cela ne soit le fruit d’une quelconque politique de « discrimination positive », sur les dix films en compétition cette année, cinq sont réalisés par des femmes.

Site du Festival International du Premier Film d’Annonay

Nous avons tous des souvenirs de Kirk Douglas

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Nous avons tous une image de Kirk Douglas. Gladiateur, cowboy, producteur de cinéma ou marin, la figure de l’acteur, sa carrure, nous viennent tout de suite en tête lorsque l’on évoque son nom. Petit retour sur quelques images importantes associées à ce grand interprète.

L’acteur populaire, par définition, c’est celui qui est connu de tout le monde, celui qui est tellement présent dans l’esprit et les souvenirs communs qu’on a l’impression qu’il est immortel. Kirk Douglas illustre parfaitement cette définition. Son nom est forcément attaché à nos souvenirs de cinéphiles. Il éveille en nous toutes ces images et ces impressions qui nous font aimer le 7ème art.

L’homme déterminé…
A l’annonce du décès de Kirk Douglas, l’image qui revenait le plus souvent était celle de Spartacus, de Stanley Kubrick. L’acteur y incarne un personnage déterminé dans son combat contre Rome. Que ce soit dans les arènes, comme gladiateur, ou sur son cheval comme meneur de la révolte, Spartacus impressionne. Kirk Douglas sait magnifiquement jouer de son physique. Son charisme était tel qu’il savait habiter l’écran à lui tout seul, et rend plausible le fait que l’esclave ait pu fédérer tant de monde autour de lui. Mais c’est, là et ailleurs, le regard de Kirk Douglas qui en impose. L’acteur était habité par ses rôles, et un seul regard de sa part en disait plus long que de nombreux dialogues.

Spartacus : bande annonce

Ce personnage déterminé, on va le retrouver dans bien d’autres films d’aventures. Ainsi, Kirk Douglas va incarner Ulysse devant la caméra de Mario Camerini, ou encore un conquérant nordique dans le film Les Vikings, de Richard Fleisher.
Mais cet homme déterminé, de regard assuré, cette volonté de se battre, on la retrouve toujours chez Kubrick mais à une époque plus moderne, celle de la Première Guerre Mondiale. Dans Les Sentiers de la gloire, Kirk Douglas interprète un officier de l’armée française déterminé à sauver quelques soldats. Des soldats menacés non pas par l’ennemi, mais par leur propre armée, qui veut les fusiller pour l’exemple. Les parallèles entre le colonel Dax et Spartacus sont nombreux…

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Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick
Copyrights Bryna Productions, United Artists

… ou l’homme assailli par le doute
Partant de l’image de Kirk Douglas en colonel pour le film de Kubrick, un autre uniforme nous vient en mémoire. Encore un colonel, mais cette fois-ci de l’armée américaine, dans un film politique important. Réalisé par John Frankenheimer, Sept jours en mai raconte une tentative de coup d’état militaire aux Etats-Unis pendant la Guerre Froide. Le général qui prend la tête de ce putsch est incarné par Burt Lancaster. Et à ses côtés, cintré dans son uniforme, se trouve Kirk Douglas. Or, le colonel interprété par Douglas apparaît assailli par le doute. S’il partage les opinions de son supérieur, il s’en éloigne quant à la question de leurs mises en pratique. Enfreindre les règles démocratiques pour préserver une démocratie, il ne peut supporter cette contradiction.
Cet homme plein de doutes, en pleine remise en question de lui-même, sera au centre du remarquable film fortement autobiographique d’Elia Kazan, L’Arrangement. Kirk Douglas y interprète un homme qui semble être au sommet de la réussite sociale et qui, pourtant, tiraillé par ses fêlures, fait une tentative de suicide. Un homme désemparé par une remise en cause radicale de son mode de vie. Kirk Douglas nous montre ici, une fois de plus, sa capacité à intérioriser un rôle et nous livre un personnage sensible. Le couple qu’il forme avec Faye Dunaway est magnifique…

L’Arrangement : bande annonce

Un homme antipathique ?
Il est arrivé parfois à Kirk Douglas d’interpréter un personnage que l’on pourrait qualifier de peu sympathique. Dans l’excellent film noir de Jacques Tourneur La Griffe du passé, il est l’ancien patron de Robert Mitchum, et un long flashback nous montre qu’il s’agit d’un truand aussi élégant que violent. L’acteur sait magnifiquement arborer un sourire carnassier : là encore, Kirk Douglas parvient à ajouter des petits détails qui caractérisent un personnage sans trop en faire. Un art de la subtilité dans le jeu d’acteur.
L’autre homme antipathique auquel Kirk Douglas a prêté ses traits, le producteur de cinéma Jonathan Shields, personnage principal du film de Vincente Minnelli Les Ensorcelés. Ce personnage permet au cinéaste de dresser le portrait sombre d’un Hollywood aux mains des grands studios.

Un cowboy peu ordinaire

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La Caravane de feu, de Burt Kennedy
Copyrights Universal Pictures, Batjac Productions, Marvin Schwartz Productions

Kirk Douglas a joué dans nombre de westerns, et nous pourrions retenir l’image célèbre où il apparaît aux côtés du grand John Wayne dans La Caravane de feu. Mais l’acteur s’est souvent investi dans des films qui sortent du cadre du western traditionnel.
Ainsi, juste avant Les Ensorcelés, il incarna un trappeur dans un surprenant western romantique se déroulant majoritairement dans un bateau : La Captive aux yeux clairs, de Howard Hawks. L’action se déploie autour d’une belle princesse indienne, avec amitié virile et ode à la nature.
Mais dans cet univers de l’Ouest sauvage, c’est surtout Le Reptile, de Joseph L. Mankiewicz, qui va permettre à Kirk Douglas de tenir le rôle d’un personnage cynique ayant dissimulé une grande somme d’argent en plein désert. Le film va se dérouler autour de l’affrontement entre Kirk Douglas et Henry Fonda, et permettra quelques morceaux de bravoure dans l’interprétation et la manipulation. Kirk Douglas déploie ici un jeu auquel il ne nous a pas habitués, et cela ajoute de nouvelles touches à la palette de son talent.

Un marin…
C’est sans doute une des images les plus populaires de Kirk Douglas. Marinière rayée rouge et blanche, casquette sur la tête, l’acteur joue de la guitare pour une otarie à bord du sous-marin le plus célèbre de l’histoire du cinéma et de la littérature, le Nautilus, dirigé par le Capitaine Nemo qui, ici, prend les traits du grand James Mason. Concrètement, Kirk Douglas incarne ici un personnage secondaire, mais sa gouaille, sa joie bondissante, sa décontraction, son énergie font qu’il s’accapare l’écran, contribuant à faire de cette adaptation de Jules Verne un modèle de divertissement.

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20 000 lieues sous les mers, de Richard Fleischer
Copyrights Walt Disney Productions

… ou un père en fureur
La dernière image que l’on retiendra de lui dans cet article est un rôle inhabituel de sa part, dans un film fantastique lorgnant sur l’horreur et très sous-estimé : Furie, réalisé par Brian de Palma. Dans ce film, Kirk Douglas interprète un père qui part à la recherche de son fils, kidnappé par une agence gouvernementale qui veut exploiter ses pouvoirs psychologiques. Rôle inattendu donc, mais dans lequel Kirk Douglas excelle face à un John Cassavetes lui aussi à contre-emploi. Le choix de Kirk Douglas est une des forces du film, tant l’acteur parvient à être crédible à la fois en Américain moyen auquel on peut s’identifier facilement, et en protagoniste de film d’action.

Furie : bande annonce

Ce fut sans doute là l’une des forces de Kirk Douglas. Outre son talent et sa capacité à intérioriser un personnage, l’acteur parvenait à incarner un personnage dont on se sentait proche, un personnage humain et sensible. Un homme à la fois héroïque et ordinaire.