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Pickpocket, de Robert Bresson, la morale dans le crime

En signant Pickpocket, Robert Bresson déjoue la tentation d’un film policier et réalise une œuvre morale forte et originale.

Au début de son film, Robert Bresson nous prévient : malgré le titre, malgré le sujet, il n’a pas voulu faire un film policier. Et d’ailleurs, il va systématiquement déjouer toutes les situations qui auraient pu faire de Pickpocket une œuvre policière. Ainsi, dans la scène d’ouverture, lorsque les policiers embarquent Michel, on ne voit ni l’arrestation, ni l’interrogatoire, la caméra se contentant de montrer Michel conduit au poste, puis le moment où il est libéré. Et si le commissaire est un des personnages principaux du film, ce n’est pas pour faire de Pickpocket un film policier, mais une interrogation morale.
Mais alors, qu’est-ce donc que Pickpocket ?
Une oeuvre morale, et une oeuvre esthétique.

Par la précision d’une réalisation qui scrute et magnifie le moindre geste, Robert Bresson transforme l’acte du pickpocket en œuvre d’art. Comme n’importe quel art, le vol nécessite une théorie (d’où la présence du livre sur Barrington, Le Prince des pickpockets) et surtout beaucoup d’entraînement. Les scènes où Michel apprend son art sont particulièrement belles : Bresson filme un véritable ballet manuel, dont la splendeur est encore rehaussée par la musique de Lully. Et on a l’impression que c’est en artiste qu’agit Michel, guidé par la beauté du geste beaucoup plus que par l’appât du gain. Il avoue lui-même que “les prises ne valaient pas le risque”. Michel est un esthète du vol, et nous avons là un bel exemple de ce que peut faire le cinéma, transformant un acte vulgaire en œuvre d’art.

Mais, pour Michel, le vol a, de surcroît, une autre valeur. Une valeur presque sociale. Il suffit de quelques plans pour comprendre que glisser ses mains en douce dans un sac à main ou dans la poche d’une veste est le seul contact physique que Michel se permet avec les humains autour de lui. Même lorsqu’il s’agit d’aller voir sa mère, il rechigne et préfère lui transmettre l’argent qu’il a “gagné”.
Michel est un personnage maladivement seul, et le vol lui permet de construire une sorte de lien social. Avec ses complices bien sûr, mais aussi avec le commissaire. Il faut voir comment Michel abandonne la discussion de son ami pour rejoindre le commissaire au bar, comme s’il se livrait à lui. D’ailleurs, Michel sera, plusieurs fois, en équilibre sur cette corde raide, entre liberté et désir d’être reconnu pour ce qu’il est par le policier (le commissaire serait-il une figure paternelle dont Michel chercherait l’approbation, voire le respect ?).
C’est là que l’aspect moral du vol semble apparaître. Michel ne cherche-t-il pas à se faire attraper ? Ne cherche-t-il pas à expier un vol d’origine, le vol de l’argent de sa mère, qu’il veut racheter en donnant régulièrement les fruits de ses larcins à sa mère ?

Donc, Michel abandonne son ami au bar pour aller rejoindre le commissaire. Et là, que lui dit-il ?
Il lui affirme que certains êtres sont si exceptionnels, tellement au-dessus du lot, que les lois ordinaires ne devraient pas s’appliquer à eux.
Pour tout lecteur de Dostoïevski, cette proposition devrait rappeler quelque chose. Dans Crime et Châtiment, Raskolnikov dit exactement la même chose au policier qui enquête sur lui. D’ailleurs, les liens entre le criminel et le policier sont les mêmes dans le roman russe et dans le film français : le commissaire sait dès le début que Michel est un pickpocket, mais n’a aucune preuve matérielle qui permettrait de l’arrêter. Michel, quant à lui, est dans un entre-deux, à la fois repoussant l’idée d’être arrêté, et en même temps cherchant à l’être. A ce titre, la fin cultive encore cette ambiguïté.
En fait, le film de Bresson cultive encore plus la ressemblance avec le roman de Dostoïevski. L’arrestation, sans cesse repoussée, est une rédemption. Sans elle, Michel reste prisonnier de sa kleptomanie, qui l’oblige à revivre sans cesse cet événement passé douloureux, honteux. D’où l’aspect moral de cet acte du pickpocket, comme s’il cherchait sans cesse à se faire attraper, comme une issue à sa situation.

Malgré sa sobriété, Pickpocket est une œuvre maîtrisée, profonde et complexe. Chaque plan, chaque image est essentielle, rien n’est superflu. Bresson fait le choix d’une narration originale, qui rejette toute forme de réalisme pour insister sur le caractère de conte moral. Le résultat est une œuvre dense, déroutante mais fascinante, épurée et d’une grande beauté.

Pickpocket : bande annonce

Pickpocket : fiche technique

Scénario et réalisation : Robert Bresson
Interprètes : Martin LaSalle (Michel), Marika Green (Jeanne)
Photographie : Léonce-Henri Burel
Musique : Jean-Baptiste Lully
Montage : Raymond Lamy
Production : Agnès Delahaie
Société de production : Compagnie Cinématographique de France
Société de distribution : Lux Compagnie Cinématographique de France
Genre : drame
Durée : 76 minutes
Date de sortie : 16 décembre 1959
France – 1959

Stéphane Brizé : en guerre contre le système

Avec En Guerre, La Loi du marché ou encore Quelques heures de printemps, mais plus largement à travers son cinéma, Stéphane Brizé s’intéresse à des personnages qui refusent d’être écrasés par le système. Ils veulent faire leurs propres choix quitte à s’y perdre mais en gardant le poing levé, la liberté chevillée au corps. Un parfait exemple à la française pour notre cycle anti-système.

Les voix qui portent

Comment construire un discours à travers un film ? Dans En guerre, Stéphane Brizé fait le choix d’être au plus près de ses personnages, qui ne sont presque pas des personnages. Ils parlent fort, tous les uns sur les autres, leurs réunions syndicales battent au cœur du film. Du coup, le discours empiète sur la forme du film lui-même, il est le film. Le jusqu’au-boutisme de la souffrance aussi, telle que l’on peut la retrouver dans des films comme Au nom de la terre où rien n’est épargné de la douleur profonde qui anime le personnage.  Ce discours est ensuite tenu par des acteurs non professionnels, ce n’est donc pas un discours appris, répété, c’est un discours vécu, animé. Mais ce n’est pourtant pas du documentaire pur, puisque Vincent Lindon, acteur de renom, endosse le « rôle principal », si cela a encore un sens de dire cela. Tout cela pour dire que le cinéma de Brizé, pour affronter le système en face, est un cinéma du langage, de la parole. Un cinéma où l’on affronte le silence, la peur, l’angoisse. Dans La loi du marché, tout le film est d’abord construit sur des dialogues de sourds, entre des personnages qui ne se comprennent pas, ou n’ont pas les mêmes intentions dans le discours. Thierry (alias Vincent Lindon, encore) est d’abord analysé puisqu’il passe un long moment à négocier, discuter et, surtout protester. Face à lui, il rencontre des barrières : employeurs déjà décidés à ne pas le prendre avant même la fin de l’entretien d’embauche, banquière qui lui parle assurance décès quand lui évoque les études de son fils… Le silence domine pourtant souvent également, on se souviendra longtemps des instants suspendus, musicaux entre la violoniste et le réparateur dans Mademoiselle Chambon. C’est que souvent chez Brizé le décalage se fait entre le corps et ce que l’être humain doit être. Ainsi un demandeur d’emploi vieux, fatigué, brisé doit pourtant se vendre dans des stages absurdes est un élément criant de vérité contre un système qui marche sur la tête.

Je ne suis pas là pour être aimé

La deuxième force du travail de Stéphane Brizé, c’est l’image : ces instants suspendus qu’il filme avant d’étouffer le spectateur la seconde d’après dans des scènes haletantes, qu’il fait durer jusqu’à l’épuisement. Toujours dans La Loi du marché, Brizé livre un constat, à coup de longs plans parfois étouffants, utilisant même les images de vidéosurveillance. Cette « loi du marché », Thierry la connaît lors de sa recherche d’emploi, mais surtout au sein de l’entreprise. Cette sacro-sainte loi brise des hommes, les broie, les soumet. Thierry ne plie pas, mais il n’a cependant pas la force d’y résister. Les plans se répètent, les gestes aussi, la démarche. Le corps se déploie comme souvent chez Brizé qui adopte ici un ton quasi documentaire. On le connaissait en maître du réalisme ; ici, si tout est construit, tout sent la réalité. Acteurs non professionnels, caméra au corps à corps avec les acteurs. Son cinéma est donc devenu tranchant et efficace. Il avait du mal à se frayer un chemin au milieu des paillettes cannoises. Qui pouvait supporter de tels gestes de désespoir au milieu du soleil et des costumes ? Qui pouvait au milieu des flashs qui crépitent entendre les cris de détresse ? En tout cas, Brizé aura certainement mené ces spectateurs-là comme les autres à bout de souffle. On y retrouve avec un poil plus de force dans les images, le discours sur les grandes surfaces destructrices vu chez Kervern et Delepine dans Le Grand soir. Quelque chose d’aussi absurde qu’un corps pendu qui tourne accroché à un manège. Ces images-là rappellent la dimension sociale de son cinéma et Brizé n’a pas à rougir de cette recrudescence de réalisme, au plus près des ouvriers. C’est après tout la vocation première du cinéma, né devant les usines Lumière. On y voyait alors des employés sortir de l’usine. Fabriquée cette scène était surtout aux prises avec le réel et une certaine réalité sociale. Depuis, la magie s’est aussi emparée du cinéma. Pourtant, sa dimension sociale n’a pas disparu.

Au crépuscule

Quand il s’intéresse aux relations entre les personnages, là aussi, rien n’est évident, rien n’est conventionnel. Quelques heures de printemps suit ainsi le parcours d’une mère qui veut mourir digne en pratiquant le suicide assisté, interdit en France. En filmant les silences pesants jusqu’à l’étreinte finale qui unit ses deux personnages, Brizé dit aussi beaucoup de la dignité humaine, des choix que nous faisons. Brizé s’intéresse ainsi encore une fois au crépuscule des corps, à leur identité sociale, il observe comment ils évoluent chez eux, dans l’intimité. Comment la violence s’inscrit aussi en sourdine. On y voit ainsi des personnages qu’on n’a pas l’habitude de voir, qui ne sont pas là pour être aimés, admirés, mais pour être écoutés, entendus. Ils sont parfois au crépuscule de leur vie, ils agissent, et Brizé les suit avec beaucoup de pudeur et un sens du rythme qui engagent forcément réalisateur et spectateur dans un combat commun. Pour qu’on ne puisse pas lire un jour sur un affiche de ses films « ils ne respectent aucune loi, sauf celle du marché » (affiche du film La crème de la crème) mais plutôt : « ils ne respectent qu’une loi :  la dignité humaine ». Mine de rien, c’est moins vendeur, mais beaucoup plus intéressant et poignant. C’est certainement cela qui fait du cinéma de Brizé un cinéma « anti-système ».

Raining Stones : l’Angleterre rincée mais droite dans ses bottes, selon Ken loach

1993, dans le nord de l’Angleterre, il pleut des pierres, et les outsiders n’attendent pas grand-chose des années Thatcher. Ken Loach ne les lâche pourtant pas d’une semelle, pour continuer à tisser le portrait collectif d’une majorité silencieuse prête à tout pour ne jamais renoncer à sa propre dignité.

Synopsis : Bob, sa femme Anne et sa fille Coleen vivent dans une banlieue crasseuse de Manchester. Avec son ami Tommy, ils se démènent comme ils peuvent pour survivre de petits boulots, résignés par la crise économique. Mais une robe de communion à acheter à sa fille se présente pour Bob comme un grand défi à mener pour garder la tête hors de l’eau.

Au petit matin, sur les chemins

Raining Stones s’ouvre sur un joli plan de colline, verdoyante et patinée de rosée, une vraie caresse chatoyante qui n’a rien à envier aux collines du Yorkshire. C’est beau, la campagne anglaise, on irait presque s’y promener et puis… Et puis un mec assez massif se casse la gueule dans la pente, glisse sur son derrière en hurlant. Il appelle son pote : ils sont venus chasser un mouton, à mains nues, tournent autour avec la grâce d’un bambin qui apprendrait à marcher sur des patins à roulettes et la pauvre bête, pas rancunière, se laisse attraper.

L’État sauvage

Par ce retour à la sauvagerie la plus primitive, le propos annonce la couleur sans chercher à tergiverser. La scène d’exposition passée, les deux chasseurs deviennent des paumés, pathétiques et attendrissants, qui galèrent à tuer, découper et vendre une viande de mouton qu’ils bradent dans les bars et sur les parkings. On regarde la date. 1993. C’est ça, l’Angleterre ? Le grand marché, l’Europe, le ruissellement ? Ici, il pleuvra des pierres quand la situation changera. Autant se débrouiller tout seul, même si les moulins restent définitivement les plus forts.

Le combat ordinaire

Bob et Tommy sont les vaincus qui tapent dans la main de tous les autres héros de Ken Loach. Tantôt adolescents attardés, gauches et consternants, ils se révèlent conscients et incroyablement rayonnants pour leurs familles. Ces mecs-là ne picolent pas au point de détruire tout ce qui les entoure, juste assez pour oublier sans s’effondrer. Ils enchaînent les boulots, les perdent toujours pour des conneries, s’endettent et n’arrivent jamais à vraiment reprendre pied. Et c’est un mac guffin tout à fait improbable, trouvant chaussure à son pied dans ce beau conte social qui va les mener tous les deux vers une jolie lutte, un vaillant adversaire.

Drama King

Tous, même sa femme lui disent d’abandonner, mais Bob veut payer une robe de communion à sa fille Coleen. On lui passera les risques encourus, les dangers que cet entêtement entraîne, mais il y tient avec une telle droiture qu’il emporte l’adhésion et le script avec lui. Un antagoniste à écarter, un ami qui l’accompagne dans le combat, une famille aimante et belle dans le combat : n’en jetez plus, les figures imposées hollywoodiennes sont là.

Once upon a time in Hollysherwood

Mais pourquoi ? Pour les rendre plus justes, plus concrètes et vivantes. Bob va même jusqu’à déboucher des canalisations, craindre pour sa vie et nettoyer de la merde, Tommy doit accepter de l’argent de sa fille, suprême humiliation, renoncer à son rôle de père. C’est ici que les patrons de Cendrillon vivent, non, pas ceux qui vous disent où faire le ménage, mais ceux-là même qui modélisent les héros stylisés, qui ont eux aussi oublié d’où venait la misère. A chaque joli conte, une cible et une morale. Ici, tous l’auront compris, dans sa réalité la plus crue. Enfin, tous sauf Madame Thatcher.

Raining stones : Bande annonce

Fiche technique : Raining Stones

Titre : Raining Stones
Réalisation : Ken Loach
Scénario : Jim Allen
Production : Sally Hibbin
Musique : Stewart Copeland
Photographie : Barry Ackroyd
Montage : Jonathan Morris
Décors : Martin Johnson
Pays d’origine : Royaume-Uni
Format : Couleurs
Genre : Comédie dramatique
Durée : 90 minutes
Date de sortie : 1993

Bruce Jones : Bob
Julie Brown : Anne
Gemma Phoenix : Coleen

Les plus beaux monologues au cinéma : La 25ème Heure, Annie Hall, Stalker…

Parfois, un personnage commence à parler et ne s’arrête plus. Seul face à lui même ou face aux autres, il nous éblouit par sa prestance et sa perspicacité à décrire le monde ou les émotions qui l’entourent. Avec cet article, la rédaction du Magduciné vous explique quelques tirades marquantes du cinéma. Liste non exhaustive qui pourrait en comporter bien d’autres (Blade Runner…).

La 25ème Heure de Spike Lee

Sorti en 2002, La 25ème Heure était l’un des premiers films à aborder les conséquences du 11 septembre sur les habitants de New York. Et l’incident, finalement très peu évoqué pas les protagonistes, n’est pas central à l’intrigue. Pourtant il hante l’œuvre dans son ensemble. Spike Lee y décrit le sentiment de malaise, d’incompréhension et de paranoïa de l’Amérique au lendemain du drame. Mais les maux sont déjà plus profonds dans cette ville où les personnages, souvent réduits à leurs origines (Jacob est juif, Monty est irlandais, Naturelle est portoricaine), témoignent de rapports sociaux ultra-codifiés, ou chaque groupe reste distant des autres, très loin de l’idéal cosmopolite souvent associé à la mégalopole. Une situation que Monty Brogan critique justement au cours de son monologue culte où il en vient à blâmer tout New York pour sa descente aux enfers. À 40 reprises en seulement cinq minutes, le mot « fuck » est prononcé dans cette scène, témoin de l’omniprésence du racisme et de la xénophobie. Une séquence surtout allégorique puisque cette tirade se présente comme un miroir de l’Amérique, cherchant avec hypocrisie à blâmer les autres pour les incidents qui lui sont arrivés. Seulement Monty lui, finit par accepter sa propre culpabilité. Pour Spike Lee, les États-Unis pourraient donc en faire autant…

Thomas Gallon

Manhattan de Woody Allen 

Un lever de soleil sur les immeubles de Manhattan. Des scènes de rues, la foule qui se presse sur les trottoirs, les travaux, les boutiques, les calèches, Central Park, les taxis, les rues enneigées… le tout dans le sublime noir et blanc façonné par Gordon Willis. La musique de Gershwin, dont les envolées aériennes semblent émaner de la ville elle-même et procure aux images un lyrisme émouvant. Et, en voix off, un homme qui égrène différentes versions du premier chapitre de son roman. Et dans ce chapitre, dans ces propos, se note toute l’admiration du cinéaste pour « sa » ville. D’ailleurs, dès les premiers mots, c’est le rapport entre New York et lui qui est mis en avant. C’est bel et bien une vision subjective, voire  plusieurs visions subjectives qui nous sont montrées. L’avantage du procédé employé ici par Woody Allen, c’est que chacune des versions de ce « chapitre 1 » met en valeur une des facettes de la ville. New York, c’est le romantisme, l’individualisme, la métaphore du monde occidental contemporain dans tout ce qu’il peut avoir de meilleur et de pire.

Hervé Aubert

Annie Hall de Woody Allen 

Alvy Singer est Woody Allen et Woody Allen est Alvy Singer. Disons-le autrement : dans « Annie Hall », le père de « Manhattan » met en scène le spectacle doux-amer de sa propre existence. L’histoire d’amour irriguant le film n’est autre qu’une version cinématographique de sa romance passée avec Diane Keaton. Et c’est un ersatz un brin caricatural du cinéaste new-yorkais qui ouvre le bal en brisant le quatrième mur dans un monologue mémorable. Pour quoi faire ? Se plaindre de la vie, se morfondre de ses insatisfactions, évoquer Freud et Groucho Marx, s’épancher sur sa calvitie naissante ou ses relations difficiles avec les femmes. Du Woody Allen porté à incandescence. « Vous connaissez cette blague ? C’est deux vieilles dames qui sont dans une une station de ski des Vosges, et il y en a une qui dit : « Et ben, on peut pas dire qu’on se régale ici !» Et l’autre répond : « Ah ça, ne m’en parle pas ! Et puis les portions sont tellement riquiqui ! » Hé bien, voilà mon sentiment général sur la vie… » C’est par ces mots las et désabusés que débute un discours vif et sophistiqué si représentatif du cinéma allénien qu’il en deviendra l’un des symboles. Ralph Rosenblum, chargé du montage, amputera certes la séquence pour recentrer l’intrigue sur les relations amoureuses du héros, mais elle n’en demeure pas moins jouissive.

Jonathan Fanara

JFK d’Oliver Stone

Il commence par un dispositif très classique, un montage tout juste digne des vieilles séries juridiques des années 50, sans couleur, sans profondeur. Un avocat plaide sa cause, touche ses dossiers, rehausse ses lunettes épaisses, et un chapelet de plans de réaction vient le saupoudrer de ce que l’on doit penser. Il faut soutenir cet orateur, quoiqu’il advienne. Pris isolément, des yeux de 2020 pourraient instinctivement rejeter cette mise en scène ampoulée, qui se démène pour imposer une morale à un des pires moments de l’histoire des Etats-Unis avec la légèreté d’un mauvais cours d’éducation civique. Dans la salle d’audience, une femme s’évente. C’en est trop. Si on était avec elle, on regarderait à droite à gauche, en cherchant une occasion de se barrer discrètement. Et puis, petit à petit, à partir de ce point de bascule, le cinéaste, sournoisement, laisse une voix chasser le découpage. Elle nous ramène dans le film, devient légèrement plus aigüe, en VO, de ce timbre que Kevin Costner manie courageusement sur le fil du rasoir. On ne souhaite plus en finir tout de suite, cela devient prenant et on constate soudain qu’on est embarqués depuis déjà plus de deux minutes dans un plan séquence sonore, qui a pris le pas sur des images qu’il a capté, elles aussi, et coulent désormais avec fluidité et élégance sur les dernières secondes d’un monologue où l’orateur se laisse étreindre par l’émotion du grand perdant. Debout pendant le naufrage, il tient encore, en nous y embarquant avec lui. Le pays qui occulte la vérité n’est pas celui où cet homme est né, ni celui où il souhaite mourir. Une réplique pleine de sens, comme des dizaines d’autres, d’un film bien plus que poignant : il joue encore à hanter le cinéma. Depuis, ce discours résonne encore, le JFK d’Oliver Stone a changé plusieurs fois de nature, tantôt éclairé, paranoïaque, obscur et fou, parfois tout cela à la fois. Mais les dernières secondes de cet échange ténu entre auditeur, spectateur, son et images redonnent viscéralement vie au cinéma tel qu’on oublie qu’il est et restera, dans un regard caméra brisant le quatrième mur : « c’est à vous de jouer ».
Romaric Rouan 

Call Me By Your Name de Luca Guadagnino

Un moment suspendu. Une conversation entre un père et son fils en toute simplicité mais qui touche par la préciosité de ces échanges authentiques rares, dans lesquels il ne s’agit pas de tricher mais bien plutôt de s’ouvrir. La scène est belle et marque par sa sobriété. Le cadre, tout aussi pur, reflète la sincérité d’un père pour qui l’histoire du fils a réveillé bien des choses et la pureté de ces liens indicibles. Son juste monologue, tout en sensibilité, met un point d’honneur à la passion qui aura animé Elio et Oliver le temps d’un été et qu’il vient sublimer. Le temps de la séparation. La douleur de la fin. Une lueur croît au cœur de la peine ; et le père d’Elio lui rappelle, nous rappelle, combien c’est précieux de ressentir. “But to feel nothing so as not to feel anything — what a waste !”. Et ces mots doivent résonner encore, pour Elio, pour nous tous. Chérir le sentiment, chérir le souvenir, celui que la douleur nous laisse pour trace d’un Amour parti, Amour qui excède toutes les frontières et brouille tout repère, Amour qui cristallise ces temps certes révolus, mais avant tout heureux. Une véritable ode au sentiment, celui qui bouleverse mais qui avant tout anime, ode à ces rondes des corps et des cœurs qu’on voudrait éternelles. Parce qu’après tout ressentir, c’est aussi être vivant.
Audrey Dltr

Stalker d’Andrei Tarkovski 

Stalker tient son titre du personnage le plus discret et a priori le moins important du film, en tout cas celui censé s’effacer derrière ceux qui font appel à lui. C’est la figure de l’éclaireur, qui ouvre la voie et guide le Scientifique et l’Écrivain vers le cœur de la « zone », sorte de forêt vierge aux feuilles de rouille et aux lacs d’eau croupie, lieu interdit des fantasmes dont le centre, une fois atteint, aurait la vertu d’exaucer nos vœux les plus profonds. À la différence des deux autres personnages, qui découvrent en même temps que le spectateur cet univers silencieux et inquiétant, le « stalker », lui, n’est jamais dans une posture réflexive ou d’émerveillement : c’est son travail de faire entrer des inconnus et de la mener au centre du « labyrinthe ». Il connaît chaque sentier, chaque buisson, si bien qu’il paraît lassé par une tâche répétitive et peu gratifiante. Là où tous les visiteurs se servent de lui pour atteindre leur but, le stalker n’est qu’un passeur qui ne va jamais lui-même « au bout », qui n’ose jamais franchir le seuil et préfère cultiver le mystère de la « Chambre ». Le Scientifique et l’Écrivain dissertent sur la vie, l’art, la religion, la science, la littérature ; le stalker se tait et trace la route, ou se repose à l’écart. Pourtant, face à la Chambre, il s’effondrera une première fois, à genoux, criant son désespoir à ses deux compagnons quant à la vacuité de son existence. Un premier monologue touchant, qu’un second, conclusif, viendra compléter. Car une fois le voyage achevé et de retour chez lui, épuisé, en pleurs devant sa femme, le stalker extériorisera sa rage à l’encontre d’une humanité qui ne croit plus en rien, désenchantée, ayant perdu toute forme de foi. Dans un sépia magnifique témoignant de cette morosité du monde moderne, « sans couleurs » car désabusé, c’est Tarkovski lui-même qui se confesse à son spectateur : peur d’un monde où le ciel est vide, peur d’un culte des apparences et du faire-valoir, peur de la monétarisation de la vie même, peur de la perte  de sens générale des choses. « Personne n’a besoin de la Chambre », car les gens ont « les yeux vides ». Le cinéma de Tarkovski n’a peut-être jamais paru si triste, et pourtant si beau.
Jules Chambry 

M Le Maudit de Fritz Lang

Le monologue final de Hans Beckert, interprété par Peter Lorre, appartient depuis près de 90 ans au répertoire du cinéma classique. Le tueur d’enfants surnommé M le Maudit se voit pourchassé tout au long du film par la police et des groupes mafieux. Acculé, dans une ultime tentative d’éviter un lynchage public, Hans Beckert improvise un tribunal de fortune au milieu de la foule des criminels. Dans ce monologue édifiant, le tueur en série expose avec force tous les tourments de sa pathologie psychique. Il évoque les pulsions meurtrières incontrôlables dont il est victime ainsi que la dissociation de sa personnalité. Il soutient également qu’il ne se souvient pas de ses actes, qu’il se sent continuellement poursuivi par les enfants qu’il a tués et leurs mères. Dans ce discours rhétorique, il plaide avec brio son irresponsabilité pour cause de trouble mental en demandant : « est-ce vraiment moi qui ai fait ça, si je ne m’en souviens même pas ? ». Grâce à ce monologue, le spectateur change de regard sur l’effrayant tueur d’enfants. L’ombre implacable, jusqu’alors invisible, tel un mal sans nom, prend le corps et la voix d’un homme malade et repenti. Cette longue tirade confère ainsi à M le Maudit tout son caractère dramatique et en fait un précurseur des nombreux films consacrés aux tueurs en série.
Ariane L. Emmanuelle

Django Unchained de Quentin Tarantino 

Quentin Tarantino a toujours eu l’incroyable talent de créer des personnages mémorables et de leur donner des répliques cultes, sous forme de tirades expéditives ou de longs discours verbeux. Dans Django, c’est le terrifiant Calvin Candie, riche propriétaire terrien et esclavagiste, qui a marqué les esprits par son monologue lors du dîner avec Django et le docteur Schultz, venus négocier la vente de Brunhild. Dans cette célèbre scène du crâne, Calvin Candie donne à ses invités une véritable leçon d’anthropologie destinée à démontrer la servitude naturelle des Noirs. Parodiant le monologue d’Hamlet, il raconte l’histoire du propriétaire du crâne, un esclave nommé Ben, qui ne s’est jamais révolté malgré ses nombreuses occasions de s’enfuir. Pour finir sa démonstration, Calvin Candie, incarné par un exceptionnel Leonardo Di Caprio, défonce brutalement le crâne de Ben avec un marteau. Alors que la scène atteint l’apogée de sa tension, il est subitement interrompu par son intelligent majordome, qui a deviné les réelles intentions de Django et du docteur Schultz. Ce monologue mémorable s’inscrit ainsi parfaitement dans le système d’écriture de Quentin Tarantino, dans lequel la tension et la violence succèdent rapidement au verbe.
Ariane L. Emmanuelle

Paris Texas de Wim Wenders 

Après des années d’errance, Travis retrouve Jane, cette dernière travaillant dans un peepshow. Face à face, séparés par une glace, Travis décide de prendre le téléphone disposé à coté de lui pour dire tout ce qu’il ressent à Jane. Elle ne le voit pas, mais lui oui, et c’est alors qu’il décide de se retourner pour ne pas plus voir son visage et énoncer tout ce qu’il a sur le coeur, chacun comme dos à dos, où les mots vont alors sortir dans le vide et dans l’inconnu. Et même si Jane répond avec parcimonie, ce sont surtout ces larmes qui répondront à ce monologue. A l’image de ce road movie existentiel, cette séquence, magnifique pour son cadre et la prestation de ses deux acteurs, révèle toute la tristesse d’un long métrage à fleur de peau. C’est toute la pesanteur du film qui se répercute dans les mots de Travis qui narre la naissance d’un amour, les sacrifices et les perturbations d’un couple, qui malgré la distance et le temps, ne peut disparaitre d’un claquement de doigts dans le désert du Texas. Pas d’éclats de voix, ni de vociférations amoureuses ou même de dispute, la scène vient presque clôturer un film où le calme ambiant est proportionnel à la desespérance et à la culpabilité latentes des personnages.
Sébastien Guilhermet

Le Dictateur de Charlie Chaplin 

Le Dictateur est le premier film entièrement parlant de Charlie Chaplin, après ses balbutiements des Temps modernes. Chaplin y incarne en même temps une parodie d’Hitler, en la personne d’Hynkel, et un barbier juif dans la continuité de son personnage de Charlot. L’un profère des discours inaudibles dans un yaourt aux consonances germaniques ; l’autre parle peu, discret, et subit les événements avec une candeur silencieuse. Leur similitude physique aboutira à un quiproquo final des plus jouissifs et étonnants, où le barbier juif prendra la place du dictateur à l’insu de tout le monde pour prononcer un discours déconstruisant des années de guerre et de haine, devant un auditoire stupéfait mais toujours aussi passivement suiveur, quels que soient les mots prononcés. Si la scène est un sommet de cinéma, c’est d’abord parce que le barbier, qui n’avait jusqu’alors pas confiance en lui et redoutait, tout tremblant, que la supercherie ne fût découverte, acquiert d’un seul coup une assurance et un don d’orateur inattendus. Ensuite, c’est parce que de voir un juif des ghettos s’avancer sur l’estrade pour prononcer un discours pacifiste, tolérant, anti-militariste et humaniste, entouré de haut-gradés nazis et d’un peuple habitué au harangues antisémites, est la plus douce et savoureuse des vengeances, la plus belle des uchronies. Grimé en Hitler/Hynkel, mais avec un cœur de Charlot, Chaplin émeut comme rarement il aura su le faire avec de simples mots. Sans sa pantomime habituelle, et malgré le déguisement, il se donne au spectateur presque à nu ; et ses mots, certes un peu naïfs mais si honnêtes et bienfaiteurs, ne peuvent qu’éblouir. Quelques années plus tard, après que la Shoah aura été mise à jour et les agissements des nazis révélés, Chaplin confessera qu’il n’aurait pas été capable d’écrire un tel film s’il avait eu connaissance, dès 1940, de certaines réalités. Le cinéma tient à peu de choses, parfois.
Jules Chambry 

 

« Phil Tippett : des rêves et des monstres » chez Carlotta Films

Concepteur et superviseur d’effets spéciaux, Phil Tippett a gravé son nom dans le marbre du cinéma fantastique et de science-fiction. Admirateur de Ray Harryhausen, il a d’abord imité la démarche du père du stop motion avant de se fondre dans les images de synthèse qui ont révolutionné le Hollywood post-Jurassic Park. C’est précisément cette trajectoire caractérisée par la passion et le succès que Gilles Penso et Alexandre Poncet restituent dans leur documentaire.

En 1993, le nom de Phil Tippett n’échappe déjà plus à personne. Associé à Star Wars, Timegate, RoboCop ou Piranhas, ce concepteur d’effets spéciaux est intégré de longue date dans le circuit hollywoodien. Il vit pourtant des heures difficiles, matérialisées par l’avènement des images de synthèse, appelées à supplanter les techniques de stop motion et de go motion qui lui sont chères. La première pierre lancée dans son jardin s’intitule Jurassic Park. Steven Spielberg est conquis par le réalisme des CGI et Phil Tippett, secoué, voire quelque peu déprimé, craint de finir aux oubliettes de l’histoire cinématographique. L’artisan a tort, mais il ne le sait pas encore. Cette ligne de fracture est parfaitement mise en lumière par Gilles Penso et Alexandre Poncet.

Avant d’en arriver là, Phil Tippett fut d’abord un cinéphile mordu d’effets spéciaux comme il en existe des milliers d’autres. Abasourdi dès cinq ans devant le King Kong de Merian C. Cooper et Ernest Beaumont Schoedsack, admirateur du travail de Ray Harryhausen sur Le Septième voyage de Sinbad, il va tôt se passionner pour le cinéma au point de s’enferrer dans une solitude qui inquiètera ses parents. Qu’importe, le jeune garçon ne rêve que d’une chose : modeler et animer l’argile comme le font ses inspirateurs. Durant son adolescence, il participera aux projets indépendants de Bill Stromberg, qui adaptera la nouvelle de Ray Bradbury A sound of Thunder. L’Université lui ouvre ensuite la voie à toutes sortes d’expérimentations et contribue à libérer sa créativité, avant que celle-ci ne s’exprime chez Cascade Pictures, une société spécialisée dans les films publicitaires.

Le documentaire de Gilles Penso et Alexandre Poncet parvient très bien à verbaliser cette passion précoce pour l’artisanat cinématographique. Phil Tippett y apparaît tel qu’il est : un passionné inventif et parfois rêveur, mais aussi une force de travail incroyable, capable de s’investir dans un projet en étant continuellement au four et au moulin. C’est ce qu’il se passe sur les plateaux de RoboCop ou Starship Troopers (au point de finir physiquement épuisé), ou lorsqu’il conçoit des dizaines de créatures ou de masques pour Star Wars. Sa femme Jules Roman gère en maître l’intendance, ce qui implique aussi le Tippett Studio. Leur rencontre, leur union et les synergies qui en découlent se trouvent ou se devinent dans les interstices du documentaire. Y figurent également, en proportions variables, des indications sur les goûts personnels de Phil Tippett (l’animation de créatures organiques plutôt que de machines), des explications sur les techniques d’animation employées par le concepteur d’effets spéciaux ou des évocations de son travail sur les Walkers des neiges, Jabba le Hutt, le dragon Vermithrax ou encore le robot ED-209 ou le cyborg de RoboCop 2.

Le documentaire est passionnant, bien rythmé et émaillé d’entretiens éclairants. Les deux réalisateurs y évoquent à la fois une vie, une passion et un métier, le tout à parts quasiment égales. Ils clôturent enfin leur film par deux longues évocations, touchant à Mad God, « un film expérimental en stop motion », comme cela est indiqué sur le portfolio du Tippett studio, et la partie d’échecs holographique vue dans un épisode de Star Wars, laquelle recourt naturellement… au stop motion qui a fait la renommée de Phil Tippett.

BONUS

On trouve en supplément de l’édition blu-ray des scènes coupées et alternatives commentées par Alexandre Poncet. Le réalisateur évoque notamment les problèmes de rythme et de montage justifiant le coupage de ces séquences. Un long document (100 minutes) portant sur la conception du documentaire figure également aux côtés d’une galerie photographique ou de la traditionnelle bande-annonce. Ce « making-of » nous apprend beaucoup sur le travail de Gilles Penso et Alexandre Poncet et continue de présenter un regard passionné sur l’artisanat des effets spéciaux et les modèles que Phil Tippett a animés durant sa longue carrière.

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/50i • ENCODAGE AVC • Version Originale DTS-HD Master Audio 5.1 • Sous-Titres Français • Format 1.78 respecté • Couleurs • Durée du Film : 80 mn
DVD 9 • MASTER HAUTE DÉFINITION • PAL • ENCODAGE MPEG-2 • Version Originale Dolby Digital 5.1 • Sous-Titres Français • Format 1.78 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 80 mn
Sortie le 27 mai 2020

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4

Alien Crystal Palace : le nouvel OVNI d’Arielle Dombasle, enfin en DVD/Blu-Ray

L’un des films français les plus étranges, déjantés et improbables de ces dernières années vient de sortir en DVD/Blu-Ray chez Epicentre Films : Alien Crystal Palace, le thriller mystico-musical d’Arielle Dombasle. Chronique d’une expérience pas comme les autres.

Synopsis : Un savant fou, imprégné d’ésotérisme, cherche à réformer le couple idéal de la mythologie égyptienne, Isis et Osiris : un homme et une femme qui s’aimeront d’un amour parfait. Il tente, en vérité, de surpasser le modèle des sites de rencontre qui pullulent sur Internet. Mais il ne réussit pas à accomplir son prodige. Et il se condamne à faire disparaître les sujets-objets de ses expériences et à tuer les couples qu’il réunit jusqu’à ce qu’il ait trouvé l’idéal.

Alien Crystal Palace est mauvais, très mauvais : mal filmé, affreusement mal joué, mal écrit et raconté, court et ennuyeux à la fois. Une catastrophe cinématographique comme on a rarement l’occasion d’en voir. Une espèce de The Room, le « chef-d’œuvre » nanardesque de Tommy Wiseau, à la sauce française : tout aussi ridicule, tout aussi naïvement sûr de lui… tout aussi fascinant malgré nous.

Il faut être à des lieues au-dessus des sphères de la raison, perché dans des confins inexplorés de la galaxie pour affronter Alien Crystal Palace comme il se doit. Arielle Dombasle, fidèle à elle-même, est en roue libre totale, tant en termes de réalisation que dans son jeu d’actrice. On ne cesse de se demander comment un tel résultat fut possible, comment un tel film put-il être produit, comment quiconque dans l’équipe du film put se dire « ouais, ça rend bien » au revisionnage de n’importe quel rush. D’abord, le malaise nous saisit : le film cherche-t-il à être drôle, au second degré ? Faut-il le prendre au sérieux ? Est-ce censé être divertissant et « fun », comme pourrait l’être un délire d’esthète aux tendances ésotériques ? Y a-t-il une sous-couche psychanalytique, comme dans un Jodorowsky ? Doit-on y voir du symbolisme dans le surréalisme ?

Mais nous sommes rapidement forcés d’abandonner, et de constater que le désastre se jouant devant nos yeux n’est qu’une sorte de délire mégalo aussi vain que nombriliste ; faussement subversif, faussement iconoclaste, faussement impertinent et provocateur. Comme si nous assistions à la projection d’un film de vacances tourné à l’arrache entre collègues, dont nous ne pourrions pas comprendre les agissements ni les discussions, parce qu’il eût fallu être avec eux à ce moment-là pour être dans le trip. Et nos pauvres visages consternés de regarder ces images défiler, avec la même indifférence que devant les photos de voyage de cette tante toute fière de partager ses expériences dépaysantes avec nous, pauvres gens lambda en manque d’exotisme, obligés de passer l’après-midi à mater son diaporama fait sur Windows Movie Maker, et qui rêvons secrètement de lui dire que nous n’en avons, en réalité, pas grand-chose à faire.

Puis vient la fascination. Un bien grand mot, sans doute. Jamais Alien Crystal Palace ne peut réellement, en lui-même, fasciner. C’est plutôt le projet dans son ensemble qui pose question, et qui, finalement, pousse à une certaine admiration béate. Un peu comme pour The Room. C’est si médiocre que c’en devient prodigieux. On en vient à lui trouver un côté attachant, gentiment naïf et sincère, généreux dans le mauvais goût et le too much. On en vient même à regarder le film avec bienveillance, à ne pas trop le juger sévèrement, parce qu’il va au bout de son délire, quel qu’il soit. Le genre de film dont on aime se souvenir, avec tendresse, en oubliant sciemment l’ennui mortel et les douleurs du visionnage en lui-même. Les souvenirs embellissent les choses, dit-on. Jamais adage ne fut plus vrai. Après quelques semaines, voire quelques mois, on s’en souvient comme d’un rêve étrange qu’on a du mal à resituer : de quoi ça parle, déjà ? Peu importe. On est heureux qu’il soit derrière nous, mais on ne regrette pas pour autant de l’avoir vécu. On ne s’y risquerait pas de nouveau, mais on le conseillerait presque à nos proches. Et on regrette amèrement que le film fût si mal distribué, parce quitte à s’y abîmer, autant le faire dans une salle de cinéma, avec d’autres personnes, sur un écran dont la taille et la capacité d’immersion sont à la mesure d’une telle œuvre.

Arielle Dombasle est-elle la nouvelle David Lynch ? La bombe est lâchée. Voyez Alien Crystal Palace, non pas pour le film en lui-même, qui ne vaut pas grand-chose, mais pour ce qu’il vous en restera : le cinéma comme vous ne l’avez jamais vu – et sans doute comme vous nous souhaiterez, après ça, plus jamais le voir. L’illustration même qu’avec le septième art, tout est possible.

Vous l’aurez compris : Alien Crystal Palace est un OVNI objectivement mauvais, mais impossible à détester tant on a envie d’aimer et de promouvoir ce genre de propositions inhabituelles. Arielle Dombasle n’est certainement pas la plus grande réalisatrice de cinéma qui soit, mais au moins – et on ne lui enlèvera pas ce point –, elle fait ce qu’elle aime, comme elle aime, sans compromis, (très) maladroitement certes, mais avec une indubitable sincérité et une passion communicative. Et à défaut de marquer pour ses (non-)qualités cinématographiques, le film reste, d’une manière ou d’une autre, accompagné d’une inexplicable et douteuse affection.

Contenu de l’édition :

Il n’y a pas à dire : le packaging est superbe, et le DVD/Blu-Ray est un très bel objet ostensible sur une étagère, pour épater ses amis. Cerise sur le gâteau : vous trouverez à l’intérieur du boîtier une carte postale sublimée d’une photographie d’Arielle Dombasle étendue sur un divan en tenue légère. De quoi épicer vos romances épistolaires d’une façon unique.

Côté suppléments, on trouvera un « Entretien exclusif avec Arielle Dombasle et Nicolas Ker » d’une douzaine de minutes, durant lesquelles nous pourrons en savoir plus sur le pourquoi du comment d’Alien Crystal Palace, et de la genèse du projet notamment. De quoi apporter des « réponses » à base de références culturelles (Bowie, Dario Argento, jeux vidéo) et de philosophie bouddhiste. Nourrie selon ses mots par Kubrick, Tarkovski, Buñuel ou encore Cronenberg, notre Arielle Dombasle nationale avait tout pour accoucher d’un pur film de cinéma. D’une certaine façon, Alien Crystal Palace est l’héritier de ces monstres sacrés. De quelle façon ? Le mystère est encore entier…

On trouvera aussi une minute de backstages narrée par Arielle Dombasle elle-même, d’une voix envoûtante et solennelle.

Enfin, une galerie de photos « non-censurées » achèvera de nous fasciner, défilant sur une musique hypnotique.

Alien Crystal Palace – Bande-annonce

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0.5

Dernier meurtre avant la fin du monde selon Ben H. Winters

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Probable nouveau cas de suicide, avec un mort par pendaison dans les toilettes d’un McDonald’s. Le dénommé Zell réagissait mal à la situation du moment : un futur terrestre très limité

Imaginez : un astéroïde pointe le bout de son nez et les astronomes qui surveillent sa trajectoire finissent par acquérir la certitude qu’il va percuter la terre d’ici six mois. Sa taille faisant plusieurs kilomètres de diamètre, l’impact entraînera un véritable cataclysme. Les survivants devront se débrouiller dans une atmosphère obscure, refroidie et sans doute privée de la majorité des ressources élémentaires. Quel avenir imaginer dans ces conditions ? Ainsi, la plupart tombent dans une déprime fataliste (de tout façon, quoi qu’on fasse…), très mauvaise moralement. Beaucoup refusent de poursuivre leur activité professionnelle. Ceux qui en ont les moyens partent profiter des endroits agréables tant que c’est possible. Conséquence, plus rien ne fonctionne normalement, tout se détraque, y compris dans les services et administrations. Les communications téléphoniques deviennent très aléatoires, ainsi que les liaisons Internet. Quant aux préoccupations écologiques, quel intérêt désormais ?

Un policier qui fait du zèle

C’est dans cette atmosphère délétère que le narrateur, Hank Palace, flic à Concord (Massachussets), découvre un homme mort par pendaison dans les toilettes d’un McDonald’s. Peter Zell travaillait comme agent d’assurances au cabinet Merrimack Life and Fire où Palace rencontre son employeur, Gompers, qui n’a pas grand-chose à dire. De Naomi Eddes qu’il prend pour l’assistante de direction (alors qu’elle n’est que secrétaire), Palace apprend quand même que Zell était plutôt du genre effacé, discret, avec parfois des réactions bizarres. Maigre indice à la disposition de Palace, la ceinture utilisée par Zell pour se pendre : un modèle de luxe qui ne colle pas vraiment avec le personnage. Zell présente également un vilain bleu en dessous d’un œil. D’après les témoignages, il aurait prétendu être tombé dans un escalier. Palace imagine plutôt un coup porté par l’assassin de Zell. Car il ne croit pas au suicide de Zell.

Une enquête difficile

L’enquête de Palace va le mener dans l’entourage assez limité de Zell : sa sœur qu’il ne voyait quasiment pas, mais qui semble mal à l’aise par rapport à cette affaire, comme si elle avait quelque chose à cacher. Sur les conseils de son mari, elle s’arrange pour esquiver les entretiens et prétendre qu’elle ignorait quasiment tout de la vie de son frère. Palace va également retrouver un ami de Zell que celui-ci avait revu récemment, en particulier pour boire des bières et aller au cinéma.

Suicide ou meurtre ?

Et puis, l’enquête de Palace permet de montrer son ambiance de travail, ses relations avec ses collègues dans ce contexte particulier de fin du monde où personne ne comprend pourquoi il s’acharne à chercher un assassin dans une affaire tellement banale que Zell lui-même avait annoncé que s’il devait se suicider, il le ferait précisément là où il a été retrouvé. Parce que le suicide fait partie des réactions les plus communes dans cette atmosphère de fin du monde bien retranscrite par l’auteur (Ben H. Winters).

La vie de Palace

Celle-ci se complique par l’intervention de sa propre sœur Nico qui voudrait qu’il fasse son possible pour retrouver son mari qui a disparu depuis plusieurs jours. Cette enquête parallèle va ouvrir à Palace d’autres pistes de réflexion, en particulier par rapport à la catastrophe programmée. En effet, tout le monde ne l’attend pas avec fatalisme. Déjà, une puissance dotée d’un armement militaire adapté, envisage de réduire l’astéroïde en débris à l’aide d’un missile. Ce à quoi les autres puissances s’opposent en disant que les débris finiraient malgré tout leur course à la surface de la Terre, mais sur une surface plus importante. Il semblerait que des intérêts privés s’activent en vue d’une autre alternative.

Hasard et circonstances

Voilà donc un roman policier qui exploite avec intelligence une situation de pré-catastrophe certes peu probable, néanmoins crédible et qui éveille des échos par rapport à certaines impressions dues à la pandémie actuelle (Covid 19) : la révélation de la fragilité de nos sociétés. L’auteur tire bien parti de cette situation, sur le plan individuel avec ce que vit et observe le personnage principal, mais aussi par l’ambiance qu’il décrit. Pour autant, il ne néglige pas son intrigue policière. Intelligemment, il mêle les inquiétudes du moment qu’il décrit avec les intérêts et motivations habituelles des uns et des autres. Et on sent un intérêt véritable pour les statistiques, puisque le hasard et les circonstances ont un rôle déterminant dans l’enchainement des faits ainsi que dans le dénouement de l’intrigue. Il va jusqu’à proposer une piste de réflexion plus subtile sur ce que valent les statistiques : Mais c’est ainsi que ça marche : quelle que soit la probabilité pour qu’un événement donné survienne, cette chance unique sur allez-savoir-combien doit arriver à un moment ou un autre, faute de quoi ce ne serait pas une chance sur allez-savoir-combien. Ce serait zéro chance.

Pour aller plus loin

De plus, Winters propose un roman qui se lit très bien grâce à un style fluide et des enchaînements de qualité qui donnent toujours envie de poursuivre la lecture. Il sait aussi mener une intrigue sentimentale qui donne du corps à son roman. Et il donne vie à l’ensemble avec tous les incidents qui émaillent chaque chapitre. La personnalité de son enquêteur se construit par touches successives, notamment des souvenirs familiaux. Et ce n’est pas le seul personnage marquant dans cette histoire. La résolution de l’intrigue policière ramène à des préoccupations humaines presque banales. La bonne nouvelle, c’est que The Last Policeman (titre original) est le début d’une trilogie qui se poursuit avec J – 77 (titre original Countdown City – 2013) et Impact (titre original World of Trouble – 2014).

Dernier meurtre avant la fin du monde, Ben H. Winters

 Super 8, février 2016, 336 pages 

 

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La méthode d’Yves Lavandier pour « Évaluer un scénario »

Auteur, cinéaste et spécialiste en narratologie, Yves Lavandier s’adresse aux lecteurs de scénarii, membres d’atelier d’écriture, consultants ou script doctors. Après La Dramaturgie et Construire un récit, également parus aux éditions Les Impressions nouvelles, il expose ici une méthode rigoureuse d’évaluation des scénarii.

Ceux qui se sont penchés sur Construire un récit ne seront certainement pas déroutés par la forme d’Évaluer un scénario. Dans un style toujours aussi clair et fluide, et avec force exemples, Yves Lavandier explique ce qui devrait idéalement présider à l’appréciation minutieuse d’un scénario. Il attend d’un bêta-lecteur authenticité, neutralité, bienveillance et humilité, capacité de dissocier le symptôme, le diagnostic et la prescription, mais aussi la localisation précise des éventuels points d’achoppement, la juste observation des potentialités d’un script et une maïeutique adaptée au suivi d’écriture.

Avant toute chose, et c’est toujours utile de le mentionner, l’évaluateur doit impérativement s’adonner à une lecture complète du texte, réalisée dans des conditions idoines de réception. Il devra ensuite commencer son compte-rendu par du positif et le terminer également sur une bonne note. La perception du « verre à moitié plein » semble ainsi, au même titre que l’absence de jugement envers l’auteur (car on évalue l’œuvre, pas l’artiste), l’une des conditions sine qua non d’un travail réussi de script doctor. Yves Lavandier rappelle avec humour la nécessité pour un évaluateur d’avoir au préalable une expérience d’auteur : « Toute personne dont le métier est lié au texte dramatique (lecteur, producteur, juré, décideur, animateur de stage, metteur en scène, etc.) et qui ne s’est jamais essayée à en écrire sérieusement est un peu comme un prêtre catholique se prononçant sur la sexualité conjugale. » Cela ne l’empêche pas de dissocier les aptitudes de l’un et de l’autre : pour juger un scénario, il faut pouvoir se projeter mentalement dans l’histoire et décrypter avec soin sa narratologie, ce dont certains auteurs demeurent incapables.

Yves Lavandier distingue le ressenti objectif, reposant « sur les mécanismes universels et intemporels de la narration », et le ressenti subjectif, basé « sur les goûts personnels » du lecteur. En prenant pour exemples Fenêtre sur cour ou Haute Pègre, il rappelle que la solidité d’un texte n’a jamais constitué un problème pour sa mise en scène. A contrario, il met en doute le « dogme » selon lequel cette dernière pourrait sublimer un film au point d’en faire oublier un script bancal. Un passage de cet ouvrage nous renvoie brièvement à l’autoportrait rédigé en mars 2019 par les scénaristes de cinéma français : il y est question des piètres conditions de rémunération des auteurs, mais aussi des politiques appliquées au CNC. Quant au juste prix du script doctoring : « En France, le budget moyen d’un film est d’à peu près 5 millions d’euros (d’après une étude du CNC publiée en avril 2016). Sur ce total, 4% sont consacrés à l’ensemble du poste scénario. Cela représente donc une moyenne de 200000 euros (…) Un bon script doctoring peut, par exemple, faire la différence entre «le film ne se fait pas» et «le film se fait». Il peut aussi contribuer à augmenter le taux de satisfaction du film fini. Et donc l’aider à ne pas passer à la trappe de l’Histoire. Dans ces conditions, il me semble que demander 2,5% du budget scénario, c’est-à-dire 5000 euros (en moyenne), est tout à fait raisonnable. »

Dans les nombreux conseils qu’il distille, Yves Lavandier introduit quelques points primordiaux : on peut montrer avec du dialogue, il faut se méfier des didascalies impossibles à mettre en images, le synopsis et la note d’intention devraient être lus après le scénario complet et le compte-rendu livré le plus tôt possible après la lecture de ce dernier. En fin d’ouvrage, le lecteur trouvera un court chapitre sur la formation, une méthode d’auto-évaluation très utile aux scénaristes, ou à tous ceux aspirant à le devenir, et un glossaire permettant de mieux appréhender les « concepts » employés par Yves Lavandier – la plupart étant par ailleurs clairement explicités dans Construire un récit. Voilà en tout cas un ouvrage complet, aux démonstrations limpides, qui aidera tout bêta-lecteur à évaluer obstacles, ironie dramatique, caractérisation de personnage, enjeu ou climax et à accompagner les auteurs avec respect et dans une critique constructive.

Evaluer un scénario, Yves Lavandier
Les Impressions nouvelles, mai 2020, 160 pages

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3.5

« Shibuya Hell » (Tome I & II) : Tokyo en pleine apocalypse

Les éditions Pika publient la version française des deux premiers tomes de Shibuya Hell, le manga horrifique et inventif de Hiroumi Aoi. Dans un quartier branché de Tokyo, des poissons volants particulièrement voraces se mettent à décimer la population locale…

Le premier personnage auquel le lecteur est appelé à s’identifier n’est autre que Hajime, cinéphile et cinéaste amateur. On le découvre caméra à la main, cherchant à capturer quelques images à Shibuya, un quartier tokyoïte très vivant, vis-à-vis duquel il se sent tout à fait étranger. Il faut dire que le lycéen, plus habitué à « l’harmonie préétablie de son existence », goûte peu le tumulte urbain et consumériste. Il aspire pourtant à briser le ronron lénifiant d’une vie bien rangée. Ça tombe plutôt bien : des poissons utilisés à contre-emploi, volants et voraces, vont soudainement apparaître, décimer Shibuya et profondément bouleverser son existence.

Ce « no-life » caractérise bien le héros voulu par Hiroumi Aoi : comme Aki, rien ne semblait le prédestiner à occuper les premiers rôles dans un récit apocalyptique survivaliste. C’est dans le sillage de ces lycéens vulnérables et peu populaires que le lecteur va pourtant parcourir Shibuya de sa gare à son centre commercial, d’une école refuge aux égouts de la ville, sous la menace constante d’une « poiscaille » aux attributs variables et à la létalité irréfutable. L’espace fait l’objet d’un emploi plutôt réussi, puisqu’il apparaît à la fois comme branché et dangereux. Les « grands magasins à la mode » y côtoient les « ruelles louches » sans que l’on sache très bien quel regard doit être porté sur l’une ou l’autre de ces choses.

Les jeunes protagonistes sont attachants et héroïques à leur façon : Hajime risque sa vie pour secourir Arisa, une chanteuse fraîchement rencontrée, tandis qu’Aki veille sur son petit frère Haru, âgé de seulement cinq ans. Tous deux rencontreront bientôt le « furet », un sans-abri au sujet duquel circulent toutes sortes de rumeurs. On le dit assoiffé de sang, capable d’anéantir à lui seul une armée de cent yakuzas, nanti d’une foreuse à la place de la main droite. Comme le dit l’adage, il n’y a pas de fumée sans feu : puissant, véloce, téméraire, il ne recule ni devant les gangs locaux ni devant des poissons anthropophages. Shibuya constitue d’ailleurs sa seule richesse et c’est animé d’une rage inexpiable qu’il s’en va affronter les animaux aquatiques qui la mettent sens dessus dessous.

Il est évidemment ironique de voir le fantastique gore faire immersion dans la vie d’un jeune cinéphile. Le quotidien de Hajime, admirateur de Tarantino et d’Hitchcock, finit par ressembler à un film… de John Carpenter. Les vignettes de Hiroumi Aoi en témoignent largement : corps démembrés ou déchiquetés de l’intérieur, têtes arrachées, amas de cadavres, sang omniprésent… Shibuya Hell n’en est pas pour autant privé d’humour : en pleine apocalypse, des badauds s’inquiètent benoîtement pour leurs vacances à venir, tandis que les yakuzas sont ridiculisés par un SDF.

Les deux tomes se lisent en tout cas d’une traite. Le récit est échevelé, plein d’obstacles, partagé entre la fuite et la confrontation. À la sidération initiale succèdent ainsi la ruse et l’action, les deux se mêlant quand il s’agit de provoquer un choc thermique chez les poissons prédateurs ou de les rendre inopérants après qu’un incendie a brouillé leurs sens. Enfin, chaque tome possède en appendice des bonus permettant de découvrir plus avant certains personnages, à l’image de Chitose, une lycéenne vamp qui trahira éhontément Hajime, ou d’Anko Yukino, une inspectrice bienveillante qui croisera sa route.

Shibuya Hell (I et II), Hiroumi Aoi
Pika, juin 2020, 240 pages

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3.5

En quoi l’intelligence artificielle est-elle une révolution ?

C’est l’un des sujets de réflexion le plus importants de notre époque : l’intelligence artificielle figurait récemment dans les interstices du dernier essai d’Olivier Tesquet et au frontispice de celui de Laurence Devillers. Cette fois, c’est Emmanuel et Jean-Michel Jakobowicz qui décident de s’y pencher, aux éditions Alisio.

Emmanuel Jakobowicz est data scientist. Son père Jean-Michel est hypnothérapeute et économétricien de formation. Tous deux s’associent le temps d’un ouvrage pour définir les contours de l’intelligence artificielle et ses champs d’application, sans béatitude ni techno-pessimisme. Il ne faut d’ailleurs pas attendre longtemps avant de les voir comparer la machine dotée d’IA et la chambre chinoise du philosophe américain John Searle : comme le sujet recevant une question rédigée en chinois et se contentant d’y apporter une réponse en comparant aveuglément les idéogrammes reçus avec ceux d’un ouvrage de référence, l’IA se contente de répondre aux stimuli en appliquant des algorithmes préprogrammés par des développeurs. Le message est limpide : l’intelligence artificielle est une simulation mathématisée, ce qui en fait la porteuse potentielle de tous les biais que ses concepteurs y auront incorporés.

Cette dernière précision est loin d’être négligeable. Comme le rapportent les auteurs avec force exemples, une IA possède in fine la neutralité qu’on veut bien lui accorder. Que l’on songe un instant aux algorithmes judiciaires rendant des jugements défavorables à certaines minorités. Ou, comme l’évoque l’ouvrage qui nous intéresse, à cette femme dont les capacités de dépense ont été limitées au moment d’utiliser sa carte de crédit Apple, car « les données d’apprentissage donnaient un risque plus fort à l’épouse qu’à l’époux de ne pas être en mesure d’honorer sa dette ». Des erreurs peuvent se produire en toutes circonstances : montrez à une IA un chien dans un décor enneigé et il y a de fortes chances qu’elle en déduise qu’il s’agit en fait d’un loup, car ce que vous percevez comme une information accessoire (le manteau blanc hivernal) constituera peut-être pour elle une information primordiale.

La révolution est en marche

Trois phénomènes récents ont relancé l’intérêt du public et des entreprises pour les intelligences artificielles : le big data, le machine learning et le développement de la puissance de calcul des ordinateurs. Les auteurs rappellent brièvement la longue histoire des progrès techniques, qui passe par les métiers à tisser, les calculateurs, Enigma, Alan Turing, le navire radiocommandé de Nikola Tesla ou encore l’avènement de l’informatique. Ils explicitent ensuite certaines notions peu connues du grand public telles que que le deep learning (auto-apprentissage automatique et profond des machines), les données structurées (comptabilité) et non structurées (photos), le transfer learning permettant de déplacer des « couches » d’un réseau de neurones vers un autre, les IA fortes (capables d’appréhender un contexte d’ensemble), faibles (dévolues à un objectif circonscrit) et augmentées (liées à l’homme, avec pour exemple Iron Man) ou encore les apprentissages supervisés (avec des données labellisées par l’homme, comme sur l’Amazon Mechanical Turk) ou non supervisés (les algorithmes classent eux-mêmes les données récoltées). Les chaînes de Markov, les nœuds et les clusters (ainsi que leur influence sur la vitesse d’analyse des données), le travail programmatique des data scientists (type et nombre de couches de neurones, leur enchaînement dans le réseau pour atteindre tel ou tel objectif) figurent aussi parmi les aspects techniques vulgarisés.

Passage obligé mais non moins passionnant, Emmanuel et Jean-Michel Jakobowicz passent en revue les applications actuelles des IA. L’apprentissage par renforcement est l’occasion de (re)découvrir AlphaGo, la domotique (les robots domestiques connectés) suscite des interrogations quant aux données privées, Google Duplex imite la voix humaine pour prendre vos rendez-vous et les cinq stades de l’autonomie automobile se voient effeuillés, ainsi que les zones grises qu’une telle autonomie impliquerait – hacking, responsabilité juridique, etc. La santé (Paro, Watson, chirurgiens-robots), la défense (drones, robots tueurs) ou le marketing (publicités ultra-ciblées) sont également évoqués, avec toutes les réserves que les avancées technologiques supposent.

Le président russe Vladimir Poutine a un jour avancé que le pays capable d’appréhender au mieux les intelligences artificielles serait probablement le prochain maître du monde. Plus prudents, Elon Musk et Bill Gates préfèrent réfléchir à des taxes spécifiques appliquées aux robots, lesquelles permettraient éventuellement de dédommager les travailleurs supplantés par des machines. L’avenir du travail est sujet à interrogations, des professions entières risquent d’être décimées (caissiers, chauffeurs, comptables et même… juges) et le revenu universel en profite pour s’imposer dans le débat public. Les auteurs glissent enfin quelques mots sur la singularité technologique et le transhumanisme : la première sera atteinte si un jour l’homme crée une IA lui étant supérieure et le reléguant au rang de seconde intelligence mondiale, tandis que le second semble précisément une manière de s’en prémunir, puisqu’il s’agit de partir de l’être humain et de l’« augmenter » afin de renforcer ses aptitudes ou sa longévité.

L’Intelligence artificielle, une révolution ?, Emmanuel et Jean-Michel Jakobowicz
Alisio, mai 2020, 224 pages

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3.5

Que valent les séries Space Force, Betty, Hollywood, The Great, I Know This Much Is True ?

Comme tous les mois, la rédaction du MagDuCiné a regardé pour vous les pilotes des séries qui ont débuté ces dernières semaines. Au programme pour ce mois de mai, le rêve de l’Hollywood des années 40 ou celui de la tsarine Catherine de Russie, la communauté des skateurs new-yorkais dans Betty ou une comédie spatiale ouvertement anti-Trump avec Space Force ?

Space force : le missile fait long feu

Sur le papier, Space Force envoie du rêve. La série marque les retrouvailles du duo choc de The Office (version US), Steve Carell et Greg Daniels (qui vient juste de nous servir Upload). Aux côtés de l’acteur de Little Miss Sunshine, on retrouve John Malkovich, Noah Emmerich, Lisa Kudrow (Phoebe dans Friends), Diana Silvers… Et puis, surtout, une cible désignée, Donald Trump.
De ce côté-là, la série touche quelques fois à son but : un POTUS qui transmet ses ordres via Twitter (et avec des fautes d’orthographe, de surcroît), un général qui dénigre ceux qui ne sont pas de son avis et n’hésite pas, alors, à employer des blagues racistes, une succession de mesquineries et d’incompétences… On peut facilement se dire que cette base militaire est un microcosme représentant l’Amérique de Trump.
Le problème, c’est que l’idée n’est pas exploitée à fond. Misant avant tout sur le rythme, l’épisode pilote enchaîne les scènes sans donner l’impression d’avoir un but précis. Finalement, ce qui s’annonçait comme une critique acerbe se révèle un peu être un pétard mouillé par manque d’ambition. Et, finalement, le pilote se transforme en un one-man-show de Steve Carell (avec, comme point d’orgue, une version assez délirante de la chanson Kokomo, des Beach Boys).
Impossible de ne pas ressentir une petite déception devant ce qui aurait pu être une grande satire politique et ne devient, du moins pour cet épisode, qu’un petite pochade, certes drôle (parfois) et bien rythmée, mais qui fait long feu.

https://www.youtube.com/watch?v=l4mY2asIjWk

2.5

Hervé Aubert

I Know This Much Is True : Incroyablement poignant, irrésistiblement douloureux 

D’une qualité cinématographique, I Know This Much Is True est une minisérie dramatique de HBO à la fois intimiste et captivante. Cette histoire modeste et troublante adaptée du roman de Wally Lamb dépeint la vie de Dominick Birdsey, et son frère jumeau, Thomas, atteint de schizophrénie.

Dès le début, Dominick fait figure non pas de héros mais de martyre. Les épisodes dévoilent, lentement et cruellement, les drames qui ont ponctué sa vie.  Entre les différents épisodes schizophréniques de son frère, le cancer de sa mère, mais aussi ce qui a causé son divorce, chaque drame nous fait entrer profondément dans l’âme de cet homme insondable. Tout cela en partie grâce à la performance juste et réussie de Mark Ruffallo. Filmé presque de manière documentaire, ce drame des temps modernes pourrait être tiré d’une histoire vraie tellement il respire de vérité émotionnelle. Toujours en cours de diffusion, I Know This Much is true est une minisérie à savourer péniblement et dont on espère une issue cathartique.

https://www.youtube.com/watch?v=JDuzhrI0edQ&feature=emb_title

5

Celine Lacroix

Betty

Betty, la nouvelle comédie légère sur HBO, est une mise à jour de Girls dans l’univers du skate. Cette série, dirigée par Crystal Moselle, est une adaptation de son long métrage, Skate Kitchen, qui suit la même bande de jeunes skateuses. Janay (Dede Lovelace) et Kint (Mina Moran), tentent de créer leur propre gang de Betties (ndla : surnom adressé aux filles skateuses qu’elles se sont ré-appropriées). Un challenge de taille dans ce sport connoté plutôt masculin. Malgré des regards de travers et des petits rires moqueurs, leur session parvient à réunir Honeybar (Kabrina Adams) et Camille (Rachelle Vinberg).

En toute honnêteté, rien d’extraordinaire ne se passe en un épisode, si ce n’est leur rencontre et la recherche du sac perdu de Camille. L’occasion d’explorer les rues de New York et de découvrir la communauté des skateurs et leur culture à travers une perspective féminine. Le seul protagoniste masculin semble servir d’exemple de la misogynie intériorisée des skateurs. On s’attend alors par la suite à plus de confrontations, de la part de leur pairs masculins, et à plus faire face aux moqueries qu’elles peuvent subir pour oser être douées dans un sport dédiés aux mecs. Au final, Betty reste une série lumineuse, à la fois documentaire et sympathique à regarder d’une perspective féministe.

3

Céline Lacroix

 Hollywood : l’Age d’Or à la sauce Glee

Qui n’a jamais rêvé de devenir une star à Hollywood ? Pas grand monde il semblerait. Et c’est notamment l’impression que donne la nouvelle mini-série du même nom créée par Ryan Murphy, qui continue de produire à la chaîne pour Netflix.

Los Angeles, fin des années 1940. Jack Castello, un ancien soldat fauché, arrive dans l’espoir de devenir acteur et ainsi subvenir aux besoins de sa femme, enceinte de trois mois. Il n’a aucune expérience et beaucoup de mal à se faire remarquer par les studios, mais il est prêt à tout pour arriver à ses fins… jusqu’à se prostituer.

Si les œuvres présentant l’Age d’Or d’Hollywood sont nombreuses et nous font systématiquement replonger dans cette atmosphère unique (ses couleurs, ses costumes, ses décors et sa musique) qui nous rendrait nostalgique d’une époque que l’on n’a même pas vécue, le rêve américain semble un peu moins glamour lors du visionnage de l’épisode pilote de Hollywood. Pourtant tout est traité avec légèreté dans cette série très « woke », optimiste et inclusive, qui plaide pour plus de diversité à l’écran, mais demeure en ce sens très anachronique. Ici, l’homosexualité, l’adultère et les relations interraciales ne semblent pas du tout tabous. Si vous espériez une série historiquement fiable, passez donc votre chemin.

Mais pas forcément de quoi blâmer les créateurs de la mini-série : l’irréalisme d’Hollywood est complètement assumé et le slogan présent sur les affiches promotionnelles en est la preuve : « Et si vous pouviez réécrire l’histoire ? ». Hollywood n’est donc pas tant une série historique que l’expression d’un fantasme. Fantasme qu’incarne notre personnage principal aussi bien pour nous, qui souhaitons le voir gravir l’échelle de l’industrie, que pour ses clientes qui se succèdent dans l’espoir d’une partie de jambes en l’air.

Cette mini-série de seulement sept épisodes parle finalement moins du Hollywood de l’époque que de celui d’aujourd’hui. Une sorte hommage aux nombreuses minorités oubliées d’Hollywood, reléguées pendant des décennies aux rôles dégradants et accessoires.

3

Thomas Gallon

 

The Great : The Favorite en Russie, Huzzah !

Après Catherine The Great, la série de HBO, Tony McNamara, le scénariste de The Favorite, sort à son tour une série faussement historique et comique sur la grande impératrice de Russie. Ce n’est plus la talentueuse Helen Mirren mais Elle Fanning et son visage d’ingénue qui interprète cette fois la jeune impératrice fraîchement mariée et bercée par les idées romantiques des philosophes français. Malheureusement, le tsar Peter de Holstein-Gottorp, interprété par Nicholas Hoult est son opposé spirituel. Il joue un véritable coureur de jupon imbu de lui-même qui règne en véritable despote sadique auprès de sa cours de flagorneurs, tous aussi superficiels et incultes que lui. Une vision de la Russie barbare de l’époque fortement tournée en ridicule par des anachronismes de pensées féministes et progressistes de la part de Catherine.

Le drame réside donc dans l’incompatibilité risible du couple, ou chacune de leurs interactions tourne en scène de ménage à l’humour grinçant. Par exemple, quand Peter lui fait savoir qu’elle devrait s’estimer comblée en tant que femme de ne pas être battue, ou qu’il concède à lui offrir un ours en cadeau de mariage…

Dès le premier épisode, l’Impératrice déchante rapidement. Pour combler ce mariage malheureux, et avec le soutien de sa suivante rebelle, Marial (Phoebe Fox), elle s’engage à combattre les aprioris sur son sexe et user avec intelligence de son statut d’Impératrice pour tenter d’éduquer le peuple russe. Et pour cela, Orlov (Sacha Dawan), un conseiller érudit du roi, sera son guide et complotera à ses côtés contre la cruauté stupide de Peter.

The Great est une série qui a tous les bons ingrédients : de l’humour noir, un casting british de prestige pour jouer des personnages drôles et intelligents, le tout dans un décor d’époque insolite où s’instaurent drames, complots et romances. Facilement bingwatchable, la série devient plus dramatique que comique au fur et à mesure, et rappelle trop fortement The Favorite.

https://www.youtube.com/watch?v=hJGedvRfHYg

4

  Céline Lacroix

Tropical Malady : un amour sans frontières

C’est fascinant de voir cette matière qu’est l’image, se concentrer autant sur son impact hypnotique. Là où Tropical Malady arrive à ses fins, c’est dans cette manière qu’il a de faire basculer son style naturaliste vers l’onirisme. 

L’oeuvre, dans ses deux parties distinctes, est recouverte d’un calme ambiant et d’une caméra qui flotte autant dans une faune et une flore apaisantes que dans un microcosme urbain bouillonnant de lumières et de sons. Entre cette histoire d’amour latente entre deux hommes dans un premier temps, et cette chasse au tigre dans la deuxième partie, Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul, Prix du Jury à Cannes en 2004, distille sa science, avec une fluidité qui s’avère être au niveau de l’exigence que propose le film au spectateur. 

Que ça soit dans la cité thaïlandaise phosphorescente de néons, presque jumelle à celle taïwanaise de Goodbye South, Goodbye de Hou Hsiao-hsien ou que cela soit  au travers de ce soldat jeté dans les affres d’une jungle digne de Platoon d’Oliver Stone, le cadre se veut être à distance pour pouvoir faire correspondre les détails des lieux et les nuances des sentiments tout en épousant les codes du genre qu’il installe. A l’image de ces longues virées évanescentes en scooter sous fond de musique Dream-pop ou de cette peur et cette tension qui prospèrent dans ce combat face à soi-même.

Sans crier gare, les deux récits qui composent cette trame narrative semblent se confondre et se rejoindre. Sans savoir ce qui est le passé ou le présent, sans savoir ce qui fut rêvé ou réellement vécu, nous sommes face à l’histoire de deux hommes qui par différents chemins, autant documentaristes que mythologiques, veulent s’unir et se retrouver, faire face au soi et trouver l’apaisement pour ne faire qu’un. Passer de la ballade amoureuse à une sorte de survival mental en pleine jungle thaïlandaise pourrait paraître déstabilisant mais se veut être la sève même de cette histoire hors des carcans. 

Car que cela soit dans la métaphore ou la symbolique, le cinéaste n’aspire jamais à rendre illisible le mysticisme qui imprègne ses oeuvres. Mais au contraire, à le rendre tangible, tout en lui conférant son aura féerique. Le fantastique et le réel ne font qu’un pour rapprocher autant les rouages du mythe que ceux du quotidien, là où cadavres et fantômes de l’âme se côtoient et là où les humains se muent en bêtes sauvages. Pourtant ce qui fait la force de Tropical Malady, tout comme chaque film de son auteur, c’est l’humilité du cadre, le respect d’un environnement à la connotation spectrale, se faisant presque invisible : chose assez pertinente pour un cinéma qui tente à raccommoder ce qui est invisible aux yeux du commun des mortels et ce qui ne l’est pas. 

De l’amour entre deux êtres que beaucoup de choses semblent opposer se déroulant dans un calme sans tumulte et presque trop bienveillant pour être réel, de l’épopée onirique et existentielle de la deuxième partie du film, Apichatpong Weerasethakul nous parle de liens, du trouble du corps (inerte ou mouvant) et d’amour qui dépassent les frontières de notre simple existence. Avec une narration scindée en deux, Tropical Malady surprend, voire éblouit à de nombreux instants par cette capacité à envoûter et à faire de l’image une mosaïque de sensations, qui font malgré tout sens. 

Bande Annonce – Tropical Malady

Synopsis : Keng, le jeune soldat, et Tong, le garçon de la campagne mènent une vie douce et agréable. Le temps s’écoule, rythmé par les sorties en ville, les matchs de foot et les soirées chaleureuses dans la famille de Tong. Un jour, alors que les vaches de la région sont égorgées par un animal sauvage, Tong disparaît. Une légende dit qu’un homme peut être transformé en créature sauvage… Keng va se rendre seul au cœur de la jungle tropicale où le mythe rejoint souvent la réalité.

Fiche technique – Tropical Malady

Réalisateur : Apichatpong Weerasethakul
Casting : Sakda Kaewbuadee, BanlopLomnoi…
Genre : Drame/Fantastique
Durée : 1h58
Date de sortie : 24 novembre 2004