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« Le Dernier Round » : Keaton, poids lourd burlesque

Le Dernier Round, de Buster Keaton, se voit édité par Elephant Films en DVD et blu-ray, en version restaurée 4K. Dans ce long métrage muet, le cinéaste américain donne libre cours à son inventivité dans un savant mélange de comédie et de romance.

Un fils de bonne famille est envoyé par son père dans les montagnes pour s’endurcir. L’idée peut sembler pleine de bon sens, à ceci près que le jeune Alfred Butler reproduit dans sa tente le mode de vie confortable dont on l’a nanti depuis sa plus tendre enfance : il marche sur un tapis en peau d’ours, il prend des bains d’eau chaude, il dort dans un lit spacieux et douillet. Un domestique l’accompagne d’ailleurs en toutes circonstances et ne manque pas de lui préparer ses repas. Cet exil vert-doré lui permet toutefois de rencontrer une jeune femme dont il est vite épris. Pour la séduire, il se prétendra boxeur, ce qui, un mensonge en entraînant un autre, va le contraindre à affronter le Tueur de l’Alabama, un champion redouté de tous.

Tout Buster Keaton est là : les quiproquos, le sens de l’absurde, les « impossible jokes », un héros vulnérable et attachant confronté à des situations extraordinaires. Les gags s’enchaînent de manière échevelée : Butler part pêcher et finit par utiliser son fusil comme une rame avant de couler ; il invite sa prétendante à dîner, mais voit les pieds d’une table parfaitement dressée s’enfoncer dans le sol ; il la raccompagne chez elle, mais ne retrouve plus son chemin, ce qui amène la jeune femme à revenir sur ses pas pour le raccompagner à son tour jusqu’à son campement… Toute cette phase d’exposition et d’amorce romantique précède une usurpation d’identité qui placera bientôt Alfred Butler sur la route du Tueur de l’Alabama, un boxeur qu’il est censé affronter après un entraînement rudimentaire – et assez amusant – de trois petites semaines.

L’homonymie entre Alfred l’aristocrate et Butler le boxeur n’est pas sans quelques confusions. Quand le premier revient à la montagne après un prétendu combat, il est acclamé par la foule alors que le second, à l’avant du même train, attendait de bon droit les hommages de ses fans. Quand leurs femmes reçoivent une offrande présentée comme celle d’Alfred Butler, elles finissent par se la disputer férocement, sans comprendre d’où vient la méprise. Le Dernier round fait par ailleurs prendre tout son sens à l’expression « être dans les cordes » et comprend une séquence de mimes des plus hilarantes, lorsque l’entraîneur du faux Butler (l’aristocrate) entreprend de témoigner des blessures que le Tueur de l’Alabama est en train d’infliger à un boxeur bientôt défiguré. Le film a beau se distinguer par son aspect comique, il n’en demeure pas moins poétique : Butler, piégé par ses propres mensonges, finit écraser par le décor d’une salle olympique ; alors qu’il quitte sa femme en voiture, celle-ci apparaît par intermittences, de plus en plus éloignée, dans la lucarne arrière du véhicule… Quel que soit le registre retenu, Buster Keaton apparaît ainsi, dans Le Dernier round, au sommet de son art.

BONUS & RESTAURATION

L’éditeur annonce que treize éléments ont été inspectés et analysés pour cette restauration. Huit d’entre eux proviennent de la Cohen Film Collection et de la Cinémathèque Royale de Belgique. Le duplicata du négatif a été employé pour pallier les portions manquantes du négatif original. Hormis quelques poussières sur certaines séquences (42ème et 51ème minutes, par ex.), la qualité de l’image est bluffante. Parfaitement stable, dotée de teintes sépia superbes et d’un étalonnage irréprochable, elle témoigne d’un excellent travail de restauration. Les pistes sonores sont d’ailleurs à l’avenant.

En plus des crédits et de la bande-annonce, les bonus de cette édition comprennent une intervention passionnante de Nachiketas Wignesan. Il s’épanche sur la place du film dans la filmographie de Buster Keaton, effectue plusieurs analyses de séquences et commente notamment la passivité mise à mal du personnage d’Alfred Butler.

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4

Police Frontière : Jack Nicholson, immigration et corruption en Blu-ray

Sortie ce 3 juin 2020 de Police Frontière en Blu-ray chez Rimini Editions. Le film réalisé par Tony Richardson en 1982 met en scène Jack Nicholson en policier chargé de lutter contre l’immigration clandestine mexicaine dans un cosmos de corruption et de misère.

Synopsis : Charlie Smith, policier, est muté à El Paso, près de la frontière mexicaine et est chargé de lutter contre l’immigration clandestine. Peu à peu, il découvre la corruption qui règne dans la police locale.

Jack Nicholson et l’American Way of Life des 80s

Ancien réalisateur du Free cinema, la nouvelle vague du cinéma britannique ayant marqué le grand écran de la fin des années cinquante jusqu’au milieu des sixties, Tony Richardson ne perd pas de son regard critique et ancré dans le territoire en réalisant des films pour Hollywood. En témoigne Police Frontière (The Border en VO) qui l’amène à capturer la vie à la bordure de la frontière Texas-Mexique, tant du côté américain que mexicain.

Ces visions se présentent au fur et à mesure du parcours de notre policier nouvellement commis à l’immigration, Charlie Smith. Peu d’acteurs auraient pu, comme Jack Nicholson, faire mine de présenter ce sentiment de découverte honteuse duquel naît une forme de culpabilité dévorant toujours un peu plus chaque jour le corps et l’esprit. En effet, Charlie n’arrivera plus à gérer ses rencontres avec la misère et la corruption.

Et ce, d’autant plus dans un cocon familial gonflé par l’égo consumériste et exubérant de sa femme propre aux années 80 et à ses excès. Charlie acceptera même de se laisser corrompre afin de pouvoir payer les dettes entassées chaque jour par sa compagne dont les achats ne cessent de clinquer dans une demeure déjà loin de correspondre aux possibilités salariales du policier. On se souviendra de cette formidable scène où la direction d’acteurs de Richardson permet à Nicholson de s’énerver calmement mais surement contre sa femme après s’être réveillé dans son lit gonflé à l’eau et avoir découvert l’achat de nouveaux fauteuils valant une fortune. La tension est tenue jusqu’à la fin de la scène, même après la rapide gifle et les pleurs de sa femme qui voulait lui offrir un « beau chez lui ».

Finalement, en anti-Scarface, Charlie lâchera tout ce qu’il a pour rétablir un statu quo imparfait mais vidé de tout hubris, après avoir utilisé les manigances  de la police des frontières corrompue à ses fins et contre eux-mêmes. À la lecture de ces lignes, certains pourraient ré-imaginer cette situation devant la caméra de James Mangold et penser ainsi à Copland. Mais il ne s’agit pas ici de répondre à l’appel du devoir comme Stallone dans le film cité, mais de lâcher cette vie de fantasmes et d’excès de l’American Way of Life 80s. Le personnage de Nicholson a agi ainsi pour deux raisons : par soif de justice dans un cadre légal à l’état moral anémique et pour se libérer un tant soit peu du carcan américano-capitaliste incompatible avec ses attentes humanistes et ses amitiés extraterritoriales notamment personnifiées par la formidable Elpidia Carrillo (Predator) alors âgée de vingt-et-un ans.

THE BORDER, Elpidia Carrillo, Jack Nicholson, 1982, (c)Universal
Elpidia Carrillo et Jack Nicholson dans Police Frontière (The Border).
Copyright : Universal Pictures / Rimini Editions

Police Blu-ray

L’édition présentée par Rimini présente un master d’Indicator/Powerhouse Films édité en 2018 et réédité par Kino Lorber aux Etats-Unis en juin 2019. Du côté de l’image, Police Frontière fait peau neuve. On peut regretter un manque de tenue concernant le contraste, la colorimétrie et le niveau de détails. Peu à redire du côté du son, la VO au DTS-HD Master 2.0 fait un très bon travail. La VF présente des voix claires mais un peu trop prononcées par rapport au rendu relativement correct des effets sonores.

Le film est accompagné par un unique complément, l’enregistrement sonore d’un hommage rendu à Tony Richardson en 1992 lors d’une rétrospective dédiée, précisément lors de l’introduction et du débat post-séance liés à la projection spéciale de son dernier film, Blue Sky. Ce dernier fut diffusé en salles en 1994 et non plus tôt en 1991 suite aux difficultés financières d’Orion Pictures.

Vanessa Redgrave (actrice et ex-femme de Richardson), Natasha Richardson (actrice et fille du réalisateur), Jocelyn Hebert (scénographe), Lindsay Anderson, Kevin Brownlow et Karel Reisz (en autres, cinéastes du Free cinema) animent l’heure d’enregistrement au volume parfois instable. Des retours sur la période du Free Cinema, l’implication de Richardson dans cette nouvelle vague (avec une gestion des producteurs très amusante), sa méthode de direction d’acteurs sur scène comme au cinéma, l’aspect politisé et social de son œuvre ou encore le passage à la réalisation de films américains sont évoqués avec beaucoup de nostalgie par les invités.

Police Frontière débarque dans le monde de la HD grâce à Rimini Éditions avec une galette Blu-ray relativement satisfaisante.

Bande-annonce – Police Frontière (The Border)

the-border-police-frontiere-de-tony-richardson-avec-jack-nicholson-visuel-du-blu-ray-rimini-editions
Aussi disponible en DVD.

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

1080p – Mpeg-4 AVC – 2.35:1 – 16/9 – DTS-HD Master audio 2.0 Anglais & Français – Sous-titres : français – Durée : 108 min – 1982

COMPLÉMENTS

Hommage à Tony Richardson (57m36s)

Date de sortie : 3 juin 2020 – Prix de vente indicatif : 14,99 €

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4

Il était une fois dans l’est : un road trip contemplatif

2.5

Il était une fois dans l’est est inspiré d’une histoire vraie. C’est à l’origine un court métrage que sa réalisatrice a transformé en long métrage afin de suivre le chemin de ses personnages. Et ça se sent, car si le film ne dure qu’une heure vingt, il paraît un peu longuet. Heureusement qu’il s’en sort par ses qualités contemplatives.

A l’est, rien de nouveau ?

Il était une fois dans l’est est une sorte d’impasse : les personnages terminent leur parcours exactement comme au début du film, tout « rentre dans l’ordre » en quelque sorte.  Certes, nous pouvons supposer qu’entre temps, leur esprit aura évolué mais en termes purement scénaristiques, rien n’a bougé. Tout est revenu au statu quo. La fin du film est d’ailleurs à l’image exacte de la toute première : une image contemplative, douce, très neutre, de la Russie d’aujourd’hui. On y voit des jeunes gens fêter la guerre passée ou plutôt sa fin, et des camions circuler. Le camion, la circulation, est d’ailleurs le cœur du film. Il s’agit d’un récit sur l’adultère au sein de deux couples voisins. La femme de l’un prétendant partir à Moscou en bus pour y vendre des vêtements tricotés quand le mari du second la rejoint en camion. Ils n’ont que le trajet pour se rencontrer, se retrouver, mais peu à peu (enfin au fil des saisons qui marquent la temporalité du film), ils vont révéler leur amour au grand jour, un peu malgré eux. Cette révélation est censée être un point humoristique du film mais elle est assez plate au final, comme une grande partie du film, plutôt empâté, gauche. On s’intéresse assez peu à la destinée de l’amour qui nous est montré.

Mouvement et immobilité 

L’intérêt du film réside dans son caractère contemplatif, au fil des saisons qui s’égrènent, c’est un peu de la ruralité de la Russie que l’on découvre. A bord de son camion, l’amant d’Anna observe, voit le monde qui l’entoure. C’est aussi l’occasion de voir des personnages un peu moins représentés à l’écran : des couples pas forcément jeunes, riches et beaux mais dont les corps se révèlent tout de même à la caméra, se meuvent et s’aiment. Ce sont des personnages un peu maladroits, un peu perdus, un peu gauches, auxquels il est possible de s’attacher le temps du film. Ils vivent dans un monde de regards, de secrets où la vie se déroule normalement sans accroc. Et ils en subissent les conséquences, puisqu’ils se déplacent mais pour mieux se retrouver piégés les uns avec les autres, figés sur place, pétris dans leur quotidien ultra répétitif que la réalisatrice filme comme tel. Dommage que la fantaisie qu’elle tente de distiller dans son film ne prenne pas toujours, la faute à une mise en scène un poil trop académique et à une écriture qui manque un peu de rythme, de dynamisme. On retiendra quelques belles scènes qui prennent le temps d’observer, de se poser et de donner à voir des images un peu éloignées des conventions habituelles (la question des corps qui sont montrés à l’écran est vraiment pertinente, originale), et par là peut-être un peu audacieuses. Les acteurs sont touchants comme leurs personnages, ils se regardent, se jaugent, se font du mal, tentent de déconstruire puis de reconstruire leurs vies et survivent finalement au passage des saisons.

Il était une fois dans l’est : Bande annonce

Il était une fois dans l’est : Fiche Technique

Synopsis : Printemps, été, automne, hiver. Les jours s’égrènent harmonieusement dans un paisible village de Russie. Anna prend chaque semaine le bus pour aller vendre ses tricots à Moscou. Mais elle en descend après quelques virages. Le même jour, son voisin routier va charger son camion pour une longue semaine de voyage. Il s’arrête lui aussi immuablement à la sortie du village… Désir, amour, suspicion et badinage, rien ne peut rester longtemps secret…

Réalisation : Larissa Sadilova
Interprètes : Egor Barinov, Yury Kisilyov, Valentina Kosova, Alexandra Bobbovskaya
Photographie: Anatoly Petriga
Montage : Larissa Sadilova
Production : Arsi-Film, Shim-Film,
Distributeur : Jour2fête
Durée : 80 minutes
Date de sortie VOD : 11 juin 2020
Genre : comédie dramatique

Russie – 2019

Le Vent se lève, de Ken Loach : une Palme d’or pour une révolution

Nous continuons notre rétrospective Ken Loach avec Le Vent se lève, peut-être son œuvre la plus populaire, mais non moins difficile et dure à encaisser. Une déchirante ode à la liberté au prix de la fraternité.

Le Vent se lève s’ouvre sur des jeunes qui jouent au hurling en se criant dessus. Ces mêmes jeunes qui, quelques instants plus tard, tiendront leurs crosses comme des fusils pour s’entraîner au tir et se déchireront réellement dans un dernier temps, non plus pour un jeu, mais pour l’avenir de leur pays. Une métaphore inaugurale qui touche à quelque chose de fondamental : la victoire dépend de la cohésion d’une équipe, mais les règles du jeu, reçues différemment par l’un ou l’autre joueur, peuvent entraîner des tensions au sein d’un même camp.

Adapter au cinéma un sujet tel que la guerre d’indépendance irlandaise, ainsi que la guerre civile qui la suivit, n’est pas tâche aisée : la longévité des affrontements (1919-1923), la complexité des intérêts politiques de chaque camp, la représentation de l’occupant britannique, entre autres, auraient pu handicaper le film de lourdeurs, de confusions ou de manichéisme. Il n’en est rien, et si la réception du Vent se lève en Grande-Bretagne fut forcément plus tiède qu’ailleurs, la Palme d’or permit au film de Ken Loach de jouir d’une certaine réputation, demeurant à ce jour l’un de ses plus connus du grand public. Pour autant, le film n’est pas toujours facile d’accès malgré son casting alléchant (Cillian Murphy en tête, épaulé par un Liam Cunningham toujours impérial) : la dureté du sujet, le traitement froid et « réaliste » de la violence, ou encore les discussions politiques ne sont pas toujours simple à appréhender. Mais pour peu qu’on s’y investisse, Le Vent se lève emporte petit à petit le spectateur dans un tourbillon révolutionnaire viscéral et déchirant.

Le film se construit en deux parties distinctes qui coïncident avec les deux moments de ce morceau d’histoire irlandaise : d’abord, la révolte contre la Grande-Bretagne, avec l’organisation de la résistance, les sabotages, les embuscades, l’union fraternelle absolue d’un peuple en quête d’indépendance et avant tout de liberté. Ensuite, l’éclatement d’une guerre civile insoupçonnée tant la cohésion des Irlandais semblait inébranlable, aboutissant à un déchirement au sein de la résistance entre ceux acceptant le traité de paix et ceux voulant continuer le combat pour atteindre à une liberté totale et définitive (craignant, sinon, que la paix proposée par la Grande-Bretagne ne soit que temporaire et que leur « indépendance » ne soit qu’une nouvelle forme de soumission déguisée). Entre ces deux parties, un moment de flottement, d’équilibre fragile : celui de la victoire d’un peuple uni contre l’envahisseur. À ce moment, on se demande comment le film va encore tenir 40 minutes, puisque tout semble rentrer dans l’ordre, l’objectif mis en place depuis le début est atteint. Et Ken Loach d’introduire, après une première partie lorgnant davantage vers le film de guerre, des éléments politiques venant briser les relations entre personnages longuement et intelligemment tissées, faisant basculer l’intrigue vers un drame social et familial bouleversant où les deux frères O’Donovan, autrefois unis contre les Britanniques, s’opposent désormais au nom d’une conception différente de la liberté.

Ce qui est terrible, dans Le Vent se lève, c’est de constater que le combat n’est jamais fini. Loach parvient admirablement à faire ressentir cette satisfaction et ce relâchement libérateurs après le triomphe sur la Grande-Bretagne ; et en un rien de temps, il parvient tout aussi bien à nous faire dire « mais c’est pas possible ! » lorsque nous pressentons qu’un conflit interne pourrait – et va – éclater. La compassion pour les personnages et leurs familles est totale, mais l’empathie l’est aussi envers ceux qui sont représentés comme les antagonistes. D’abord, envers ces soldats anglais forcés à commettre des horreurs sur des civils innocents, à cause d’ordres incontestables et impulsifs ; puis envers les « nationalistes » menés par Teddy Donovan, ces Irlandais désirant finir la guerre et se contenter d’une paix qu’on leur propose, mais qui est une paix quand même. Le point de vue de Loach glisse ainsi des résistants irlandais dans leur ensemble vers les dissidents de la guerre civile, de Teddy et Damien vers Damien seulement, nous forçant nous-mêmes à tourner le dos à ceux que nous aimions hier.

Grâce à cette narration en deux temps, Loach évite le piège du manichéisme dans laquelle la première partie aurait pu sombrer, les Britanniques étant les « grands méchants » et les gentils résistants les sauveurs de la veuve et l’orphelin. D’un seul coup, ce camp se scinde en deux et chacun est prêt à tourner son fusil contre son frère, à abattre celui pour qui il avait risqué sa vie plus tôt, à manipuler la justice pour servir ses intérêts nouveaux alors même que c’était pour cette justice que leurs hommes sont morts. Qu’est-ce qui les différencie des Britanniques, si les résistants se mettent à agir comme ceux contre qui ils se battaient ? À quel point se battre pour de belles idées (la paix, la liberté) octroie-t-il le droit d’outrepasser certaines valeurs et institutions ? Ken Loach met ces questions dans la bouche de ses personnages, conscients de la perte de sens de leur combat à certains moments. On en vient à instrumentaliser les morts en parlant pour eux, en donnant ici un sens à leur sacrifice, puis donnant là-bas un sens opposé selon les intérêts défendus. Les morts planent toujours au-dessus des décisions des vivants, qui sont paralysés par le poids du passé et de leurs martyrs.

Filmée avec une photographie magnifique, car très froide et « naturelle », sans surexposition inutile, l’Irlande est magnifique, comme souvent au cinéma. On est loin des plaines verdoyantes de L’Homme tranquille de John Ford, qui peignait une Irlande idyllique. Néanmoins, l’ambiance n’est pas si éloignée des films de Ford, avec des passages de fraternité, de chant, de grande humanité qui rendent les paysages et les personnages authentiques et étonnamment « familiers », quelle que soit la distance qui nous sépare de ces héros. Et cette proximité que le cinéaste parvient à créer avec le spectateur rend leur combat d’autant plus universel, avec pour horizon cette liberté jamais vraiment épousée.

Le Vent se lève – Bande-annonce :

Synopsis : L’Irlande en 1920, Damien (Cillian Murphy) est sur le point de quitter sa patrie pour aller travailler dans un des plus réputés hôpitaux de Grande Bretagne. Hélas, son pays vit une période difficile puisqu’il est sous la domination des Anglais qui ne se privent pas pour réprimer toute révolte. Excédé par la situation, son frère Teddy (Padraic Delaney) est bien décidé à faire regagner l’indépendance de son pays et c’est dans ce but qu’il réunit une troupe de paysans. Le combat ne fait que commencer.

Fiche technique :

Titre original : The Wind that Shakes the Barley
Réalisation : Ken Loach
Distribution : Cillian Murphy, Liam Cunningham, Padraic Delaney, Orla Fitzgerald
Scénario : Paul Laverty
Photographie : Barry Ackroyd
Musique : George Fenton
Genre : Drame, Guerre
Durée : 126 minutes
Date de sortie : 23 août 2006 (FRA)

Jumbo : la belle ouverture du Champs-Elysées Film Festival 2020

4.5

Le Champs-Elysées Film Festival 2020 a ouvert ses portes en ligne et en beauté. Jumbo de Zoé Wittock a été diffusé dès 20h30 (enfin presque !). On y découvre Noémie Merlant, presque un an après Cannes et Portrait de la jeune fille en feu. Cette fois, elle incarne Jeanne, une jeune femme dont l’amour pour un objet va bouleverser la vie. Une petite pépite poétique et visuellement magnifique.

Émancipations 

Jumbo est un film sur un personnage timide, introverti. Un personnage de jeune femme qui se révèle peu à peu à elle-même, s’affirme, fait ses propres choix. Si au début elle baisse la tête, elle apprendra à garder la tête haute. A ses côtés, sa mère Margarette paraît fantasque, solide, prête à soutenir le regard des hommes sans flancher. Elle se révélera fragile et sensible. Jumbo montre donc d’abord à travers le scénario écrit par Zoé Wittock (qui est aussi la réalisatrice du film), l’évolution tendre et violente à la fois de la relation entre une mère et sa fille. Margarette et Jeanne apprennent à se rencontrer vraiment, à ne plus se fuir. Cette première ligne de scénario, d’histoire, est déjà d’une grande intensité émotionnelle. Elle n’échappe pas à quelques facilités (un peu larmoyantes, un peu revues), mais se montre finalement à la hauteur des attentes. Les deux personnages s’étreignent, se repoussent, rient et pleurent ensemble, parfois en décalage, mais parviennent quand même à vivre à l’unisson ou du moins cherchent à se comprendre. A cette première couche sensible, s’ajoute celle de l’histoire de la révélation de Jeanne à elle-même. Le personnage fait clairement sa mue à l’écran, elle prend possession de son corps, s’ouvre, s’égaye aussi. Petit oiseau tombé du nid, elle finira comme un aigle majestueux qui s’envole presque sous nos yeux. Elle passe de proie, un des personnages lui fait d’ailleurs remarquer, à femme agile, bien que fragile. Quitte à s’éloigner un peu du monde des humains. La troisième grille de lecture du film, le troisième élément du scénario est une ligne un peu plus romantique, puisque Jeanne tombe amoureuse. Et c’est cet amour, particulier, difficile à accepter pour ceux et celles qui l’entourent, qui va lui permettre d’ouvrir ses ailes. Avec cette histoire d’amour naissante, finissante aussi, souvent flamboyante, Zoé Wittock développe une dernière ligne fantastique et fantasque qui habite tout son scénario. C’est dire la richesse de Jumbo en tant qu’œuvre de cinéma.

Regards et sensations

Le regard que Zoé Wittock porte sur son personnage principal est d’une grande douceur, d’une grande tendresse. Noémie Merlant interprète Jeanne avec une grande justesse, elle est presque méconnaissable par rapport à son rôle dans Portrait de la jeune fille en feu où Céline Sciamma l’avait invitée à calculer chaque pas, chaque respiration. Ici, elle ressemble dans sa voix, dans la manière dont elle articule son corps, à une petite fille perdue dans le corps d’une jeune femme encore bloquée dans sa vie. Elle est d’une grande tendresse, tout en laissant s’exprimer la colère de son personnage. Jeanne aime Jumbo, presque par hasard, presque sans le savoir d’abord. Qui peut prétendre aimer un manège ? Car oui, Jumbo, c’est le nom qu’elle lui donne et qui n’est pas sans rappeler une autre attraction magnifique, Dumbo, un manège à sensations. Un grand manège avec plein de lumières qui scintillent, de bruits et qui « fait vomir » tous ceux qui l’essayent. Jeanne est censée être une sorte de gardienne de nuit, une petite fée des manèges. Elle va peu à peu devenir une invitée de marque au cœur de ce manège qui communique avec elle. Jumbo entre littéralement dans la tête de Jeanne, qui fabrique chez elle des répliques miniatures des manèges de la fête foraine. Pour retranscrire cet amour inclassable, Zoé Wittock fait appel à nos sens grâce à un merveilleux travail sur l’image et le son. Nous sommes amenés à ressentir viscéralement la présence de Jumbo, comme s’il prenait vie sous nos yeux. Les mouvements du manège, le regard que Jeanne pose sur lui, les bruits qu’il fait nous envahissent complètement. Le regard se déplace alors et c’est à travers les yeux de Jeanne que l’on voit.

« Mon manège à moi, c’est toi »

Zoé Wittock réussit totalement son pari en faisant appel à tout un imaginaire fantastique, technologique. On pense bien sûr à Her avec cet amour entre deux « êtres » dont l’un n’est pas fait de chair et d’os. On y pense aussi pour ces scènes de nuits, cette impression de voir littéralement s’incarner à l’écran un autre corps près du corps de l’amoureuse. Mais on pense aussi à des films encore plus audacieux tels que Under the skin dans une scène de sexe inattendue, organique, tendre et puissante à la fois où la matière prend forme autour du corps de Jeanne/Noémie Merlant. La scène est d’une très grande tension, d’une belle fureur aussi. Plus tard, elle trouvera un écho encore plus éclatant, sous la pluie. Cette scène où la couleur noire, liquide, domine, on pense de nouveau à Portrait de la jeune fille en feu et à sa scène de sexe où les deux femmes ne se pénétraient pas littéralement mais avaient recours à un produit noir lui aussi introduit sous les aisselles. On retrouve ici ce même moment suspendu où le corps est pleinement à ce qu’il fait, et où la fusion entre les deux amants est plus que jamais le cœur du sujet, sans être un passage obligé. La scène fait preuve d’une belle inventivité. Noémie Merlant est donc tour à tour Marianne mais aussi Scarlett Johansson qui change sans cesse de peau. Ce côté organique, amplifié par le son, puisqu’on entend chaque « murmure », chaque « souffle » du manège tels que Jeanne les perçoit, donne au film un aspect plastique passionnant.

Merveille

Zoé Wittock filme la naissance de cet amour de nuit pour faire aller peu à peu son personnage vers la lumière. Jumbo devient alors une quête de liberté qui s’affranchit des conventions et se rêve même poétique. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » sont les quelques mots qu’égrènent Jeanne en pensant à Jumbo. Cette douce phrase lui a été soufflée par un autre très beau personnage du film, interprété avec une douceur inquiétante par Bastien Bouillon. Marc est un personnage masculin parfois inquiétant comme un rôdeur mais surtout d’une belle complexité : on ne sait jamais complètement ce qu’il attend, ce qu’il désire vraiment. Il en va de même pour Hubert (Sam Louwyck) qui semble au départ n’être qu’un énième amant de passage et se révèle un formidable allié. Jumbo est ainsi un film d’une infinie richesse, d’une grande beauté visuelle et sonore. Une merveille à ne pas rater en salles dès le 1er juillet 2020.

Jumbo : Bande annonce

Jumbo : Fiche technique

Synopsis : Jeanne, une jeune femme timide, travaille comme gardienne de nuit dans un parc d’attraction. Elle vit une relation fusionnelle avec sa mère, l’extravertie Margarette. Alors qu’aucun homme n’arrive à trouver sa place au sein du duo que tout oppose, Jeanne développe d’étranges sentiments envers Jumbo, l’attraction phare du parc.

Réalisation : Zoé Wittock
Interprètes : Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon, Sam Louwyck
Photographie : Thomas Buelens
Montage : Thomas Fernandez
Production : Insolence Productions, Les Films Fauves, Kwassa Films
Distributeur : Rezo Films
Durée: 93 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 1er juillet 2020

France – 2020

Les Compagnons de la marguerite et la société libérée vue par Jean-Pierre Mocky

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Les Compagnons de la marguerite est un beau représentant du cinéma de Jean-Pierre Mocky, dans lequel s’expriment les idées politiques de l’auteur.

Le cinéma de Jean-Pierre Mocky est souvent qualifié d’anarchiste. Le réalisateur a construit une filmographie qui lui ressemble, une œuvre d’une grande cohérence, très marquée par les choix politiques du cinéaste. Que ce soit dans ses films noirs ou dans ses comédies, Jean-Pierre Mocky s’attaque, parfois brutalement, parfois avec un humour ravageur, aux fondements de la société bourgeoise française. Ne prenant jamais de posture quelconque, Mocky crée une œuvre d’une sincérité absolue.
Tout au long d’une carrière qui s’est étendue sur des décennies, les cibles de Mocky restent les mêmes : ce sont les piliers de la société bourgeoise, qu’ils soient institutionnels (police, administration, religion) ou philosophiques (la fameuse “morale bourgeoise”). Ses personnages montrent les failles de la société, mettent à jour ses injustices, exploitent ses zones d’ombre, ou simplement se rebellent contre une vie enfermée, emprisonnée dans des principes restreints. Qu’il le fasse par la révolte armée (Solo, L’Albatros, Piège à cons), par l’utilisation des faiblesses du système social ou par simple envie de provoquer, les protagonistes des films de Mocky sont des personnages excédés qui passent à l’action pour changer le monde.
Matouzec (Claude Rich), protagoniste des Compagnons de la marguerite, en est un bel exemple. Fonctionnaire travaillant à la Bibliothèque nationale, il mène une vie conjugale absolument insupportable. Sa femme n’a, visiblement, aucune notion de ce qu’est un couple : elle passe toute sa journée devant la télévision, quel que soit le programme, n’admettant pas le moindre bruit, a fortiori pas la moindre discussion ; quant au soir, à peine couchée, elle s’endort immédiatement. En gros, le brave Matouzec n’a pas de vie de couple. D’où cette idée qui, comme toutes les grandes idées, est venue par accident : falsifier les registres de mariage dans les mairies, pour “libérer” les époux qui s’estiment mal mariés ou faire des échanges de conjoints entre adultes consentants.
La comédie qui en découle, et qui prend la forme d’une course-poursuite rythmée et hilarante avec la police, ne doit pas masquer la vision politique qui découle de cette proposition. Il s’agit ici de se libérer du carcan d’une société où chaque fait et geste doit être approuvé par l’administration. Mocky prône une liberté absolue des citoyens, en les libérant de tout ce qui peut compromettre leur développement. Matouzec dira :

“Les fourmis meurent si elles ne respectent pas les lois de la fourmilière. Mais, nous ne sommes pas des fourmis.”

Le détournement des lois permet ainsi de réparer des injustices ou des erreurs. Matouzec rencontre ainsi un noble ayant trois enfants ; cependant, seul le premier pourra hériter de sa fortune, les deux autres étant nés d’une autre union, dite “illégitime”. Pourtant, il aime ces trois enfants du même amour, ainsi que les deux femmes avec lesquelles il a vécu. Plus tard, Matouzec rencontre aussi un personnage vivant en dehors de la société, avec plusieurs maîtresses, qui lui dira qu’“il n’y a pas besoin de mariage pour rendre les femmes respectables”.
Le protagoniste entame donc tout un processus de libération de personnages pris dans des situations absurdes à cause de lois trop contraignantes, qui offrent une vision trop étriquée de la société. Car derrière l’atteinte portée à l’institution quasi-sacralisée du mariage, il y a bel et bien un projet de société. Finalement, la vraie bonne société, ne serait-ce pas celle qui prend ses libertés envers le “système” et choisit de vivre ensemble en communauté, et non pas celle qui est obligée d’être ensemble par le cadre rigide de la législation ?
Le projet est tellement alléchant que même les policiers y succombent avec plaisir. Il faut dire que la police, chez Mocky, est la première à ne pas respecter les lois…

Les Compagnons de la marguerite : fiche technique

Réalisation : Jean-Pierre Mocky
Scénario : Jean-Pierre Mocky, Alain Moury
Interprètes : Claude Rich (Jean-Louis Matouzec, dit Matou), Francis Blanche (Inspecteur Leloup), Michel Serrault (Inspecteur Papin), Roland Dubillard (Flamand), Catherine Rich (Françoise Matouzec)
Photographie : Léonce-Henri Burel
Montage : Marguerite Renoir
Musique : Gérard Calvi
Production : Jean-Pierre Mocky, Henri Diamant-Berger
Société de production : A.T.I.C.A., Balzac Films, Boreal Films, Le Film d’Art, Mercurfilm
Société de distribution : Compagnie Française de Distribution Cinématographique
Genre : comédie
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 20 janvier 1967

France – 1967

Concours : Gagnez votre coffret DVD de la série Hawaii 5-0 Saison 9

Remportez votre coffret DVD de la série télévisée américaine Hawaii 5-0 Saison 9, une fiction d’Alex Kurtzman, Peter M. Lenkov, avec Alex O’Loughlin, Scott Caan, Chi McBride…


SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Pas de répit pour le 5-0, qui au cours de ces 25 épisodes devra rouvrir une affaire non élucidée, traquer un cybercriminel, enquêter sur une taupe au sein de la CIA, arrêter la folie meurtrière d’un tueur en série ou encore fermer un laboratoire de méthamphétamine. Parallèlement, Danny doit faire face à son ex-belle-mère, Amanda (Joan Collins) en visite à Hawaii. Lou (Chi McBride), de son côté, reçoit la visite de sa famille à l’occasion de Thanksgiving. Mais les retrouvailles avec son frère, Percy, ne se passent pas aussi bien que prévu à cause de la rivalité qui les oppose depuis toujours.

DVD-HAWAII-5-0-S09-coffret-concoursCaractéristiques techniques du DVD :
Image : 16/9 1.78 :1 / Audio : Anglais 5.1 Surround DD, Français et
Allemand 2.0 Surround LT/RT DD / Sous-titres : Français, Anglais (sourds
et malentendants), Néerlandais, Allemand

Bonus :

– 5-0@200
– Remercier
– Le littoral : saison 9
– Scènes coupées et en version longue
– Bêtisier

Coffret 6 DVD : 25 épisodes de 40 min

Editeur : mentions-legales-NCIS-LA-S10Paramount

TM & © 2020 CBS Studios Inc. CBS et tous les logos s’y rapportant sont des marques déposées du CBS Broadcasting Inc. Tous droits réservés.

Modalités du jeu concours – Dotations 2 coffrets DVD

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« Marilyn » : gloire et désillusions

La collection « Les Étoiles de l’Histoire » s’enrichit d’un nouvel album. Bernard Swysen et Christian Paty s’intéressent à une icône hollywoodienne sur laquelle se portent tous les fantasmes : Marilyn Monroe. Quelle femme obstinée se cache derrière la nymphette apparente de Sept ans de réflexion ? Quel a été le parcours de celle qui fut tour à tour liée à Joe DiMaggio, Yves Montand, Elia Kazan, Arthur Miller et même John F. Kennedy ?

Dans sa préface, l’actrice et productrice française Mylène Demongeot opère une distinction importante : il y aurait d’un côté Norma Jeane Mortenson et de l’autre Marilyn Monroe. La première apparaît vulnérable et délaissée, tandis que la seconde a tout de l’étoile hollywoodienne dont l’éclat ne cesse de croître. Deux faces discordantes cohabitant au sein d’une même personne. Cette dualité est d’autant plus difficile à mettre en images (et en paroles) que la célèbre actrice blonde a parfois semblé elle-même scier la branche sur laquelle elle était assise : ses retards à répétition, ses relations erratiques avec les hommes, ses velléités parfois capricieuses, son penchant pour les médicaments et l’alcool ont contribué à ternir son image, au point que des personnalités éminentes telles que Billy Wilder ou Tony Curtis ont pu tenir des propos acerbes, voire désobligeants, vis-à-vis d’elle. Le grand pari de Bernard Swysen est de condenser ces deux aspects de la personnalité de Marilyn Monroe, mais surtout ce qui les sous-tend, dans une bande dessinée biographique d’à peine cent pages.

Marilyn Monroe a-t-elle un jour été heureuse ? La question peut certainement paraître naïve, et pourtant il ressort de cet album une profonde impression de désillusion. Une désillusion tenace et constante, qui a poursuivi l’actrice tout au long de sa vie. Son enfance et son adolescence occupent environ un tiers de la bande dessinée : on y voit Norma Jeane ballotée de foyer en foyer, rejetée par sa famille ou ses tuteurs, méprisée ou abusée, puis précocement mariée, dans le seul but d’échapper à l’orphelinat. Sa mère fut internée à l’hôpital psychiatrique, tandis que son père putatif a longtemps été pour elle personnifié par Stanley Gifford, dont la photographie ornait le vestibule de la maison familiale. À peine majeure, elle débute une carrière dans le mannequinat, avant d’être repérée par la 20th Century Fox, où elle végétera des années, en manque de perspectives professionnelles. Le peu de rôles qu’on lui accorde se révèle alors insatisfaisant. Elle a l’impression d’être enfermée dans une case de pin-up ahurie bien trop exiguë pour elle. La suite va-t-elle amender cette trajectoire cruelle ? En apparence seulement, pourra-t-on répondre à la lecture de cette bande dessinée. Car si Marilyn Monroe devient une star internationale et fonde sa propre société de production, elle reste longtemps sous la coupe de contrats coercitifs, multiplie les déconvenues amoureuses, peine à se relever de plusieurs fausses couches et sombre peu à peu dans l’alcool et les médicaments. Un événement nous apparaît des plus symptomatiques : la célèbre séquence de la robe soulevée par le souffle d’une bouche de métro vaut à l’actrice une postérité iconique… et un divorce.

Marilyn Monroe a plus d’un atout à faire valoir. Les dessins raffinés et vivants de Christian Paty nous renvoient sans mal dans les années 40, 50 et 60, tandis que Bernard Swysen parvient à saisir l’essence d’une vie à la fois sombre et irradiée de lumière. En usant d’ellipses à bon escient, en ne taisant rien des caprices de Monroe, en la dotant d’une abnégation et d’un courage remarquables, le scénariste nous la présente sous un double jour : en plus de la dualité Norma Jeane Mortenson/Marilyn Monroe, on découvre une femme vulnérable et exigeante vis-à-vis d’elle-même, parfois victime de sa beauté (les abus, les garçons entreprenants, les photos de charme) et souvent promotrice assidue de sa propre image, travaillée dans la chair (la chirurgie esthétique) et dans ses effets (les arrivées tardives et minutieusement préparées lors de réceptions mondaines). Tout et son contraire, toujours, de la gloire à la perdition.

Marilyn Monroe, Bernard Swysen et Christian Paty
Dupuis, mai 2020, 104 pages

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4

Brigitte Bardot mise en lumière dans « Les Étoiles de l’Histoire »

Le même jour que Marilyn Monroe paraît Brigitte Bardot, le troisième volume de la collection « Les Étoiles de l’Histoire » (Dupuis). Après avoir portraituré la pin-up hollywoodienne la plus célèbre de tous les temps, Bernard Swysen et Christian Paty remettent le couvert avec la comédienne française la plus illustre et controversée de son époque.

En 1959, Brigitte Bardot est interrogée sur son image par la journaliste France Roche. Sur un ton plutôt détaché, elle se décrit comme « la plus acharnée des anti-Bardot ». En dépit des apparences, il serait erroné d’y déceler le moindre reniement : la comédienne française s’estime lésée par les représentations dont elle fait l’objet et cherche alors avant tout à estomper la mythologie qui l’accompagne. « On écrit tellement de choses sur moi, et tellement de choses fausses… » C’est pour s’éloigner de l’icône et se rapprocher de l’individu que Bardot entend déconstruire une image trompeuse de pin-up velléitaire, véhiculée aux quatre coins du monde. « Les Américains, pour raconter ma vie, ont dû se baser sur des journaux français, qui racontent aussi ma vie en se basant sur des archives fausses. » L’actrice ne manque d’ailleurs pas d’expliquer le mythe Bardot par sa concomitance avec l’évolution sociétale et la libération des mœurs en cours dans le monde occidental. « Je correspondais à cette nouvelle image », précisera-t-elle un jour à la télévision. En 1970, interrogée par l’ORTF, elle évoque cette fois les paparazzis, en déplorant rien de moins qu’« une violation de soi-même par les autres ».

Ces quelques éléments s’inscrivent en faux contre les accusations dont on affligeait alors Brigitte Bardot. Et le présent album l’illustre avec force exemples. Quand BB se rend à l’hôpital au chevet d’un proche, les journaux font état d’une prétendue chirurgie esthétique. Quand elle lutte en faveur de la cause animale, y injecte 200 000 francs de sa fortune ou vend aux enchères ses effets personnels pour financer sa fondation, les commentateurs n’y voient le plus souvent que des opérations de communication dénuée de toute sincérité. Quand elle joue des rôles partiellement autobiographiques, comme dans Vie privée, les mêmes moquent une attitude geignarde au lieu de se pencher sérieusement sur le cirque médiatique qu’elle dénonce et ne cesse de subir. Quand elle stérilise un âne par refus de mettre en danger plusieurs ânesses, elle devient une « castratrice » publiquement décriée, dont on relègue un peu vite aux oubliettes les combats passés ou en cours. Dans ce troisième volume des « Étoiles de l’Histoire », Bernard Swysen et Christian Paty, respectivement auteur et dessinateur, racontent avec brio tout ce qui a pu séparer Brigitte Bardot de son image. À l’instar de Marilyn Monroe, BB fut cataloguée, jetée en pâture et parfois rendue inaudible en raison de considérations annexes relevant de la vie privée, d’accusations fallacieuses ou de la mythologie dont on les a volontiers affublées. Bernard Swysen fait ainsi dire à Brigitte Bardot que des « connards frustrés » lui « en veulent d’être elle-même ». « Ma vie est une prison ! J’appartiens à tout le monde, on me fait dire des choses que je ne dis pas, on me fait faire des choses que je ne fais pas. »

L’autre intérêt de ces « Étoiles de l’Histoire » est bien entendu biographique. Les grandes étapes de la vie de Brigitte Bardot se voient narrées avec juste ce qu’il faut de distance et de nuance. On découvre l’enfance bourgeoise de BB, sa promotion par Roger Vadim (son premier époux), ses relations amoureuses, maritales ou adultères, sa glorieuse carrière cinématographique, ses avortements clandestins, ses tentatives de suicide, sa relation froide et douloureuse avec son fils Nicolas (qui l’attaquera en justice pour atteinte à la vie privée), les menaces qu’elle essuie de l’OAS, l’abandon précoce, à 38 ans, du grand écran pour se consacrer à la cause animale, son union avec Bernard d’Ormale et son rapprochement avec l’extrême droite ou encore, plus tristement, la longue liste de ses condamnations pour incitation à la haine raciale, lesquelles écorneront durablement son image. Les dessins inspirés de Christian Paty et les couleurs chatoyantes de Sophie David servent d’écrin à un récit biographique sophistiqué et généreux, restituant parfaitement les douleurs (maternité, paparazzis, image écornée à tort, violences conjugales, cancer du sein), l’influence (robe en vichy, devises rapportées à la France, pavillon du Vatican à l’Exposition universelle de Bruxelles, discours au Conseil de l’Europe, rencontre avec Mitterrand) et les aspirations (cinéma, homme idéal, combats pour la défense des animaux) de Brigitte Bardot. C’est peu dire que la collection « Les Étoiles de l’Histoire » a pour l’heure de quoi ravir les cinéphiles, au-delà des simples curieux.

Brigitte Bardot, Bernard Swysen et Christian Paty
Dupuis, mai 2020, 136 pages

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4

Grand Est : un père, un fils, une route entre passé et futur, entre Hayange et Milwaukee

0

L’écrivain et journaliste d’investigation Denis Robert (il a notamment beaucoup travaillé sur l’affaire Clearstream) propose un tour du Pays-Haut, région dont il est originaire, puisque né à Moyeuvre-Grande (Moselle). 

Il s’agit d’une balade désenchantée dans une région qu’il connaît comme sa poche et à laquelle il se sent très attaché. Le journaliste aime ses habitants qu’il a vu souffrir depuis longtemps. Il revient dans une vaste région ayant Metz pour centre, parce que c’est là qu’il se sent chez lui. Scénariste de ce roman graphique très autobiographique, il travaille ici avec Franck Biancarelli pour une promenade qui pourra dérouter ceux qui ne connaissent pas la région. En effet, le scénario ne raconte que quelques jours de pérégrinations (pour quelques rencontres, retrouvailles et discussions), de Denis Robert en compagnie de son jeune fils Woody (fan un peu incongru de l’univers Marvel, racheté par Disney en 2009), alors que sa femme et ses deux filles sont à New York.

Une BD représentative

Autant dire que le dessin pourra également décevoir certains. Il reflète plutôt bien l’état d’esprit de Denis Robert, ainsi que l’ambiance de la région Lorraine (elle existait encore, l’album datant de 2016). Donc, malgré quelques beaux dessins pleine planche pour introduire chacun des 11 chapitres, on note peu de recherche de séduction par l’esthétisme. Même les couleurs sont plutôt ternes, tous les souvenirs étant présentés en noir et blanc.

Avant et après

Denis Robert s’intéresse aux causes et conséquences de la crise qui a frappé la Lorraine, mais aussi aux personnes qui portent leur part de responsabilité. Pour illustrer sa réflexion, il va d’une ville à l’autre, décrit ce qu’il y voit, explique comment c’était avant (du temps de sa jeunesse) et fait quelques rencontres qui permettent de faire le point sur la situation du moment.

Espoir et désespoir

Globalement, tout cela est évidemment très désabusé. Mais, cela lui permet de faire le lien entre ce qu’il a connu comme témoin en Lorraine avec d’autres événements semblables de par le monde. Dans la vallée de la Fensch (notamment), avec la mort programmée de la sidérurgie, activité qui faisait plus ou moins vivre tout le monde, l’ennui s’est installé. Avec le désœuvrement, il décrit la lente et inéluctable descente vers la pauvreté qui en découle. Pourtant, les discours des politiciens qui se sont succédé au pouvoir ont régulièrement apporté un certain espoir et même de l’argent sous forme de subventions. Et puis, il y a eu le cas de Jean Kiffer (surnommé Kiki, le taureau d’Amnéville), élu et réélu maire d’Amnéville, qui a réussi le pari improbable d’embarquer la ville dans de nouveaux défis, des paris réussis à l’image du zoo. À tel point que le maire envisageait de s’affranchir de la république, pompeuse de beaucoup d’argent. Un homme à part, mort avant de pouvoir aller au bout de ses idées. Bref, l’intérêt de le BD tient à ce qu’elle montre, en rapport avec la réalité. Ainsi, il est question de cet afflux d’immigrés venus d’Italie et de Pologne après la guerre. Je ne me sens pas le mieux placé pour en parler, puisque je venais de Nancy, mais ayant fait quelques années en fac à Metz, j’ai côtoyé des étudiants qui venaient de cette région et toutes les villes citées dans la BD sont des noms que j’ai entendus régulièrement (je ne peux résister à l’envie de citer Marly, Kintzheim et la montagne des singes, le Haut-Koenigsbourg et son château, Carling pour la production d’acétone, la mine de Petite-Rosselle visitable par les touristes, l’usine de Gandrange-Rombas, Rosselange), même si ceux que j’ai côtoyés n’étaient que la génération des enfants d’immigrés. Le plus amusant dans cette BD est peut-être le rendez-vous que Denis Robert retarde tout le temps avec Etsio, un émigré italien qui se comporte comme un chef mafieux. Comme quoi les italiens ont importé ce qui faisait leur vie là-bas. Un peu étonnant d’ailleurs, la BD n’évoque pas du tout le festival du film italien de Villerupt.

Le bassin lorrain

Connaissant à peu près tous les noms évoqués dans cette BD (les villes comme les personnes), la lecture m’a fait pas mal d’effet. Même si je ne connais pas toujours les détails, tout sonne juste. Exemple typique avec les dégâts observables des dizaines d’années après (trous spontanés d’effondrement), provoqués par l’exploitation du sous-sol par les HBL (Houillères du Bassin de Lorraine pour qui ne connaît pas). Pas sûr cependant que cela fasse autant d’effet à celles et ceux ne connaissant ni la région ni les personnes évoquées ici.

Le rôle des banques

Un roman graphique qui évoque donc tous les mauvais moments qui se sont accumulés pour faire de la Lorraine une région sinistrée. La présentation des faits mérite largement le détour, car Denis Robert connaît parfaitement son affaire. Ainsi, il a couvert l’affaire Grégory pour des journaux locaux. Comment s’étonner qu’il ait maille à partir avec les banques, puisqu’il les désigne comme grands coupables des désastres évoqués ?

Grand Est, Denis Robert et Franck Biancarelli 
Dargaud, mai 2016, 149 pages
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3.5

Les splendeurs des Mille et Une Nuits restaurées par René R. Khawam

C’est dans les années 80 que sort chez Phébus une version des Mille et Une Nuits éditée et traduite par René R. Khawam. Une version qui dépoussière les contes et leur redonne leur puissance d’émerveillement.

Lorsque l’on évoque les contes des Mille et Une Nuits, on pense immédiatement à Aladdin, Ali Baba ou Sinbad.
Aussi, quelle n’est pas notre surprise, en ouvrant l’édition établie et traduite par René R. Khawam aux éditions Phébus, de ne trouver aucun de ces noms célèbres. Certes, nous rencontrons bien, au cours de nos pérégrinations, un ou deux Aladdin, mais ils n’ont rien à voir avec une quelconque lampe magique.
L’explication est simple : Sinbad, Aladdin et Ali Baba ne font pas partie du recueil originel des Mille et une nuits. Lorsqu’Antoine Galland, orientaliste réputé à l’époque de Louis XIV, rapporte en France et traduit les contes, il y agrège d’autres récits qu’il a entendus (un peu comme si un étranger voulait faire une édition des contes de Perrault, et y ajoutait deux ou trois contes des frères Grimm, parce qu’il les aime bien) ; selon Khawam, les histoire d’Aladin ou Sinbad, telles qu’on les trouve chez Galland, sont des résumés de romans antérieurs plus anciens que les Mille et Une Nuits.
Or, l’édition faite par Antoine Galland aura un tel succès qu’elle servira de base, pendant longtemps, à d’autres éditions (y compris à des traductions dans d’autres langues, les traducteurs oeuvrant à partir du texte de Galland et non pas des manuscrits originaux).
De plus, avouons-le, le côté sensuel, parfois “libertin” (si nous pouvions oser un anachronisme) du texte des Mille et Une Nuits, ne s’accordait pas vraiment avec l’ambiance à la cour du Roi Soleil. Du coup, Galland a fait disparaître certaines scènes érotiques, a gommé la sensualité du texte, et a “occidentalisé” certains passages, éliminant par exemple les nombreux poèmes qui agrémentent les contes et modifiant les descriptions des personnages.
À la décharge de Galland, dont l’influence fut considérable, il faut préciser que dans le monde arabe lui-même, les éditions des Mille et Une Nuits ne se valent pas toutes, loin de là. Le texte a été remanié de nombreuses fois, victime des revirements politiques. Lorsque le pouvoir devenait plus fondamentaliste, les mentions à l’alcool eurent tendance à disparaître, par exemple, et le texte fut “nettoyé” de tout ce qui paraissait irrespectueux.
C’est donc dans un esprit de retour et de respect du texte original que René R. Khawam a entrepris une nouvelle édition et traduction des Mille et Une Nuits, parue aux éditions Phébus à la fin des années 80.

René R. Khawam était un traducteur d’origine syrienne ayant émigré à Paris après la Seconde Guerre Mondiale. Il se consacrera à la découverte du patrimoine littéraire arabe, traduisant de nombreux textes, des contes, de la poésie, etc. Les points d’orgue de son oeuvre sont la traduction du Qoran (aux éditions Maisonneuve et Larose) et des Mille et Une Nuits, traduction devenue la référence pour ce recueil.
C’est en lisant la préface de chacun des volumes que l’on mesure mieux le travail titanesque effectué par Khawam. Pour s’en faire une petite idée, il faut préciser que Khawam avait déjà publié une première traduction des contes dans les années 60, mais qu’il continua encore ses recherches. Entre la traduction des années 60 et celle des années 80, les différences sont consistantes : certains contes ont été éliminés car les recherches de Khawam ont prouvé qu’ils ne faisaient pas partie du recueil d’origine ; d’autres ont fait leur apparition (comme « Le Dormeur éveillé »). Au final, l’édition parue dans les années 80 est le résultat de presque 40 ans de travail, de recherches de sources, de lectures comparées, de questionnements philologiques, etc.

Mais que reste-t-il donc des Mille et Une Nuits, une fois ses “stars” disparues ? Il reste l’essentiel : l’exotisme, les aventures trépidantes, les voyages merveilleux, les djinns, les plaisirs de la vie, et tant d’autres choses encore.
René R. Khawam sait redonner au texte toute sa vigueur. Avec lui, nous pouvons donc nous plonger dans l’Orient arabo-persan. Les contes nous apparaissent pleins de vie. Ils sont peuplés de superbes jeunes hommes et de splendides jeunes femmes, de banquets, de voyages, de richesses et de tout ce qui peut faire les plaisirs de la vie. Nous avons des palais somptueux, où, au détour d’une porte, nous débouchons sur des jardins d’agréments ombragés emplis de senteurs. La vaisselle est en or sertie de pierres précieuses. Le moindre potager dissimule une cachette secrète où l’on trouve de l’or à foison. Les repas sont gargantuesques et arrosés de vins fins.
Et cependant, l’inquiétude n’est jamais loin. Les différents contes des Mille et Une Nuits insistent sur l’instabilité de la vie. De nombreux personnages bénéficient des faveurs d’une naissance noble et de nombreux privilèges, qui peuvent leur être ôtés du jour au lendemain. Les contes sont peuplés de sultans ou fils de sultans devenus des mendiants. Les protagonistes subissent de nombreux revers de fortune.
Cette instabilité, cette inconstance, est avant tout celle des hommes et des femmes, tous aussi prompts à tomber amoureux qu’à se mettre dans une colère noire. S’il y a bien un point commun aux innombrables personnages du recueil, c’est leur capacité à être envahis par leurs passions au détriment de toute raison. En cela, on peut affirmer que les Mille et Une Nuits savent dresser des portraits justes de personnages vraiment humains. Et si les qualités sont souvent exagérées, les défauts, eux, sont parfaitement réalistes.

Les contes mettent bien en valeur, aussi, l’arbitraire du pouvoir. Ceux qui exercent du pouvoir, qu’ils soient sultans ou pères de famille, peuvent très vite se révéler cruels. L’un d’entre eux fait exécuter tous ceux qui échouent à soigner sa fille. Un autre cherche à tuer ses deux enfants. Le pauvre Dja’far, vizir du sultan Hâroun al-Rachîd (sous le règne duquel se déroulent une grande partie des contes), est plusieurs fois battu, et monte même sur l’échafaud.
Cet arbitraire s’effectue aussi dans l’autre sens : de nombreux personnages descendus plus bas que terre se retrouvent, finalement, à des postes d’honneur, comblés de richesses, suite à des décisions unilatérales des sultans, et selon leur seul bon vouloir.
Si les contes finissent bien, comme il se doit, si les plaisirs de la vie sont célébrés à longueur de pages, cela ne fait pas oublier une certaine amertume qui se dégage de l’ensemble. La violence est très présente, parfois de façon aveugle : un homme jugé fou est interné et fouetté régulièrement sur la plante des pieds, un autre est arrêté brutalement et sa boutique est saccagée simplement parce qu’il n’avait pas mis assez d’épices dans sa confiture.
Dans cette violence, les djinns (ou ifrites) prennent parfois la place des humains. Ainsi, surtout dans le premier volume, les démons représentent symboliquement les mauvais maris, ceux qui épousent de force des femmes qui ne les aiment pas, ceux qui enferment leurs épouses (sous terre parfois), ceux qui les battent, etc.
Dans ses introductions, toutes absolument excellentes et pleines d’érudition, René R. Khawam prône l’idée d’un auteur unique au recueil, qui se serait inspiré de traditions orales (originaires, entre autres, de Perse et d’Inde) mais les aurait réécrites pour former une oeuvre littéraire à part entière (Khawam compare souvent cet auteur à Rabelais, qui s’est inspiré des géants de contes populaires mais en a fait des romans totalement personnels). Selon lui, Les Mille et Une Nuits auraient été rédigées vers le milieu du XIIIème siècle, quand le monde arabe est pris entre les Croisades à l’Ouest et les Mongols à l’Est, période particulièrement sombre qui expliquerait la vision désabusée de destinées humaines tributaires de volontés supérieures.
Mais qu’à cela ne tienne ! Les Mille et Une Nuits restent avant tout un formidable éloge de la vie, un appel à profiter des plaisirs que la vie peut nous donner. Loin de toutes les idées reçues sur le monde arabo-persan, les textes montrent leur irrévérence, leur rejet de ce que l’on n‘appelait pas encore le fanatisme (comme dans ce conte où un marchand ruiné, devenu sultan pour un jour, en profite pour châtier un imam trop “intégriste”, ou l’histoire lors de laquelle un vizir est transformé en femme et comprend toutes les souffrances quotidiennes que subit la gent féminine). Le merveilleux transparaît à chaque page.
Il est difficile de quitter ce monde après 1300 pages de merveilleux et d’humour, d’imprévisibilité et d’irrévérence, de voyages et d’histoires d’amour.

La figure parentale au cinéma : Dolan, Ozu, Kore-eda…

La figure parentale est aussi hétéroclite au cinéma que dans notre quotidien. Aimant ou destructeur, rigide ou excentrique, modèle ou antagoniste, la parentalité est un sujet qui est le thème central de bien des cinéastes. De Kore-Eda à Dolan, de Ozu à Almodovar, petite escapade vers des parents emblématiques du 7ème art.

Les mères dans le cinéma Pedro Almodóvar

« S’il y a un élément clé dans mes films, c’est la maternité”, confiait Almodovar à Télérama. La question de la filiation est effectivement au cœur de son cinéma, et le lien parents/enfants est particulièrement interrogé à travers la figure de la mère. Des mères hautes en couleur, très éclectiques, avec leurs qualités et aussi leurs défauts qui n’en font pas des femmes foncièrement mauvaises mais seulement des figures humaines avec leurs failles. Et avec ces femmes, de nombreux visages devenus incontournables : ceux de Carmen Maura, Penelope Cruz, Chus Lampreave, Emma Suarez, etc. La filmographie d’Almodovar fonctionne comme une véritable fresque qui déploie autant d’identités maternelles que d’histoires familiales. Si son modèle traditionnel est bien souvent défaillant, il faut emprunter d’autres chemins pour en rétablir le bon fonctionnement. Assurément, chez Almodovar, les mères sont porteuses d’une mémoire et de son lot de secrets, comme dans Tout sur ma mère, Julieta ou encore Volver. Ainsi la maternité et ce(ux) qui gravite(nt) autour d’elle amènent une quête nécessaire : quête de la mère elle-même et de son rôle, quête du père dans Tout sur ma mère ou encore quête du lien retrouvé entre mère et fille dans Volver. La maternité est un cheminement complexe et semé d’embûches car pour le réalisateur, on ne naît pas mère, on le devient. Cependant, un fil rouge relie toutes ces femmes, celui de l’amour. Amour par-delà la séparation, par-delà les secrets, par-delà la mort.

Audrey Dltr

Mother de Bong Joon-ho

Elle travaille dans un petit atelier et garde constamment un œil alerte sur son fils ahuri. Quand ce dernier est accusé de meurtre, elle n’hésite pas à le défendre de seuil en seuil, allant jusqu’à se rendre aux funérailles de sa victime présumée. C’est une battante, une « mère hélicoptère », une femme qui a une foi inébranlable en son fils, mais qui n’est pas à l’abri des dérives qu’occasionne cet amour sans bornes : judiciaires d’abord, mais aussi psychologiques ou incestueuses. Bong Joon-ho capture à plusieurs reprises son regard inquiet et compassionnel puis nous apprend, au détour d’une conversation, qu’elle a jadis songé à empoisonner son fils avant de se donner la mort. « La vie était un enfer, je voulais mourir avec toi », se justifiera-t-elle auprès de lui. En Corée, Kim Hye-Ja est plus qu’une actrice : c’est La Mère, une icône vivante aux cinquante ans de carrière, dont la filmographie comprend nombre de rôles renvoyant à la femme aimante et prête à tous les sacrifices pour ses enfants. Dans Mother, Bong Joon-ho ne s’arrête pas à cette figure virginale vue et revue ; il la déborde et la tire vers une noirceur quasi crépusculaire, où l’impuissance à défendre son fils ainsi qu’une forme de déni mènent vers une perdition préprogrammée. Il y a deux faces à toute chose : Kim Hye-Ja est sidérante de maîtrise et de fragilité dans chacune d’elles.

Jonathan Fanara

La figure parentale dans le cinéma de Hirokazu Kore-eda

Kore Eda a signé son premier regard sur la famille avec Nobody Knows où une mère n’ayant jamais déclaré ses enfants disparaissait les laissant se débrouiller seuls et sans identités. Il y a déjà distillé cette présence-absence des parents dans son cinéma. On retiendra du réalisateur une vision apaisée de ces relations où il n’y a que rarement cris et larmes. On partage surtout des repas, longs et éphémères pourtant, tels ceux de Still Walking où la mère a préparé de quoi manger, là encore, pour réunir toute la famille. Ces regards sur l’enfance n’ont pas brisé les liens qui unissent les enfants aux parents comme le palmé Une affaire de famille l’a prouvé en décrivant l’art de la débrouille et cette capacité des parents de Kore-Eda à prendre sous leurs ailes d’autres enfants. Un thème largement étudié dans Tel père tel fils où c’est cette fois, chose plus rare, la figure du père qui apprend à devenir une figure parentale qui est explorée. Une belle et douce partition où les regards sur la paternité évoluent, bien que très catégorisés au départ (la famille de la ville, froide, la famille de la campagne, bienveillante).Enfin, plus récemment le réalisateur a surpris avec La Vérité où il réunissait la mère éternelle du cinéma français, Catherine Deneuve aux côtés de Juliette Binoche pour une réflexion sur les liens mère-fille, l’art, le métier d’actrice et cette violence des sentiments qui unissaient les deux femmes. Kore-eda parvenait ainsi à transposer ce modèle emprunt de douceur autant que de noirceur d’un continent à l’autre. Il nous livre au travers de son cinéma des parents inoubliables qui apprennent à aimer la chair de leur chair mais pas seulement, la notion de famille ne s’arrêtant pas qu’à ces questions d’ADN chez le réalisateur japonais.

Chloé Margueritte

Shining de Stanley Kubrick 

En voilà un modèle père ! Qui ne rêve pas de partir en week-end à la montagne avec ses deux parents ? C’est en tout cas le beau projet de Jack Torrance lorsqu’il décide de partir avec son fils Danny et sa femme Wendy pour un poste de gardien dans un hôtel abandonné. Superbe destination de vacances pour la petite famille ! Léger problème : Jack Torrance va sombrer dans la folie et tenter de massacrer ses proches avant de finir gelé dans le froid extérieur. Un séjour réussi décidément. Sous les traits de Jack Nicholson dans le film de Kubrick, le personnage est d’abord imaginé par Stephen King dans son roman culte Shining. Nicholson en fait un personnage terrifiant et connu de tous en faisant d’un père de famille a priori banal une figure horrifique et possédéeab. Le spectateur pourrait se penser à l’abri : jamais mon père ne se fera posséder par les fantômes d’un hôtel abandonné du Colorado. Autant vous dire que ce spectateur pourrait bien se tromper. L’œuvre littéraire de King et son adaptation par Kubrick est un cas d’école de divergence artistique. En transposant l’histoire au cinéma, le réalisateur de 2001 : l’Odyssée de l’espace s’est approprié l’œuvre en gommant tout le propos du livre original. Notamment sur un aspect majeur : Jack Torrance n’est pas possédé mais alcoolique. Dans le livre, le doute plane plus largement et King fait de Torrance un personnage abject et addict prêt à s’auto-détruire et à nuire à son environnement. Une métaphore des dégâts de l’alcoolisme qu’il a lui-même vécu. Il faudra attendre la suite, Doctor Sleep, pour que Mike Flanagan réunisse l’œuvre de Kubrick et de King autour de la thématique de l’alcoolisme ; Jack Torrance devenant l’héritage néfaste que son fils Danny doit dépasser. Un père qui n’a rien d’idéal mais dont les travers se retrouvent bien plus dans notre réalité que dans un imaginaire horrifique fantasmé.

Roberto Garçon 

Les mères dans le cinéma de Xavier Dolan 

Une mère est un souvenir parfois tenace, du moins une présence forte, parfois étouffante. Dolan l’a bien compris pour son cinéma rempli de figures de mères monstres que l’on aime pourtant si fort, surtout au « moment de la séparation dernière ». C’est l’exergue de J’ai tué ma mère, son premier film, des mots empruntés à Maupassant. La mère chez Dolan est toujours une héroïne, du moins une figure qui envahit l’écran, l’esprit. Elle s’exprime, elle tient tête, elle aime complètement, sans concession, même maladroitement. Nathalie Baye a par deux fois rempli ce rôle, notamment dans Juste la fin du monde, où elle campait une mère entourée de ses enfants le temps d’un repas qui tourne mal. Des pères, il est très peu question, comme si les mères, ogresses ayant dévoré jusqu’à leur amour, devaient assumer seules, avec courage et dignité, des progénitures parfois difficiles. C’est tout le sujet du brillant Mommy où mère et fils sont liés à l’extrême. On crie, on chante, on danse, on pleure, on se jette l’un sur l’autre. Une mère et un fils chez Dolan sont comme deux amants en pleine crise qui se rendent pourtant compte que, comme chez Duras, ils parviennent « à s’aimer dans cette impossibilité d’aimer ». Il n’y a guère que chez Almodovar que l’on retrouve cette fougue d’aimer, de chérir, de pétrir l’autre à son image imparfaite, même bien après que la mort ait séparé mère et fils.

Chloé Margueritte

Carne et Seul contre tous de Gaspar Noé 

Dans le diptyque Carne/ Seul contre tous, le personnage du boucher, joué par Philippe Nahon, a une relation ambigüe vis-à-vis de son rôle de père. Ayant abandonné sa fille pour refaire sa vie suite à son passage en prison, il a une vision malsaine de sa parentalité. Ne voulant pas d’enfant à l’origine, il reviendra pourtant « s’occuper » d’elle pour lui rendre une « vie meilleure », dans ce qu’il considère être une bonne façon de faire. Dans ce film nihiliste au possible, Gaspar Noé propose une vision amorale de la morale, celle d’un homme misérable qui tente de survivre dans un monde désespérant et brutal dont il essaie d’adopter les codes. Celle d’un homme orphelin, n’ayant pas ou peu connu ses parents, qui se met dos au mur face à sa propre position de père qui aurait préféré ne pas avoir d’enfant, et qui refuse carrément d’assumer ce rôle à nouveau quand l’occasion se présente à lui. Pourtant, il cherchera finalement à y trouver une forme de rédemption, malgré l’horreur de ses faits ; une conclusion laide, autant que les pensées du personnage.

Flora Sarrey

Voyage à Tokyo de Yasujirô Ozu

Voyage à Tokyo est considéré comme le chef-d’œuvre de Yasujirô Ozu, sans doute à juste titre. Or des parents, chez Ozu, il n’est presque qu’uniquement question, au cœur de réflexions sur le passage du temps, les mutations urbaines et l’évolution des mœurs, où les générations se suivent et s’entrechoquent, où la tradition est ébranlée par les élans libertaires des jeunes gens. Alternant les points de vue de film en film, Ozu trouve dans Voyage à Tokyo une forme d’équilibre entre le regard mélancolique des plus vieux et la verve de ses plus jeunes personnages. Le couple de parents se compose d’abord de Chishû Ryû, éternelle figure paternelle chez Ozu, et de Chieko Higashiyama, elle aussi présente dans Été précoce. La fille qui fera figure centrale est interprétée par l’indéboulonnable Setsuko Hara, l’actrice fétiche du cinéaste. Voyage à Tokyo est une réunion de famille, où des parents viennent rendre visite à leurs enfants accompagnés de la petite dernière qui vit encore sous leur toit. Excités à l’idée de constater la réussite professionnelle et familiale de leurs enfants, les deux parents déchantent quelque peu une fois sur place : la situation de leurs enfants n’est pas celle rêvée, et leur quotidien mouvementé, entre travail exténuant et tâches ménagères incessantes, les empêchent en outre de s’occuper d’eux comme il se devrait. C’est ce décalage générationnel qu’Ozu dépeint à merveille : d’un côté, ces petits vieux semblent si lents, si « déconnectés », et si apaisés en même temps ; de l’autre, leurs enfants s’activent et n’ont plus vraiment le temps de regarder derrière. Pourtant, quand un événement tragique survient, c’est toute la famille qui s’arrête, se réunit, se recueille et pleure. Mais aussi triste que cet épisode puisse être, il faut aller de l’avant et repartir : le temps passe, la vie triomphe toujours, et chaque jour est une nouvelle chance. Et Ozu de faire se répondre ses plans d’ouverture et final, soulignant par l’intelligence de sa mise en scène que tout n’est que recommencement pour cette lignée familiale, même quand certains s’arrêtent en chemin.

Jules Chambry 

Captain Fantastic de Matt Ross

Si quand vous étiez jeune vous auriez aimer apprendre à chasser au couteau, passer vos soirées à philosopher autour d’un feu de camp, vous auriez certainement voulu avoir le père de Captain Fantastic. Viggo Mortensen, sous les traits de Ben, incarne un père des plus atypiques ; un hippie misanthrope vivant dans la forêt avec sa famille dans le but de leur fournir une vie meilleure à la Henry David Thoreau. Autodidacte, il remplit à la fois le rôle de père aimant et dévoué mais aussi de mentor intellectuel, physique et spirituel. En un mot, c’est un gourou pour six têtes rousses qui, déscolarisées, n’ont jamais connu d’autre communauté que celle qu’ils ont bâtie. Leur vie idyllique se retrouve menacée suite à la mort tragique de la mère. La belle-famille, voyant comme de la maltraitance le style de vie que Ben impose a ses enfants, le menace de lui soustraire la garde. C’est de là que part son combat pour ses valeurs mais aussi pour ses enfants. Captain Fantastic dépeint une véritable figure de super-héros paternel qui, même rongé par le deuil et la douleur, puise sa force dans l’amour inconditionnel de ses enfants. Viggo Mortensen devient le papa ours, sauvage et doux à la fois, dont on rêve tous.

Céline Lacroix

L’Incompris de Luigi Comencini

Le consul du Royaume-Uni à Florence, Sir John Duncombe, vient de perdre sa femme. Il en informe son fils ainé Andrea, qui a une dizaine d’années, mais en lui faisant jurer de ne rien dire à son jeune frère Milo, 5 ans. Alors qu’Andrea prend cette responsabilité à cœur, donnant le change comme il se doit, John Duncombe pense à tort que son fils ainé est insensible. Dans les semaines qui suivent, Andrea cherche la reconnaissance de son père mais celui-ci, lorsqu’il n’est pas accaparé par son travail, n’a d’attention que pour son cadet. Comencini est un observateur très fin du monde de l’enfance, thème récurent de sa filmographie. Avec L’Incompris, c’est la question de la parole qui est en jeu. La promesse respectée d’Andrea face à celles non tenues de son père. Alors que le consul promet à Andrea de l’emmener à Rome pour son travail, il part finalement sans lui ; plus tard après lui avoir proposé d’être son secrétaire d’un jour, lui conférant ainsi quelques responsabilités de « grand », il omet de lui donner le courrier. Autant de petits oublis qui finissent par entamer la confiance d’Andrea pour son père. Mais c’est aussi au sens propre que la parole est confisquée par le père : la voix de la mère d’Andrea, conservée sur une bande magnétique, que John Duncombe garde en secret dans son bureau. Projeté dans le monde adulte par son père mais tiré vers l’enfance par son jeune frère, Andrea se situe juste à cette charnière compliquée qu’est la pré-adolescence. Il se livre à des audaces d’ado tout en continuant à jouer à cache-cache et au talkie-walkie (un jeu de parole) avec Milo. Quant au consul, loin d’être le père rassurant qu’il devrait être pour ses enfants, il est en réalité fuyant face à ses responsabilités parentales et soumis à l’empire des émotions. Aux larmes qui submergent le veuf succèdent les contrariétés d’un père débordé et enfin la colère de l’homme de pouvoir impuissant, malgré les meilleurs médecins qu’il convoque, à sauver son fils.

Serge Théloma

Canine de Yorgos Lanthimos 

Cinéaste majeur de cette dernière décennie, Yorgos Lanthimos est un infatigable chercheur qui pousse le bouchon toujours un peu plus loin, pour notre plus grand bonheur. Et pourtant, c’est déjà depuis des hauteurs stratosphériques qu’il nous a éblouis pour la première fois, avec son film Canine, primé à Cannes (le film n’est cependant pas son premier). Canine est ce genre de films que l’on ne rencontre que très rarement dans sa vie de cinéphile. Une dystopie qui mêle l’absurde et le drôle, l’angoissant et le révoltant. Un père de famille tient sa progéniture déjà adulte dans une ignorance crasse du monde, sous le silence hébété et complice de sa femme. Le monde est limité à la clôture de leur propriété, les choses reçoivent des noms improbables et erronés, le sexe est servile ou incestueux entre frère et sœurs, les punitions nombreuses, dures, et la violence est sourde, ou manifeste, mais constante. La parentalité prend des formes troublantes, bien qu’aucun n’imagine que comme tout père, le patriarche du film ne cherche qu’à protéger ses enfants du monde extérieur, du danger de dehors, quitte à appliquer à l’intérieur de son foyer une terreur encore plus grande. La cruauté du père de famille n’a d’égale que son souci, vrai ou faux, de protéger ses enfants. Les « enfants » eux-mêmes, la vingtaine bien établie, sont un mélange de victimes et de bourreaux qu’on ne sait de quelle manière prendre. Abreuvés perpétuellement de mensonges, les trois jeunes ne sont finalement qu’un prolongement de leur géniteur. Cette métaphore canine nous amène à réfléchir sur la condition pavlovienne de l’être humain, disposé à obéir à n’importe quel olibrius avec un tant soit peu de force, de charisme, ou les deux. La thématique de la dictature n’est pas bien loin. Filmé en de longs plans assez fixes enfermés par la haute clôture même de la maison, Canine est un film étourdissant et anxiogène, mais brillant, invitant constamment le spectateur à se poser des questions sur ce à quoi il est en train d’assister. En se servant de la parentalité, plus particulièrement de la paternité, pour illustrer son propos, Yorgos Lanthimos est sûr de faire mouche auprès du plus grand nombre, même s’il est flagrant que le film n’est pas vraiment à mettre entre toutes les mains…

Béatrice Delesalle

Starbuck de Ken Scott

Évidemment, David Wozniak n’a rien pour être père. Ce quarantenaire a tout de l’ado attardé : il fuit toute responsabilité, cultive des plantes illégales, doit de l’argent à des personnes auxquelles il ne faut surtout pas devoir de l’argent, et surtout il n’est jamais fiable. De plus, tout le monde autour de lui le met en garde contre la paternité, depuis son frère (« Ne te reproduis jamais ! ») jusqu’à son meilleur ami (« Les enfants sont des trous noirs qui dévorent toute ton énergie »). Même quand sa compagne se retrouve enceinte, elle refuse qu’il soit le père de l’enfant ! Cependant, David Wozniak est déjà père. Sans le savoir. Père de 533 enfants ! Tout cela grâce à 693 dons de sperme qu’il a effectués contre rémunération dans sa jeunesse. Et sur tous ces enfants, 142 intentent un procès pour connaître l’identité de leur père. Et en découvrant ses « enfants », David Wozniak va apprendre que le père, ce n’est pas le super-héros qui peut résoudre tous les problèmes, ce n’est pas celui qui va s’immiscer de façon invasive dans la vie de ses enfants. C’est juste celui qui est là quand on en a besoin, prêt à aider ou même seulement à écouter, à signer des papiers ou à donner à manger.

Hervé Aubert