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Jumbo : la belle ouverture du Champs-Elysées Film Festival 2020

Dernière mise à jour:
4.5

Le Champs-Elysées Film Festival 2020 a ouvert ses portes en ligne et en beauté. Jumbo de Zoé Wittock a été diffusé dès 20h30 (enfin presque !). On y découvre Noémie Merlant, presque un an après Cannes et Portrait de la jeune fille en feu. Cette fois, elle incarne Jeanne, une jeune femme dont l’amour pour un objet va bouleverser la vie. Une petite pépite poétique et visuellement magnifique.

Émancipations 

Jumbo est un film sur un personnage timide, introverti. Un personnage de jeune femme qui se révèle peu à peu à elle-même, s’affirme, fait ses propres choix. Si au début elle baisse la tête, elle apprendra à garder la tête haute. A ses côtés, sa mère Margarette paraît fantasque, solide, prête à soutenir le regard des hommes sans flancher. Elle se révélera fragile et sensible. Jumbo montre donc d’abord à travers le scénario écrit par Zoé Wittock (qui est aussi la réalisatrice du film), l’évolution tendre et violente à la fois de la relation entre une mère et sa fille. Margarette et Jeanne apprennent à se rencontrer vraiment, à ne plus se fuir. Cette première ligne de scénario, d’histoire, est déjà d’une grande intensité émotionnelle. Elle n’échappe pas à quelques facilités (un peu larmoyantes, un peu revues), mais se montre finalement à la hauteur des attentes. Les deux personnages s’étreignent, se repoussent, rient et pleurent ensemble, parfois en décalage, mais parviennent quand même à vivre à l’unisson ou du moins cherchent à se comprendre. A cette première couche sensible, s’ajoute celle de l’histoire de la révélation de Jeanne à elle-même. Le personnage fait clairement sa mue à l’écran, elle prend possession de son corps, s’ouvre, s’égaye aussi. Petit oiseau tombé du nid, elle finira comme un aigle majestueux qui s’envole presque sous nos yeux. Elle passe de proie, un des personnages lui fait d’ailleurs remarquer, à femme agile, bien que fragile. Quitte à s’éloigner un peu du monde des humains. La troisième grille de lecture du film, le troisième élément du scénario est une ligne un peu plus romantique, puisque Jeanne tombe amoureuse. Et c’est cet amour, particulier, difficile à accepter pour ceux et celles qui l’entourent, qui va lui permettre d’ouvrir ses ailes. Avec cette histoire d’amour naissante, finissante aussi, souvent flamboyante, Zoé Wittock développe une dernière ligne fantastique et fantasque qui habite tout son scénario. C’est dire la richesse de Jumbo en tant qu’œuvre de cinéma.

Regards et sensations

Le regard que Zoé Wittock porte sur son personnage principal est d’une grande douceur, d’une grande tendresse. Noémie Merlant interprète Jeanne avec une grande justesse, elle est presque méconnaissable par rapport à son rôle dans Portrait de la jeune fille en feu où Céline Sciamma l’avait invitée à calculer chaque pas, chaque respiration. Ici, elle ressemble dans sa voix, dans la manière dont elle articule son corps, à une petite fille perdue dans le corps d’une jeune femme encore bloquée dans sa vie. Elle est d’une grande tendresse, tout en laissant s’exprimer la colère de son personnage. Jeanne aime Jumbo, presque par hasard, presque sans le savoir d’abord. Qui peut prétendre aimer un manège ? Car oui, Jumbo, c’est le nom qu’elle lui donne et qui n’est pas sans rappeler une autre attraction magnifique, Dumbo, un manège à sensations. Un grand manège avec plein de lumières qui scintillent, de bruits et qui « fait vomir » tous ceux qui l’essayent. Jeanne est censée être une sorte de gardienne de nuit, une petite fée des manèges. Elle va peu à peu devenir une invitée de marque au cœur de ce manège qui communique avec elle. Jumbo entre littéralement dans la tête de Jeanne, qui fabrique chez elle des répliques miniatures des manèges de la fête foraine. Pour retranscrire cet amour inclassable, Zoé Wittock fait appel à nos sens grâce à un merveilleux travail sur l’image et le son. Nous sommes amenés à ressentir viscéralement la présence de Jumbo, comme s’il prenait vie sous nos yeux. Les mouvements du manège, le regard que Jeanne pose sur lui, les bruits qu’il fait nous envahissent complètement. Le regard se déplace alors et c’est à travers les yeux de Jeanne que l’on voit.

« Mon manège à moi, c’est toi »

Zoé Wittock réussit totalement son pari en faisant appel à tout un imaginaire fantastique, technologique. On pense bien sûr à Her avec cet amour entre deux « êtres » dont l’un n’est pas fait de chair et d’os. On y pense aussi pour ces scènes de nuits, cette impression de voir littéralement s’incarner à l’écran un autre corps près du corps de l’amoureuse. Mais on pense aussi à des films encore plus audacieux tels que Under the skin dans une scène de sexe inattendue, organique, tendre et puissante à la fois où la matière prend forme autour du corps de Jeanne/Noémie Merlant. La scène est d’une très grande tension, d’une belle fureur aussi. Plus tard, elle trouvera un écho encore plus éclatant, sous la pluie. Cette scène où la couleur noire, liquide, domine, on pense de nouveau à Portrait de la jeune fille en feu et à sa scène de sexe où les deux femmes ne se pénétraient pas littéralement mais avaient recours à un produit noir lui aussi introduit sous les aisselles. On retrouve ici ce même moment suspendu où le corps est pleinement à ce qu’il fait, et où la fusion entre les deux amants est plus que jamais le cœur du sujet, sans être un passage obligé. La scène fait preuve d’une belle inventivité. Noémie Merlant est donc tour à tour Marianne mais aussi Scarlett Johansson qui change sans cesse de peau. Ce côté organique, amplifié par le son, puisqu’on entend chaque « murmure », chaque « souffle » du manège tels que Jeanne les perçoit, donne au film un aspect plastique passionnant.

Merveille

Zoé Wittock filme la naissance de cet amour de nuit pour faire aller peu à peu son personnage vers la lumière. Jumbo devient alors une quête de liberté qui s’affranchit des conventions et se rêve même poétique. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? » sont les quelques mots qu’égrènent Jeanne en pensant à Jumbo. Cette douce phrase lui a été soufflée par un autre très beau personnage du film, interprété avec une douceur inquiétante par Bastien Bouillon. Marc est un personnage masculin parfois inquiétant comme un rôdeur mais surtout d’une belle complexité : on ne sait jamais complètement ce qu’il attend, ce qu’il désire vraiment. Il en va de même pour Hubert (Sam Louwyck) qui semble au départ n’être qu’un énième amant de passage et se révèle un formidable allié. Jumbo est ainsi un film d’une infinie richesse, d’une grande beauté visuelle et sonore. Une merveille à ne pas rater en salles dès le 1er juillet 2020.

Jumbo : Bande annonce

Jumbo : Fiche technique

Synopsis : Jeanne, une jeune femme timide, travaille comme gardienne de nuit dans un parc d’attraction. Elle vit une relation fusionnelle avec sa mère, l’extravertie Margarette. Alors qu’aucun homme n’arrive à trouver sa place au sein du duo que tout oppose, Jeanne développe d’étranges sentiments envers Jumbo, l’attraction phare du parc.

Réalisation : Zoé Wittock
Interprètes : Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon, Sam Louwyck
Photographie : Thomas Buelens
Montage : Thomas Fernandez
Production : Insolence Productions, Les Films Fauves, Kwassa Films
Distributeur : Rezo Films
Durée: 93 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 1er juillet 2020

France – 2020

Reporter/Rédacteur LeMagduCiné
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