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La Matière comme Langage : Textures, Épaisseurs, Résistances – Le Corps Vivant de la Peinture

Avant le sujet qui raconte, avant la couleur qui chante, avant même le geste qui trace, il y a la matière. Une pâte dense, une poudre fine, un grain rugueux, une viscosité qui résiste ou qui cède. La matière n’est pas un simple support passif, un réceptacle neutre attendant l’intervention du peintre. Elle est un langage à part entière : elle parle par sa texture, par son poids, par sa réponse physique au toucher. Elle résiste, absorbe, accroche, glisse, se fissure, se mêle, se transforme. Peindre, c’est entrer en dialogue avec elle – parfois la suivre dans son mouvement, parfois la contrarier, parfois la soumettre, souvent la laisser décider. Ce dialogue n’est jamais unilatéral : la matière impose son rythme, sa force, sa fragilité. Elle porte la mémoire du geste, la trace du temps, l’épaisseur du réel. Elle est le corps vivant de la peinture.

Dans un monde où l’image numérique est plate, lisse, instantanée, la matière picturale rappelle que l’art est d’abord une affaire de corps, de contact, de friction. Elle est ce qui donne à la peinture sa présence physique, sa gravité, sa vulnérabilité. Elle est ce qui reste quand l’idée s’efface, quand la couleur s’éteint : une surface qui respire, qui vieillit, qui se patine, qui témoigne.

La Matière comme Origine : Le Corps de la Peinture

La peinture n’est pas seulement une image en deux dimensions ; c’est une surface vivante, une peau qui respire, qui se tend, qui se fissure, qui se craquelle avec le temps. La matière est le premier corps de l’œuvre : elle donne du poids, de la densité, de la présence tactile. Elle n’est jamais neutre ; elle porte déjà une histoire – celle de sa composition chimique, de sa préparation, de son vieillissement futur.

La matière comme résistance est au cœur de cet échange. Chaque médium oppose une force différente au geste du peintre. L’huile glisse, permet la lenteur, les repentirs, les superpositions infinies – elle invite à la patience, à la caresse. L’acrylique sèche vite, exige la décision immédiate, la rapidité, l’irréversibilité – elle force à l’engagement. Le pastel s’effrite, laisse une poussière fragile, une texture poudreuse qui capte la lumière de manière unique. La gouache se réactive à l’eau, refuse la permanence, reste vivante. Le peintre ne domine jamais totalement : il compose avec ces contraintes, les apprivoise, les détourne, les accepte comme partenaires. La matière répond toujours – parfois docilement, parfois violemment. Cette résistance n’est pas un obstacle ; elle est le langage même de la peinture.

La matière comme présence physique transforme l’image en objet. Une peinture épaisse attire la lumière, crée des reliefs, des ombres portées, des accroches tactiles qui changent selon l’angle de vue et l’éclairage. Une peinture fine, presque transparente, laisse apparaître le support, respire avec lui, se fait murmure. L’épaisseur donne du poids existentiel à l’œuvre : elle n’est plus une représentation ; elle devient une chose au monde, un fragment de réalité matérielle.

Textures : Le Langage Tactile de la Peinture

La texture n’est pas un effet décoratif ; c’est une écriture, une calligraphie du toucher. Elle raconte le geste, la vitesse, la pression, l’hésitation, la violence ou la douceur. Elle peut être rugueuse comme une écorce, lisse comme du verre, granuleuse comme du sable, striée comme une griffure, éclatée comme une peau qui se rompt.

Jean Dubuffet fait de la texture une vérité brute. Dans ses « Texturologies » et ses « Matériologies », il mélange sable, gravier, goudron, plâtre, pigments, terre. La matière devient terrain, croûte, peau vivante. Le geste n’est plus élégant ; il est brutal, malaxant, grattant. La texture parle avant la forme : elle est paysage, corps, mémoire géologique. Dubuffet appelle cela « l’art brut » – une peinture qui refuse l’esthétique policée pour retrouver la rugosité du réel.

Jean Fautrier, dans sa série des Otages (1943-1945), pousse la matière à l’extrême de la blessure. Les empâtements sont écrasés, malaxés, presque meurtris. La texture devient cicatrice, chair tuméfiée, peau lacérée. La matière porte une charge émotionnelle violente : elle est le corps martyrisé de la guerre, la trace d’une souffrance retenue. Le blanc, le gris, le rose sale se mêlent dans une pâte épaisse qui semble encore vivante, palpitante.

Épaisseurs : La Peinture comme Relief, comme Sculpture

L’épaisseur n’est pas un excès ; c’est une manière de donner du poids, de la gravité, de la présence tridimensionnelle. Une peinture épaisse devient presque sculpture : elle sort de la toile, capte la lumière de manière variable, change selon le point de vue.

Antoni Tapiès travaille la matière comme un mur usé par le temps. Fissures, craquelures, empreintes, traces de grattage : ses surfaces semblent érodées, chargées d’histoire, de mémoire collective. L’épaisseur est mémoire : elle raconte les strates du passé, les blessures du présent. Le tableau devient palimpseste, mur de prison, paysage archéologique.

Anselm Kiefer fait déborder la matière : paille, cendre, plomb, terre, verre pilé, branches brûlées. Ses toiles monumentales sont des paysages de ruines, des champs de bataille, des horizons apocalyptiques. L’épaisseur raconte la destruction, la stratification de l’histoire, la reconstruction impossible. La matière n’est plus un moyen ; elle est le sujet : elle pèse, elle salit, elle tombe, elle résiste au regard.

Résistances : La Matière comme Adversaire et Partenaire

Peindre, c’est affronter la matière. Elle peut se rebeller, se fissurer sous la tension, se mélanger de manière imprévisible, se figer trop vite. Le peintre doit négocier, contourner, accepter parfois la défaite du geste.

Certains supports absorbent la peinture : papier brut, toile non préparée, bois poreux. La matière disparaît dans le support ; le geste doit s’adapter, devenir plus liquide, plus insistant. D’autres refusent : une surface trop lisse rejette la peinture, une surface trop grasse la fait glisser, une surface trop sèche la fait craqueler. Cette résistance devient un élément du langage : elle force l’artiste à inventer, à détourner, à intégrer l’accident.

Techniques de la Matière : Gestes, Outils, Mélanges

La matière se travaille activement. Elle se mélange (avec sable, cendre, tissu, métal), se gratte, se superpose, se retire. Chaque technique révèle une facette différente.

Empâtements : pâte épaisse appliquée au couteau, créant des reliefs qui captent la lumière de manière physique. La peinture devient objet, sculpture.

Grattages : revenir en arrière, gratter pour révéler les couches inférieures, créer un palimpseste de mémoire.

Matières mixtes : intégrer des éléments étrangers (paille, plomb, verre) pour ouvrir le champ de la peinture vers la sculpture, l’installation, le paysage.

La Matière comme Voix, comme Corps, comme Vérité

La matière n’est pas un support ; c’est une voix. Une manière de dire ce que la forme ne peut pas dire, ce que la couleur ne peut pas montrer. Elle porte la mémoire du geste, la densité du monde, la résistance du réel. Elle est le corps vivant de la peinture : elle respire, elle vieillit, elle témoigne. Dans un monde où l’image numérique est lisse et instantanée, la matière rappelle que l’art est d’abord une affaire de contact, de friction, de présence physique. Elle est un langage brut, honnête, parfois douloureux – un langage que la peinture ne cesse de réinventer, de malaxer, d’écouter.

« Spider : Wonderland » : les hommes-araignées

Christophe Bec, Giles Daoust et Stefano Raffaele publient aux éditions Soleil le second et dernier tome du diptyque Spider. Une nouvelle drogue y fait des ravages à Detroit et contribue à modifier le génome humain.

Il est difficile de ne pas déceler une certaine influence de David Cronenberg dans Spider. Comme le rappelait récemment Fabien Demangeot dans un essai lui étant consacré, le cinéaste canadien a fait du body horror et des transgressions techno-organiques si pas une spécialité, au moins un motif de cinéma récurrent. « Wonderland », second tome d’un diptyque glauque et horrifique, se délecte à montrer des transformations physiques graduelles et/ou radicales à l’image de celle vécue par Seth Brundle dans le film La Mouche. L’album raconte l’infiltration d’une policière dans une obscure organisation criminelle, dont les produits provoquent des mutations de l’ADN. « La Toile organise la distribution de la Spider, et Anansi est son leader. »

La Spider, c’est une substance synthétique directement injectée dans une araignée que des toxicomanes avalent vivante. Si cette vision peut paraître rebutante, voire cauchemardesque, ce n’est pourtant rien en comparaison des effets mutagènes que cette drogue induit sur ses consommateurs : l’irruption de poils épais et probablement urticants, puis des hybridations diverses telles que l’apparition de paires d’yeux supplémentaires ou la déformation du visage ou des membres. « Anansi », le leader de la « Toile », travaillait en Afrique sur le sida avec une équipe de biochimistes quand il a découvert un rite d’initiation local à base d’arachnine. C’est cette coutume, qu’on découvre en début d’album en Éthiopie, qui va servir de base à la Spider, désormais produite en quantité industrielle et soumise aux recherches d’un savant fou nommé Tsuchigumo.

L’infiltration de l’agent Charlie Dubowski à l’intérieur de la « Toile » se fait par l’intermédiaire d’Arachné, cadre de l’organisation criminelle et nouvelle maîtresse de la policière. La gestion de leur relation et l’initiation hâtive de Dubowski figurent parmi les points faibles de l’album, au même titre que certaines cases mineures assez grossièrement dessinées. Ce dernier point ne doit toutefois pas occulter l’honorable travail graphique réalisé par Stefano Raffaele. Celui qu’on a notamment connu chez Marvel Italia réussit en effet à porter l’effroi quand il le désire, à effectuer des variations d’échelle pertinentes et à insuffler, grâce à ses conceptions chromatiques, des atmosphères qu’on imagine minutieusement sous-pesées (lors de l’incendie dans une usine désaffectée ou de la rencontre entre Charlie et Arachné, notamment).

Malgré une noirceur quasi inexpiable, quelques traits d’humour viennent aérer l’album. L’agent Brandt, à qui l’on fait remarquer que les services d’un jardinier ne seraient pas superflus pour s’occuper de son extérieur, rétorque, amusé : « Le dernier que j’ai fait venir s’est fait sauter la cervelle. » Plus loin, la rupture de ton est consommée, lorsque son capitaine assènera d’un cynisme glacial, à propos de Dubowski : « Un policier qui meurt en service prouve son utilité pour la société. » Les services de l’ordre n’ont apparemment que l’insensibilité et l’opportunisme à porter à leur crédit, puisque Brandt se voit promu sans même en avoir été averti, après une brève allocution de son supérieur devant les médias. Quant à la drogue, qu’elle constitue une réponse au désespoir du peuple ou un moyen de distraction pour les riches, elle est caractérisée dans « Wonderland » de manière paroxystique. Elle ne transforme plus seulement le comportement et l’état de conscience de quelques toxicomanes, mais aussi l’ADN et l’apparence physique des consommateurs occasionnels.

Spider – Tome 2 : Wonderland, Christophe Bec, Giles Daoust, Stefano Raffaele
Soleil, février 2021, 48 pages

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Dans l’œil du démon, quel reflet observer ?

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Dans ce court roman (130 pages), l’écrivain japonais Jun’ichiro Tanizaki joue avec les nerfs de ses protagonistes, ainsi qu’avec ceux de ses lecteurs et lectrices, dans une ambiance qui fait volontairement référence à Edgar Allan Poe mais aussi à sir Arthur Conan Doyle, tout en produisant une œuvre d’un caractère bien personnel.

Alors qu’il est en plein travail (attelé à la rédaction d’une nouvelle), Takahashi, le narrateur, est appelé par son ami Sonomura. Celui-ci veut l’associer à quelque chose qui l’excite particulièrement. Takahashi se montrant quelque peu réticent, Sonomura lui explique que, au cours de la prochaine nuit, il pense assister à un meurtre programmé. Dès lors incapable de se concentrer comme il voudrait, Takahashi expédie ce qu’il avait en cours pour rejoindre Sonomura qui lui explique de quoi il retourne. Les deux amis ne disposent que de peu de temps pour identifier l’endroit où le drame doit se jouer, selon les indications que les circonstances ont permis à Sonomura d’enregistrer.

Observations des deux amis

Dès la première phrase, l’auteur s’arrange pour faire ressentir une ambiance bizarre où il faut se méfier de tout. « Sonomura ne faisait pas mystère des troubles mentaux qui se transmettaient dans sa famille et je savais depuis longtemps la véritable mesure de raison et de folie qu’il y avait en lui. » Cela explique pourquoi Takahashi laisse tomber son travail en cours pour accompagner son ami, jeune héritier désœuvré dont la fragilité mentale l’inquiète. Après quelques péripéties qui donnent une petite idée de la ville de Tokyo à l’époque (le roman date de 1918), les deux amis assistent effectivement à une scène particulièrement impressionnante. Ils restent suffisamment discrets pour que ceux qu’ils observent ne se doutent de rien. Mais Tanizaki décrit soigneusement tout ce qu’ils voient ainsi que ce qu’ils entendent. Cela passe par les positions des différents personnages, leur description physique et leurs vêtements, car chaque détail a son importance. D’ailleurs, ensuite, Sonomura ne se prive pas pour les reprendre et les analyser à la manière d’un Sherlock Holmes.

Manipulations et perversions

Tanizaki ne se contente pas de nous proposer une enquête « à la manière de ». En effet, il s’intéresse au fantasme du crime parfait, mais aussi et surtout aux manipulations que certaines personnes exercent sur d’autres. Il assume parfaitement son titre en décrivant les perversions qui peuvent affecter l’être humain. Ce faisant, Tanizaki présente des personnages hors du commun et il justifie leur comportement par des personnalités extravagantes. L’écrivain va encore plus loin, en montrant ce que l’amour et l’amitié peuvent amener à faire. Bien entendu, en faisant de Sonomura un exalté dont on mesure mal l’état de déséquilibre mental, il ouvre la porte à bien des outrances. À vrai dire, c’est pour mieux montrer à quel point nous pouvons tous, à des degrés divers et en fonction des circonstances, nous trouver les jouets de manipulations de toutes sortes. Là où il fait vraiment très fort, c’est en laissant entendre que, dans certains cas, on peut tout à fait imaginer une personne acceptant de se faire manipuler, allant même jusqu’à provoquer les circonstances qui en feront l’objet d’une manipulation consentie, acceptée et même souhaitée.

La construction du roman

En tous points remarquable, elle met le lecteur (la lectrice) en position de découvrir progressivement toutes les subtilités de l’histoire en même temps que Takahashi, le narrateur. Ce roman fait partie de ceux qu’on lit avec fascination et pourquoi pas d’un trait au vu de sa concision, et parce que tout s’y enchaine de façon à renforcer constamment la curiosité. Le style assez fluide et sans phrases grandiloquentes, avec juste les descriptions nécessaires, contribue largement à cet effet. L’auteur ménage donc le suspense avec soin, jusqu’à un ultime rebondissement qui ne peut que faire son effet. Enfin, il sait parsemer son œuvre de détails originaux, comme la façon de communiquer silencieusement des deux personnages présentés comme comploteurs. Il est également question d’une manière radicale d’escamoter un cadavre pour faire en sorte de décourager toute tentative d’investigation. Et puis, malgré leurs observations ahurissantes, Sonomura et Takahashi ne peuvent pas tout comprendre d’emblée. Enfin, Tanizaki livre une réflexion intéressante sur ce qui mérite d’être vécu, ainsi que sur la façon d’appréhender la mort. Du grand art !

Dans l’œil du démon, Jun’ichiro Tanizaki
Editions Philippe Picquier, 2019 (© 1918 pour la publication originale sous le titre Hakuchû kigo), 130 pages

 
 
 
 
 
 
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4.5

Les films les plus intéressants de rencontres sur Internet

Internet fait désormais partie de notre vie quotidienne: grâce à son immensité, nous gagnons de l’argent, apprenons de nouvelles choses, commandons de la nourriture et des articles ménagers, et nous pouvons même rencontrer l’amour de notre vie!

Top meilleurs films qui vous montreront le monde des rencontres en ligne

Ce dernier fait n’a pas pu passer par les réalisateurs et est devenu la base de la création de nombreux films, car le sujet des rencontres en ligne est resté d’actualité depuis les années 90 à ce jour. Cependant, si les gens d’autrefois utilisaient l’email et ICQ pour rencontre femmes ou hommes, maintenant les sites de rencontres, Facebook, Instagram et autres réseaux sociaux viennent à la rescousse.

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  • Vous avez un message (1998)

Kathleen a sa propre petite librairie et une vie tranquille avec un partenaire. Joe a une chaîne d’hypermarchés, et il n’est pas seul non plus. Cependant, cela ne les empêche pas d’entamer une correspondance animée sous les surnoms de «Saleswoman» et «New York-152». Dans une communication virtuelle anonyme les uns avec les autres, les héros peuvent être réels et partager leurs vrais sentiments – de toute façon, ils ne se verront jamais. Alors ils ont pensé.

    • Une aventure de Cendrillon (2004)

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Une adaptation moderne d’un conte de fées de renommée mondiale. De nos jours, Cendrillon-Sam travaille à temps partiel dans le restaurant de son père décédé, essaie de faire face à ses études, joue au baseball et rencontre le prince dans une discussion sur Internet. C’est le gars le plus populaire de l’école. Au lieu d’un bal dans le palais, Cendrillon se rend dans une discothèque de l’école, et au lieu d’une chaussure, elle perd son téléphone portable.

Ce travail plaira aux fans de films pour adolescents. Malgré l’intrigue bien connue, l’image sait surprendre.

  • Les Amoureux de Noël  (2005)

Gina a des complexes sur son apparence, même à l’école, elle a fait une correspondance. Ils décident de ne jamais se voir ni même d’appeler. Lorsqu’un couple ose découvrir à quoi ressemble l’interlocuteur, les deux envoient les photos des autres. Les amis sont pleinement convaincus qu’ils pourront se cacher leurs secrets, mais par la volonté du destin, ils doivent encore se rencontrer en personne.

  • Minuit baiser (2007)

Film en noir et blanc sur la solitude avant le nouvel an. Vivian a érigé des murs autour d’elle et ne laisse personne entrer dans son monde, et Wilson se sent perdu et dévasté. Les deux comprennent qu’ils n’ont personne pour célébrer la fête. Internet vient à la rescousse.

  • L’amour entre les lignes (2020)

Le nom de messagerie de Leo est similaire à celui d’un magazine bien connu, il reçoit donc souvent des e-mails par erreur. Une fois, une certaine Emma lui écrit avec une demande d’annulation de l’abonnement. Cependant, le gars a eu de tels bouleversements dans sa vie qu’il n’a pas eu le temps de prêter attention aux lettres aléatoires.

Ce ne sont pas tous des films où les héros se sont rencontrés sur Internet, mais ils parlent définitivement d’émotions, de sentiments et d’amour réels.

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Clarice, Ginny & Georgia, Tell Me Your Secrets : que valent ces séries ?

Une incursion dans le cinéma d’horreur culte, une nouvelle série dramatique mi-ado mi-adulte et un nouveau programme sombre de type thriller, suivant trois désaxés au passé terrible… Nous avons visionné les pilots de trois séries sorties ce mois de février : Clarice, mettant en scène le personnage éponyme de la saga cinématographique Hannibal, Ginny & Georgia, qui suit les aventures d’une mère de 30 ans fauchée, tentant d’élever son ado de 15 ans, et Tell Me Your Secrets, dont les protagonistes ont tous un passé trouble. Le Mag du Ciné vous propose trois critiques ci-dessous.

Clarice : un pastiche sans frisson d’Hannibal

Après la série Ratched, de nouveau, on s’intéresse à un personnage féminin de films cultes pour le remettre au cœur de l’histoire. Clarice, diffusé sur CBS, s’inspire du personnage éponyme du très célèbre thriller le Silence des agneaux et adaptation du roman de Thomas Harris. Mais cette fois, Rebecca Breeds remplace Jodie Foster pour incarner notre agent du FBI.

Suite à l’arrestation et exécution de Buffalo Bill, l’agent Starling est affectée par la procureur a une section du FBI spécialisée en profilage de serials killers. Cependant, l’accueil réservé par ses nouveaux collègues est loin d’être enviable. Tournée en ridicule, humiliée et rabaissée par son chef, Clarice est traitée telle une paria. Heureusement, son collègue (et plus si affinités) défend les idées de Clarice et lui propose son soutien secret.

Ce premier épisode introduit le post-traumatisme de Clarice mais à défaut de s’alourdir de flashbacks. Une ambiance globale que l’on pourrait comparer à la série Hannibal avec Mads Mikkelsen mais avec l’esthétique en moins. La série imite l’univers glauque du film original mais la trame narrative reste classique et ne se démarque pas, pour ce premier épisode, d’une série policière classique a la X-Files.

On reprochera surtout à Clarice un manque d’audace, une esthétique et une mise en scène trop éculées. Si l’on veut se rapprocher au mieux du film, autant voir (ou revoir) Hannibal, de Bryan Fuller, qui avait réellement réussi à nous surprendre dans son adaptation sérielle du Dragon Rouge.

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Céline Lacroix 

Ginny & Georgia : du frais et du moins frais

Ginny & Georgia est une nouvelle série Netflix de dix épisodes d’environ cinquante minutes chacun, de type comédie dramatique. Le pilote annonce une série haute en couleurs et cheesy sur les bords.

L’atout de ce pilot est qu’on ne s’y ennuie pas et que la série promet d’inclure pas mal d’humour, le personnage de Georgia – 30 ans et mère d’une adolescente de déjà quinze ans, Ginny (Antonia Gentry), et d’un petit garçon, Austin (Diesel La Torraca) – apparaissant comme loufoque et un brin déjantée. Ce sont ses aventures et celles de ses enfants qu’on suit.

Suite à la mort du beau-père, la petite famille a déménagé du Texas en Nouvelle-Angleterre pour y débuter une nouvelle vie.

Le premier épisode est indéniablement amusant et il a le mérite d’intriguer le spectateur. On apprécie la différence de caractère entre la mère immature et l’adolescente très sérieuse, avec en bonus le décalage que ressent Ginny, manifestement très intelligente, avec son entourage. On apprécie aussi une famille où la mère et le petit-frère sont blancs, et où la jeune fille est métisse, ce qui est assez rare dans les séries US pour être remarqué : on sent d’ailleurs que la problématique du racisme va être évoquée, ce qui est bienvenu.

Les faiblesses se trouvent sans doute dans un scénario parfois téléphoné, des moments clairement cheesy et un traitement, ainsi qu’une photographie sans aucune personnalité. Ajoutons à cela une B.O. qui tombe parfois comme un cheveu sur la soupe et une présentation étrange de la drogue et du sexe – bien que l’intrigue du sexe adolescent se révèle intéressante pour témoigner de l’attitude de certains hommes.

L’énorme défaut restant tout de même l’écriture et le jeu de certains personnages, à commencer par Georgia qui s’avère parfois très amusante… et parfois très agaçante, son interprète Brianne Howey étant dans un surjeu qui ne s’adapte pas à toutes les scènes. La pire dans ce cas étant Sara Waisglass, jouant le rôle de Maxine, la jeune voisine et amie de Ginny qui est la plupart du temps tout bonnement horripilante à l’écran. A ce stade de la série, autant son écriture que son interprétation sont un supplice pour le spectateur : tout sonne faux et on a l’impression de voir une vague imitation de Cheryl Blossom dans Riverdale, sans la froideur apportée par Madelaine Petsch.

Pourtant, sans être un chef-d’œuvre, la série s’annonce tout de même divertissante, dans le genre un peu extravagant sans être à l’avant-garde.

https://www.youtube.com/watch?v=QsacpJwXCO8

2.5

Sarah Anthony

Tell Me Your Secrets : comment solder le passé ?

Cette nouvelle série thriller distribuée par Amazon Prime Video est le fruit de l’imagination de Harriet Warner, qui l’a créée, écrite et coproduite. Elle a pour protagonistes un trio de personnages au passé pour le moins trouble. Le pilote se concentre avant tout sur les deux femmes, deux battantes que tout oppose. Mary (Amy Brenneman, Private Practice, The Leftovers) est en effet une mère qui recherche avec l’énergie du premier jour sa fille Theresa, disparue plusieurs années plus tôt, alors que Karen (Lily Rabe, American Horror Story, The Undoing) est l’ancienne compagne du tueur en série qui, selon Mary, a enlevé la jeune fille. Après un long séjour en prison, Karen tente de démarrer une nouvelle vie en Louisiane sous la nouvelle identité d’Emma. Lorsque son ex-compagnon se suicide en prison, Mary pousse John Tyler (Hamish Linklater, The Big Short, Old Christine), un ancien prédateur sexuel qui tente de trouver la rédemption, à retrouver Karen/Emma coûte que coûte…

Mis à part quelques raccourcis quelque peu irréalistes, fréquents dans les productions américaines qui n’ont pas leur pareil pour raconter beaucoup de choses très (trop) vite, le pilote donne sacrément l’eau à la bouche. Un grand nombre de pistes sont ouvertes et donnent envie d’en savoir davantage : le destin qu’a connu la fille de Mary (on devine qu’elle est toujours en vie), l’empathie que suscite Karen/Emma et la sincérité des sentiments entre elle et Kit Parker, le présumé tueur, fait naître chez le spectateur une ambiguïté pleine de promesses, le patelin de Louisiane dans lequel Emma est installée est le théâtre de sinistres secrets dont on ignore le lien avec l’intrigue, et l’épaisseur des personnages (notamment celui de John Tyler, intelligemment à peine esquissé dans ce premier épisode) est un programme en soi. L’interprétation est formidable, l’ambiance a quelquefois un parfum de True Detective (les secrets macabres, la nature sauvage de Louisiane, les personnages torturés) au féminin, et la mise en scène ne manque pas d’inspiration. Oui, vraiment, Tell Me Your Secrets déploie de solides arguments. Espérons que la suite soit du même tonneau !

4

Thierry Dossogne

 

Cops and Robbers, un film d’Alex Cheung en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Cops and Robbers (Dim ji bing bing), l’un des films-étalons de la Nouvelle Vague hongkongaise à redécouvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.

Synopsis : Trois malfrats agressent des policiers pour s’emparer de leurs armes et attaquer une banque. Rapidement, les cadavres s’accumulent.

Les gendarmes et les voleurs

De la deuxième moitié des années 70 à la première des eighties s’est épanouie la Nouvelle Vague du cinéma hongkongais. Le genre policier prend notamment son ampleur pour mieux traduire les enjeux socio-culturels contemporains du cosmos hongkongais, notamment la réalité d’une jeunesse fortement en proie à la violence, le récit des boat people vietnamiens, ou encore l’éveil de la culture populaire – et jeune – de la boîte de nuit.

Cops and Robbers, premier long métrage réalisé par Alex Cheung en 1979, va justement travailler les premier et troisième éléments avec une imagerie inspirée qui posera l’esthétique de cette Nouvelle Vague. Dirty Harry (Don Siegel, 1971), French Connection (William Friedkin, 1971), Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) et la filmographie de Sam Peckinpah inspirent ainsi une imagerie urbaine vive et soignée, richement filmée (à l’épaule, en travelling, ou encore, entre bien d’autres, avec des cadres tendant à une forme d’expressionnisme), non pas en studio mais dans une Hong Kong qui tend parfois à une forme de nuit enchantée de lumières, avec l’empreinte d’une violence radicale et soudaine marquée par une forme d’abstraction terrifiante malgré la présentation de quelques motifs socio-psychologiques.

En laissant derrière eux les archétypes et les récits de grandes fresques historiques ou légendaires pour mieux s’ancrer dans la réalité hongkongaise, il s’agit aussi pour Alex Cheung, le coproducteur Teddy Robin Kwan – véritable star musicale à l’époque – et leur équipe, de capturer les nuances qui caractérisent les personnages portés à l’écran. Cette idée constituera aussi la créativité narrative de la Nouvelle Vague. Ainsi les policiers, s’ils servent la loi et l’ordre, ne sont pas franchement exemplaires dans leurs méthodes. Aussi peinent-ils à mêler leurs fonctions policières avec leur vie intime dans le dynamisme urbain à l’image de Bullitt (Peter Yates, 1968). Par exemple, une épouse a quitté l’un d’entre eux, le laissant avec un enfant peu obéissant et enclin à des jeux de gosses – les gendarmes et les voleurs (soit « cops and robbers ») plutôt violents. Quant aux bandits, ces derniers sont loin d’être de simples malfrats tous attirés par l’argent : certains cherchent à être populaires au sein d’une jeunesse qui ne respecte pas la misère, d’autres à surmonter des handicaps qui les ont empêchés d’atteindre certains statuts sociaux. Aussi le mal peut être parfois plus profond, dans une absence de moralité acquise et passionnée dans un foyer moraliste mais jamais bienveillant, par exemple.

Si, comme The Saviour et The Story of Woo Viet, autres grands instigateurs de la Nouvelle Vague hongkongaise, la violence trouve ainsi une forme d’explication dans l’environnement et ses conditions d’existence sociale, ces films réussissent à ne jamais la justifier. Justifier la violence de ces criminels impitoyables reviendrait à pardonner les policiers parvenant à certains succès avec des moyens peu scrupuleux, et ce, même si ces derniers protègent les citoyens dont certains sont d’ailleurs peu enclins à aider cette police héroïsée par les services de communication de l’état. L’ordre doit bien sûr exister, de même que la loi, mais le cycle infernal de la violence engendré et animé par des criminels sans morale ni rigueur et par des policiers tendant à se laisser corrompre par ceux-ci, ainsi que par une forme d’arrogance née de leurs certitudes, ne peut prendre fin que dans le sang, dans lequel baignent la problématique du déshonneur du Parrain, l’abstraction et la perte des repères de French Connection et la radicalité malsaine poético-destructive d’un Peckinpah.

Cops and Robbers réussit davantage que The Saviour à mêler et nous investir de tous les motifs du genre : l’ancrage dans le réel, la violence radicale puis cauchemardesque quelque peu marquée par le giallo, ces flics peu exemplaires mais sympathiques et enfin ces figures de gangsters croisées ici et là, dont l’un, souffrant de strabisme, est un véritable sadique émulé de Dirty Harry au faciès et à l’expressivité effroyablement pop’ tout en ayant, comme noté plus haut, une certaine présentation socio-psychologique de son parcours. Premier film d’une carrière qui allait marquer le paysage cinématographique hongkongais et international, Cops and Robbers tient de ces expériences narratives qui continuent de laisser son empreinte sur la rétine, l’esprit et le cœur des spectateurs, et ce, quarante-et-un ans après sa sortie.

Bande-annonce de Cops and Robbers (Alex Cheung, 1979) pour l’édition Blu-ray signée Spectrum Films.

Cops and Robbers en Blu-ray

Le premier film d’Alex Cheung est à redécouvrir dans une édition Blu-ray signée Spectrum Films. Depuis les premiers mouvements captés sur support film dans la première moitié des années 1890, de nombreux films ont souffert de par le monde du manque de considération pour leur préservation artistique et physique. Ainsi plusieurs ont pu être remontés par des exploitants, ont moisi dans une cave humide ou ont tout bonnement disparu. Le cinéma hongkongais a donc aussi souffert de ces problèmes malgré de nombreux efforts institutionnels locaux et internationaux. Aussi n’est-t-il jamais agréable, répétons-le, de ne pas toujours pouvoir poser les mérites d’un éditeur indépendant.

Depuis longtemps difficilement visible, Cops and Robbers est ici présenté avec une copie plus satisfaisante que celle de The Saviour, qui souffrait d’un usage grossier du DNR. Toutefois, le master HD ne peut qu’être extrêmement daté tant le manque de précision est signifiant. Il semble toutefois qu’une réduction – et non pas une fixation (DNR) – du grain ait pu être opérée numériquement tant la copie manque de ce trait organique. De plus, de nombreux artefacts sont présents comme si la copie n’avait subi aucun nettoyage, ni réparation. On note de gros soucis de stabilisation du cadre et surtout des couleurs. De nombreuses taches et griffes viennent aussi dégrader l’expérience du film. Annoncé en 1080p sur sa jaquette, on remarque toutefois que Spectrum a encodé le film dans la mauvaise cadence du 25i (50 images qui s’entrelacent pour en former 25 par secondes) et non en 24 progressif avec 24 images pleines par seconde). L’éditeur aurait pu corriger ce souci. Du côté de la bande-son, si la VO semble avoir été relativement nettoyée, un souffle en arrière-plan sonore se fait beaucoup trop entendre. La VF ne s’en sort mieux guère au niveau du souffle. Ajoutez à cela un problème de mixage des dialogues français beaucoup trop imposants sur des effets sonores aussi écrasés par une mise en retrait.

La copie est ainsi tellement problématique que l’expérience du spectateur pourrait en souffrir. Des (re)découvertes pourraient s’accompagner d’une déception, non pas pour le film même, mais pour ses conditions de visionnage. Pour contrebalancer ce tort, Spectrum Films a heureusement rempli son édition de compléments dont l’ensemble tient de l’excellence. On trouve comme d’habitude une excellente présentation de Cops and Robbers par Arnaud Lanuque. Ce dernier revient, en sept minutes environ (contre une douzaine d’habitude), sur l’inscription du film dans la Nouvelle Vague hongkongaise ainsi que sur sa conception. Vient ensuite un module d’une trentaine de minutes du spécialiste Julien Sévéon, habitué des éditions Spectrum ainsi que du film d’exploitation, qui livre un exposé sur le lien intrinsèque entre la Nouvelle Vague hongkongaise et le polar. Le retour de Sévéon, bien que passionnant, aurait pu gagner à être plus concis afin de dynamiser son exposé historique. On notera d’ailleurs que le spécialiste, comme Arnaud Lanuque sur sa présentation, semble avoir été coupé – avec un fondu au noir – dans son récit afin d’avoir terminé. On trouve de plus des rushes d’époque en Super 8 tournés par Alex Cheung. On y voit son premier court métrage, des rushes d’un tournage en 1979, et pour la majorité, des moments captés sur la production de Cops and Robbers avec des décors peints, des acteurs en action, un repas festif avec l’équipe du film ou encore Teddy Robin Kwan en plein concert. Le module, qui alterne entre couleur et noir et blanc, propose certainement des images SD upscalées avec de très rares titres contextuels français. Les titres cantonais ne sont pas traduits. On trouve ensuite deux formidables interviews exclusives d’Alex Cheung et de Teddy Robin Kwan. Le temps d’une petite heure, le premier revient entre autres sur ses débuts, sa rencontre importante avec Teddy Robin Kwan qui produira donc son premier long après avoir été charmé par ses essais en Super 8 (ce dont il est honoré), la façon dont il est arrivé sur ce projet après avoir travaillé à la télévision, la conception du film avec la volonté de filmer directement dans Hong Kong avec une postsynchronisation des dialogues par la suite avec les acteurs, ses influences. Quant au coproducteur, ce dernier se souvient le temps d’une vingtaine de minutes de son intérêt pour la Nouvelle Vague, sa découverte des travaux filmiques d’Alex Cheung et de sa volonté de soutenir son premier métrage.

Extrait – le premier traquenard policier du film

Le prolongement de l’expérience du film ne s’arrête pas là. En plus de la bande-annonce, Spectrum Films vous propose aussi de revenir sur Cops and Robbers avec deux modules critiques. Il s’agit d’abord de la critique du film par les youtubers Dirty Tommy et la Critique Masquée (connue sous le nom de la Critique de Zoltan depuis septembre 2019). Ils reviennent, le temps d’une dizaine de minutes qui aurait pu en faire cinq plus animées, sur le plaisir de l’immersion urbaine du métrage, ainsi que sur celui de la variation de tons. Les deux font aussi des liens entre le film d’Alex Cheung, Reservoir Dogs (Quentin Tarantino, 1992) pour les travellings sur les personnages marchant sur un trottoir, et Peur sur la Ville (Henri Verneuil, 1975) avec son tueur sadique, Minos, qui souffre lui aussi d’un strabisme. Il semble que Dirty Tommy ait oublié d’où son pseudo était inspiré, Dirty Harry, dont le film de Verneuil est un émule. L’esthétique urbaine immersive du film aurait davantage été influencée par le cinéma européen selon eux, notamment le cinéma de Verneuil (ce qui peut se défendre) et de Philippe de Broca (dont le cinéma est, rappelons-le, formidablement coloré et héroïquement délirant car marqué dans son essence par la bande-dessinée). Scotchés face à la violence du film, les deux critiques ne semblent pas tout à fait être dans leur élément, surtout Dirty Tommy qui, habituellement gouailleur, est ici assez silencieux et effacé. La Critique Masquée dirige d’ailleurs le fil du module et encourage les auditeurs à découvrir ce film dans « l’excellente édition Blu-ray de Spectrum Films ». L’éditeur aurait certainement dû les laisser poster la critique en ligne afin de gagner en influence. La Critique Masquée nous rappelle finalement de façon erronée qu’ils sont présents sur « tous les DVD Spectrum ». Cependant, même si nos deux youtubers manquent franchement de rigueur dans leur propos un peu trop léger, maladroit et même hasardeux (on peut dire qu’ils n’ont rien consulté concernant le film mais pourquoi pas, un point de vue vierge peut être intéressant), force est de constater qu’ils ont eu la décence de ne pas consulter les différents propos des modules de présentation pour mieux les répéter sans jamais proposer de point de vue personnel, à l’inverse de The Filmtalker dans l’édition Blu-ray de The Story of Woo Viet.

Enfin, vous serez davantage passionnés avec le podcast de No Ciné consacré au film. Pendant une douzaine de minutes, Thomas Rozec et ses chroniqueurs Arnaud Bordas et Stéphane Moïssakis reviennent sur la Nouvelle Vague hongkongaise et ce nouveau sang de cinéastes prêts à offrir des films forts et audacieux malgré une limite de moyens parfois visible à l’écran. Ces films, dont fait partie le « très soigné » Cops and Robbers, captaient le zeitgeist en l’abordant sans complaisance et l’animaient avec une foi dans le medium et une énergie rare prêtes à redynamiser tout un pan du cinéma mondial et à marquer, encore aujourd’hui, de nombreux cinéphiles. Notons que le podcast était d’abord disponible sur Binge Audio avant d’être supprimé, probablement pour rejoindre au dernier moment les autres bonus de l’édition. En effet, sa présence n’est pas affichée sur la jaquette de l’édition.

Avec des conditions de visionnages problématiques mais justifiables et de nombreux très bons compléments pour densifier l’expérience du film, on ne peut que vous conseiller de gouter à cette édition Blu-ray de Cops and Robbers qui semble constituer le seul moyen de découvrir – dans les meilleures conditions connues à ce jour – le long métrage d’Alex Cheung.

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES – Cops and Robbers – Blu-ray

Cops and RobbersDim ji bing bing – Format respecté Haute Définition (2.35 :1) – 1080i – 25ips – encodage AVC – Son : Cantonais 2.0 DTS HD Master Audio – Français 2.0 DTS HD Master Audio – Éditeur : Spectrum Films – Blu-ray Disc 50 – Drame Policier – Hong Kong – 1979 – 1h31mn

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Les Polars de la Nouvelle Vague HK par Julien Sévéon

Interviews exclusives de Alex Cheung et Teddy Robin Kwan

Rushes d’époque en Super 8 tournés par Alex Cheung

Version française d’époque

Critique par Dirty Tommy et Critique Masquée

Podcast sur le film par l’équipe de No Ciné

Bande-annonce

Sortie en combo Blu-ray + DVD en 2019 – prix indicatif public : 19,00€

NOTE ÉDITION
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3.5

Honeyland, de Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov : un rayon de miel et de vie, en DVD/Blu-Ray

Alors que les salles obscures ont fermé leurs portes il y a plus de quatre mois, l’une des dernières œuvres qu’il était possible d’admirer sur grand écran s’intitulait Honeyland, un documentaire de Tamara Kotevska et Ljubomir Stefanov contant le quotidien d’une apicultrice macédonienne. Le film n’aura sans doute pas eu l’exploitation qu’il méritait, mais sa récente sortie en DVD et Blu-Ray (chez KMBO, depuis le 19 janvier dernier) saura nous consoler.

« L’histoire d’Honeyland commence bien avant que les humains n’occupent cette région montagneuse de Macédoine du Nord, mais notre récit débute avec ses deux dernières habitantes : Hatidze et sa mère Nazife. Tout comme les abeilles ouvrières passent toute leur vie à s’occuper de la reine qui ne quitte pas la ruche, Hatidze a consacré sa propre vie à prendre soin de sa mère, paralysée et aveugle, incapable de quitter sa cabane délabrée. Le film a pour cadre une région surnaturelle, hors du temps, qui n’existe pas sur les cartes et qui n’est pas accessible par les routes habituelles, et qui n’est pourtant qu’à 20 km de la grande ville la plus proche. L’histoire d’Hatidze est un microcosme, qui montre à une échelle plus large à quel point la nature et l’humanité sont intimement liées, et combien nous risquons de perdre si nous décidons d’ignorer ce lien fondamental. » (extrait du livret fourni avec le DVD)

Honeyland est un diamant brut, rugueux, parfois austère mais d’une sincérité totale. Plus de 400 heures d’images filmées sur 4 ans, réunies en un documentaire d’une heure et demie à peine. La narration échoit donc naturellement au pouvoir des seules images : pas de voix off, pas d’intertitres ou de panneaux introductifs, à l’exception de rares marqueurs temporels. La plongée dans la vie et l’environnement d’Hatidze est brutale, intrusive à certains égards. Aucun échange avec les individus filmés, aucune intervention des deux réalisateurs, et l’impression constante que la caméra est invisible, cachée dans les murs, les rochers ou les arbres. Le quatrième mur n’est jamais brisé, l’immersion est entière, si bien que le récit prend souvent des allures de fiction. En tout cas, sa structure en prend indéniablement la forme : une situation initiale où l’harmonie entre Hatidze et son environnement est absolue (avec ses abeilles, sa terre, son foyer, sa mère alitée), l’arrivée d’un élément perturbateur, à savoir l’installation d’une famille dans le voisinage venant troubler un fragile équilibre, et un dénouement salutaire – que nous tairons – qui résonne comme un nouveau départ.

La force d’Honeyland est assurément dans cette intimité dévoilée, mise à nue, aussi bien à l’intérieur des ruches qu’à l’intérieur des couches. Seules les têtes semblent impénétrables : on ne sait jamais vraiment ce que pensent ces gens qui (sur)vivent devant nos yeux ; seuls leurs actes, leurs rares sourires et leurs disputes nous renseignent sur ce qu’ils ressentent. L’immersion est intelligemment renforcée par la mise en scène, éminemment cinématographique, n’hésitant pas à scruter les visages au plus près de leurs imperfections pour mieux en extraire le détail des émotions. La photographie, d’une beauté à couper le souffle, immortalise chaque regard, chaque paysage et chaque geste en de véritables tableaux naturalistes. À la fois omniprésente – presque intrusive, disions-nous – et sachant parfois se tenir à distance, la caméra s’affranchit de tout point de vue, de tout jugement. Le bien et le mal n’ont à vrai dire aucun sens dans cet écosystème composé d’Hatidze, sa mère et la famille voisine d’un côté ; des arbres, du bétail et des abeilles de l’autre. Une routine se met en place : les visites d’Hatidze à ses abeilles, la récolte du miel, quelques échanges avec la famille voisine puis le retour dans sa hutte, où sa mère l’attend.

Une dialectique entre l’intérieur et l’extérieur débute : d’un côté le soleil, le vent, les bruits de la nature et la communion avec un environnement bruissant de paroles ; de l’autre l’obscurité et le délabrement de l’habitat, à l’intérieur duquel une vieille femme se meurt, presque sourde, et avec qui le dialogue est de plus en plus difficile. Honeyland est toujours beau mais souvent rude ; la nature qu’il donne à voir est violente, implacable : des abeilles s’entre-tuent, des arbres tombent, le feu jaillit, des vaches mettent bas dans la douleur, une fillette manque de se noyer en jouant avec ses frères… Les moments de communion et de douceur sont finalement rares, dans la nature comme dans les semblants de société humaine. Leurs surgissements et leur brièveté n’en sont que plus émouvants : le baiser tendre d’une mère mourante, une radio captant difficilement le signal d’une chanson, un bébé faisant ses dents sur un épis de maïs, ou encore un chien affamé savourant un morceau de miel. Tels sont les moments de grâce que nous offre Honeyland, dans une simplicité et une pudeur proprement bouleversantes.

Ce qui reste, c’est cette fragilité tragique de tout ce qui vit. Hatidze l’a compris, c’est pourquoi elle ne récolte que ce dont elle a besoin, laissant le reste du miel aux abeilles afin qu’elles survivent mieux à l’hiver. C’est pourquoi elle nourrit avec précaution sa mère, juste assez, jamais trop, quitte à se mettre en colère quand celle-ci n’en fait qu’à sa tête. Leurs discussions sont la plupart du temps des échecs, des dialogues de sourds – parfois littéralement. Leur relation est tout en non-dits, en fierté tue, en amour conflictuel. Conflictuels sont aussi les rapports qu’Hatidze entretient avec ses voisins turcs, qui incarnent l’autre versant de la pièce, à savoir la société capitaliste elle-même : des agriculteurs et éleveurs tout aussi précaires, mais qui négligent leur environnement pour en tirer un profit plus rapide, plus palpable. Une stratégie autodestructrice mais enivrante, qui les mènera à leur perte. Car eux n’ont pas compris que tout était question d’équilibre, de renouvellement, c’est-à-dire de patience et de soumission aux règles de la nature.

Honeyland raconte tout cela, et donne encore bien plus à voir en moins d’une heure et demie. Un documentaire sachant capturer l’ordre de la nature (sauvage comme humaine) avec une telle précision et une telle intelligence que tout semble avoir été écrit à l’avance, comme pour une fiction. Ou peut-être est-ce notre faute, à nous spectateurs qui en venons à penser à l’envers ? Que tout soit parfaitement réglé, équilibré, voire déterminé, n’est pas tant l’apanage du cinéma que de la nature elle-même, dès lors qu’on sait comment la regarder. Tout semble à sa place, dans un perpétuel renouvellement, dans une dialectique de la vie et de la mort sans jugement ni morale, où le feu comme la mort sont avant tout le témoignage de la vie, et où chaque larme et chaque sourire est aussi précieux qu’un rayon de miel.

Suppléments :

Le DVD s’accompagne d’un petit livret d’une dizaine de pages, peut-être un peu maigre mais tout de même appréciable, entre ses quelques photographies et une prise de parole des réalisateurs permettant de mieux comprendre les intentions, la genèse et le déroulement de ce projet au long cours.

Le contenu digital n’est pas en reste. On retrouvera une galerie photos des plus belles images du film, un podcast de près de 40 minutes ainsi qu’une rencontre de quinze minutes avec la protagoniste, Hatidze, qui cette fois-ci s’adresse aux réalisateurs dans un format documentaire plus conventionnel. De quoi compléter idéalement le film, dont l’orientation contemplative et immersive aurait pu frustrer certains spectateurs curieux d’en savoir plus.

En bref, une édition DVD/Blu-Ray au contenu complémentaire et généreux, que nous conseillons chaleureusement.

Honeyland – Bande-annonce :

Synopsis : en Macédoine, Hatidze, 55 ans, gagne sa vie en récupérant le miel de ruches trouvées dans la montagne et de celles qu’elles a fabriquées. Cette femme forte, qui vit seule avec sa mère infirme, s’est fixée une règle : prendre la moitié du miel, mais laisser aux abeilles la seconde moitié. Hélas, des nomades turcs viennent bouleverser cet équilibre.

Les Démons de la liberté (Brute Force), de Jules Dassin

Libéré du carcan de la MGM et de son tyrannique président, Jules Dassin réalise en 1947 Les Démons de la liberté, le premier film dont il a l’entière maitrise artistique. Porté par la confrontation de deux acteurs charismatiques, Burt Lancaster en prisonnier frondeur et Hume Cronyn en gardien pervers, ce film carcéral est un incontournable du genre.

Un film de prison

On retrouve dans le film de Jules Dassin la plupart des motifs propres au film de prison. Un pénitencier comme unité de lieu, une administration aux méthodes inhumaines et toute une gamme de prisonniers plus ou moins rompus à la discipline. Le scénario se focalise sur six codétenus injustement incarcérés. Parmi eux, le tough guy, Joe Collins, qui compte bien se tirer de là par tous les moyens possibles. Inspiré du témoignage d’un ancien prisonnier, Brute Force entendait dénoncer en 1947 les conditions de vie dans les prisons américaines. De fait, le film connut un vrai succès public et contribua à l’assouplissement des règles carcérales dans le pays.

Les fous et la tour

Le plan d’évasion consiste à prendre par surprise la tour de garde et sa mitrailleuse. Un projet suicidaire « entrepris par des fous », estime le vieux taulard Gallagher qui en a vu d’autres. D’autant qu’en prison on vous balance pour deux cigarettes. Tout le scénario va être construit sur l’idée du coup d’avance, comme au jeu d’échecs auquel s’adonnent précisément deux des codétenus. Bientôt un bras de fer se met en place entre la bande à Collins et l’administration. Forces et faiblesses de caractère se révèlent alors dans chacun des deux camps.

Réquisitoire et censure

Parmi les durs à cuir il y a Munsey, le gardien en chef. Malgré son petit gabarit et ses manières affables c’est en réalité une ordure dont la soif de pouvoir n’a aucune limite. L’acteur Hume Cronyn, formé au théâtre, réussit à apporter à son personnage un mélange de perversité et de narcissisme particulièrement antipathique. La scène, très violente, où il s’acharne sur un prisonnier sur fond de Wagner fut menacée de censure par les studios. Par chance il n’en fut rien, et Brute Force se regarde encore aujourd’hui tel qu’il fut souhaité par Jules Dassin, comme un réquisitoire sans concession contre la barbarie.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre : Les Démons de la liberté
  • Titre original : Brute Force
  • Réalisation : Jules Dassin
  • Scénario : Richard Brooks et Robert Paterson
  • Production : Mark Hellinger
  • Société de production : Mark Hellinger Productions et Universal Pictures
  • Musique : Miklos Rozsa
  • Photographie : William H. Daniels
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Langue : anglais
  • Format : noir et blanc – 35 mm – 1,37:1 (Western Electric Recording)
  • Genre : Film noir et film carcéral
  • Durée : 94 minutes
  • Date de sortie :30 juin 1947 (USA)
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4

Neuf textes sur la condition des Noirs américains

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Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, publié aux éditions Autrement, compile neuf textes de la jeune romancière afro-américaine Brit Bennett. Elle y livre une vision désenchantée des relations interraciales dans une Amérique qui n’a pas hésité à porter Donald Trump à la magistrature suprême.

Un mot d’abord sur les « gentils Blancs » évoqués dans le titre de l’ouvrage. L’appellation peut paraître péjorative, et elle l’est certainement pour partie. Brit Bennett vise en réalité ces personnes issues de la majorité WASP et pleines de bons sentiments à l’égard des minorités. Elles interviennent sur les réseaux sociaux pour défendre la cause des Noirs, elles semblent empathiques et douées d’ouverture d’esprit, mais elles n’enlèvent cependant rien aux douleurs accumulées depuis des siècles par les Afro-américains. La romancière de 31 ans ne le leur reproche pas vraiment, mais elle fait néanmoins part d’un certain malaise à leur égard. Ce dernier infuse dans chaque texte, qu’il s’agisse de la vulnérabilité du corps noir telle que verbalisée par Ta-Nehisi Coates ou de la ségrégation, officielle ou non, qui a sévi, et le fait parfois encore aujourd’hui, dans les piscines ou sur les plages.

De l’esclavagisme ou des lois Jim Crow à l’Amérique de Donald Trump, il y eut certes des évolutions notables sur la question des droits des Afro-américains, mais il persiste surtout des points d’achoppement douloureux. Le trumpisme ne se nourrit-il d’ailleurs pas d’un passé idéalisé ? Le Make America Great Again n’est-il pas la promesse (vague) d’un retour à l’Amérique pré-droits civiques ? Cette nostalgie diffuse, qui sous-tend le slogan de campagne de Donald Trump, est essentiellement l’œuvre des Blancs. Une réflexion de Brit Bennett permet certainement d’en saisir la pleine mesure. Un Noir mécontent de son sort dans l’Amérique moderne et disposant de la DeLorean de « Marty » McFly pourrait-il se réfugier dans un passé plus satisfaisant ? La longue histoire des Afro-américains, contée par exemple par l’historien Howard Zinn, n’offre en réalité aucun havre de paix, fût-il relatif, à des populations de tout temps ostracisées et/ou précarisées et/ou privées de leviers de pouvoir.

Les anecdotes ont parfois une valeur d’illustration édifiante. Il en va ainsi… des poupées. Jusqu’en 1998, la seule poupée historique noire de Pleasant Company fut Addy, affublée d’un storytelling tragique. Il s’agissait d’une esclave maltraitée en fuite vers le nord des États-Unis. Les poupées négrillonnes des XIX et XXe siècles faisaient quant à elles office de défouloirs pour les enfants blancs. Cela subodore certains troubles en termes de représentations et d’estime de soi. La « fierté raciale » est une construction lente, qui peut s’amorcer à travers des poupées. Ce qui est certain en tout cas, et c’est une expérience de Mamie et Kenneth Clark qui nous l’apprend, c’est que les Noirs ressentent un sentiment d’infériorité dès le plus jeune âge. Quand on demande à des enfants noirs d’évaluer des poupées blanches et noires, ils tendent à valoriser les premières et à attribuer des défauts aux secondes, desquelles ils admettent pourtant se sentir plus proches.

Brit Bennett explique par ailleurs qu’on attribue en moyenne aux enfants noirs un âge surestimé de quatre années et demi. Or, on le sait, l’enfance est un espace sécurisé, de naïveté et d’éveil progressif. Faut-il dès lors considérer que l’on prive les Noirs de plus de quatre années de cette quiétude infantile ? Le cheminement de l’auteure passe aussi par la fusillade de Charlestown et le Ku Klux Klan. Elle rappelle ainsi que les terroristes blancs sont systématiquement considérés comme des loups solitaires. Leur couleur de peau demeure alors un impensé social et politique. C’est comme si, dans l’abjection, la couleur des Blancs disparaissait (ainsi que les réflexes racistes qui pourraient en certaines circonstances la sous-tendre).

Comme Fragilité blanche avant lui, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs va certainement faire grincer des dents. Il s’agit pourtant d’énoncer un mal-être noir et non d’essentialiser les comportements blancs. C’est une proposition de point de vue : abandonner celui de la majorité pour adopter, fugacement, celui de la minorité. Il y a fort à parier qu’on aurait beaucoup à en apprendre.

Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, Brit Bennett
Autrement, mars 2021, 128 pages

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3.5

« TMNT – Les Grands Remèdes » : la coexistence impossible

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Kevin Eastman, Tom Waltz, Sophie Campbell et Mateus Santolouco additionnent leurs talents pour ce treizième opus de la série Tortues Ninja, publié aux éditions HiComics. Haletantes, pleines de rebondissements, ces nouvelles aventures opposent les Mutanimaux à des forces spéciales américaines leur étant défavorables.

L’hostilité manifestée par les hommes envers les espèces mutantes a souvent irrigué les bandes dessinées. On pense spontanément à la série X-Men, qui en a fait sa marque de fabrique. Plus récemment, l’auteur belge Kid Toussaint a décliné des thématiques proches dans ses nouvelles séries Absolument Normal et Love love love. « Les Grands Remèdes », treizième tome d’une série passionnante, choisit d’opposer les forces spéciales américaines, symbolisées par les commandos de Dark Water mais aussi une obscure Force de Protection de la Terre, aux Mutanimaux, alliés des Tortues Ninja. L’agent Bishop et ses hommes ont capturé Slash et l’ont transformé en une arme biologique leur étant entièrement dévouée. Leur objectif est double : éliminer une menace potentielle et en exploiter la puissance à des fins militaires.

Bien entendu, cette trame narrative est un prétexte pour évoquer « ceux qui laissent la peur et l’ignorance les pousser à la violence ». Les scénaristes Kevin Eastman et Tom Waltz rappellent ainsi que derrière les facéties de Michelangelo demeure une humanité incapable d’accepter une coexistence pacifique avec des espèces différentes (le mot race sera balayé d’un revers de main par Raphael). Il existe cependant une autre manière de concevoir cette organisation appelée Force de Protection de la Terre. L’agent Bishop semble mener un combat par procuration, puisqu’il ne cesse de se présenter comme le supplétif de son père (qui le désavoue pourtant) : « Je suis l’héritage de mon père. » Bishop manipule les médias et mène une croisade personnelle contre les mutants, qui ne demandent pourtant qu’à vivre paisiblement.

Il y a là une vraie ligne de tension entre les Tortues Ninja : si Leonardo voit des menaces partout et se tient sur le pied de guerre, ses frères aimeraient décompresser et se détacher quelque temps de la guerre permanente à laquelle semble les contraindre le reste du monde. C’est évidemment raté : dans des planches sublimes dessinées par Sophie Campbell et Mateus Santolouco, les péripéties et heurts ne cessent de s’amonceler sur un rythme échevelé. Pour se convaincre des disconvenances permanentes entre les attentes des Mutants et la réalité, il suffit de se pencher un instant sur les événements ayant présidé à l’enlèvement de Slash : alors qu’il était plongé dans le roman Les Raisins de la colère, des malheurs bien réels viennent le sortir de la fiction de John Steinbeck.

La première partie de l’album est cependant d’une tout autre nature. Alopex se trouve en Alaska, sous l’emprise de Kitsune. Nobody et Raphael sont partis à sa recherche. Est-il nécessaire de préciser qu’il n’est pas anodin d’observer les Tortues dans des décors naturels et enneigés, loin de l’urbanité new-yorkaise ? Ce premier chapitre est agrémenté de dessins magnifiques et placé sous le sceau de la nostalgie (la renarde aimerait recouvrer son milieu originel) et de l’amour (Raphael avoue ses sentiments à son égard). Cela apporte une dimension supplémentaire au récit. Pour le reste, on appréciera les méta-commentaires des Tortues, notamment à l’endroit de Batman, ou lorsque Donnie annonce ironiquement : « On n’est pas dans un comic book. » Voilà donc un nouvel épisode d’excellente facture.

TMNT – T13. Les Grands Remèdes, Kevin Eastman, Tom Waltz, Sophie Campbell, Mateus Santolouco
HiComics, février 2021, 128 pages

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4

« Batman Arkham : Double-Face » : anthologie de la dualité

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Double-Face figure parmi les méchants les plus iconiques de l’univers DC Comics. Batman Arkham : Double-Face rassemble plusieurs de ses histoires, des premières apparitions en 1942 jusqu’aux retours récents de 2008 ou 2013.

Initialement appelé Kent, jusqu’à ce que son nom soit modifié pour éviter toute confusion avec un célèbre super-héros kryptonien, Harvey Dent a la particularité d’avoir effectué des bonds réguliers d’un côté à l’autre de la frontière criminelle. Dans The Dark Knight, Christopher Nolan expose avec à-propos la dualité du personnage : ancien procureur incorruptible, il sombre corps et âme dans la criminalité après un grave traumatisme (dont les versions diffèrent sensiblement au cours du temps et des œuvres). Cette duplicité, symbolisée par le lancer d’une pièce de monnaie dont les deux faces déterminent ses actes, le rapproche beaucoup de Batman, qui est à la fois un milliardaire célèbre et un justicier à l’identité tenue secrète, un homme solaire et un super-héros sépulcral. Double-Face est l’alter ego d’Harvey Dent exactement comme l’est Batman pour Bruce Wayne.

Les origines par Bill Finger et Bob Kane

Bill Finger et Bob Kane ont jeté les bases du personnage dès 1942-1943, à travers un triptyque rassemblant « Les Crimes de Double-Face », « Celui qui menait une double vie » et « La Fin de Double-Face ». On y découvre, dans des cases quelque peu écrasées par les dialogues ou les cartouches, comment un procureur couru par les médias et promis au plus bel avenir politique a pu se rendre au dernier degré de l’abjection après avoir été la cible d’un jet d’acide de la part du criminel Moroni. Défiguré, Harvey Dent suscite les commentaires désobligeants et les réactions outrées des passants. Pis, il voit sa femme Gilda se détacher de lui. Et comme nous sommes au début des années 1940, le seul médecin capable de lui rendre son apparence passée… a été expédié dans un camp de concentration nazi.

Dans des histoires souvent commentées naïvement par leurs propres protagonistes (l’énonciation et la démonstration ont encore largement le dessus sur la suggestion), n’acceptant en aucun cas le rejet dont il fait désormais l’objet, Harvey va se muer en Double-Face et laisser une pièce de monnaie dicter sa conduite. Ses actes seront diurnes ou nocturnes, au service du bien ou du mal, selon ce que le hasard décidera. Cela aboutira logiquement à une opinion publique aussi divisée à son sujet que peut l’être le personnage.

Des récits dessinés par Dick Sprang à l’après-Comics Code Authority

En 1952 et 1954 voient respectivement le jour « Les Doubles crimes de Double-Face » (Don Cameron et Dick Sprang) et « Le Retour de Double-Face » (David Vern Reed et Dick Sprang). La première histoire met en scène un imitateur, tandis que la seconde voit Harvey Dent, qui a recouvré son apparence initiale, intervenir lors d’un cambriolage et être aussitôt victime d’un incendie mettant à mal tout le travail réalisé par son chirurgien. Il redevient alors Double-Face et s’en prend à Batman et Robin à travers une pièce de monnaie géante que ne renierait pas le sculpteur suédois Claes Oldenburg.

Le personnage de Double-Face fait ensuite les frais du Comics Code Authority, un organisme d’autorégulation créé en 1954 selon le modèle du Code Hays cinématographique. Il ne réapparaît ainsi dans l’album qu’en 1971, plus moderne et plus noir, à l’occasion de « La Face du mal », de Dennis O’Neil et Neal Adams. Le Commissaire Gordon est là, le Batsignal aussi, Batman collabore avec les services de police et Double-Face cherche à se débarrasser du Chevalier noir tout en mettant la main sur un trésor caché dans une goélette à deux mâts. Le lecteur ne peut nier que plus de quinze années se sont écoulées depuis les essais dessinés par Dick Sprang, tant les planches paraissent plus élaborées, plus actuelles, plus sombres, plus cinégéniques.

« Justice truquée », pour tout savoir sur le personnage de Double-Face

Cette anthologie consacrée à Double-Face constitue un double témoignage des plus précieux. Non seulement elle permet de mettre en perspective le personnage d’Harvey Dent à travers les différentes histoires qui ont contribué à son assise narrative et à l’élaboration de sa mythologie, mais elle possède en outre une valeur testamentaire quant à l’évolution des comics, de leur texture ou de la place qui y est respectivement dévolue aux textes et aux images.

« Justice truquée », publié en 1990, apporte ainsi un éclairage inédit sur le personnage de Double-Face. Andrew Helfer et Chris Sprouse livrent une histoire dense, aux nombreuses ramifications. Tout débute par un tueur en série s’en prenant aux personnages âgées. Le capitaine Gordon commente avec sarcasme : « On les ignorait. Ils étaient invisibles. Mais il suffit qu’on répande leur sang dans les rues de la ville pour qu’ils deviennent nos plus estimés citoyens. » Rudolph Klemper, « médecin des stars », est rapidement inculpé, mais rien ne se passe comme prévu. « Le cirque est ouvert au public. Les spectateurs ont afflué en masse pour voir les clowns de la justice et les jongleurs de vérités travailler sous la direction de Klemper. » Les choses se compliquent pour les défenseurs de la justice. Le respecté docteur apparaît aussi fourbe et dual que le sera bientôt Double-Face. Rudy, son « passager clandestin » (pour reprendre une formule chère à Dexter Morgan), laisse libre cours à ses déviances criminelles, mais en cas d’ennui, c’est Rudolph, l’honorable savant, qui réapparaît et assure, imperturbable, la défense de son double luciférien. Les preuves étant une nouvelle fois insuffisantes (Batman n’est décidément pas un enquêteur classique), Klemper est libéré au grand dam du Chevalier noir et de ses acolytes Gordon et Dent.

Tandis que les relations du trio sont passées au crible, une réflexion est entamée au sujet des entorses à la loi qui seraient, ou non, acceptables pour préserver la société des criminels que la justice ne parvient pas à arrêter. Sans surprise (il s’agit d’une anthologie consacrée à Double-Face), Harvey Dent fait l’objet d’un traitement minutieux : Andrew Helfer et Chris Sprouse reviennent sur son enfance douloureuse, sur ses relations toxiques avec son père ou encore sur l’histoire de la pièce de monnaie. Dans un signe avant-coureur, ils ornent le visage du procureur d’un étrange reflet vert, puis actualisent l’épisode du jet d’acide et font de Fields, l’assistant d’Harvey, un fonctionnaire corrompu en cheville avec les criminels. Dans un récit passionnant, on en apprend davantage sur le background familial et psychologique d’Harvey : suspendu et exclu de l’école, atteint de schizophrénie hébéphrénique, placé sous l’autorité d’un père alcoolique et probablement violent, il semblait prédestiner à devenir Double-Face, un individu travaillé en profondeur par le bien et le mal.

Double-Face à l’époque contemporaine

« Crime et châtiment » (1995), de J.M. DeMatteis et Scott McDaniel, explore plus avant les relations filiales entre Harvey et son paternel. Les règlements de comptes ont cette fois lieu sur un plateau télévisé, ce qui constitue une critique sommaire mais efficace de la télé-poubelle. La schizophrénie du personnage transparaît clairement à travers ses dialogues intérieurs. Plus loin dans l’album, « Deux comme moi » (1996), de Bruce W. Timm, se distingue en tant qu’unique récit en noir et blanc, tandis que « Destin aléatoire » (2008), de David Hine et Andy Clarke, place un pompier défiguré face à Harvey Dent. Dans un jeu d’influences mutuelles, c’est le médiateur qui semble sortir affecté de cette rencontre, qui se solde par une fin ouverte.

Batman Arkham : Double-Face, collectif
Urban Comics, février 2021, 336 pages

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4.5

Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö : un abécédaire destiné aux experts comme aux novices

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Édité par Carlotta Films, l’Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö est, comme son nom l’indique, un abécédaire ayant pour thème le cinéaste suédois Ingmar Bergman. Le livre n’est pas pour autant à réserver aux ultra-connaisseurs de son travail. Découverte d’un livre dans lequel on flâne, lisant les entrées au hasard de son envie.

Un ouvrage très pointu

Les 145 entrées de cet abécédaire sont toutes très bien documentées, grâce à un texte qu’on doit à la Ingmar Bergman Foundation. Le lecteur a rapidement accès à une multitude de détails, couplés à une analyse fine de la vie et de l’œuvre du réalisateur. Choix artistiques, réflexions, anecdotes insolites de la vie de tous les jours, tout y est. Le livre tient sa promesse de couvrir le réalisateur de A à Z (Ö étant la dernière lettre de l’alphabet suédois).
Il donne une impression d’exhaustivité – en termes de vie personnelle, mais aussi, bien sûr, de cinéma, avec notamment la mention des acteurs phares du réalisateur : Harriet Andersson, Bibi Andersson, Liv Ullmann, Max Von Sydow, etc. Vous vous savez spécialiste et voulez tester vos connaissances ou découvrir les ultimes secrets de Bergman ? Ce livre est pour vous.

Un livre à picorer  

Les premières pages l’annoncent : l’Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö n’est pas de ces livres qu’on lit d’une traite, ou même simplement dans l’ordre. Comme pour tous les abécédaires, celui-ci est à découvrir au gré de nos envies, page par page, quelques entrées après les autres. Les entrées sont bien classées, la lecture est agréable et le texte est fluide. Les pages sont parsemées de quelques tirages qui installent le lecteur dans l’ambiance du cinéma de Bergman.
Une seule entrée peut évoquer plusieurs films, créant une connexion entre eux, survolant une idée d’un acteur ou d’un scénario à l’autre, ce qui est une manière originale de s’intéresser au cinéma d’un auteur.
Le plus étant l’intérêt culturel de l’ouvrage qui permet de se cultiver et d’en apprendre toujours davantage sans impression de lourdeur.

Un abécédaire aussi réservé aux novices. 

Cette légèreté et fluidité de lecture, la facilité avec laquelle le lecteur est immergé dans les entrées permet à l’abécédaire d’être également accessible aux novices qui ne connaissent pas encore les films de Bergman mais sont curieux de la vie et de l’œuvre du cinéaste. Les sujets sont si vastes (cinéma, vie personnelle… biscuits !) et touchent à tant de domaines qu’il est intéressant de lire les entrées dont le titre suscite la curiosité, sans rien en attendre de précis, pour refermer le livre en ayant forcément appris, notamment sur une autre époque, une culture différente, différents arts, dont, bien sûr, le septième art en premier.
Bien que centré sur Bergman, le livre se révèle à la fois pointu et en même temps tout à fait intéressant d’un point de vue général, tant les sujets des films de Bergman contiennent des thématiques qui parlent à tous.

L’Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö est donc un livre à la fois instructif et divertissant. On y flâne, le découvrant et le lisant sans précipitation, chacun en retenant ce qui lui a parlé et a fait écho à ses pensées ou souvenirs – qu’on soit un expert du cinéma de Bergman ou qu’on connaisse à peine son nom. 

Abécédaire Ingmar Bergman A – Ö, sous la direction éditoriale de Martin Thomasson
Carlotta Films, octobre 2020, 144 pages