Neuf textes sur la condition des Noirs américains

Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, publié aux éditions Autrement, compile neuf textes de la jeune romancière afro-américaine Brit Bennett. Elle y livre une vision désenchantée des relations interraciales dans une Amérique qui n’a pas hésité à porter Donald Trump à la magistrature suprême.

Un mot d’abord sur les « gentils Blancs » évoqués dans le titre de l’ouvrage. L’appellation peut paraître péjorative, et elle l’est certainement pour partie. Brit Bennett vise en réalité ces personnes issues de la majorité WASP et pleines de bons sentiments à l’égard des minorités. Elles interviennent sur les réseaux sociaux pour défendre la cause des Noirs, elles semblent empathiques et douées d’ouverture d’esprit, mais elles n’enlèvent cependant rien aux douleurs accumulées depuis des siècles par les Afro-américains. La romancière de 31 ans ne le leur reproche pas vraiment, mais elle fait néanmoins part d’un certain malaise à leur égard. Ce dernier infuse dans chaque texte, qu’il s’agisse de la vulnérabilité du corps noir telle que verbalisée par Ta-Nehisi Coates ou de la ségrégation, officielle ou non, qui a sévi, et le fait parfois encore aujourd’hui, dans les piscines ou sur les plages.

De l’esclavagisme ou des lois Jim Crow à l’Amérique de Donald Trump, il y eut certes des évolutions notables sur la question des droits des Afro-américains, mais il persiste surtout des points d’achoppement douloureux. Le trumpisme ne se nourrit-il d’ailleurs pas d’un passé idéalisé ? Le Make America Great Again n’est-il pas la promesse (vague) d’un retour à l’Amérique pré-droits civiques ? Cette nostalgie diffuse, qui sous-tend le slogan de campagne de Donald Trump, est essentiellement l’œuvre des Blancs. Une réflexion de Brit Bennett permet certainement d’en saisir la pleine mesure. Un Noir mécontent de son sort dans l’Amérique moderne et disposant de la DeLorean de « Marty » McFly pourrait-il se réfugier dans un passé plus satisfaisant ? La longue histoire des Afro-américains, contée par exemple par l’historien Howard Zinn, n’offre en réalité aucun havre de paix, fût-il relatif, à des populations de tout temps ostracisées et/ou précarisées et/ou privées de leviers de pouvoir.

Les anecdotes ont parfois une valeur d’illustration édifiante. Il en va ainsi… des poupées. Jusqu’en 1998, la seule poupée historique noire de Pleasant Company fut Addy, affublée d’un storytelling tragique. Il s’agissait d’une esclave maltraitée en fuite vers le nord des États-Unis. Les poupées négrillonnes des XIX et XXe siècles faisaient quant à elles office de défouloirs pour les enfants blancs. Cela subodore certains troubles en termes de représentations et d’estime de soi. La « fierté raciale » est une construction lente, qui peut s’amorcer à travers des poupées. Ce qui est certain en tout cas, et c’est une expérience de Mamie et Kenneth Clark qui nous l’apprend, c’est que les Noirs ressentent un sentiment d’infériorité dès le plus jeune âge. Quand on demande à des enfants noirs d’évaluer des poupées blanches et noires, ils tendent à valoriser les premières et à attribuer des défauts aux secondes, desquelles ils admettent pourtant se sentir plus proches.

Brit Bennett explique par ailleurs qu’on attribue en moyenne aux enfants noirs un âge surestimé de quatre années et demi. Or, on le sait, l’enfance est un espace sécurisé, de naïveté et d’éveil progressif. Faut-il dès lors considérer que l’on prive les Noirs de plus de quatre années de cette quiétude infantile ? Le cheminement de l’auteure passe aussi par la fusillade de Charlestown et le Ku Klux Klan. Elle rappelle ainsi que les terroristes blancs sont systématiquement considérés comme des loups solitaires. Leur couleur de peau demeure alors un impensé social et politique. C’est comme si, dans l’abjection, la couleur des Blancs disparaissait (ainsi que les réflexes racistes qui pourraient en certaines circonstances la sous-tendre).

Comme Fragilité blanche avant lui, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs va certainement faire grincer des dents. Il s’agit pourtant d’énoncer un mal-être noir et non d’essentialiser les comportements blancs. C’est une proposition de point de vue : abandonner celui de la majorité pour adopter, fugacement, celui de la minorité. Il y a fort à parier qu’on aurait beaucoup à en apprendre.

Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, Brit Bennett
Autrement, mars 2021, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Atlas des années 1960 » : les sixties expliquées et illustrées

Cent cartes pour parcourir une décennie que la mémoire tend parfois à réduire à ses refrains et à ses couleurs. Avec cet "Atlas des années 1960", Gordon Kerr et l’illustratrice Claire Rollet font voisiner l’effervescence culturelle, les conquêtes sociales et les lignes de fracture qui traversent le monde.

« Dollars de guerre » : l’Amérique au front, avec ses vieux démons

Pour le quatrième et dernier volet des aventures de Ferdinand Tirancourt, Philippe Pelaez et Francis Porcel ramènent leur antihéros dans la boue de la Grande Guerre. Mais sous l’uniforme américain cette fois, et flanqué de deux compagnons dont les histoires disent une autre guerre, intérieure celle-là : celle d’une Amérique blanche qui envoie combattre des hommes qu’elle ne considère pas encore comme ses égaux.

« Une histoire du cinéma français – 1990-1999 » : la machine et ses mutations

Dans "Une histoire du cinéma français – 1990-1999", Denis Zorgniotti et Ulysse Lledo reviennent avec générosité sur une formidable mécanique en mouvement. Une machine française, avec ses vieilles pièces et ses jeunes moteurs, ses artisans et ses industriels, ses vedettes et ses francs-tireurs, ses ratés, ses emballements et ses inventions. Des auteurs consacrés aux nouveaux visages, de Besson à Carax, de Binoche à Trintignant, de la pellicule aux premiers bouleversements numériques, de La Haine à Kirikou et la Sorcière, les années 90 apparaissent dans l'Hexagone comme un atelier à ciel ouvert : le cinéma français s’y transforme peu à peu…