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Vanikoro, refuge d’explorateurs déboussolés

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Vanikoro (aujourd’hui Temotu) est le nom d’une île dans l’océan Pacifique, dans l’archipel des îles Salomon. C’est là que l’expédition Lapérouse aurait fait naufrage lors d’une tempête, en juin 1788. Il semblerait cependant que des survivants se soient organisés pour subsister et tenter le retour au pays. Malheureusement, aucun n’est jamais reparu en Europe.

Un cahier de 16 pages en fin d’album en témoigne, Patrick Prugne a fait le déplacement pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, observer des objets attestant de la présence de quelques explorateurs là-bas, ainsi que de témoignages oraux qui donnent des indications sur comment les choses ont pu se passer. Les Français survivants ont donc rencontré d’autres êtres humains sur place, l’illustration de couverture ne laissant aucun doute là-dessus. À partir de ces quelques données, le dessinateur a fait travailler son imaginaire pour produire cet album.

Un voyage périlleux

Tout a commencé le 1er août 1785, quand les deux frégates nommées L’Astrolabe et La Boussole quittent le port de Brest. La Boussole (navire amiral) est commandée par le comte de Lapérouse qui dirige l’expédition. Une expédition destinée à compléter les découvertes de James Cook dans le Pacifique. Ainsi, parmi les survivants échoués à Vanikoro (sur 220 marins, matelots et scientifiques partis de Brest) se trouve un botaniste qui ne réalise pas vraiment quels dangers il court en voulant explorer la jungle qui couvre l’île. On notera au passage que lors du naufrage, les marins qui s’en sortent (ayant survécu à l’attaque de requins) échappent de peu à l’appétit de crocodiles… qu’on ne verra plus du tout par la suite.

Petit territoire, grands dangers

L’Astrolabe se serait fracassée contre la barrière de corail qui entoure l’île. Même destin semble-t-il pour La Boussole, quelques centaines de mètres plus loin. Toujours est-il que Patrick Prugne nous montre une poignée de survivants tenter de s’organiser pour subsister. Ils observent alors des natifs du coin détrousser les cadavres à leur portée. Mais ce n’est qu’un début, car les imprudents qui s’aventurent dans la jungle font de très dangereuses rencontres. Parmi eux, quelques petits malins s’avisent qu’ils pourraient escamoter à leur profit un coffre rempli d’or…

Une vision d’artiste

Avec cet album, Patrick Prugne interprète, avec une belle inspiration, un fait historique qui conserve sa part de mystère : la disparition du comte de Lapérouse, dont on perd la trace après le naufrage à Vanikoro. Le dessinateur précise bien qu’il interprète à sa façon les hypothèses émises à propos du destin de l’expédition. Peu importe à mon avis, car avec cette BD (84 planches), Patrick Prugne trouve surtout un site qui lui convient à merveille. Ainsi, il dessine avec maestria la jungle et la mer, avec des nuances de couleurs remarquables, notamment pour la faune et la flore qui sont un enchantement pour l’œil. Il soigne particulièrement les jeux de lumières en fonction de l’éclairage du soleil, des ombres et des effets de brume. Sans oublier cet oiseau typique de l’île qui joue un rôle bien particulier dans l’intrigue, ce qui lui permet d’intégrer avec intelligence les croyances indigènes. Son dessin lui permet également de retranscrire avec bonheur une ambiance qui mêle aventure, exotisme, angoisse et grand air. Il exploite aussi à la perfection une situation qu’il affectionne particulièrement : nous montrer par un cadrage bien choisi, une situation menaçante par un détail que les protagonistes menacés ne voient pas encore. Autant dire qu’il maîtrise de belle manière l’art de la composition picturale, car on sent que chaque situation présentée est mûrement réfléchie. Ce qui ne l’empêche pas de faire sentir les mouvements et de ménager quelques surprises bien senties. Il varie de façon très judicieuse les tailles et formes de ses cases, n’hésitant pas à l’occasion à présenter des vignettes de grandes tailles qui aèrent un récit où la progression dramatique va largement au-delà de la simple réussite esthétique. Par contre, la BD se lisant assez rapidement, on ne peut pas s’empêcher de considérer que, finalement, l’artiste ne s’écarte pas foncièrement de toutes les péripéties classiques de ce type d’aventures maritimes et exotiques. Petit regret donc sur l’épaisseur de l’album qui mériterait davantage de développements pour une aventure étalée sur des mois. Enfin, je remarque une conclusion assez étonnante qui éveille en moi l’écho d’une lecture marquante, L’ancêtre de Juan José Saer, pour montrer que la confrontation sanglante entre les européens et les « sauvages » du coin n’est pas une fatalité.

Pour aller plus loin

Cette BD étant un vrai plaisir pour les yeux, je note avec beaucoup d’intérêt que l’album donne, en page de garde, les coordonnées de la galerie Daniel Maghen, rue du Louvre à Paris. Renseignements pris sur le site Internet, cette galerie présente un programme qui se renouvelle avec les parutions d’albums. Ainsi, dans la mesure du possible, la sortie du prochain album de Patrick Prugne mériterait une petite visite à cette galerie. En effet, le dessinateur travaille en aquarelliste de talent, et voir ses planches en grand format ne peut que mériter le coup d’œil.

Vanikoro, Patrick Prugne
Daniel Maghen, octobre 2018

 
 
 
 
 
 
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Le Paysage Réinventé : Perception, Abstraction, Écologie – Une Quête Incessante du Regard

Le paysage n’est jamais un simple décor statique ou une vue pittoresque. Il est une manière dynamique de regarder le monde, de le traverser, de le ressentir dans sa chair. Longtemps, la peinture l’a représenté comme un espace stable, identifiable, presque narratif – un cadre harmonieux où l’humain domine la nature. Mais au fil des siècles, le paysage s’est métamorphosé : il est devenu perception subjective, sensation fugitive, abstraction conceptuelle, puis enjeu écologique urgent. Aujourd’hui, il n’est plus seulement ce que l’on voit de loin ; il est ce que l’on éprouve de l’intérieur, ce qui nous relie au vivant, ce qui nous interroge sur notre place dans un environnement fragile. Cette réinvention reflète les mutations de notre regard : du contemplatif au immersif, du romantique au critique, du poétique au politique.

Le Paysage comme Perception : Voir Autrement, Saisir l’Insaisissable

Le paysage n’est pas une réalité objective figée ; c’est une construction du regard, influencée par la lumière, la distance, le mouvement et la mémoire personnelle. Les peintres qui s’y confrontent cherchent à traduire cette expérience sensible, subjective, éphémère – non pas à copier la nature, mais à en capturer l’essence perçue, les vibrations émotionnelles et atmosphériques.

Turner : Le Paysage comme Atmosphère, Éblouissement et Dissolution

Chez Joseph Mallord William Turner, le paysage se dissout dans la lumière et les éléments. Ses marines tumultueuses ou ses vues de Venise sont des tourbillons de brume, d’éclats solaires, de vibrations chromatiques où les formes solides s’évanouissent. Le paysage n’est plus un lieu géographique précis ; c’est une atmosphère enveloppante, une sensation immersive. Turner anticipe l’impressionnisme en peignant l’éblouissement lui-même : la lumière qui consume les contours, les couleurs qui fusionnent dans un chaos lumineux. Ses toiles, comme *Le Naufrage d’un bateau* ou *Pluie, vapeur et vitesse*, capturent le passage du temps et des éléments, transformant le paysage en expérience sensorielle chaotique et sublime.

Monet : Le Paysage comme Instant, Variation et Mouvement

Claude Monet fait du paysage un phénomène changeant, un instant fugace saisi dans sa variabilité. Ses séries – les Meules, la Cathédrale de Rouen, les Nymphéas – montrent comment la lumière glisse, les couleurs se déplacent, l’eau reflète le ciel en perpétuel mouvement. Chaque toile est une variation, une perception unique d’un même motif sous différents angles temporels. Monet peint le paysage comme une impression subjective : les touches rapides, les couleurs pures juxtaposées, les reflets dansants. Ses jardins de Giverny deviennent un microcosme où le paysage n’est plus fixe ; il est vibration, dissolution, respiration. Cette approche révolutionne la peinture : le paysage devient une expérience sensorielle, un dialogue avec l’éphémère.

Le Paysage comme Abstraction : Dépasser la Forme, Intérioriser le Monde

À partir du XIXe siècle et surtout au XXe, le paysage cesse d’être une représentation fidèle pour devenir une interprétation abstraite. Les artistes ne cherchent plus à montrer un lieu reconnaissable ; ils traduisent une sensation, une structure intérieure, une énergie cosmique ou psychique. Le paysage devient un véhicule pour l’introspection, l’abstraction formelle, la déconstruction du visible.

Friedrich : Le Paysage comme Intériorité, Sublime et Solitude

Chez Caspar David Friedrich, le paysage est un miroir de l’âme romantique. Montagnes escarpées, brumes infinies, horizons lointains, ruines gothiques : ces éléments ne sont pas de simples vues naturelles ; ils reflètent des états intérieurs – mélancolie, sublime, solitude face à l’infini. Dans *Le Voyageur contemplant une mer de nuages*, le paysage devient mental : l’homme de dos face à l’immensité symbolise la quête spirituelle, la confrontation avec l’inconnu. Friedrich abstrait le réel pour en faire une allégorie émotionnelle : le paysage n’est plus extérieur ; il est projection de l’âme, invitation à la méditation transcendante.

Richter : Le Paysage comme Flou, Mémoire et Incertitude

Gerhard Richter brouille les contours pour transformer le paysage en image incertaine, presque mémorielle. Dans ses séries abstraites ou ses paysages « flous » (comme ses vues de forêts ou de nuages), il efface les détails, laisse la peinture vibrer en strates superposées. Le paysage devient une vision hésitante, entre figuration et abstraction : un souvenir qui s’estompe, une réalité qui se dérobe. Richter utilise le raclage, le grattage pour créer des effets de voile ; le paysage n’est plus descriptif, il est questionnement sur la perception, la mémoire, l’illusion. Cette approche contemporaine rend le paysage ambigu, poétique, introspectif.

Le Paysage Contemporain : Immersion, Perception, Écologie – Un Enjeu Vital

Aujourd’hui, le paysage n’est plus seulement peint sur toile ; il est vécu, traversé, expérimenté dans des installations immersives ou des interventions in situ. Les artistes interrogent notre rapport au monde naturel, à sa fragilité, au changement climatique, transformant le paysage en enjeu écologique et sociopolitique.

Eliasson : Le Paysage comme Expérience Sensorielle, Immersion et Participation

Olafur Eliasson crée des environnements où le paysage devient une expérience physique et sensorielle. Brumes colorées (*Rainbow*), arcs-en-ciel artificiels (*Your Rainbow Panorama*), cascades inversées : ses installations enveloppent le spectateur, modifiant sa perception de l’espace et de la lumière. Le paysage n’est plus observé de loin ; il est habité, traversé. Eliasson invite à une participation active : le corps du visiteur devient partie du paysage, soulignant notre interdépendance avec la nature. Ses œuvres, comme *Ice Watch* (blocs de glace fondants en place publique), mêlent immersion esthétique et alerte écologique, rendant le paysage un outil de conscience.

Le Paysage Écologique : Fragilité, Transformation et Alerte Politique

De nombreux artistes contemporains interrogent la disparition des glaciers, la montée des eaux, la déforestation, transformant le paysage en témoin fragile et politique. Maya Lin, avec ses installations comme *What is Missing?*, cartographie les espèces éteintes et les écosystèmes menacés. Richard Long, par ses marches dans la nature et ses arrangements de pierres, célèbre la transience du paysage tout en dénonçant son altération. Des photographes comme Edward Burtynsky montrent des paysages industriels dévastés : mines à ciel ouvert, rivières polluées. Le paysage n’est plus esthétique seul ; il est alerte, cri silencieux contre l’anthropocène, invitation à repenser notre impact sur le vivant.

Techniques pour Réinventer le Paysage : Lumière, Cadrage, Matière – Des Outils pour le Regard

Réinventer le paysage, c’est réinventer la manière de le construire techniquement : jouer avec la lumière pour ouvrir l’infini, le cadrage pour déplacer le point de vue, la matière pour donner du relief et de la présence.

Lumière : Ouvrir l’Espace, Créer l’Atmosphère

Une lumière diffuse crée un paysage doux, enveloppant, comme chez Turner ; une tranchante le rend dramatique, découpé. La lumière structure l’espace : elle dilate les horizons, approfondit les vallées, fait vibrer les surfaces. Les impressionnistes l’utilisent pour capturer l’instant ; les contemporains comme Eliasson la manipulent pour immerser.

Cadrage : Déplacer le Regard, Réinterpréter le Réel

Un horizon bas ouvre le ciel infini (romantisme de Friedrich) ; un horizon haut écrase la terre, intensifie la présence du sol. Un cadrage serré transforme un paysage en abstraction (comme chez Richter). Le cadrage n’est pas neutre ; il est choix perceptif, narration implicite, invitation à voir autrement.

Matière : Donner du Relief, Rendre Palpable

Les empâtements créent des montagnes tactiles (comme chez Kiefer) ; les glacis des brumes diaphanes ; les textures granuleuses des sols vivants. La matière devient géographie : elle donne du poids au paysage, le rend palpable, transforme la toile en territoire physique.

Le Paysage comme Relation, comme Engagement, comme Avenir

Le paysage n’est plus un décor distant ; c’est une relation intime, une manière d’habiter le monde, de le percevoir dans sa fragilité, de le transformer par notre regard. Réinventer le paysage, c’est réinventer notre place dans le vivant : de la perception impressionniste à l’abstraction introspective, de l’immersion sensorielle à l’engagement écologique. C’est une invitation à regarder autrement, à ressentir plus profondément, à agir pour préserver ce qui reste. Dans un monde en crise, le paysage devient non seulement art, mais urgence – un miroir de notre responsabilité collective.

« Le Sarde » : au nom du frère

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Avec Le Sarde, Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso racontent une histoire à trois axes : familial, mafieux, footballistique. Giacomino, leur personnage principal, en constitue l’unique pivot.

Le Sarde se repaît de duplicité. Derrière un « riche producteur de tomates séchées » se cache un parrain de la mafia. En coulisse, le football est mis en coupe réglée par la pègre. Un entrepreneur lyonnais mène clandestinement des activités criminelles internationales. Ce dernier, prénommé Giacomino et surnommé « le Sarde », se montre profondément ambivalent : il est à la fois un petit frère tourmenté par une erreur de jeunesse, un gangster méthodique et sans scrupule, un justicier digne des revenge movies sud-coréens, une homme doué d’humanité et en quête de rédemption. La réussite de l’album doit beaucoup à cet antihéros mû par un traumatisme d’enfance : alors que son frère était sur le point de rejoindre le centre de formation de la célèbre Juventus de Turin, Giacomino a éventé la nouvelle et provoqué en retour le courroux de la pègre. Juste avant de quitter sa ville natale, le « campione », comme continue de l’appeler avec tendresse Giacomino, a été assassiné (et de quelle façon !).

Partant, toute la carrière criminelle du « Sarde » va être déployée au service d’une vengeance personnelle. Même si Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso nous font l’économie de la démonstration, ils indiquent clairement quelles ont été les motivations de Giacomino : monter dans la chaîne alimentaire mafieuse pour éliminer un à un tous les responsables de l’assassinat de son frère. C’est un élément important dans la caractérisation du personnage, puisqu’il apparaît que la criminalité a été en quelque sorte un choix par défaut. Les activités de la pègre apparaissent quant à elles de deux façons dans Le Sarde : il y a les éléments textuels (une tuerie à Duisbourg, une cargaison illégale ponctionnée par les douaniers grecs et retenue ensuite à Reggio di Calabria…) et les éléments situationnels (un match de football truqué par le biais de deux adversaires appartenant à la même holding, l’éviction des Siciliens de Grenoble, le remplacement d’un caïd local par un autre moins dangereux…). Le « Sarde » se voit ainsi propulsé des loges de l’Olympique Lyonnais à Shanghai, avec respectivement sous son aile d’abord Guglielmo, le neveu du parrain Domenico Rosarno, puis le jeune footballeur Laurent Kouame.

Ce dernier rappelle à Giacomino l’avenir glorieux auquel était promis son frère. Par un processus de transfert, le « Sarde » va s’occuper de la carrière de Laurent, lui trouver un nouveau club formateur et se rapprocher de sa mère, Angeline. Mais celui qui se présente comme un « importateur en produits alimentaires italiens » (énième signe de duplicité) voit aussitôt resurgir ses démons intérieurs. Pour repousser dans son inconscience les similitudes troublantes entre Laurent et Salvatore, il s’abandonne à la drogue. Et pour le sauver, il s’abandonnera lui-même, dans l’anonymat. Cette trajectoire, et les affects qui la sous-tendent, confèrent à l’album une véritable ampleur thématique et psychologique. La conception des planches de Letterio Bonaccorso est par ailleurs souvent astucieuse : des cases sont par exemple intégrées dans des dessins plus vastes, toujours avec élégance. Le trait du dessinateur sicilien est précis, réaliste et dénote un certain classicisme. Certaines références n’échapperont pas aux cinéphiles : la couverture de l’album s’inspire fortement de la jaquette du Scarface de Brian De Palma, quand l’emploi d’un compresseur à air comprimé comme arme létale n’est pas sans rappeler l’usage qui en est fait par le personnage d’Anton Chigurh dans le film No Country for Old Men, des frères Coen.

Le Sarde, Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso
Glénat, février 2021, 104 pages

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3.5

« Dernières nouvelles du mensonge » : la vérité dans tous ses états

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Spécialiste de l’Afrique et des institutions européennes, la journaliste Anne-Cécile Robert publie aux éditions Lux un essai intitulé Dernières nouvelles du mensonge, décryptant la manière dont la vérité se dérobe sous les chiffres spécieux, les idées préconçues, les manipulations linguistiques ou encore les faits « alternatifs ».

Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales définit la vérité comme une « connaissance reconnue comme juste, comme conforme à son objet et possédant à ce titre une valeur absolue, ultime ». Cette description, qui tient de la sacralisation, possède toutes sortes de limites et de falsifications, qu’Anne-Cécile Robert s’attache à rendre tangibles dans son essai intitulé Dernières nouvelles du mensonge. Sous sa plume, on voisine plutôt avec Le Cercle des poètes disparus : « La vérité, c’est comme une couverture trop petite. Tu peux tirer dessus de tous les côtés, tu auras toujours les pieds froids. » Voire avec Le retour du Jedi : « Beaucoup de vérités auxquelles nous tenons dépendent avant tout de notre propre point de vue. »

Ne vous méprenez pas : la journaliste au Monde Diplomatique n’entend aucunement démonétiser le concept de vérité. Au contraire, elle s’y montre tellement attachée qu’elle en déplore les innombrables transgressions, qu’elles soient ostensibles ou tacites, absolues ou partielles. Pierre Bourdieu (Sur la télévision) ou Serge Halimi (Les Nouveaux Chiens de garde) ont en leur temps épinglé la manière dont le journalisme avait dévoyé les principes d’objectivité et de neutralité, censés sous-tendre la vérité. Anne-Cécile Robert leur emboîte le pas, en énonçant par exemple le contexte présidant à un débat télévisé. Qui choisit les invités et selon quels critères ? Qui distribue la parole et gère sa durée ? Avant d’être débattu, un fait doit d’abord être établi, ou à tout le moins signifié. Mais son appréhension se construit forcément à travers des primes. « Prenons l’exemple de la délinquance juvénile. Prise du point de vue comptable (nombre de faits rapportés) et concentrée sur les témoignages des victimes, elle peut conduire à un récit sécuritaire justifiant les contrôles et la répression policière. Analysée du point de vue de la relégation sociale de certaines populations et des inégalités d’accès à la culture ou à l’emploi, elle peut donner lieu à des politiques d’aide sociale, de soutien aux éducateurs dans les quartiers. »

Dans son essai, Anne-Cécile Robert tourne autour du mensonge comme un papillon autour d’un lampadaire. De la projection de Mercator à l’infobésité, du dogmatisme acquis aux sophismes, de la pensée unique néolibérale aux indicateurs économiques trompeurs, l’essayiste témoigne de sa pluralité et, parfois, de son systématisme. La réflexion est poussée un cran plus loin avec l’évocation de Machiavel, Emmanuel Kant, Benjamin Constant ou René Descartes. Les trois premiers ont interrogé la pertinence ou la justification du mensonge quand le dernier a enseigné le doute méthodique permettant de parvenir au plus près de la vérité. L’incertitude cartésienne ne doit toutefois pas être confondue avec le soupçon inconditionnel dont se délectent les complotistes. « Face à un événement, souvent dramatique, le complotisme rejette toute explication liée au hasard et refuse d’accepter que certaines questions n’ont pas encore de réponse. Il recherche des raisons et, souvent, des coupables. Il part du principe que la vérité est cachée, notamment par le pouvoir. C’est un phénomène ancien qui apparaît souvent dans les périodes de crise, les guerres ou les épidémies. Le conspirationnisme se nourrit également des mensonges réels proférés par les classes dirigeantes. »

Quels sont au juste ces « mensonges réels proférés par les classes dirigeantes » ? Anne-Cécile Robert cite pêle-mêle les armes de destruction massive de la guerre irakienne, l’affaire des masques en France, les faits alternatifs de Kellyanne Conway, le plan « Fer à cheval », les politiques de droite menées au nom de la gauche… Les conditions qui préfigurent le mensonge s’avèrent cependant plus sournoises. La novlangue orwellienne en fait partie : elle s’applique aux théories économiques, met à mal les postulats keynésiens, empêche une juste structuration conceptuelle, contribue à l’effondrement de la pensée. Et l’auteur de rappeler, très simplement, que ne parler qu’au présent revient à effacer le passé et se priver d’avenir. Le mensonge se fait aussi par omission. Ce sont des chiffres bruts privés d’éléments contextuels. C’est du fact-checking tenant plus de l’ordonnancement statistique et mathématique que de l’enquête de terrain ou de l’analyse sociologique.

En 2016, le dictionnaire d’Oxford a désigné le vocable post-vérité comme mot de l’année. Irrémédiablement associée à Donald Trump, dont le New York Times a méthodiquement recensé les mensonges, la post-vérité résulte, au moins pour partie, des réseaux sociaux. À cet égard, Anne-Cécile Robert note notamment : « Les algorithmes contribuent à l’atomisation de la vérité. Ce qu’on appelle les « bulles de filtre » (filter bubble) désigne la personnalisation des informations transmises à un utilisateur par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux en fonction des données collectées à son sujet ; elles désignent aussi « l’état d’isolement intellectuel et culturel dans lequel [l’individu] se retrouve quand les informations qu’il recherche sur internet résultent d’une personnalisation mise en place à son insu », selon l’Office québécois de la langue française (OQLF). » En d’autres termes, sur Facebook comme sur Twitter, les biais de confirmation s’imposent d’eux-mêmes, dans une sorte de chambre d’écho où la confrontation d’idées tend à disparaître.

Dernières nouvelles du mensonge est une longue promenade à l’ombre de la vérité. Anne-Cécile Robert inscrit son texte, avec quelques assises littéraires et philosophiques, au cœur d’une actualité brûlante. L’auteure montre comment les chiffres, certaines données techn(ocrat)iques, des schèmes simplificateurs, l’adoption d’un point de vue circonscrit et même l’usage d’un certain champ lexical peuvent aboutir à la falsification de la réalité. Et parfois miner toute tentative de prendre langue avec l’autre. « Des vérités atomisées et des récits parcellaires, on passe aisément à l’incommunicabilité et à l’affrontement des discours. La multiplication des vérités particulières conduit, au mieux, à une coexistence sans dialogue, mais elle peut également pousser au repli de chacun sur sa vérité avec, pour corollaire, une méconnaissance de l’autre. Les vérités peuvent être cousines ou compatibles, mais elles ne le sont pas toujours. Elles se révèlent parfois contradictoires. Chacun campe alors sur ses positions et cultive son jardin. La question du mensonge se transforme : chacun, voyant le monde de son point de vue, estime que celui-ci ordonne la réalité. »

Dernières nouvelles du mensonge, Anne-Cécile Robert
Lux, février 2021, 224 pages

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3.5

Anna Karénine, la vie selon Tolstoï

Lorsque l’on mentionne Anna Karénine, on pense à cette histoire d’adultère qui finit mal, ce qui place le roman de Lev Nikolaevitch Tolstoï aux côtés de Madame Bovary. Mais en réalité, Anna Karénine est un roman foisonnant, dans lequel l’auteur n’hésite pas à se mettre en scène et à décrire les questions qui le taraudent.

Le titre du roman Anna Karénine (deuxième des trois gros pavés littéraires de Tolstoï, quatre même si on compte son Journal, qui est sans doute son œuvre la plus importante) est trompeur. Il pourrait faire croire qu’Anna est le personnage principal d’un roman qui tournerait autour de son histoire d’adultère. Quelqu’un qui partirait sur cette idée ne pourrait qu’être déçu par les longues pages qui ne concernent pas la jeune femme et sa liaison avec Vronski.
La première chose à considérer est donc que, dans ce roman, il y a quatre couples. Dans l’ordre d’apparition :
1°) Stépane Arcadievitch Oblonski et sa femme Darie (dite Dolly) Alexandrovna. Lorsque commence le roman, Stépane se réveille sur le canapé, honteux d’avoir été chopé alors qu’il trompait sa femme avec l’institutrice française de leurs enfants. Petit noble entré dans la bureaucratie grâce à son beau-frère, il est constamment au bord de la ruine et le ménage ne doit sa survie qu’aux propriétés dont Darie a héritées. Inconséquent et un peu puéril, Stépane Arcadievtich aime avant tout briller en société ; son bon vivant, son entrain, son sens de la conversation font de lui un convive recherché. Quant à son épouse, elle représente le bon sens et le pragmatisme, ainsi que le dévouement à la famille. Si elle ne quitte pas son mari après avoir découvert son infidélité, c’est d’abord parce qu’elle l’aime sincèrement, mais surtout pour protéger les enfants d’une situation qui serait, pour eux, intenables (et l’on voit comment Tolstoï a, dès les premières pages de son roman, déjà implanté quelques-uns des thèmes majeurs qui seront développés dans les quelque 900 pages suivantes).
2°) Alexis Alexandrovitch Karénine et sa femme Anna Arcadievna. Sœur de Stépane Arcadievitch, Anna a été mariée dès son plus jeune âge à un homme bien plus âgé, qu’elle respecte mais qu’elle n’a jamais aimé. Depuis, elle voue sa vie à être la plus honorable des épouses, tellement irréprochable que, comme tous ceux qui font le bien, elle attire la jalousie dans la bonne société pétersbourgeoise qu’elle fréquente de temps en temps. Son mari est un très haut fonctionnaire travaillant au gouvernement ; il consacre tout son temps à son travail. Strict, il mène une vie réglée au millimètre, dont il ne s’écarte jamais.
3°) Konstantin Dmitrievitch Levine et Ekaterina (dite Kitty) Alexandrovna (sœur de Darie Alexandrovna). S’il fallait définir un personnage principal au roman, ce serait sans doute Levine. C’est, en tout cas, le protagoniste dans lequel Tolstoï s’est projeté, au point de lui construire un nom issu de son propre prénom (Lev Tostoï = Levine). Comme l’écrivain, Levine est un noble qui a abandonné la fréquentation des cercles mondains des « deux capitales » pour se replier sur son domaine à la campagne. Comme l’écrivain, Levine est un homme assailli par de constants doutes, une remise en question permanente et de terribles angoisses. Les épisodes d’inspiration autobiographique sont nombreux, à commencer par cette scène centrale de la mort du frère, ou les questionnements sur la religion.
4°) Alexis Kirillovitch Vronski et Anna Arcadievna Karenina. C’est l’exemple de la passion qui emporte tout sur son passage, la passion qui court-circuite la raison, la passion qui nous fait abandonner du jour au lendemain une vie respectable que l’on a mis des années à construire patiemment, brique par brique. La passion qui met au ban de la société, d’autant plus que nombreuses étaient les femmes jalouses d’Anna qui vont se venger dans leur attitude.
La liaison adultère qu’entreprend Anna n’est certes pas unique dans son milieu social (il y en a d’autres exemples dans le roman). L’erreur d’Anna est qu’en suivant Vronski, elle abandonne tout, son mari, sa situation sociale plus qu’enviable, ses relations mondaines et même son fils, que pourtant elle aimait tant. Pire : comme enivrée d’une liberté qu’elle semble enfin découvrir, elle se plaît à ne rien respecter, surtout pas les interdictions imposées par son mari.
Ce qui lui sera aussi reprocher, c’est d’entraîner Vronski sur son passage (car pour la société, cela ne fera aucun doute : elle est responsable de tout). Et, de fait, pour elle, Vronski refusera des avancements de grade, puis quittera carrément son métier. À cause d’elle, il sera lui aussi chassé de la bonne société pétersbourgeoise. Pire : puisque finalement elle ne veut pas divorcer, alors l’enfant qui naît de son union avec Vronski porte le nom de Karénine, et Vronski n’a aucun droit sur lui.

Quatre couples. Sept personnages principaux, plus une flopée de personnages secondaires. Anna Karénine est un grand roman, absolument passionnant. Comme Guerre et Paix, il se veut un roman philosophique et social, la description de cette aristocratie que Tolstoï connaît si bien pour en faire partie. Si le grand roman de l’épopée napoléonienne, écrit dix ans plus tôt, arrivait à la conclusion d’une incapacité de l’aristocratie à diriger efficacement l’Etat, Anna Karénine, rédigé au milieu des années 1870, est plus contrasté dans ses conclusions. Si l’aristocratie a une chance devant elle, c’est en s’associant au peuple. Une fois de plus, Tolstoï nous dit que le peuple possède une sagesse innée, naturelle, dont les dirigeants ne savent pas assez s’inspirer. En pleine crise morale (équivalente à celle qu’avait traversée l’écrivain lui-même lors de ce que l’on appelle la Nuit d’Arzamas), Levine trouve la lumière en se fiant aux propos d’un de ses paysans. La vérité (aussi bien au sens philosophique que pragmatique, « la vraie vie » pourrait-on dire) réside dans la simplicité d’une vie proche de la nature et d’un travail honnête auquel on consacre toutes ses forces.
Roman sur l’amour, sur le mariage et la famille, sur l’organisation sociale et les rapports entre les classes sociales, sur la paysannerie et les réformes agraires, sur le travail, sur la politique, sur la différence entre les théories et le travail sur le terrain, sur les liens entre l’individu et la famille, entre l’individu et la société, sur la religion et finalement sur la mort, Anna Karénine embrasse la vie entière. Il a un aspect proprement universel.
Très empreint de religiosité, Tolstoï n’approuve pas le comportement d’Anna. Sa conception sur la place des femmes est très conservatrice. Mais cela ne l’empêche pas d’aimer et de plaindre sincèrement ses personnages. Chaque protagoniste a une profondeur psychologique impressionnante et Tolstoï décrit avec finesse et précision la moindre de leurs pensées, leurs contradictions ou leurs interrogations.
C’est la géographie qui structure le roman Anna Karénine. L’œuvre de Tolstoï se déroule dans trois lieux différents qui s’opposent : les « deux capitales » (la capitale contemporaine à l’écriture du roman, c’est-à-dire Saint-Pétersbourg, et « l’ancienne capitale » Moscou) et la propriété de Lévine à la campagne. Chacun de ces lieux est lié à un type d’action, de comportement. Ainsi Levine, qui vit de façon si saine à la campagne, se surprend, lors de son séjour à Moscou, non seulement à dépenser en futilités des sommes folles qu’il jugerait indécentes chez lui, mais aussi à fréquenter des personnes qu’il estimerait inconvenant, indécent de fréquenter en temps normal. Mais l’ambiance de Moscou l’incite à s’éloigner de ce qu’il juge être sa vraie nature morale et à entrer dans un monde qui ne lui correspond pas. Ceci entraîne immédiatement une dispute avec sa femme Kitty, qui a peur de perdre son mari dans ce milieu qu’elle redoute tant.
À l’inverse, Stépane trouve Moscou trop sage par rapport à Saint-Pétersbourg. Il trouve que, dans la capitale impériale, la vie mondaine lui correspond mieux, que c’est plus vivant, plus passionnant, que cela est à la hauteur de son talent. Au contraire, il pense qu’à Moscou il s’endort, tout lui paraît petit, mesquin, soporifique.
Il est, bien entendu, possible de dire encore énormément de choses sur ce roman long, dense et foisonnant. Les sujets qu’il aborde sont nombreux, et Tolstoï ne sombre jamais dans la facilité. Certaines scènes sont d’une grande force poétique, d’autres sont tellement criantes de vérité qu’on semble s’en souvenir comme si elles nous étaient arrivées personnellement. Tout démontre que Tolstoï était alors dans une parfaite maîtrise littéraire et dans une lucidité extraordinaire sur lui-même et sur le monde qui l’entourait.

Gomez et Morticia Addams : au delà du morbide

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Famille dont les aventures commencent en 1938 en bande-dessinées dans le New Yorker, les personnages de Charles « Chas » Addams étaient dernièrement les héros d’un nouveau film en 3D sorti en octobre 2019. Constitué de Gomez, le père, Morticia, la mère, Mercredi, la fille ainée, Pugsley, le fils cadet, l’oncle Fétide, « Max » le maître d’hôtel, et la Chose, ils continuent de fasciner les spectateurs. Retour sur un couple aussi étrange qu’attachant.

Scarlett et Rhett dans Autant en emporte le vent, Roméo et Juliette dans l’adaptation de Zeffirelli, Vivian et Edward dans Pretty Woman, Sandy et Danny dans Grease. Que de couples mythiques n’est-ce pas ? Le cinéma a créé un large éventail de ces figures, faisant connaître de grands émois au spectateur. Puis le petit écran prend la relève et naissent les Rachel et Ross de Friends, Megan et Don dans Mad Men, Spike et Buffy dans Buffy contre les vampires, Owen et Christina dans Grey’s Anatomy

Mais violence, infidélité, annihilation de sa propre personnalité, de ses rêves et de ses envies pour l’autre ont souvent accompagné la plupart de ces couples. Les relations sont idéalisées alors même qu’elles sont parfois totalement toxiques et dysfonctionnelles.

De l’autre côté de l’écran tactile, certains fils d’actualité nous mettent devant les yeux des scènes de la famille Addams. Morticia et Gomez Addams se disent des mots doux à leur sauce. Par exemple, Gomez fait un baise-main à Morticia en lui disant : « Quand nous sommes ensemble, chaque soir est Halloween. » Bien évidemment, cela veut dire dans notre langue à nous, non-Addams, que chaque jour est une fête. Ce petit mème n’est qu’une goutte d’eau dans un océan. Issus de la série des années 60 ou des films, ces mèmes sont des détournements, mais d’autres fois, les vraies lignes de dialogues sont exhumées, nous faisant profiter de petites sagesses du couple Addams. Ce qui en ressort plus largement est la dynamique intéressante de leur couple. En effet, chez eux, peu de « drama », d’assiettes brisées de voix qui montent, de portes qui claquent, d’infidélités ou de contrôle de l’autre. La question que nous nous poserons alors est :

 Pourquoi Gomez et Morticia Addams sont-ils un exemple de couple que l’on devrait avoir plus souvent ?

D’abord, nous évoquerons la façon dont le couple est représenté, puis nous expliquerons en quoi ils restent conventionnels, enfin ce qui rend ce couple intéressant. Nous nous baserons sur les trois adaptations cinématographiques suivantes: La Famille Addams et les Valeurs de la Famille Addams de Barry Sonnenfeld sortis en 1992 et 1993 et La Famille Addams de Conrad Vernon et Greg Tiernan sorti en 2019.

« Tu es malheureuse chérie ? Oh oui, totalement Trésor »

Dans l’adaptation de Barry Sonnenfeld, c’est ainsi que se parlent « Chéri » et « Tish ». Mignons surnoms vous en conviendrez. Ce qui est original dans le couple Addams est leurs différences culturelles dans ces états-unis où le background dominant est généralement anglo-saxon et protestant. Ce n’est pas seulement le fait de l’auteur, mais aussi, de l’adaptation. Il faut savoir que le design des personnages et de leur nom dérive quasi entièrement de la série de 1964 avec John Astin et Caroline Jones dans les rôles titres.

Gomez Addams, le père de famille y acquiert son ascendance espagnole, appuyée par le prénom qu’Astin a choisi. Charles Addams, le créateur, lui aurait donné le choix entre Gomez et Repelli. Il choisit Gomez. De son côté, John Astin a eu carte blanche pour développer ce personnage de « latin lover » en adoptant une moustache plus épaisse et le côté très épris de Morticia.

Le latin Lover est un personnage du cinéma qui est censé représenter l’amant séducteur et « exotique » (comprenez ici, exotique pour les américains). Il aurait été créé dans les années 20, lorsque le cinéma hollywoodien voulait s’adresser aux spectateurs européens et en conquérir le marché. On a donc créé ce personnage à la peau et aux cheveux plus sombres et au style sophistiqué. Plus tard, le terme englobera tout acteur d’origine latino-américaine ou italienne ou encore espagnole, comme Antonio Banderas, Frank Sinatra ou même Marcello Mastroianni.

Ces traits sont repris par Raul Julia, qui l’incarne dans les adaptations de Barry Sonnenfeld qui est d’ailleurs d’origine portoricaine. Le personnage a tout justement l’air de sortir des années 40 avec sa moustache fine au ras de la lèvre, ces cheveux sombres gominés et son aspect tiré à quatre épingles. Il parle beaucoup en italien, appelant constamment Morticia « Cara Mia » par exemple. Il est très joyeux, sympathique, prévenant, romantique, enthousiaste et fait constamment pleuvoir des compliments sur son épouse de toujours.

Dans les bandes-dessinées originales néanmoins, il est beaucoup plus laid. Il est petit de taille et a une dentition comportant un diastème ou une dent manquante. Ce sont les acteurs John Astin mais surtout Raul Julia qui lui donnent des traits plus harmonieux et du charme. Il contraste totalement avec son épouse Morticia.

Plus mystérieuse, la belle a un prénom dérivant des pompes funèbres. En effet, en anglais américain, « mortician » est un thanatopracteur. Elle est grande, mince, presque filiforme dans les cartoons. Avec son teint blanc, et ses longs cheveux noirs, elle ressemble à un vampire. Elle est plutôt belle, mais semble morte. Elle porte toujours du noir. Son style a d’ailleurs beaucoup inspiré la mode gothique. Des personnages parodiques comme Elvira par exemple, reprennent ses traits. Elle est une sorcière, descendante des sorcières de Salem. Elle parle français à Gomez. Elle est la vraie tête de la famille. Discrète, mais dégageant un magnétisme et une autorité affirmée, envoûtante comme le chant des sirènes, elle est peut-être même beaucoup plus dangereuse que les autres membres de la famille. Elle a quelque chose d’arachnéen avec ses traits anguleux et sa patience. Ce trait est suggéré dans le dernier film où on voit des araignées sortir de sous sa robe pour créer un pont. Elle est incarnée par Caroline Jones dans la série d’ABC et par Anjelica Huston dans les films.

D’après le premier film de Sonnenfeld, ils se sont rencontrés à un enterrement, celui d’un cousin de Gomez. Le coup de foudre est immédiat. Dans le dernier film de 2019, elle se marie avec Gomez et avant même la fin de la cérémonie, ils sont contraints de fuir. Ils s’installent dans un manoir qui était semble-t-il un ancien asile psychiatrique, hanté de surcroît, caché par de la brume, sur une haute colline au New Jersey. Le choix de se fixer là, est celui de Morticia, qui souhaite un endroit fixe où habiter, sans être contrainte à la fuite constante.

La Communication

Tout le monde le sait, les Addams sont étranges. Ils sont morbides, portent du noir tout le temps, leurs enfants s’entrainent constamment au meurtre ou sabotent des pièces de théâtre trop gnan-gnan et les femmes pratiquent la sorcellerie.

Mais passé ce premier coup d’œil, nos deux héros étonnent par bien d’autres caractéristiques comme leur communication. Chez Gomez et Morticia, on se dit des mots doux tout le temps, on se séduit en permanence et on se désire comme au premier jour. De plus, ces compliments ne sont ni feints, ni obligés ou superficiels comme dans certaines romances. Ils viennent du cœur. Les deux rivalisent d’ingéniosité pour montrer leur flamme à l’autre. Chez Morticia, des paroles agréables et un léger haussement de sourcil fait comprendre à Gomez qu’elle est satisfaite. Les deux se disent des mots qui boostent toujours la confiance en l’autre. Voici même ce que Gomez dit à son frère Fétide pour l’aider à séduire Debbie, la gouvernante dans Les Valeurs de la Famille Addams : « Courtise-la, admire-la. Fais-lui croire qu’elle est la plus sublime créature de cette terre. »

Néanmoins, le duo fonctionne à deux sans s’étouffer et sans se voler la vedette. Ils sont enviés par tous pour leur dynamique saine, même Fétide l’avoue. Les deux veulent se rendre heureux mutuellement en cherchant le bonheur et le plaisir à offrir à l’autre. Ils ne cherchent jamais à dépasser les limites. Ainsi, ils ne se disputent jamais. Ils prennent leurs décisions ensemble et ne se cachent pas les choses importantes. Ils veillent sur leur famille et leur conjoint.

Nos deux Addams sont constamment au bras l’un de l’autre et nous offrent des moments de passion dignes d’un grand film. Par contre, leur sexualité est subtilement suggérée. Mais ce thème n’est pas non plus un tabou. Dans les Valeurs de la Famille Addams, Pugsley et Mercredi savent déjà que les bébés ne naissent pas dans les choux par exemple. La sexualité du couple fait l’objet de certaines spéculations, puisque dans le film de Sonnenfeld, Morticia prend plaisir à se faire écarteler par l’avocat pour révéler où se cache le trésor de la famille. Le tout est bien évidemment trop subtile pour qu’un enfant puisse le comprendre. Mais quoiqu’il en soit, il semble que ce pan de leur vie soit suffisamment épanouissant pour qu’ils aient encore un troisième enfant, bébé Puberté, après Mercredi et Pugsley qui ont près d’une dizaine d’années.

 Une famille américaine conventionnelle

La famille Addams est une famille nucléaire classique. Un papa, une maman, deux enfants (et un troisième en route). Ils font très attention à leur progéniture et s’inquiètent pour elle lorsqu’il le faut, l’encouragent à développer ses dons. Morticia est particulièrement fière de l’intelligence de Mercredi et de ses talents et Gomez adore les farces de Pugsley. Bien que cela soit macabre, encourager les dons de meurtre de la petite Mercredi n’a rien d’anormal si on remplaçait cela par du dessin, de la musique ou de la danse par exemple.

Peut-être que le seul problème de la famille est que ni Gomez, ni Morticia ne travaillent alors qu’ils vivent confortablement. Avec « Max », leur majordome et « La Chose » qui pourrait totalement être un semblant d’animal de compagnie, ils sont réellement conventionnels sous cet aspect. On peut les associer à une classe moyenne aisée du type « upper-middle class ». Avec leurs bals, leurs participations à des bals de charité, leurs mines d’or et leurs actions en bourse, ils en ont tous les traits.

 L’indépendance de Morticia n’est pas un frein pour Gomez

Morticia dit dans le second film une chose très importante à Gomez lorsqu’ils se retrouvent de nuit dans leur cimetière. Il s’inquiète du stress de cette dernière naissance et de leurs deux ainés et elle lui répond : « Ne t’en fais pas, je suis comme toutes ces femmes modernes en quête du bonheur. Un merveilleux époux, une famille, je regrette qu’il me reste si peu de temps pour me joindre encore au corps de Satan dans leur croisade infernale. Mais c’est tout. »  Et au lieu de s’offusquer de son désir, il trouve son projet merveilleux. La seule inquiétude de Gomez est les enfants et ils trouvent un compromis en faisant engager une gouvernante.

Par ailleurs, même lorsqu’ils ont été exilés de leur manoir dans le 1e film de Sonnenfeld, Morticia s’est débrouillée pour travailler dans une garderie. Et Gomez ne l’en a pas vraiment empêchée. Au contraire, la seule crainte de Gomez serait de ne pas savoir quoi faire sans elle, pas pour ses qualités domestiques, mais en général.

Pour faire une comparaison avec d’autres personnages de séries, nous pouvons prendre l’exemple de Don Draper dans Mad Men. Celui-ci, comparé à Gomez qui considère Morticia comme son égal et ne cherche qu’à la rendre heureuse, demande à Megan de sacrifier sa carrière d’actrice pour lui. Il lui dit clairement qu’il n’y a qu’un seul métier où on embrasse des hommes pour de l’argent, sous-entendant la prostitution…

Morticia Addams est l’égale de Gomez dans le couple. Il ne la voit pas comme un complément et elle ne lui demande pas d’autorisation pour agir. Elle est donc véritablement une femme moderne et indépendante comme elle se décrit.

La représentation  d’un couple goal

On sait que le couple Gomez-Morticia est fictif. Certes. Mais tous les couples du cinéma et du petit écran sont fictifs. Meredith et Derek, Buffy et Angel, Susan et Mike Delphino. Le cinéma n’est qu’un univers imaginaire. Alors pourquoi ne pas avoir plus de représentations similaires ?

Nous ne savons que répondre à vrai dire. Peut-être qu’une intrigue ne paraît intéressante que lorsque les amours sont compliqués et qu’aucun nuage à l’horizon n’intéresse pas les spectateurs. Alors dans ce cas, pourquoi tant de spectateurs sont intéressés par Tish et Gomez ? Ils sont certes peu développés parce que leur base n’a pas été beaucoup étoffée depuis les adaptations de la ABC et de Sonnenfeld. Le dernier film se concentre plus sur la Mazurka de Pugsley et la rébellion de Mercredi.

Les Addams sont atypiques mais ils sont « sains » d’une certaine manière. En tout cas, lorsqu’on décrit leur dynamique, ils ressemblent à un couple parfait de contes de fée. Ils sont juste un peu morbides et macabres. Inconsciemment, ces deux traits sont les nôtres. Ce qui aux yeux de leurs voisins est un défaut, est pour eux une qualité. Ils représentent ce que nous avons tendance à fantasmer le plus : l’acceptation par autrui un jour, de nos qualités et de nos défauts. Cet autrui qu’on nous pousse à rechercher inlassablement, qui est sensé nous guérir de tous nos maux.

Encore une fois, ils se démarquent car contrairement aux autres représentations des couples, ils ne cherchent pas à panser les plaies de l’autre. Morticia a toujours soutenu Gomez, mais jamais elle n’en a été « l’infirmière ». Gomez n’a jamais cherché à panser les blessures de Morticia non plus. Par exemple, lorsque Gomez doute de l’identité de Fétide dans le premier film de Sonnenfeld, elle le laisse jouer à son jeu de train qui est son défouloir lorsqu’il est en colère, et respecte son espace. C’est lui qui accepte de se confier et d’affronter ses doutes, elle ne les extirpe pas.

Ainsi, ils ont suffisamment impacté la culture populaire pour devenir un Couple Goal pour certains individus sur les réseaux sociaux. Ils s’acceptent et se laissent le temps et l’espace, voici pourquoi ils sont si appréciés.

Conclusion

Gomez et Morticia Addams sont un couple qui ne nous ennuie pas pour plusieurs raisons : ils ne sont pas conventionnels dans leur aspect. Ils ne rentrent pas dans des canons de beauté. Ils sont macabres et sont une antithèse de héros.

Mais ils ne sont absolument pas conventionnels dans leur dynamique. Le cinéma a tendance à aimer les histoires compliquées, parfois toxiques, avec des coups bas, de la manipulation, ou tout autre drame. Pourtant, un couple heureux qui se respecte, qui se parle, sans éclat de voix ou jet d’objet, c’est tout aussi intéressant !

Quand on y réfléchit bien, ce n’est absolument pas stupide de les prendre comme modèle. Nonobstant les enfants et tout facteur extérieur, Tish et Gomez n’ont réellement besoin que d’eux-mêmes. Ils sont créatifs et entiers dans leur façon d’être. Ils n’ont besoin de personne pour vivre dans le monde extérieur. Ils représentent l’idée de ce que devrait être une bonne relation de couple. Leur dynamique est harmonieuse et complémentaire, les rendant indissociables. Mais il est bon de croire que seuls, ils sont tout aussi accomplis et indépendants.

Sources pour la rédaction de cet article:

Latin Lover – wikipedia– ; Gomez Addams –wikipedia– ; Morticia Addams –wikipedia– ; mortician –wikipedia– ; La famille Addams – wikipedia– ; La Famille Addams (film 2019) – wikipédia

Crédit image: imdb

The Longest Nite, un film de Patrick Yau en Blu-ray chez Spectrum Films

Après Expect the unexpected, retour sur l’autre opus officiellement réalisé par Patrick Yau, et officieusement repris en main par Johnnie To, The Longest Nite, à redécouvrir dans une édition Blu-ray signée Spectrum Films.

Synopsis : Les deux principales familles du crime organisé à Macao sont au bord de la guerre. Sam, un flic corrompu travaillant pour l’une des familles, essaie de garder la situation sous contrôle. Tony, un mystérieux inconnu au crâne rasé débarque alors en ville. Les morts s’accumulent et l’étau se resserre autour des deux héros.

Une nuit de chaos

Alors qu’Expect the unexpected s’amusait, avec certaines limites, à un exercice conceptuel autour du concept de l’inattendu, The Longest Nite, sorti quelques mois plus tôt, s’aventurait à transfigurer son tournage improvisé et difficile en mettant en scène un monde aux personnages pris dans la tourmente du chaos.

Les contraintes de production sont visibles : l’écriture progressive du film au fur et à mesure du tournage – démarré sans script – fini marque l’écran. En effet, l’improvisation de l’intrigue se ressent. Toutefois, le concept de ce personnage plongé et piégé dans un récit imbibé d’atmosphère de fin du monde est moins limité par la structure narrative et la mise en scène que celui d’Expect the unexpected. Si les grosses coutures de l’écriture se remarquent, cela n’en dessert pas moins le propos du chaos manipulant le récit et ses figures. Les personnages, comme les acteurs, sont promenés d’un lieu à un autre, courent face à des figurants improvisés, le temps de la fameuse Longest Nite qui, filmée et reshootée sur des mois, est marquée par la torpeur des conditions de tournage intimement liée à l’intrigue du film dont l’essence tient à la mise en scène de deux hommes – incarnés par les formidables Tony Leung Chiu-wai et Lau Ching-wan – perdus dans un récit qui les dépasse, de révélations en révélations.

L’expérience de la perte des repères par les personnages touche celle des spectateurs confus face à ce chaos qui gangrène ce cosmos mis en scène à Macao et qui croise notamment les influences de John Woo et Michael Mann. Cela, alors que les deux personnages sont de sacrées ordures. Mais ces gangsters vont découvrir la loi de Murphy. Attendez-vous toujours au pire, voilà une leçon qui va bouleverser les notions de temps et d’espace des personnages ainsi que des spectateurs qui finiront par avoir, non pas une forme de compassion de pour eux, mais une certaine empathie face au pire que personne ne mérite.

The Longest Nite tient ainsi d’une efficace expérience cinématographique dont le potentiel n’est hélas pas toujours exploré, rarement optimisé, car trop marqué par les conditions de sa fabrication. En effet, le dernier acte qui croise autant Woo, Hark, Friedkin que Welles et Coppola, manque d’impact. Est-ce à cause de son découpage plutôt malin en termes d’atmosphère mais pas assez pour déguiser un manque de temps et/ou de savoir faire en termes d’action ? On peut penser au gunfight mêlé d’illusions d’optique et surtout à la glissade sur le toit du bâtiment qui s’effondre puis à la chute. Ou est-ce à cause du mixage de l’édition Blu-ray qui pose réellement problème dans l’élaboration de la puissance émotionnelle et allégorique de la séquence ?

Bande-originale composée par Raymond Wong : évocation musicale d’un monde en proie au chaos.

The Longest Nite en Blu-ray

Spectrum Films présente The Longest Nite dans ce qui semble être la meilleure copie du film connue à ce jour. S’il est loin d’égaler le master d’Expect the unexpected, celui de The Longest Nite propose un véritable gain de définition par rapport à la précédente édition DVD HK. On note toutefois quelques artefacts et instabilités d’image qui ne gênent pas l’expérience. Le grain d’image a été lissé sans toutefois disparaitre, permettant ainsi un rendu assez organique malgré quelques plans manquant de définition et granuleux semblant avoir subi quelques traitements numériques. On remarque aussi une certaine différence d’étalonnage entre les éditions DVD et Blu-ray, mais il est cependant impossible d’émettre, en l’absence d’autres éléments de comparaison, un réel point de vue sur la question de la colorimétrie qui serait plus adaptée d’un côté et problématique de l’autre. On peut toutefois noter que la version Blu-ray présente des couleurs vives, contrastées, en phase avec le monde de la nuit et ses éclairages artificiels présentés à l’écran ainsi qu’avec la torpeur de ce récit de chaos alors que l’édition DVD propose un rendu moins nuancé, plus terne et surtout dominé par une palette de couleurs assez chaudes. Enfin, si l’image Blu-ray, par rapport à l’édition DVD, gagne en données en haut et en bas, elle en perd à gauche et à droite, sans toutefois dégrader de façon réellement dommageable l’expérience du film.

C’est du côté du son que le bât blesse. En effet, la piste originale 5.1 présente un vrai problème de décalage entre la bande originale composée par Raymond Wong et les autres effets sonores (qui comprennent les dialogues). La musique semble toujours en retrait, lointaine, ce qui amoindrit fortement la tentative de suspense et de caractérisation mythologique de nombreuses scènes d’action. Le final, au découpage certes relativement discutable, se voit ainsi déchargé de son fun, de sa charge fantastique et de sa puissance allégorique. De même, les dialogues semblent avoir été beaucoup trop mis en avant tant leur postsynchronisation se fait bien trop entendre, ce qui amène à un rendu assez artificiel. Après de nombreuses plaintes, l’éditeur a répondu avoir reçu ces matériaux en l’état et avoir aussi essayé de les améliorer. Cet essai de remix nous semble invisible. Quant à la VF, qu’on tienne ou non à hurler avec fierté sa volonté de s’en tenir à la VOSTFR afin respecter le film tel qu’il a été conçu, qu’on soit convaincu ou pas par le doublage, force est de constater que son mixage est plus équilibré et donc plus efficace.

Comparatif, entre la version DVD HK et l’édition Blu-ray Spectrum Films, réalisé par Maxime Kermagoret, qui attend un repressage, et dont on peut comprendre l’importante déception face à cette édition. 

On retrouve comme d’habitude dans les compléments des éditions Spectrum Films ce cher Arnaud Lanuque qui vient nous présenter le film le temps d’une douzaine de minutes. Le spécialiste revient entre autres sur la place du film dans la filmographie du studio Milkyway Images, la méthodologie de tournage – ou plutôt son absence –, le débat « film de Yau ou To » qui, comme expliqué, n’est pas franchement le point à retenir concernant ce long métrage. On trouve aussi le module de présentation du studio par Arnaud Lanuque déjà présent sur l’édition d’Expect the unexpected. On retrouve ensuite Yannick Dahan pour une troisième partie sur la Milkyway Images, après un deuxième volet présent sur le film précité. Comme noté sur l’article d’Expect the unexpected, Dahan dézingue à tout va quand il s’agit de crasher Johnnie To, ce business man sans talent dont le cynisme et la volonté de rendement porteraient son œuvre… Toutefois, le critique, qu’on a connu en bien meilleure forme, revient davantage sur The Longest Nite et Expect the unexpected, dont il apprécie certaines idées qui ne doivent donc qu’être de Patrick Yau (oui, on en est là) même si toute la bande du studio n’a pas des idées de cinéma mais plutôt du style (attention citation) : « Non mais tu vois, les mecs ils regardent un John Woo, ils se disent pas « Wow, ce découpage de fous, regarde la manière dont le travelling amène l’action », mais « Regarde, des mecs se tirent dessus à travers des vitres en courant » ». Le cinéma hongkongais de la fin des années 90s et post 2000 serait à l’image du cinéma hollywoodien, médiocre. Cependant, après un fondu enchainé, la gouaille bien connue d’Operation Frisson et de nombreux podcasts signés Capture Mag devient tout à coup modérée, même bizarrement adoucie. Il en arrive à revenir sur le pourquoi de l’appréciation de ces films, qu’il comprend, car il apprécie certaines idées et fulgurances même si elles ne sont jamais ou rarement abouties. Il en vient même à complimenter Johnnie To, des idées et un certain courage qu’il a pu avoir pour les accomplir. Il déclare aussi que ce dernier aurait tout de même réussi à passer selon lui de business man à « artisan noble » avec deux films sur lesquels il maîtriserait sa méthodologie. Malgré ce revirement étrange peut-être dirigé par Spectrum afin de ne pas léser les clients/fans, la conclusion reste identique à celle présente sur l’édition d’Expect the unexpected : l’éditeur a raté l’opportunité d’installer un débat entre Dahan et Lanuque.

Vous pourrez poursuivre votre découverte du film avec une autre présentation par Panos Kotzathanasis, rédacteur pour les sites Asian Movie Pulse, qui se déroule sous forme de commentaire audio placé sur le visionnage du début du film. Ce très court module a tendance à répéter bien sûr de nombreux éléments déjà introduits par Arnaud Lanuque. Même s’il reste intéressant, l’introduction du critique tient, comme à son habitude, plus d’un exposé lu sans grande énergie que d’une déclaration passionnée prête à vous tenir en haleine, et ce, le temps de quatre minutes environ. Enfin, vous pourrez terminer l’expérience du film avec une ancienne interview de Johnnie To reprise du DVD HK. Le cinéaste revient sur sa passion pour la conception romantique du polar/film de gangster.

The Longest Nite est donc à redécouvrir dans une édition HD qui pose problème même si elle reste certainement la meilleure à ce jour.

The Longest Nite (Aau dut) – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ihArXbyouqk

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

1080p HD – 24p – 16/9 – 2.35 (annoncé par l’éditeur mais à remettre en question) – Son : Chinois DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres français – Français DTS-HD Master Audio 5.1 – Polar – Hong Kong – 1998 – Durée : 84 min

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque (12min)

La Milkyway Image par Arnaud Lanuque (13min)

Milkyway Image par Yannick Dahan – partie 3 (16min)

Présentation du film par Panos Kotzathanasis (4min)

Interview de Johnnie To – le polar selon Johnnie To (upscale – 16min)

NOTE D'ÉDITION
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3.5

L’amour condamné et pourtant immortel : John Keats et Fanny Brawne dans Bright Star

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En 2009, la réalisatrice australienne Jane Campion porte à l’écran la dernière histoire d’amour du poète britannique John Keats avec Fanny Brawne, avant la mort tragique du premier. Bright Star nous donne à voir un couple très amoureux, de cet amour mi-adolescent mi-mature, qui vit une relation platonique soumise à la désapprobation sociale.
Portrait d’un couple condamné à plusieurs niveaux.

L’amour sans crier gare 

Bright Star débute en suivant la vie de jeune femme de Fanny Brawne (Abbie Cornish), couturière émérite (sous forme de loisir), qui vit dans la campagne londonienne avec sa mère, son jeune frère et sa petite sœur, dans l’attente de la demande en mariage d’un bon parti (très probablement un officier). C’est dans ce contexte qu’elle rencontre le jeune poète John Keats (Ben Wishaw). Sans le sou, il est épaulé par son ami Charles Brown, chez qui il réside, étant voisin des Brawne.
Rapidement, les deux jeunes gens s’apprécient et, à force de discussions légères, un attachement naît, malgré une franche antipathie entre miss Brawne et monsieur Brown, qui ne comprend pas ce que monsieur Keats trouve à cette voisine passionnée par la couture.
La beauté de Bright Star est de nous montrer cet amour qui naît par petites touches, bravant une forme de retenue ou de timidité qui semble exister entre les inconnus. Pourquoi s’aiment-ils ? On le comprend sans y trouver de raison particulièrement pragmatique. Toujours est-il qu’il s’est passé quelque chose entre eux et qu’ils tombent rapidement éperdument amoureux.

L’amour platonique

Entre Fanny Brawne et John Keats, qui se rencontrent en 1818, si passion amoureuse il y a, il est inconcevable qu’elle se concrétise dans la chair. Aussi, nous spectateurs, assistons à un amour adolescent et en même temps mature, car ressenti par deux personnes adultes (ils ont un peu moins de vingt-cinq ans), qui le sont d’autant plus qu’on est au XIXème siècle. Quelques baisers et quelques mains tenues, voilà tout ce que nous montre Jane Campion, pour la partie physique.
Et pourtant, comme cet amour nous paraît réel, comme on le ressent – d’autant plus si l’on est amoureux soi-même ! Bright Star nous fait vivre ce que ressentaient John Keats et Fanny Brawne l’un pour l’autre, nous transportant presque à leurs côtés. Les billets doux, les promenades et les jeux dans la nature, les cœurs brisés à la moindre contrariété, qui renaissent quand les amants se réconcilient… L’amour, ici platonique, ne s’embarrasse pas de sexe pour éclore et s’épanouir dans la durabilité et la sincérité entre ces deux êtres amoureux.
La campagne anglaise superbe, les papillons Monarque dont Fanny fait un temps l’élevage, toute à sa rêverie amoureuse, la photographie délicate de Greig Fraser, et surtout la musique intense de Mark Bradshaw (devenu, à la suite de ce tournage centré sur l’amour, le compagnon de Ben Wishaw), portée par une reprise chantée de la Sérénade KV 361 de Mozart… Tout concourt à installer cet amour dans cette ambiance romantique des sentiments amoureux les plus sincères.

Les moyens de s’aimer

Bercé par ce tableau idyllique, le spectateur est toutefois régulièrement ramené sur terre par les considérations toutes matérielles qui accompagnent alors les unions. Monsieur Keats est, en effet, très embêté par sa situation financière désespérée, et censée s’améliorer après la publication d’un nouveau recueil de poèmes. En vain, la faute à des critiques imperméables au style sensuel de John Keats. Comme le fait très prosaïquement remarquer la mère de Fanny Brawne, monsieur Keats « n’a pas les moyens de se marier ». Fanny et lui ne peuvent donc que se fiancer en cachette. Car si Fanny n’a que faire des finances peu développées de son amant, John Keats, très digne, ne peut se résoudre à embourber sa belle dans ce genre de vie. Il va jusqu’à culpabiliser de la faire perdre des occasions avec un bon parti, et s’inquiète de diminuer la valeur de la jeune femme par sa fréquentation peu respectable – il est, après tout, un poète sans le sou.
La condamnation de la bonne société pré-victorienne plane sur le couple comme une menace qui pourtant les laisse quasi indifférents. Fanny et John s’aiment et ne peuvent se résoudre à passer outre ce sentiment qui intensifie l’existence. Et en tant que spectateur, on ressent cela, l’insouciance, l’inconséquence et la certitude de son droit à aimer, privilèges de tous les amoureux.

La mort comme ombre au tableau

Une sentence plus dramatique les ramènera tout de même coûte que coûte dans une réalité déjà estampillée d’une date de fin. John Keats souffre de la tuberculose. Il s’affaiblit de jour en jour jusqu’à ce qu’il devienne plus que probable que la rémission ne vienne jamais, pire, que ce soit la mort qui vienne à la place, et rapidement… Ce couple condamné continue de s’aimer et s’aime d’autant plus que la mort s’est glissée sans invitation au cœur de leurs étreintes amoureuses. De quel courage ont fait preuve ces jeunes gens sachant que leur couple serait bientôt achevé contre leur volonté par une limite infranchissable ? Qu’a dû penser John Keats, se sachant mourant et Fanny Brawne, ne pouvant retenir la vie dans le corps de son jeune amant ?
Dans l’espoir (maigre) de survivre, John Keats embarque sur un bateau en septembre 1820, direction Rome et un climat plus clément. En effet, il ne survivra pas à un autre hiver anglais. Les amoureux se quittent sans certitude de se revoir.
Ils ne se reverront d’ailleurs jamais. John Keats décède à Rome, le 23 février 1821, à l’âge de 25 ans, après deux ans de fiançailles avec Fanny Brawne.

John Keats et Fanny Brawne nous laissent l’image d’un couple condamné de toutes parts et pourtant incapable de se quitter, signe d’un amour sincère. Fanny Brawne gardera d’ailleurs le deuil trois ans, et ne se mariera que douze ans plus tard, en 1833. Et deux cents ans plus tard, l’on peut se pencher sur l’œuvre de Keats pour y déceler les mots d’amour adressés à Fanny Brawne, à l’image du poème Bright Star qui évoque le désir de constance du poète blotti contre son aimée, en quête de la stabilité d’une étoile.

Bright Star : bande-annonce

 

 

 

I Care a lot : le capitalisme éculé

I Care a lot, dès ses premières secondes, se coince maladroitement dans un discours stéréotypé sur la société capitaliste, discours qui se veut vindicatif, nébuleux mais qui s’avère surtout éculé : « il y a les lions et les agneaux, les prédateurs et les proies ». Cependant, on connaît déjà la recette et cette fois-ci, elle laisse non pas un arrière-goût acide ou sulfureux mais une petite trace mollement acidulée. 

Cet aspect social et financier, voulant dessiner un capitalisme forcené, une immoralité qui pense que l’intégrité est l’argument principal « des dominants », ne sera qu’un simple ressort présent dans les premières minutes ou le premier tiers du film, et s’évaporera malheureusement petit à petit, pour voir le récit se dépêtrer tant bien que mal (surtout mal) dans une lutte de pouvoir entre deux criminels qui se battent chacun avec leurs armes. Derrière ce personnage d’arnaqueuse qui met des personnes âgées sous tutelle pour les spolier de leur argent, le film ne contiendra pas de réelles observations sur la société. Et c’est bien dommage, car à l’image de cette première scène de tribunal et la détresse d’un fils éploré, la douce perversité de Marla laissait présager un récit prenant le pas d’une tornade acariâtre jusqu’au bout des ongles, comme pouvait le faire Scorsese avec Le Loup de Wall Street.

Pourtant, le capitalisme, les limites du système, le laxisme judiciaire, les magouilles de médecins ou d’Ehpad, la détresse humaine, le sexisme, l’argent facile, tout cela n’est finalement qu’un prétexte assez fumeux, superflu et vite mis de coté au profit de son intérêt premier : son personnage d’arnaqueuse (Marla) incarnée de manière véhémente et cynique par Rosamund Pike, reprenant trait pour trait les reflets d’Amy Dunne dans Gone Girl. Elle le fait avec joie, au grand plaisir des spectateurs. Avec son regard calculateur, son visage d’ange qui cache une avidité carnassière, sa composition est implacable, aussi ambiguë que détachée, voire comique. Elle est le moteur du film, et pourtant. Elle aurait pu être le parfait protagoniste de thriller. Mais non. 

Si ce personnage est au centre de tout, il n’est qu’un dommage collatéral, un pion venu se battre contre un fils, patron de la pègre russe, qui va tout faire pour récupérer et faire sortir sa mère de l’emprise de la tutelle de cette chère Marla. Un monstre en cache un autre, un capitalisme en dévoile un autre. Mais les deux ne peuvent se soustraire et ne feront que s’additionner. Même ça, le film n’en fera presque rien, comme en atteste ce final télescopé, boursoufflé et venu d’outre tombe. S’ensuit alors une heure un peu amusante et récréative de joutes verbales, de menaces, d’astuces, de bagarres, d’intimidations, de tentatives de meurtres. Une heure où chacun voudra le pouvoir sur l’autre. Parfois on aime surprendre la bêtise de Burn After Reading des frères Coen ou les contours « polar » de Layer Cake de Matthew Vaughn dans I Care a lot et ses personnages endimanchés mais c’est bien maigre pour adhérer totalement aux situations abracadabrantesques qui amènent une déréalisation du récit et l’illisibilité satirique de son regard. 

Car de ce détachement naît le réel problème de I Care a lot : le film est à l’image de ce qu’il dénonce ou de ce qu’il essaye de peindre, c’est-à-dire une œuvre dans le déni, dans un désintérêt complet pour l’humain, qui s’amuse même avec le girl power sans en prendre la mesure. Une mosaïque fainéante de portraits qui tirent à vide, sans reliefs ni motivations autres que l’argent. Tout n’est qu’artifice, calculé, étudié et illusion pour voir son réalisateur jouer avec ses marionnettes derrière sa mise en scène publicitaire, invisible et saturée de couleurs criardes. Le film comme son personnage essaye de jouer sur tous les tableaux : l’humour et le drame, la collision des genres, la mesure politique et le portrait grinçant, sauf qu’il se rate sur de nombreux points, pour manquer totalement de propos. De ce fait, il est la première victime de son sujet avec son immoralité sans enjeux. 

I Care a lot – Bande Annonce

Synopsis : Marla Grayson est une tutrice réputée spécialisée auprès d’individus âgés et riches. Aux dépens de ces derniers, elle mène une vie de luxe. Mais sa prochaine victime s’avère avoir de dangereux secrets. Marla va devoir utiliser son esprit et sa ruse si elle souhaite rester en vie…

I Care a lot – Fiche Technique

Réalisateur : J. Blakeson
Scénario : J. Blakeson
Casting: Rosamund Pike, Eisa Gonzalez, Peter Dinklage…
Sociétés de distribution : Netflix
Durée : 1h58
Genre: Polar, Comédie
Date de sortie :  18 février 2021

 

Les films pour les rendez-vous que vous avez peut-être manqués

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Que vous soyez à votre premier ou énième rendez-vous, regarder ensemble un film avec votre conjoint(e) peut être un bon moyen de commencer une aventure ou de conforter vos liens. Et bonne nouvelle, rencontrer des célibataires en ligne et passer une soirée cinéma avec le partenaire le plus approprié est assez facile dans notre monde moderne. Notre liste de films à voir ensemble avec votre chéri(e) à découvrir dans cet article.

1.) Comment les films romantiques peuvent-ils affecter votre rendez-vous ?

Des idées de choses à faire lors d’un rendez-vous amoureux, il y en a à foison. Cependant, seulement une petite partie de couples (vieux ou nouveau) choisissent de voir ensemble un film. Peut-être par ignorance des nombreux avantages qui s’y rapportent. Votre relation, finit-elle par s’étouffer ? Voir ensemble un film peut vous aider à la raviver. Particulièrement lorsque vous choisissez un film romantique. Voir par exemple des acteurs amoureux s’embrasser peut vous inciter à vous rapprocher l’un de l’autre et à faire comme eux. Machinalement ! Si vous n’êtes qu’à votre premier rendez-vous, regarder ensemble un film ne fera que booster vos sentiments. Vous vivrez à deux devant votre écran des moments de joie, de bonheur et de plaisir intense. Au-delà de tout, ce sont les nombreux leçons et enseignements que vous pouvez tirer de ces films qui font l’originalité de cette idée. Dès que vous en avez l’occasion, n’hésitez donc pas à inviter votre moitié chez vous pour voir ensemble un film.

Pour que tout se passe bien, assurez-vous d’avoir tous les indispensables. Entre autres gadgets :

  • Un projecteur intelligent ;
  • Des bougies et des huiles essentielles pour créer une ambiance romantique ;

2.) Her (2013)

Théodore est un homme extrêmement sensible et très difficile de caractère. Après sa rupture avec sa femme Catherine, il plonge dans une dépression sans fin. C’est alors qu’il décide d’installer sur son ordinateur personnel un nouveau programme informatique ultramoderne pouvant s’adapter à la personnalité de chaque utilisateur. Après avoir démarré le système (OS1), il découvre Samantha, une voix féminine artificielle, dont il finira par tomber amoureux notamment pour son intuition et pour son humour. Samantha, dont les besoins et envies grandissent et évoluent, ne peut, elle non plus, s’empêcher d’aimer Théodore.

3.) Beauté cachée (2016)

Howard Inlet, un publicitaire new-yorkais très réputé, sombre dans une dépression après le décès de sa fille de six ans. Ses collègues, par crainte pour sa santé, mais surtout pour l’avenir de leur entreprise, mettent sur pied un plan des plus incroyables pour l’obliger à faire face à sa souffrance.

4.) Innocents: The Dreamers (2003)

Les parents de Isabelle et de Théo sont en vacances. Se retrouvant seuls à Paris dans leur appartement, ces derniers invitent chez eux un étudiant américain du nom de Matthew et fixent les règles d’un jeu qui les amènera à découvrir leur identité émotionnelle et sexuelle.

5.) Apprentis Parents (2018)

Pete et Ellie veulent avoir une famille. C’est alors qu’ils décident d’adopter trois frères et sœurs, dont une adolescente rebelle âgée de 15 ans. Ils s’apercevront quelque temps après qu’ils n’étaient vraiment pas prêts à devenir parents d’un jour à l’autre. Trop tard, puisque leur parentalité « précoce » les mettra dans des situations inopinées, émouvantes et parfois drôles.

6.) Scott Pilgrim (2010)

Trouver une petite amie n’a jamais été un problème pour Scott Pilgrim. En revanche, s’en débarrasser peut être très compliqué pour lui. Ainsi, entre la fille qui l’a déçu (et qui est de retour dans la ville) et l’adolescente qui lui permettait de satisfaire ses envies sexuelles jusqu’au moment où Ramona touche son cœur, Scott se retrouve dans une situation particulière. Pire, le nouvel objet de son affection est une proie véritablement difficile. Car il devra faire face aux nombreux ex de cette dernière qui, il faut le souligner, sont prêts à tout pour éliminer ses nouveaux prétendants.

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Osamu Tezuka mis à l’honneur aux éditions Delcourt

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La collection Tonkam, des éditions Delcourt, rend hommage à l’un des mangakas japonais les plus importants de l’histoire. Les récits d’Osamu Tezuka s’y trouvent en effet revisités par plusieurs dessinateurs contemporains renommés, provenant des quatre coins du monde. Mais ce n’est pas tout : la série Dororo y est republiée dans une séduisante édition prestige.

Il est difficile d’estimer avec précision l’empreinte laissée par Osamu Tezuka sur l’histoire culturelle du Japon. On peut néanmoins hisser le mangaka nippon, sans grande hésitation, au même rang qu’un animateur et producteur américain qu’il admirait beaucoup, le célébrissime Walt Disney. Osamu Tezuka ne se distinguait pas seulement par sa force de travail extraordinaire. Ses 700 titres et plus de 170 000 planches – 7,5 en moyenne pour chaque jour de sa vie ! – disent certes beaucoup de sa passion et de son abnégation, mais si peu de sa postérité. Or, c’est précisément le legs de Tezuka à l’industrie culturelle japonaise qui l’a érigé en maître imprescriptible. Comme Patrick Honnoré le rappelle très judicieusement dans la préface de Dororo, le mangaka est à l’origine de deux (r)évolutions culturelles : le manga moderne et la série d’animation hebdomadaire. Sous sa plume, le manga papier est passé d’un « récit séquentiel à la grammaire sommaire » à un art parachevé, aux capacités d’expression accentuées. L’introduction du mouvement graphique et des onomatopées, l’alternance des plans et des points de vue constituent l’héritage commun d’Osamu Tezuka. Avec lui, la boîte à outils du mangaka s’est considérablement enrichie. La sophistication des planches, cumulée à celle des dessins, a conféré au manga un dynamisme proche de celui du cinéma. C’est peut-être pour aller au bout de cette logique que Tezuka fut aussi le fondateur des studios Mushi Productions, créés en 1962, et illustres façonniers d’Astro Boy, Princesse Saphir ou Le Roi Léo. Dire qu’il en a découlé des ponts solides et durables entre le manga papier et les séries animées nippones relèverait de l’euphémisme. Osamu Tezuka a non seulement été à l’avant-garde de deux courants artistiques notables, mais il les a en plus inextricablement liés.

L’hommage que Tonkam/Delcourt rend à Osamu Tezuka est protéiforme. Tezucomi, publié au Japon par Micro Magazine, propose à des auteurs du monde entier de revisiter leur œuvre préférée du maître japonais. L’édition française est le résultat d’une sélection de ces récits, présentés de manière partielle, et elle devrait à terme compter trois numéros. Search & Destroy est une réinterprétation sépulcrale et radicale de Dororo par le mangaka Atsushi Kaneko. Enfin, l’édition prestige de Dororo permettra à tout un chacun de se replonger dans l’un des récits-phares d’Osamu Tezuka, en compagnie de personnages singuliers et attachants.

Tezucomi, regards neufs sur Osamu Tezuka

Atsushi Kaneko, Souichiro, Victor Santos, Mauricio de Sousa, Jean-David Morvan, ScieTronc… Une grosse vingtaine d’auteurs et dessinateurs issus des quatre coins du monde glissent dans Tezucomi leur vision personnelle, parfois actualisée, des récits d’Osamu Tezuka. Une démarche artistique sous forme d’hommage, qui est d’ailleurs explicitée au cours d’entretiens venant clôturer chacune de ces histoires « rebootées ».

L’album s’ouvre avec Search & Destroy d’Atsushi Kaneko, sur lequel nous aurons l’occasion de revenir ultérieurement, puisqu’il nous est proposé séparément. Dans Ayako, l’enfant de la nuit, basé sur le récit original Ayako, Kurin Kubu nous plonge d’un trait net et précis dans les arcanes de la corruption politico-mafieuse. Un projet d’aménagement urbain suscite des remous dans les milieux criminels : les enjeux financiers sont considérables et certains individus gênants voient leur tête mise à prix. « La voirie, c’est comme les artères d’un corps. » Sauf qu’elle permet avant tout la circulation des richesses. L’autre versant du récit n’est pas moins effroyable, puisqu’il s’agit d’affaires familiales sordides. Un riche propriétaire terrien, adultère notoire, a promis à son fils une donation importante en échange… des faveurs de sa femme ! Cette dernière a même accouché de la fille son beau-père, officiellement reconnue par sa belle-mère. Ce n’est plus de l’ordre de la dysfonction, mais bien de l’abjection.

Eden enchaîné, de Souichiro, reprend Prime Rose et ses combats frénétiques. On y découvre une milice lançant des pogroms contre des populations honnies. Princess Night, du Brésilien Mauricio de Sousa, se base sur Princesse Saphir et montre avec une rare économie de moyens en quoi la vie rêvée de princesse constitue un fantasme dévoyé. Malgré la célébrité et la fortune, peut-on être heureux quand notre existence est réglée comme du papier à musique et qu’on n’a plus aucune prise sur elle ? Jean-David Morvan et ScieTronc se penchent sur Midnight et proposent un récit intitulé Coup de foudre. Il y est question, avec finesse, d’un désagréable télescopage entre désirs et culpabilité. Plus loin, Les Yeux de Pandora, de Victor Santos, s’inspire de MW pour conter une histoire de vengeance, tandis que Les 3 Richard, de Juan Diaz Canales, revisite L’Histoire des 3 Adolf avec une ironie mordante. La thèse nietzschéenne renvoyant Richard Wagner à des origines juives est au cœur du récit. Plus généralement, le bédéiste espagnol démontre à quel point les constructions idéologiques et racialistes peuvent reposer sur une assise fragile. À mesure que les récits s’égrènent, une opinion va se voir consolidée : Tezucomi est une très belle réussite, qui s’appuie sur des histoires conçues avec métier et passion.

Search & Destroy, le récit SF et radical d’Atsushi Kaneko

Si Search & Destroy est une réinterprétation de Dororo, il en expurge toutefois les codes graphiques initiaux. Atsushi Kaneko multiplie en effet les exécutions violentes et les gros plans spectaculaires. Il caractérise Hyaku comme un monstre de film d’horreur. On l’aperçoit d’abord de manière parcellaire, avec quelques inserts saisissants (les yeux, les membres artificiels, l’imposante fourrure), avant d’en démontrer la puissance et la bestialité. Search & Destroy érige ainsi Dororo en un récit de science-fiction radical et ténébreux. Et le résultat est tout à fait jouissif.

Le Japon est partagé entre Hu (pour « humains ») et Creech (des androïdes). Ces derniers sont ostracisés, bien qu’on les emploie notamment dans la police. « Ces trucs sont que des machines… Depuis quand on enquête sur la dégradation de matériel ? C’est quoi la prochaine étape, traquer un destructeur de lave-linge ? » Hyaku est une créature à part : c’est une humaine augmentée de pièces mécaniques à la suite d’une malédiction sur laquelle on sait encore peu de choses. On découvre graduellement son histoire, et notamment son enfance dans les montagnes, où elle a été élevée par Tsukumo, un ingénieur ayant longtemps travaillé sur le développement de créatures à usage militaire.

Très cinégénique, gratifié de combats étourdissants et d’une galerie de personnages finement caractérisés, dont l’inévitable voleur Doro (à l’apparence androgyne), Search & Destroy narre l’odyssée sépulcrale de Hyaku, qui cherche à reconstituer son humanité en prélevant sur des entités démoniaques les attributs anatomiques dont on l’a privée. Une bonne partie du récit réside dans un long flashback explicatif, ainsi que dans l’amitié naissante entre elle et Doro. Le complexe militaro-industriel est évoqué à plusieurs occasions dans le manga. On signalera notamment cette assertion mémorable : « Les armes sont un peu l’étincelle qui enflamme les poudres d’une révolte. Elles vous transforment un petit conflit en feu d’enfer. »

Dororo, le chef-d’œuvre d’Osamu Tezuka

Préfacé par le traducteur japonophile Patrick Honnoré, Dororo nous est proposé dans une édition prestige plutôt engageante, dotée d’un papier épais, d’une couverture dure et de bords argentés. Au début du récit, le seigneur Daïgo propose aux démons de 48 sculptures maudites de sacrifier son enfant pour obtenir d’eux le pouvoir de régner sur le Japon. Son fils naît quelques jours plus tard considérablement diminué : il est dépourvu d’yeux, d’oreilles, de nez, de membres… C’est dans cet état d’extrême vulnérabilité que Hyakkimaru est abandonné par ses parents, puis recueilli par un chirurgien qui lui concevra, à l’aide de bois et de céramique, des membres artificiels.

Bientôt, Hyakkimaru se retrouve à nouveau seul, pourchassé par des esprits défunts qui s’accrochent à n’importe quoi pour se matérialiser (des détritus, par exemple). Il fait alors la rencontre de Dororo, qui se décrit lui-même comme « le plus grand des petits voleurs ». Avec une infinie sensibilité, Osamu Tezuka va narrer leur éveil mutuel. Les deux comparses se serrent les coudes et veillent l’un sur l’autre. Si ces deux marginaux au passé trouble ne sont manifestement pas prêts pour la vie en société, s’ils conservent longtemps de la méfiance, voire un peu d’animosité, l’un envers l’autre, ils ont désormais partie liée et vont devoir dépasser leurs réserves initiales pour s’épauler et faire face, ensemble, à de nombreuses épreuves.

Dororo dénonce la spoliation des villageois à travers le personnage de dame Bandaï. Mais il habille aussitôt ces mêmes individus d’une inhospitalité gorgée d’ingratitude, puisqu’ils chassent Hyakkimaru et son nouvel acolyte après qu’ils les ont pourtant aidés à recouvrer leurs économies. Un autre événement social est passé à la moulinette un peu plus tard : la séparation d’une région en deux entités rivales se livrant une guerre aveugle. C’est à travers ces événements que l’humanisme critique d’Osamu Tezuka transparaît le plus clairement. Et l’ironie veut que les deux personnages nous apparaissant les plus dignes et attachants soient précisément Hyakkimaru – qu’on a privé d’humanité à 48 reprises – et Dororo – un voleur à la petite semaine qui refuse de se laver.

L’empathie du lecteur pour les deux principaux personnages est savamment travaillée. Hyakkimaru a été lâchement abandonné ; Dororo est un fils de résistants (aux samouraïs) devenu orphelin. Si le récit est marqué du sceau de la tragédie, il n’a aucune prétention lacrymale. Au contraire, Dororo donne souvent lieu à des traits d’humour salvateurs. La rondeur des dessins, le dynamisme des planches, la frénésie des aventures transportent le lecteur bien au-delà du background originel des deux protagonistes. Et en définitive, Dororo se veut passionnant, enchanteur et d’une incroyable modernité.

Tezucomi – tome 1, collectif
Tonkam/Delcourt, janvier 2021, 416 pages

Search & Destroy, Atsushi Kaneko
Tonkam/Delcourt, février 2021, 240 pages

Dororo (édition prestige), Osamu Tezuka
Tonkam/Delcourt, février 2021, 416 pages

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« Les Lois de la contagion » : des krachs boursiers au Covid-19

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Dans Les Lois de la contagion, l’épidémiologiste britannique Adam Kucharski analyse les mouvements financiers, la propagation des fake news, la diffusion des virus informatiques ou encore l’avènement des nouvelles tendances en usant de modèles communs.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser la situation sanitaire actuelle, Les Lois de la contagion ne doit rien, ou si peu, au Covid-19. Si la maladie est effectivement évoquée dans l’ouvrage, c’est uniquement à la marge, et de manière succincte. Cela n’entame en rien l’actualité brûlante de cet essai. Rédacteur pour le Financial Times ou l’Observer, professeur associé à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, Adam Kucharski parvient à lier, grâce à des modèles épidémiologiques, des phénomènes qui, de prime abord, présentent peu de points communs : les maladies, les virus informatiques, les tendances, les cours de la bourse, les fake news, la violence, les suicides, le tabagisme, l’obésité, la neknomination, les influenceurs… En glissant régulièrement de l’un à l’autre, il démontre en quoi des lois de contagion universelles régissent chacun de ces « objets ».

Durée, opportunités, transmissibilité, susceptibilité sont les maîtres-mots de la contagion. « R0 dépend donc de quatre facteurs : la durée pendant laquelle une personne est contagieuse ; le nombre moyen d’opportunités qu’elle a de propager l’infection chaque jour où elle est contagieuse ; la probabilité qu’une occasion aboutisse à une transmission ; et la susceptibilité ou sensibilité moyenne de la population. » Mais ces « DOTS » qui s’appliquent si bien au domaine épidémiologique valent aussi pour d’autres phénomènes sociaux. Prenez les défis de neknomination sur Facebook tels que l’Ice Bucket Challenge : un challenger va en identifier plusieurs autres qui, à leur tour, vont renouveler le défi, jusqu’à ce qu’une population suffisamment immunisée, c’est-à-dire ayant déjà participé au jeu, ne provoque son déclin. Et de la même manière qu’un virus peut se répliquer et muter, un mème peut apparaître. Des jeux de boissons ont ainsi succédé à l’Ice Bucket Challenge en en reproduisant les principes généraux : challenge, nomination, jusqu’à épuisement de la population susceptible d’être « contaminée ». Aussi, si une publication ou une chaîne Facebook est dite virale, n’est-ce pas précisément parce qu’elle emprunte beaucoup… au virus ?

Adam Kucharski va multiplier les exemples tout au long de son essai. Les bulles financières connaissent une évolution semblable à celle des épidémies : démarrage, croissance, pic, déclin. Le suicide de Robin Williams a provoqué une vague d’imitations. Pis, selon l’Université Columbia, une augmentation de 10% des suicides a été constatée dans les mois qui s’ensuivirent. Il existe des super-contaminateurs pour le VIH ou le Covid-19 comme il en existe pour les nouvelles tendances ou les publications sur les réseaux sociaux. En 2009, Warren Buffett comparait les rapports entre les banques et les MST : non seulement, il faut faire attention aux personnes avec qui l’on couche, mais également aux éventuels amant.e.s de ces mêmes personnes. Les établissements financiers ont ainsi été contaminés les uns après les autres durant la crise des subprimes. Leur modèle dissortatif mettait en liaison des grandes banques à haut risque avec des institutions plus modestes et saines. Le risque glissait d’une entité à l’autre en même temps que leurs échanges croissaient. Dans un autre registre, on a pu calculer un taux de reproduction de 0,63 pour les violences à Chicago. Ou expliquer comment des clusters de criminalité naissaient. Après une période d’incubation plus ou moins longue, les individus ayant été en contact avec la violence (par exemple domestique) ou le crime ont tendance à reproduire, en proportion significative, les actes qu’ils ont vus ou subis.

Les Lois de la contagion comporte un corpus théorique relativement étoffé. Le lecteur est appelé à se familiariser avec Ronald Ross, Robert May, Everett Rogers, Klaus Dietz, Robert Koch, Thomas Bayes, mais aussi avec le modèle SIR de Kermack et McKendrick, les articulations entre homophilie, environnement partagé et contagion sociale, les bulles cognitives, l’effondrement de contexte, l’effet boomerang ou encore les diffusions par source commune et par propagation. Il nous est impossible de synthétiser plus de 300 pages d’un contenu foisonnant en quelques lignes. Ce qu’on retiendra avant tout de cet ouvrage, c’est sa capacité à transcender les disciplines pour en dégager des lois communes. Celles de la contagion. En les vulgarisant, Adam Kucharski contribue à diffuser une meilleure connaissance de phénomènes sociaux et sanitaires aussi divers qu’importants.

Les Lois de la contagion, Adam Kucharski
Dunod, février 2021, 336 pages

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