« Les Lois de la contagion » : des krachs boursiers au Covid-19

Dans Les Lois de la contagion, l’épidémiologiste britannique Adam Kucharski analyse les mouvements financiers, la propagation des fake news, la diffusion des virus informatiques ou encore l’avènement des nouvelles tendances en usant de modèles communs.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser la situation sanitaire actuelle, Les Lois de la contagion ne doit rien, ou si peu, au Covid-19. Si la maladie est effectivement évoquée dans l’ouvrage, c’est uniquement à la marge, et de manière succincte. Cela n’entame en rien l’actualité brûlante de cet essai. Rédacteur pour le Financial Times ou l’Observer, professeur associé à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, Adam Kucharski parvient à lier, grâce à des modèles épidémiologiques, des phénomènes qui, de prime abord, présentent peu de points communs : les maladies, les virus informatiques, les tendances, les cours de la bourse, les fake news, la violence, les suicides, le tabagisme, l’obésité, la neknomination, les influenceurs… En glissant régulièrement de l’un à l’autre, il démontre en quoi des lois de contagion universelles régissent chacun de ces « objets ».

Durée, opportunités, transmissibilité, susceptibilité sont les maîtres-mots de la contagion. « R0 dépend donc de quatre facteurs : la durée pendant laquelle une personne est contagieuse ; le nombre moyen d’opportunités qu’elle a de propager l’infection chaque jour où elle est contagieuse ; la probabilité qu’une occasion aboutisse à une transmission ; et la susceptibilité ou sensibilité moyenne de la population. » Mais ces « DOTS » qui s’appliquent si bien au domaine épidémiologique valent aussi pour d’autres phénomènes sociaux. Prenez les défis de neknomination sur Facebook tels que l’Ice Bucket Challenge : un challenger va en identifier plusieurs autres qui, à leur tour, vont renouveler le défi, jusqu’à ce qu’une population suffisamment immunisée, c’est-à-dire ayant déjà participé au jeu, ne provoque son déclin. Et de la même manière qu’un virus peut se répliquer et muter, un mème peut apparaître. Des jeux de boissons ont ainsi succédé à l’Ice Bucket Challenge en en reproduisant les principes généraux : challenge, nomination, jusqu’à épuisement de la population susceptible d’être « contaminée ». Aussi, si une publication ou une chaîne Facebook est dite virale, n’est-ce pas précisément parce qu’elle emprunte beaucoup… au virus ?

Adam Kucharski va multiplier les exemples tout au long de son essai. Les bulles financières connaissent une évolution semblable à celle des épidémies : démarrage, croissance, pic, déclin. Le suicide de Robin Williams a provoqué une vague d’imitations. Pis, selon l’Université Columbia, une augmentation de 10% des suicides a été constatée dans les mois qui s’ensuivirent. Il existe des super-contaminateurs pour le VIH ou le Covid-19 comme il en existe pour les nouvelles tendances ou les publications sur les réseaux sociaux. En 2009, Warren Buffett comparait les rapports entre les banques et les MST : non seulement, il faut faire attention aux personnes avec qui l’on couche, mais également aux éventuels amant.e.s de ces mêmes personnes. Les établissements financiers ont ainsi été contaminés les uns après les autres durant la crise des subprimes. Leur modèle dissortatif mettait en liaison des grandes banques à haut risque avec des institutions plus modestes et saines. Le risque glissait d’une entité à l’autre en même temps que leurs échanges croissaient. Dans un autre registre, on a pu calculer un taux de reproduction de 0,63 pour les violences à Chicago. Ou expliquer comment des clusters de criminalité naissaient. Après une période d’incubation plus ou moins longue, les individus ayant été en contact avec la violence (par exemple domestique) ou le crime ont tendance à reproduire, en proportion significative, les actes qu’ils ont vus ou subis.

Les Lois de la contagion comporte un corpus théorique relativement étoffé. Le lecteur est appelé à se familiariser avec Ronald Ross, Robert May, Everett Rogers, Klaus Dietz, Robert Koch, Thomas Bayes, mais aussi avec le modèle SIR de Kermack et McKendrick, les articulations entre homophilie, environnement partagé et contagion sociale, les bulles cognitives, l’effondrement de contexte, l’effet boomerang ou encore les diffusions par source commune et par propagation. Il nous est impossible de synthétiser plus de 300 pages d’un contenu foisonnant en quelques lignes. Ce qu’on retiendra avant tout de cet ouvrage, c’est sa capacité à transcender les disciplines pour en dégager des lois communes. Celles de la contagion. En les vulgarisant, Adam Kucharski contribue à diffuser une meilleure connaissance de phénomènes sociaux et sanitaires aussi divers qu’importants.

Les Lois de la contagion, Adam Kucharski
Dunod, février 2021, 336 pages

Note des lecteurs1 Note
4

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Censure & cinéma » : une collection mise à l’honneur

De la classification française aux plateformes mondialisées, en passant par le gore italien, les blasphèmes de Luis Buñuel ou les polémiques plus contemporaines, Darkness, censure & cinéma propose un recueil de textes éloquents quant aux différentes formes de censure. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.

« Questions de cinéma 2 » : un art en mouvement perpétuel

À travers une série d’entretiens d’une remarquable densité, Nicolas Saada propose aux éditions Carlotta une plongée dans les strates invisibles du cinéma, là où se nouent les enjeux entre la technique, l'intuition et le regard.

Les 100 plus grands joueurs de foot mis à l’honneur

Les éditions L'Imprévu consacrent un ouvrage richement illustré aux 100 plus grands joueurs de football des années 2000.