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« Le Sarde » : au nom du frère

Avec Le Sarde, Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso racontent une histoire à trois axes : familial, mafieux, footballistique. Giacomino, leur personnage principal, en constitue l’unique pivot.

Le Sarde se repaît de duplicité. Derrière un « riche producteur de tomates séchées » se cache un parrain de la mafia. En coulisse, le football est mis en coupe réglée par la pègre. Un entrepreneur lyonnais mène clandestinement des activités criminelles internationales. Ce dernier, prénommé Giacomino et surnommé « le Sarde », se montre profondément ambivalent : il est à la fois un petit frère tourmenté par une erreur de jeunesse, un gangster méthodique et sans scrupule, un justicier digne des revenge movies sud-coréens, une homme doué d’humanité et en quête de rédemption. La réussite de l’album doit beaucoup à cet antihéros mû par un traumatisme d’enfance : alors que son frère était sur le point de rejoindre le centre de formation de la célèbre Juventus de Turin, Giacomino a éventé la nouvelle et provoqué en retour le courroux de la pègre. Juste avant de quitter sa ville natale, le « campione », comme continue de l’appeler avec tendresse Giacomino, a été assassiné (et de quelle façon !).

Partant, toute la carrière criminelle du « Sarde » va être déployée au service d’une vengeance personnelle. Même si Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso nous font l’économie de la démonstration, ils indiquent clairement quelles ont été les motivations de Giacomino : monter dans la chaîne alimentaire mafieuse pour éliminer un à un tous les responsables de l’assassinat de son frère. C’est un élément important dans la caractérisation du personnage, puisqu’il apparaît que la criminalité a été en quelque sorte un choix par défaut. Les activités de la pègre apparaissent quant à elles de deux façons dans Le Sarde : il y a les éléments textuels (une tuerie à Duisbourg, une cargaison illégale ponctionnée par les douaniers grecs et retenue ensuite à Reggio di Calabria…) et les éléments situationnels (un match de football truqué par le biais de deux adversaires appartenant à la même holding, l’éviction des Siciliens de Grenoble, le remplacement d’un caïd local par un autre moins dangereux…). Le « Sarde » se voit ainsi propulsé des loges de l’Olympique Lyonnais à Shanghai, avec respectivement sous son aile d’abord Guglielmo, le neveu du parrain Domenico Rosarno, puis le jeune footballeur Laurent Kouame.

Ce dernier rappelle à Giacomino l’avenir glorieux auquel était promis son frère. Par un processus de transfert, le « Sarde » va s’occuper de la carrière de Laurent, lui trouver un nouveau club formateur et se rapprocher de sa mère, Angeline. Mais celui qui se présente comme un « importateur en produits alimentaires italiens » (énième signe de duplicité) voit aussitôt resurgir ses démons intérieurs. Pour repousser dans son inconscience les similitudes troublantes entre Laurent et Salvatore, il s’abandonne à la drogue. Et pour le sauver, il s’abandonnera lui-même, dans l’anonymat. Cette trajectoire, et les affects qui la sous-tendent, confèrent à l’album une véritable ampleur thématique et psychologique. La conception des planches de Letterio Bonaccorso est par ailleurs souvent astucieuse : des cases sont par exemple intégrées dans des dessins plus vastes, toujours avec élégance. Le trait du dessinateur sicilien est précis, réaliste et dénote un certain classicisme. Certaines références n’échapperont pas aux cinéphiles : la couverture de l’album s’inspire fortement de la jaquette du Scarface de Brian De Palma, quand l’emploi d’un compresseur à air comprimé comme arme létale n’est pas sans rappeler l’usage qui en est fait par le personnage d’Anton Chigurh dans le film No Country for Old Men, des frères Coen.

Le Sarde, Loulou Dedola et Letterio Bonaccorso
Glénat, février 2021, 104 pages

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3.5

Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées.