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« Valhalla Hotel », retour en trombe

La série de Patrice Perna et Fabien Bedouel, publiée par les éditions Glénat, s’étend après un premier tome très engageant. « Eat the gun » conserve le rythme, l’humour et le sens de l’absurde de son prédécesseur.

Retour à Flatstone, contrée états-unienne à forte communauté germanophone, où ont échoué le coach Malone et son poulain Lemmy, une jeune promesse du ping-pong. Le premier tome de Valhalla Hotel, décapant, avait entériné la disparition du pongiste dans des circonstances plutôt étranges. On apprend dans cette suite que cet événement succède à une série de seize cas analogues. Le non-sens qui semblait présider aux activités policières dès les premières pages de la série laisse une nouvelle fois entrevoir tout son éclat : « Si je devais déclencher une enquête à chaque fois qu’un clébard renifle le cul d’une chienne en chaleur… », assène aussitôt le shérif, postulant qu’il s’agit davantage d’une fugue vers l’aventure que d’un kidnapping tragique.

D’ailleurs, « qui s’intéresserait à des péquenauds adolescents biberonnés au Dr Pepper qui passent leurs journées à se tirer sur la nouille dans la benne du pick-up de papa » ? Betty, l’adjointe du shérif, est cependant moins désinvolte : elle soupçonne Frau Winkler, la gérante du Valhalla Hotel, d’être impliquée dans ces disparitions. Elle décide par conséquent d’investir les lieux… Ce qui fonctionnait si bien dans le premier tome continue à produire ses effets dans « Eat the gun » : un rythme trépidant, un ou deux gags par planche, un sens de l’absurde porté à incandescence, une cholarité exemplaire, une qualité figurative à la hauteur de celle du récit… Il faut y ajouter les super-pouvoirs de Tausend, les nouveaux rôles dévolus à El Loco et Melinda, ainsi que cette manière idoine dont Zawalski se pose en observateur clinique du monde. Ainsi, alors que le véhicule du shérif est écrasé par un char, il commente dans une parfaite neutralité : « C’est clairement un refus de priorité. »

Valhalla Hotel, c’est du Bertrand Blier reformaté et actualisé. Une grange part en lambeaux ? « Pas grave, je voulais repeindre. » Melinda se comporte comme Terminator ? « On ne peut pas dire qu’elle soit d’une grande douceur pour une femme. » On monte aussi à moto en s’agrippant aux seins de la conductrice, ou on parlemente sur le siège des toilettes… C’est sans compter ces situations presque anecdotiques transformées en moments de grâce : l’énonciation des clichés hollywoodiens lors de l’exploration du motel (un peu à la manière des discours méta de Scream), une posture désespérée et tremblotante devant un blindé, une déclaration raciste faisant référence à uncle Ben’s, une cérémonie religieuse où sont assimilés tout et n’importe quoi…

Tout aussi jubilatoire et trépidant que son prédécesseur, « Eat the gun » confirme qu’en dépit de quelques faiblesses conceptuelles (dont le manque de sous-propos), la formule trouvée par Patrice Perna et Fabien Bedouel fonctionne à merveille. En termes de gags et de caractérisation, c’est du millimétré : les réjouissances s’amoncellent et les protagonistes, principaux comme secondaires, prennent de l’épaisseur. Après la lecture, on a qu’une hâte, c’est de remettre le couvert avec le troisième volume.

Aperçu : Eat the gun (Glénat/Comix Buro)

Valhalla Hotel – Tome 2 : Eat the gun, Patrice Perna et Fabien Bedouel
Glénat/Comix Buro, juin 2021, 64 pages

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Un œil sur l’« Économie comportementale des politiques publiques »

La collection « Repères » des éditions La Découverte s’enrichit d’un nouvel opuscule intitulé Économie comportementale des politiques publiques. Yannick Gabuthy, Nicolas Jacquemet et Olivier L’Haridon y narrent la manière dont les déterminants comportementaux influencent la prise de décision économique.

Si l’économie comportementale est en plein essor depuis les années 1980, elle s’est surtout signalée à l’occasion de la remise du prix Nobel d’économie à Richard Thaler et Cass Sunstein en 2017. Tous deux ont contribué à théoriser le nudge, ce « coup de pouce » conçu de manière à encourager certains types de comportements, et qu’on retrouve en France tant dans la gestion de la crise sanitaire qu’à Pôle-Emploi. « L’approche par les nudges relève de ce que Thaler et Sunstein [2003] appellent le « paternalisme libéral » : les coups de pouce consistent à orienter les décisions (plutôt qu’à les contraindre) dans une direction bénéfique à la personne qui les prend », expliquent ainsi les auteurs.

L’économie comportementale tient compte de plusieurs biais affectant nos décisions : celui d’immédiateté postule que ce qui nous est néfaste doit être plus difficile à obtenir, celui de projection explique la tendance à acheter davantage de produits alimentaires lorsque l’on fait nos courses en ayant faim et celui de statu quo témoigne de l’importance des choix par défaut. Le biais d’immédiateté nous poussera par exemple à soigner rapidement un mal de dos invalidant, mais à ignorer un diabète, tandis que le biais de statu quo nous condamnera à payer un abonnement inutile à une salle de sport (chose que les amateurs de la série Friends comprendront aisément). Yannick Gabuthy, Nicolas Jacquemet et Olivier L’Haridon l’énoncent clairement : si l’homo œconomicus est supposé rationnel et optimal dans ses choix, l’homer œconomicus (du nom du personnage des Simpson) a parfois besoin d’être guidé dans la bonne direction pour prendre les meilleures décisions possibles.

Concrètement, comment fonctionne l’économie comportementale ? Cette question de fond va en fait sous-tendre tout l’ouvrage. Après un détour par la théorie des jeux (dilemme du prisonnier, équilibre de Nash…), les auteurs vont abondamment revenir sur plusieurs exemples édifiants. En Israël, la mise en place d’une amende pour les parents en retard à la crèche s’est peu à peu transformée en permis d’arriver en dehors des heures prévues. L’acquittement d’une petite somme d’argent a altéré la valeur morale de l’absence de ponctualité. En matière de santé, il s’agit par exemple de taxer les externalités négatives (tabagisme passif) et de subventionner les externalités positives (la recherche sur les vaccins). Les labels peuvent être considérés comme des nudges alimentaires, les franchises dans les contrats d’assurance-santé comme une forme d’aléa moral (visant à limiter les soins superflus) et la dégressivité des allocations de chômage comme un arbitrage entre assurance et incitation au retour à l’emploi. L’épargne est quant à elle le fruit d’un lissage de la consommation, d’une anticipation des revenus futurs et de la fiscalité sur les investissements et les intérêts.

Économie comportementale des politiques publiques revient tour à tour sur la place des items dans les menus de restaurant, les rappels par SMS, le principe du pollueur-payeur, les effets de pairs, la licence morale, le marché du travail, les discriminations à l’embauche, l’influence de l’information dans la prise de décision ou encore la manière dont les inégalités salariales se traduisent en pertes de productivité. Les auteurs rappellent que les choix par défaut ont une importance capitale : ils peuvent par exemple augmenter sensiblement le recours aux médicaments génériques ou le don d’organes. Pour cette même raison, ils doivent être maniés avec une extrême prudence, surtout lorsqu’une gestion politique optimale ne peut être profitable à tous ou lorsqu’il y a une grande hétérogénéité dans les groupes ciblés.

Enfin, la finance comportementale n’est pas sans effets indésirables. L’ouvrage s’intéresse notamment à l’effet rebond. Une baisse de la consommation énergétique dans un secteur d’activité donné pourrait par exemple induire une diminution des prix aboutissant à une augmentation de la demande ailleurs. L’effet boomerang repose sur les mêmes principes : en mettant en comparaison les consommations énergétiques des ménages les plus dispendieux et économes, on pourrait certes pousser les premiers à se montrer plus responsables, mais aussi les seconds à faire preuve d’un certain relâchement. Cela démontre que l’économie comportementale peut engendrer des politiques affectant nos actes de multiples manières, dans le bon sens comme, par ricochet, dans le mauvais.

Économie comportementale des politiques publiques, Yannick Gabuthy, Nicolas Jacquemet et Olivier L’Haridon
La Découverte, mai 2021, 128 pages

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Quatre saison à Mohawk, avec le grand Hall et le petit Hall

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Très habile romancier, Richard Russo réussit à maintenir le suspense sur le vrai fond de cette histoire pendant toute la première partie où il place son narrateur, le tout jeune Ned, comme personnage central. Celui-ci restera narrateur tout au long du roman, mais le vrai personnage-clé apparaît finalement et ce n’est autre que Sam Hall, le père de Ned.

Imaginer que The Risk Pool (titre original) constituerait un portrait ou une sorte de biographie de Sam Hall serait une image erronée du roman qui s’attache à décrire l’ambiance de Mohawk sur plusieurs décennies et générations, avec quelques personnages marquants, plutôt pour leurs frasques que pour leur rayonnement. Tout cela émerge progressivement, de même que les ramifications des relations entre personnages, en particulier les relations de la famille Hall, le père et le fils devant apprendre à se débrouiller entre eux suite à la maladie de la mère, puis de la séparation des parents de Ned.

Quatre parties

Elles s’intitulent Quatre juillet-fête nationale puis Fête foraine et Mange-ta-dinde et enfin L’Hiver selon le raccourci de la description de la vie à Mohawk par le grand-père de Ned. Précision, la ville de Mohawk et ses habitants sont une pure invention de l’auteur. Une remarque qui a son importance, car tout ce que l’auteur raconte et décrit sonne incroyablement juste (grande force du roman). La division en parties selon les intitulés indiqués relève un peu de l’arbitraire, car ces parties montrent avant tout l’évolution de la situation familiale et locale du point de vue du narrateur, à différentes époques de sa vie.

Des défauts criants de vérité

Mohawk est une ville de moyenne importance qui permet à Richard Russo de décrire l’ambiance de l’Amérique profonde telle qu’il la connaît. Le contexte politique national lui importe peu (il n’y fait quasiment jamais référence), mais il profite des diverses péripéties vécues par ses personnages pour dresser un portait social d’une grande crédibilité. Surtout, il réussit à donner vie à ses personnages. Des personnages bourrés de défauts qu’il rend malgré tout particulièrement attachants, à l’image bien évidemment de Sam Hall.

Après-guerre

La première partie évoque la jeunesse de Ned, dans un contexte particulier, puisque ses parents ne sont que rarement sur la même longueur d’ondes. Sam Hall évoque ainsi sa deuxième guerre, car il est revenu de la guerre profondément marqué. Il a fait le débarquement en Normandie et a du mal à comprendre comme il a pu y survivre. Du coup, il pense avant tout à profiter de la vie, en toute liberté. Il est rentré en même temps que Jack Ward qui, lui, s’est enrichi au point de se trouver incapable de dépenser tout l’argent qu’il possède. Une richesse symbolisée par la grande maison dans laquelle il vit un peu à l’écart de la ville. Cette maison fascine Ned depuis l’enfance. Il l’a longtemps observée de loin et il l’évoque comme « la maison de diamant » en référence à l’éclat de sa façade, ce qui laisse imaginer qu’elle pourrait ressembler à une maison comme celles qu’Edward Hopper aimait peindre. De plus, Ned finira par réaliser que dans cette maison fascinante, vit Tria la séduisante fille de Jack Ward. Par contre, l’ambiance dans cette maison n’est pas à la hauteur de la fascination qu’elle exerce.

Sam Hall, une tête de mule parmi d’autres

Si on devait faire un bilan de ce que raconte Quatre saisons à Mohawk, on pourrait considérer que l’ensemble est finalement assez anecdotique (certainement à l’image de la très foutraque Histoire du comté de Mohawk par le père de Jack Ward). On peut se demander si cela vaut bien d’y consacrer 480 pages. Eh bien, ce roman dégage un tel charme qu’on apprécie de s’y plonger. Si certaines péripéties marqueront plus que d’autres, on retiendra une ambiance typique et surtout quelques personnages. À commencer par cette tête de mule de Sam Hall, joueur, buveur, provocateur, râleur incapable de lâcher une cible (et ne se gênant pas pour sortir des remarques à tendance raciste, alors même que son meilleur ami est noir), bourru avare de confidences personnelles sensibles et tellement peu bavard avec son fils qu’il lui adresse régulièrement ces deux mots passe-partout, « Eh ben ? », comme si Ned pouvait se passer d’explication. Sam Hall est quelqu’un de buté qui accueille régulièrement son fils avec une bonne taloche de principe, révélatrice de son incapacité à exprimer ses sentiments (alors qu’il est connu pour sa générosité). Même à la dernière extrémité, il refusera toute marque de sensiblerie. Dans ces conditions, je vous laisse imaginer ses relations avec les femmes, ce qui occasionne bien des situations compliquées pour Ned.

Fraicheur, humour, drames et émotion

Les deux premières parties emportent sans doute davantage l’adhésion que la suite (une fois qu’on est dans l’ambiance), grâce à la jeunesse de Ned qui fait souvent sourire par ses anecdotes. Richard Russo n’évite pas quelques longueurs pour cause de péripéties moins captivantes. Mais il apporte beaucoup d’émotion dans la dernière partie, pour laisser un très bon souvenir au final.

Un imaginaire très convaincant

Enfin, il y a un style assez personnel qui permet de bien sentir l’atmosphère dans laquelle l’auteur nous immerge. À ce titre, bien des passages mériteraient d’illustrer cette critique, aussi bien pour donner une idée de l’ambiance que pour mieux cerner certains personnages. Exemple révélateur : « Ça n’était pas donné, une enseigne et, si la présente avait une certaine réputation, on faisait aussi bien de la garder. C’était une constante de la vie de Mohawk : chaque jour, des fonds de commerce étaient vendus, échangés, voire perdus au poker, sans que cela affecte foncièrement leur identité. Pas besoin non plus d’afficher un « Changement de propriétaire » sur la vitrine, car tout le monde était déjà au courant. Même avant la réouverture, le premier lundi, il était déjà notoire que les spaghettis de Chez Mike étaient devenus infects. Et l’on se demandait au Mohawk grill si le nouveau patron allait contenter les vieux habitués avec des ailes de poulet barbecue. Cette idée. »

Quatre saisons à Mohawk, Richard Russo
Quai Voltaire, août 2005 (pour la traduction française), 480 pages

 
 
 
 
 
 
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3.5

Billie Holiday : une affaire d’état : au-delà du drame personnel, esquisse d’une injustice

Billie Holiday. Lady Day. Une voix. Et voilà ce que cette voix si belle a un jour entonné dans les salles prestigieuses où elle a vibré : « Les arbres du Sud portent d’étranges fruits. Du sang sur les feuilles, du sang à la racine. Des corps noirs se balançant dans la brise du sud. Un étrange fruit pendu à un peuplier ». Ces paroles, reflet d’une triste réalité, deviennent un hymne qui, et avant qu’Holiday ne le sache, devient la première étincelle d’un feu que sera le mouvement des droits civiques aux États-Unis pendant les années 60. Retour sur le biopic glaçant de Lee Daniels.

Depuis quelques années, le cinéma américain voit des réalisateurs afro-américains raconter leur propre Histoire et leurs propres histoires. Jordan Peele et son acclamé Get Out, Gerard Bush (en coopération avec Christopher Renz) et son incroyable Antebellum, Steve McQueen et le douloureux 12 years a slave, Ava Duverney et son œuvre Selma. Ils mettent des mots, les propres mots d’une communauté sur son Histoire.

Billie Holiday : une affaire d’état ou The United States vs Billie Holiday en version originale est un film de Lee Daniels sorti le 26 février 2021 sur la plateforme Hulu et le 2 juin au cinéma en France. C’est un biopic retraçant une période de la vie de la chanteuse Billie Holiday, de 1947 à 1959, année de sa mort.

Billie Holiday est au sommet de sa gloire et est interviewée par Reginald Lord Devine. Celui-ci lui pose des questions, notamment sur sa très controversée chanson Strange Fruit. Nous revenons alors dix ans en arrière pour voir où les problèmes de l’artiste commencent avec le bureau fédéral, qui la traque sans cesse…

Basé sur le livre de Johann Hari : Chasing the Scream: The First and Last Days of the War on Drugs, le film nous transporte dans les États-Unis d’après-guerre jusqu’en 1959, dans les bureaux fédéraux qui font la guerre à un nouvel ennemi : la drogue.

Porté à l’écran par Lee Daniels (Paperboy, The Butler) , le script est l’œuvre de Suzan-Lori Parks, la musique est interprétée par Andra Day qui est aussi le visage choisi pour incarner Holiday.

Trevente Rhodes (Moonlight, Bird box) incarne Jimmy Fletcher, Rob Morgan (Jessica Jones, This is Us) est Louis McKay, Da’Vine Joy Randolph est Roslyn, Tyler James Williams (Dear White People, Dear White people la série) est Lester Young, Tone Bell incarne John Levy, Natasha Lyonne (poupées russes) est Tallulah Bankhead et Garrett Hedlund (Invincible, Troie) est Harry Anslinger.

Ce film est intéressant en plusieurs points. L’histoire trouble d’Holiday ne semble être qu’un prétexte pour aborder des sujets annexes plus importants que son addiction ou sa vie sentimentale trouble. En cela, il n’est pas un biopic qui remplirait une simple fonction de « documentaire » sur la vie du personnage.

L’oppression de la société américaine

Daniels montre à travers son film que ce qui gênait bien plus les autorités avec Holiday était son militantisme artistique en interprétant la chanson « Strange Fruit », plus que son addiction à l’opium et à l’héroïne. Le personnage de Jimmy Fletcher indique que le chef du FBI, Harry Anslinger, était déjà en service pendant la Prohibition, moment où l’alcool était tout bonnement interdit, mais que cela ne gênait pas du tout son patron de boire et de mettre les pieds dans un bar au moment de l’histoire où la prohibition est finie.

En effet, c’est plus parce qu’elle gêne le gouvernement et l’ordre social établi par une élite blanche que la chanteuse sera aussi longtemps poursuivie et interdite de chanter ou envoyée en prison au lieu d’aller en cure de désintoxication.

Ces méthodes ne sont hélas pas nouvelles. Plus tard, Eartha Kitt qui fut la première Catwoman métis de l’Histoire sera elle aussi interdite dans les médias après un déjeuner avec la First Lady où elle montre sa désapprobation à la participation des USA à la Guerre du Viet Nam. Dans une interview, Kitt dira : « j’avais une voiture à l’arrivée et à mon départ je n’en avais plus, j’ai dû faire du stop pour rentrer chez moi ».

Mais Holiday n’en démord pas, elle tente de chanter cette chanson que son public mixte réclame. Dans le film, peu de séquences la montrent réellement enjouée lors de ses spectacles, elle paraît même lointaine, détachée, apathique et lobotomisée par les chansons romantiques à mesure que l’étau de la police se resserre. Ces chansons, ayant toujours pour thème l’amour semblent quelque peu répétitives et vides de sens mais elle est obligée de les interpréter. Les seuls moments où elle est heureuse de ses prestations sont les moments où elle a quitté la prison et qu’elle revient sur scène, ou lorsqu’elle débutait au Café Society.

Et puis, vient « Strange Fruit ». Elle, avec ses éternelles gardénias blancs dans les cheveux, et le regard qui ne fuit pas, les paroles chantées, presque dans un murmure embrassé d’un soupir qui hypnotise le spectateur. Les paroles sont glaçantes comme son regard alors froid et pourtant ne cachant pas sa colère. Impossible de rester de marbre devant la prestation d’Andra Day, qui interprète elle-même les chansons d’Holiday. Elle ne l’imite pas, ce qui est excellent, car l’interprète a un timbre de voix différent et Holiday a une voix inimitable. Mais le ton est similaire. Le message et l’émotion restent alors intouchés.

Une oppression double : Billie et les hommes

En sociologie, l’intersectionnalité désigne le cumul de plusieurs facteurs de discrimination. Dans le cas de Billie Holiday, être noire ET être une femme amoindrissent le pouvoir qu’elle a sur elle-même et son environnement. Le film la montre victime de plusieurs amants et époux violents et escrocs. C’est l’exemple de Monroe, Louis McKay et de John Levy par exemple, qui n’hésitent pas à la vendre au FBI et à coopérer pour la faire arrêter.

Nous arrivons sûrement à la partie de l’analyse la plus difficile, étant donné que certaines scènes de violence à l’encontre du personnage sont révoltantes. L’une d’elles montre John Levy frapper Billie Holiday et lui mettre des coups de pieds si forts qu’elle en a des côtes brisées, mais étant sous sa coupe, elle se voit obligée de monter sur scène, dissimulant sous sa robe de satin rose des bandages. Cette violence insoutenable est pourtant le calvaire de Billie depuis l’enfance où un personnage de son entourage révèle à Jimmy Fletcher un détail très sombre de la vie de la chanteuse. A 10 ans à peine, la pauvre fille est violée par un individu, et sa mère, qui se prostituait, lui tient des propos insoutenables en lui annonçant qu’étant assez « grande », il était temps qu’elle aussi s’y mette.

Son éducation et ces violences mènent Holiday à n’envisager les rapports amoureux que dans la violence, Fletcher et elle sont ensemble pour un temps, mais elle retombe dans les bras d’un autre homme violent, Louis McKay qui lui ne s’embarrasse pas de lui faire du mal comme tous ceux avec qui elle a été. Les deux seules relations où elle ne souffre ni physiquement ni moralement dans le film sont avec Jimmy Fletcher, qui restera jusqu’au bout et Tallulah Bankhead, une femme privilégiée et actrice que le FBI essaiera d’épingler pour d’autres raisons : les mœurs.

En bref, les relations d’Holiday avec les hommes sont destructrices et le film montre une personne détruite par ces violences et qui se détruit par des poisons.

Les Poisons d’Holiday

La chanteuse est déjà complètement addicte à l’opium, l’héroïne, l’alcool et les cigarettes. Un an en prison n’a pas suffi à l’éloigner et elle sera plusieurs fois épinglée pour consommation de stupéfiants. Néanmoins, l’aspect le plus surprenant reste la corrélation entre son succès planétaire et l’augmentation de ses addictions. Plus elle est célèbre et voyage et travaille et plus la drogue et surtout l’alcool ont une place importante. Si bien qu’une des premières scènes montrant son déclin est un enregistrement en studio pour « I’m a fool to want you » où elle ne se rappelle pratiquement pas des paroles et hallucine en appelant Monroe qui n’est plus dans sa vie à ce moment-là.

Pendant un trip sous héroïne avec Fletcher, nous assistons à des scènes surréalistes où celui-ci voit Billie jeune dans une maison close, ou devant les décombres de la maison d’une famille qui vient de subir un lynchage. Elle est effondrée, et le spectateur ne peut que s’indigner.

Ces quelques épisodes sous forme de trips hallucinogènes montrent ce que l’artiste a cherché à noyer toute sa vie. Les traumatismes sont intenses et expliquent ses rechutes fréquentes jusqu’à la cirrhose.

Une critique annexe inattendue…

Dans ce film, on ne se contente pas de critiquer la société blanche qui tient les rênes et fait les lois, mais on critique aussi les afro-américains qui travaillent pour le FBI et « collaborent » avec cette élite qui les opprime.

Ces citoyens américains voient leur position comme un service à la patrie et la possibilité de faire un travail que « les blancs » ne peuvent pas faire à cause de la ségrégation. En effet, Fletcher se destine à arrêter ceux qui vendent de la drogue à Harlem par exemple, or, ce quartier devient exclusivement noir et pauvre au cours des décennies, alors qu’au début des années 1920, il était au cœur d’un mouvement littéraire (et plus généralement artistique) important appelé Harlem Renaissance. Le portrait de ces afro-américains travaillant au FBI n’est pas fait à l’acide et montre la complexité de leur situation. Ils ont des familles à nourrir, ils veulent rendre service à leur patrie pour une cause qu’ils estiment juste, qui est de chasser la drogue qui les détruit. Malheureusement, ils sont instrumentalisés par une hiérarchie qui les considèrent comme des sous-fifres, pas comme des individus. Et lorsqu’ils ne veulent pas faire quelque chose, ils sont tout bonnement évincés.

Le Cas Billie Holiday en est la preuve, puisqu’au final, même si elle est arrêtée pour usage de stupéfiants, les policiers l’embarquent pour avoir tenté de chanter « Strange Fruit » un soir. Et d’ailleurs, son cadavre décédé est menotté au lit de son hôpital pour son usage de stupéfiants. Et pourtant, la pauvre femme ne risque pas de s’échapper …

En plus de cela, la violence des hommes noirs envers les femmes est elle aussi critiquée, et montrée comme ce qu’elle est : la reproduction de l’oppression à plus petite échelle.

Conclusion

La dernière réplique d’Holiday sera pour Anslinger, à qui elle annonce qu’un jour, ses propres petits-enfants chanteront « Strange Fruit ». Sur une dernière quinte de toux, Holiday s’éteint, elle est loin de savoir qu’elle décède juste avant le début du Mouvement des Droits civiques américains qui amorceront des changements drastiques.

Billie Holiday devient contre tout attente un porte-étendard de la cause noire en osant chanter « Strange Fruit ». Dans la réalité, elle le devient malgré elle, car le poème la touche personnellement, en lui rappelant le tragique décès de son père à peine quarantenaire, à cause de la ségrégation puisqu’on a refusé de le soigner parce qu’il était noir.

Le film de Daniels est très intéressant à regarder et malgré quelques couacs dans la trame temporelle, il reste hautement conseillé de le regarder pour en apprécier le travail. En plus d’avoir des personnages traités dans leur complexité, l’esthétique est sublime, en dépit de scènes violentes mais nécessaires. Il montre juste ce que subissait une chanteuse noire du XXe siècle et le zèle avec lequel on a tenté de lui confisquer sa voix. Holiday subit violence sur violence, à toutes les échelles et parvient à rester forte dans l’épreuve.

Fiche Technique:

Réalisateur: Lee Daniels
Scénariste: Suzan-Lori Parks
Directeur de la photographie: Andrew Dunn
Musique: Christopher Gunning
Décors: Daniel T. Dorrance
Costumes : Paolo Nieddu
Durée: 130 minutes
Langues: Anglais
Année: 2021

Sources pour rédiger cet article:

The United States vs. Billie Holiday-Wikipedia- ; The Tragic story behind Billie Holiday’s stange fruit –biography.com-; Intersectionnalité –Wikipedia– ; Eartha Kitt –Wikipedia– ; Billie Holiday: une affaire d’été -wikipedia-; Eartha Kitt, the White house incident –youtube-; Harlem Renaissance –wikipedia

Image: IMdB

Thérèse Raquin (1953) : Simone Signoret, désirs enfouis d’une femme faussement banale

Avec Casque d’or (1951), Thérèse Raquin occupe une place particulière dans la carrière de Simone Signoret comme l’un des grands films du cinéma français des années 50 qui lui permit de prendre son envol. Elle y incarne une femme forte derrière une apparence quelconque, qui prend des risques et assume ses actes pour changer d’existence et vivre sa passion. Un rôle dans lequel la comédienne à la vie chahutée confère une authenticité et un caractère peu communs. Retour sur un des premiers coups d’éclat d’une actrice majeure.

Après avoir démarré sa carrière de comédienne aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale (notamment dans des films de son premier époux, Yves Allégret), Simone Signoret connaît une première consécration dans les années 1950, couronnée par l’Oscar qu’elle obtient pour son interprétation dans Les Chemins de la haute ville (Jack Clayton/1959), devenant ainsi la première femme française à recevoir la fameuse statuette. Cette première période de succès s’inscrit assurément dans un moment fort du cinéma français classique, que Signoret – aux côtés de Michèle Morgan et Micheline Presle, entre autres – marque de son empreinte en collaborant avec plusieurs grands maîtres. Dans la première moitié de cette décennie, elle apparaît même, coup sur coup, dans trois chefs-d’œuvre intemporels. Le premier, qui porte Signoret au sommet, est bien sûr l’inoubliable Casque d’or (1951) de Jacques Becker, dont elle incarne l’héroïne de la Belle Époque aux côtés de Serge Reggiani. Deux ans plus tard, elle retrouve Marcel Carné (après être apparue comme figurante dans Les Visiteurs du soir en 1942) sur Thérèse Raquin, et enchaîne dès l’année suivante avec Les Diaboliques de Henri-Georges Clouzot. Simone Kaminker – son vrai nom – se serait arrêtée là qu’elle aurait déjà laissé une trace indélébile dans l’histoire du cinéma français ! Heureusement, elle eut le bon goût de poursuivre sur sa lancée…

Non conforme aux canons de beauté

Publié en 1867, Thérèse Raquin est le troisième roman d’Émile Zola. L’héroïne du récit est une jeune fille qui, après le décès de sa mère, est confiée à sa tante, madame Raquin, qui l’élève avec son propre fils, Camille. À l’âge adulte, les deux cousins se marient. Commence alors pour Thérèse une vie monotone entre un époux fragile et souvent malade, et la belle-mère/tante invasive. Un jour, Camille ramène à la maison un ami, Laurent, qui tombe éperdument amoureux de Thérèse. Les sentiments sont réciproques, et pendant plusieurs mois les deux amants se fréquentent en secret. Thérèse est cependant emprisonnée dans son mariage et ne voit d’autre solution que de tuer Camille. Laurent et elle s’arrangent pour transformer l’assassinat en un accident de barque (transformé dans le film par un train). Alors que madame Raquin, sous le choc, devient paralysée et muette, les deux amants sont de plus en plus torturés par la culpabilité…

Lorsque Marcel Carné se lance (après avoir longuement ressassé le projet), il s’agit de la quatrième adaptation cinématographique de l’œuvre de Zola, après une version de Nino Martoglio en 1915, une autre de Jacques Feyder en 1928 et une plus étonnante de l’Egyptien Salah Abou Self en 1952. Il y en aura deux autres bien plus tard (Park Chan-wook/2009 et Charlie Stratton/2014). Le film est produit par les frères d’origine égyptienne Robert et Raymond Hakim, qui ont déjà produit Carné en 1939 (Le Jour se lève) et contribué à lancer la carrière de Signoret en produisant Casque d’or.

La comédienne se fait elle-même quelque peu désirer mais finit par accepter le rôle. La continuité avec son interprétation de Marie, « Casque d’or » (un surnom en référence à sa chevelure blonde), est presque troublante. Dans les deux cas, en effet, l’héroïne du film s’engage dans un triangle amoureux dangereux, une passion destructrice avec un amant qui aboutit à la mort de l’autre homme.

Avec Thérèse Raquin, Carné comme son interprète principale rendent justice au naturalisme (naissant) de Zola, dont l’œuvre ne fut guère épargnée par la critique lorsqu’elle fut publiée. Même en 1953, le sujet du récit et le personnage de Thérèse paraissent déjà très modernes, et Simone Signoret interprète le rôle avec une formidable justesse. Son physique quelconque, vaguement masculin, son regard résigné et dur, font d’elle une femme de caractère (qu’elle était dans la vie), non de charme. Le rôle eût-il été tenu par une vamp américaine comme Jayne Mansfield ou, en France, par Michèle Morgan, par exemple, l’œuvre aurait basculé dans le film noir que le roman de Zola n’est assurément pas. Thérèse Raquin n’a rien d’une femme fatale qui enivre les hommes jusqu’à les faire commettre des actes irréparables, il s’agit d’une femme engluée dans une existence qui la vieillit avant l’heure, qui a fait une croix sur son épanouissement personnel. Une rencontre fortuite mais décisive va lui permettre de renouer de la plus tragique des façons avec sa nature profonde. Simone Signoret incarne physiquement cette femme lambda, un atout que la comédienne utilisera tout à fait consciemment à partir des années 60. C’est en effet à cette époque qu’elle intègrera son enlaidissement et vieillissement précoces causés par l’alcoolisme dans son jeu d’actrice afin d’incarner, non des victimes, mais au contraire des femmes de caractère, des « gueules », des êtres marqués par la vie (Le Chat, La Veuve Couderc, Les Granges brûlées, La Vie devant soi), loin du glamour incarné par Catherine Deneuve, Jeanne Moreau ou Brigitte Bardot. De cette « faiblesse », elle fit davantage qu’une force ; l’identité même de son jeu. N’est-ce pas en effet l’image que tout cinéphile garde d’elle ?

En héroïne zolienne

Si Simone Signoret est aussi convaincante dans le rôle de Thérèse Raquin, c’est donc avant tout parce qu’elle était capable d’incarner comme nulle autre cette femme moyenne, d’apparence banale et à l’existence morose. Carné croque à merveille les scènes d’un quotidien routinier presque terrifiant dans lequel Camille et sa mère occupent le rôle principal, et Thérèse celui d’un meuble ou d’une bonne. On pense bien sûr à ces soirées passées à jouer à des jeux de société avec deux amis, un rituel ennuyeux à mourir lors duquel le fils à maman Camille abandonne ses dernières traces de virilité, sans même s’en rendre compte.

L’irruption de Laurent (Raf Vallone), antithèse de son mari – il est beau, costaud, viril – bouleverse l’existence de Thérèse. En lui rappelant sa nature de femme, sa capacité de plaire et, même si cela n’est pas dit (nous sommes en 1953), ses besoins sexuels inassouvis. Il n’est guère étonnant que le roman de Zola ait été éreinté par la critique : le retournement des équilibres sexuels traditionnels (une femme cédant à la tentation de la chair) est en réalité présent avant même l’apparition de Laurent. À côté de Camille, il est en effet évident que Thérèse, quoique subissant stoïquement un sort peu enviable, est l’élément dominant du couple (ce qui est représenté par la constitution fragile de Camille, mais aussi par son physique malingre et sa relation puérile avec sa mère). D’ailleurs, on notera que si c’est Laurent qui poussera Camille par la portière du train, il semble lui aussi à la merci de Thérèse. C’est elle qui établit la fréquence de leurs fréquentations, elle qui décide quand ils ne peuvent plus se voir, elle encore qui évoque la première l’idée d’assassiner Camille, elle enfin qui provoque le destin en avertissant Laurent des intentions de Camille, qui refuse d’entendre parler de divorce. Camille mort, Thérèse gère bien mieux la situation que Laurent, dévoré par la culpabilité. Elle a repris le contrôle de sa vie et renoué avec sa nature dominante. Après tout, n’a-t-elle pas désormais l’amour, la passion et le confort matériel ? La peur qu’elle éprouve en voyant le regard accusateur de madame Raquin, muette et paralysée, lui rappelle certes le prix moral à payer pour le gain de sa liberté, mais ce prix vaut toujours mieux que l’enfermement. Un deus ex machina va toutefois précipiter le sort tragique des amants meurtriers.

Si Signoret fait merveille sous la direction de Marcel Carné, il faut dire que d’autres comédiens de grand talent viennent compléter un casting irréprochable. Raf Vallone, d’abord, l’acteur italien qui a tourné avec De Santis, Lattuada, Malaparte et Rosi jouant ici pour la première fois dans un long-métrage français. Il insistera (et obtiendra) de ne pas être doublé, s’exprimant donc lui-même dans un français non dépourvu d’un charmant accent, mais impressionnant (ses origines italiennes sont même intelligemment utilisées dans le scénario). Comme Signoret, il est l’incarnation physique idéale de son rôle : imposant, au charme latin et au regard ténébreux dans lequel on devine une certaine fragilité de bête traquée. De fait, s’il utilise son physique pour intimider Camille puis « Riton », le maître-chanteur, son impulsivité trahit un manque de réflexion et une fragilité émotionnelle, qu’accentuera par contraste le sang-froid et la force tranquille de Thérèse, qui ne perd jamais pied.

L’introduction par les scénaristes Carné et Charles Spaak du personnage de Henri, dit « Riton », est un coup de maître et constitue un des seuls changements importants par rapport au roman de Zola (avec l’époque à laquelle se déroule l’action, bien entendu, transposée dans les années 50). Témoin gênant du drame dans le train, Riton, titi parisien et ancien marin, est ce deus ex machina qui endosse un rôle trop grand pour lui en faisant chanter le couple coupable, et dont la mort accidentelle le condamne. Il est interprété avec talent par Roland Lesaffre, un ancien résistant et fusilier marin devenu comédien, qui entretint une relation sentimentale avec Marcel Carné, qui le fera tourner dans pas moins de onze de ses longs-métrages. Il faut enfin saluer la prestation de Sylvie qui, après avoir tourné sous la direction de Clouzot (Le Corbeau/1943), interprète ici la belle-mère tyrannique devenue la représentation de la conscience coupable de Thérèse, ainsi que celle de Jacques Duby, que le public découvre avec ce film, dans le rôle du fragile et pathétique Camille.

Simone Signoret évolue donc en bonne compagnie dans ce film remarquable qui, à bien des égards, pose déjà les jalons d’un certain type de personnage qu’elle incarnera de plus en plus souvent dans les années suivantes.

Synopsis : Orpheline, Thérèse a été recueillie par sa tante, madame Raquin, une femme austère qui tient une mercerie à Lyon. La jeune fille a épousé son cousin Camille, éternellement malade. Elle se meurt d’ennui lorsque le hasard lui fait rencontrer Laurent. Une passion brûlante naît entre eux.

Thérèse Raquin : Bande-annonce

Thérèse Raquin : Fiche technique

Réalisateur : Marcel Carné
Scénario : Marcel Carné et Charles Spaak (d’après le roman d’Emile Zola (1867))
Interprétation : Simone Signoret (Thérèse Raquin), Raf Vallone (Laurent), Sylvie (madame Raquin), Roland Lesaffre (Henri « Riton »), Jacques Duby (Camille Raquin)
Photographie : Roger Hubert
Montage : Marthe Gottie, Suzanne Rondeau et Henri Rust
Musique : Maurice Thiriet
Producteurs : Raymond et Robert Hakim
Durée : 102 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 6 novembre 1953
France/Italie – 1953

L’Effacement : Ratures, Dissolutions, Absences – Une Poétique de la Disparition et de la Trace Résiduelle

L’effacement n’est jamais une disparition nette. Il rature, dissout, altère. Il laisse affleurer des traces, des manques, des zones blanchies où la forme vacille. Entre ce qui persiste et ce qui se retire, l’image devient un territoire fragile, traversé par des absences actives et des présences incomplètes. L’effacement n’enlève pas : il transforme.

L’effacement n’est jamais une simple disparition totale et définitive qui ferait basculer brutalement quelque chose du visible vers l’invisible absolu, de la présence pleine vers le néant complet. Il est bien davantage et bien autrement : une opération complexe et stratifiée, un geste délibéré et chargé de signification, une manière subtile et puissante de faire vaciller la présence sans l’abolir totalement, de la fragiliser sans l’anéantir définitivement, de la rendre incertaine sans la supprimer entièrement. L’effacement ne supprime pas purement et simplement ce qu’il touche, éliminant toute trace comme si cela n’avait jamais existé ; il altère profondément ce qui était là en modifiant sa consistance, sa netteté, sa stabilité, il trouble radicalement sa visibilité en introduisant des zones d’incertitude entre ce qui se voit encore et ce qui a déjà disparu, il déplace imperceptiblement mais irréversiblement son statut ontologique en le faisant basculer d’une présence assurée vers une présence problématique, hésitante, fantomatique. L’effacement transforme ainsi fondamentalement l’image en un espace paradoxal où le visible et l’invisible ne s’opposent plus frontalement mais se superposent continûment, où la présence et l’absence coexistent dans une zone intermédiaire qui n’est ni l’une ni l’autre purement mais quelque chose de tertium quid qui échappe à cette dichotomie trop simple. Cette zone d’entre-deux que produit l’effacement est peut-être le lieu le plus fascinant et le plus troublant de l’image contemporaine : elle révèle que la visibilité n’est jamais un état binaire (visible ou invisible, présent ou absent) mais toujours un continuum graduel où existent d’innombrables degrés intermédiaires de présence affaiblie, de visibilité défaillante, d’apparition précaire. L’effacement expose ainsi la fragilité constitutive de toute image : celle-ci n’est jamais définitivement fixée dans une présence stable et assurée, elle est toujours susceptible de se défaire partiellement ou totalement, de se dissoudre progressivement, de s’estomper jusqu’à ne laisser que des traces résiduelles qui témoignent de ce qui fut visible mais ne l’est plus complètement. Dans cette fragilité assumée, l’effacement devient paradoxalement une force créatrice plutôt qu’une simple négation : il ne détruit pas l’image mais la transforme, ne l’abolit pas mais la déplace vers d’autres régimes de visibilité, ne la supprime pas mais l’ouvre vers des possibilités que la présence pleine et stable aurait maintenues fermées.

La Rature : Effacer pour Révéler, Violence Productive du Geste Correctif

La rature n’est jamais un simple retrait passif qui se contenterait de soustraire discrètement un élément jugé indésirable, une correction technique neutre qui éliminerait proprement une erreur sans laisser de traces visibles de son intervention. Elle est au contraire une intervention active et souvent violente qui s’inscrit ostensiblement dans l’image, qui laisse des marques visibles de son passage, qui expose le processus de correction plutôt que de le dissimuler hypocritement. La rature inscrit ainsi une tension fondamentale et irréductible entre ce qui était originellement là (et dont subsistent souvent des traces partielles sous le geste d’effacement) et ce qui ne doit plus y être (mais dont l’absence reste marquée par les traces même du geste qui l’a produite). Cette tension ne se résout jamais totalement : la rature ne parvient jamais à effacer complètement ce qu’elle vise, elle laisse toujours subsister des résidus, des fantômes, des indices de ce qui fut là avant son intervention. Elle ne peut pas non plus dissimuler son propre geste : les traces de rature (ratures au crayon, repeints visibles, grattages qui ont altéré la surface, zones surpeintes qui créent des épaisseurs différentes) témoignent explicitement de l’opération d’effacement elle-même, transformant ainsi l’image en un palimpseste où coexistent plusieurs états temporels superposés. La rature laisse inévitablement et constitutivement une trace de son propre geste : elle ne peut pas effacer sans simultanément inscrire quelque chose (la marque de l’effacement lui-même), elle ne peut pas supprimer sans simultanément ajouter (les traces de l’opération de suppression). Cette dialectique paradoxale fait de la rature non pas une pure négation mais une opération complexe qui soustrait et ajoute simultanément, qui efface et inscrit dans le même mouvement, qui supprime une présence tout en créant une autre présence (celle de l’effacement lui-même comme trace visible).

La Rature comme Correction : Processus Visible, Hésitation Inscrite, Repentir Assumé

Effacer pour corriger une erreur perçue, pour ajuster une composition qui ne satisfait pas encore, pour réorienter une direction qui s’est révélée infructueuse. La rature correctrice montre explicitement et sans dissimulation que l’image n’est jamais un résultat figé dès l’origine, une forme parfaite qui aurait surgi spontanément dans sa configuration définitive, une présence stable qui n’aurait jamais connu d’hésitation ni de transformation. Elle révèle au contraire que l’image est fondamentalement un processus temporel étalé dans la durée, une construction progressive faite d’essais et d’erreurs, d’avancées et de reculs, d’affirmations et de corrections. Les ratures visibles témoignent des hésitations de l’artiste, des chemins explorés puis abandonnés, des solutions tentées puis rejetées, des formes essayées puis effacées pour laisser place à d’autres configurations jugées plus satisfaisantes. Loin d’être des faiblesses honteuses qu’il faudrait dissimuler soigneusement pour ne présenter que le résultat final parfait et lisse, ces ratures deviennent des éléments précieux qui documentent le processus créatif lui-même, qui exposent la genèse laborieuse de l’œuvre, qui révèlent que toute forme stable est le résultat provisoire d’une série de décisions, de corrections, de repentirs successifs. Dans les carnets de Léonard de Vinci ou les études préparatoires de Michel-Ange, les dessins sont constamment repris, corrigés, raturés : un bras est redessiné plusieurs fois dans des positions légèrement différentes, une tête est retracée avec des proportions modifiées, un drapé est réétudié sous plusieurs angles. Ces repentirs multiples ne sont pas des défauts qu’il aurait fallu éliminer ; ils sont au contraire la preuve d’une recherche acharnée de la forme juste, d’une exploration méthodique des possibles, d’un refus de se satisfaire de la première solution venue. Dans les peintures de Francis Bacon, les figures sont systématiquement retravaillées, grattées, repeintes, surchargées de couches successives qui créent une épaisseur matérielle et temporelle : on devine sous la surface visible les états antérieurs partiellement effacés, les configurations abandonnées qui persistent comme fantômes sous la version finale. Bacon assumait explicitement cette dimension processuelle de son travail, refusant de nettoyer proprement ses toiles pour éliminer les traces de repentirs, préférant au contraire maintenir visibles ces strates d’effacement et de reconstruction qui témoignent du combat avec la forme. La rature correctrice révèle ainsi que l’image n’est jamais donnée d’un seul coup mais toujours construite progressivement, jamais stable définitivement mais toujours susceptible d’être remise en question et transformée, jamais parfaitement achevée mais toujours en suspens entre ce qu’elle est et ce qu’elle pourrait encore devenir.

La Rature comme Résistance : Brouillage Délibéré, Masquage Protecteur, Censure Visible

Parfois, la rature ne vise plus du tout à corriger une erreur technique ou à améliorer une composition jugée insatisfaisante ; elle refuse au contraire délibérément la lisibilité elle-même, contesté activement la transparence communicationnelle que l’image devrait normalement offrir. Elle brouille intentionnellement ce qui était trop clairement visible, elle masque stratégiquement ce qui ne devait pas être montré ou ce qui doit être protégé du regard indiscret, elle cache ce qui doit demeurer secret tout en signalant paradoxalement par le geste même de dissimulation qu’il y a là quelque chose à cacher. La rature devient alors une forme active de défense contre la visibilité totale, contre l’exposition complète, contre la transparence obligatoire qui caractérise le régime de visibilité contemporain. Elle affirme qu’il existe encore des zones de l’image qui doivent rester opaques, des éléments qui ont le droit de se soustraire au regard, des présences qui peuvent légitimement refuser d’être totalement exposées. Cette rature-résistance prend des formes multiples et stratégiques. La censure politique ou morale rature violemment les images jugées subversives ou scandaleuses : visages noircis au feutre sur les photographies de presse, corps nus masqués par des bandes noires, passages textuels oblitérés au marqueur épais. Ces ratures censuratrices ne dissimulent jamais totalement ce qu’elles visent (on devine toujours vaguement ce qui a été caché) mais elles signalent explicitement qu’un pouvoir s’est exercé pour empêcher la visibilité complète, qu’une autorité a décidé que quelque chose ne devait pas être vu. L’artiste peut également recourir à la rature comme stratégie délibérée de résistance à la lisibilité transparente. Cy Twombly couvre ses toiles de griffonnages apparemment illisibles, de ratures qui oblitèrent partiellement les mots ou les formes qu’il vient de tracer, créant ainsi des surfaces opaques qui résistent à toute lecture immédiate et facile. Ces ratures ne cachent rien de précis qu’il faudrait absolument dissimuler ; elles affirment simplement que l’image peut et doit conserver des zones d’opacité, des résistances à la compréhension totale, des refus de la transparence communicationnelle. Anselm Kiefer recouvre certaines zones de ses toiles monumentales de couches épaisses de plomb, de cendre ou de paille qui masquent ce qui avait été peint dessous : ces recouvrements ne sont pas des corrections mais des ensevelissements délibérés, des enfouissements qui transforment les couches antérieures en strates archéologiques enfouies sous la surface visible. La rature comme résistance révèle ainsi que l’effacement peut être un acte politique de refus : refus de la visibilité totale, refus de la transparence obligatoire, refus de l’exposition complète qui caractérise notre époque où tout doit être montré, exposé, rendu visible sans reste ni mystère.

La Dissolution : Formes qui se Défont Progressivement, Évanouissement Graduel, Délitement Matériel

La dissolution ne procède jamais par effacement brutal et instantané qui ferait disparaître d’un coup ce qui était là dans une bascule binaire du visible vers l’invisible ; elle dissout au contraire progressivement et graduellement, selon un processus temporel étalé qui fait passer l’image par d’innombrables états intermédiaires entre présence pleine et absence totale. Les contours auparavant nets et tranchés se floutent imperceptiblement, perdent leur précision définitoire, deviennent vagues et incertains au point qu’on ne sait plus exactement où commence et où finit chaque forme. Les surfaces auparavant cohérentes et continues se délitent matériellement, se fragmentent en particules séparées, se désagrègent en poussière qui se disperse progressivement. Les volumes auparavant solides et stables se dispersent en nuages vaporeux, perdent leur consistance matérielle, s’évaporent littéralement dans l’atmosphère environnante. L’image devient ainsi une matière fondamentalement instable qui refuse toute fixation définitive, qui reste perpétuellement en suspens entre différents états de consistance, qui oscille continuellement entre solidification et liquéfaction, entre coagulation et dispersion. Cette instabilité matérielle transforme radicalement le statut ontologique de l’image : elle cesse d’être une chose fixe dotée de propriétés stables pour devenir un processus dynamique de transformation permanente, elle n’est plus un état mais un devenir, plus une forme mais une métamorphose continue. La dissolution expose ainsi que la forme stable n’est jamais qu’une configuration provisoire et précaire qui peut à tout moment se défaire, se dissoudre, se disperser – et que cette potentialité de dissolution habite secrètement toute forme même lorsque celle-ci semble parfaitement stable et assurée.

La Dissolution Picturale : Effacer par la Matière Elle-Même, Accidents Contrôlés, Hasard Assumé

Dans la pratique traditionnelle de la peinture, la dissolution peut provenir d’un glacis trop humide qui réactive les couches sous-jacentes encore mal sèches et crée des mélanges involontaires, d’une couleur excessivement diluée qui se mêle aux pigments environnants en créant des zones de fusion chromatique incontrôlées, d’une surface insuffisamment préparée qui absorbe inégalement la peinture et se délave par endroits en laissant des zones pâlies et fantomatiques. Ces dissolutions matérielles étaient traditionnellement considérées comme des accidents techniques indésirables qu’il fallait éviter soigneusement en contrôlant rigoureusement les dilutions, les temps de séchage, les préparations de surface. Mais certains artistes ont délibérément exploité ces accidents comme ressources créatrices, transformant la dissolution accidentelle en stratégie esthétique intentionnelle. L’effacement devient alors littéralement une texture à part entière : non plus un défaut qui altérerait malencontreusement la surface mais une qualité matérielle recherchée qui confère à l’image une présence spécifique, vaporeuse, incertaine, tremblante. Les aquarelles de Turner exploitent systématiquement les dissolutions chromatiques : les couleurs se mélangent directement sur le papier humide, fusionnent en créant des transitions insaisissables, s’étalent en auréoles diffuses qui évoquent la vapeur, la brume, les atmosphères instables. Ces dissolutions ne sont pas des maladresses techniques mais des effets délibérément recherchés qui permettent de représenter l’immatériel : la lumière qui se dissout dans la brume, les formes qui s’évanouissent dans le lointain atmosphérique, les transitions imperceptibles entre eau et ciel qui ne peuvent être rendues que par la dissolution picturale elle-même. Helen Frankenthaler et les peintres du Color Field (Morris Louis, Kenneth Noland) ont systématisé la technique du « soak-stain » : verser directement de la peinture très diluée sur des toiles non apprêtées qui l’absorbent comme une teinture, créant des zones où le pigment se dissout partiellement, migre selon les propriétés capillaires du support, laisse des auréoles floues qui témoignent de son passage liquide. Ces dissolutions contrôlées créent des surfaces d’une grande subtilité chromatique où les couleurs semblent suspendues dans la matière même du support plutôt qu’appliquées sur lui. La dissolution picturale révèle ainsi que la matière elle-même peut être un agent actif d’effacement, que l’image peut se défaire d’elle-même par les propriétés physiques et chimiques des médiums utilisés, que cette autodissolution matérielle peut devenir une ressource esthétique extraordinairement riche plutôt qu’un simple défaut à éviter.

La Dissolution Numérique : Perte de Données, Corruption de Fichiers, Fragmentation Algorithmique

Dans l’univers des images numériques, la dissolution n’est plus un phénomène matériel lié aux propriétés physiques des pigments et des supports mais un phénomène informationnel lié à la perte, à la corruption ou à la compression excessive des données qui composent l’image. Elle apparaît sous forme de pixels manquants qui créent des trous dans l’image, de compressions ratées qui transforment les zones détaillées en blocs monochromes approximatifs, de fragments entiers qui disparaissent soudainement en laissant des béances dans la continuité visuelle, de dégradations progressives dues aux multiples copies et recompressions successives qui accumulent les pertes d’information jusqu’à rendre l’image presque méconnaissable. L’image numérique se défait ainsi non pas par délitement matériel mais par manque d’information : là où des données sont absentes ou corrompues, l’algorithme de reconstruction ne peut plus recalculer l’apparence et laisse des zones vides, floues, approximatives, erronées. Cette dissolution informationnelle a une esthétique propre très différente de la dissolution picturale : elle produit des artefacts géométriques caractéristiques (blocs de compression JPEG, bandes horizontales de décompression vidéo ratée, pixels isolés qui scintillent), des approximations chromatiques (couleurs qui dérivent vers des valeurs aberrantes), des fragmentations spatiales (parties de l’image qui se décalent ou se dupliquent). Des artistes comme Thomas Ruff (série jpeg), Penelope Umbrico ou Rosa Menkman exploitent délibérément ces dissolutions numériques en poussant volontairement les images vers leurs zones de dégradation maximale : sur-compresser jusqu’à faire apparaître massivement les artefacts de blocs, agrandir excessivement une image basse résolution jusqu’à la pixelisation extrême, corrompre intentionnellement les fichiers pour créer des erreurs de lecture spectaculaires. Ces stratégies de dissolution numérique révèlent la matérialité cachée de l’image digitale : celle-ci n’est jamais une présence immatérielle et éthérée mais toujours un ensemble fini de données qui peuvent se perdre, se corrompre, se dégrader. La dissolution numérique expose ainsi que même les images apparemment parfaites et stables de l’ère digitale sont fondamentalement fragiles, vulnérables à la perte informationnelle, susceptibles de se dissoudre progressivement à travers les copies successives, les compressions destructives, les corruptions de fichiers qui caractérisent la circulation des images dans les réseaux contemporains.

L’Absence : Ce qui Manque Devient Signe, la Présence Inversée, le Vide Actif

L’absence en image n’est jamais un pur vide neutre et inerte qui ne signifierait rien, qui n’aurait aucune incidence sur la perception, qui pourrait être simplement ignoré comme un néant sans importance. Elle est au contraire une présence paradoxalement inversée : ce qui manque devient immédiatement un signe qui attire l’attention peut-être plus puissamment encore que ce qui est présent, une tension perceptive et psychologique qui sollicite l’imagination pour compléter ce qui fait défaut, une attente qui transforme le vide en promesse de présence à venir ou en trace de présence disparue. L’absence fonctionne ainsi comme une forme à part entière qui ne doit rien à une quelconque positivité matérielle mais tout à sa négativité productive : c’est précisément parce qu’il n’y a rien que quelque chose se passe, c’est précisément parce qu’une zone reste vide que le regard s’y arrête et s’y attarde, c’est précisément parce qu’un élément manque que l’esprit cherche à le reconstituer imaginairement. Cette productivité paradoxale de l’absence révèle que la visibilité ne se réduit jamais à ce qui est effectivement montré : elle inclut tout autant ce qui n’est pas montré mais qui est suggéré, évoqué, convoqué par le manque lui-même. L’image ne se compose pas seulement de présences positives mais tout autant d’absences actives qui travaillent la perception de l’intérieur, qui créent des appels d’air visuels, qui ouvrent des béances fertiles où peut se déployer l’activité imaginative du spectateur. L’absence transforme ainsi radicalement le statut du spectateur : celui-ci cesse d’être un récepteur passif qui enregistrerait simplement ce qui lui est montré pour devenir un co-créateur actif qui doit compléter mentalement ce qui manque, qui doit projeter imaginairement dans les vides ce qui n’y est pas matériellement présent, qui doit interpréter créativement les absences pour leur donner un sens.

Le Vide comme Espace Actif : Respiration Visuelle, Concentration Paradoxale, Pouvoir du Blanc

Un espace délibérément laissé blanc dans une peinture ou un dessin, une zone intentionnellement non peinte qui conserve la neutralité du support vierge, un fragment consciemment non rempli qui maintient une béance au cœur de l’image saturée. Ce vide volontaire n’est jamais un simple oubli, une négligence qui aurait laissé incomplète une zone qui aurait dû être traitée ; il est au contraire une décision esthétique délibérée qui affirme que le vide peut être plus puissant que le plein, que l’absence peut être plus signifiante que la présence, que le blanc peut être plus actif que la couleur. Le vide attire paradoxalement et irrésistiblement le regard : dans une image par ailleurs dense et saturée, c’est souvent vers les zones vides que l’œil se dirige d’abord, comme attiré par le repos visuel qu’elles promettent ou par l’énigme qu’elles constituent. Il organise puissamment la composition en créant des respirations qui empêchent la saturation totale, en ménageant des pauses visuelles qui permettent à l’œil de se reposer entre les zones denses, en établissant des rapports dynamiques entre pleins et vides qui structurent l’espace. Dans la peinture chinoise traditionnelle (peinture de lettrés, paysages Song), le vide (空 kōng) n’est pas un manque mais un élément compositif essentiel : de vastes zones de papier ou de soie restent vierges, créant des espaces de brume, de ciel, d’eau qui ne sont pas représentés mais suggérés par leur absence même. Ces vides ne sont pas des fonds neutres mais des présences atmosphériques actives : le vide est la brume qui enveloppe les montagnes, le souffle vital (氣 qì) qui circule entre les formes, l’espace de méditation où le regard peut se perdre contemplativement. La philosophie taoïste qui sous-tend cette esthétique affirme que le vide n’est pas le contraire du plein mais son complément nécessaire, que c’est le vide du vase qui le rend utile, que c’est le vide entre les rayons qui permet à la roue de tourner. Dans les dessins minimalistes d’Ellsworth Kelly ou les peintures monochromes presque blanches de Robert Ryman, le vide occupe la quasi-totalité de la surface, ne laissant subsister que quelques marques minimales qui révèlent par contraste l’intensité du blanc environnant. Le vide devient ici le sujet principal plutôt que le fond accessoire, la présence dominante plutôt que l’absence négligeable. Le vide comme espace actif révèle ainsi qu’une image peut être d’autant plus puissante qu’elle renonce à montrer, qu’elle peut signifier d’autant plus qu’elle laisse des zones indéterminées, qu’elle peut captiver d’autant plus qu’elle conserve des mystères non élucidés.

L’Absence comme Mémoire : Ce qui n’est Plus Visible Continue d’Exister, Fantômes et Rémanences

Ce qui n’est plus actuellement visible dans l’image continue paradoxalement d’exister sous une forme spectrale : sous forme de souvenir qui persiste dans la mémoire du spectateur qui a vu les états antérieurs avant l’effacement, sous forme de trace matérielle résiduelle qui subsiste imperceptiblement sous les couches de recouvrement, sous forme de rémanence perceptive qui fait que l’œil conserve momentanément l’impression de ce qui vient de disparaître. L’absence devient ainsi une mémoire inscrite dans l’image elle-même : non pas une simple disparition qui n’aurait laissé aucune trace mais une présence spectrale qui hante l’image de l’intérieur, qui continue d’agir sur la perception même si elle n’est plus directement visible. Cette dimension mémorielle de l’absence transforme l’image en palimpseste temporel où coexistent plusieurs états chronologiques superposés : ce qui est actuellement visible, ce qui fut visible et a été partiellement effacé mais dont subsistent des traces, ce qui pourrait devenir visible si on grattait les couches superficielles pour révéler les strates enfouies. Dans les tableaux radiographiés qui révèlent sous la surface visible des compositions antérieures totalement différentes (pentimenti), on découvre que de nombreux chefs-d’œuvre contiennent des images cachées, des présences effacées qui habitent secrètement la peinture sans être visibles à l’œil nu. Rembrandt a ainsi souvent réutilisé de vieilles toiles en peignant par-dessus des compositions antérieures qu’il jugeait insatisfaisantes : ces images enfouies continuent d’exister matériellement sous la surface visible même si elles sont devenues totalement invisibles. Christian Boltanski travaille systématiquement avec des photographies d’archives floues, agrandies jusqu’à la limite de la lisibilité, qui évoquent des présences humaines disparues (victimes de la Shoah, visages anonymes d’écoliers d’autrefois) : ces images fantomatiques sont des absences-présences troublantes qui convoquent des morts, qui donnent une forme visuelle précaire à ce qui n’est plus là. Les photographies de Gerhard Richter tirées d’albums familiaux (Tante Marianne, Oncle Rudi) montrent des personnes mortes depuis longtemps : l’absence définitive de ces êtres disparus hante les images qui deviennent des monuments funéraires, des traces matérielles de présences irrémédiablement perdues. L’absence comme mémoire révèle ainsi que l’effacement ne supprime jamais totalement ce qu’il touche : il le transforme en fantôme, en spectre, en trace résiduelle qui continue d’habiter l’image sous forme de présence absente, de visibilité invisible, de mémoire matérialisée qui témoigne de ce qui fut et n’est plus.

L’Effacement comme Régime d’Instabilité Ontologique et Temporelle de l’Image

L’effacement n’est jamais une simple perte regrettable qui appauvrirait l’image en la privant de certains éléments qui y étaient présents ; c’est au contraire une transformation productive qui révèle des dimensions de l’image qui restaient invisibles tant que celle-ci demeurait stable et complète. Il révèle fondamentalement que l’image n’est jamais totalement stable dans sa présence, jamais définitivement fixée dans une configuration immuable, jamais complètement à l’abri de modifications qui pourraient la transformer radicalement. L’image est toujours susceptible de se défaire partiellement, de se dissoudre progressivement, de disparaître fragmentairement – et cette susceptibilité à l’effacement n’est pas une faiblesse accidentelle mais une condition constitutive de toute image qui révèle sa nature profondément temporelle et processuelle. L’effacement expose que l’image n’est pas une chose fixe dotée de propriétés stables mais un processus dynamique traversé par des forces contradictoires de construction et de déconstruction, d’apparition et de disparition, de présence et d’absence. Cette instabilité ontologique transforme notre rapport à l’image : nous ne pouvons plus la considérer comme un objet stable que nous pourrions posséder définitivement, maîtriser totalement, conserver indéfiniment à l’identique ; nous devons au contraire la comprendre comme un phénomène précaire qui peut à tout moment se transformer, se dégrader, s’effacer – et qui tire précisément de cette précarité sa puissance d’émotion et de signification.

L’Effacement comme Ouverture : Créer de l’Espace, Permettre la Réinvention, Libérer les Possibles

Effacer, ce n’est pas seulement retirer ou supprimer quelque chose qui était là ; c’est aussi et peut-être surtout ouvrir un espace nouveau qui était auparavant occupé, obstrué, saturé. C’est permettre à l’image de respirer en créant des zones de relâchement là où régnait une densité étouffante, de se réinventer en libérant des possibilités nouvelles qui étaient bloquées par les configurations antérieures, de se recomposer autrement en redistribuant les éléments restants selon d’autres logiques que celles qui prévalaient avant l’effacement. L’effacement est ainsi fondamentalement une possibilité créatrice plutôt qu’une négation destructrice : il ouvre vers ce qui peut advenir plutôt qu’il ne ferme définitivement ce qui était. Cette dimension d’ouverture fait de l’effacement une opération essentiellement libératrice : en retirant ce qui encombrait, en supprimant ce qui obstruait, en éliminant ce qui bloquait, il libère des espaces où peuvent se déployer de nouvelles formes, de nouvelles significations, de nouvelles expériences visuelles. Robert Rauschenberg, dans son célèbre Erased De Kooning Drawing (1953), a systématiquement effacé pendant plusieurs semaines un dessin original de Willem De Kooning que ce dernier lui avait donné à cette fin : le résultat n’est pas un simple vide mais une présence paradoxale où subsistent les traces fantomatiques du dessin effacé, où l’absence du dessin original devient une œuvre à part entière. Ce geste radical affirme que l’effacement peut être un acte créateur aussi légitime que l’addition, que supprimer peut être aussi productif qu’ajouter, que le vide obtenu par effacement peut avoir autant de valeur esthétique qu’un plein obtenu par accumulation. Cy Twombly procède souvent par effacements partiels : il trace des marques puis les rature, les recouvre, les efface partiellement pour laisser subsister des fantômes qui témoignent de gestes antérieurs. Ces effacements créent des surfaces stratifiées temporellement où coexistent différents moments du processus créatif, où l’image garde la mémoire de ses propres transformations. L’effacement comme ouverture révèle ainsi qu’il peut être nécessaire de détruire partiellement pour créer véritablement, qu’il faut parfois supprimer l’ancien pour libérer le nouveau, qu’effacer peut être le geste préalable indispensable à toute réinvention radicale.

L’Effacement comme Tension : Entre ce qui Reste et ce qui Disparaît, Dialectique de la Présence et de l’Absence

Entre ce qui subsiste encore visiblement après l’effacement et ce qui a déjà disparu dans l’invisibilité, entre la trace résiduelle qui témoigne de ce qui fut là et le vide qui marque son absence définitive, entre la présence affaiblie qui résiste à la dissolution totale et l’absence progressive qui gagne inexorablement du terrain. L’effacement crée et maintient une tension fondamentale et irréductible qui traverse toute l’image et structure profondément l’expérience que nous en faisons. Cette tension n’est jamais résolue : l’effacement ne va jamais jusqu’à l’abolition complète (il reste toujours des traces, des indices, des rémanences) ni ne s’arrête à une préservation rassurante (il menace toujours d’aller plus loin, de dissoudre encore davantage). L’image effacée demeure ainsi suspendue dans un état intermédiaire instable entre présence et absence, visible et invisible, forme et informe – et c’est précisément cette suspension qui fait sa puissance esthétique et émotionnelle. Elle crée un sentiment d’urgence perceptive (il faut regarder maintenant avant que tout ne disparaisse complètement), une intensité d’attention (on scrute les traces résiduelles pour tenter de reconstituer ce qui manque), une mélancolie de la perte (on mesure ce qui a été irrémédiablement effacé). Dans les photographies délavées par le temps, les images de famille jaunies et pâlies où les visages deviennent de plus en plus fantomatiques, cette tension entre présence résiduelle et absence progressive crée une émotion poignante : ces êtres chers dont l’image s’efface lentement disparaissent une seconde fois à travers la dégradation matérielle de leur représentation. Anselm Kiefer crée délibérément cette tension en appliquant sur ses toiles des matériaux qui vont continuer à se dégrader avec le temps (cendre, paille, plomb qui s’oxyde) : ses œuvres ne sont jamais définitivement achevées mais continuent de se transformer, de vieillir, de s’altérer, maintenant ainsi une dialectique permanente entre ce qui persiste et ce qui s’efface. L’effacement comme tension révèle ainsi que l’image la plus puissante n’est peut-être pas celle qui affirme une présence pleine et stable mais au contraire celle qui oscille entre présence et absence, qui maintient ouverte la question de sa propre visibilité, qui nous fait ressentir dans notre chair même la fragilité de toute apparition visuelle.

L’Effacement comme Vérité Profonde de l’Image Fragile et Temporelle

L’effacement n’est pas une simple disparition négative qui appauvrirait l’image en la privant de certains éléments qui la constituaient ; c’est au contraire une manière profondément productive de faire apparaître autrement, de révéler des dimensions qui restaient invisibles tant que l’image demeurait complète et stable, d’exposer des vérités qui ne pouvaient se manifester que dans et par l’effacement lui-même. Il révèle la fragilité constitutive de toute image : celle-ci n’est jamais une présence pleine et assurée qui résisterait indéfiniment au temps et aux altérations, elle est au contraire une apparition précaire qui peut à tout moment se défaire, se dissoudre, s’estomper, disparaître partiellement ou totalement. Cette fragilité n’est pas une faiblesse qu’il faudrait déplorer mais au contraire une qualité essentielle qui confère à l’image sa puissance d’émotion : c’est précisément parce que nous savons que l’image peut s’effacer que nous la regardons avec une attention intensifiée, c’est précisément parce qu’elle est menacée de disparition que sa présence actuelle nous touche si profondément. L’effacement révèle également la capacité fondamentale de l’image à se transformer continuellement, à ne jamais demeurer identique à elle-même, à se métamorphoser à travers les opérations de rature, de dissolution, d’absence qui la traversent et la reconfigurent sans cesse. L’image n’est jamais donnée une fois pour toutes dans une forme définitive et immuable ; elle est toujours en processus, toujours susceptible d’être reprise, corrigée, effacée, transformée, recomposée autrement. Cette plasticité radicale fait de l’image non pas une chose fixe mais un devenir permanent, non pas un résultat achevé mais un processus ouvert qui ne se clôt jamais définitivement. Dans l’effacement, l’image trouve paradoxalement sa vérité la plus profonde et la plus instable : elle se révèle comme ce qu’elle a toujours été secrètement – une apparition temporelle et précaire qui porte en elle sa propre disparition potentielle, une présence fragile qui oscille continuellement entre être et ne-plus-être, une forme instable qui se défait au moment même où elle se fait. Cette vérité de l’image comme phénomène essentiellement éphémère et transformable est peut-être la leçon la plus importante que l’effacement peut nous enseigner : elle nous apprend à voir les images non plus comme des objets stables que nous pourrions posséder et conserver indéfiniment mais comme des événements temporels que nous ne pouvons qu’habiter provisoirement, des présences fragiles que nous devons accueillir dans leur précarité même plutôt que de chercher vainement à les fixer définitivement. L’effacement nous révèle que toute image est fondamentalement une image en train de disparaître – et que c’est précisément dans cette disparition progressive, dans cette fragilité assumée, dans cette instabilité maintenue qu’elle trouve sa beauté mélancolique et sa vérité temporelle la plus essentielle.

Quelques heures d’improvisation

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Dessinée par l’américain Joel Orff, cette BD de 136 pages (format 22,1 x 16,6 cm) se lit rapidement et, sans atteindre au chef-d’œuvre, se montre d’une sensibilité suffisante pour compenser des défauts qui sautent aux yeux. La manière et l’état d’esprit rappellent celle d’un autre américain, Noah Van Sciver.

À Minneapolis, Bob, la trentaine, gagne sa vie – modestement – comme chauffeur de taxi. Il fait partie de la classe des travailleurs trop occupés à assurer leur avenir pour réfléchir aux problèmes majeurs de son époque. C’est quelqu’un d’habitué à subir, aussi bien dans sa vie sentimentale que dans sa vie professionnelle. Avec son métier, il échappe quand même à l’abrutissant métro-boulot-dodo. Et, pendant son temps libre, il s’adonne à son passe-temps favori : élaborer des BD. Il semble que cela ne constitue qu’un hobby. Peut-être doute-t-il trop de lui pour envisager de contacter des éditeurs. Quoi qu’il en soit, l’aspect autobiographique de l’histoire ne fait guère de doute.

Bob va-t-il toucher le fond ?

Un jour, Bob reçoit une carte postale de Milwaukee, signée Wanda. Cette ex lui annonce de but en blanc, qu’ayant besoin de se retrouver seule pour faire le point, elle lui envoie Casey, sa fille dont elle lui annonce qu’il est le père. Des nouvelles de Wanda, Bob en avait eues, rarement, et leur histoire n’avait pas duré bien longtemps, mais il n’avait jamais entendu parler de Casey. Pas le temps de réfléchir, Casey est là. C’est une adolescente dont on a du mal à évaluer l’âge. D’emblée, elle lui dit qu’elle ne voulait pas venir, mais que l’idée vient de sa mère.

Apprivoisements

Voilà donc un homme habitué à une vie de solitaire, devant composer soudain avec une fille qui lui tombe du ciel, alors qu’il n’a pas grand-chose à lui offrir. Désireux d’assurer son rôle de père, même s’il n’y était absolument pas préparé, il va faire son possible. Avec sensibilité, le dessinateur s’emploie à montrer les efforts réciproques du père et de la fille pour s’apprivoiser. Pour qui n’aurait pas compris l’enjeu de la situation, Joel Orff en imagine une autre en parallèle : les efforts de Casey pour s’occuper d’un chaton qu’elle trouve dans un refuge pour animaux où Bob lui a suggéré de se proposer comme bénévole.

Estime de soi

Dans cette BD où de nombreuses pages comprennent un unique dessin, Joel Orff réussit à faire passer une réelle émotion avec des moyens limités. En effet, à l’exception d’une belle illustration de couverture, son dessin en noir et blanc révèle une technique assez rudimentaire qui néglige régulièrement les proportions, alignements, etc. Même les visages déçoivent souvent. Heureusement, Joel Orff se rattrape avec sa façon de décrire les petits riens de la vie, par petites touches plutôt bien vues. Il montre en particulier un personnage qui cherche à bien faire, malgré le peu de moyens à sa disposition, exactement ce qu’affiche le dessinateur. Sans bavardage inutile et en quelques situations somme toute assez banales, il montre que Bob et Casey ont surtout besoin d’attentions réciproques et de rêver un peu. Étant tous deux dans les mêmes dispositions, le courant passe rapidement et ils pourraient aller jusqu’à envisager de rattraper le temps perdu.

Le cas Wanda

Une constatation inattendue émerge, à une époque où les revendications féministes prennent (à juste titre) une force qui tendrait à faire évoluer les relations hommes/femmes vers plus d’équilibre. On s’aperçoit que Wanda (la mère de Casey), avec son fichu caractère, est du genre qui ne s’embarrasse pas de fioritures dans ses relations avec les autres (voir la scène d’ouverture). Casey comme Bob arrivent à la conclusion qu’il s’agit d’une manipulatrice. Mais Wanda ne sait pas comment les choses ont pu se passer entre Bob et Casey et elle ne maîtrise pas ce qu’ils ont désormais en tête. Bien sûr, on ne sait pas ce qui sera possible, mais Wanda a ouvert une voie qui pourrait la déstabiliser.

Quelques heures, Joël Orff
Éditions Ça et là, janvier 2020, 136 pages

 
 
 
 
 
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2.5

« Le Garde du corps de Massoud » : reconversion

Dans Le Garde du corps de Massoud, le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Renato Arlem initient la série « Histoire & Destins » en se penchant sur Nikolaï Bystrov, ancien soldat soviétique devenu le protecteur d’un chef afghan ennemi.

Au départ de cette biographie dessinée de Nikolaï Bystrov, il y a des liens géopolitiques anciens et complexes. Comme le rappelle l’ex-diplomate Lasha Otkhmezuri dans un dossier instructif glissé en fin d’album, les Soviétiques et les Afghans ont connu des relations diplomatiques erratiques, caractérisées notamment par l’assassinat du président Nour Mohammad Taraki commandité par son concurrent communiste Hafizullah Amin, beaucoup moins favorable à Moscou. S’ensuit l’invasion soviétique en Afghanistan, aussi motivée par l’animosité envers l’Iran de Khomeiny, suspectée de fomenter des rébellions locales comme celle de la ville d’Hérat.

L’homme que l’on découvre au début du récit est profondément meurtri par la mort du commandant Massoud, qu’il a l’impression d’avoir abandonné à son sort. Pour comprendre les raisons de ce désarroi, Jean-Pierre Pécau et Renato Arlem effectuent un bond temporel en arrière, jusqu’à son arrivée en Afghanistan. Excellent tireur, Nikolaï Bystrov est recruté pour protéger les intérêts des Soviétiques dans un pays d’Asie centrale régi par les rapports claniques. L’essentiel de l’intérêt de cet album relève précisément du portrait qui est fait de l’Afghanistan des années 1980 : les montagnes y grouillent de combattants, le haschisch s’y échange contre des armes, chaque maison peut cacher un repère de moudjahidines, toute expédition peut se muer en piège mortel. C’est dans ce contexte que Nikolaï Bystrov va se trouver lié au commandant Massoud : ce dernier lui rend sa liberté mais, ne pouvant retourner en URSS sans se voir accusé de désertion, le soldat soviétique préfère se mettre à son service…

Les dessins de Renato Arlem, réussis, détaillés et expressifs, nous immergent dans un pays exotique aux airs de purgatoire. Là-bas, Bystrov avance sur le fil du rasoir, est rebaptisé Islamouddine et rejoint les troupes du commandant Massoud, composées d’à peine six gardes du corps mais dotées de missiles Stinger… Au-delà de l’impossibilité de rentrer au pays, le Soviétique se sent redevable envers Massoud, au sein duquel il perçoit des qualités éprouvées de leader. Si l’on comprend sans peine ce qui conduit au rapprochement entre les deux hommes, leur relation ne fait toutefois l’objet que de descriptions sommaires, ce qui tend à restreindre la portée du récit. Plus intéressante est en revanche sa dimension identitaire. Bystrov se sent coincé « entre deux mondes, errant dans les limbes comme un fantôme ». Il se distingue par une dualité contenue en germe dans ces deux épisodes : sa conversion à l’islam et son union avec une Afghane… communiste !

Si les scènes d’action fonctionnent assez bien, renvoyant volontiers à un Afghanistan coupe-gorge, force est de constater que l’intérêt didactique de l’album demeure limité. En 60 pages nanties de dialogues relativement chiches, il était en effet difficile de caractériser comme il se doit les différents personnages, de créer un véritable lien entre Bystrov et Massoud ou de radiographier les oppositions claniques et géopolitiques qui avaient alors cours en Afghanistan. Si on appréciera la restitution graphique du piège afghan à travers le point de vue des Soviétiques, les dissensions entre Moscou et Kaboul se verront quant à elles surtout explicitées dans le dossier figurant en appendice de l’album, Le Garde du corps de Massoud n’apportant à cet égard que des éléments parcellaires. C’est d’autant plus regrettable qu’il y avait là matière à des développements géopolitiques, dramatiques, psychologiques ou relationnels d’une tout autre ampleur.

Aperçu : Le Garde du corps de Massoud (Delcourt)

Le Garde du corps de Massoud, Jean-Pierre Pécau et Renato Arlem
Delcourt, juin 2021, 60 pages

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3

« Sideshow » : qui est Charly ?

Corbeyran et Emmanuel Despujol publient aux éditions Soleil le premier tome de Sideshow, intitulé « Charly ». Il y est question de dons, de monstres et de relations dysfonctionnelles.

Comme La Nuit des morts-vivants ou Paper Moon, ce premier tome de Sideshow s’ouvre par une séquence de recueillement funéraire. À ces deux illustres prédécesseurs cinématographiques, la bande dessinée de Corbeyran et Emmanuel Despujol emprunte respectivement l’étrangeté et la relation filiale contrainte. Tout commence à New York, en 1952, sur la tombe de Charles Chamber, où le cortège des éplorés demeure des plus clairsemés. S’y rencontrent toutefois un vieil homme et une jeune femme, tous deux désireux de s’épancher au sujet d’un « Charly » apparaissant des plus énigmatiques. Le premier évoque à son égard un mystérieux pouvoir dont les racines remonteraient à une attaque de vampire ; la seconde se remémore les instants vécus en compagnie du défunt des années plus tôt, alors qu’ils étaient hébergés dans le campement d’une troupe de « monstres ».

Sideshow est une bande dessinée à la croisée des genres, et extrêmement référencée. On y retrouve du Francis Bacon, du Edward Hopper, les dons des 4400, l’ambiance de Freaks, la monstrueuse parade et des créatures tout droit issues du folklore germanique ou de la mythologie grecque. L’essentiel du récit tient lieu de flashback. Charles Chamber a été tenu pour responsable, malgré le non-lieu du tribunal, de la mort de ses copains Chip et Lenny, assassinés par un vampire. Peu après la crise de 1929, porte ouverte aux démons de toutes sortes (et pas seulement métaphoriques), il se découvre des talents de chasseur de monstres. Vampires, lamies, kobolds ne lui échappent guère. « Il débarrassait les vieilles demeures de leurs occupants indésirables, nettoyait les cimetières des créatures néfastes qui les hantaient. » Il publie des annonces dans les journaux, se fait une réputation flatteuse et commence à apprécier la traque, « cette période de doute et d’insécurité où l’excitation se mêlait à l’hésitation ».

C’est précisément au cours d’une de ses missions qu’il va se heurter à Rebecca, une lamie ayant pris la forme d’une fillette. Son don de répulsif à monstres la rend impuissante, mais le contraint à la garder sous son aile, du moins jusqu’à ce qu’il la livre à la veuve qui l’a lancé à ses trousses. Après un accident de voiture, Charly et Rebecca continuent leur route vers New York à pied. Ils marchent longuement et s’épuisent peu à peu. Par chance, ils croisent Patricia, une ancienne alcoolique surnommée « Trixie », qui les héberge parmi ses amis freaks. C’est l’occasion pour le scénariste Corbeyran d’initier une romance, de jouer sur les ambiguïtés de la relation Charly/Rebecca, mais surtout de distiller une ode à la tolérance un peu trop appuyée. Parmi les monstres de foire, on apprend ainsi que « la normalité, c’est très relatif », qu’« un jour, les gens s’apercevront que ces gamins ne sont pas des monstres, mais que toutes leurs différences ont une origine banale » et que pour eux, « être ensemble est un mécanisme de défense ». Là-bas, Charly va rencontrer l’hostilité et essuyer un sombre présage quant à sa relation avec « Trixie » : « Vous serez brutalement séparés ! »

Plutôt efficace, le récit de ce premier volume de Sideshow prend grand soin de laisser toutes les pistes entrouvertes. L’organisation sophistiquée des planches, l’incrustation de vignettes ou les gros plans sur les visages, ainsi qu’une palette chromatique attrayante, mettent l’aspect formel au diapason d’un scénario suffisamment solide pour tenir le lecteur en haleine d’un bout à l’autre de l’album. Pour le reste, l’univers portraituré est assez singulier et traversé de sous-propos (sur la valeur intrinsèque des hommes, par exemple) pour qu’on ait envie d’en découvrir les extensions futures.

Aperçu : Sideshow – T.01 : Charly (Soleil)

Sideshow – Tome 1 : Charly, Corbeyran et Emmanuel Despujol
Soleil, juin 2021, 56 pages

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3.5

Morricone et Wagner : la musique au service du drame

La réputation d’Ennio Morricone n’est plus à faire : chacune de ses mélodies est une histoire parallèle, un contrepoint sonore à l’image. Dans Il était une fois en Amérique des thèmes discrets ponctuent, jalonnent et rendent riches de sens, les grands moments de l’intrigue. Retour sur une musique wagnérienne qui a su devenir ponctuation emphatique et colorer une des plus grandes fresques de l’histoire du cinéma

Le talent d’Ennio Moricone associé à Sergio Leone n’est plus à prouver. De l’harmonica d’Il était une fois dans l’ouest, à la flûte déjà parodique de Mon nom est personne, la puissance symbolique de la musique est évidente. Il était une fois en Amérique, ultime œuvre du réalisateur, ne déroge pas à la règle. Ses thèmes musicaux sont bien plus que les « poteaux indicateurs » décriés par Debussy, critiquant le leitmotiv wagnérien, mais bien des marqueurs temporels et symboliques.

Dans un film où le passage d’une époque à l’autre est central, la musique contribue à la compréhension de l’intrigue, sans pour autant n’être qu’un signal sonore indiquant à quelle époque nous nous situons, d’autant plus que son emploi est relativement parcimonieux et jamais systématique lors des changements d’époque. Comme le disait Sergio Leone à propos d’Ennio Morricone le 24 février 1989 dans l’émission Euphonia : « C’est plus qu’un compositeur pour moi. Je n’aime pas du tout les mots dans les films, j’espère toujours faire un film muet, et la musique se substitue aux mots, alors on peut dire que Morricone est l’un de mes meilleurs scénaristes ». La musique serait donc narrative ? Même si cette idée est très séduisante, rien n’est moins sûr. D’autant que Morricone composait avant que le film ne soit créé : c’est tout l’art de Sergio Leone de rendre cette musique signifiante et peut-être plus symbolique que narrative.

La musique de film dans toute la première partie de son histoire est issue de l’opéra wagnérien : elle remplace la parole, imite sonorement ce qui se passe à l’écran, sert de fond sonore au drame et tisse des thèmes pour chaque personnage. Ennio Morricone en est tributaire, mais il ne conserve de Wagner que l’usage de leitmotiv. Sa musique n’est plus narrative ou imitative, mais symbolique. Il refuse le continuum sonore et fait de la musique une ponctuation emphatique, commentaire musical surplombant l’action.

Musique et narration.

La musique intervient dans les moments de contemplation, qui souvent provoquent le souvenir, ce qui lui donne tout d’abord le rôle – jamais systématique – de ménager des moments de transition entre deux époques. Le premier flashforward est préparé par une suspension de la narration, un plan fixe sur un mur recouvert d’affiches, dans une gare – lieu transitoire par excellence, et un thème à la flûte de pan, « Cockeye’s Song » : mystérieux, créant déjà l’angoisse par des motifs redondants et obsédants, qui ne peut que nous rappeler l’harmonica de 1968 et qui caractérisera les moments de violence. La transition est ambiguë, la gare est un lieu de l’enfance – puisqu’une valise y a été cachée – mais aussi le lieu qui projette dans le futur avec un Noodles vieilli qui se trouve dans la même gare ; Yesterday des Beatles indique très clairement le saut temporel. Le traitement sonore se révèle beaucoup plus ambigu que ce que nous pouvons comprendre lors d’un premier visionnage. Il ne s’agit pas seulement d’indiquer que nous nous situons dans une époque ou une autre, mais déjà d’anticiper sur des lieux et des moments clés du film – cette gare où 1 million de dollars a été caché – tout en faisant entendre au spectateur un thème qui se révélera structurant et donc signifiant.

Des ponctuations emphatiques.

Mais reprenons dans l’ordre chronologique avec ce surprenant générique, silencieux ou presque. Sergio Leone nous a déjà habitués au silence pesant et angoissant en ouverture d’Il était une fois dans l’Ouest. Les bruits se substituent à la musique dans une scène où le silence et l’attente sont les principaux effets de tension. Dans Il était une fois en Amérique, l’absence de musique est encore plus évocatrice : le film que nous allons voir ne s’encombre pas de lyrisme et de polissage de la violence. Chaque nom qui s’affiche sur l’écran dans le silence est déjà un coup de feu mortel et brutal. Mais au loin, un brouhaha s’élève, des bruits de foule puis un chant – « God bless America », chant patriotique qui nous indique que l’histoire que nous allons voir est aussi celle de l’Amérique – puis des bruits de pas et des verres cassés. Nous regardons un écran noir et la musique nous appelle à entrer dans l’intrigue, à dépasser l’absence d’image. Un bruit de porte qui s’ouvre et voici le premier plan d’Il était une fois en Amérique. Le silence ou plutôt l’absence de musique perdure durant toute la première scène où on n’entend que les dialogues puis le bruit d’une gifle : et sans aucun filtre, sans aucun repère nous indiquant que nous sommes dans la fiction, nous assistons au premier meurtre du film. Si la musique chez Sergio Leone a autant de pouvoir, c’est qu’elle sait ménager une place à sa pesante absence. Ce n’est qu’au bout de 13 minutes de film, qu’on entend le premier thème de l’œuvre, ponctuation grandiose à la violence à laquelle nous venons d’assister. Dès le début, on nous annonce que les grands thèmes musicaux seront des ponctuations dramatiques et emphatiques à la violence crue qui les précédera. Le premier thème de l’œuvre est intitulé « Poverty », sa première occurrence est accentuée par un zoom avant sur le visage du personnage : une pédale de tonique pesante et oppressante, un mode mineur, un thème au piano de bastringue doublé à la sixte inférieure dans une registre aigu et une reprise de ce même thème aux cordes, amplifiant le motif, rendent ce premier moment d’une grande simplicité teintée d’un lyrisme presque opératique.

L’ambitus important ne fait que renforcer une opposition entre la profondeur dramatique des basses et la tristesse de la voix supérieure. Ce premier moment n’est pas narrativement fort, mais la musique renforce la fuite et l’errance du personnage qui a tout perdu. Ennio Morricone refuse d’utiliser la musique comme un fond sonore continu, qui adoucirait ce qui se passe à l’écran. Nous serons obligés d’assister à toutes les scènes de violence sans aucun baume réconfortant, sans cet arrière-fond musical qui prouve que nous sommes bien dans la fiction. Plus qu’un accompagnement continu, la musique est une ponctuation lyrique grâce à de grands moments musicaux reconnaissables et facilement mémorisables. Suite à ce premier thème, durant lequel l’intrigue est suspendue, en attendant que la mélodie ait fini de donner un sens à ce que nous avons vu, le silence – synonyme de violence – revient. La musique ne se fait donc pas redondante signification, mais au contraire crée l’émotion et l’empathie pour un personnage que nous ne connaissons pas encore. Il n’est pas anodin que le premier (et dernier) thème du film soit celui-là : le film ne parlera pas de la folie et de la brutalité qui caractérise la voix hurlante et le rythme effréné du générique du Bon, la Brute et le Truand, mais de la triste nostalgie d’un homme pris dans une histoire qui lui échappe.

Un leitmotiv symboliquement mouvant.

Chez Wagner, le leitmotiv est mouvant, les mélodies sont en perpétuel devenir et se métamorphosent au gré des événements. Au contraire, le leitmotiv « morriconien » est immuable : chaque mélodie est toujours parfaitement identifiable, malgré des variations d’arrangement, mais c’est la signification qu’il porte qui évolue selon les circonstances. Ici réside toute la force des thèmes d’Ennio Morricone. On ne s’en lasse jamais parce qu’ils n’ont pas une signification redondante, mais que tous les thèmes se mêlent et changent de sens selon ce que l’écran nous montre. Tous les thèmes de Morricone se construisent sur cette même variation symbolique. Le thème de Déborah est celui de la femme aimée avec qui Noodles lit la Bible avant d’échanger un baiser, mais aussi qui refuse de lui ouvrir la porte, mettant brusquement fin à la mélodie ; il permet le premier flashback du film, grâce à un trou dans le mur pour espionner la jeune Déborah dansante, et au thème « Amapola » – autre indicateur temporel puisque il s’agit d’une reprise orchestrale d’une chanson de 1924 ; mais c’est aussi le thème qui succède aux cris après le viol de cette femme aimée, un thème qui en ressort sali et dépossédé de sa valeur amoureuse la plus naïve et romantique et qui devient le symbole du remord qui ronge dorénavant le héros, un thème qui revient fragmenté et à peine esquissé lors de troublantes retrouvailles finales. Ce leitmotiv incarne la relation entre les deux personnages et, mélodiquement inaltérable, il transcende les modifications des rapports sans jamais en figer le sens.

Des thèmes en confrontation.

Il était une fois en Amérique se conclut par le thème initial qui encadre le film : Noodles arrive dans la fumerie d’opium dans lequel il était au début et on réentend le piano de bastringue – instrument désaccordé et vieilli volontairement -, dernier retour sur un homme aussi brisé et dysfonctionnel que l’instrument. C’est le thème de l’exclusion, de la tristesse, du visage décomposé de Noodles après l’insulte de Déborah qui le rejette et son entrée en prison. Mais la majeurisation – traditionnellement associée à un caractère plus joyeux – du thème mineur sonne comme une lueur d’espoir et permet une transition vers le thème « Once Upon a Time in America », qui rappelle une insouciance enfantine, une forme d’espérance et de rédemption, comme dans l’excès de gourmandise du jeune Patsy qui préfère la chair de la pâtisserie à celle d’une jeune femme, dans la mélancolie de Noodles sur la tombe de ses amis, sa réconciliation avec Max après un meurtre qu’il ne souhaitait pas ou un flashback final fait de jeux d’enfants. Se tisse musicalement le passage d’une tristesse douloureuse à une nostalgie apaisée et une paix intérieure – caractérisée par un motif ascendant au hautbois et un grand lyrisme aux cordes avec une réminiscence de la femme aimée par l’accompagnement d’une voix de femme, absente du thème originel. Tout comme le regard caméra extatique de Robert de Niro, ultime retour sur l’espièglerie enfantine, l’emploi de ce double thème associé à des moments tout aussi bien douloureux que de rédemption clôt symboliquement cette magnifique fresque.

Il y aurait encore beaucoup à dire de l’emploi des musiques intradiégétiques, du rôle des bruits ou de l’utilisation de musique d’autres compositeurs, du chant traditionnel au standard de jazz en passant par des chants patriotiques. En ce qui concerne les grands thèmes de Morricone, ils n’interviennent jamais durant l’action : sa musique est une relecture symbolique de ce que nous avons vu et de ce que nous verrons. En confrontant les thèmes sonores avec ce que nous avons sous les yeux, Morricone nous donne à lire une autre histoire.

Article rédigé par QUANTIN Jean-Baptiste

Conjuring : sous l’emprise du diable, Michael Chaves loin de James Wan

Les films Conjuring constituent une saga phare dans le monde du cinéma horrifique ces dernières années. Aussi, la sortie du troisième opus, Conjuring : sous l’emprise du diable, est-elle un événement. Mais avoir confié la réalisation à Michael Chaves n’est pas la meilleure idée du siècle…

Initiée en 2013 par James Wan, la saga Conjuring s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler un “univers étendu” qui trouve son origine dans le film Insidious, signé par le même cinéaste deux ans plus tôt. Le but est de créer tout un monde horrifique à travers des films reliés entre eux, qu’ils fassent partie d’une saga (Insidious, Conjuring, Annabelle) ou non (La Nonne). Le projet est intéressant, même si l’on peut se poser des questions sur la cohérence de l’ensemble.
Prétendant adapter un dossier du couple Warren, des spécialistes en sciences occultes, le premier film Conjuring ne se démarquait pas par l’originalité d’une histoire somme toute très classique, mais il était bâti sur un crescendo puissant qui nous entraînait vers un final en feu d’artifice horrifique. La suite était déjà moins puissante mais a créé un personnage maléfique intéressant.
Et nous voici donc avec le troisième opus de la saga, le premier à ne pas être réalisé par Wan lui-même. Alors, franchement, on peut comprendre que le réalisateur ait de nombreux projets (dont Aquaman 2), mais de là à refiler le bébé à Michael Chaves… Le même Michael Chaves qui était très loin de nous avoir convaincus avec son précédent film, La Malédiction de la dame blanche. Eh ben, ici, on retrouve tous les défauts de cet opus…

Ce Conjuring : sous l’emprise du diable est l’adaptation d’un cas authentique, l’affaire Arne Cheyenne Johnson, surnommée “the devil made me do it” (“le diable m’a forcé à le faire”). Le cas est devenu célèbre car, pour la première fois aux USA dans un procès pour meurtre, la défense plaidait non-coupable pour cause de… possession démoniaque.
Tout commence au sein du foyer Glatzel. Le benjamin de la famille, David, est possédé depuis plusieurs mois. Ed et Lorraine Warren ont été appelés pour pratiquer un exorcisme qui s’avère d’une violence telle que Ed Warren sera terrassé par une crise cardiaque. Hospitalisé dans un état grave, il ne peut témoigner de ce qu’il a vu : si le démon a bel et bien quitté le jeune garçon, l’affaire n’est pas finie pour autant, car il a intégré un autre corps, celui d’Arne Johnson, le petit ami de la grande sœur de David.
Cette scène d’ouverture prétend sans doute nous terrasser sous un déluge de trucages et un montage brutal. Mais elle est surtout symptomatique de ce qui va mal dans ce film (et dans une bonne partie de la production horrifique de ces dernières années en règle générale). Michael Chaves doit penser qu’il est inutile de planter une ambiance propice à l’horreur et que les effets spéciaux suffiront à implanter l’angoisse chez les spectateurs. Le résultat est sans appel : pas un seul instant, ni dans cette scène d’ouverture ni dans la suite du film, le cinéaste ne parvient à faire peur. Ce Conjuring : sous l’emprise du diable peut éventuellement susciter l’intérêt à un ou deux moments, pour un public pas trop exigeant, mais en aucun cas la peur ou l’angoisse ne sont présentes. Chaves cherche à privilégier le rythme, enchaînant les scènes à toute vitesse, et délaissant tout travail sur l’ambiance.
Du coup, sans doute conscient de ce souci, il cherche à pallier ses lacunes à grand recours d’effets spéciaux éculés que les habitués des films d’horreur ont déjà vus et revus des centaines de fois : jump scare, lumières qui s’éteignent d’un coup, visages qui apparaissent subitement dans le coin sombre, là-bas, tout au fond, images distordues, etc. Des procédés identiques sont appliqués aussi au jeune Arne : pour montrer qu’il est possédé, on lui fait un sur-maquillage blanc, des cernes sous les yeux, etc. Bref, un déluge de trucages qui ne parviennent jamais à rattraper l’incapacité à planter une ambiance angoissante.

Sur le plan du rythme, Conjuring : sous l’emprise du diable file à toute vitesse. Or, cela a tendance à desservir le film. En effet, lorsqu’apparaît une idée intéressante, elle est à peine effleurée puis disparaît, remplacée par une autre séquence. Ainsi, la question du statut juridique de la possession est un débat très intéressant. Le dialogue avec l’avocate déplace l’action au point de rencontre entre la foi et la preuve scientifique. Là se dessine une piste intéressante, avec une mission assignée aux Warren : prouver, d’une façon juridiquement acceptable, la possession diabolique. Voilà qui promettait quelque chose d’un peu plus original…
… mais qui fut vite abandonné. Au lieu de chercher cette preuve juridique, les Warren vont enquêter sur une autre affaire. Puis ils vont chercher l’identité du maître sataniste. Et ainsi de suite. Le scénario fait feu de tout bois, mais rien n’aboutit. Finalement, lorsque l’on retourne au tribunal, à la fin du film, il n’y a plus aucun lien logique avec ce qui s’est passé précédemment, le jugement arrive comme un cheveu sur la soupe et plus rien n’est compréhensible.
Bien entendu, les révélations qui émaillent l’enquête des Warren ont tendance, elles aussi, à sortir de nulle part et constituent autant de facilités scénaristiques.

Du coup, qu’est-ce que le film a pour lui ?
L’interprétation de Patrick Wilson et Vera Farmiga est une réussite. Les deux acteurs, qui interprètent le couple Warren dans l’ensemble de cet univers, tiennent bien leurs personnages. Les amateurs de la série Fringe retrouveront avec plaisir l’acteur John Noble. Ensemble, ils constituent sans aucun doute ce qu’il y a de plus réussi dans ce film.
En bref, Conjuring : sous l’emprise du diable se révèle être un film froid, dépourvu d’émotions, mal ficelé.

Conjuring : sous l’emprise du diable : bande annonce

Conjuring : sous l’emprise du diable : fiche technique

Titre original : The Conjuring : The Devil made me do it
Réalisation : Michael Chaves
Scénario : David Leslie Johnson McGoldrick
Interprétation : Patrick Wilson (Ed Warren), Vera Farmiga (Lorraine Warren), Ruairi O’Connor (Arne Johnson), Sara Catherine Hook (Deborah Glatzel), John Noble (prêtre Kätzler)
Montage : Peter Gvozdas, Christian Wagner
Photographie : Michael Burgess
Musique : Joseph Bishara
Production : Peter Safran, James Wan
Sociétés de production : Atomic Monster, The Peter Safran Company, New Line Cinema
Sociétés de distribution : Warner Bros
Genre : horreur
Durée : 112 minutes
Date de sortie en France : 09 juin 2021
Etats-Unis – 2021

Les Vitelloni / Les Nuits de Cabiria : deux magnifiques films de Fellini en DVD/BR

Les éditions Tamasa frappent un grand coup en proposant en combo DVD/Blu-Ray deux immenses films de Federico Fellini, Les Vitelloni et Les Nuits de Cabiria, qui comptent parmi les plus grandes réussites de la première partie de carrière du cinéaste italien. Disponibles depuis le 18 mai dernier.

I Vitelloni

Vingt ans avant Amarcord ou Roma, Fellini posait déjà, avec Les Vitelloni, un regard mélancolique et autobiographique sur la société qui l’a vu grandir. En l’occurrence, Fellini grandit dans la province de Rimini, où cette histoire semble se dérouler. Les Vitelloni est donc à plus d’un titre l’acte de naissance d’une filmographie qui n’en est encore qu’à ses débuts (après Les Feux du music-hall et Le Cheik blanc). On y trouve la plupart des éléments qui composeront la grande comédie humaine fellinienne à venir : le thème de la ville de jeunesse fantasmée, qui reviendra dans Amarcord ; des noms de personnages (Guido, Fausto) qu’on retrouvera dans La Dolce Vita ou Il Bidone ; des acteurs intimement liés au cinéaste (Giulietta Masina n’est pas encore là, mais l’on découvre Ricardo Fellini, frère de Federico) ; des femmes errantes comme on en retrouvera dans La Dolce Vita ; des plages et autres bords de mer, comme on en retrouvera dans presque tous ses films ; enfin, une approche néoréaliste à la frontière de l’onirisme, future marque de fabrique de son cinéma qui s’affinera encore dans La Strada ou Les Nuits de Cabiria.

Jours de fête

Les Vitelloni est un film choral, pluriel, comme son titre l’indique : c’est le récit d’une « famille », ou plutôt d’une bande de garçons au tournant de la trentaine, où chacun cherche un sens à sa vie dans une atmosphère de crise existentielle. Ces jeunes hommes sont dans une période d’entre-deux, entre l’adolescence et la vie active : trop vieux pour se contenter d’une vie frivole et détachée de toute responsabilité ; trop jeunes pour être raisonnables et sagement casés. Ils ne sont pas vraiment pauvres, car issus d’une sorte de petite bourgeoisie, mais pas vraiment riches non plus, étant pour la plupart désargentés et sans emploi. Bref, ce sont des personnages qui ne sont ancrés dans rien : ni dans une tranche d’âge bien définie, ni dans un statut social bien défini, et dont la vie quotidienne est tout aussi erratique. L’errance et le vide existentiel sont peut-être les caractéristiques principales des personnages felliniens ; mais la solitude qui en découle est toujours, chez le cinéaste italien, une forme de solitude collective, rendant le portrait d’ensemble d’autant plus tragique.

Cette tragédie collective de l’existence s’illustre de façon éclatante lors des nombreuses scènes de fêtes, de cérémonies et autres rassemblements qui deviennent autant de théâtres où les illusions s’épaississent. Le film s’ouvre sur une fête, se poursuit avec un mariage, un bal, un carnaval, etc. Et après chacun de ces moments d’ébullition, de brefs – mais interminables – couloirs désenchantés où les personnages sont mis face à leurs responsabilités, avant que la festivité suivante ne les ramène à leur ivresse. Cette dialectique cristallise le destin des personnages, qui oscille sans cesse entre la promesse d’une aventure (on veut partir au Brésil, on veut se marier, revoir une amante, changer de vie) et la fatalité d’un destin qui semble voué à l’échec (car en réalité, on ne fait rien). Les deux scènes de départ en train en témoignent : la première, pour le départ de Fausto et Sandra en lune de miel ; la seconde, pour le départ de Moraldo décidant de quitter la ville pour tenter sa chance ailleurs. Le premier départ est une fête célébrant un mariage promis à l’échec, et le train s’éloigne sous les saluts chaleureux de la famille et des amis. Le deuxième départ témoigne d’une vraie ambition de donner du sens à sa vie, mais le train s’éloigne cette fois-ci dans le silence et l’anonymat quasi total. Il y a toujours du monde pour célébrer le début des illusions ; il y en a peu quand elles ont disparu, pour dire au revoir.

Jeux de séduction

En outre, la volonté proprement vitale de vivre ses fantasmes pousse les personnages à entrer dans un perpétuel rapport de séduction avec leur environnement. Chaque rassemblement est l’occasion, pour Fausto, de tromper un peu plus sa femme et de fantasmer des relations adultères qui le sortiraient de la monotonie de son couple. Que ce soit dès le début lors de l’élection de Miss Sirène, lors d’une séance anodine de cinéma, lors d’un bal, de la rencontre avec une troupe de théâtre, et même sur son lieu de travail : Fausto séduit sans cesse, trompe sans cesse, réitère les mêmes erreurs et s’embourbe dans des situations malsaines promises à l’auto-destruction. En ce sens, Les Vitelloni est une façon pour Fellini de mettre à mal la virilité à l’italienne : à travers Fausto et sa faiblesse devant les femmes ; à travers Leopoldo, l’artiste renvoyé à une forme d’homosexualité qu’il laisserait malgré lui transparaître ; à travers Moraldo, qui se lie d’une amitié ambiguë avec un jeune garçon de la gare ; à travers Alberto, pris dans un étau œdipien entre sa mère et sa sœur.

Un personnage secondaire incarne parfaitement cette ironie du destin (qui veut que la séduction soit à la fois la possibilité d’un fantasme et la promesse d’un échec) : il s’agit de la femme que Fausto séduit au cinéma, sorte d’apparition onirique annonçant le personnage d’Anouk Aimée dans La Dolce Vita. Il n’est pas anodin que Fausto la rencontre dans une salle de cinéma, qui est le lieu de l’illusion par excellence : à ce moment-là, tout est permis, et au film projeté sur la toile répond le film qui se joue dans la tête des deux séducteurs. Il n’est pas anodin non plus que ce soit sur la plage que Fausto la retrouve par hasard à la fin du film, qui est le lieu de la désillusion par excellence, le « bout du chemin », le mur de réalité sur lequel la course des personnages felliniens s’écrase inévitablement. Cette femme, sorte de vamp tentatrice, de spectre que seul Fausto semble voir, est peut-être le démon avec lequel il pactise (après tout, son prénom l’y prédestinait…) dans la salle de cinéma, et qui réapparaît en fin de parcours, à l’heure du bilan, lorsque Fausto est mis face à ses responsabilités et doit rendre des comptes à tous ceux qu’il a trompés.

Vers leur destinée

Ainsi, Les Vitelloni compose une galerie de personnages plutôt pathétiques, voire de prime abord méprisables. Ils sont narcissiques, puérils, sans ambition, fondamentalement spectateurs de leur vie, et pourtant mus, intérieurement, d’un désir de réussir et d’une vitalité qui en font des « losers sublimes ». Car malgré les errances sur la plage, les lendemains de soirées déprimants, les réprimandes des parents et la tristesse globale qui accompagne leurs fantasmes, on sent bien que Fellini aime ses personnages et ne les abandonne jamais, parlant même à travers eux à plusieurs reprises. C’est Leopoldo qui s’écrie : « Cette ville est fermée à l’art. Je vis dans l’incompréhension. Mes amis ont des intérêts différents, ils ne s’intéressent qu’aux choses matérielles. Ils vivent leurs vies sordides, ne pensant qu’aux femmes et à l’argent ». C’est Moraldo qui confesse ses envies d’ailleurs : « Si je pouvais partir aussi… », et qui part finalement, à l’image de Fellini abandonnant Rimini pour Rome, à la conquête du cinéma.

Les Vitelloni peut paraître sombre, cynique ; c’est un film imprégné de nuit, de pluie, de désillusions et de regards perdus à l’horizon des vagues. La musique de Nino Rota, signant peut-être l’une de ses plus belles collaborations avec le cinéaste, traduit elle aussi toute la tristesse et la mélancolie qui rongent les personnages. Mais cette même musique évoque aussi une certaine douceur, une candeur et un droit au rêve, qui correspond finalement au regard bienveillant porté par Fellini sur son univers – que lui-même fantasme sans doute, et qui est sa « fête » à lui.

Contenu de l’édition :

Les Vitelloni (1h49)
– Livret (48p) : Fellini par Aldo Tassone + Facsimilé du dossier presse original
– Présentation par Jean-Christophe Ferrari (45min)
– Films annonce

Bande-annonce :

Synopsis : Dans une petite ville de la côte italienne. Alberto, Fausto, Moraldo, Leopoldo et Riccardo, la trentaine, refusent de travailler. Ils passent leurs journées à jouer au billard, à déambuler dans les rues et à bavarder dans les cafés. Lorsque Sandra, la sœur de Moraldo, annonce qu’elle est enceinte de Fausto, leur existence commence à changer. Fausto est obligé de se marier et de trouver du travail.

Le Notti di Cabiria

Sorti en 1957, Les Nuits de Cabiria n’est pas à proprement parler un film « néoréaliste », ce courant cinématographique étant daté de 1943 à 1955 (environ). Pourtant, il en porte toujours les marques tant thématiques que formelles, et demeure encore relativement dépouillé de l’onirisme qui caractérisera les œuvres felliniennes à venir. Les Nuits de Cabiria est donc le dernier film de la première partie de carrière de Fellini, point d’orgue stylistique et carrefour thématique amorçant parfaitement la transition qu’opérera plus radicalement La Dolce Vita, son film suivant, dès 1960. À de nombreux égards, les deux films se ressemblent : des errances nocturnes, des processions religieuses, un vide existentiel à travers la consommation de l’autre, des clowns tristes et des cabarets… Reste la forme, radicalement différente d’un film à l’autre, quoique toujours très identifiable quand il s’agit de Fellini.

Au scénario, Pasolini apporte un regard peut-être davantage tourné vers les marginaux des banlieues romaines (et notamment les prostituées, à propos desquelles il fera lui aussi un grand film, Mamma Roma, en 1962), alors que les personnages felliniens sont habituellement plutôt issus de la petite bourgeoisie des centres-villes. D’ailleurs, en amont du tournage, les deux cinéastes firent de nombreuses virées nocturnes dans ces lieux périphériques et abandonnés, pour mieux s’imprégner de l’atmosphère et du langage des laissés-pour-compte, des voyous, des maquereaux et bien sûr des prostituées. Sur ce point, le résultat est saisissant, notamment l’expression orale de Giulietta Masina et des autres actrices jouant les prostituées, dont l’italien approximatif et la gestuelle apportent beaucoup à l’immersion.

Tu mérites un amour

Les Nuits de Cabiria est d’abord une quête d’amour. Cabiria est une prostituée, dont le métier est donc de donner l’illusion à des hommes qu’ils sont désirables et désirés, voire aimés, l’espace d’un instant. En ce sens, elle n’est qu’un moyen en vue d’une fin égoïste de l’homme qui la paye, et l’affection qu’elle doit artificiellement donner n’est jamais rendue – ou si elle l’est, c’est de façon tout aussi artificielle. Ironie tragique que ce métier qui consiste à « faire l’amour » sans qu’il n’en soit, en réalité, jamais question. Et Cabiria ressent un profond manque d’amour. C’est un petit bout de femme dont la candeur et l’envie d’être aimée transparaissent irrépressiblement.

Du fait de son métier, d’abord, puis de l’effort qu’elle met à persuader les autres comme elle-même qu’elle « n’a besoin de rien », cette quête d’amour est refoulée derrière un empire d’illusions – qui est décidément le foyer le plus familier des personnages de Fellini. Car ces zones urbaines périphériques sont de véritables jungles nocturnes : la compétition fait rage entre les prostituées, les insultes fusent de toutes parts, et le désir de trouver sa place – ou de partir, synonyme de se sortir de la rue – se heurte au poids des préjugés. En témoigne cette scène où Cabiria croise un policier : elle maintient la tête haute et affirme son caractère bien trempé face au regard plein de jugement de l’officier ; or on sent bien que ce comportement compense proportionnellement le manque d’assurance et le sentiment d’illégitimité qui la dévorent.

La mise en scène de Fellini permet de renforcer la position inconfortable de Cabiria vis-à-vis de son environnement : elle est souvent filmée de sorte à paraître petite, isolée ou écrasée par les décors. La scène dans l’appartement de Lazzari, la célébrité qu’elle accompagne pour une nuit, est un des grands moments du film. Elle est d’abord ravie qu’un homme de son statut l’ait choisie, mais leur virée tourne rapidement au fiasco et cristallise toute la tragédie amoureuse de Cabiria. Dans un appartement aux allures de musée, où tout est silencieux et comme figé dans le temps, en décalage frappant avec le tumulte de la rue, Cabiria est encore reléguée au second plan : celui de spectatrice du bonheur des autres quand elle n’est plus le bouche-trou de leur malheur. L’amante de Lazzari ressurgit et Cabiria doit se cacher dans un placard toute une nuit, d’où elle ne peut qu’observer, par le trou de la serrure, la scène de réconciliation et d’amour renaissant auquel elle n’aura jamais part. Son départ est tout aussi violent, réduite à se faufiler comme une voleuse pour ne pas réveiller la femme endormie, regardant une dernière fois ce lit d’amour s’éloigner, comme on regarde une occasion manquée nous échapper, à l’occasion d’un travelling arrière bouleversant. Et finalement, ne plus exister que par transparence, n’être plus qu’une ombre derrière la vitre teintée d’une porte refermée pour toujours.

Les anges déchus

Les Nuits de Cabiria est aussi un film sur la grâce, dans son sens le plus religieux. Fellini se disait catholique, même s’il était volontiers critique envers la superstition, notamment sur le plan collectif. Il n’y a qu’à comparer les scènes de processions religieuses des Nuits de Cabiria avec celles de La Dolce Vita : les deux films donnent à ces cérémonies des allures de cirque, où le ridicule se mêle à une forme de sublime qui semble malgré tout être pris au sérieux par le cinéaste.

Dans ce film, la séquence de la messe est proprement époustouflante en termes de montage, de rythme et de mise en scène. C’est une ruée vers le lieu saint, contre les grilles duquel les fidèles s’amassent comme des animaux en cage. Les femmes pleurent, crient, prient la Madone de leur octroyer la grâce ou d’accomplir des miracles ; on ne se rappelle plus vraiment les contritions ni les usages cérémoniels, mais l’on fait de son mieux ; on se confesse, dans une mise à nu publique aussi sincère que pathétique. L’église devient le théâtre d’une sorte de transe collective où même Cabiria rend finalement les armes, suppliant la Vierge de lui faire « changer de vie » (elle qui mettait tant d’aplomb à répéter qu’elle avait déjà tout). Mais chez Fellini, la grâce ne passe jamais par la religion (dans sa dimension collective), qui n’est qu’un autre empire de superstitions. Après la messe, « les boiteux sont toujours boiteux », déplore Cabiria.

Pour elle, le salut passera avant tout par la sortie des illusions et la quête d’une grâce trouvée à l’intérieur d’elle-même. « Peu importe les préjugés. Ce qui compte, c’est de se connaître profondément », la consolera-t-on. L’autre séquence déterminante pour Cabiria sera celle du numéro d’hypnose dans le cabaret, qui se construit dans un parallèle évident avec celle de la messe. D’un côté, la Vierge et ses miracles qui n’arrivent pas ; de l’autre, le magicien aux cornes de diable et son hypnose qui perce à jour la vérité profonde du cœur de Cabiria. Ce numéro est mis en scène comme un véritable procès, un « jugement dernier » accompli par le public du cabaret, qui la moque pour ce qu’elle est. Par l’hypnose, elle s’adoucit et laisse éclater sa bonté profonde, sa candeur, mais aussi sa peur de l’abandon et sa propre honte vis-à-vis de sa condition.

Alors que Cabiria sort de la messe triste et abandonnée, elle sort du cabaret aimée et accompagnée par un homme, Oscar, qui semble être l’ange qu’elle avait toujours attendu. Mais le cabaret, au même titre que l’église pour Fellini, n’en est pas moins un lieu de prestidigitation : tout ce qui en sort n’est que fantasme et tromperie. Toutefois, si le destin de sa relation avec Oscar semble donc, tragiquement, déjà scellé, c’est à travers cet ultime empire d’illusions que Cabiria découvrira la grâce, sa grâce.

Splendeur et misère

L’histoire de Cabiria commence par une noyade, sauvée de justesse par des enfants passant par là ; elle finit par une tentative de meurtre analogue, du haut d’une falaise. Mais cette fois-ci, Cabiria ne tombe pas. Entre temps, elle aura réussi à changer sa vie : par les échecs d’illusions successives (l’amour de Dieu comme l’amour d’un homme), certes, mais qui sont consubstantielles de l’existence humaine, et qui lui auront permis d’aller chercher au fond d’elle-même cette grâce, cet amour absolu si longtemps refoulé. Dans le cinéma de Fellini, l’illusion se révèle aussi mensongère que nécessaire, et c’est par l’expérience de l’ivresse qu’elle procure que les personnages parviennent (ou non) à s’élucider eux-mêmes. Jusqu’aux Nuits de Cabiria, la plupart réussiront ; mais à partir de La Dolce Vita, ce royaume des ombres semblera de plus en plus inextricable.

Aussi, le défilé final conclut le film sur une note d’espoir et d’onirisme, avec ce cortège d’anges qu’on croirait sortis du ciel pour accompagner l’assomption d’une sainte. Car Cabiria, au même titre que Gelsomina dans La Strada – déjà incarnée par Giulietta Masina –, accède littéralement au rang de sainte : par sa charité et son don de soi, par son débordement naïf d’amour… Autant de gestes qui, pour Fellini, rendent sublimes des lieux pourtant peuplés de ruines et de misère.

Contenu de l’édition :

Les Nuits de Cabiria (2h)
– Livret (56p) : Entretien avec Federico Fellini par Aldo Tassone
– Entretien avec Dominique Delouche (37min)
– Présentation par Jean-Christophe Ferrari (28min)
– Films annonce

Bande-annonce :

Synopsis : À Rome, Cabiria, une prostituée, échappe à la noyade après avoir été dépouillée par son « grand amour ». Malgré tout, elle continue de croire en la vie.