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Nomadland de Chloe Zhao : L’autre face de l’Amérique

Avec Nomadland, Chloe Zhao poursuit son exploration d’une Amérique paradoxalement marginale et profonde. Elle brosse avec l’aide de l’immense Frances McDormand et de quelques nomades dans leur propre rôle, un portrait sensible d’une communauté lumineuse malgré les ravages de la crise économique.

Synopsis :  Après l’effondrement économique de la cité ouvrière du Nevada où elle vivait, Fern décide de prendre la route à bord de son van aménagé et d’adopter une vie de nomade des temps modernes, en rupture avec les standards de la société actuelle. De vrais nomades incarnent les camarades et mentors de Fern et l’accompagnent dans sa découverte des vastes étendues de l’Ouest américain.

American Woman 

Le dernier film de Chloe Zhao, Nomadland, commence avec un encart expliquant que la ville d’Empire, dans le Nevada, a purement et simplement été rayé de la carte en 2011, lorsque son « propriétaire », l’US Gypsum Corporation, une société spécialisée dans les matériaux de construction, l’unique employeur de la ville, a décidé de fermer l’usine et de délocaliser ses 750 habitants suite à la récession de 2008.

On s’attend alors à un film social, à l’horreur économique dénoncée il y a vingt-cinq ans déjà par l’essayiste Viviane Forrester. En fait, à ce jour, l’entreprise USG est de nouveau florissante, et vient d’être vendue pour 7 milliards de dollars, le capitalisme débridé est loin d’être mort.

Et pourtant, le film de Zhao n’est pas vraiment axé sur une dénonciation quelconque de ce capitalisme sauvage. Nomadland mâtine la réalité et la fiction avec de nombreux thèmes. D’une part, la réalité, avec des acteurs issus de la vraie sphère nomadland, des personnes poussées sur la route par des problèmes économiques, mais aussi d’autres attirées par le mode de vie, la philosophie de vie, est-on même tenté de dire. Parmi eux, Linda May et Swankie, deux lumineuses femmes nomades qui jouent leur propre rôle dans le film. D’autre part, la fiction, avec le personnage de Fern, interprétée magistralement par Frances McDormand, une sorte de synthèse de plusieurs nomades issus du livre éponyme de la journaliste américaine Jessica Bruder, qui a vécu en immersion avec de vrais nomades.

Fern est une veuve, rescapée d’Empire, dépouillée de sa maison, qui a dû elle aussi prendre la route en vivant dans son van par manque de moyens. Comme elle le dit à une jeune fille interrogative : « I am houseless, not homeless ». Employée à temps très partiels, la période d’avant les fêtes dans un entrepôt géant d’Amazon, pendant la récolte des betteraves chez un grand producteur terrien, ou en haute saison touristique dans le parc national des Badlands, elle ne rechigne à aucune tâche. Fern est une dure à cuire, plutôt taiseuse, et il est vrai que certaines critiques à l’encontre du traitement du sujet de la crise économique par la cinéaste pointent ce côté « même pas mal » qui est inhérent à l’actrice. Il n’ y a qu’à se référer à ses derniers films, Three billboards en tête. Frances McDormand est comme ça, on la choisit pour cela.  Fern est certes une victime du capitalisme débridé, mais elle semble vivre plutôt bien la vie nomade, la solitude, la précarité même (« I need work, I love work », dira-t-elle à une de ses nombreux recruteurs). Vers la fin du film, la cinéaste donnera quelques éclairages sur ses motivations, mais tout au long du film, on admire ce personnage de femme farouche, résiliente, terriblement autonome, très détachée du monde matériel, tout en étant très empathique des humains qu’elle côtoie.

Chloe Zhao fait ainsi de Nomadland un film quelque peu hybride, surtout que les images de Joshua James Richard, tournées en cinemascope, viennent encore rajouter une nouvelle dimension, une dimension grandiose, aux thèmes déjà identifiés. Tout comme dans son précédent film, The Rider, la cinéaste donne à voir des paysages américains magnifiques, rendant justice avec son format à  l’immensité de la nature américaine, à sa diversité, à sa beauté.

Mais quelle que soit la manière dont on le regarde, Nomadland est avant tout un grand hommage à Frances McDormand. Quand l’employée du camping payé par Amazon pour ses travailleurs temporaires cherche en vain son nom sur les listings, Fern lui suggère de chercher à « M.C.D », comme le début de McDormand. C’est dire la porosité de la marge entre l’actrice et le personnage. C’est Fern qui est au centre du film. La musique un tantinet sirupeuse, ou des situations un peu trop sentimentales sont comme calmées avec un de ses regards, un de ses sourires en coin qui tirent davantage vers le rictus. Les nomades, la crise économique ou encore la nature majestueuse sont périphériques, et même si ce sont des préoccupations qui tiennent au cœur de la cinéaste, elle s’intéresse surtout aux personnes, à Fern ou à Brady, le cavalier de The Rider.

En ces temps de disettes cinématographiques, qui ont laissé la place à des films peu hollywoodiens  comme Nomadland, les Oscars et les BAFTA ne s’y sont pas trompés en lui attribuant à chaque fois trois des plus beaux prix : meilleur film, meilleure réalisatrice, meilleure actrice. Au-delà d’être la « première femme de couleur » à recevoir le prix de la réalisation, Chloe Zhao est une grande cinéaste à la sensibilité qui n’a d’égale que la sincérité. Quant à Frances McDormand, dont la réputation n’est plus à faire, on peut se demander dans quel rôle elle pourrait encore se surpasser, tant elle est parfaite dans Nomadland.

Nomadland– Bande annonce  

Nomadland – Fiche technique

Titre original : Nomadland
Réalisateur : Chloe Zhao
Scénario : Chloe Zhao, d’après le livre de Jessica Bruder
Interprétation : Frances McDormand (Fern), Gay DeForest (Gay), Patricia Grier (Patty), Linda May (Linda), Bob Wells (Bob), Charlene Swankie (Swankie), David Strathairn (Dave), Derek Endres (Derek)
Photographie : Joshua James Richard
Montage : Chloe Zhao
Musique : Ludovico Einaudi
Producteurs: Frances McDormand, Peter Spears, Mollye Asher, Dan Janvey, Chloé Zhao, Coproducteurs : Geoff Linville, Taylor Ava Shung, Emily Jade Foley
Maison de production : Highwayman Films
Distribution (France) : The Walt Disney Company France
Récompenses :  meilleur film, meilleure actrice et meilleure réalisatrice aux Oscars et aux BAFTA 2021, et de nombreuses autres récompenses
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  09 Juin 2021
Etats-Unis | Allemagne – 2020

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4.5

Nobody (I Naïchouller) : une personne d’intérêt

Le scénariste de John Wick et le réalisateur de Hardcore Henry se sont retrouvé réunis pour écrire une comédie romantique, et puis… Non. Mieux vaut parler de personne que d’une seule : Nobody est sorti ce 2 Juin.

Synopsis : Hutch Mansell, un père et un mari frustré, totalement déconsidéré par sa famille, se contente d’encaisser les coups, sans jamais les rendre. Il n’est rien. Une nuit, alors que deux cambrioleurs pénètrent chez lui, il fait le choix de ne pas intervenir, plutôt que de risquer une escalade sanglante. Une décision qui le discrédite définitivement aux yeux de son fils Blake, et qui semble l’éloigner encore plus de sa femme Becca. Cet incident réveille chez cet homme blessé des instincts larvés qui vont le propulser sur une voie violente

John Wish, le roi de la loose

Oublions les scènes d’exposition et les gourmandises : ici, dès l’affiche on est dans le dur. L’équipe de com’ a bien bossé, et assumé de présenter le visage de Bob Odenkirk, incarnant Hutch Mansell, le nobody du titre, s’essuyant le visage d’un revers ou bien se prenant des poings dans la tronche. Le héros est laborieux, bosse dans un secteur usant, le meurtre, et marque de tout son corps sa lassitude à le faire. Comme John Wick, en quelque sorte, ange noir blasé de devoir venger son chien contre toutes les mafias du Monde. La loose est celle qu’ils ont choisie : John Wick se planque et toilette un chiot, Hutch Mansell sort les poubelles en retard, pointe tous les matins à son usine et s’ennuie pas mal.

Briquer la défaite

Derrière les intertitres qui s’affichent dans une séquence d’introduction digne d’un grand Guy Ritchie, « Lundi », « Mardi » et les autres, ponctuant chaque jour d’une défaite répétitive ponctuée d’un gong sonore retentissant il y a bien plus que de l’humour noir. On dépasse la simple liste visuelle des petits échecs qui en font le grand. Perdre sa famille, sa femme et le sens des réalités, c’est créer avec des effets volontairement ampoulés un Jerry Lindegaard dans Fargo : la frustration c’est un terreau terrible pour le polar, peut-être le plus grand. Et ici, c’est tout ce qu’on veut : faire rentrer le polar dans un beau quartier à la desperate housewives, à grands coups de chausse-pieds.

L’habit ne fait pas le moi

La loose se choisit-elle ? On pourrait s’en convaincre. Après le braquage de sa maison par deux paumés incapables de choisir la bonne maison d’un quartier résidentiel pour y piquer quelques dizaines de dollars, la bête se réveille. Hutch Mansell chasse les deux tocards qui ont failli faire de lui un modèle de violence devant son fils, qui, perdu, le lâche, prenant un courage pour une défaite, alors qu’elle est le costard le plus porté de la planète. C’est ainsi : on perd toujours plus qu’on ne gagne à se construire et chaque victoire ne peut jamais cacher toutes ses impuretés. Traqués, les deux braqueurs se révèlent quand Hutch les débusquent : ils cherchaient des sous pour aider leur bébé malade, se contenant de manger des soupes chinoises lyophilisées. Alors ?

« Je sais qui on était »

Comme un mantra, Hutch affirme à sa femme qui le délaisse, incarnée par une Connie Nielsen brillante de distance : « je sais qui on était ». Chaque personnage de cinéma pourrait avoir la force de l’affirmer, car tout se perd dans la routine, même l’idée de soi. Et qui Hutch est-il donc ? Le fils de Christopher Lloyd / Doc Brown et le gendre de Michael Ironside / Côté de fer. Soit, cinématographiquement l’enfant parfait de l’entertainment et du badass. Un héritage assumé, qui délimite les frontières de la folie d’une personne qui ne veut pas en être une, furieux de cette contradiction à la base de toute cette colère : comme John Wick, Hutch Mansell tue et fêle des crânes par et pour un point de départ anodin, comique : l’un son chien, l’autre le bracelet de sa petite fille à ramener. Le diable se cache dans les détails : la scène de tabassage dans le bus est ainsi un vrai rêve de directeur de clinique.

Un mariage dangereux

Difficile de ne pas goiser sur le travail d’équilibriste potentiellement douteux que la stylisation d’une violence, dans toute sa banalité, a de sulfureux. On pense à History of violence de David Cronenberg, mais pourquoi pas à Drive, ou aux revenge movies qui ont enterré la légendaire carrière de Charles Bronson. Cycliquement, des films révèlent des perdus, bien à l’aise dans leurs marges, qui en sortent violemment. Aujourd’hui, ce gardien du temple est un gars malingre, piqué d’une barbe masquant le goître de l’avocat qu’il était dans Breaking bad et Better call Saul : Bob Odenkirk est parfait dans le rôle d’un vieux qui s’en cogne, comme Bryan Cranston l’a joué avant lui. Il y a ainsi quelque chose de jubilatoire à voir un vieux cogner et tirer des mafieux russes comme à la foire, avec son père octogénaire, cassant un jeunisme du film d’action qui nous a fait perdre tant d’acteurs qui auraient bien voulu s’amuser avec nous. La scène de fin, folle, échappe comme un Fast and furious aux critiques qui louperaient le coche : ce Nobody n’est pas une personne.

Bande annonce

Fiche technique

Titre original et français : Nobody
Réalisation : Ilia Naïchouller
Scénario : Derek Kolstad
Photographie : Pawel Pogorzelski
Montage : William Yeh
Musique : David Buckley
Production : Braden Aftergood, Kelly McCormick, Bob Odenkirk, Marc Provissiero
Sociétés de production : 87North Productions, Eighty Two Films et Odenkirk Provissiero Entertainment
Distribution : Universal Pictures International France (France), Universal Pictures (États-Unis)
Pays d’origine :  États-Unis
Format : couleur — 2,35:1 — 35 mm — Dolby Digital
Genre : action, thriller
Durée : 92 minutes
Dates de sortie : 2 juin 2021
France : interdit aux moins de 12 ans lors de sa sortie en salles

Distribution

Bob Odenkirk (VF : Gérard Darier) : Hutch Mansell
Connie Nielsen (VF : Micky Sébastian) : (Re)Becca Mansell
RZA (VF : Namakan Koné) : Harry, le frère de Hutch
Alexeï Serebriakov : Julian, criminel russe
Alexandre Pal : le frère de Julian
Christopher Lloyd (VF : Jean-Claude Montalban) : David Mansell, le père de Hutch
Colin Salmon (VF : Thierry Desroses) : Banion
Michael Ironside : Eddie Williams

Des Livres Fantastiques À Lire

La littérature fantastique est un genre qui nous permet d’explorer d’autres mondes. C’est un genre qui peut être un peu intimidant pour les débutants car il est rempli de créatures d’un autre monde, de systèmes magiques complexes et, bien sûr, de nombreux éléments fantastiques. La lecture de livres est un passe-temps que les hommes et les femmes apprécient beaucoup. Certaines personnes aiment regarder des films, d’autres jouent à des jeux de casino en ligne, et beaucoup d’autres aiment lire des livres. Les avantages de la lecture sont nombreux. Elle procure une stimulation mentale, réduit le stress et nous aide à améliorer notre vocabulaire.

Le genre fantastique est parfois négligé et il existe de nombreux endroits où vous pouvez commencer votre voyage dans le domaine du fantastique. Il s’agit d’un sous-genre de la fiction spéculative, terme utilisé pour les œuvres qui défient les lois communes de notre réalité, comme l’utilisation de la magie. Beaucoup de gens semblent d’accord pour dire que la présence de la magie dans une histoire est ce qui définit une œuvre de fantasy. Dans d’autres œuvres, par exemple la science-fiction, tout doit être basé sur des faits scientifiques prouvés ou spéculatifs. Ceci étant dit, voici quelques excellents livres de fantastique à lire.

Le Hobbit

J.R.R. Tolkien est connu pour être le père de la littérature fantastique moderne. Son livre, Le Hobbit, englobe tout ce que l’on peut imaginer d’une grande histoire fantastique. Il y a des nains, un trésor et un dragon. Si Le Seigneur des Anneaux est peut-être la meilleure série fantastique de tous les temps, tout a commencé avec Le Hobbit, avec la célèbre introduction « Dans un trou dans le sol, vivait un hobbit… ». De nombreux débutants en littérature fantastique ne sont probablement pas prêts à s’attaquer à une trilogie entière telle que Le Seigneur des Anneaux. Le Hobbit est donc plus court et constitue une introduction plus facile au monde de la Terre du Milieu.

Le Nom du Vent

La série Kingkiller Chronicle est un bon début pour votre voyage dans le monde du fantastique, surtout avec le premier livre de la série, Le nom du vent. Ce livre introduit le personnage principal, Kvothe, un épéiste et magicien à la retraite qui décrit son histoire à une personne connue sous le nom de Chroniqueur. Kvothe est le narrateur, et toute l’histoire est racontée de son point de vue tel qu’il s’en souvient, racontant à nouveau ses aventures passées en tant que le tristement célèbre tueur de roi. Le livre raconte cette histoire avec une belle description et des détails complexes.

L’œil du monde

La série La Roue du temps est un exemple parfait de ce que signifie écrire une histoire fantastique épique. Le premier livre de la série, L’Œil du monde, parvient à saisir ce que Tolkien a fait avec Le Seigneur des anneaux, mais d’une manière qui le distingue et le rend original. Le monde qu’il crée est riche en détails et en traditions, avec un grand nombre de personnages. La série elle-même est longue et dense, mais le premier livre est suffisant pour vous permettre de vous lancer dans ce que la série a à vous offrir.

Le dernier empire

Beaucoup considèrent la trilogie originale Mistborn comme un standard du genre fantastique actuel. Le premier livre de la série, intitulé Le dernier empire, introduit une grande variété de personnages sympathiques. Le livre est un mélange entre la fantastique épique et un thriller de casse, et l’histoire implique un groupe de voleurs entreprenant un travail impossible : renverser un empire éternel et tuer un dieu. L’histoire présente également un système de magie très bien développé appelé Allomancy, une capacité qui implique la combustion de métaux qui, à leur tour, confèrent à l’utilisateur différentes capacités magiques.

Le bandit armé

Il va sans dire que la plupart des gens connaissent Stephen King et l’impact qu’il a eu sur le monde de l’horreur. Sa série fantastique connue sous le nom de La Tour sombre est un autre excellent choix pour commencer votre plongée dans les livres fantastiques modernes. Le premier livre de la série est connu sous le nom de « le bandit armée ». Le cadre est sinistre, onirique et très similaire au nôtre. Le livre nous présente le personnage principal, Roland, qui est une figure solitaire traversant un paysage presque intemporel, à la poursuite d’un antagoniste énigmatique dans les montagnes qui séparent le désert de la mer de l’Ouest.

Les mensonges de Locke Lamora

La façon d’imaginer Les mensonges de Locke Lamora est la Venise de la Renaissance associée à quelques éléments fantastiques. La ville fantastique est décrite de manière très détaillée et avec beaucoup de cran. L’ensemble du livre porte davantage sur le développement des personnages et l’histoire que sur les éléments fantastiques. La littérature fantastique est reléguée au second plan dans ce contexte. Bien sûr, il y a les concoctions occasionnelles et un mystérieux Elderglass mais ils sont plus une toile de fond par rapport à la conduite de l’intrigue. Néanmoins, tout s’accorde bien. Les personnages sont bien construits et l’histoire est pleine de rebondissements, ce qui en fait une lecture intéressante.

 Post écrit par Vincenzo

Le cinéma suédois d’hier et aujourd’hui : les films à ne pas manquer

Amoureux du 7ème art et de la Suède, vous êtes peut-être à la recherche des grands classiques suédois, et des figures emblématiques qui ont fait l’âge d’or du cinéma en Suède. En passant par les grands classiques des débuts du cinéma, jusqu’aux films actuels sur Netflix, vous trouverez ici de quoi parfaire votre culture cinématographique.

Les débuts du cinéma suédois

Le cinéma est vraiment arrivé en Suède sur le devant de la scène grâce à la Grande Exposition sur les Arts et les Industries à Stockholm en 1897. Les premiers réalisateurs à avoir fait sortir leur pays de l’ombre à ce moment sont Iktor Sjöström ou Mauritz Stiller avec Le trésor d’Arne. Depuis cette date, le succès du cinéma suédois n’a cessé de grandir.
Il a connu une renaissance dans les années 1950, et les films sont un succès à l’internationale. Parmi les immanquables de cette époque, nous pouvons citer Mademoiselle Julie d’Alf Sjöberg. L’un des réalisateurs grâce à qui l’industrie du cinéma suédois a retrouvé son éclat est indéniablement Ingmar Bergman. Parmi ses nombreuses réalisations, l’un de ses films le plus connu est Le septième sceau (1957) qui aborde des thèmes métaphysiques. Fanny et Alexandre (1982) mérite également d’être visionné.
Elle n’a dansé qu’un seul été d’Arne Mattsson (1951) fait partie des grands classiques suédois à avoir eu une renommée à l’internationale.
Roy Andersson est une des figures emblématiques du cinéma suédois, dans les années 1970, notamment avec son court-métrage Samedi le 5.10 (1969) qui a reçu une récompense au festival International de Berlin.
En utilisant un VPN, et grâce notamment au login NordVPN, vous obtiendrez plus de contenus et pourrez ainsi découvrir plus de réalisations suédoises.

Le cinéma suédois moderne

Du côté des films plus récents, la Suède n’est pas en reste depuis les deux dernières décennies. Fucking Åmål (1998) est un grand succès de Lukas Moodysson, réalisateur qui marque le début de l’ère moderne du cinéma suédois. Ce film aborde également le thème de l’homosexualité, peu présent à l’époque. On peut également noter que la Suède a toujours été pionnière en luttant contre des tabous, notamment grâce à Vilgot Sjöman qui a été le premier cinéaste à montrer dans ses films des personnages nus (La maîtresse, 1962 ou encore 491, 1963).
Le début des années 2000 est marqué par Together (2000) de Lukas Moodysson, qui reçoit le Grand Prix au Festival International du Film de Comédie et d’Humour de l’Alpe d’Huez 2001. Il renouvelle donc ici un accueil à succès pour son deuxième long-métrage. Dans ce film, il explore le passé de son pays, dans les années 70 à travers une communauté hippie.
La réalisatrice Anna Odell se fait remarquer avec The Reunion (2013), un film expérimental qui oscille entre fiction et documentaire.
Ruben Östlund est un des réalisateurs les plus influents des années 2000. Il a remporté plusieurs prix dans des festivals internationaux avec Happy Sweden (2008), qui dépeint un tableau plutôt inattendu de la société suédoise. Il continue ses succès avec Snow Therapy (2015), et The Square (2017) a reçu la palme d’or au festival de Cannes en 2017.

Découvrir le cinéma suédois sur Netflix

De nos jours, les réalisations suédoises se retrouvent aussi bien dans les courts-métrages que dans les longs-métrages, mais aussi les documentaires.
En plus des films précédemment cités, ne ratez pas Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (2014) de Felix Herngren. Ce film est l’adaptation du roman homonyme, et est sans doute le film suédois le plus drôle disponible sur la plateforme Netflix.
La série policière Quicksand de Camilla Ahlgren dont la saison 1 est diffusée depuis 2019 mérite le détour. Cette série relate le procès d’une étudiante qui se retrouve jugée pour meurtre à la suite d’une fusillade dans son lycée.
Le documentaire historique de Kasper Collin, I called him Morgan (2016) relate la vie du jazzman Lee Morgan qui a été assassiné par sa femme à 33 ans. Ce documentaire a été chaleureusement accueilli et présenté dans de nombreux festivals.
Dans les grands classiques présents sur Netflix, l’adaptation de la trilogie Millenium, issue des romans suédois à succès du même nom, ont permis de découvrir l’actrice de renom Noomi Rapace.

Si vous avez envie de découvrir une réalisation suédoise sur grand écran maintenant que les cinémas sont ouverts, ne ratez pas Drunk de Thomas Vinterberg. Pour en savoir plus sur l’un des réalisateurs les plus influents de Suède, Ingmar Bergman, n’hésitez pas à visionner le documentaire A la recherche d’Ingmar Bergman (2018) qui lui est consacré.

Guest Post

La Femme et le Pantin, de Jacques de Baroncelli

La Femme et le Pantin raconte les déboires sentimentaux d’un riche séducteur épris d’une danseuse de flamenco fière et indocile. Parmi les nombreuses adaptations du roman de Pierre Louÿs, c’est finalement cette première version muette signée Jacques de Baroncelli qui s’avère la plus fidèle au texte. Magnifiquement restauré, ce film fait l’objet d’une réédition en DVD/Blu Ray au même titre que la version de Julien Duvivier.

La belle de Cadix…

…a des yeux de velours ! Du moins font-ils fondre d’amour le pauvre Don Mateo Diaz. Le sémillant (et sévillan) séducteur a littéralement le coup de foudre pour Concha, une très jeune femme au tempérament de feu, à la démarche provocante et au regard aguicheur. Une fille « qui n’a peur de rien », que le très riche Mateo pense à tort pouvoir acheter. L’idée de génie de Baroncelli est d’avoir confié ce rôle féminin à Conchita Montenegro, une véritable danseuse qu’il découvrit par hasard à Paris dans un spectacle de flamenco. Elle apporte au personnage une vitalité bluffante et surtout une modernité qui manque à la plupart des actrices de l’époque. Totalement décomplexée, elle accepte même de danser intégralement nue dans une scène étonnante qui ne dépare pas avec l’univers érotique de Pierre Louÿs.

Ciao pantin

« Le désir s’accroît quand l’effet se recule » écrivait ce coquin de Corneille. On pourrait appliquer la formule à  ce pauvre Don Mateo dont la désillusion va aller croissant, au fur et à mesure que la belle s’évertuera à repousser ses avances. Comme dans cette scène mémorable où, coincé derrière la grille d’un hôtel particulier, il assiste impuissant à une nouvelle esquive de sa bien-aimée. On sent Baroncelli particulièrement à l’aise avec cette histoire. L’Andalousie des palais et des estaminets, des jardins bourgeois et des ruelles populaires inspire le réalisateur. Mais c’est surtout à ses interprètes que le film doit sa réussite. D’abord Raymond Destac, pitoyable en pantin désarticulé à l’image du tableau de Goya qui ouvre le film. Mais surtout Conchita Montenegro dont la prestation incandescente dans la scène du cabaret préfigure les danseuses fatales du cinéma que seront Gloria Swanson, Brigitte Bardot ou Marlene Dietrich.

A découvrir.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre : La Femme et le Pantin
  • Réalisation : Jacques de Baroncelli
  • Scénario : Pierre Louÿs  d’après son roman éponyme et Pierre Frondaie d’après son adaptation théâtrale
  • Décors : Robert Gys
  • Photographie : Louis Chaix
  • Musique : George Van Parys et Philippe Parès
  • Sociétés de production : Société des cinéromans, Les Films de France
  • Distribution : Pathé Consortium Cinéma
  • Pays d’origine : France
  • Format : Noir et blanc – 1,33/1 – Film muet – 35 mm
  • Genre : drame ironique
  • Durée : 110 minutes
  • Date de sortie : France, 31 mai 1929

Contenu :

  • Edition restaurée en combo DVD/Blu ray
  • DVD – 1.33 – N&B – Muet – 115 min
    MUSIQUE : DTS-HD Master Audio 5.1/2.0
    SOUS-TITRES : Anglais
    AUDIOVISIONBLU-RAY – 1.33 – N&B – Muet – 115 minMUSIQUE : DTS-HD Master audio 5.1/2.0SOUS-TITRES : AnglaisAUDIOVISION
  • Suppléments

– Géométrie des corps : Entretiens autour du film avec Philippe Roger et Bernard Bastide (31 min)

– La musique de La Femme et le Pantin : entretiens avec Jean-Louis Sajot, Günter Buchwald et Léon Rousseau (19 min)

– Actualité Pathé d’époque : La Semaine Sainte à Séville – 1924

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4

After Dark, My Sweet de James Foley : quelques nuances de noir

Lorsqu’au début des années 90 le producteur Cary Brokaw propose à James Foley d’adapter un roman de Jim Thompson, le réalisateur du très sombre At close Range accepte sans hésiter. Jason Patric, Rachel Ward et Bruce Dern y incarnent un trio typique du film noir mais ici sous le ciel bleu de Californie. Les éditions Carlotta présentent ce film peu connu dans une version restaurée HD Blu-ray/DVD inédite en France.

Un « noir » signé Jim Thompson

After Dark, My Sweet est un film noir mais à la tonalité très particulière.  Plusieurs adaptations cinématographiques des romans de Jim Thompson détonnent par un cynisme caractéristique du romancier : Guet-apens (Peckinpah, 1972), Coup de Torchon (Tavernier, 1981) ou encore The Killer Inside Me (Winterbottom, 2010). Dans After dark, « Kid » Collins est un ancien boxeur qui a fait le match de trop. Il se retrouve au seuil de la clochardisation, errant sur les routes de Californie. Le pauvre bougre a une belle gueule, un corps rescapé du ring et le profil parfait du pigeon. D’un côté, la belle Fay le mettrait bien dans son lit. De l’autre « Oncle » Bud, son amant, verrait bien Collins jouer le gogo de service dans un coup sordide à cent mille dollars.

Sensualité à nuancer

Loin de la psychologie des personnages, c’est la sensualité du film que la promo a mis en avant. Car l’attraction des corps aidant, la belle et la « bête » finissent par s’étreindre. S’ensuivent quelques scènes torrides qui ne sont pas sans rappeler Le Facteur sonne toujours deux fois ou La Fièvre au corps, deux films des années 80 où criminalité et sensualité se conjuguent pareillement. Un registre dans lequel James Foley ne semble pourtant pas le plus à l’aise, l’érotisme annoncé manquant quelque peu d’audace. Un comble pour le futur réalisateur des 50 Nuances.

Jeu de dupes

En revanche, James Foley est particulièrement inspiré lorsqu’il transpose le roman dans le décor aride du désert californien. Point de ruelles sombres ici, de trottoirs mouillés, ni de bistrots mal famés. L’action se déroule sous un ciel bleu immaculé, dans un décor nu et sec. C’est l’Amérique des riches – dont les gosses jouent au golf – et celle des laissés-pour-compte. L’intrigue en elle-même reste très classique : celle du trio infernal, couple complice et amant manipulé. Avec sa démarche balourde et son regard délavé, Jason Patric compose dans ce jeu de dupes un personnage à contre-emploi, à moitié couillon mais faussement naïf, pathétique mais attachant.

Un bon film sous-estimé à redécouvrir

Bande-annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : After Dark, My Sweet
  • Titre français : La mort sera si douce
  • Réalisation : James Foley
  • Scénario : Robert Redlin et James Foley d’après le roman After Dark, My Sweet de Jim Thompson
  • Production : Cary Brokaw, Robert Redlin, Ric Kidney
  • Images : Mark Plummer
  • Musique : Maurice Jarre
  • Montage : Howard E. Smith
  • Genre : Film noir
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Durée : 114 minutes (h 54)
  • Date de sortie : 24 août 1990

Contenu des éditions :

  • DVD/Blu Ray
  • Nouveau Master restauré Haute Définition
  • Version originale / Version française DTS-HD Master AUdio 2.0
  • Suppléments : « lumière sur un film noir » (32 minutes) : entretien avec James Foley
  • Bande-Annonce
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3.5

Taxi Blues, l’URSS de la perestroïka vue par Pavel Lounguine

Premier film réalisé par Pavel Lounguine, Taxi Blues est un portrait contrasté, nuancé et passionnant, d’une Union Soviétique en transition, entre espoir d’une libération et crainte d’une perte de repères.

Pavel Lounguine a toujours fait preuve d’une formidable capacité d’analyse de la société contemporaine. Cela fera de lui l’un des cinéastes russes les plus passionnants actuellement, un de ceux qui savent rendre compte de la complexité de la situation sociale de la Russie depuis la fin de l’URSS.
Pourtant, ce qui avait guidé la création de son premier film comme réalisateur, Taxi Blues, c’était la volonté d’exprimer la façon toute personnelle dont il ressentait cette période étrange qu’est la perestroïka.
Pour rappel, la perestroïka (terme que l’on peut traduire par “restructuration”) est caractérisée par une série de réformes sociales et économiques menées par Mikhaïl Gorbatchev, qui fut le dernier dirigeant de l’URSS, de 1985 à 1991. Si l’Occident a fait de Gorbatchev une véritable star, sa situation était loin d’être florissante en URSS, où il menait une politique d’équilibriste entre les libéraux qui trouvaient ses réformes insuffisantes et les conservateurs qui lui reprochaient de trahir l’idéologie marxiste-léniniste.
C’est ce contexte qui sert de toile de fond à Taxi Blues, ce mélange d’espoir et de crainte, de liberté et d’appréhension. Nous sommes en 1989, l’URSS a encore deux ans à survivre tant bien que mal. Les premiers plans nous montrent un pays qui tente de faire le grand écart entre libéralisme à l’Occidentale et idéologie communiste. Sur les immeubles de verre qui rappellent n’importe quel quartier des affaires d’une grande métropole occidentale s’affichent d’immenses portraits de Lénine montrant la voie pour la libération du peuple. En quelques images, tout est dit de cette contradiction qui guidera le film. L’URSS que décrit Lounguine est à un tournant. Cela se sent dans les arts, dont la pratique semble plus libre, mais aussi dans le fait qu’un saxophoniste, Liocha Seliverstov, puisse sortir comme il veut du pays, faire des concerts aux USA et rentrer ensuite à Moscou.

Taxi Blues, c’est la rencontre de deux personnages.
D’un côté, Ivan Petrovitch Shlykov, chauffeur de taxi, est un personnage droit, strict, sévère. D’apparence impassible, il est capable de s’énerver très facilement et peut, en un rien de temps, devenir très violent. Il est attaché à des valeurs de l’ancien monde, comme le travail. Ainsi, il pense qu’être artiste n’est pas un métier et il traite le saxophoniste Liocha de “parasite”, accusation typique de l’époque soviétique.
Shlykov est surtout un homme parfaitement adapté à la (sur)vie en URSS. Il a constitué des réseaux clandestins pour vendre de la viande, il maîtrise toute cette économie souterraine sans laquelle bon nombre de citoyens soviétiques n’auraient pas pu survivre et il vit dans ce qui semble être un appartement communautaire. Ses façons de penser sont celles d’un citoyen soviétique ordinaire.
Il est possible d’affirmer que Seliverstov est, en cela, l’exact opposé de Shlykov. C’est un homme tourné vers la modernité. Il voyage à l’étranger, et c’est à New York qu’il devient célèbre : il fait donc déjà partie de ce monde globalisé et non plus d’une URSS renfermée sur elle-même. De plus, il joue du jazz, musique américaine par excellence.
Le saxophoniste apparaît aussi comme quelqu’un de puéril et irresponsable. Ainsi, il laisse la baignoire déborder dans l’appartement de Shlykov et cause pour 400 roubles de dégâts dans les appartements inférieurs. Il revend des affaires qui ne lui appartiennent pas. Il boit beaucoup, fait beaucoup la fête et vit au jour le jour de façon un peu bohème. Le fait qu’il soit un joueur de jazz est assez significatif : le jazz est la musique de l’improvisation, et cela semble correspondre à son mode de vie.
Le parcours des relations entre les deux personnages est assez paradoxal : convaincu de vivre la seule vie correcte, Shlykov va tenter de remettre Liocha sur ce qu’il perçoit être le “droit chemin”. Shlykov, dont la vie est bien organisée, avec tout son réseau de connaissances, ne supporte pas le caractère immature et désorganisé de la vie de Liocha. Il va l’aider, le soutenir, l’accueillir chez lui, lui donner des conseils pour sortir de la dépression, etc.
Finalement, il est possible de dire que Seliverstov représente le chemin dans lequel s’engage la Russie, un chemin imprévisible, ouvert à toutes les possibilités. Shlykov est, d’un certain côté, un homme du passé. Liocha l’accuse d’avoir été formaté par l’éducation soviétique. En tout cas, il semble bien adapté à cette vie soviétique qui est pourtant en train de s’effondrer.
A ces deux personnages s’ajoute un troisième, tout aussi symbolique, celui du vieil homme qui cohabite dans le même appartement que Shlykov. Cet homme, qui a reçu des médailles (vraisemblablement lors de la Grande Guerre patriotique), représente l’ancienne URSS.

L’un des enjeux du film est donc de mettre en scène cette période d’incertitude et de transition, ce que fait Lounguine grâce à ses personnages. Ses personnages sont complexes et contrastés, et ils semblent parfois opaques tant leurs décisions paraissent incompréhensibles.
Sur le plan de la mise en scène (qui a été primée au Festival de Cannes), le cinéaste adopte une réalisation proche de ses personnages. Ainsi, il alterne entre des scènes parfois frénétiques lorsque les personnages font la fête (par exemple), et des scènes plus mélancoliques pour exprimer la dépression subie par ses protagonistes.
D’un certain côté, la caméra de Lounguine pourrait être qualifiée de naturaliste : le cinéaste se veut très réaliste dans sa description de la société, jusqu’aux détails les plus sordides parfois.
La théorie critique qui analyse le cinéma russe des années 90 a inventé le concept de “tchernoukha” (de “tcherno” : noir). La tchernoukha, c’est la description sombre, dramatique, de la Russie dans le cinéma des années 90. Banditisme, violence, effondrement social, extrême pauvreté, corruption, prostitution… Les Russes ont une image extrêmement négative des années 90 et cela se ressent dans de nombreux films, dont certains ont connu un grand succès, comme le diptyque Le Frère (Brat’), d’Alekseï Balabanov.
D’un certain côté, dès 1989, Lounguine montre déjà cet effondrement de la Russie. Les lieux qu’il a choisis pour tourner son film sont significatifs : des arrière-cours glauques et mal fréquentées, des immeubles insalubres, des caves où l’on entrepose de la viande dans des conditions d’hygiène déplorable, des terrains vagues où l’on se livre à des marchandages, etc.
Mais Taxi Blues n’est pas qu’un film sombre. Lounguine sait parfaitement montrer toute la vitalité de cette époque. La perestroïka a libéré des énergies, et Taxi Blues est aussi un film rempli de cette énergie.
Au final, c’est toute la contradiction, toutes les contradictions de cette fin d’années 80, entre espoirs et craintes, entre libération et perte de repères, que nous montre Pavel Lounguine.

Taxi Blues : bande annonce

Taxi Blues : fiche technique

Scénario et réalisation : Pavel Lounguine
Interprétation : Piotr Mamonov (Liosha), Piotr Zaïchenko (Shlykov)
Photographie : Denis Evstigneev
Montage : Elizabeth Guido
Musique : Vladimir Chekasin, Youri Kouznetsov
Production : Marin Karmitz, Pierre Rival, Mark Gekht, Aleksandr Goloutva, Vladimir Repnikov.
Société de production : MK2 productions, ASK Eurofilm, La Sept Cinéma, LenFilm Studio.
Société de distribution : MK2 Diffusion
Genre : drame
Durée : 110 minutes
Date de sortie en France : 17 octobre 1990
URSS – 1990

Grand Union, de Zadie Smith : un exercice littéraire inégal aux airs de non finito ?

En mars 2021 paraissait chez Gallimard Grand Union, de Zadie Smith. L’autrice britannique nous a habitués à des romans complexes, mais Grand Union est un recueil de nouvelles. Dix-neuf histoires composent ce livre de 284 pages. On le sait, les maisons d’édition réservent le droit de publier des recueils de nouvelles aux auteurs déjà connus. Aucun novice n’aurait le privilège de publier des nouvelles sans avoir auparavant fait ses armes et son nom avec plusieurs romans à succès.
Y aurait-il une raison cachée derrière cette pratique ? Les recueils de nouvelles peuvent-ils parfois flirter avec un travail littéraire moins abouti ?
Grand Union tend à pencher en faveur de cette théorie : Zadie Smith nous livre ici davantage un exercice littéraire qu’un recueil de nouvelles abouti. Les dix-neuf nouvelles sont indéniablement inégales. Peut-être une manière d’introduire le non finito en littérature…

Ce qu’on apprécie dans Grand Union et dans l’oeuvre de Zadie Smith en général, c’est son intérêt pour l’identité, notamment pour les communautés minoritaires telles que les personnes non blanches, en particulier les femmes noires. Tout au long de ces dix-neufs récits courts, l’autrice questionne l’identité aussi bien sexuelle, raciale, religieuse que sociale. Le problème est que Grand Union n’apporte rien de neuf. La dénonciation laisse l’impression d’être déjà vue et de n’amener rien de nouveau – en plus, elle n’est pas suggérée pour que le spectateur la comprenne, elle lui est énoncée. C’est particulièrement le cas dans la nouvelle La Rivière Paresseuse qui énonce des clichés sans proposer aucune solution et sans faire réfléchir le spectateur. La nouvelle nous paraît d’ailleurs plus paresseuse que la rivière, sa lecture – comme celle du reste du livre – s’avère poussive. 

Car Grand Union est malheureusement plombé par une collection de défauts qui rendent la lecture difficile. Le propre du livre est de dénoncer, divertir ou faire réfléchir. Ici, la dénonciation, on l’a vu, est sans intérêt et sans nouveauté. Le livre n’est pas davantage divertissant : Zadie Smith s’attache à nous dépeindre des histoires ennuyeuses, peu intéressantes. Un côté déprimant se dégage de l’ensemble : tout est critiqué constamment. Le ton est aigre, Zadie Smith semble tout regarder d’un œil noir ou hautain sans qu’on comprenne réellement pourquoi. Il se dégage quelque chose d’acariâtre et d’aigri de la narration qui revient pour beaucoup de personnages. Le texte est aussi régulièrement pollué par un langage cru, inutile et vulgaire. Il n’est pas vulgaire parce qu’il est cru mais parce que ce côté cru est gratuit. Les tentatives d’humour sont ratées et un côté donneur de leçons émerge de l’ensemble. Au final, le livre tire vers le bas sans avoir la beauté et la poésie que peuvent revêtir un regard mélancolique, nostalgique ou même une complaisance dans la tristesse. La plume n’est pas particulièrement belle et elle semble trempée dans l’acide.

Seules quelques nouvelles sont intéressantes sur l’ensemble. Johanna Thomas-Corr du Guardian écrit d’ailleurs que « au moins huit des dix-neuf histoires de Grand Union ne sont pas très bonnes »… Ces nouvelles donnent l’impression de ne pas avoir été travaillées. De se résumer à un exercice de spontanéité qui se révèle lassant. Beaucoup n’ont pas de réelle narration ni d’histoire à proprement parler. Il ne s’agit que des réflexions de l’autrice – par exemple, l’observation de la rivière artificielle de la piscine d’un hôtel dans La Rivière Paresseuse. Réflexions, on l’a dit, très négatives. Cela dénote un problème : par rapport à un roman réfléchi, construit et articulé, ces nouvelles sont trop légères. On n’y accroche pas et seuls les défauts ressortent au lieu de la richesse de ce qui aurait pu se passer. Cela renforce cette impression d’exercice littéraire et de remplissage.
L’une des meilleures nouvelles du recueil est Mlle Adele et les corsets et elle n’a rien d’exceptionnel. Il s’en dégage encore une fois quelque chose de triste qui n’apporte ni regard neuf, ni solution. La surprise qui apparaît en milieu de récit est mal amenée et révélée avant d’être exploitée, ne provoquant finalement paradoxalement que peu de surprise. De surcroît, la nouvelle a une drôle de manière de dénoncer le racisme et la discrimination – notamment sexuelle – en énonçant sans la moindre gêne de nouveaux clichés racistes (probablement en toute inconscience) !

Enfin, c’est lorsqu’on parvient à la nouvelle Situation de blocage qu’on est soudain frappé par le problème majeur de Grand Union : sa narration. Le ton, on l’a dit, est volontiers critique, négatif, complaisant. Nouvelle après nouvelle, quelque chose dérange : que le narrateur soit interne ou externe, attaché à décrire les émotions et pensées de personnages différents, il s’exprime toujours de la même manière. Si cela saute aux yeux dans Situation de blocage, c’est parce qu’elle est censée être narrée par Dieu lui-même, or, voilà que, contre toute attente, Dieu s’exprime également avec le même ton moqueur et aigri que le narrateur décrivant les pensées de Mlle Adele, ou celles de Monica, mère quadragénaire se rappelant ses expériences sexuelles lors de ses années étudiantes dans L’éducation sentimentale, ou le narrateur de La Rivière Paresseuse ou Bien sous tous rapports ou Paroles et musique, etc. ! Le ton est toujours le même : celui de Zadie Smith.

La narration et le ton ne sont aucunement adaptés aux personnages ou aux situations – alors même qu’on lit des histoires très différentes les unes des autres. On retrouve pourtant toujours le même langage acerbe, les mêmes critiques décomplexées, la même vulgarité, le même humour raté. Le constat est simple : on ne lit pas des nouvelles avec une écriture y correspondant. On lit Zadie Smith qui raconte. Et du coup, c’est terrible, mais au-delà des phrases, au-delà des paragraphes, le lecteur est dérangé par quelque chose de flagrant qui le sort de la narration : il voit les ficelles.
Bien sûr, on ne peut pas ici invoquer le style comme défense : le style s’adapte aux situations, et indépendamment du style, des personnages différents ne peuvent pas tous s’exprimer de la même manière, sur le même ton, avoir les mêmes pensées et les mêmes opinions. En plus de ne pas être crédible, cela détruit leur expérience identitaire personnelle et dans le même temps, les questions que tente de soulever le recueil à ce propos.

Dans Grand Union, la narration ne fait pas sens : la forme n’est pas adaptée au fond. Zadie Smith ne s’efface pas au profit de ses personnages. Elle n’est pas un vecteur de leurs pensées, ils sont un vecteur de la sienne, en toute incohérence. Cela, bien sûr, se remarquerait moins dans un roman narré d’un point de vue externe qui ne suivrait les pensées que d’un seul personnage. Dans un roman à plusieurs voix, cela serait déjà un problème. Ça l’est encore plus dans un recueil de nouvelles censées être indépendantes – car rien ne lie les nouvelles les unes aux autres. Et d’autant plus dans la nouvelle où c’est Dieu qui s’exprime exactement de la même manière. Là, le mécanisme devient franchement grossier. Il donne l’impression que les personnages ne sont pas travaillés et c’est le cas, tout comme les intrigues. À tel point que ça en paraît assumé. Malheureusement, ça ne produit rien de positif. Quel est le but d’une telle manœuvre ?

Grand Union est donc un recueil de nouvelles inégal rappelant davantage un exercice d’écriture. Pour les amateurs de Zadie Smith, cela constituera peut-être un moyen de comprendre son processus créatif, un peu à la manière d’un non finito qui, en montrant l’écriture inachevée, flottante (ici au sens d’un exercice), montre dans le même temps, l’acte d’écrire au moment de l’écriture (et non pas fini et publié). Un peu à la manière d’un Michel-Ange qui, en laissant des parties non sculptées, à peine émerger du marbre brut, montrait dans le même temps la sculpture achevée et l’acte de sculpter.

Grand Union, Zadie Smith
Gallimard, 2021, 284 pages

« Mauvaise réputation » : toute réalité a deux faces

Le scénariste Ozanam et le dessinateur Emmanuel Bazin publient aux éditions Glénat Mauvaise réputation, une bande dessinée axée sur l’histoire des frères Dalton et dont le narrateur n’est autre qu’Emmett.

Précédé d’une réputation sulfureuse, Emmett Dalton s’est rangé depuis plusieurs années, après les mésaventures que lui et ses frères ont vécues. Il noie désormais son spleen dans l’alcool et est assailli de visions du passé aussi douloureuses que tenaces. Nous sommes en 1908 en Oklahoma et les Dalton continuent de polariser les attentions. À tel point d’ailleurs qu’un producteur de cinéma, John Tackett, approche Emmett afin d’obtenir sa version des faits avant de porter l’histoire de la fratrie sur grand écran. Le scénario, essentiellement basé sur des coupures de presse, est un tissu de mensonges. « Tout est faux, caricatural. Si j’avais vécu un seul jour comme ce que vous racontez là, je serais mort depuis longtemps. » S’il tempère – « Vous savez, dans un scénario, la vérité doit s’effacer devant l’efficacité » –, John Tackett voit là l’occasion de convaincre Emmett : s’il veut rétablir les faits, il suffit qu’il accepte de remplacer le scénariste embauché sur le projet. Et c’est ainsi que les deux hommes vont se rapprocher l’un de l’autre et éventer peu à peu, par l’intermédiaire du narrateur Emmett, l’histoire des Dalton.

Ozanam et Emmanuel Bazin vont alors nous faire découvrir d’anciens marshals que des circonstances défavorables et plusieurs injustices ont poussé sur le chemin de la criminalité. « Je suis persuadé que si la solde était tombée tous les mois, le dilemme n’aurait même pas existé. » Car l’activité de marshal est peu profitable aux Dalton : payés à l’acte, ils ployaient sous le travail et devaient en plus payer les enterrements de bandits qu’ils abattaient dans le cadre de leur mission lorsque ces derniers n’avaient pas de famille. « On s’est rendu à l’évidence que n’importe quel boulot serait plus rémunérateur… et moins dangereux » En filigrane, c’est l’Ouest, ses règles tacites et ses règlements de comptes qui transparaissent. Avec cette devise, si juste : « Qui vit du glaive périra par le glaive. » Pour en prendre la pleine mesure, il faut se rappeler que Towerly, l’assassin d’un frère Dalton, a été tué par un marshal qui n’a même pas eu le temps de profiter de sa prime avant de se voir lui-même abattu par un Indien. Le récit, à trois bandes – les Dalton, Emmett et John, l’Ouest –, est conté de manière réaliste et mélancolique. Les couleurs désaturées d’Emmanuel Bazin, l’analogie initiale entre Emmett et le Christ et, plus largement, les événements contés dans l’album contribuent à instaurer la teneur d’un western crépusculaire.

Bagarres de bar, chevaux volés, fusillades, fausses accusations de braquages, tragédies en cascade, marshals, truands et Indiens, Mauvaise réputation ne fait certainement pas affront au genre. Il a aussi le mérite de portraiturer une époque, en recourant à des personnages secondaires – l’usurier Bundle réclamant son dû à la veuve d’un soldat – ou à des dialogues édifiants – « Le public n’est pas prêt à payer pour voir les exploits d’un négro » au sujet de l’opportunité de consacrer un biopic à Bass Reeves. D’autres aspects de l’album feront en revanche l’objet de davantage de réticences : les nombreux bonds temporels et ellipses morcèlent le récit et nous empêchent parfois de nous fixer dans l’action ou de nous identifier pleinement aux protagonistes, tandis que le travail graphique sur les visages ou les décors apparaît quelque peu lacunaire. Ce premier tome, très cinégénique, n’en demeure pas moins plaisant et engageant quant à la suite de la série.

Aperçu : Mauvaise réputation (Glénat)

Mauvaise réputation (tome I), Ozanam et Emmanuel Bazin
Glénat, juin 2021, 72 pages

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3

« La Machine ne ferme jamais les yeux » : techno-surveillance

Dans La Machine ne ferme jamais les yeux (Delcourt/Encrages), Yvan Greenberg, Joe Canlas et Everett Patterson se penchent sur les technologies de surveillance et la manière dont nos données privées sont exploitées de manière croissante. Pour ce faire, ils transitent par le FBI, la NSA, le maccarthysme ou encore les nouvelles technologies.

Edward Snowden et Olivier Tesquet l’ont chacun verbalisé à leur manière : les technologies de surveillance prennent une importance souvent insoupçonnée dans nos existences. L’ancien employé à la NSA a démontré à quel point les gouvernements et leurs agences de sécurité pouvaient s’immiscer dans l’intimité de leurs concitoyens. L’essayiste français a quant à lui énoncé les fondements d’une vie privée rabotée par les caméras de surveillance, les drones, les applications mobiles, la capture des données numériques ou encore des objets devenus anodins comme Google Home ou l’Apple Watch. La Machine ne ferme jamais les yeux nous plonge aux sources bibliques et historiques (Judas, le cheval de Troie…) de la surveillance, puis radiographie son extension progressive jusqu’à la situation actuelle, où le commercial, le technologique et le politique concourent sans distinction à notre mise à nu.

Il ne faut pas voir en La Machine ne ferme jamais les yeux une bande dessinée classique. Son récit s’ordonne en effet autour d’événements historiques éclairant les intrusions publiques, technologiques et/ou commerciales dans nos vies privées. Il fait donc le deuil d’une narration conventionnelle pour prendre la forme d’un manuel didactique, richement illustré, sur tous ces moments où la sphère privée et la surveillance ont fini par se heurter. L’objet de l’album outrepasse néanmoins ces seules questions, puisqu’on y assiste par exemple à la rencontre fictive entre George Orwell, père de la novlangue et de Big Brother, et Michel Foucault, tirant notamment de la surveillance panoptique de Jeremy Bentham toute une série de vocables et d’expressions censés témoigner de réalités sociologiques nouvellement établies et étayées (parfois par ses propres soins).

À la lecture de cet album très instructif, on peine toutefois à distinguer où se situe le paroxysme de la surveillance. Le doit-on aux milliers de dossiers secrets de J. Edgar Hoover, l’ancien patron paranoïaque du FBI ? Est-ce plutôt le fait de la NSA et de ses entreprises de télécommunication satellites, qui ont récolté ensemble, illégalement, les données privées de millions d’Américains, tel que révélé par Edward Snowden ? Ou faut-il définitivement couronner cette prouesse de sournoiserie, pratiquement indétectable, que constituent les oiseaux artificiels dotés de caméra ? À moins qu’il ne s’agisse, plus prosaïquement, du combo caméras publiques/applications mobiles/réseaux sociaux ? On pourrait aussi citer le crédit social chinois, dont cette bande dessinée fait peu de cas, mais qui en constituerait pourtant l’apogée logique.

Pessimiste mais nécessaire, La Machine ne ferme jamais les yeux est un document précieux en ce sens qu’il met en perspective les technologies de surveillance, leurs objectifs avoués et inavouables, mais aussi les moyens qui leur sont dévolus. Il s’attarde tour à tour sur la symbolique des anges (observateurs/protecteurs), le mythe de Godiva (sur le voyeurisme), la galerie des mauvais sujets (exposition publique de portraits de criminels), le fordisme (et ses cadences chronométrées), les deux phases de peur rouge (avec l’essor sous-jacent du fichage), les indiscrétions de la CIA et de la NSA, la répression des mouvement des droits civiques, du terrorisme et des rassemblements syndicaux (avec toutes leurs dérives sécuritaires) ou encore les nouvelles technologies (récoltant tant de données avec notre consentement tacite). L’album a beau constituer une initiation d’excellente facture, pour aller plus loin, on le complètera volontiers par les essais d’Olivier Tesquet, Brittany Kaiser, Tristan Nitot ou Shoshana Zuboff.

Aperçu : La Machine ne ferme jamais les yeux (Delcourt/Encrages)

La Machine ne ferme jamais les yeux, Yvan Greenberg, Joe Canlas et Everett Patterson
Delcourt/Encrages, juin 2021, 144 pages

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4

« Casablanca, l’aventure du film » racontée de a à z

L’écrivain Tito Topin a décidé d’exhumer tout ce qui a contribué à façonner, de près ou de loin, le film – et le mythe – Casablanca. Il publie chez LettMotif un ouvrage de 260 pages s’intéressant tant à l’histoire du long métrage de Michael Curtiz qu’à tous ceux, petites mains comme grandes stars, qui ont été impliqués dans sa réalisation.

L’American Film Institute le classe second parmi les cent plus grands films américains de tous les temps. La BBC le glisse dans son top 10. Les cinéphiles sont nombreux à le citer parmi leurs longs métrages favoris. Casablanca n’est pas un film tout à fait comme les autres. Si cette assertion peut ressembler à un lieu commun, Tito Topin se donne la peine de porter à son crédit toute une série de faits, de personnages et d’anecdotes qui ont le mérite d’éclairer l’œuvre de Michael Curtiz d’une lumière nouvelle. Né lui-même à Casablanca, l’auteur retrace le contexte de création du film, se penche une à une sur toutes ses parties prenantes, du réalisateur aux seconds rôles en passant par l’affichiste Bill Gold, et met son sens du récit au service d’une passion contagieuse. Il suffit de consulter le chapitre « Casablancamania » pour prendre la pleine mesure d’une postérité glorieuse. Mais saisir toutes les aspérités du film nécessitait bien ces multiples fiches (certes parfois un peu trop biographiques) que Tito Topin consacre à ses façonniers.

Casablanca, c’est la grande histoire racontée par la petite. Tito Topin rappelle les origines modestes des frères Warner et la manière dont ils ont rencontré le succès grâce au cinéma parlant. Il présente Michael Curtiz comme un réalisateur prolifique ayant fui la « terreur blanche » hongroise pour s’épanouir à Hollywood. Au moment où débute son tournage de Casablanca, le script était encore en gestation, ce qui a eu le don d’irriter Humphrey Bogart (qui venait d’être consacré suite au Faucon maltais) et Ingrid Bergman (prêtée à la Warner après avoir été repérée par Selznick). Le premier craignait que le film ne devienne un échec retentissant et la seconde, souvent dépitée par le manque d’organisation, peinait à en comprendre le scénario. Pour couronner le tout, les deux comédiens-phares ne filaient pas le parfait amour sur le plateau. Tito Topin raconte toutefois comment cette entreprise périlleuse a fini par se solder par un extraordinaire succès d’estime : Howard Koch retravaille le flashback, le script-doctor Casey Robinson amende la romance (non crédité, il ne sera même pas cité à la Cérémonie des Oscars), le chef opérateur Arthur Edeson impose ses éclairages, ses prises de vues et ses angles inédits, le chef décorateur Carl Jules Weyl fait de chaque élément de décor un vecteur narratif. Chacun a ainsi apporté sa pierre, précieuse, à un édifice en voie de maturation.

L’authenticité de Casablanca a également contribué à le distinguer. Son degré de réalisme a été renforcé par les 34 nationalités différentes qui cohabitaient sur le plateau, mais aussi par l’intervention de personnalités telles que le conseiller technique Robert Aisner – qui connaissait la ville de Casablanca pour y avoir lui-même transité. Le débarquement américain et une réunion diplomatique concomitante au lancement du film ont également favorisé son essor, en faisant résonner partout dans le monde le nom de la cité marocaine. L’affichiste Bill Gold n’y est pas pour rien non plus, lui qui a su synthétiser toute la choralité, la pluralité et l’ambiance du film en une illustration idoine, point de départ d’une carrière de quelque 70 années qui l’aura vu collaborer avec Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick ou encore William Friedkin. C’est tout ceci – et un peu plus encore – que l’auteur Tito Topin énonce longuement, avec érudition et la volonté de mettre l’œuvre de Michael Curtiz autant en perspective que possible. Le pari est réussi, même si certains regretteront sans doute que l’anecdote l’emporte in fine sur l’analyse.

Casablanca, l’aventure du film, Tito Topin
LettMotif, mai 2021, 260 pages

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3.5

« Langue » : de la transversalité du parler

Enseignante à l’Université de Paris, Cécile Canut publie dans la collection « Le Mot est faible » (Anamosa) un opuscule portant sur la langue.

En France, la langue a été homogénéisée et fixée entre les XVIe et XVIIIe siècles : Richelieu fonde l’Académie française en 1635, l’Encyclopédie de Diderot voit le jour en 1751, les dictionnaires et les grammairiens ordonnent progressivement le sens et la place des mots, avant que la Révolution française n’impose un usage unique et invariable de la langue et de ses vocables. Pour les Lumières, cette dernière ferait tendre la civilisation vers le progrès et l’universel. Les patois et autres dialectes sont alors de plus en plus souvent considérés comme quantité négligeable. L’école devient le lieu d’apprentissage de l’unicité de la langue. Et des personnalités telles que l’abbé Grégoire ou Talleyrand concourent à unifier les parlers, un processus qui se cristallisera toutefois un peu plus tard, avec la IIIe République (1870-1940).

Une fois ce cadre historique posé, Cécile Canut peut se lancer dans une réflexion succincte et transversale sur la langue, qui nous apparaît tour à tour en tant que marqueur social excluant ceux qui n’en maîtrisent pas les codes, comme une entité aux usages pluriels (langage familier, protocolaire, académique, soutenu…), à l’aune des différentes significations qu’elle enveloppe à travers les cultures ou encore en qualité d’outil collectif d’émancipation lorsqu’elle sert par exemple à verbaliser les doléances de manifestants à travers un discours syndical et/ou politique. Cécile Canut rappelle par ailleurs à quel point l’ordre-de-la-langue instaure son contrôle sur le parler, mais aussi la manière dont les novlangues orwelliennes ont pu devenir une réalité, sous une forme lyophilisée : quand un licenciement devient un plan social, quand les formules demeurent à ce point spécieuses et édulcorées, est-il encore possible de penser le capitalisme sans en travestir les fondements ?

Dans un opuscule aussi clair que passionnant, aidée en cela par son expérience professionnelle, Cécile Canut revient également sur les dialectes africains et la manière dont on les a associés, au cours de l’histoire, au sous-développement, puis opposés aux langues des colonisateurs, supposées être porteuses de progrès. Dans certains pays comme le Mali, le français continue d’être valorisé à l’école, son apprentissage banalisé, la langue de Molière étant liée dans les esprits à l’éducation et l’élévation culturelle (au-delà des considérations politiques). En fin d’ouvrage, il est aussi question des Gilets jaunes, parfois moqués pour leur supposée non-maîtrise des codes linguistiques, mais capables de subvertir la langue pour diffuser leurs messages et s’ériger en êtres pensants et agissants. Au fond, ce qu’il faut retenir de cet ouvrage, c’est que la langue structure notre pensée, elle en pose les contours et en conditionne les horizons. Mais elle s’apparente aussi à un outil culturel, identitaire et politique qu’on emploie à des fins diverses, et parfois pour le pire.

Langue, Cécile Canut
Anamosa, mai 2021, 96 pages

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3.5