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Petite maman de Céline Sciamma : fulgurance de la simplicité

4.5

Céline Sciamma a rencontré un succès critique, international et public avec Portrait de la jeune fille en feu. Elle y parlait de feu intérieur, mais aussi et surtout de regard, de rencontre. Son film est devenu un hymne. Comment rebondir après cela ? En choisissant la simplicité, la vérité et en se tournant, encore et toujours, du côté du cinéma et de ses émotions brutes. Petite Maman, n’est que cela : un concentré d’émotions, de petites douceurs qui se déballent les yeux grands ouverts, le sourire aux lèvres. On en retient l’authenticité, le calme et toujours cette force du regard porté sur soi et les autres, surtout la bouleversante beauté de la rencontre amoureuse, amicale ou tout simplement familiale. On ne choisit pas sa famille, mais on peut apprendre à l’aimer vraiment, à la recréer sans cesse, à l’étonner et à s’étonner d’elle.

« Enfant loin de toi, enfin avec toi »

Nelly est avec sa mère lorsque celle-ci doit vivre un second deuil accolé au précédent : vider la maison de sa mère après sa toute récente mort. La petite fille voit sa mère lui échapper alors qu’elle ne garde de sa grand-mère qu’une canne qui a « l’odeur de sa main » dit-elle. C’est cela que va raconter Céline Sciamma après trois autres films sur l’enfance (en tant que réalisatrice ou scénariste) : Naissance des pieuvres (2007), Tomboy (2010) et Ma vie de courgette (2016). Ces trois petites fantaisies racontaient un moment de la vie, des choix. Pour Nelly aussi quelque chose se dessine. Elle voit sa mère partir et décide d’aller sur les traces de son enfance, puisque c’est après tout dans sa chambre d’enfant qu’elle dort pour quelques nuits. Dans cette maison que l’on vide, elle trouve des traces du passé et s’étonne de ne rien savoir de l’enfance de ses parents, autre que des « petites histoires ». Elle veut connaître leurs peurs, leurs émotions intimes, en somme pouvoir les regarder. Savoir regarder, savoir marcher sont des choses si naturelles qui prennent ici tout leur sens. C’est en déambulant que Nelly rencontre Marion à l’endroit même où sa mère a construit une cabane à huit ans. C’est en regardant bien que Nelly découvre Marion, sa petite maman. Tout cela est le prétexte à un conte onirique où les joies et fantasmes de l’enfance ressurgissent. Dans la maison (au double visage passé et présent), tout entre dans le fantasme de Nelly, un placard que l’on ouvre à tâtons, une panthère noire dans la nuit, des bols où boire un chocolat chaud…

La vie en plus beau

Le choix de Céline Sciamma est étonnant car il est celui de la simplicité. Elle décide de nous montrer la fulgurance de moments doux, tout n’est ici que calme et volupté. C’est une transition magnifique au portrait dressé dans son film précédent, à nouveau nous regardons à travers les yeux de Nelly. Elle regarde, elle est regardée. Et ce jeu de regards, de miroir (les deux actrices sont jumelles) fait grandir autant l’une que l’autre (la dernière scène du film et les révélations faites la nuit qui la précède le prouvent). Le dispositif est d’une extrême simplicité, c’est une fantaisie pleine de tendresse. C’est une forêt qui, à la manière de Mon voisin Totoro, réunit deux petites filles dans un espace temps réinventé. Autour de la cabane et d’autres objets réunis avec soin, les deux gamines jouent, s’inventent sans cesse et se rêvent plus tard (même si pour l’une les choses sont déjà scellées, Céline Sciamma parvient à nous faire croire que tout est encore possible). Il est ainsi troublant de voir Marion rencontrer le père de Nelly, comme si les choses pouvaient en être gâchées d’avance. Il est certain pourtant que le film se regarde comme une boucle temporelle où tout ce qui se joue s’est déjà joué et se jouera encore. Pourtant, pour Nelly, c’est l’instant présent seul qui compte. Elle sait que ce moment précieux ne sera vécu qu’une fois et donc elle en profite à fond. Si la sororité a un sens pour Céline Sciamma, elle sait la réinventer, comme elle réinvente son cinéma, à chaque film.

Intimité créative 

La réalisatrice arpente des lieux intimes, ceux de sa propre enfance (on y redécouvre encore une fois L’Axe majeur de Cergy Pontoise, déjà filmé dans Naissance des pieuvres) et bouleverse par des images si personnelles qui deviennent sous nos yeux des instants de cinéma. Car Petite Maman fait ressurgir des souvenirs enfouis en nous, des désirs de création. Le film remet au centre également la toute puissance de la nuit dans l’enfance, avec ce fantasme des ombres qui font peur et qui fascinent. Mais aussi cette capacité à abolir les barrières, il suffit de dire « bonjour » pour se rencontrer de nouveau. A ce propos, les « au revoir » dans le film ont une importance capitale, autant que les signes de la main pour se saluer. Car ces deux moments encadrent le temps : ils sont un début et une fin, ils permettent de ne pas regretter. L’au revoir appelle au souvenir, quand le bonjour appelle à la rencontre, au regard vers l’autre.
Céline Sciamma filme la vie qui se structure avec le petit déjeuner, les rituels d’une journée. Les sons sont omniprésents et deviennent une musique que Céline Sciamma ne fait résonner réellement qu’une seule fois pour une chanson (La musique du futur) dont les résonnances ne sont pas sans rappeler le chant des femmes autour du feu dans Portrait de la jeune fille en feu. Mais c’est le calme qui domine, cette attention aux détails, à la mise en scène (sur laquelle Nelly a une grande influence puisque ce sont ses déambulations qui sont mises en scène). La maison se vide, le deuil commence, mais loin de nos regards. Ce qui compte c’est ce moment dans la vie de Nelly, cette rencontre avec sa mère, mais aussi en arrière-plan, les instants avec son père. Un personnage masculin très positif (comme celui de Tomboy) plus important qu’il n’y paraît. L’émotion peut venir à tout moment, de détails qui nous font rire, à d’autres qui nous emmènent dans une émotion plus souterraine, plus intime.

En filmant trois générations de femmes sans en dire autre chose que le moment où elle les prend, Céline Sciamma livre une œuvre délicate, douce et d’une simplicité magnifique. Son Petite Maman est une nouvelle image manquante, une nouvelle réinvention. Le récit de cette mère et de cette fille qui se rencontrent au même âge est le récit d’un rêve qui se réalise. C’est un moment rare et précieux et cela en devient un moment de cinéma suspendu et bouleversant.

Petite Maman : Bande annonce

Petite Maman : Fiche technique

Synopsis : Nelly a huit ans et vient de perdre sa grand-mère. Elle part avec ses parents vider la maison d’enfance de sa mère, Marion. Nelly est heureuse d’explorer cette maison et les bois qui l’entourent où sa mère construisait une cabane. Un matin la tristesse pousse sa mère à partir. C’est là que Nelly rencontre une petite fille dans les bois. Elle construit une cabane, elle a son âge et elle s’appelle Marion. C’est sa petite maman.

Réalisation : Céline Sciamma
Scénario : Céline Sciamma
Interprètes : Joséphine et Gabrielle Sanz, Nina Meurisse,  Stéphane Varupenne, Margot Abascal
Photographie : Claire Mathon
Montage : Julien Lacheray
Production : Bénédicte Couvreur, Cécile Négrier
Sociétés de production : Lilies Films, France 3 Cinema
Distributeur: Pyramide Distribution
Genre : Drame
Durée : 72 minutes
Date de sortie : 2 juin 2021

France – 2020

« Théorème de la couche-culotte » : radiographie de la parentalité

Publié aux éditions Anamosa, Théorème de la couche-culotte, de Nicolas Santolaria, est un recueil de chroniques parues dans les pages L’Époque du journal Le Monde. L’auteur y dépeint une parentalité soumise à de nombreux écueils, avec un regard tendre et amusé.

Tous les parents le savent : éduquer un enfant est un exercice d’équilibriste, où l’autorité le dispute à l’empathie, où le temps est géré en flux tendu, où la communication et l’affection passent au tamis des impératifs professionnels et sociaux. Ce que Nicolas Santolaria nous rappelle avec beaucoup d’à-propos, c’est que cette vision autocentrée des adultes n’a à peu près aucune prise sur la réalité telle que vécue par les enfants. La parentalité est en effet une équation à deux inconnues où les plus jeunes, par nature infériorisés, forment pourtant une variable autonome et essentielle. Il ne faut toutefois pas se méprendre : l’auteur, journaliste au Monde, ne cherche en aucun cas à culpabiliser des parents qu’il sait souvent surmenés. Il préfère user d’un humour caustique, d’une lucidité rare, pour dépeindre toutes les dissonances qui tendent à frapper le foyer lambda.

À la lecture de ce Théorème de la couche-culotte, la parentalité apparaît comme une aventure à la fois périlleuse et émotionnellement riche, épuisante mais revigorante. C’est un peu comme si son caractère oxymorique se révélait de page en page, objectivé par la plume fluide et inspirée de Nicolas Santolaria. En livrant des expériences personnelles – sur le choix du prénom, sur l’organisation des anniversaires, sur le confinement, sur la charge mentale, sur les aires de jeux, sur YouTube, sur les expressions à la mode dans les cours de récréation… –, le journaliste verbalise la réalité la mieux partagée au monde : celle des parents, avec tous ses schèmes, préoccupations et réjouissances universels. Chaque chronique nous envoie un pan de parentalité en pleine face. On s’identifie aux situations portraiturées, on s’amuse de tomber dans les travers décrits, on réfléchit – aussi – à la manière dont on pourrait s’amender afin de mieux répondre aux besoins de nos enfants.

Théorème de la couche-culotte est aussi une affaire de chiffres. Nicolas Santolaria apporte en effet des données statistiques à l’appui de ses démonstrations. On apprend ainsi tour à tour que les femmes assureraient encore 65% des tâches parentales (Insee, 2010), que 62% des enfants français de huit à quatorze ans craignent de devenir un jour pauvres (Ipsos/Secours populaire, 2019), que seuls 3% des parents imaginent que leurs enfants vivront mieux qu’eux (Institut Gece, 2019), que 34% des enfants américains de moins de huit ans regardent chaque jour des vidéos en ligne ou encore que les activités extrascolaires des enfants serviraient surtout… à flatter le narcissisme de leurs parents (Sport, Education & Society, 2018). Comme en atteste ce dernier point, sur les « sur-enfants » de Nietzsche, Nicolas Santolaria se plaît à torpiller certaines idées reçues. Ainsi, un programme extra-scolaire trop conséquent aurait pour conséquence indirecte de nuire à l’éducation de nos ouailles en exerçant une pression démesurée sur elles (en plus de limiter le temps passé en famille). Au contraire, les vertus des jeux vidéo sont soulignées par l’auteur, avec l’appui de l’OMS.

Illustré de plusieurs dessins humoristiques, Théorème de la couche-culotte est un livre ouvert sur la parentalité, dont les traits caractéristiques sont épaissis non seulement pour provoquer le sourire du lecteur, mais aussi pour rendre limpides les démonstrations de Nicolas Santolaria. Cette lecture légère, ludique mais non moins étayée est de nature à rassurer tous les parents : ce qu’ils vivent, ils peuvent le projeter partout où adultes et enfants cohabitent. Et même si les mini-catastrophes et les micro-événements vécus s’avèrent finalement anodins, l’auteur, par ses talents de conteur, leur offre poésie, tendresse et facétie.

Théorème de la couche-culotte, Nicolas Santolaria
Anamosa, juin 2021, 288 pages

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4

« Un avion sans elle » : quête identitaire

Déjà décliné avec plus ou moins de succès en mini-série, le roman Un avion sans elle, de Michel Bussi, fait désormais l’objet d’une adaptation en bande dessinée. Le scénariste Fred Duval et le dessinateur Nicolaï Pinheiro se livrent à l’exercice avec talent.

Imaginez un crash aérien auquel ne survit qu’un bébé miraculé. Son identité demeurant incertaine et les tests ADN étant toujours à l’état de gestation, deux familles endeuillées se disputent la garde de l’enfant. C’est à la justice de trancher : qui, des Carville, industriels de renom, ou des Vitral, restaurateurs ambulants, peuvent légitimement se revendiquer parents du nourrisson ? Comme si les choses n’étaient pas assez compliquées en l’état, les Carville usent de leur réseau pour influencer le juge Jean-Louis Le Drian, qui, suspecté de connivences, doit démissionner. Ils engagent aussi un détective privé, Crédule Grand-Duc, qu’ils paient une fortune pour trouver de nouveaux éléments permettant de percer le mystère à jour.

Cette version dessinée d’Un avion sans elle s’ouvre justement par un Crédule Grand-Duc au bord du suicide, tentative avortée en raison de nouvelles informations glanées par hasard, en consultant un vieux journal. Durant les quelque 170 pages qui suivent, Fred Duval et Nicolaï Pinheiro vont nous balader à travers un faisceau d’informations, de rebondissements et de fausses pistes jusqu’à la découverte de la véritable identité de « Lylie » – contraction de Lyse-Rose (Carville) et d’Émilie (Vitral). Le rythme est bien géré, les personnages suffisamment étoffés et le mystère intact d’un bout à l’autre de l’album. En cela, Un avion sans elle constitue une réussite assez largement supérieure à l’adaptation télévisée (dont l’histoire diffère beaucoup).

Le récit ne vaut pas seulement pour les ombres qui pèsent sur l’unique survivante du vol 5403 Istanbul-Paris. Un avion sans elle fait s’entrechoquer deux familles issues de milieux socioculturels très différents. On verra les Carville chercher à acheter « Lylie » aux Vitral, mentir par omission au sujet d’une gourmette, se fourvoyer dans le crime et la corruption, mais surtout manipuler une gamine, Malvina (la sœur putative de « Lylie »), jusqu’à la rendre folle. En opposition, et cette lecture est facilitée par le récit prédominant de Crédule Grand-Duc (à travers un carnet de notes d’une centaine de pages), les Vitral, modestes vendeurs de frites à Dieppe, semblent simples, presque ingénus, et surtout victimes de la puissance financière de l’autre partie.

L’histoire fonctionne aussi grâce aux ambiguïtés du détective privé, à la justesse de la relation entre Marc et « Lylie » (qui se sentent étrangers au point de s’abandonner à leur amour) ou à ces pèlerinages annuels au mont Terrible, vecteurs d’éléments nouveaux. Graphiquement, il y a peu à redire sur le travail de Nicolaï Pinheiro. La palette chromatique (avec des couleurs différenciées selon la narration adoptée), la mise en planche, l’expressivité du trait contribuent à la qualité d’ensemble de l’album. Certains jeux de postures (par exemple lors de la rencontre entre les deux grands-mères) renvoient directement aux relations ou aux rapports de force entre les protagonistes. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’une tenancière de café le verbalise clairement au début du récit.

Malgré un attrait réel, cette bande dessinée nous apparaît parfois lacunaire. La caractérisation des deux familles peut sembler partiale, au point d’en devenir quelque peu caricaturale (surtout dans le chef de Léonce de Carville, même s’il est ensuite humanisé par deux attaques cérébrales). Ce dernier assènera notamment : « Si le bébé pouvait choisir, je vous assure qu’il n’hésiterait pas entre l’avenir que je lui offre et l’odeur d’huile de friture des Vitral ! » À l’opposé, à Dieppe, on fêtera simultanément le sacre de François Mitterrand et une décision de justice favorable aux Vitral… Quant à Malvina, elle est d’abord dépeinte comme une sorte de monstre, traumatisée par des procédures judiciaires auxquelles elle n’était pas prête, mais elle alterne finalement entre des phases de repli apathique et des comportements « normaux », ce qui fait d’elle un personnage difficile à cerner. Des bémols auxquels s’ajoute une fin un peu trop facile, mais qui ne gâchent pas, heureusement, l’essentiel de l’album.

Aperçu : Un avion sans elle (Glénat)

 

Un avion sans elle, Fred Duval et Nicolaï Pinheiro
Glénat, mai 2021, 176 pages

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3

« Bad News : L’Histoire du porn » : l’exploration amusée de Davy Mourier

Aux éditions Delcourt, dans la collection « Shampooing », paraît Bad News : L’Histoire du porn, une balade mi-amusée mi-fascinée de Davy Mourier depuis les prémisses de l’industrie pornographique jusqu’à ses transformations les plus récentes.

C’est une enquête menée tambour battant, sur un sujet de société difficile à décrypter, et avec une ironie souvent contagieuse. Le scénariste et dessinateur Davy Mourier explore le porno de ses balbutiements à ses représentations les plus récentes, souvent liées à l’émergence de l’Internet ces vingt dernières années. Comme il l’indique d’ailleurs lui-même, sa bande dessinée n’a rien d’un manuel scolaire factuel et pompeux : il y verse des expériences personnelles, un point de vue espiègle et des éléments insolites de nature à éveiller la stupéfaction du lecteur. Le tout avec des planches bon enfant, plus prodigues de gags que de grivoiseries.

Si l’on considère les premières représentations pornographiques gravées dans la pierre au temps de la préhistoire, on peut dire que les images à caractère sexuel ont partie liée avec l’humanité. Plus proche de nous, on peut se remémorer les strip-teases du Moulin Rouge ou la spintria, cette monnaie romaine dévolue aux plaisirs charnels, qui servait exclusivement à rémunérer les prostituées. À une époque encore plus récente, la pornographie a connu trois grands booms : cinématographique d’abord, avec une industrie lui étant entièrement dédiée, téléphonique ensuite, avec le Minitel et les lignes dites « roses », virtuelle enfin, puisque l’essor de l’Internet a permis l’éclosion des forums, des chat rooms et la prolifération des sites pornographiques (de YouPorn à Chaturbate).

Pendant son exploration dessinée, Davy Mourier s’intéresse à plusieurs faits surprenants. C’est John Harvey Kellog, l’inventeur des célèbres céréales, se dressant contre la masturbation, censée selon lui provoquer la mort, et préconisant de brûler le clitoris des fillettes à l’acide ou d’enfermer le sexe des garçons dans une cage. C’est un jeu d’échecs jouable à distance entre deux Minitels, créé par Marc Simoncini, devenu le lieu de rencontre insolite de tous les échangistes de France, qui se servaient de son système de chat pour communiquer entre eux. En chiffres, on apprend par ailleurs que 25% des recherches sur Internet sont liées à la pornographie, que seul Pokémon Go a réussi à battre le porno en termes de volume de trafic, que chaque année 13 000 vidéos sont produites…

S’il arbore un ton détaché et volontiers railleur, Bad News : L’Histoire du porn ne passe pas pour autant sous silence toutes les dérives relatives à son objet : les anecdotes et arnaques des salons de l’érotisme, les réseaux mafieux attendant le retour à Paris d’actrices payées au lance-pierres, dépouillées sur les quais de la gare de ce qu’elles ont péniblement gagné en allant tourner quelques jours en Hongrie, les frontières poreuses entre le consentement et l’abus sexuel, la manière dont certaines filles sont poussées à réaliser des scènes extrêmes ou simplement dupées quant au travail à exécuter. Le porno est un monde performatif, sous certaines formes peu encadré, soumis à des diktats économiques et à une course à la surenchère.

Du Code Hays aux camgirls, du simple baiser censuré aux vidéos de niche sur Internet, Davy Mourier raconte avec légèreté une Histoire du porn. Ce qu’on en retient, au-delà des anecdotes croustillantes et des descriptions parfois plus douloureuses, c’est l’attrait exercé par le sexe et ses représentations sur le quidam. À chaque étape de son développement, et derrière sa pluralité, la pornographie a toujours rencontré son public, dont les habitudes de consommation et les attentes ont évolué à travers le temps.

Aperçu : Bad News : L’Histoire du porn (Delcourt/Shampooing)

Bad News : L’Histoire du porn, Davy Mourier
Delcourt/Shampooing, mai 2021, 192 pages

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3.5

« The Plot » : « Le passé revient toujours nous hanter »

Après Shanghai Red, on retrouve le dessinateur Joshua Hixson chez HiComics, cette fois à l’occasion de la publication de The Plot, une série horrifique coécrite par Tim Daniel et Michael Moreci.

Un éminent industriel, Charles Blaine, et sa femme trouvent la mort dans des circonstances troublantes. Ils laissent derrière eux deux enfants, Zach et Mackenzie, aussitôt confiés à Chase, un oncle depuis longtemps perdu de vue. L’homme semble instable et peu désireux de s’ouvrir aux deux adolescents. Il décide de les installer dans la maison familiale de son enfance, à Cape Augusta, ce qui n’est pas du goût du shérif Sullivan, qui lui témoigne son hostilité dès leur arrivée. Les Blaine sont apparemment précédés d’une sinistre réputation : « Tout ce qu’ils touchent se transforme en or. Tous ceux qu’ils touchent deviennent poussière. »

La créature monstrueuse qui a attaqué Charles et son épouse au début du récit suffirait probablement à en attester. Mais ceux qui en douteraient encore pourront porter au crédit de cette assertion les phénomènes surnaturels qui entourent les marécages, les apparitions cauchemardesques dans le manoir ou ces silhouettes menaçantes que l’on distingue à travers les fenêtres. Entre les cadavres emmurés et inexplicablement bien conservés et les troubles qui semblent toucher tous ceux qui approchent les Blaine d’un peu trop près, The Plot prend des atours horrifiques qu’une imagerie glauque et crépusculaire ne fait que corroborer. On doit cette dernière à l’excellent Joshua Hixson, déjà à l’œuvre dans un Shanghai Red pessimiste et sépulcral.

The Plot est fait d’un mystère qui ne cesse de s’épaissir. Et si son récit fonctionne admirablement bien, malgré son observation assez stricte des canons de l’épouvante (les apparitions soudaines, les inserts sur des mains prédatrices, la maison hantée…), c’est essentiellement pour tout ce qu’il conserve loin de notre entendement. Que signifie ce fameux « pour recevoir, il faut d’abord donner » ? Qui est vraiment Chase, présenté comme un « gosse terrifié » ayant fui une famille dysfonctionnelle ? Quels sont ses fameux « cadavres dans le placard » ? L’affirmation de cette professeur d’histoire selon laquelle « le passé revient toujours nous hanter » contient-elle les clefs de cette énigme ? Toutes ces questions demeurent en suspens et irrigueront un second tome logiquement attendu avec impatience.

En attendant de combler les trous, le lecteur n’a d’autre choix que de se laisser bercer par une atmosphère noire et sordide, pâmer d’effroi devant Rose, cette mère démente, ou des enregistrements sonores inquiétants, et se demander dans quelle mesure Chase entend réellement protéger les enfants de son frère. Pourquoi, en effet, les avoir emmenés dans un lieu si lugubre ? Et quid du shérif Sullivan, qui confesse sa jalousie envers les Blaine et semble les honnir à un tel point que cela en devient suspect ? Décidément, nombreux sont les éléments méritant un éclaircissement. Mais Tim Daniel, Michael Moreci et Joshua Hixson semblent pour l’heure surtout chercher à y jeter une ombre épaisse et effrayante, qui pourrait se réclamer, certes à la marge, autant de Psychose que de La Nuit du chasseur

Aperçu : The Plot (HiComics)

The Plot, Tim Daniel, Michael Moreci et Joshua Hixson
HiComics, mai 2021, 136 pages

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3.5

Sons of Philadelphia : figure mutique du polar

Avec ce deuxième long métrage, autour de deux cousins mafieux, Jérémie Guez peint un polar redoutable d’efficacité mais échoue à y intégrer une véritable ampleur.

Sons of Philadelphia se met au diapason de son acteur principal, et véritable force du film, Matthias Schoenaerts. Figure tellurique au physique imposant, mais terriblement taiseux et hanté par un passé douloureux. Sauf qu’à force de jouer la carte du mutisme et d’appliquer cette force centrifuge à tout son film, Jérémie Guez voit par moments son récit être complètement dévitalisé de tout contexte tangible et de regards sur une ville de Philadelphie reléguée au second plan, si ce n’est pas plus.  Nous sommes très éloigné d’un film comme The Town par exemple, où Ben Affleck faisait de Boston un personnage autant spirituel que spatial. Tant d’un point de vue visuel que narratif, Sons of Philadelphia a beaucoup de mal à étoffer toute notion de territoire et de guerre communautaire ou à dessiner avec acidité le quotidien mafieux : le film nous en parle, met en scène un milieu de petites frappes ou de gars qui essayent de s’en sortir par le biais de la boxe par exemple, met en exergue des vengeances et des rivalités entre ethnies mais ça ne reste qu’au stade de l’esquisse.

Tout ce contexte mafieux est tellement flou, qu’on ne sait pas vraiment quels sont les rôles de chacun, et dans le même temps, la temporalité du film est difficilement palpable (exception faite d’une phrase sur Trump). Mais derrière les codes du film noir et du polar que le cinéaste essaye de maintenir avec respect grâce à un certain amour du genre que l’on peut observer dans la mise en scène, on comprend vite que Sons of Philadelphia va recentrer ses atouts autour de cette dualité fraternelle entre cousins dont le passé commun va les voir se relier tôt ou tard. Et à ce petit jeu, Jérémie Guez s’en sort parfaitement : cette relation malsaine et mafieuse entre Michael et Peter voit s’affronter le chaud et le froid, deux éléments bien distincts, deux manières de corroborer dont la loyauté, la gouvernance, le leadership et le code d’honneur vont rapidement être mis à contribution. Les différents flashbacks sur l’enfance de Peter va mettre des mots et un visage sur son mutisme.

Cependant dans cet exercice de style que semble maitriser le cinéaste, ce dernier a parfois du mal à se sortir du guêpier des références ou d’un sentiment de déjà vu chez le spectateur : Joel Kinnaman semble reprendre le rôle de chiens fous colériques et les mimiques qu’il avait dans la série The Killing et Matthias Schoenaerts tient la même composition que celle qui l’a fait connaitre du grand public dans le non moins excellent Bullhead de Michael R. Roskam. Et les allusions avec le cinéma de Roskam ne s’arrête pas là car on pense beaucoup à son film américain Quand vient la nuit avec le très taiseux Tom Hardy, appliquant à la lettre ce portrait identique de l’homme musculeux mais détruit par le prisme de l’enfance. Derrière cette histoire qui voit s’additionner le passé, la fraternité, la violence et la loyauté, Sons of Philadelphia puise dans son ambiance délétère, sa violence soudaine et son casting 4 étoiles pour dérouler sa partition sans forcément totalement séduire. 

Bande Annonce – Sons of Philadelphia

Synopsis : Philadelphie. Il y a trente ans, la famille de Michael a recueilli Peter à la mort de son père, dans des circonstances opaques. Aujourd’hui, Peter et Michael sont deux petits malfrats aux tempéraments opposés. L’un est aussi violent et exubérant que l’autre est taciturne. Quand Michael est désigné comme « gênant » par la mafia italienne », le passé trouble de la famille ressurgit…

Fiche Technique – Sons of Philadelphia

Réalisation : Jérémie Guez
Scénario : Jérémie Guez, Peter Dexter
Casting : Matthias Schoenaerts, Joel Kinnaman, Mika Monroe
Durée : 1h 30 minutes
Genre: Polar, Drame
Date de sortie : 26 mai 2021 (The Jokers / Les Bookmakers)

 

Le Chat : Simone Signoret au sommet n’est pas la proie de ce face-à-face poignant

Simone Signoret apparaît dans Le Chat au sommet d’une joute non verbale dont elle partage la partition avec Jean Gabin. Les rides se creusent sur son visage, le ton est sec, l’orage prêt à exploser. Elle se livre ici à un numéro d’actrice assez savoureux, même dans une mise en scène plutôt classique. Elle ne s’en laisse pas compter et au jeu du chat et de la souris, elle est loin d’être la proie.

Actrice récompensée

Quand sort Le Chat, Simone Signoret a déjà 50 ans. Elle est loin d’apparaître à son avantage puisque c’est un couple en pleine déliquescence qu’elle incarne avec Jean Gabin. Le monde s’effondre, les bâtiments sont détruits et le couple se déchire, en silence cependant. C’est moins glamour qu’un Malcolm et Marie, mais ça n’en n’est que plus vrai (et moins épuisant !). C’est cela peut-être que Simone Signoret incarnait : l’authenticité. Et la fidélité aussi à une certaine idée du cinéma puisque l’actrice a joué dans deux autres films de Pierre Granier-Deferre : La Veuve Couderc (1971) et L’ Etoile du Nord (1982). Cependant, son interprétation dans Le Chat reste la plus mémorable. Elle lui a valu (comme à Jean Gabin) un Ours d’argent à Berlin. Le jeu qui est proposé dans le film est d’égal à égal, l’homme comme la femme de ce couple, loin de s’aimer naïvement à la Là-haut, jouent sans tricher et se font même surprendre par l’émotion. L’actrice a été récompensée deux autres fois dans sa carrière : par un Oscar en 1960 et par un César sept ans après Le Chat pour son rôle dans une autre adaptation de roman : La Vie devant soi.

Sursis

Dans Le Chat, Julien et Clémence sont en sursis. Dans leur quartier d’abord, en pleine destruction, filmé dans l’éternelle poussière, la fin de son existence. Ils sont à l’image de deux rescapés qui se suivent, dans les premiers plans, murés dans le silence. Toutes ces images prendront leur sens bien plus tard, quand l’histoire se développera. Celle d’un couple en sursis, d’où l’amour semble s’être envolé, et où simplement la vacherie domine, des petites piques quotidiennes qui envahissent la vie de ce duo qui refuse pourtant de se séparer. Le sursis se joue aussi dans leurs vies, ils sont au seuil de celle-ci et aucun ne le supporte vraiment, tout a changé, rien n’est constructible à présent, c’est la fin, c’est l’expropriation.

Chute

La chute se fait alors, celle qui a brisé, il y a des années, « l’acrobate », comme Julien la nomme avec mépris, regret, défi aussi. Mais aussi la chute du couple, et au milieu de ce chaos, un beau et tendre félin qui envahit l’espace, fait disparaître l’être aimé. Il lui faudra aussi peu de temps pour disparaître que pour s’infiltrer dans la maison et faire se déliter l’affection de Julien pour Clémence. Mais les apparences sont parfois trompeuses, et ces deux êtres sont avant tout des aimants plus que des amants. Ils se cachent pour s’observer, jouent au chat et à la souris et savent pertinemment qu’ils ne peuvent se séparer totalement. C’est que leurs deux cœurs sont liés, invariablement, même quand les papiers remplacent les mots, ils continuent à se suivre… Dès lors, la chute de la vie même est inévitable.

Le film, de facture classique, bénéficie d’un montage maîtrisé, tout en finesse. Une temporalité intéressante, des plans de poussières fort beaux et une mise en scène sobre, simple et efficace sont autant d’ingrédients auxquels viennent s’ajouter les forces de suggestion, de beauté et de jeu des deux interprètes Gabin, Signoret, superbes de bout en bout !

 

Le Chat : Bande annonce

Le Chat : Fiche technique

Synopsis : Dans le huis clos étouffant d’un petit pavillon de banlieue épargné par la démolition, un vieux couple sans enfants se déchire. Lui, Julien Bouin, ouvrier à la retraite, ne l’aime plus, elle, Clémence Bouin, ancienne trapéziste qui a dû abandonner sa carrière suite à une chute. Lorsque Julien recueille un chat à qui il donne toute son affection, la jalousie commence à s’emparer de Clémence.

Réalisation : Pierre Granier-Deferre
Scénario : Pierre Granier-Deferre , Pascal Jardin d’après l’œuvre de George Simenon
Interprètes : Jean Gabin, Simone Signoret
Photographie : Walter Wottitz
Montage : Jean Ravel, Nino Baragli
Année de sortie : 1971
Genre : Drame

France-1971

Festival du Film Policier 2021 : La troisième guerre, Ulbolsyn, Deliver Us from Evil…

Le Festival du Film Policier, comme le Festival de Gerardmer, s’est dernièrement tenu en ligne. Proche de son public, avide de sensations, cette édition nous a réservé des surprises et quelques pépites. Petit tour d’horizon des films que LeMagduCiné a vu pendant ces quelques jours.

Deliver Us from Evil de Hong Won-chan (Compétition)

Nous voici en face d’un film sud-coréen, qui contient les habituels ingrédients qui composent ce genre de sortie « policière » : une mise en scène appliquée, des acteurs charismatiques, de l’action sanguinolente et des bagarres intenses à l’arme blanche, des mafieux sordides et des tueurs à gages lassés de cette violence. Deliver Us from Evil ne révolutionne en aucun cas ce schéma déjà souvent rebattu et générique mais le fait avec soin. Avec un rythme soutenu, une action bien dosée, cette course-poursuite pour sauver une jeune fille kidnappée qui se relie à une vengeance fraternelle mérite le coup d’œil. On pourra toutefois noter une écriture quelque peu lourdingue comme le prouvent certaines situations rocambolesques et des personnages écrits maladroitement. Dans le même registre, et sorti récemment, Night in Paradise de Park Hoon-Jung se montrait plus marquant par sa poésie, sa grâce esthétique et son ambiance suicidaire. 

La troisième guerre de Giovanni Aloï (Sang Neuf)

C’est l’une des plus belles réussites de cette édition du Festival du film Policier. Allant là où ne l’attend pas, le film est à l’image de ses militaires, qui attendent et ne savent pas réellement ce qu’ils doivent faire. Toujours sous tension mais surtout sur le qui-vive, La troisième guerre est avant tout un portrait de ces hommes et femmes, armes en main, aux discours et aux motivations bien trop distinctes pour réellement faire corps, qui essayent de comprendre tant bien que mal leur utilité dans une société où les conflits sociaux et la montée du terrorisme font rage. Quels sont leurs profils, qui sont-ils, quand doivent-ils intervenir ? Beaucoup de questions que se posent le réalisateur. Ce dernier y répond de manière presque documentariste, dissimulant toute forme de spectaculaire, avec une étude aiguë et méticuleuse de leur quotidien voire de leur non quotidien, souvent précédés d’un passé compliqué. Porté par des acteurs qui nous tiennent en haleine (excellent et infernal Anthony Bajon, du prochain Teddy), le film est la retranscription en filigrane d’une France qui vacille, qui ne sait pas qui croire ou quoi regarder, vivant alors dans la méfiance et la violence quotidiennes. Un beau film, un peu trop court peut-être, sur la peur intériorisée. 

Shorta de Anders Ølholm & Frederik Louis Hviid (Sang Neuf) 

On sort les biceps et on se lance à corps perdu dans la bataille. Shorta est une sorte d’ersatz des Misérables de Ladj Ly (une arrestation qui tourne mal et deux policiers qui se voient confrontés à une banlieue tentaculaire et claustrophobe) et American History X (racisme et rédemption pour les nuls). Traitant du sujet brûlant et au combien d’actualité, des violences policières dans les banlieues, Shorta se veut assez réaliste, tendu et exhaustif dans sa volonté de retranscrire une situation qui ne mène à aucune issue mise à part celle du chaos : des problèmes sociaux, des policiers racistes ou d’autres plus téméraires mais pas moins lâches, une jeunesse perdue qui tente de sortir la tête de l’eau et qui doit faire face à « des grands frères » qui ne pensent qu’aux enjeux mafieux de l’argent et de la peur de l’autre. Mêlant le drame social et le survival en terrain hostile, Shorta ne lésine pas sur l’action et les moments de tension, avec sa caméra à l’épaule proche du « terrain ». Prometteur dans sa capacité à utiliser l’espace, Shorta se tire une balle dans le pied avec quelques pirouettes scénaristiques dont la lourdeur vient dénaturer le réalisme du film. 

Ulbolsyn de Adilkhan Yerzhanov (Sang Neuf)

Après notamment La Tendre indifférence du monde et A Dark-Dark Man, Adilkhan Yerzhanov prouve une nouvelle fois qu’il est l’un des jeunes réalisateurs les plus intéressants du moment. Avec le style habituel de son cinéaste, qui voit s’entremêler le burlesque social, le comique de situation et la violence taiseuse du drame avec une science fine de la mise en scène, des silences et de la gestion de l’espace, Ulbolsyn  est le récit d’une femme qui tente de soustraire sa sœur à un mariage forcé aux prises avec un chef sectaire et adulé par un village reculé. Critique bienvenue de la différence entre la bourgeoisie et les prolétaires, de la bêtise et de la corruption des institutions, de la mainmise des hommes sur une société moribonde et faussement solidaire, Ulbolsyn est un polar au « féminin » qui malgré sa très courte durée (1h10), dévoile une intelligence rare. 

L’Ennemi de Stephan Streker (Hors Compétition) 

C’est assez déroutant de voir Jérémy Renier jouer dans Slalom et le voir quelques jours tard dans L’Ennemi, œuvre qui place au milieu de son récit un homme politique, qui retrouve sa femme morte dans une chambre d’hôtel et qui est accusé de l’avoir tuée. Loin d’être un film sur le couple, L’Ennemi suit les péripéties judiciaires d’un homme qui ne sait plus ou qui ne semble plus savoir ce qu’il s’est réellement passé durant cette nuit fatidique. En proie aux doutes et aux hallucinations (magnifiques scènes, d’ailleurs), le récit semble vouloir laisser le champ libre au spectateur afin que ce dernier puisse avoir son « intime conviction » quant à la finalité de cette affaire de mœurs, à l’image des séquences des caméras de sécurité dans les couloirs de l’hôtel. Malheureusement souvent unilatéral dans sa manière de présenter les faits, ce qui n’est pas un défaut en soi, Stéphan Streker utilise souvent à bon escient l’image et le trouble qu’elle peut inviter dans notre esprit, notamment grâce à son personnage féminin fantomatique et mémoriel, mais enlise malheureusement son oeuvre par le biais de nombreux dialogues littéraux à valeur de sermons. Entre le « on peut plus rien dire » à cause du politiquement correct, le discours sur les médias charognards entre détenus, la ritournelle sur les réseaux sociaux qui vont dans « le sens du vent », le fils qui nous explique que le suicide d’une femme est dû à l’alcool et uniquement à ça, le film délaisse vite l’intimité d’un couple passionnel et mordant pour donner vie à des leçons de vie trop terre-à-terre. Ce schéma programmatique est une nouvelle fois matérialisé dans une très belle dernière scène qui use du symbole du masque (qui se cache derrière cet esprit) tout en nous sur-expliquant la notion de présomption d’innocence. Un film qui laisse finalement peu de doutes quant aux intentions de son cinéaste.

Sans un bruit 2, un film de John Krasinski : Un deuxième opus plus mouvementé

Après le succès d’un premier film efficace, John Krasinski se lance dans la mise en chantier d’un Sans un bruit 2 qui gagne en spectaculaire ce qu’il perd en surprise et en intérêt narratif.

Synopsis : Après la contre-attaque contre les créatures vues à la fin du premier film, la veuve Evelyn Abbott et ses enfants quittent leur demeure pour s’aventurer en dehors de chez eux. Mais ils découvriront, rapidement, qu’il y a d’autres survivants et qu’il existe d’autres menaces que les monstres.

On sent très rapidement que John Krasinski aura été dépassé par le succès de son premier film, et qu’il n’avait pas eu nécessairement l’idée d’en faire une suite. Plutôt original dans sa conception, maîtrisée dans son approche du rythme et de la tension malgré un scénario minimaliste mais prenant dans la simplicité de ses enjeux, Sans un bruit premier du nom était une agréable surprise qui se suffisait amplement à elle-même. Mais Hollywood n’est pas du genre à reculer face à un filon potentiellement juteux et on sent que la volonté du studio aura poussé l’envie d’une suite à son metteur en scène. Commençant directement là où s’achevait le premier film, Sans un bruit 2 débute d’un pas mal assuré, juste après une impressionnante et très réussie séquence de flashback qui revient au tout début de l’invasion des créatures. Une scène qui d’ailleurs souligne bien le fait que ce deuxième opus aurait plus gagné à être une préquelle plutôt qu’une suite.

Car assez vite, à vouloir élargir ses horizons et introduire de nouveaux personnages, Krasinski se trouvera confronté aux limites de ce qu’il a créé tant il ne parvient jamais à étendre ses enjeux et la crédibilité de son univers au-delà du petit cercle de la famille Abbott. Là où l’ignorance du premier film, et sa volonté de n’offrir que très peu de contexte, fonctionnait en sa faveur, on se rend compte ici de la maigreur narrative de ce qui nous est proposé. Il va donc rejouer peu ou prou la même formule mais avec juste un tout petit peu plus d’ampleur. Scindant très tôt ce qui reste de la famille pour suivre en parallèle deux intrigues différentes, il devient assez vite évident que dépossédé de la figure du patriarche Krasinski peine à savoir comment garder unis ses protagonistes et leur donner à tous un rôle significatif. On se retrouve avec deux intrigues simultanées mais à l’intérêt variable, notamment une qui repose beaucoup trop dans son déroulé sur les décisions stupides de ses personnages. Tandis que l’autre, celle qui se révélera être le cœur du film, s’avère plus efficace car non seulement elle cristallise les enjeux du film mais ne souffre jamais de grosses lacunes d’écritures.

On pourra lui reprocher une certaine redite avec le premier opus, notamment pour le fait que Krasinski réinjecte une figure paternelle dans son récit, même si cette fois-ci elle est plus controversée. Mais le duo qu’il forme avec ce nouveau personnage, assez réussi au demeurant, et la fille Abbott fonctionne plutôt bien. Tout particulièrement grâce à la présence charismatique et intense du toujours excellent Cillian Murphy. Gros atout de cette suite, il intègre un casting toujours aussi solide même si globalement moins bien exploité par le scénario. Notamment Emily Blunt qui se trouve avec très peu de matières avec lesquelles composer. Mais la vraie réussite de cette suite réside dans son emballage visuel. Techniquement irréprochable, John Krasinski démontre aussi plus d’assurance dans sa mise en scène et n’hésite pas à offrir un spectacle plus définitif et ce dès son impressionnante scène d’ouverture. Implacable, tendue et enlevée, elle pose les bases d’un film qui ne faiblira quasiment jamais dans sa gestion du rythme et de la tension jusqu’à un troisième acte qui parvient à gérer diverses actions simultanées et aux enjeux divers sans jamais se perdre ou manquer de souffle. Plus fluide encore que par le passé, John Krasinski démontre l’étendu de son savoir-faire derrière la caméra et offre quelques morceaux de bravoure particulièrement saisissants.

Sans un bruit 2 à tout du divertissement honnête. Même si son scénario tend à plus montrer les limites de son univers et que son récit fait preuve de certaines lacunes dans son exécution, avec une sous-intrigue maladroite et un systématisme quand il s’agit d’avoir recours à des personnages stupides pour faire avancer ses rebondissements. Il dispose néanmoins d’un duo principal attachant, d’un casting toujours aussi convaincant et une exécution formelle plus assurée qui offre un spectacle indéniablement plus maîtrisé et réjouissant. Perdant en originalité et en surprise ce qu’il gagne en spectaculaire et en tension, Sans un bruit 2 s’impose comme une suite dispensable mais jamais déplaisante. Sans être meilleur ou pire que son prédécesseur, elle en est peut-être même trop similaire pour le meilleur comme pour le pire, même si elle sera plus à réserver à ceux qui préfèrent la forme au fond.

Sans un bruit 2 : Bande annonce

Sans un bruit 2 : Fiche technique

Titre original : A Quiet Place: Part 2
Réalisation et scénario : John Krasinski
Casting : Emily Blunt, Cillian Murphy, Millicent Simmonds, Noah Jupe, Djimon Hounson, John Krasinski…
Photographie : Polly Morgan
Montage : Michael P. Shawver
Musique : Marco Beltrami
Producteurs : Michael Bay, Andrew Form et Brad Fuller
Production : Platinum Dunes
Distributeur : Paramount Pictures
Durée : 97 minutes
Genre : Action, horreur
Dates de sortie : 16 juin 2021

Etats-Unis – 2020

Note des lecteurs3 Notes
3

Petits frères de Jacques Doillon : chacun cherche son chien

Petits frères se nourrit de rap et de colère, d’une envie de tout envoyer valser. Mais il se nourrit aussi et surtout d’enfance et d’une quête effrénée pour « trouver sa place ».  C’est un monde qui se dessine avec ses codes et ses ambivalences, ses désirs et ses erreurs. Au milieu de tout ça, une gamine cherche son chien et, au-delà, sa famille d’adoption.

Bande d’ados

Talia a treize ans et elle s’enfuit. Elle s’extirpe à corps et à cris des griffes d’un beau-père dégueulasse et d’une mère absente. Elle court avec son chien, un pitbull aussi doux qu’un chaton, c’est bien là tout le drame. Elle veut se réfugier chez un certain copain, mais elle ne le verra jamais, il est parti en foyer. Alors elle et Kim, la chienne trop douce, s’installent là. Personne ne leur demande quoi que ce soit. Elles peuvent simplement s’allonger un peu, trouver le repos. Mais c’est sans compter sur une bande de copains, dont l’un a repéré Talia, et qui ont pour projet de se faire de l’argent. En vendant Kim ? Alors ils la kidnappent tout en aidant en parallèle Talia à la chercher. Une situation ubuesque qui découvre une espèce d’amitié, une histoire de bande qui ne se dit pas qu’elle s’aime mais qui le pense très fort.

Rengaine

C’est que nos héros ne s’embarrassent pas de discours, ils sont dans l’action en permanence. Quand ça déraille, il y a les plus grands, qui font pire que mieux. Kim en est la victime collatérale. Quant à Talia, elle ne réintègre aucun foyer, elle continue de crier à qui veut bien l’entendre qu’elle veut son chien et qu’on doit le lui rendre. Elle s’arme, elle cherche de la force, de la rage partout où elle en trouve. Le film épouse totalement cette énergie un peu vaine. Cette divagation perpétuelle qui est sans but réel (car au-delà du chien, les perspectives n’existent pas) devient un mode de vie complet. Il est porté par la musique, omniprésente et bienvenue, d’Oxmo Puccino, qui devient une véritable rengaine.

Energie perdue

Il n’y a guère d’adultes ici, ou ils sont défaillants. C’est l’art de la débrouille, de la magie aussi. Ces gamins-là qui, comme dans la chanson d’IAM, veulent grandir trop vite, aller bien trop loin, sont aussi des enfants. Si Talia est furieuse, autour d’elle le monde s’ouvre autant qu’il se ferme. Doillon ne se contente pas de filmer le béton, ou la misère, il intrigue par des scènes plutôt drôles, des grands espaces verts. Bien sûr, la surprise n’est pas toujours au rendez-vous, mais grâce à une jolie fin, à une musique bien choisie, Doillon s’inscrit dans cette rage nouvelle qui s’est emparée des années 90 avec La Haine en précurseur. On se demande souvent où est passée toute cette énergie…

Petits frères : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=rHNStBLd4DI&t=66s

Petits frères : Fiche technique

Synopsis : Après une embrouille avec son beau-père, Talia, treize ans, s’enfuit de la maison. Elle décide d’emmener sa chienne, Kim, avec elle. Elle part pour Pantin où habite un de ses amis. Le copain est parti en foyer. Elle rencontre quatre garçons de son âge, drôles et malins, qui s’intéressent à elle. En réalité c’est Kim qui les attire. Les petits fomentent un plan : gagner la confiance de la fille et lui voler sa chienne. Ils la revendront et la feront tourner dans des combats. Talia, furieuse, est prête à tout pour retrouver l’animal.

Réalisateur : Jacques Doillon
Scénario : Jacques Doillon
Interprètes : Stéphanie Touly, Iliès Sefraoui, Mustapha Goumane, Nassim Izem, Rachid Mansouri, Dembo Gouname, Gerald Dantsoff, Simone Zouari Sayada
Photographie : Manuel Teran
Montage : Camille Cotte
Musique : Oxmo Puccino
Producteur : Marin Karmitz
Société de production : MK2 Productions
Durée : 92 minutes
Genre : comédie dramatique
Date de sortie : 7 avril 1999

France – 1998

Le Gang Anderson : effacer les bandes

L’éditeur Sidonis Calysta publie une œuvre méconnue de Sidney Lumet sortie en 1971, avec dans le rôle principal un Sean Connery tout juste émancipé de son rôle du plus célèbre espion du septième art. Film de casse tissé sur un scénario au sous-texte engagé, Le Gang Anderson (The Anderson Tapes) est une œuvre curieuse dans la filmographie du cinéaste américain. Plus que jamais, il apparaît nécessaire de la replacer dans son contexte afin de pouvoir dépasser sa forme quelque peu datée.

Le point de départ du film est très simple. A peine sorti de prison où il a purgé une peine de dix ans, le cambrioleur John « Duke » Anderson rassemble une équipe hétéroclite avec l’aide d’un puissant mafieux pour organiser le cambriolage de tous les appartements de l’immeuble où habite sa maîtresse. Il ignore que les dés sont pipés dès le début…

La greffe de l’humour et du ton irrévérencieux du buddy movie aux codes du film de casse renvoie bien sûr à un exemple célèbre et récent : la trilogie Ocean de Steven Soderbergh (elle-même inspirée de l’opus de Lewis Milestone avec plusieurs membres du Rat Pack, daté de 1960). On notera toutefois une différence notable : le casse n’est dans le film de Lumet qu’un prétexte. En guise de brochette de spécialistes hyper-qualifiés (même s’ils possèdent chacun une personnalité originale, souvent facétieuse) se lançant, dans la trilogie de Soderbergh, dans un casse grandiose exigeant une organisation millimétrée, l’œuvre de 1971 présente une bande d’improbables bras cassés assemblés à la hâte, se lançant dans un cambriolage aux visées somme toute modestes. Le brio de l’exécution du projet imaginé par Danny Ocean est ici troqué contre un lamentable ratage dont le film ne fait guère un secret pratiquement dès le début.

Film de casse au rabais, alors ? Non, car non seulement Le Gang Anderson présente-t-il une double intrigue, comme l’explique Bertrand Tavernier dans les suppléments de cette édition DVD/Blu-ray (lire plus bas), mais la seconde est de très loin le vrai sujet du film. Mieux : elle sape la première intrigue formée par le casse. En effet, le projet de Duke est condamné d’avance par le fait que lui et ses acolytes sont tous surveillés en permanence par divers individus et officines. Le secret, condition indispensable au succès de toute entreprise criminelle, est donc éventé dès le départ. Toute l’organisation du casse et chaque conversation de ses exécutants est scrupuleusement documentée par son enregistrement sur des bandes audios ! Le scénario de Frank Pierson attribue une même tonalité ironique aux deux intrigues du récit : à celle d’un casse bricolé par des branquignols qui n’ont pas les épaules assez larges, répond celle d’une société où tout le monde est sous écoute… par des gens différents, pour des motifs différents (Pat Angelo parce qu’il s’agit d’un gros poisson du crime organisé, Duke parce qu’on le soupçonne de vouloir remettre le couvert, Edward parce qu’il habite dans un immeuble soupçonné d’abriter des membres des Black Panthers, Ingrid parce que son sugar daddy est jaloux, etc.) et sans aucune communication entre eux.

Lumet excelle à conférer à cette mise sur écoute un rôle à la fois omniprésent – y compris via la bande-son incluant des bruitages réguliers – et mystérieux (les agents qui manipulent les enregistreurs sont anonymes, leurs motifs peu clairs). La dénonciation d’une société où les individus sont sans cesse épiés est d’autant plus efficace qu’elle s’effectue ici par le biais de l’absurde. En mettant en parallèle la débauche de moyens humains et matériels (nous sommes en 1970, la nanotechnologie a encore du chemin à faire) mis en œuvre et une bande de criminels du dimanche dont le projet ne ressemble pas vraiment au casse du siècle, Lumet illustre une situation qui, pour orwellienne qu’elle est, s’avèrera bien plus réaliste qu’il ne l’imagine sans doute à l’époque ! Impossible, en effet, de voir ce film sorti il y a un demi-siècle sans penser – entre autres – aux révélations d’Edward Snowden… Le film se conclut d’ailleurs sur une note kafkaïenne appropriée puisque, le casse ayant lamentablement échoué, « on » se rend compte que les écoutes fort peu légales risquent d’être découvertes fortuitement. Par conséquent, « on » ordonne tout simplement d’effacer les bandes pour ne pas risquer des ennuis ! Qui, alors, de Duke et sa bande de semi-professionnels ou des serviteurs fidèles des officines d’Etat (ou pas) passant leurs journées à surveiller les autres (pour rien, au final), sont les personnages les plus ridicules ?

Si, en 1971, il put s’affranchir aussi facilement du rôle de James Bond, qu’il incarna avec succès dans les cinq premiers longs-métrages de la célébrissime série (et auquel il reviendra une dernière fois en 1983 pour la septième livraison) mais qui l’étouffait, Sean Connery le doit sans doute avant tout à Sidney Lumet. Si Hitchcock, Dearden, Ritt, Kalatozov ou Dmytryk avaient certes déjà perçu le talent de l’Ecossais et lui avaient offert des rôles intéressants, c’est sous la direction du cinéaste américain qu’il interprétera son premier grand rôle de comédien, dans le remarquable La Colline des hommes perdus (The Hill/1965). Connery ne s’y trompa d’ailleurs pas, puisqu’il collabora encore quatre fois avec Lumet, presque exclusivement – Family Business/1989 étant la seule exception – pendant ou juste après la « première » période Bond, comme si les rôles offerts par Sidney Lumet furent pour Sean Connery les plus appropriés pour casser le moule du super-espion cinématographique. On ne s’étonnera donc pas de constater que Le Gang Anderson est une pierre importante dans cet édifice de déconstruction de l’agent 007. Connery (qui ne cache plus sa calvitie) y utilise certes encore son charme naturel, mais c’est pour mieux nier au personnage de Duke toute forme de glamour, le cambrioleur apparaissant non seulement comme un macho traitant les femmes avec peu de considération (la scène d’ouverture le voit comparer piteusement un casse à un acte sexuel), mais aussi comme un être ringardisé dans un monde qui a évolué sans lui. A l’inverse du personnage de Bond qui maîtrise parfaitement tous les gadgets ultra-sophistiqués après n’avoir suivi que d’une oreille le mode d’emploi expliqué par Q, Duke ignore tout des technologies de surveillance modernes, ce qui finira de ruiner un plan bancal à la base. L’objectif d’affranchissement de Connery sera atteint, puisque le succès remporté par le film aux Etats-Unis lui offrira la reconnaissance qu’il recherchait en-dehors du cadre de la célèbre franchise.

Malgré ses qualités et son côté précurseur, le film peut néanmoins difficilement se mesurer aux nombreux chefs-d’œuvre de Lumet. Le second degré et l’ambiance détendue déforcent tout d’abord les enjeux classiques du film de casse, alors que le surgissement d’une seconde intrigue non incarnée et non explicitée finit d’installer l’œuvre dans une hybridité qui, pour originale qu’elle soit, manque d’impact. Surtout, Le Gang Anderson apparaît aujourd’hui fort daté, non seulement via la technologie qui se trouve au centre des préoccupations, forcément, mais aussi par la musique de Quincy Jones (sauf le thème principal entêtant) et les nombreux bruitages. Il n’empêche, ce film « d’époque » est un témoignage supplémentaire du regard original et lucide sur son époque d’un artiste qui a toujours suivi sa propre voie.

Synopsis : À sa sortie de prison, le cambrioleur John « Duke » Anderson retrouve sa maîtresse dans un hôtel de luxe à New York. Reformant un gang avec l’aide d’un chef mafieux, il planifie la mise à sac de l’immeuble et de ses riches occupants. Malheureusement, Duke est suivi par plusieurs équipes de surveillance qui traquent déjà toutes les personnes qu’il engage…

SUPPLÉMENTS

Comme il en a l’heureuse habitude, l’éditeur Sidonis Calysta propose, outre une œuvre dont le son et l’image ont été impeccablement restaurés, des entretiens intéressants en guise de dessert. On y retrouve trois habitués de l’exercice : le cinéaste Bertrand Tavernier, récemment disparu, l’historien du cinéma Patrick Brion et le critique cinéma François Guérif. Si l’on peut regretter qu’ils abordent tous les trois à peu près les mêmes sujets, chacun parvient comme souvent à partager un éclairage différent. La critique de l’absurdité de la surveillance permanente de la société y est traitée principalement, le film revêtant par là des aspects prophétiques lorsqu’on songe aux affaires Snowden et WikiLeaks, par exemple, mais aussi, un an à peine après la sortie du film, l’affaire du Watergate (Brion). Cet aspect, qui ne fut pas bien compris à l’époque et explique que le film fut mal accueilli en certains endroits, est évidemment appréhendé avec un regard totalement différent aujourd’hui.

Bertrand Tavernier souligne le rôle du scénariste Frank Pierson, décédé en 2012, qui écrivit plusieurs scripts assez engagés, avec des messages, tels qu’Un après-midi de chien (Lumet/1975) ou Luke la main froide (Stuart Rosenberg/1967). Le réalisateur français met également en évidence la qualité des seconds rôles, notamment Martin Balsam, très drôle, dans celui de l’acolyte antiquaire et homosexuel, Alan King dans celui du boss mafieux, drôle lui aussi (il cite à raison la scène marquante de la visite à son père, momifié sur sa chaise longue, où le ton change soudainement lorsqu’il lui demande s’il souhaite mourir), ou encore le jeune Christopher Walken dans un de ses tout premiers rôles. Patrick Brion en profite quant à lui pour revenir sur quelques grands films de Lumet avant celui-ci, notamment Point limite (Fail Safe/1962) ainsi que ceux avec Connery, que Lumet a aidé à libérer de son rôle de Bond. Enfin, François Guérif insiste plus particulièrement sur la mise en abyme du personnage de Duke, dès la première image du film, ainsi que sur l’angle inhabituel pour le genre (un casse dont tout le monde est au courant depuis le début). Autant d’éléments pertinents qui permettent de mieux apprécier le film, et parfaitement analysés par les trois spécialistes.

Suppléments des éditions DVD et Blu-ray :

  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Patrick Brion
  • Présentation par François Guérif

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

4

Promising Young Woman d’ Emerald Fennell : une comédie noire, mais pop

Promising Young Woman d’Emerald Fennell est un premier film très prometteur. Comme un oignon délicat, il dévoile couche après couche des petits et grands bonheurs qui subissent malgré tout un léger faux rythme empêchant la fluidité complète de l’ensemble.

Synopsis :  Tout le monde s’entendait pour dire que Cassie était une jeune femme pleine d’avenir… jusqu’à ce qu’un évènement inattendu ne vienne tout bouleverser. Mais rien dans la vie de Cassie n’est en fait conforme aux apparences : elle est aussi intelligente que rusée, séduisante que calculatrice et mène une double vie dès la nuit tombée. Au cours de cette aventure passionnante, une rencontre inattendue va donner l’opportunité à Cassie de racheter les erreurs de son passé…

Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes

Avec son Oscar du meilleur scénario original, Promising Young Woman, le premier film d’ Emerald Fennell, attire toute l’attention sur lui. Un revenge movie au féminin, aux antipodes du genre, sans violence, et avec le fait traumatique qui n’est évoqué qu’en creux.

Cassie (Carey Mulligan, toujours aussi rigoureuse) est une jeune femme aux deux visages. Le jour, elle est serveuse sans aucune conviction dans un petit café. La nuit, c’est tout autre chose ; aguicheuse, avinée, elle rentre tous les soirs avec un autre homme, un « mec bien » et chevaleresque qui finit toujours par tenter de prendre avantage de son ébriété. Un homme qui s’attire immanquablement les foudres de la jeune femme.

C’est ce qu’on voit en tout cas. Mais plus on avance dans le film, plus on démêle le vrai du faux. Ce qui est certain, c’est que Cassie n’est pas bien, dans un syndrome post-traumatique qui dure, qui dure. Sa meilleure amie depuis l’enfance a été la victime d’un harcèlement sexuel, et elle, la victime collatérale, pétrie injustement de culpabilité. Fennell s’appuie sur une valeur sûre avec Mulligan : toujours précise, elle campe impeccablement une Cassie d’abord perdue avant d’organiser sa vengeance quelque peu erratique du début en quelque chose de plus méthodique et jouissif jusqu’à son dénouement final spectaculaire .

Derrière cette intrigue centrale, Promising Young woman s’organise autour d’un discours féministe qu’on est toujours étonnée de rencontrer encore en 2021, après les sursauts #MeToo et autres. On est toujours étonnée de voir combien les choses doivent continuer d’être martelées… Fennell commence par une scène assez ironique de dance-floor où elle filme de jeunes cadres en afterwork dégoisant sur une collègue, traitée de chochotte et de pleurnicharde. La scène est ironique, car la manière de filmer presque lascivement ces hommes qui se trémoussent sur la piste fait évidemment écho à la manière dont les hommes regardent les femmes. C’est plus ou moins subtil, plus ou moins déguisé, mais c’est là,  et le parti pris de la cinéaste sera constant tout au long du film, sans jamais être agressif.

Ce discours n’est cependant pas manichéen envers les hommes : un avocat repentant représente la société ; une femme de pouvoir (Connie Britton), la doyenne de l’université où ont eu lieu les faits, est  droite dans ses bottes et continue de nier sa part de responsabilité ; une « amie » issue de ce passé douloureux est complice par son silence (Nina et Cassie étaient ses camarades en fac de médecine  jusqu’à ce que les deux amies arrêtent leurs études prometteuses  pour les raisons qu’on devine)… Les problèmes que Nina a vécus sont systémiques, ils sont ancrés dans notre monde, dans notre fonctionnement, et quand Cassie lâche à  certains : « je vous pardonne », on ressent toute son  impuissance à faire bouger les lignes.

Malgré les apparences, malgré une protagoniste apathique, averse à la vie, toute entière tournée vers son projet de vengeance, Promising Young Woman est un film drôle par moments. Son ironie sous-jacente, le détournement  de thèmes pop, comme Toxic de Britney Spears, ou Stars are blind de Paris Hilton sur lequel s’époumone l’amoureux de Cassie (interprété par un Bo Burnham plutôt hilarant) sont amusants. Carey Mulligan est juste parfaite comme à son habitude, les seconds rôles incisifs, à commencer par Laverne Cox qui apporte la légèreté dans le film. Le cas Cox mérite d’ailleurs que l’on s’y attarde : l’actrice explique qu’aucune indication dans le script qu’elle accepte ne montre que le personnage de Gail qu’elle joue, amie et patronne de Cassie, est noire et trans. Et aucune allusion n’y est faite pendant tout le film. Cette normalisation, cette inclusion tranquille fait partie du discours global de  la cinéaste qui fait de son film un véritable boîte à trésor.

Promising Young Woman a une sorte de faux rythme qui nuit un peu à sa fluidité, surtout dans sa première partie. Emerald Fennell enfonce des portes ouvertes parfois, mais sa sincérité traverse tout le film, et finalement, on ne s’ennuie jamais, il y a toujours quelque chose à glaner ici et là. Un Oscar bien mérité, tout comme tous les autres prix reçus par elle ou par Carey Mulligan.

Promising Young Woman– Bande annonce

 

Promising Young Woman – Fiche technique

Titre original : Promising Young Woman
Réalisateur : Emerald Fennell
Scénario : Emerald Fennell
Interprétation : Carey Mulligan (Cassandra), Jennifer Coolidge (Susan), Laverne Cox (Gail), Bo Burnham (Ryan), Christopher Mintz-Plasse (Neil), Alison Brie (Madison), Connie Britton (Doyenne Walker), Max Greenfield (Joe), Chris Lowell (Al Monroe)
Photographie : Benjamin Kracun
Montage : Frédéric Thoraval
Musique : Anthony Willis
Producteurs: Emerald Fennell, Ben Browning, Ashley Fox, Tom Ackerley, Josey McNamara, Margot Robbie, Coproducteur : Fiona Walsh
Maisons de production : Focus Features, FilmNation Entertainment, LuckyChap Entertainment
Distribution (France) : Universal International Picture France
Récompenses : Oscar du meilleur scénario original pour Emerald Fennell – 2021. Nombreuses autres récompenses pour E. Fennell et C. Mulligan
Durée : 113 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  26 Mai 2021
Royaume-Uni | Etats-Unis – 2020

Note des lecteurs1 Note
3.5