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« Dérégler l’art moderne », par la caricature

L’historien de l’art Bertrand Tillier publie aux éditions Hazan Dérégler l’art moderne, un ouvrage consacré à l’évolution de la caricature – et de sa perception – de la Renaissance jusqu’aux mouvements artistiques récents – fauvisme, dadaïsme, surréalisme…

« Le caricatural a peut-être entraîné l’art du côté du divertissement, dont la tentation relève presque d’une sorte de pose. Mais il a instillé le doute et semé le trouble. S’il détruit moins qu’il ne destitue et pervertit, il contribue à une remise en cause de l’acte créateur et du statut de l’artiste, en dissolvant les supports traditionnels, les formes et les intentions historiques de l’art. Ce mouvement de carnavalisation et de trivialisation de l’art par le caricatural exige d’être pris en compte, pour comprendre les enjeux et le statut d’une part non négligeable de l’art actuel. » C’est par ces mots limpides que se clôture Dérégler l’art moderne. Au crépuscule de sa réflexion, l’historien de l’art Bertrand Tillier a déjà rappelé à quel point le fauvisme, le surréalisme ou encore le dadaïsme sont entrés en résonance avec la caricature, les représentants du premier y trouvant de quoi assouvir leur quête formelle d’expressivité, quand ceux du dernier ont rejeté par son usage une culture bourgeoise jugée dévoyée. Dans une position intermédiaire, Paul Klee et Jean Dubuffet se sont montrés en quête de réinvention plastique, exploitant la déformation et l’altération pour mieux marquer le caractère anti-conventionnel de leur art, et attachés à une sorte de « désapprentissage » du classicisme réaliste.

Avant d’en arriver là et de se déterritorialiser, la caricature a fait l’objet d’expérimentations, d’extensions artistiques, provoquant la défiance à mesure qu’elle investissait tableaux, sculptures ou pages des journaux. Bertrand Tillier se penche sur Charlet, Daumier, Töpffer, Gavarni, Carrache ou Ghezzi (le premier caricaturiste professionnel), décrit la caricature comme un « objet protéiforme et insaisissable », là où l’Encyclopédie de Diderot mentionnait plutôt une « espèce de libertinage de l’imagination ». Dans le sillage d’Ernst Kris et Ernst Gombrich, on la décrit comme une pulsion d’agressivité. Après la Révolution française, elle devient un objet utilitaire et critique. Elle est cependant longtemps perçue comme une vulgaire annexe de l’art, marginale et malmenant une esthétique hyper-normée. À travers les « exercices didactiques » de Léonard de Vinci, par l’intermédiaire de certains graveurs, via un William Hogarth confondant l’idéal et le trivial, le beau et le laid, les élites et la plèbe, la caricature amène le « trouble dans les valeurs établies de l’art ». Comme l’explique en détail l’ouvrage, la caricature s’autonomise au XVIIIe siècle et renvoie à un « monde à l’envers ». L’égout royal (1791) procède ainsi à une inversion des normes et des conditions. L’œuvre suspend les hiérarchies, dégrade moralement et physiquement les nobles.

La circonspection qui entoure la caricature s’explique par les heurts figuratifs qu’elle occasionne vis-à-vis de l’art noble : supports pluriels et parfois modestes, destination populaire, destitution des élites, altération de la réalité… Alors que sa production se densifie (profitant notamment de la démocratisation de l’imprimerie), qu’elle touche désormais tous les espaces sociaux et apparaît de plus en plus comme le thermomètre de l’opinion, la caricature voit se porter sur elle toutes sortes de jugements à l’emporte-pièce. Ses entreprises d’amplification, de destruction et de satirisation sont accueillies avec défiance : Jean-Louis Forain voit son travail éclipsé par ses caricatures, les frères Goncourt se servent du personnage d’Anatole dans Manette Salomon pour assimiler les caricaturistes à des profanateurs ou des singes, on met volontiers la folie d’André Gill au crédit de ses activités artistiques… « Le caricatural est donc un « mal-peindre », dans tous les sens du terme : genres avilis, sujets indignes et manière inversée, qui constituent l’œuvre comme la dénégation ou la blague de l’art, la preuve d’une incohérence ou d’une incompétence, le lieu de l’outrance ou de la dégradation, pour procéder à l’avènement de l’excès et de la monstruosité censés liquider toute intention artistique. » Les craintes vont redoubler quand Jacques-Louis David, Francisco de Goya ou encore Eugène Delacroix, malgré des ambiguïtés, vont à leur tour s’emparer du caricatural… Pour Victor Hugo, cela ne fait pas un pli : le grotesque est une manière idoine de lutter contre l’académisme et de régénérer l’art.

Edgar Degas, James Ensor, les Nabis, Sem, André Rouveyre, les arts décoratifs, Pablo Picasso : Bertrand Tillier procède à un examen minutieux de la caricature, ses évolutions et celles des perceptions dont elle fait l’objet. Il explique que les distinctions entre les arts majeurs et mineurs s’abolissent progressivement et que les formes expressives valent de plus en plus pour les sensations qu’elles véhiculent, au-delà des valeurs d’usage jusque-là prescrites. « Le caricatural ne contribue-t-il pas à l’entreprise de démolition qu’est le surréalisme, acharné à faire voler en éclats tous les protocoles (artistiques, poétiques, sociaux, politiques…), à force de provocations, de blasphèmes, d’insultes et de polémiques ? » Une autre question, traduisant le climat ambiant, se pose en sus : « Le caricatural n’est-il pas un avatar de la fascination des surréalistes pour ce que Georges Bataille a désigné comme le « bas matérialisme » – la réfutation de toute forme d’idéalisation et la culture de l’abjection jusqu’à l’écœurement–, présent dans les œuvres indéchiffrables de Salvador Dalí, de Max Ernst ou de Victor Brauner ? » D’un bout à l’autre, Dérégler l’art moderne vise à exposer comment ces interrogations se sont imposées aux gardiens du classicisme artistique.

Dérégler l’art moderne, Bertrand Tillier
Hazan, mai 2021, 240 pages

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« Les Misérables » portés – et altérés – en bande dessinée

Éric Salch s’approprie Les Misérables de Victor Hugo et en tire une bande dessinée caustique, moderne, battant en brèche le classicisme de l’œuvre originelle. L’album est à découvrir aux éditions Glénat.

En octobre 2020 paraissait aux éditions Les Impressions Nouvelles un essai de Jan Baetens portant sur les adaptations littéraires en bande dessinée. Le spécialiste d’Hergé y racontait comment deux univers artistiques spécifiques pouvaient s’y rencontrer, mais aussi la manière dont un scénariste de bande dessinée procède à un réexamen personnel du récit romanesque dont il s’inspire, en altérant son rythme, en cultivant l’ellipse, en amenuisant ou exacerbant les descriptions et les dialogues. Ces considérations ici schématisées prennent tout leur sens avec le travail d’Éric Salch sur Les Misérables. Non seulement l’auteur et dessinateur actualise le récit de Victor Hugo avec des anachronismes parfois déroutants, mais il lui confère en outre un caractère grotesque, une absurdité « blieresque » et des résonances modernes, tout en passant son classicisme littéraire au tamis de représentations caricaturales.

Que deux visions artistiques s’agrègent est une chose, encore faut-il que cela fasse sens, ou à tout le moins effet. À cet égard, cette adaptation des Misérables alterne le bon et le moins bon. Sur le plan graphique, c’est un peu comme si le caricaturiste Honoré Daumier avait choisi d’épaissir les traits caractéristiques des personnages imaginés par son contemporain Victor Hugo – voire, plus prosaïquement, de les altérer. La formule prête à sourire, les carences en humanité s’objectivent à coups de crayon, la satire se fond dans chaque vignette. Salch se délecte à exacerber le misérabilisme – Cosette doit nettoyer les montages de merde laissées par les touristes d’un camping, ou s’amuse avec un bout de bois –, à napper son histoire d’enjeux contemporains – « Allô, la police !! Y a un migrant à ma fenêtre ! », pour Jean Valjean –, à accoler à ses protagonistes des attributs inattendus – le même Jean Valjean va déguster un grec affublé d’un training du Borussia Dortmund.

Dans Les Misérables, Monseigneur Myriel accorde plus d’attention aux boissons alcoolisées qu’à ses ouailles. « Si vous vous foutez de ce que je vous raconte, faut le dire… » Cosette est abandonnée par sa mère Fantine au père Thénardier, qui exige d’elle qu’elle trime pendant que ses « sœurs » passent leur temps à prendre des selfies. Des fausses identités aux intrigues amoureuses, on verra un ramoneur battu par la police (« Sale Noir ! »), un climatiseur revendu sur Leboncoin, des allusions à la pandémie de coronavirus, Thénardier faire les poches des cadavres au front, un agent d’accueil hôtelier arborer un comportement pédophile ou encore Cendrillon et Blanche-Neige convoqués en guise d’ironie. Les gags ne fonctionnent que par intermittence et la structure à deux corps, où la caricature actualisée rejoint et altère le roman historique, s’essouffle peu à peu. C’est la principale faiblesse conceptuelle de cette entreprise : si fondre Les Misérables dans un schéma trash et cynique a quelque chose de décapant, une fois sur ses rails, la machine finit par tourner à vide, malgré ses fulgurances disséminées çà et là.

Dans l’essai précité, Jan Baetens notait la chose suivante : « Un pastiche, au fond, n’a de sens que s’il fait gagner sur les deux tableaux, le bon pastiche étant celui qui permet de rendre hommage en même temps que de contribuer à l’affirmation d’une voix personnelle. » Sous cet angle, Les Misérables tels que revisités par Éric Salch se révèle une réussite, puisque la bande dessinée cite avec déférence un modèle qu’elle dépasse pour y glisser une vision distincte, plus ordurière et foncièrement tragicomique. Ce qui nous paraît plus gênant, c’est que la réappropriation s’arrête là, en laissant un goût d’inachevé. On y trouvera donc le plaisir d’une déambulation échevelée, référencée, sordide et drôle, sans que l’auteur ne parvienne toutefois à se hisser au-delà de ces prétentions.

Aperçu : Les Misérables (Glénat)

Les Misérables, Éric Salch
Glénat, mai 2021, 192 pages

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« Batman Mythology : Bruce Wayne » : sous le masque…

La série Batman Mythology, publiée aux éditions Urban Comics, se penche aujourd’hui sur l’homme qui se cache derrière le super-héros. Bruce Wayne y est présenté dans tous ses aspects : pluriel, humain, obstiné et vulnérable.

À la simple évocation de son nom, une constellation d’images nous vient à l’esprit. Bruce Wayne est un orphelin élevé par un majordome, ayant assisté au meurtre de ses parents et demeurant meurtri à jamais. À moins qu’il ne soit un milliardaire oisif, coutumier de belles voitures et de jeunes femmes sculpturales ? Mais ne serait-il pas plutôt ce magnat de l’industrie représenté par Lucius Fox, proche de Batman et des forces de l’ordre ? On l’imagine reclus dans son immense manoir, mais il s’érige en mécène aux quatre coins de Gotham. On le pense nombriliste et superficiel, alors qu’il s’implique dès qu’il le peut dans la communauté. Finalement, l’homme fait l’objet d’autant de fantasmes que son alter ego masqué dans « Ce Batman que nul ne connaît » (Frank Robbins et Dick Giordano, 1973). Pour démêler le vrai du faux, mais surtout pour mettre à nu toutes les ambiguïtés du personnage, au-delà même de sa célèbre dualité milliardaire/justicier, un opus de la série Batman Mythology semblait tout indiqué. Nous voilà servis.

Bruce Wayne, c’est d’abord une blessure séminale, inexpiable, et les responsabilités qui en découlent. Dans « Les Origines secrètes du Batman de l’âge d’or » (Roy Thomas et Marshall Rogers, 1986), alors qu’il vient de perdre ses parents dans la fameuse Allée du Crime, il s’épanche : « Je jure devant les âmes de mes défunts parents de venger leur mort en passant le reste de mon existence à lutter contre tous les criminels… » Pour prendre la pleine mesure de la mission qui lui incombe désormais, il faut écouter l’inspecteur Harvey Harris, son idole de jeunesse, dans « Quand Batman s’appelait Robin » (Ed Hamilton et Dick Sprang, 1955) : « Traquer les criminels n’a rien d’un jeu… C’est une vie de solitude, d’efforts acharnés… et de danger ! » Cette existence morcelée, duale, qui ne laisse place à aucun répit, Bruce Wayne la vit dans sa chair. On le voit ainsi exténué, au bord de l’épuisement, dans « Après la nuit vient le jour » (Doug Moench et Gene Colan, 1985). Le milliardaire doit en effet tout gérer de front : ses sorties nocturnes en tant que justicier, les entreprises Wayne, ses relations privées avec Vicki, les travaux dans son manoir, l’éducation de Jason…

Gotham City résonne profondément et inexorablement en Bruce Wayne. Ce dernier se prédestine d’abord à une carrière dans la police (« Les Origines secrètes du Batman de l’âge d’or »), avant de goûter aux facilités offertes par le costume et la clandestinité (« Quand Batman s’appelait Robin »). Surtout, le pendant civil du Chevalier noir apparaît constamment en… chevalier blanc : dans « De bons petits diables » (Alan Grant et Norm Breyfogle, 1990), il prend en charge les frais scolaires d’enfants désargentés ; dans « 24 heures sur 24 » (Devin K. Grayson et Roger Robinson, 2002), il fait un don inespéré à la police ou offre un véritable festin aux aînés ; enfin, dernier mais non des moindres, dans « Le Témoin » (Chuck Dixon et Jim Aparo, 1999), il fait l’apologie de sa ville devant une Commission spéciale. Son discours est sincère, objectif, et déchirant. « Je comparerais Gotham à une enclume. Elle peut nous briser ou nous forger. » Il expose la métropole dans ses aspects les plus lumineux mais aussi les plus sombres : « Peut-être que mon amour pour Gotham est un démon avec lequel je me débats. » On apprend par ailleurs au cours du récit que le milliardaire a massivement investi dans des zones autrefois dévastées afin de reloger des propriétaires plongés dans le dénuement suite à un séisme et plusieurs épidémies.

Cet épisode de Batman Mythology est aussi l’occasion de portraitiser un Bruce Wayne romantique, tant vis-à-vis de Julie Madison que de Vicki Vale. Y sont également tour à tour dévoilées la relation spéciale qui unit Alfred et le jeune milliardaire (« Des souris et des hommes », d’Alan Grant et Scott McDaniel), la volonté de dépassement de soi de l’orphelin (« Je déteste quand il fait ça », de Joshua Williamson et Wes Craig) ou encore son empathie à l’égard des jeunes de Gotham, voyous ou non (« De bons petits diables », d’Alan Grant et Norm Breyfogle). Deux citations traduisent bien la tonalité de ce dernier récit. Évoquant le gang des Demonz, Batman dit aux petites frappes qui se trouvent en cheville avec lui : « Ces blousons noirs n’ont pas d’amis, seulement des relations dont ils se servent… et qu’ils jettent après usage. » Plus tard, c’est un directeur d’école qui résume la situation en ces termes : « Les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent… et pendant ce temps, la ville mâche et recrache des gosses comme autant de chewing-gums usagés. »

Il paraît loin le temps où l’histoire de Bruce Wayne était expédiée en un préambule de deux pages ouvrant chaque épisode du Chevalier noir. Ce volume de Batman Mythology dévoile toutes les ambiguïtés du personnage, mais aussi son évolution à travers les époques, les auteurs et les dessinateurs. Léger ou grave, choral ou mono-centré, en civil ou en justicier, chaque récit apporte des éléments nouveaux sur un chef d’entreprise au passé douloureux et à la dualité éprouvante. De quoi assouvir la curiosité de tous les aficionados de l’univers DC.

Batman Mythology : Bruce Wayne, ouvrage collectif
Urban Comics, mai 2021, 296 pages

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4

« La Dame d’argile » : à travers le temps

Après La Sonate oubliée et Cachemire rouge, l’auteure et artiste sérésienne Christiana Moreau publie son troisième roman, La Dame d’argile, aux éditions Préludes. D’une structure narrative à quatre corps, elle puise de quoi se projeter de la Belgique moderne à l’Italie de la Renaissance.

Caractérisé par une narration torsadée, La Dame d’argile fait s’enchevêtrer le réel et le fictif, considère la passation à travers l’art et la maternité, mais surtout explore le temps et l’espace par le truchement de quatre personnages féminins finement portraiturés. Sabrina est restauratrice au musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Endeuillée par la mort de sa grand-mère Angela, elle décide de renouer avec un passé familial méconnu en enquêtant, à Florence, sur une statue dont elle vient d’hériter. Ses aïeuls, d’origines italiennes, ont en leur temps profité des accords sur l’immigration conclus entre Bruxelles et Rome pour rejoindre le plat pays. De sa ville natale, Angela n’a emporté que le strict nécessaire, mais elle tenait néanmoins à conserver cette sculpture en argile transmise dans sa famille de génération en génération. L’œuvre est signée de Costanza Marsiato, troisième chaînon narratif du roman, fille d’artisan doublée d’une artiste jusqu’au-boutiste, contrainte de se travestir en homme pour échapper aux chasses aux sorcières organisées sous les règnes conjoints du pape Innocent VIII et du frère dominicain Savonarole – dont les dérives sectaires condamnèrent jadis la Florence libre et artistique. Le modèle de cette statue passée d’Angela à Sabrina n’est autre que Simonetta Vespucci, muse de Sandro Botticelli, « Dame » de Giuliano de’ Medici, mariée par procuration à Marco Vespucci, issu d’une noble et aristocratique lignée. Dans une structure à quatre corps partagée entre la Belgique moderne et l’Italie de la Renaissance, Christiana Moreau va habilement unir le destin de ces quatre femmes (et même d’une cinquième), tout en y annexant des descriptions édifiantes, témoins de mutations politiques, sociales et démographiques qui ont fait l’histoire de la « botte », sur place et au-delà.

Parmi ces dernières, la plus troublante, chargée en émotions, est certainement liée à l’immigration italienne. « Pour chaque mineur envoyé en Belgique, l’Italie a reçu une quantité de charbon proportionnelle à la productivité. Ils ont été échangés contre du charbon ! Comme une vulgaire monnaie de troc ! Comme des esclaves ! » Angela a d’abord été privée de son mari Giuseppe durant deux longues années, avant de le rejoindre en Belgique au terme d’un voyage éprouvant, dans un wagon rudimentaire, bondé et pestilentiel, probablement surveillé par des espions chargés de repérer d’éventuels agitateurs parmi les expatriés transalpins. Le désenchantement décrit par Christiana Moreau est éminemment cruel : alors qu’on a fait miroiter aux Italiens des congés payés, un bon salaire et de généreuses allocations, Angela découvre des baraquements sommaires anciennement occupés par… des prisonniers allemands. « Les logements étaient des blocs de bois et de carton bitumé, des taudis salis par la poussière du charbon. » À l’intérieur, ce n’est pas mieux : « Les lits étaient des cadres en bois superposés flanqués de matelas en paille avec des couvertures sales. » Sans gaz ni chauffage ou électricité, des familles entières vivotent dans un dénuement relatif, pendant que les hommes, esquintés, risquent leur vie et leur santé dans des mines où les investissements pour la sécurité ont cessé depuis longtemps. Avec une extrême sensibilité, Christiana Moreau décrit le désespoir d’Angela – et à travers elle de tous les Italiens parqués dans ces baraquements. Elle narre les douloureux sentiments de déracinement et de servitude (les immigrés se sentent floués et pris au piège), l’organisation interne des camps (avec notamment cet épicier profitant d’un monopole pour extorquer les Italiens), mais aussi, scène déchirante s’il en est, la culpabilité ressentie par une famille de mineur à l’idée d’avoir été épargnée par le destin quand une autre, à ses côtés, est endeuillée suite à un effondrement de galeries. Telle était la situation dans les camps sis aux abords des mines : on vivait en collectivité, on se serrait les coudes, on éprouvait de la joie ou de la peine par procuration.

L’immersion dans la ville de Florence pendant la Renaissance, plus factuelle et bien documentée, s’avère elle aussi riche en enseignements. Costanza Marsiato s’y bat pour devenir une artiste à une époque où seuls les hommes peuvent y prétendre. Elle devient l’élève des frères Pollaiuolo, rencontre Sandro Botticelli et observe d’un œil inquiet et médusé la répression organisée par Savonarole. « Autrefois insouciante dans sa joie de vivre, Florence était maintenant sous l’emprise d’une affolante fièvre de pénitence, sous la domination du prêcheur obnubilé par le péché. C’est à l’aide de ces malédictions apocalyptiques qu’il enterrait les libres-penseurs. » Puis : « Ordre est donné d’annuler toutes les fêtes et d’interdire l’alcool. Le théâtre, la musique, la danse sont bannis, ainsi que tout ce qui semble licencieux au moine. » Simonetta Vespucci va quant à elle inspirer tout ce que Florence compte d’artistes et de notables : Botticelli, De Vinci, Poliziano, les Medici, etc. Christiana Moreau revient sur son arrivée forcée, à contrecœur, à Florence, sur ses relations avec Marco et Giuliano, sur son rôle d’égérie, mais aussi sur ses derniers jours, assaillie par la maladie… La Dame d’argile tient là l’essentiel de sa dimension artistique, mais seulement une petite portion des deux sentiments qui l’irriguent de bout en bout : le déracinement, l’amour et leurs succédanés. Le premier relève des recherches de Sabrina (sur l’art, mais surtout sur son histoire familiale), de la migration d’Angela, de l’affranchissement de Costanza (détachée de sa condition de femme) ou du départ programmé de Simonetta (« Elle en mourait de peur et de curiosité mêlées »). Le second est plus évident : ce sont Sabrina et Pierre, Sabrina et Stefano, Angela et Giuseppe, Costanza et Carlo, Simonetta et Marco, mais surtout Simonetta et Giuliano, voire Simonetta et le Tout-Florence…

D’un style limpide, auquel il manque cependant un soupçon de fantaisie, mais surtout d’une densité remarquable, le roman de Christiana Moreau se leste en outre de sous-propos appréciables, portant par exemple sur le racisme perçu par les enfants d’immigrés, sur les oppositions entre fascistes et communistes dans l’Italie post-Seconde guerre mondiale (jusqu’à l’intérieur des cellules familiales), sur le rôle de l’Église dans le tri des candidats à l’immigration, sur les différences entre art et artisanat, sur la dictature théocratique mise en place à Florence par Savonarole, sur l’homosexualité et la tolérance dont elle fit ou non l’objet, sur la transition entre les industries minière et sidérurgique en Belgique ou encore sur le mécénat artistique de Lorenzo De’ Medici. Partant, La Dame d’argile est-il appelé à devenir la pointe avancée de l’œuvre de Christiana Moreau ? Le roman nous semble en tout cas d’une maîtrise et d’une profondeur suffisamment rares pour être soulignées.

La Dame d’argile, Christiana Moreau
Préludes, juin 2021, 320 pages

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4.5

Sur la « Sociologie du cinéma »

Dans Sociologie du cinéma, publié dans la collection « Repères » aux éditions La Découverte, Aurélie Pinto et Philippe Mary se penchent sur les articulations fines entre le fait social et le cinéma, tant dans ses modes de fonctionnement que dans ses représentations filmiques.

En 2021, le cinéma pourrait être perçu comme la chose la mieux partagée au monde. Il suffit d’avoir un smartphone ou une caméra numérique pour concevoir un film, une télévision ou un ordinateur pour visionner une œuvre, se rendre à une soirée ou au café du coin pour discuter des mérites de tel réalisateur ou de telle comédienne. Cette image d’Épinal, ô combien réductrice, cache une réalité sociologique complexe, sur laquelle Aurélie Pinto et Philippe Mary s’attardent longuement. La segmentation sociale des publics est loin d’avoir disparu : les classes supérieures consomment proportionnellement plus de films au cinéma que les classes moyennes et populaires, davantage attachées au petit écran. De la même manière, les premières se portent plus volontiers vers les classifications Art & Essai quand la préférence des secondes va aux blockbusters ou aux comédies françaises. En ce qui concerne les salles obscures, le taux de pénétration est de 80% pour les moins de 25 ans, ce qui n’empêche pas le public moyen de vieillir, puisque 44% des entrées enregistrées sont désormais le fait des plus de 50 ans.

À l’intérieur même du système de production cinématographique, on peut distinguer différents types de films : le profit économique s’oppose au symbolique, la démarche populaire à celle d’auteur, la consécration critique et cinéphilique à celle du box-office, les décors naturels, tentatives expérimentales et productions avec aides publiques aux effets spéciaux, grandes stars et financements par les grandes chaînes comme TF1 ou Canal+. Aurélie Pinto et Philippe Mary reviennent sur tous ces points, mais aussi sur les évolutions historiques du cinéma français – la Qualité française, la Nouvelle vague, les revues spécialisées, le Jeune cinéma français… – et les différents métiers (ainsi que leur rayonnement) qui contribuent à l’élaboration d’un film. La toute-puissance des réalisateurs et comédiens de renom est à mettre en regard avec des métiers dévalués, et historiquement féminins, comme ceux associés au montage ou aux décors/costumes/maquillages. Les trois cercles du cinéma français (des acteurs dominants aux professionnels précaires en passant par les sociétés intermédiaires), le processus de fabrication d’un film (de la gestation et l’écriture à la postproduction) ou encore les spécificités de la Fémis (formant des profils sociaux plutôt homogènes) figurent en bonne place dans cet opuscule didactique.

La dernière partie de Sociologie du cinéma est consacrée aux représentations. Les auteurs s’y intéressent au cinéma social, aux attentions ethnographiques, à la manière dont le fait social est restitué dans des films aussi divers que Le Goût des autres, Parasite ou Les Choristes. La comédie fondée sur les oppositions de classe, les documentaires ou les interventions d’experts dans des films de fiction sont également abordés. En définitive, ce petit ouvrage ouvre des grilles d’analyse que son format ne permet évidemment pas d’épuiser. Ça n’en demeure pas moins une lecture instructive, qui met en perspective la fabrication des films et leur regard, mais aussi leurs modes de réception et la hiérarchisation de leur public. L’entrée en matière est louable. Pour aller plus loin, il faudra se pencher sur la riche bibliographie proposée en appendice.

Sociologie du cinéma, Aurélie Pinto et Philippe Mary
La Découverte, mai 2021, 128 pages

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3.5

Festival du Film Policier 2021 : Boite Noire de Yann Gozlan

C’est du haut de son ambition et de sa rigueur que Boite Noire tire son épingle du jeu. Avec son ambiance de thriller à la lisière de l’horrifique et sa caractérisation aux contours paranoïaques, le film s’agence avec minutie et maitrise son sujet jusqu’au bout des doigts.

Alors qu’un avion vient de s’écraser et faire des centaines de morts, Matthieu, agent au BEA, va devoir enquêter sur ce qui s’est déroulé lors de ce vol. Dès les premières minutes, dans sa composition, le décor se veut froid, clinique comme du David Fincher, presque déshumanisé, avec son personnage aux ambitions débordantes et désinvoltes. Un peu comme Le Chant du loup, Boite Noire contient un personnage principal à l’ouïe incroyable, analyste en acoustique, lui permettant d’entendre des choses, des bruits, des résonances et de comprendre des situations que le commun des mortels ne pourrait saisir. Et comme le film d’Antonin Baudry, celui de Yann Gozlan arrive à faire de cette qualité narrative, un puissant pouvoir cinématographique tant dans le fond que dans la forme : allier l’image et le son avec un mixage impressionnant comme en atteste la première écoute de la boite noire par Matthieu où le cadre nous fait écouter cet enregistrement de terreur et de peur humaine, tout en gardant la caméra proche du regard et des mimiques du visage de Matthieu ; ou comme cette séquence de décapsulation de la boite noire mise en scène comme une séquence d’horreur organique que n’aurait pas renié David Cronenberg.

C’est alors que la science visuelle de Yann Gozlan se fait sentir, comme lorsqu’il faisait vombrir des bécanes dans son précédent Burn Out : faire des faits, un pur moment de fascination et de sensation. Mais au lieu de faire de son film, un unique film d’écoute, le récit va petit à petit se porter à la fois sur Matthieu, incarné brillamment par Pierre Niney, et sur ce milieu de l’aviation civile, méconnu du grand public, qui dissimule bien des intérêts, des personnages secondaires mystérieux, tendancieux et de multiples compromissions. Au-delà de ce crash, sa compagne va bientôt rejoindre la compagnie de l’avion lié au drame et son supérieur, devant s’occuper de cette affaire, a disparu un jour après le début de l’enquête. Sans jouer la carte du spectaculaire, s’ensuit cependant un film d’enquête aux multiples rebondissements, aux allures documentaristes, qui se questionne sur le rôle de l’humain face à une mécanisation de plus en plus sécuritaire et exponentielle : un peu comme le dernier Todd Haynes (Dark Waters) ou Rouge de Farid Bentoumi, qui arrive idéalement à nourrir son récit réaliste avec le dessin d’une société forcenée et souterraine (cette fameuse voiture noire), tout en remettant en cause les certitudes de son personnage, en proie à ses pires démons, voyant son obsession pour ce crash s’accentuer jusqu’à en perdre tout contrôle sur sa vie.

Inscrire son récit dans une rigueur factuelle implacable tout en faisant se jumeler les différents genres cinématographiques qui ne débordent jamais vers le fantastique, permet à Boite Noire de ne jamais perdre en rythme et de garder sous tension son auditoire, notamment dans un final asphyxiant. Yann Gozlan signe là un exercice de style singulier mais également particulièrement dans l’air du temps.

Boite Noire – Fiche Technique

Réalisation : Yann Gozlan
Scénario : Yann Gozlan, Simon Moutairou, Nicolas Bouvet
Casting : Pierre Niney, Lou de Laâge, Olivier Rabourdin
Durée : 2h 09 minutes
Genre: Enquête/Drame
Date de sortie : 8 septembre 2021 (StudioCanal)

 

La bourgeoisie dans le cinéma de Michael Haneke

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Très grand cinéaste contemporain, Michael Haneke n’a cessé, tout le long de sa filmographie, de filmer son sujet favori : la bourgeoisie. C’est par le prisme familial qu’il nous montre ses travers ; en témoignent le très célèbre La Pianiste ou sa dernière réalisation en date, Happy End.

Michael Haneke s’est forgé une réputation de cinéaste sans concessions, à la filmographie choquante et obsessionnelle. Il est vrai que dans nombre de ses œuvres on retrouve ses thèmes de prédilection dont l’épicentre serait la famille bourgeoise. De son premier film de cinéma (il a aussi eu une carrière à la télévision), Le Septième Continent, à son dernier en date, il a pu décliner à souhait ce thème-ci en y incorporant d’autres thématiques sociétales.

Pour reprendre l’exemple du Septième Continent, sorti en 1989, on peut voir qu’il a déjà pu y poser les bases de sa vision très noire de la société : il filme le mal-être sociétal d’une famille bourgeoise qui va finir par s’autodétruire, dans un final glaçant. Il filme pendant de longues minutes cette famille détruire tous ses biens matériels : télé, vaisselle et même dessins de leur fille. Pendant tout le visionnage on comprend qu’il y a une distance émotionnelle entre les différents membres de la famille, surtout entre les parents et leur fille. Cette dernière s’en rend d’ailleurs compte, puisque cette distance va se caractériser par une somatisation qu’elle va transformer en douleurs physiques.
Il est intéressant de noter que d’ailleurs Haneke se sert des enfants de ces familles bourgeoises comme de catalyseurs de leur mal-être. Comme nous l’avons vu, ils peuvent être victimes de l’indifférence parentale (c’est aussi le cas dans Happy End) mais ils ne sont pourtant pas foncièrement « innocents ». Ils sont acteurs du mal-être familial. Dans Benny’s video (1992), peut-être l’œuvre de Haneke la plus parlante sur ce sujet, Benny est un adolescent qui paraît normal mais qui est obsédé par l’univers de la vidéo. Se retrouvant très souvent seul et n’ayant pas vraiment de figure d’autorité à qui se raccrocher, il va finir par commettre l’irréparable en tuant une jeune fille rencontrée peu avant. Finalement, ses parents vont finir par l’apprendre et devenir entièrement complices de son crime. Faute d’avoir la considération de leurs parents, trop souvent centrés sur eux-mêmes et leur travail, les enfants des familles bourgeoises « hanekiennes » sont désemparés et livrés à eux-mêmes, quitte à commettre des actes répréhensibles. Dans Caché (2005) par exemple, et même si le réalisateur ne nous délivre pas la clef du mystère, on peut s’imaginer que Pierrot, l’enfant des Laurent (nom repris dans d’autres de ses réalisations françaises) serait le responsable des envois de cassettes à ses parents, comme un acte de rébellion ou une volonté de les faire réagir.

Il y a donc en effet un gouffre entre les membres de ces familles, mais également entre elles et le monde extérieur : un aveuglement. Cet aveuglement est excellemment montré dans Happy End (2017): on y suit la famille Laurent, de la grande bourgeoisie de Calais, au bord de la rupture. Elle est tellement prise dans la spirale infernale de ses problèmes, centrée sur son nombril, qu’elle ne peut pas voir la réalité telle qu’elle est. Seul le fils unique d’Anne (Isabelle Huppert), Pierre, se rend compte du décalage entre sa famille et le monde extérieur, et pour leur faire voir la vérité en face invite des migrants au repas de mariage de sa mère et son beau-père. C’est un choc car, évidemment, cette famille bourgeoise ne traîne qu’avec d’autres bourgeois.
De plus, Michael Haneke critique également l’avilissement de cette bourgeoisie au travers de sa perversité : Thomas (Mathieu Kassovitz) n’a que faire de sa fille Eve, qui l’embarrasse et à qui il ne veut reconnaître ses torts. Il est trop occupé à correspondre avec sa maîtresse via Messenger, en conversant sur ses fantasmes les plus sombres et purement sexuels, quand bien même il vient d’avoir un enfant avec sa compagne. On retrouve la même perversité ailleurs : avec ses cruels manques de communication entre membres de la famille, personne ne se rend compte que le grand-père Laurent (Jean-Louis Trintignant) cherche à se suicider, et personne ne s’en soucie.
C’est une vision implacable de la bourgeoisie qui nous est montrée, dépressive et violente envers elle-même.

Cette violence, prégnante dans la filmographie de Michael Haneke, ne peut pas être plus exacerbée que dans son célèbre Funny Games (l’original étant sorti en 1997). C’est un intéressant portrait du mal campé par deux jeunes hommes apparemment bourgeois, propres sur eux et qui paraissent bien sous tous rapports, du moins à première vue. Car en effet, ils s’attaquent à d’autres familles bourgeoises, jusqu’à finir en tragédie. Le mal ne vient donc pas « d’en-bas », comme l’on pourrait s’y attendre si l’on pensait à la violence de la lutte des classes ; non. Ici cette classe sociale se « dévore » entre elle. Souvent d’ailleurs cette violence n’a pas vraiment d’explication, elle paraît même gratuite (que ce soit dans Funny Games ou d’autres de ses films) ou tout du moins le réalisateur ne prend pas le temps de nous donner de réponse quant à ce qui arrive. Sa réalisation se sert brillamment de plans fixes ou de plans-séquences pour nous montrer des personnages dans leur quotidien, de façon neutre voire impassible. C’est d’autant plus déstabilisant qu’elle nous met face à leurs actions et comme il n’y a que très peu de place accordée aux mouvements de caméra, à une réalisation qui se remarquerait en quelque sorte, on se retrouve donc seul spectateur « coincé » avec ces images.

Comme nous avons pu brièvement l’évoquer plus haut ces familles bourgeoises font face à de grosses lacunes émotionnelles et leurs différents membres ont même souvent des problèmes de communication. C’était le cas dans Happy End comme nous l’avons dit, mais cela se remarque beaucoup plus fortement dans Code Inconnu (2000), peut-être le film le plus expérimental de son réalisateur. Tout le concept est basé sur l’impossibilité des personnages à communiquer clairement entre eux et leur impossibilité à se comprendre. La première scène du film constitue à elle seule cette idée : une petite fille qui semble mimer quelque chose puis on se rend compte qu’elle est muette, comme ses camarades de jeu, et ils n’arrivent pas à la comprendre. Le message n’est pas passé. C’est le cas pour le reste de l’histoire : les messages ne passeront pas.

Finalement, on peut dire que cette incommunicabilité est au cœur même de la filmographie de Michael Haneke, dans le sens où lui-même refuse de donner des analyses de ses œuvres et où il brouille délibérément des clefs de lecture, en rendant inaudible un dialogue ou bien en coupant une scène avant la fin. Cependant tout n’est pas perdu puisque c’est au spectateur de se faire ses propres conclusions. On peut également ajouter que le thème de la bourgeoisie lui a permis d’exacerber certaines de ses visions : celle d’une société malade, à la violence incompréhensible et aux individus égocentriques. Une vision certes pessimiste, mais pas forcément éloignée de la réalité.

All I Know So Far : la chanteuse Pink se livre dans son nouveau documentaire

Disponible sur Prime Video (Amazon) depuis le 21 mai 2021, All I Know So Far est un documentaire réalisé par Michael Gracey et consacré à la chanteuse P!nk (Pink), nom de scène d’Alecia Moore Hart. Filmé durant la tournée de son dernier album Beautiful Trauma, All I Know So Far est finalement davantage centré sur la famille de P!nk et sur son rapport à la maternité que sur sa musique.

Pink ou Alecia ?

Le documentaire est un must see pour les fans de la chanteuse. On y découvre une Pink dans son intimité. Derrière son personnage déluré qui réapparaît quand elle s’amuse, se cache en fait une femme très détachée, calme et en totale maîtrise de son travail et sa vie de famille, bien souvent confondus. Car ce que nous montre Pink, c’est son choix de faire venir ses enfants avec elle en tournée pour être proche d’elle le plus possible. Sans propagande, c’est l’image d’une femme très douce qui en ressort, sans surprise, car Pink, à travers ses paroles, ses clips, ses prises de position, est toujours apparue comme ouverte d’esprit.

Tout au long du documentaire, Pink nous parle ainsi de sa vision de la maternité, de son désir de voir ses enfants épanouis, évoquant parfois sa propre enfance et la séparation de ses parents. Les scènes oscillent entre préparation du concert à Wembley, Londres, et moments de vie de famille, avec son mari, Carey Hart, et leurs deux jeunes enfants (Willom, 8 ans, et Jameson, 2 ans). Narré par Pink elle-même, en voix off ou face caméra, le documentaire est un moyen privilégié pour elle de s’adresser à ses fans, dont on voit qu’elle se préoccupe beaucoup, se demandant si le concert ne les a pas déçus, si elle n’est pas apparue trop éloignée de son public et se réjouissant que ses premiers morceaux soient encore si appréciés par ses fans, entre autres.

Une chanteuse apaisée et heureuse

C’est une Pink apaisée qu’on découvre et cela fait plaisir, surtout alors qu’on se souvient de la jeune chanteuse mal dans sa peau qui chantait la marginalité. Quel beau parcours et quel beau dénouement pour ses fans de réaliser que l’excentrique et la marginale est aujourd’hui appréciée et saluée pour cela ! Même si l’on aurait aimé plus de scènes de musique, Pink nous a montré ce qu’elle souhaitait partager : sa vie de famille, ses réflexions, ses pensées sans filtre et sa personne sans maquillage ; mais aussi sa tournée et la préparation d’un de ses concerts importants. A noter que le documentaire réserve  beaucoup de chant a capella ou en live, et que Pink n’a pas à rougir de sa voix hors enregistrement.
La chanteuse exprime aussi sans prétention la fierté que lui inspire son parcours, la réalisation de son rêve et le fait d’être une femme qui, aujourd’hui, décide de l’organisation de ses concerts, à la tête de plus de deux cents personnes.

Deux séquences superbes

Le documentaire ne manque d’ailleurs pas de belles images de la scène, Pink étant adepte des costumes colorés et surtout des chorégraphies dans les airs issues de l’univers du cirque.
C’est ainsi qu’on a droit à deux superbes séquences dans lesquelles la chanteuse flotte dans les airs. La première est une répétition durant laquelle Pink se confie en voix off sur son regard sur la maternité et son désir que ses enfants soient heureux. Pendant plusieurs dizaines de secondes, on la voit tourbillonnant dans l’espace, suspendue dans les airs par des câbles.
La seconde séquence est une scène de concert : Pink reprend cette chorégraphie aérienne sur le morceau hilarant
So what, l’un de ses grands titres. Cette séquence complexe est l’aboutissement de mois de préparation et la consécration pour la chanteuse qui a réussi ce concert tant attendu et a pu échanger avec son public.

All I Know So Far est un documentaire à la fois doux et plein d’énergie, à l’image de la personnalité qu’il suit. Pink, sans pour autant manquer de passion pour son travail artistique, sa musique, ses concerts tout en effets visuels, s’exprime sur sa raison d’être actuelle : ses enfants et sa vie de famille, qu’elle a souhaité concilier avec son métier de pop star. All I Know So Far (Tout ce que je sais jusqu’à présent) est sa manière de partager son rapport à la vie, à son art et à sa famille en ce moment. 

All I Know So Far : bande-annonce

Fiche technique : All I Know So Far

Réalisateur : Michael Gracey
Distribué par : Prime Video
Casting : P!nk (Alecia Moore Hart), Carey Hart, Willow Hart, Jameson Hart
Musique : P!nk
Sortie : 21 mai 2021 sur Prime Video
Pays : Etats-Unis
Version originale : anglais
Genre : documentaire
Durée : 100 minutes

L’Instabilité : Oscillations, Tensions, Dérives – Une Ontologie du Mouvement Perpétuel et de l’Équilibre Impossible

L’instabilité n’est pas un accident : c’est une dynamique interne. Oscillations, tensions, dérives autant de forces qui traversent l’image, la décentrent, la fissurent. Dans cette vibration permanente, la forme cesse d’être fixe pour devenir un mouvement, une énergie, une dérive.

L’instabilité n’est jamais un simple défaut technique qu’il faudrait corriger en stabilisant l’image, en la fixant définitivement dans une configuration immobile, en éliminant les tremblements et les variations qui la traversent et la déstabilisent. Elle est bien davantage et bien autrement : une condition ontologique fondamentale qui caractérise l’image contemporaine dans son être même, une manière d’exister qui refuse la fixité rassurante au profit du mouvement perpétuel, une dynamique constitutive qui fait de l’image non pas une chose stable dotée de propriétés immuables mais un processus instable traversé par des forces contradictoires qui ne se résolvent jamais en synthèse harmonieuse. L’instabilité traverse littéralement l’image de part en part comme un flux énergétique qui ne cesse jamais de circuler, elle la structure paradoxalement en refusant toute structuration définitive, elle la déforme continuellement en maintenant les formes dans un état de métamorphose permanente qui les empêche de se cristalliser en configurations stables. L’instabilité n’est absolument pas un accident malheureux qui surviendrait à une image normalement stable et viendrait perturber son équilibre naturel ; elle est au contraire un régime à part entière, une manière fondamentale d’être de l’image, une dynamique interne qui la constitue dans son essence même plutôt qu’elle ne la perturbe de l’extérieur. Elle fait osciller incessamment les formes entre différents états possibles sans jamais les laisser se fixer définitivement dans aucun, fait vibrer nerveusement les lignes qui refusent de tracer des contours stables et définitifs, fait dériver continuellement les surfaces qui glissent sans cesse vers d’autres positions sans jamais s’ancrer nulle part. Cette instabilité généralisée transforme radicalement le statut de l’image : celle-ci cesse d’être une représentation fixe du réel qu’on pourrait contempler dans une distance confortable et maîtrisée pour devenir un champ de forces dynamiques qui sollicite activement le spectateur, qui l’oblige à s’ajuster continuellement aux variations, qui ne lui offre jamais le repos d’une forme définitivement stabilisée. L’instabilité révèle ainsi que l’image n’a jamais été ce territoire pacifié et immobile que l’esthétique classique prétendait qu’elle était : elle a toujours été secrètement traversée par des mouvements, des tensions, des déséquilibres que les conventions académiques réprimaient sous l’apparence trompeuse de la stabilité harmonieuse – et l’image contemporaine ne fait qu’exposer ouvertement cette vérité instable qui était auparavant dissimulée.

Oscillations : L’Image qui Hésite Perpétuellement, Vibration Entre États Multiples

L’oscillation est un mouvement paradoxal et fascinant : mouvement minimal, presque imperceptible à l’œil inattentif, qui ne parcourt pas de grandes distances mais se contente d’aller et venir infiniment entre deux positions extrêmement proches sans jamais se fixer définitivement dans aucune. Une vibration nerveuse qui fait trembler la surface sans la déplacer véritablement, un tremblement continu qui maintient les formes dans un état de fragilité perpétuelle, un balancement régulier ou irrégulier qui refuse obstinément toute immobilisation. L’image oscillante ne se fixe jamais dans une configuration stable qui permettrait une lecture définitive et assurée ; elle oscille au contraire perpétuellement entre plusieurs états possibles qui coexistent virtuellement sans qu’aucun ne s’actualise complètement et définitivement. Cette oscillation permanente crée une expérience perceptive profondément déstabilisante : le spectateur ne peut jamais se reposer dans une vision stable de l’image, il doit constamment s’ajuster aux micro-variations qui la traversent, suivre les battements qui la font pulser, accompagner les balancements qui la font osciller. L’oscillation expose que la stabilité apparente de toute forme n’est qu’une illusion produite par notre perception qui moyenne les variations rapides : en réalité, rien n’est jamais parfaitement stable, tout vibre à une fréquence ou une autre, tout oscille entre des états légèrement différents même quand notre œil croit percevoir une immobilité parfaite. L’image oscillante rend visible cette vérité cachée du visible : elle amplifie les micro-mouvements jusqu’à les rendre perceptibles, elle ralentit les oscillations jusqu’à ce qu’elles deviennent sensibles, elle expose le tremblement constitutif qui habite secrètement toute forme même apparemment stable.

L’Oscillation Lumineuse : Variations d’Intensité, Pulsations, Clignotements qui Modulent la Présence

Une lumière qui ne demeure jamais constante dans son intensité mais clignote nerveusement en s’allumant et s’éteignant selon un rythme rapide ou lent, qui pulse organiquement comme un cœur battant en alternant phases d’intensification et phases d’affaiblissement, qui se déplace continuellement dans l’espace en créant des zones successivement illuminées puis replongées dans l’obscurité. L’image soumise à cette oscillation lumineuse change constamment de densité visuelle (tantôt saturée de lumière, tantôt plongée dans la pénombre), de texture perceptive (tantôt lisse et unifiée dans la clarté, tantôt rugueuse et fragmentée dans l’ombre), de présence ontologique (tantôt affirmée fortement dans le rayonnement, tantôt affaiblie dans l’extinction). La lumière devient ainsi littéralement une instabilité qui traverse l’image et la transforme de l’intérieur : elle ne se contente plus d’éclairer passivement ce qui préexisterait indépendamment d’elle, elle produit activement des variations continues qui font osciller l’image entre différents régimes de visibilité. Dans les installations lumineuses de Dan Flavin ou James Turrell, la lumière n’est jamais stable mais varie subtilement ou dramatiquement selon les programmations : elle change lentement de couleur en faisant passer l’espace du bleu au rose puis au jaune selon des transitions insensibles, elle s’intensifie progressivement jusqu’à l’éblouissement puis décroît jusqu’à l’obscurité quasi-totale, elle pulse rythmiquement en créant des battements lumineux qui font vibrer l’espace. Ces oscillations lumineuses transforment radicalement la perception de l’espace et des formes : ce qui était visible s’efface, ce qui était invisible apparaît, les volumes semblent se dilater ou se contracter selon l’intensité lumineuse, les couleurs migrent vers d’autres teintes. Dans les œuvres vidéo de Bill Viola, les images progressent souvent avec une lenteur extrême qui rend perceptibles les moindres variations lumineuses : un visage émerge millimètre par millimètre de l’obscurité vers la lumière, une scène bascule imperceptiblement du jour vers la nuit, des corps immergés dans l’eau voient leur apparence osciller selon les jeux de réfraction lumineuse. L’oscillation lumineuse révèle ainsi que la visibilité n’est jamais un état binaire (visible ou invisible) mais un continuum graduel traversé par d’innombrables variations d’intensité qui modulent continuellement notre accès au visible, qui font osciller les formes entre présence affirmée et absence imminente, qui maintiennent l’image dans un état de fragilité lumineuse perpétuelle.

L’Oscillation Formelle : Contours Incertains, Lignes Tremblantes, Hésitation Entre Figuration et Dissolution

Des lignes qui ne tracent jamais de contours parfaitement stables et définitifs mais tremblent nerveusement en dessinant des bords hésitants et incertains, des formes qui semblent bouger imperceptiblement même dans l’immobilité apparente de l’image fixe en oscillant entre plusieurs configurations légèrement différentes, des silhouettes qui vacillent continuellement sans jamais se stabiliser en profils nets et assurés. L’image traversée par ces oscillations formelles hésite perpétuellement entre la figuration claire (où les formes seraient parfaitement identifiables et stables) et la dissolution complète (où elles se perdraient dans l’informe). Elle se maintient dans cette zone d’hésitation productive où les formes sont à la fois reconnaissables et incertaines, à la fois présentes et sur le point de se dissoudre, à la fois affirmées et contestées par leur propre tremblement interne. Cette oscillation formelle crée une expérience perceptive ambiguë où le spectateur doit constamment négocier avec l’incertitude : il reconnaît vaguement des formes mais ne peut jamais les saisir définitivement, il identifie provisoirement des figures mais celles-ci se dérobent dès qu’il croit les avoir fixées. Dans les dessins tremblés de Giacometti, les lignes ne tracent jamais une fois pour toutes le contour d’un corps ou d’un visage : elles le reprennent obsessionnellement en multipliant les traits légèrement décalés qui créent une zone d’incertitude vibrante autour de la forme. Le corps dessiné oscille ainsi entre toutes ces positions possibles suggérées par la multitude des lignes, il vibre dans cette enveloppe tremblante qui refuse de le fixer définitivement. Chez Cy Twombly, les lignes griffonnées oscillent entre écriture et dessin, entre signe linguistique et marque plastique, entre intentionnalité contrôlée et geste impulsif : elles maintiennent une ambiguïté fondamentale qui fait hésiter l’image entre différents statuts sémiotiques. Les peintures de Gerhard Richter obtenues par raclage de la peinture fraîche créent des surfaces où les formes oscillent entre émergence et disparition : on devine vaguement des silhouettes, des paysages, des visages qui se dessinent puis se dissolvent immédiatement dans le flou, qui apparaissent fugitivement puis se perdent dans l’indistinction. L’oscillation formelle révèle ainsi que toute forme stable n’est qu’une cristallisation provisoire et précaire d’une multitude de variations possibles, qu’elle pourrait à tout moment osciller vers d’autres configurations légèrement différentes, que sa stabilité apparente dissimule un tremblement constitutif qui pourrait à tout moment la faire basculer vers la dissolution.

Tensions : Forces qui S’opposent Sans se Résoudre, Conflits qui Structurent par leur Antagonisme Même

L’instabilité naît fréquemment et peut-être nécessairement d’une tension irréductible entre forces contradictoires qui s’affrontent sans jamais parvenir à une résolution harmonieuse. Deux forces au moins se rencontrent dans l’image et entrent immédiatement en conflit plutôt qu’en dialogue pacifique, se contredisent frontalement en affirmant des directions opposées, se superposent en créant des interférences qui empêchent toute synthèse stable. L’image devient ainsi littéralement un champ de forces physiques ou psychiques qui s’exercent simultanément sur le même territoire visuel en tirant dans des sens incompatibles : force centripète qui concentre versus force centrifuge qui disperse, force de cohésion qui unifie versus force de fragmentation qui dissocie, force de stabilisation qui fixe versus force de déstabilisation qui mobilise. Ces forces antagonistes ne s’annulent jamais mutuellement en produisant un équilibre neutre et stable ; elles maintiennent au contraire une tension permanente qui fait vibrer l’image dans leur affrontement même, qui la maintient dans un état d’équilibre précaire toujours sur le point de basculer d’un côté ou de l’autre sans jamais se résoudre définitivement. Cette tension constitutive révèle que l’image n’est jamais une forme harmonieuse résultant d’un accord préétabli entre ses éléments mais toujours un compromis instable entre des exigences contradictoires qui ne cessent jamais de lutter, un espace de conflit où s’affrontent des principes incompatibles qui refusent de se réconcilier, un champ de bataille visuel où la guerre des forces ne connaît jamais de trêve définitive.

Tension Interne : Formes en Conflit, Luttes Compositionnelles, Contradictions Structurelles

Une ligne qui tire énergiquement dans une certaine direction en imposant un vecteur dynamique puissant, tandis qu’une surface adjacente résiste obstinément à cette traction en affirmant sa propre inertie ou en poussant dans la direction opposée, créant ainsi une tension qui traverse l’image et la fait vibrer dans l’antagonisme de ces forces contradictoires. Un volume qui se déforme sous la pression de forces internes ou externes qui le compriment, l’étirent, le tordent en créant des zones de contrainte maximale où la forme menace de se rompre ou de basculer dans une autre configuration. L’image se construit ainsi littéralement dans et par le conflit plutôt que malgré lui : ce n’est pas en éliminant les contradictions qu’elle trouve sa forme mais au contraire en les maintenant actives, en les exposant ouvertement, en faisant de leur affrontement même le principe générateur de la composition. Cette tension interne crée une dynamique compositionnelle profondément différente de l’harmonie classique : là où celle-ci cherchait l’accord, la proportion, l’équilibre stable entre les parties, la tension moderne affirme le conflit, la disproportion, l’équilibre instable toujours menacé de rupture. Dans les compositions cubistes, les plans géométriques se heurtent violemment, se chevauchent sans se mélanger, se télescopent en créant des zones de collision où les formes entrent en conflit frontal. Cette guerre des formes ne se résout jamais en synthèse pacifiée : elle maintient une tension maximale qui fait vibrer l’image dans l’affrontement permanent de ses éléments constitutifs. Chez Franz Kline ou Pierre Soulages, les grandes bandes noires s’opposent frontalement aux zones blanches dans un contraste brutal qui refuse toute transition adoucie : la tension entre le noir et le blanc, entre le plein et le vide, entre la force affirmative de la marque et la force réceptive du fond crée une dynamique binaire extrêmement tendue. Dans les peintures de Barnett Newman, les « zips » (bandes verticales) créent des tensions latérales en divisant le champ coloré selon des proportions soigneusement calculées pour éviter toute symétrie rassurante : l’œil oscille entre les zones colorées de part et d’autre du zip sans jamais trouver de repos dans un équilibre stable. La tension interne révèle ainsi que la composition peut être conçue non pas comme résolution harmonieuse des conflits mais comme maintien délibéré de ces conflits à leur point d’intensité maximale, non pas comme pacification des forces contradictoires mais comme exposition de leur affrontement irréductible.

Tension Externe : Pression du Cadre, Contrainte des Limites, Lutte Entre Contenant et Contenu

Le cadre, loin d’être une simple bordure neutre et passive, impose une contrainte physique et psychologique puissante sur les formes qu’il délimite, établit une limite autoritaire qui contraint les éléments à s’inscrire dans un espace défini, exerce une pression continue qui force les formes à se comprimer, à se déformer, à s’adapter aux dimensions imposées. Les formes contenues dans le cadre ne se soumettent jamais passivement à cette contrainte : elles tentent activement de s’y adapter en se pliant aux exigences spatiales, de s’y opposer en poussant contre les limites qui les compriment, de s’en échapper en débordant partiellement ou totalement hors du champ visible. L’instabilité devient ainsi littéralement une lutte permanente entre le cadre qui veut contenir et les formes qui veulent s’échapper, entre la limite qui veut fixer et les éléments qui veulent déborder, entre la contrainte qui veut maîtriser et les forces qui veulent se libérer. Cette lutte ne se résout jamais définitivement : elle maintient une tension constante entre intérieur et extérieur du cadre, entre ce qui est capturé et ce qui fuit, entre la maîtrise et l’échappée. Dans les peintures baroques déjà évoquées, les corps et les draperies poussent violemment contre les limites du tableau en créant une pression centrifuge qui semble vouloir faire exploser le cadre. Cette tension entre cadre et contenu crée une dynamique d’enfermement et de libération qui traverse toute la composition. Chez Jackson Pollock, les drippings se déploient selon une logique qui ignore délibérément les limites du cadre : les trajectoires de peinture continuent imaginairement au-delà des bords visibles, suggérant que la toile n’est qu’un fragment arbitrairement découpé dans un champ potentiellement infini. Cette indifférence au cadre crée paradoxalement une tension maximale avec lui : le spectateur ressent la pression des forces qui voudraient déborder mais sont arbitrairement contenues. Dans la photographie de rue, les sujets entrent et sortent constamment du cadre, créant une tension entre ce qui est capturé momentanément et ce qui s’échappe définitivement : le cadre ne parvient jamais à maîtriser totalement le flux mobile du réel, il n’en saisit que des fragments provisoires qui menacent constamment de lui échapper. La tension externe révèle ainsi que le cadre n’est jamais un dispositif de maîtrise totale mais toujours un compromis précaire avec les forces qui résistent à être contenues, toujours un champ de lutte entre la volonté de délimiter et la résistance de ce qui refuse d’être délimité.

Dérives : L’Image qui S’éloigne de son Centre, Glissements Sans Direction Fixe, Perte Progressive des Repères

La dérive est un type de mouvement profondément différent de l’oscillation ou de la tension : ce n’est pas un va-et-vient répétitif entre deux positions proches ni une lutte statique entre forces opposées, c’est un déplacement progressif et continu sans direction vraiment fixe, sans destination prédéterminée, sans retour possible au point de départ. Une forme glisse lentement mais inexorablement vers des positions de plus en plus éloignées de sa position initiale, un motif se répète en se décalant imperceptiblement à chaque itération jusqu’à dériver vers des configurations totalement différentes, une structure se décentre graduellement en perdant son axe organisateur jusqu’à basculer dans une organisation radicalement autre. L’image qui dérive perd progressivement son axe de symétrie ou son centre gravitationnel qui organisait l’ensemble, son équilibre stable qui maintenait les éléments dans des rapports fixes, son orientation claire qui permettait de s’y repérer. Elle devient désorientante au sens littéral : elle ne permet plus de s’orienter parce qu’elle a perdu les repères directionnels qui structuraient l’espace, elle ne propose plus de hiérarchie claire parce qu’elle a abandonné le centre qui organisait les périphéries, elle ne garantit plus de stabilité parce qu’elle continue de dériver vers d’autres configurations imprévisibles. La dérive expose que le mouvement n’est pas toujours oscillatoire (répétitif et borné) ni tendu (conflictuel mais statique) mais peut être exploratoire et erratique : un parcours sans but précis qui s’éloigne continuellement du point de départ sans jamais le retrouver, une exploration qui ne revient jamais sur ses pas, une transformation irréversible qui fait basculer l’image d’un état vers un autre sans possibilité de retour.

Dérive Spatiale : Glissements, Décentrements, Dispersion Progressive des Éléments

Les éléments compositionnels ne demeurent jamais fixés dans les positions que la composition initiale leur assignait : ils se déplacent graduellement et continûment selon des trajectoires lentes mais inexorables, se décalent imperceptiblement par rapport à leurs positions originelles en créant des désalignements qui s’accumulent, se dispersent progressivement dans l’espace en s’éloignant les uns des autres jusqu’à perdre toute cohésion d’ensemble. L’espace de l’image devient ainsi fondamentalement mouvant plutôt que fixe : il se reconfigure continuellement selon les déplacements de ses éléments constitutifs, il se déforme progressivement au fur et à mesure que les éléments migrent vers de nouvelles positions, il perd sa stabilité structurelle parce que rien n’y demeure jamais au même endroit. Cette dérive spatiale transforme l’image d’un espace stable et cartographiable en un champ dynamique parcouru par des flux qui ne cessent jamais. Dans les compositions all-over de Mark Tobey ou de Jean-Paul Riopelle, les petites touches de couleur semblent dériver continûment à travers la surface sans jamais se stabiliser en configurations fixes : l’œil suit ces migrations chromatiques qui ne mènent nulle part, qui parcourent l’espace sans destination, qui créent une sensation de mouvement perpétuel. Chez Yves Klein dans ses Anthropométries, les empreintes de corps nus sur la toile créent des configurations qui semblent flotter librement dans l’espace monochrome bleu sans ancrage stable : les figures dérivent dans cet espace infini sans gravité ni orientation fixe. Dans les installations de Tino Sehgal, les performers se déplacent continuellement dans l’espace d’exposition selon des protocoles qui interdisent toute fixation : l’œuvre est ce mouvement même, cette dérive permanente des corps dans l’espace qui refuse toute stabilisation en tableau ou en scène fixe. La dérive spatiale révèle ainsi que l’espace de l’image n’est jamais un contenant stable qui maintiendrait ses éléments dans des positions fixes mais toujours un champ dynamique parcouru par des mouvements qui déplacent continuellement les éléments, qui reconfigurent sans cesse les relations spatiales, qui empêchent toute stabilisation définitive de la composition.

Dérive Narrative : Sens en Suspension, Bifurcations, Fragmentation du Récit Linéaire

Le récit que l’image pourrait raconter ne progresse plus selon la linéarité rassurante du commencement, du développement et de la fin clairement articulés : il bifurque soudainement vers des directions imprévues qui contredisent la logique narrative établie, s’interrompt brutalement sans résolution ni conclusion qui permettrait de clore le sens, se fragmente en multiples micro-récits incompatibles qui refusent de se synthétiser en histoire cohérente. L’instabilité devient ainsi littéralement une écriture narrative : non pas simplement un thème représenté mais une structure même du récit qui refuse la stabilité du sens univoque, qui maintient le sens en suspension plutôt que de le fixer définitivement, qui ouvre vers de multiples interprétations contradictoires qui coexistent sans se résoudre. Cette dérive narrative transforme profondément l’expérience spectatorielle : le spectateur ne peut plus simplement suivre passivement un fil narratif clair qui le guiderait du début à la fin, il doit activement naviguer dans une multiplicité de pistes narratives qui bifurquent, se croisent, s’interrompent sans jamais converger vers un sens unique et stable. Dans les films de David Lynch (Mulholland Drive, Inland Empire), le récit dérive continuellement vers des zones d’indécidabilité où on ne sait plus distinguer le rêve de la réalité, le passé du présent, l’hallucination de la perception objective : les bifurcations narratives se multiplient sans qu’aucune logique causale claire ne permette de les relier. Dans les romans-photos de Sophie Calle ou les séquences photographiques de Duane Michals, le récit suggéré par les images reste délibérément lacunaire, ambigu, ouvert à de multiples interprétations qui ne se résolvent jamais en sens définitif. Les tableaux de l’artiste chinois Liu Xiaodong montrent des scènes contemporaines (chantiers, migrations, destructions urbaines) qui refusent toute narration héroïque ou téléologique : les personnages sont saisis dans des moments d’attente, de transit, de suspension où rien de décisif ne semble se passer, où le sens reste en suspens. La dérive narrative révèle ainsi que le récit n’est jamais une ligne stable qui mènerait nécessairement d’un point A à un point B mais toujours un parcours erratique qui peut à tout moment bifurquer, s’interrompre, se fragmenter, se perdre dans des impasses ou des boucles infinies qui empêchent toute résolution définitive du sens.

L’Instabilité comme Régime Contemporain : Flux, Vitesses, Pressions du Monde Accéléré

L’image contemporaine n’est plus et ne peut plus être stable, fixe, centrée selon les normes esthétiques classiques qui présupposaient un monde lui-même relativement stable où les formes pouvaient se cristalliser durablement. Elle est au contraire traversée constitutivement par des flux informationnels qui circulent sans interruption, par des vitesses accélérées qui empêchent toute fixation prolongée, par des pressions multiples et contradictoires qui la déforment continuellement. Elle est instable par nature plutôt qu’accidentellement : cette instabilité n’est pas une dégradation qui affecterait une image normalement stable mais sa condition d’existence même à une époque où la stabilité est devenue l’exception plutôt que la règle. L’instabilité de l’image reflète et révèle l’instabilité généralisée du monde contemporain caractérisé par la circulation accélérée des personnes, des marchandises, des informations qui empêche toute sédentarisation définitive, par la transformation permanente des environnements urbains qui sont constamment détruits et reconstruits, par la précarisation généralisée des existences qui ne peuvent plus compter sur aucune stabilité professionnelle, sociale, identitaire. L’image instable est ainsi l’image honnête de notre époque : celle qui refuse la consolation mensongère d’une stabilité factice pour exposer franchement les flux, les vitesses, les pressions qui nous traversent effectivement et nous déstabilisent continuellement.

L’Instabilité comme Énergie Vitale : Force Créatrice, Intensité, Vibration du Vivant

Loin d’être une faiblesse regrettable qu’il faudrait corriger en restaurant une stabilité perdue, l’instabilité est au contraire une force créatrice extraordinairement puissante et productive. Elle donne à l’image une vitalité organique qui la distingue radicalement des formes mortes et figées, une intensité perceptive qui sollicite activement le spectateur plutôt que de le laisser contempler passivement, une vibration énergétique qui maintient l’image dans un état d’animation perpétuelle. L’instabilité est ce qui fait que l’image vit véritablement plutôt qu’elle ne se contente d’exister statiquement : elle respire par ses oscillations qui créent un rythme comparable à la respiration organique, elle pulse par ses tensions qui alternent contraction et expansion comme un muscle qui travaille, elle se transforme par ses dérives qui la font évoluer continuellement comme un organisme qui grandit et mute. Cette vitalité de l’image instable crée une relation intensifiée avec le spectateur : celui-ci ne peut pas maintenir une distance confortable avec une forme stable qu’il maîtriserait du regard, il doit au contraire s’engager activement dans le suivi des variations, s’ajuster continuellement aux transformations, participer à l’énergie même de l’image qui le sollicite et l’entraîne. Dans les peintures gestuelles de De Kooning ou de Joan Mitchell, l’instabilité des coups de pinceau violents, des couleurs qui s’entrechoquent, des formes qui se défont crée une énergie explosive qui se transmet directement au spectateur : on ressent physiquement la violence du geste, l’urgence de l’exécution, la force vitale qui a produit ces traces. Dans les performances de Carolee Schneemann ou de Marina Abramović, l’instabilité du corps en action (qui se déplace, se transforme, s’épuise) crée une intensité qui tient le spectateur en haleine : rien n’est jamais fixé définitivement, tout peut basculer à chaque instant. L’instabilité comme énergie révèle ainsi que le mouvement, la variation, la transformation ne sont pas des obstacles à la présence esthétique mais au contraire ses conditions mêmes : c’est précisément parce que l’image refuse de se figer qu’elle maintient son pouvoir de fascination, c’est précisément parce qu’elle continue de vibrer qu’elle reste vivante.

L’Instabilité comme Ouverture : Transformation Continue, Mutation Permanente, Devenir Plutôt qu’Être

L’instabilité ouvre fondamentalement l’image vers d’autres possibles qui demeurent virtuels tant que l’image reste stable mais peuvent s’actualiser dès lors qu’elle accepte de se déstabiliser. Elle permet la transformation radicale en autorisant l’image à sortir de sa configuration actuelle pour explorer d’autres organisations, d’autres formes, d’autres sens qui n’étaient pas accessibles dans la stabilité. Elle autorise la mutation continue qui fait que l’image ne reste jamais identique à elle-même mais se métamorphose progressivement en quelque chose d’autre sans cesser pour autant d’exister. Elle facilite la dérive exploratoire qui fait parcourir à l’image des territoires esthétiques inexplorés en acceptant de s’éloigner des positions sûres et maîtrisées pour s’aventurer vers l’inconnu. L’image instable devient ainsi littéralement un devenir plutôt qu’un être : elle n’est plus une forme fixe dotée de propriétés stables qu’on pourrait définir une fois pour toutes, elle est un processus dynamique de transformation permanente qui refuse toute définition définitive, qui se réinvente continuellement, qui explore sans cesse de nouvelles possibilités. Cette ouverture fait de l’instabilité non pas un défaut mais une liberté : la liberté de ne pas être assigné à une forme unique, la liberté d’explorer des devenirs multiples, la liberté de se transformer radicalement plutôt que de rester prisonnier d’une identité fixe. Dans les pratiques de morphing numérique ou d’intelligence artificielle générative, l’instabilité devient explicitement une méthode d’exploration des possibles : l’image se transforme continuellement en parcourant l’espace des variations, en mutant d’une forme vers une autre selon des gradients continus, en refusant toute fixation définitive. L’instabilité comme ouverture révèle ainsi que l’image la plus riche n’est peut-être pas celle qui affirme une forme stable et close mais au contraire celle qui maintient ouverte la possibilité de devenir autre, qui refuse de se figer pour conserver sa capacité de transformation, qui accepte l’instabilité comme condition même de sa vitalité créatrice et de son ouverture vers l’avenir.

L’Instabilité comme Vérité Profonde du Visible Contemporain et du Mouvement Essentiel

L’instabilité n’est absolument pas un accident malheureux qui surviendrait à une image normalement stable et viendrait perturber son équilibre naturel : c’est au contraire une vérité ontologique fondamentale qui révèle que l’image n’a jamais été totalement fixée dans une forme immuable, n’a jamais été totalement stable dans une configuration définitive, n’a jamais été totalement maîtrisable dans un état qu’on pourrait conserver indéfiniment à l’identique. L’image a toujours déjà oscillé entre différents états même quand elle semblait parfaitement immobile, s’est toujours déjà tendue sous des forces contradictoires même quand elle semblait parfaitement harmonieuse, a toujours déjà dérivé vers d’autres configurations même quand elle semblait parfaitement centrée. La stabilité apparente de l’image classique n’était qu’une illusion produite par des conventions esthétiques qui réprimaient méthodiquement toutes les manifestations d’instabilité pour maintenir l’apparence trompeuse de l’immobilité parfaite. L’image contemporaine ne fait qu’exposer ouvertement cette vérité instable qui était auparavant dissimulée : elle assume franchement qu’elle oscille, se tend, dérive plutôt que de prétendre mensongèrement à une stabilité qu’elle n’a jamais possédée. Dans cette acceptation courageuse de l’instabilité comme condition constitutive, l’image contemporaine trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa force la plus essentielle : celle de correspondre honnêtement à un monde lui-même profondément instable, celle de refléter fidèlement l’expérience contemporaine d’un réel qui ne cesse jamais de se transformer, celle d’incarner le mouvement perpétuel qui caractérise notre époque accélérée où plus rien ne demeure jamais stable très longtemps. Dans l’instabilité assumée et même célébrée, l’image trouve son mouvement essentiel : non pas le mouvement accidentel qui dérangerait une immobilité fondamentale, mais le mouvement constitutif qui fait que l’image n’a jamais été une chose morte mais toujours déjà un processus vivant, n’a jamais été un état figé mais toujours déjà un devenir mobile, n’a jamais été une forme close mais toujours déjà une transformation ouverte vers d’innombrables possibles qui attendent d’être explorés.

« Ninja malgré moi » : s’affirmer dans l’adversité

Les éditions Humanoïdes associés publient Ninja malgré moi, un récit à hauteur d’enfant où une adolescente de onze ans souffrant de phobie sociale, supposée être l’élue d’une prophétie ninja, va devoir s’affirmer pour lutter contre le mal…

Au départ de Ninja malgré moi, il y a Rena, une gamine de onze ans handicapée par un syndrome d’anxiété sociale. Elle vit avec sa mère, absorbée par son travail sur les intelligences artificielles, subit les moqueries de ses camarades, qui la voient comme une demi-folle, et suit une thérapie auprès du Dr Menoly, qui essaie de la sortir de sa carapace en la soumettant à de petits exercices de sociabilisation. Pour Rena, s’exprimer en classe devant ses camarades, entrer en contact avec un inconnu ou participer à des activités collectives constituent autant d’épreuves insurmontables. Le point de vue adopté par le scénariste Ricardo Sanchez – qui exploite en cela une idée originale de sa fille Adara – est celui d’une pré-adolescente sujette aux phobies sociales, repliée sur elle-même et ayant pour seul confident un enfant vivant, pour des raisons médicales, en autarcie dans une chambre stérilisée. Ce dernier point est d’ailleurs symptomatique, puisque Rena considère le confinement forcé de son correspondant virtuel… comme une chance !

À cette dimension psychologique va s’ajouter, comme le titre de l’album l’indique, une intrigue portant sur le ninjutsu. Rena est approchée par Sundar Dysart, un maître attestant qu’elle serait l’élue d’une prophétie ancestrale. En s’entraînant et en apprenant les techniques de base de cet art finalement méconnu, elle pourrait redorer le blason des ninjas, tournés en ridicule par la culture populaire et quelque peu tombés en désuétude. L’entreprise n’est évidemment pas aisée : Rena doit dépasser ses vulnérabilités psychologiques, s’affirmer et enfin croire en elle. Peu à peu, elle va cependant s’affranchir de ses phobies et acquérir les compétences techniques faisant d’elle une ninja accomplie. Il y a là un authentique message d’espoir : les déterminismes ne sont que relatifs, en bien comme en mal d’ailleurs, la prophétie n’étant en fin de compte qu’un feu de paille (mais nous n’en dirons pas plus). Si le comique affleure par moments, notamment lorsque Rena évoque le ninjutsu à travers le prisme des shows télévisés, ou quand elle se sert de ses nouveaux « pouvoirs » pour se venger d’un méchant garçon, c’est le travail que l’adolescente réalise sur elle-même qui constitue le cœur du récit.

Vaguement inspiré par les Goonies ou les Tortues Ninja, l’album de Ricardo Sanchez et Arianna Florean s’avère toutefois davantage pertinent dans sa radiographie de certaines particularités psychologiques que dans sa construction dramatique ou ses rebondissements. Le twist du dernier tiers du récit apparaît en effet quelque peu attendu, tandis que les réactions de Sidney (l’ami virtuel) ou de la mère de Rena face à ses nouvelles activités demeurent sommaires. Pas de quoi gâcher notre plaisir, heureusement. Aux dessins, Arianna Florean donne satisfaction, avec un trait clair et précis se prêtant parfaitement à l’exercice. Elle portraitise avec succès Rena, tant dans ses moments de crainte ou de doute que dans ses phases de résilience ou d’euphorie.

Aperçu : Ninja malgré moi (Les Humanoïdes associés)

Ninja malgré moi, Adara Sanchez, Ricardo Sanchez et Arianna Florean
Les Humanoïdes associés, mars 2021, 128 pages

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3

« Gun Crazy », acte 2

Quelques semaines seulement après la parution d’un premier épisode décapant, Gun Crazy remet le couvert aux éditions Glénat. Moins prolixe, plus rythmé, toujours aussi déjanté, ce second tome fait s’entrecroiser tous les protagonistes précédemment aperçus.

Dans son acte inaugural, Gun Crazy faisait converger cinq personnages pour le moins désaxés vers les lumières artificielles de Las Vegas. Chacun y menait une croisade personnelle dans un esprit trash parfaitement assumé. Faisons le tour du propriétaire. Dolly Sanchez et Lanoya O’Brien, anciennes militaires, forment un couple de lesbiennes tueuses de rednecks. Superwhiteman, affublé d’un costume rappelant le KKK, entend préserver la pureté des États-Unis en les débarrassant de ses minorités. John St Pierre purge l’Église de ses prêtres pédophiles. Enfin, le respectable sergent Nolti a habitué son chien aux saveurs de la viande indienne.

Ce second tome de Gun Crazy est une forme d’apothéose. La choralité du premier épisode prend tout son sens, puisque tous les protagonistes aperçus plus tôt vont se rencontrer. En schématisant, on pourrait dire que chacun est censé honorer un contrat l’enjoignant à liquider une tierce personne. Dolly et Lanoya ont pour mission d’assassiner Superwhiteman : l’argent ainsi récolté doit leur permettre de partir en Suisse, où un magot les attend. Le sergent Nolti est lui aussi sur les traces de Superwhiteman, qui a toutefois d’autres projets en tête : envoyer St Pierre au paradis des justiciers morts au combat.

Doté de couleurs pétillantes, fort d’une organisation des planches souvent inventive (un œil central et cinq branches ou une pleine page agrémentée de quatre vignettes allongées, par exemple), ce nouvel épisode de Gun Crazy garde la même formule que son prédécesseur – veine tarantinesque, hommage aux VHS, fausses affiches de films… – tout en se montrant moins verbeux et plus animé. Steve D et Jef s’en donnent en effet à cœur joie : des vannes sur Céline Dion, un musicologue cherchant à réhabiliter Wagner en Israël doublé d’un assassin travesti, une fusillade dans les chiottes d’une discothèque, un Superwhiteman en mode Travis Bickle (« Va falloir nettoyer toute cette merde au Kärcher »), un Yakub Dreamovitch iconique et au destin tragicomique, Nolti tentant de refourguer un Country Joe Fish démoniaque à son ex-femme, un four à peintures en guise de tombeau, etc.

On ignore pour l’instant si Gun Crazy se prolongera au-delà de ces deux tomes. L’arc narratif mis en images par Steve D et Jef offre en tout cas, en l’état, une fin satisfaisante. De cette série, on retiendra un souffle revigorant, des personnages hauts en couleur, une intrigue surréaliste et sanguinaire, un spectacle décapant et un verbe bien troussé, le tout couplé à un travail graphique certes inégal, mais globalement réussi. Cinégénique, radical, souvent jubilatoire, Gun Crazy a été au bout de sa logique et a transformé sa choralité en une explosion de violence et de verve. C’est précisément ce qu’on en attendait.

Aperçu : Gun Crazy 2 (Glénat)

Gun Crazy 2, Steve D et Jef
Glénat, mai 2021, 120 pages

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3

« Psykoparis » : là où tout est permis

Dix années se sont écoulées depuis la parution du premier tome de Psykoparis. C’est le temps qu’il a fallu à Tristan Roulot et Corentin Martinage pour se laisser convaincre par leurs lecteurs de reprendre leur histoire et de plancher sur cette intégrale, aujourd’hui publiée par les éditions Soleil. On y découvre un Paris intrépide, rendu au dernier degré de la violence, où on ne possède que ce que l’on peut protéger.

L’univers de Psykoparis pourrait se réclamer à la fois de Bernard Blier, Quentin Tarantino et des frères Coen. Il est absurde, violent, tragicomique. Une vieille dame sénile se faisant appeler « Maman » y est l’usurière du Tout-Paris. Elle notifie chaque transaction financière dans un petit calepin bleu qui lui tient lieu de matière grise. Toutes les mafias des environs font affaire avec elle. Même le quidam lui emprunte de l’argent pour subvenir aux besoins de sa famille. C’est le trésor le mieux gardé de la capitale. Il contient des noms qu’il faut à tout prix maintenir secrets, il tient enchaînés des débiteurs redevables, il régente les rapports entre clans opposés. Sa disparition pourrait mettre Paris à feu et à sang. C’est précisément ce qu’il va se produire quand des adolescents fêtards vont investir l’appartement de « Maman » pour y organiser une sauterie clandestine et emporter quelques meubles pour les mettre au clou, dont un secrétaire contenant le fameux livre de comptes.

Cet élément déclencheur va offrir au récit sa choralité, son rythme trépidant et ses accès de violence exacerbée. Dans des planches parfaitement agencées, dessinées à traits fins et aux couleurs chatoyantes, Tristan Roulot et Corentin Martinage vont donner corps à un Paris divisé (centre contre périphérie agricole, mais aussi religieusement), où règne la loi du plus fort et où se font face des mafias aux intérêts contradictoires. Psykoparis redéfinit l’espace et les institutions que nous connaissons : les plus vulnérables se retirent dans les catacombes de la ville pour échapper à la violence ambiante, des gladiateurs s’affrontent jusqu’à la mort dans des arènes surpeuplées pour distraire le peuple, la mairie est gouvernée par les intérêts particuliers et gangrénée par la corruption. C’est dans ce cadre peu commun que vont venir se loger une série de personnages iconiques appelés à s’entrecroiser.

Il y a d’abord Cid, Nathan, Camille et Will, des petites frappes cherchant avant tout à s’amuser. Comme n’importe quel Parisien, ils se promènent avec leur arme blanche pour assurer leur sécurité. Il y a ensuite Superman, un sans-abri capable de réduire à néant un gang entier. Il y aussi Monsieur Paul et son compagnon Philippe, qui cherchent à compléter une collection de sabres en semant la mort si nécessaire, Amjad, un gladiateur en perdition, Casini, un expert en escrime, un mystérieux prospecteur doté d’une puissance phénoménale et d’un cône lui couvrant l’entièreté de la tête, Chomsky, un antiquaire-prêteur sur gage, Hunger, un ancien combattant devenu garde du corps du maire, Fléchand, une blonde sculpturale doublée d’une tueuse impitoyable, Daskos, un ancien conseiller municipal devenu chef d’une dissidence religieuse et, bien entendu, l’incontournable « Maman » et ses enfants…

Tout ce joli monde va être concerné, de près ou de loin, par le calepin de « Maman ». À commencer par Cid, qui a désormais – et bien malgré lui – toute la ville à ses trousses. Échevelé, d’une légèreté souvent trash, Psykoparis va alors faire tomber des têtes (au sens propre) et prendre une tournure chaotique, chacun avançant ses pions en piétinant ceux du voisin. Les duels se succèdent à marche forcée, les discours méta foisonnent (il suffit de songer au fait que Camille lit Goblin’s, une BD de Tristan Roulot et Corentin Martinage), le maire est évincé notamment suite à des propositions trop raisonnables… On frôle parfois la caricature, les dialogues manquent quelque peu de tranchant, mais peu importe : si on se laisse transporter par le rythme et les rebondissements de ce récit foisonnant, on peut y trouver quelque chose de foncièrement jubilatoire.

Aperçu : Psykoparis (Soleil)

Psykoparis, Tristan Roulot et Corentin Martinage
Soleil, mai 2021, 116 pages

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3.5