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Clapas, amoncellement de débris rocheux

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Ce roman graphique signé Isao Moutte nous emmène dans le Vercors, plus exactement dans le Diois (au moment de la 63è fête de la lavande, à Lesches-en-Diois dans la Drôme, à 50 km de Gap), région où on peut vite avoir l’impression de se trouver loin de tout. C’est ce qui arrive à un groupe voyageant en car, lorsque le véhicule se trouve coincé par un éboulement.

L’auteur (scénario, dessin et couleurs) imagine un concours de circonstances très noir pour ces personnes qui voyagent toutes pour des raisons personnelles. L’un est tombé en panne de voiture alors qu’il allait voir son père vivant dans une maison isolée, un duo constitué d’un frère et une sœur vont également voir un parent. Un automobiliste les rejoint, qui pensait rejoindre l’Italie par la route. Bref, un groupe de personnes qui utilisent ce transport en commun pour des raisons précises et que cet imprévu contrarie. Malheureusement, les téléphones portables captent très mal dans la région. La route étant impraticable pour les véhicules, la seule solution est d’avancer à pied pour demander de l’aide.

Un drame et ses conséquences

Confronté aux autochtones qui ont leurs habitudes et leur rythme de vie, le groupe de voyageurs voit bientôt le contrôle de la situation lui échapper. À tel point que la tension monte et constitue une sorte d’écho au film Délivrance (John Boorman – 1972), toutes proportions gardées. Ainsi, à un moment crucial un homme défiguré surgit de nulle part, menaçant. Il se révèle très amoindri psychologiquement, on finira par deviner à la suite de quel genre de drame. À propos de drame, le premier qui se joue est une sorte de règlement de compte familial dont, bien involontairement, les voyageurs sont témoins. Ce drame met le feu aux poudres et le groupe de voyageurs se trouve pris au piège.

En pleine nature

Avec Clapas, Isao Moutte propose un thriller rural où les malheureux concours de circonstances s’enchaînent. Bien que très noir, l’ensemble respire la nature et le grand air, grâce aux couleurs où le vert et le brun dominent (avec plusieurs nuances), comme sur l’illustration de couverture, de façon à bien faire sentir les grands espaces et la désolation des lieux.

Une question de survie

Isao Moutte ne propose pas un dessin trop fignolé ou léché, mais il s’arrange pour mettre en valeur de manière très convaincante tous les sites et paysages où l’action se déroule. De plus, il caractérise physiquement chaque personnage pour qu’on les distingue bien les uns des autres. En adoptant le format 29,8 x 22,4 cm sur 150 planches (une majorité comporte trois bandes, avec quelques paysages grand format qui aèrent l’ensemble), il trouve largement l’occasion de caractériser psychologiquement la plupart des personnages qui interviennent. Autant dire que la galerie vaut le détour, avec un groupe de voyageurs peu préparés aux mauvaises surprises, confronté à quelques locaux bien caractéristiques dans leurs mentalités et façons de vivre. Nous avons en particulier une famille qui habite dans une grande maison à l’écart : c’est là que nos voyageurs vont se retrouver, pour leur plus grand malheur. On ne se méfie pas particulièrement, lorsqu’on se retrouve à pied, loin de tout. Si quelqu’un propose de vous héberger, on ne fait pas la fine bouche. Sauf qu’ici, pour le groupe, la question sera bientôt de chercher une fuite possible. Il sera même question de survie et pour cela, Isao Moutte concocte un enchaînement de situations où, pour nos voyageurs pas vraiment préparés, ce sera du lui ou moi. Or, ces protagonistes se trouvent confrontés à des personnages habitués à chasser qui trouvent naturellement à leur portée des fusils et des chiens…

Le décor et son envers

L’ensemble se lit beaucoup plus rapidement que ce qu’on pourrait imaginer au premier abord, d’abord parce que l’auteur évite les dialogues superflus et surtout parce qu’il imagine des rebondissements qui incitent continuellement à poursuivre la lecture. À vrai dire, ces péripéties ne sont pas si originales que cela ; elles sont surtout bien articulées entre elles. De plus, le dessin est d’une grande lisibilité, sans trop de détails en ce qui concerne les décors. Le décor le plus marquant est celui de la nature sauvage, ses montagnes et précipices, ses forêts et ses cours d’eau. Le scénario nous emmène aussi vers quelques villages et des habitations isolées, le tout pour donner une ambiance où la tension monte progressivement. Les pièges sont multiples, aussi bien naturels qu’élaborés par des humains pas spécialement commodes. La palme revient à mon avis à Maryse, la matriarche du clan où nos voyageurs arrivent pour la nuit. Bien entendu, ses rejetons sont dans le même état d’esprit.

Pour l’office du tourisme

Pour tempérer un peu l’impression générale, précisons que si le Diois est ici plutôt bien rendu, pour y avoir effectué quelques séjours touristiques, je témoigne que la région est effectivement magnifique et tranquille (avec sa démographie particulièrement modeste). Enfin, si tout dans ce roman graphique respire l’authenticité, je ne me suis jamais senti sous une quelconque menace dans cette belle région.

Clapas, Isao Moutte
Editions Sarbacane, novembre 2021
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3.5

« Laurent Cantet, le sens du collectif » aux éditions Playlist Society

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Les éditions Playlist Society publient Laurent Cantet, le sens du collectif. Après une introduction analytique de Marilou Duponchel, Quentin Mével y interroge le cinéaste français lauréat de la Palme d’or en 2008 pour le long métrage Entre les murs.

L’introduction de Laurent Cantet, le sens du collectif, rédigée par Marilou Duponchel, parvient à synthétiser en quelques pages ce qui fait l’essence du cinéma de Laurent Cantet. Il y a d’abord ce regard comparé à celui d’un entomologiste, consistant à envisager chaque film comme une exploration, avec des sédiments sociaux prégnants et une volonté de prendre langue avec le fait politique, mais en « je », une individualité pourtant porteuse de ce fameux « sens collectif » associé au réalisateur dans le titre de l’ouvrage. La journaliste aux Inrocks poursuit sa réflexion en épinglant quelques thèmes récurrents : une jeunesse en voie de construction ou d’émancipation, la quête de soi-même, parfois de son identité, via la place qui nous est dévolue dans notre environnement immédiat, des espaces clos envisagés en résonance directe avec les personnages, la critique du patriarcat, le féminisme… Mais Laurent Cantet, c’est aussi une méthode, collégiale, impliquant des comédiens amateurs, accordant une place privilégiée à l’improvisation, soit autant de choses que l’on retrouve abondamment commentées dans l’entretien-fleuve mené par le co-auteur Quentin Mével.

L’échange entre Quentin Mével et Laurent Cantet forme l’essentiel du texte. Évoquant la filmographie du cinéaste français dans le strict respect de sa chronologie, ils déconstruisent un modus operandi tout en en éclairant les composantes essentielles déjà mises en exergue, pour partie, par Marilou Duponchel. Laurent Cantet y expose le recours aux acteurs amateurs comme une réponse à la facticité et une manière de saisir une énergie spontanée. Il explique que ses collaborateurs les plus fidèles, notamment ceux de Sérénade Productions, lui ont donné le courage de se lancer dans la réalisation. Il énonce longuement la place qu’occupent les improvisations dans sa manière d’écrire et concevoir un film. Enfin, il revient plus généralement sur la distance et la symbiose qui doivent s’opérer entre la caméra et le sujet filmé, chaque film (ou presque) étant défini par une grammaire spécifique en la matière.

Dans le détail, Laurent Cantet est amené à commenter les relations père/fils au cœur de Jeux de plage ou Ressources humaines, à verbaliser de quelle manière agissent sur ses personnages les espaces clos (y compris à ciel ouvert, comme les terrasses cubaines de Retour à Ithaque), à s’épancher sur ses collaborations avec Arte et Pierre Chevalier ou avec son fidèle coscénariste Robin Campillo ou à raconter ses expériences d’adaptation pour Vers le sud, Entre les murs ou Retour à Ithaque. Mais chaque film est l’occasion de creuser plus avant ses spécificités : Jalil Lespert se révèle dans Les Sanguinaires, Ressources humaines porte l’authenticité en bandoulière et narre un schisme entre son milieu social d’origine et sa position hiérarchique dans une entreprise, L’Emploi du temps s’appuie sur un fait divers, ne révèle son personnage qu’au compte-gouttes et l’enveloppe souvent à dessein dans un cadre serré, Vers le sud contient des confessions face caméra et comporte une critique du puritanisme/patriarcat occidental, Entre les murs marque l’avènement du numérique et de la multiplicité des objectifs, Foxfire fait le deuil de la francité et se distingue par un montage de 143 minutes…

Laurent Cantet, le sens du collectif est un voyage guidé au sein d’une filmographie cohérente et sophistiquée. Quentin Mével invite le réalisateur français à mettre à nu ses motifs et méthodes de travail. Ce qui en ressort est parfaitement résumé par Marilou Duponchel au cours de son analyse introductive. Ensemble, ces deux volets, exploratoire et maïeutique, donnent à voir un cinéma au plus près de ses protagonistes et des faits sociaux sous-jacents, où les films entrent en résonance les uns avec les autres, selon des logiques narratives et formelles relativement fermes.

Laurent Cantet, le sens du collectif, Marilou Duponchel et Quentin Mével
Playlist Society, février 2022, 144 pages

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3.5

« Un monde normaux », mais tant que ça

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Les éditions Lapin publient Un monde normaux, de Lorrain Oiseau. Une nouvelle fois, le lecteur est convié à un voyage en absurdie, contrées non-sensiques mâtinées de références diverses.

Les prétentions graphiques d’Un monde normaux ne dépassent pas le stade purement fonctionnel. Et pour cause : dans la plupart de ces courts récits, condensés en une ou deux planches, les vignettes se succèdent en reproduisant le plus souvent les mêmes dessins. L’intérêt de l’album se situe donc ailleurs : Lorrain Oiseau s’emploie à poser un regard ironique sur le monde et son actualité. Il promène le lecteur dans des univers absurdes, en osmose parfaite avec les dernières publications des éditions Lapin – on songe spontanément à Tout ou rien, Fernand ou Bonsoir. Ce dernier était d’ailleurs basé sur le détournement, sous forme d’hommage, de certains films d’horreur. Un monde normaux ne se prive pas d’user des mêmes ressorts, puisqu’il convie Jurassic Park, Alien, Shining ou Harry Potter. Il ne se cantonne toutefois pas au septième art, puisque des personnalités telles que Laurent Ruquier, Thomas Pesquet, Manuel Valls, Jean-Luc Mélenchon, Jeff Bezos, Charlie et, last but not least, Emmanuel Macron figurent également en bonne place dans l’album.

Certains concepts télévisés naissent-ils au détour d’une conversation d’urinoirs ? Un inspecteur de la criminelle, figure récurrente de l’album, peut-il faire à ce point preuve de négligence et de naïveté ? La novlangue des cités occasionne-t-elle de fâcheux malentendus ? Lorrain Oiseau s’amuse, force le trait, satirise des pans entiers de notre société. Et ce qu’il applique à l’endroit du « président des riches », il l’étend aux coiffeurs, aux haïkus ou aux formules de politesse débouchant sur des situations parfois gênantes. Il y a fort à parier qu’Un monde normaux vous paraîtra inégal. Au regard de ses thématiques variées et de la pluralité des effets comiques qu’il sollicite, c’est presque un truisme que de l’énoncer. Mais ça signifie aussi que vous y verrez des fulgurances, peut-être dans le cadre d’une éducation parentale sabordée, d’une étrange ingénierie aéronautique ou des effets secondaires de certains médicaments. Lorrain Oiseau parvient en tout cas très bien à faire ressortir les aspects les plus saugrenus de notre monde, dans ses petits travers comme dans ses grandes problématiques. Et une fois de plus, sans y prendre garde, l’humour agit comme un révélateur.

Un monde normaux, Lorrain Oiseau
Éditions Lapin, février 2022, 128 pages

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3

« West Legends : Butch Cassidy & The Wild Bunch » : sur les traces d’un mythe

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Les éditions Soleil publient le sixième tome de la collection West Legends, intitulé « Butch Cassidy & The Wild Bunch ». Le scénariste Christophe Bec et le dessinateur Michel Suro y narrent avec brio les aventures d’une horde sauvage traquée par des maréchaux moins vertueux qu’il n’y paraît.

Butch Cassidy. Voilà qui résonne forcément dans l’esprit des cinéphiles, qui y associent volontiers les noms de George Roy Hill et Paul Newman. Dans un autre registre, celui des planches du neuvième art, l’icône de l’Ouest vient désormais compléter une collection intitulée West Legends, publiée par les éditions Soleil, et comprenant déjà des albums (indispensables) sur Buffalo Bill, Wyatt Earp ou Wild Bill Hickok.

« Messieurs dames, comme à l’église, c’est l’heure de la quête ! » Butch Cassidy et sa horde sauvage ne se font pas prier pour détrousser les passagers de l’Express de Wilcox. Ils espèrent en tirer 100 000 dollars, que l’Union Pacific achemine vers la banque des Philippines. Le butin est finalement bien plus maigre, éminemment décevant, et les bandits vont chercher à se refaire en mettant la main sur les trésors d’une mine apparemment prometteuse. Le hic, c’est que le shérif Josiah Hazen est à leurs trousses, accompagnés de maréchaux prêts à en découdre. C’est cette traque obstinée, ce duel longtemps tenu à distance, que Christophe Bec et Michel Suro vont nous conter en clercs, en s’intéressant aussi aux dynamiques à l’œuvre dans chacun de ces groupes.

Lors d’une escale, Cassidy et ses hommes trouvent refuge au sein d’un monastère dirigé par le pasteur Whitcomb. Ce qu’ils y découvrent dépasse l’entendement : véritable secte repliée sur elle-même, pratiquant le cannibalisme et la torture, le prêtre et ses ouailles incarnent une noirceur bien supérieure à celle de Butch et ses hommes. Il est intéressant de noter que les maréchaux, en assassinant froidement un Indien seulement coupable de garder le silence sur la direction prise par la horde sauvage, se placent eux aussi en position d’infériorité morale sur Cassidy, qui au contraire rappelle quant à lui qu’il ne tire que sur les chevaux, et jamais sur les hommes qui les montent.

Dans un « Butch Cassidy & The Wild Bunch » bien ficelé, bons et méchants ne sont que des étiquettes schématiques, qu’il faut à tout prix relativiser. Les auteurs restituent par ailleurs habilement le Wyoming au seuil du XXe siècle. Ils y glissent toute une série de personnages, dont le Kid ou l’hébergeur Black Billy. Ils adressent une flèche à l’endroit de l’endoctrinement religieux, là où « offrir foi et espérance dans un monde plus juste » sert avant tout de prétexte à l’assouvissement de pulsions primaires et meurtrières. Ils laissent enfin le soin à Butch Cassidy de rappeler un épisode historique récemment confirmé par la science : les actes de cannibalisme dans la communauté de Jamestown, première colonie anglaise installée en Virginie, durant les famines de l’hiver 1610.

Joliment scénarisé et mis en images, « Butch Cassidy & The Wild Bunch » se montre à la hauteur d’une série engageante, qui n’a jamais peiné à immerger ses lecteurs dans les intrigues de l’Ouest, et à y faire cohabiter des fortes têtes aux nuances d’humanité savamment travaillées.

West Legends : Butch Cassidy & The Wild Bunch, Christophe Bec et Michel Suro
Soleil, janvier 2022, 64 pages

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3.5

« Les Ensorcelés » de Vincente Minnelli : quand l’art se fait enfer

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Dans la filmographie de Vincente Minnelli, Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful en VO) possède une place à part. Sortant en 1952, suivant Un Américain à Paris (1951) et précédant Tous en scène (1953), le film est complexe, plus sombre. Loin du Technicolor flamboyant des comédies musicales ayant fait sa réputation, le réalisateur opte ici pour un noir et blanc glacial à travers lequel explose un cynisme tragique. Retour sur l’une des plus belles, parce que crue et cruelle, représentation (à l’écran) du monde impitoyable du cinéma.

Hollywood ? Vous avez dit Hollywood ?

Parler d’un film portant sur l’art est une entreprise très vaste. L’art en tant que sujet rigoureusement documenté, passion ou quête absolue… Le cinéma offre profusion de films gravitant autour de cette galaxie. Malgré la multitude de possibilités, le cinéma étant lui-même le septième des arts, et pas des moindres, il semblait judicieux de revenir sur un film consacré à l’envers du décor de Hollywood. Un film, sans fards et sans paillettes, consacré à la fabrication d’un film et aux rouages de cette création mythique.

Hollywood, années 1950. Deux hommes et une femme se retrouvent dans le bureau de Harry Pebbel (Walter Pidgeon) à la « Shields pictures Inc. ». Fred Amiel (Barry Sullivan), cinéaste, Georgia Lorrison (Lana Turner), actrice et James Lee Bartlow (Dick Powell), scénariste, ont un point commun : tous ont côtoyé Jonathan Shields (Kirk Douglas), producteur mégalo et tyrannique. Une sorte de monstre sacré à qui ils doivent cependant tous une part de leur gloire. Un homme qui, jadis, inspirait la peur. Aujourd’hui, un homme déchu et haï. Alors que Pebbel tente de les convaincre de travailler à nouveau avec Shields, chacun conte tour à tour les raisons de cette rupture assumée.

Dans les années 1950, nombreux sont les films qui se lancent dans cette représentation des coulisses de l’industrie hollywoodienne. Cette usine à rêves empoisonnée. Ce lieu de tous les possibles. Et il y en a pour tous les goûts. Hollywood est une chimère du passé, fatale et mortelle chez Billy Wilder en 1950, dans Boulevard du Crépuscule. Deux ans plus tard, Hollywood devient plutôt l’étoffe dont sont fait non plus nos rêves irréalisables mais ceux qui deviennent réalité, dans Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly. Vous l’aurez compris : Les Ensorcelés nous entraîne dans cet univers défaitiste et non sur le nuage Technicolor d’un monde enchanté.

Une mise en abyme originelle pour un film original

Il n’est un secret pour personne qu’à cette époque, le poids des studios hollywoodiens est hors pair. Le choix d’adapter cette histoire de coulisses de George Bradshaw, publiée dans un magazine en 1949, relève de fait d’un pari particulièrement audacieux. Surtout puisque Vincente Minnelli critique ouvertement les dérives du cinéma, à travers la figure du producteur, cet artiste tout puissant en apparences. Si nous parlons d’une mise en abyme originelle, c’est justement parce que ce film est le fondement de tant d’autres critiques acerbes. Dans l’histoire du septième art, Les Ensorcelés marque donc un tournant majeur dans la représentation  du cinéma à l’écran. Un art dont les principaux intéressés en oublient vite l’aspect créatif, obnubilés par une superficialité, sorte de folie des grandeurs.

Ainsi, le scénario de Charles Schnee, récompensé par l’« Oscar du meilleur scénario adapté » en 1953, est crucial dans son propos. S’inspirant de figures réelles du monde du cinéma, à l’image de Diana Barrymore, laquelle serait à l’origine du personnage incarné par la brillante et magnétique Lana Turner, le scénariste propose un contenu acerbe, osé et efficace, ne lésinant en rien sur le cynisme.

D’un point de vue formel, le film est construit autour de trois flash-backs. Certes, en prenant en compte la production cinématographique antérieure, l’usage de flash-backs ne marque en rien une nouveauté. Depuis les films noirs notamment, flash-back et voix off peuplent grandement la production Hollywoodienne. Néanmoins, proposer de faire parler non pas la voix unique de Shields mais la multiplicité de celles de ses détracteurs est une approche assez inattendue. Dans Les Ensorcelés, les points de vue se multiplient à mesure que Shields devient un mirage du passé : il n’apparaît pas dans le présent mais bien tel ce mauvais souvenir à oublier.

Critiquer Hollywood… à Hollywood !

Nous l’avons dit : il en fallait du courage pour réaliser un film de cette envergure. Surtout à une époque où le succès à Hollywood effrayait autant qu’il était désiré. Un paradoxe illustré avec justesse par le titre anglais original, presque oxymorique. En un sens, c’est un regard amoureux mais conscient des dérives de Hollywood qui est illustré par le réalisateur, par le personnage de Jonathan Shields. Minnelli réalise sans doute l’un de ses films les plus beaux justement parce qu’il s’agit de l’un de ses films les moins édulcorés.

Contrairement à la majorité des films d’alors, Les Ensorcelés propose une fin en demi-teinte. Non pas un happy end attendu mais une réflexion noire et assez libre. Qu’est-ce que Hollywood, au fond ? Depuis son apparition, le cinéma est vendu comme un art. Les Ensorcelés ouvre la voie à une véritable réflexion autour du cinéma comme un produit non pas uniquement artistique mais capitaliste. Faire du cinéma, fabriquer un film, créer une histoire sont autant d’actes qui font jaillir les pires vices humains. Jonathan Shields se veut démiurge. Finalement, il est un anti-héros. Bien plus pion de la chaîne Hollywoodienne que Dieu tout puissant. Un artiste vicieux qui crée pour la pire des raisons : l’avidité. Alcoolisme, trahison, violence : l’artisan du cinéma n’est pas pur. Du moins, à Hollywood.

D’une certaine manière, telle est là la plus grande force des Ensorcelés. La capacité que possède Vincente Minnelli de détruire avec brio, en deux heures, la machine Hollywood en ajoutant, toutefois, une pierre indestructible à son édifice.

« Flux » : le nouveau totem logistique

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Sociologue et directeur de recherche au CEPED-IRD, Mathieu Quet s’intéresse dans Flux à la logistisation du monde, une opération s’accentuant de manière incrémentale et par laquelle mouvements et ressources de toutes sortes sont mathématisés, mis en relation et potentialisés.

Mathieu Quet le sait mieux que quiconque : la crise du Covid-19 a démontré les limites de systèmes, industriels, d’approvisionnement ou sanitaires, gérés en flux tendu, et de nature à se gripper au moindre revirement. Pendant des semaines, voire des mois, les rayons des supermarchés se sont dépeuplés de produits de première nécessité, des comptes d’apothicaire ont été tenus sur les capacités d’hospitalisation des hôpitaux et de leurs services de médecine aiguë, des acheminements exceptionnels de matériel médical en pénurie ont été programmés – et parfois détournés. Pour l’auteur de Flux, la pandémie a révélé les failles et incuries d’un système logistique englobant désormais toute chose, ou presque : l’apomédiation des réseaux sociaux, la place des containers sur un navire de transport, la redirection des migrants telle que prévue dans le cadre des politiques communautaires européennes, les chaînes de valeur désormais mondialisées, les systèmes de réservation en ligne ou encore la gestion et l’exploitation des données numériques.

« Comment la pensée logistique gouverne le monde » : le sous-titre du présent essai suppose deux choses, l’existence d’une pensée logistique et sa capacité à se projeter sur toute chose. On l’a vu, cette dernière est amplement étayée par l’auteur, de l’apparition des « clark », des palettes et des containers jusqu’au système actuel des soins de santé, considérant les soignants et les patients comme des intrants ou des extrants d’établissements désormais managés comme de banales entreprises. Ce que Flux cherche à démontrer, c’est surtout l’irrémédiabilité de la logistisation du monde et son incapacité à se préoccuper des besoins humains élémentaires, de l’intérêt collectif, mais aussi des questions environnementales. Mathieu Quet va même plus loin, puisqu’il met à cet égard les flux sur le banc des accusés, tout en en épinglant l’extrême vulnérabilité (blocages, détournements, imprévus logistiques…). Si le recours aux flux et à leur suivi informatique est tentant, l’optimisation qu’ils sont censés supporter dissimule mal leurs nombreuses fragilités. C’est l’une des principales énonciations du livre : la pensée logistique s’inscrit dans une objectivation mathématisée et déshumanisée du monde, essentiellement arc-boutée aux considérations marchandes, et tellement balisée et « juste-à-temps » que le moindre grain de sable – un convoi bloqué, un composant en pénurie, une frontière fermée… – peut suffire à mettre à mal tout l’édifice logistisé.

Flux, comment la pensée logistique gouverne le monde, Mathieu Quet
La Découverte/Zones, janvier 2022, 160 pages

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3.5

« La Démocratie disciplinée par la dette » : jusqu’à quand ?

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Chargé de recherche au CNRS, Benjamin Lemoine s’intéresse depuis plusieurs années aux dettes publiques et aux écheveaux systémiques qui les sous-tendent. Avec La Démocratie disciplinée par la dette, il revient à la fois sur les inégalités économiques, l’influence politique antidémocratique des créanciers et la nécessité de maintenir des safe assets comme lubrifiant de l’économie financière mondialisée.

De Paul Krugman à Frédéric Lordon en passant par Thomas Piketty ou Bruno Tinel, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer le carcan des dettes publiques et des politiques austéritaires censées en assurer le remboursement. Déjà auteur de L’Ordre de la dette (La Découverte), Benjamin Lemoine se penche cette fois sur la manière dont les obligations d’État (OA) viennent altérer la démocratie, résultat des privilèges que s’octroie, au bout de la chaîne, une aristocratie financière au détriment d’investissements publics et de dépenses sociales pourtant profitables à une majorité de citoyens. Le chercheur au CNRS explique aussi que les accommodements à l’œuvre ces dernières années – quantitative easing, taux d’intérêt négatifs, OMT, etc. – ne sont que provisoires et servent avant tout à garantir la pérennité d’un système globalisé pour qui une dette publique sûre et liquide constitue un adjuvant indispensable.

Au cours d’une démonstration implacable, et enrichie de propos de première main, Benjamin Lemoine revient brièvement sur le processus de privatisation de la dette publique, sur la prépondérance actuelle du marktvolk (le marché) sur le straatvolk (le peuple), pour reprendre la terminologie de Wolfgang Streeck, ou encore sur les interventions de la Banque centrale européenne en matière d’assouplissement quantitatif afin d’éviter un effondrement du système de la dette et dans l’espoir de pouvoir revenir au statu quo ante. Ce qui ressort de La Démocratie disciplinée par la dette, c’est une forme de cynisme intéressé, qui encadre la volonté générale telle que théorisée par Jean-Jacques Rousseau à travers les arguments fallacieux de la gestion des finances publiques « en bon père de famille ». Pour que la dette continue de « rouler » sans heurts, il faut libéraliser l’économie, annihiler les entraves sur le marché du travail, restreindre les dépenses sociales, privilégier les taxes à la consommation par rapport à celles s’appliquant au patrimoine ou aux revenus…

Surtout, au cœur de sa réflexion, et cela irrigue l’ensemble de ce court essai, Benjamin Lemoine énonce les mécanismes à travers lesquels une aristocratie financière met l’État et son peuple en coupes réglées. Les détenteurs de dettes souveraines votent avec leur portefeuille : en achetant les titres émis par les États, eux-mêmes analysés et notés par des agences spécialisées, ils exercent une influence silencieuse, matérialisée par le taux auquel ils consentent à leur accorder leur confiance – et à leur prêter leur argent. Pour que ce taux demeure au plus bas, le pays qui émet des OA doit observer des politiques en adéquation avec les consensus de Washington et de Bruxelles. Et si par malheur les urnes accouchent d’un gouvernement hostile, ou dit « radical », à l’exemple de Syriza en Grèce, la dette et ses mécaniques sous-jacentes s’emploieront à discipliner les inflexions démocratiques amorcées… Mieux : les détenteurs de la dette publique, très majoritairement issus des classes supérieures, sont rémunérés par l’État avec l’argent du contribuable, alors même qu’une politique keynésienne classique aurait voulu qu’ils soient précisément taxés pour financer les politiques de redistribution mises en place en faveur de ce même contribuable. La discipline, certains la ressentent probablement davantage que d’autres.

La Démocratie disciplinée par la dette, Benjamin Lemoine
La Découverte, février 2022, 160 pages

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4

« Hurlevent », nouvelle série aux éditions Delcourt

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Les éditions Delcourt publient Hurlevent : La Nuit des chasseurs, de Fred Duval et Stéphane Créty. Dans un univers foisonnant, mêlant la Renaissance à l’heroic fantasy, on y suit les aventures d’Alceste de Hurlevent, un médecin issu de la noblesse et désormais banni.

Les terres de l’Hélios sont peu engageantes. Peuplées de rebuts, arides, cernées de montagnes, elles abritent des prisonniers, du criminel à l’indésirable, exploités en forçats afin de creuser des canaux censés rendre un jour les lieux fertiles. C’est là-bas qu’on retrouve l’ex-médecin Alceste de Hurlevent, issu d’une noble dynastie, mais tombé en disgrâce après avoir tué un proche du souverain William. Alceste, las, ne cache pas ses envies d’ailleurs : « Je suis épuisé de voir les orques s’éteindre et les hommes mourir de l’esclavage… » Mais il est difficile de se soustraire à la surveillance généralisée et au labeur qui lui incombe : permettre « l’accès au plus précieux des trésors : l’eau ».

Appelé à intervenir à la suite d’une explosion de lave dramatique – et mystérieuse – afin de soigner les blessés, Alceste de Hurlevent va aussi faire la rencontre du duc de Batz et de sa fille Anne, le premier ayant été blessé par l’immense thyrocéros qu’il était venu chasser. Fred Duval et Stéphane Créty accompagnent cette rencontre d’un double mouvement narratif : une plongée dans le passé de l’ex-médecin (le duc faisait partie des juges qui l’ont condamné) et l’initiation d’une relation ambiguë entre ce dernier et Anne. On peut même y ajouter un troisième versant si l’on se penche sur Ribou, le bras droit du duc, humilié par Alceste, qui a tranché la langue de sa vorace monture.

Il faut reconnaître à Hurlevent : La Nuit des chasseurs un certain charme : mariant l’heroic fantasy à une esthétique rappelant la Renaissance, généreux en créatures en tous genres, inventif quant à cette région impitoyable de l’Hélios, l’album convie monstres, orques, géants, humains, rapporteurs-oiseaux en à peine plus de 50 pages, sans jamais sacrifier son récit. Il laisse plusieurs questions en suspens, qui nourriront la suite des aventures d’Alceste de Hurlevent : une hypothétique libération, une (recon)quête familiale, un statut d’héroïne à parachever (pour la courageuse Anne), un magma se dispersant à travers les sillons et duquel émanent des créatures indéterminées… Les jalons semblent solides, à défaut de se révéler réellement surprenants.

Là où on peut exprimer davantage de réserves, c’est au niveau des dessins, assez inégaux, et notamment lorsque l’on se penche sur les représentations sommaires des vignettes de petite taille – mais pas que. C’est d’autant plus dommage que l’univers mis en place se prête volontiers à toutes sortes de sophistications figuratives – qu’on retrouve pour partie dans le bestiaire dessiné. Cela dit, l’ensemble tient la distance et n’est pas de nature à handicaper un album au demeurant plaisant et ponctué par un cahier graphique.

Hurlevent : La Nuit des chasseurs, Fred Duval et Stéphane Créty
Delcourt, janvier 2022, 56 pages

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3

« Stillwater » : le dôme de l’immortalité

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Chip Zdarsky et Ramon K. Pérez s’associent pour échafauder un Stillwater qui, par son ambiance et son effeuillage d’une communauté repliée sur elle-même, rappelle l’excellent diptyque Dôme, de Stephen King.

Dans Stillwater, la justice est toute-puissante, mais arbitraire, et entièrement incarnée par un seul homme. « Tant que vous êtes à l’intérieur de nos frontières érigées par Dieu, vous ne mourrez pas, vous ne vieillirez pas, vous guérirez. C’est la bénédiction de notre ville mais cette bénédiction s’accompagne de vigilance. » C’est en ces termes que le Juge verbalise ce qui caractérise la petite ville de Stillwater, sur laquelle il veille scrupuleusement, selon des principes qu’il a lui-même édictés. La vigilance dont il est question implique un contrôle strict des frontières : personne n’est autorisé à rejoindre ou quitter Stillwater en dehors de quelques situations exceptionnelles. De judicieux flashbacks confirment ce que tout lecteur pouvait pressentir : il s’agit de protéger la communauté et d’éviter que les autorités ne transforment ses membres en cobayes. Mais l’immortalité des habitants de Stillwater a signé le glas de leur liberté : épiés, cantonnés dans un espace clos, n’interagissant qu’avec les mêmes personnes, ils sont enfermés dans une prison à ciel ouvert, avec un secret de plus en plus lourd à porter.

Chip Zdarsky et Ramon K. Pérez font de Daniel leur personnage principal. Ce graphiste se rêvant écrivain, et dont le bureau est décoré de figurines en hommage à Garfield et Le Géant de fer, est licencié au début du récit en raison de son asociabilité. Il reçoit le lendemain un courrier l’informant qu’il doit se rendre à Stillwater pour bénéficier d’un héritage. C’est à travers ses yeux qu’on découvre les dessous de la ville : un gamin poussé dans le vide à partir d’un toit ne suscite tout au plus qu’un profond désintérêt, tandis qu’une rencontre avec le courroucé adjoint au shérif Ted témoigne de l’hostilité des lieux. Sans l’intervention inespérée de Laura, une habitante de Stillwater, Daniel aurait d’ailleurs mystérieusement « disparu » à la faveur des miliciens de Ted. Cette séquence initie d’ailleurs l’un des enjeux de ce comics : les origines de Daniel.

On ne peut évidemment s’empêcher de penser au diptyque Dôme, de Stephen King, quand on parcourt les pages de Stillwater. Le principal intérêt de ce premier tome réside en effet dans les mécaniques à l’œuvre dans une communauté repliée sur elle-même et soumise à des lois liberticides. Ce dernier point a une importance capitale : il préside à la formation d’un groupe de protestataires, désireux de faire évoluer les règles afin de s’ouvrir davantage au monde extérieur. Ce à quoi le Juge répondra, avec colère : « Sans moi, sans ces lois, vous auriez tous été disséqués par le gouvernement. Arrachés à vos foyers, dépouillés de vos droits. » Deux visions antagoniques s’affrontent… et Ted se tient prêt à en exploiter les débordements.

Même si l’on peine à croire que l’immortalité d’une ville entière aurait pu passer inaperçue dans nos économies occidentales mondialisées et 2.0, Stillwater parvient à faire mouche. Rythmé, pertinent dans le point de vue adopté, densifié par quelques réflexions connexes – la cruauté faite aux animaux, le contraste entre la maturation de l’esprit et l’immuabilité du corps… –, l’album de Chip Zdarsky et Ramon K. Pérez évoque également, de bout en bout, les conditions dans lesquelles une communauté peut accepter de voir ses libertés suspendues au nom de sa sécurité. Cette question, continuellement remise au centre du débat public (à l’occasion des lois d’urgence, des dispositifs sanitaires, etc.), apparaît ici réduite à son étiage philosophique, mais néanmoins habilement exploitée. Quant aux dessins, ils font leur œuvre, Ramon K. Pérez s’amusant notamment à jouer avec les reflets de couleurs (ceux des flammes par exemple) ou les surexpositions lumineuses.

Stillwater, Chip Zdarsky et Ramon K. Pérez
Delcourt, janvier 2022, 144 pages

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4

Les Jeunes Amants de Carine Tardieu : s’aimer jusqu’aux fantômes

Si dès la lecture du titre, Les Jeunes Amants respire et rappelle les amoureux des bancs publics, c’est dans la douleur que sa réalisatrice, Carine Tardieu reprend le projet de Solveig Anspach, partie à 54 ans du cancer qu’elle évoquait dans un de ses plus films les plus reconnus, Haut les coeurs, en 1999. Trois ans plus tard, déconstruit puis recomposé, le récit très autobiographique est celui d’une relation défiant les conventions de la comédie romantique.

Résumé : Shauna, 70 ans, libre et indépendante, a mis sa vie amoureuse de côté. Elle est cependant troublée par la présence de Pierre, cet homme de 45 ans qu’elle avait tout juste croisé, des années plus tôt. Et contre toute attente, Pierre ne voit pas en elle “une femme d’un certain âge”, mais une femme, désirable, qu’il n’a pas peur d’aimer. A ceci près que Pierre est marié et père de famille. 

De si beaux esprits

Une belle idée devenue réplique marque le prologue de ce film mettant en scène la rencontre de ses deux amants, dans un hôpital. Pierre, le médecin, veille l’amie de Shauna, mourante. Elle, dans l’attente d’un dernier soupir, désemparée, erre dans les couloirs. Il vient donc la voir, ils discutent : devant la chambre, il lui lâche quelques mots se résumant ainsi « pour l’instant, nous respirons le même air, alors nous allons en profiter ensemble ». Quand Shauna s’évapore, quelques plans plus tard, elle a oublié une photo dans le dossier médical de Pierre, qui la gardera des années. Ces scènes sont justement celles qui ont été réécrites, rajoutées au premier jet du scénario. Carine Tardieu raconte alors que sur le point d’avoir un enfant, elle voulait apporter à ce film une note plus positive que ce qu’elle avait lu au premier abord. Et ces absences entêtantes, très cinématographiques ici, sont celles qui matérialisent la naissance d’un sentiment.

La nuit américaine

Dans sa maison de bord de mer irlandaise, Shauna revoit Pierre des années plus tard, dont elle ne se rappelle plus du tout. Tout comme lui, le spectateur peut être désemparé : pour eux deux, c’était hier. Est-elle malade? Feint-elle l’évidence? C’est après coup que nous percevons que ce récit nous place dans la position de l’amant pour mieux nous embarquer dans cette histoire romantique, sans prendre le temps de laisser une question s’y poser. L’orgueil blessé d’un sentiment est terrible : il l’amène à creuser, à questionner sans cesse pour retrouver ce qui lui a donné vie, un jour. Hébergé pour une nuit dans cette maison branlante, Pierre sort en pleine nuit, cherche Shauna et lui parle, lui rappelle tout, lui rend la photo oubliée. Ici naissent les histoires, dans une superbe nuit américaine, cette nuit née d’une journée, une des techniques cinématographiques les plus belles à mettre en scène et pourtant si difficile à réaliser. Quelque chose finalement d’aussi fragile que la romance dont nous venons de voir la naissance.

Fantômes contre fantômes

En choisissant l’iconique Fanny Ardant pour convoquer les beaux fantômes de la Nouvelle Vague, Carine Tardieu confronte son film à tout un passé de romantisme dans le cinéma français, celui-là même qui osa aborder en son temps tous les sujets clivants. La différence d’âge, déjà dans Mourir d’aimer, d’André Cayatte en 1971, mais aussi l’adultère, dans La peau douce, en 1964. Fanny Ardant, ce sont des souvenirs de cinéma de François Truffaut, dès 81 avec la femme d’à côtéCertains spectateurs les convoqueront, les autres ne se poseront peut-être pas autant de questions. Et tous ne verront plus la différence d’âge comme un sujet, car si souvent les hommes ont convolé avec des femmes plus jeunes au cinéma, de n’importe que James Bond en passant par Pretty Woman, sans jamais relever de commentaires, ici quand la situation se renverse, c’est toute une rééducation qui s’opère, avec beaucoup de savoir-faire. Il y a un défi cinématographique à relever ici, tout autant que la question sociétale formulée par Jeanne, la femme de Pierre tombant amoureux d’une femme plus âgée que lui : « mais enfin, c’est une vieille dame » lâche t-elle, aussi triste que méchante.

De personnages en personnes

Si Les Jeunes Amants est aussi généreux avec ses personnages, nourri par les performances de comédiens aussi touchants les uns que les autres, c’est peut-être aussi pour redonner corps à ces oubliés des grandes histoires, de tous les Roméo et Juliette venus faire un tour sur les écrans. Derrière ces amoureux, des familles, des délaissés et des amis ont souvent été mis de côté, méprisés par les grandes scènes d’empoignade. Donner ainsi à ces personnages secondaires l’enveloppe nécessaire pour exister, c’était un des choix du script, courageux, ne jugeant rien ni personne car il doit faire avec cette histoire un peu folle qui dépasse tout le monde. Ce film pour les autres rappelle qu’à chaque rencontre amoureuse, la raison s’ignore, pas les sentiments : il a le coeur pour tous les mettre en scène.

Bande annonce

Fiche technique

Réalisation : Carine Tardieu
Scénario : Agnès de Sacy, Carine Tardieu, Sólveig Anspach, Raphaële Moussafir, d’après une idée originale de Sólveig AnspachProduction : Patrick Sobelman
Production délégué : Antoine Rein, Fabrice Goldstein
Image : Elin Kirschfink
Décors : Jean-Marc Tran Tan Ba
Musique originale : Éric Slabiak
Son : Ivan Dumas
Montage : Christel Dewynter
Direction de production : Marianne Germain
Costumes : Isabelle Pannetier
1er assistant réalisation : Mathieu Vaillant

The Souvenir Part I et Part II de Joanna Hogg : L’Art et la manière

The Souvenir Part I et Part II avancent masqués. Sous des dehors feutrés se cachent des trésors de cinéma. La cinéaste Joanna Hogg raconte le double apprentissage amoureux et artistique de son héroïne largement autobiographique d’une manière magistrale.

Synopsis de The Souvenir Part I :  Au début des années 80, Julie, une jeune étudiante en cinéma qui se cherche encore, rencontre Anthony, un dandy aussi charismatique que mystérieux. Prise sous le charme de cet homme plus âgé, elle se lance aveuglément dans ce qui s’avère être sa première véritable histoire d’amour.

Synopsis de The Souvenir Part II :  Sortant durement éprouvée de sa liaison avec Anthony, homme séduisant et manipulateur, Julie a une idée un peu folle : et si elle consacrait son film de fin d’études à cette douloureuse histoire d’amour ? Peut-on vaincre ses blessures en mettant en scène un épisode de sa propre vie ?

Julie en II chapitres… 

The Souvenir, de la Britannique Joanna Hogg, est en réalité deux films bien distincts dont nous réunirons les commentaires dans un même article. Séparées de plusieurs mois, tant lors du tournage que de la sortie en salles, les parties I et II du métrage forment un tout très cohérent, complexe et  élémentaire à la fois. Complexe par les sujets traités et la manière de les traiter, élémentaire car la vie est élémentaire, l’amour est élémentaire , et même l’art dont il sera beaucoup question dans les films, est élémentaire. The Souvenir permet à beaucoup de découvrir une cinéaste majeure, exigeante et douée, mais trop peu diffusée. Ces films sont aussi l’occasion pour Joanna Hogg de proposer aux cinéphiles de partir à la découverte de Honor Swinton-Byrne, une nouvelle venue qui explose dans un rôle ardu.

Sur plus de 3h45, The Souvenir s’intéresse à Julie Harte (JH comme Joanna Hogg), une réplique assez largement autobiographique de la réalisatrice jeune. Issue de la grande bourgeoisie,  Julie habite un appartement familial dans le très chic quartier londonien de Knightsbridge. The Souvenir Part I démarre comme un récit d’apprentissage artistique, puisque Julie est une étudiante en cinéma : la fraîcheur de l’actrice est idéale pour figurer la naïveté de cette réalisatrice en herbe qui se cherche, qui tâtonne, dans une certaine légèreté et l’insouciance de son âge. Sous la désapprobation de certains de ses professeurs, et sur fond du Shipbuilding par Robert Wyatt (la bande-son du film est fabuleusement pointue), Julie se met en tête de réaliser pour son diplôme, une fiction sur une famille des chantiers navals de Sunderland, un monde qui lui est étranger. Le monde des possibles est alors infini pour la jeune femme

Mais The Souvenir est ainsi fait que ce propos initial glisse de manière très subtile, très progressive, vers un tout autre sujet : la relation toxique que Julie poursuit avec un homme plus âgé et non moins toxique. Le glissement montre parfaitement combien la relation et l’homme (Anthony, un personnage incandescent magnifiquement interprété par Tom Burke) prennent possession du film et de la jeune femme, toute coincée dans la sidération d’un grand premier amour.  Il montre combien Anthony gagne, pas après pas, une emprise malsaine sur Julie, y compris jusque dans sa démarche artistique :  il rase l’idée de Sunderland en une phrase dévastatrice. La descente aux enfers inexorable de  Julie et d’Anthony est filmée comme à distance par Hogg, et pourtant le spectateur se sent très proche des protagonistes.

Dans le deuxième volet , The Souvenir part II, qui débute exactement là où le premier s’est arrêté,  Joanna Hogg fait encore évoluer son dispositif, en ajoutant une nouvelle dimension à ces souvenirs. La mise en abîme des souvenirs de Julie et de ses propres souvenirs, est proprement étourdissante. Cette fois-ci, la cinéaste questionne la subjectivité de ces  souvenirs, et son héroïne Julie change définitivement d’avis pour son film de fin d’études, et choisit de mettre en image cette relation pourtant  tragique qu’elle a vécue dans un déploiement de poésie, en s’éloignant de la réalité, peut-être pour mieux se rapprocher de sa vérité. Et le spectateur se demande jusqu’à quel point  à son tour la réalisatrice s’est éloignée elle-même de son vécu en réalisant son film. The Souvenir est proprement vertigineux, un véritable méta cinéma, et fait appel d’une manière flatteuse et rare à l’intelligence de son audience. Si le premier film se refermait sur la problématique de son devenir de jeune femme adulte et amoureuse, le deuxième redonne une part belle aux questionnements de la cinéaste sur l’art, ses questionnements d’alors, et ceux d’aujourd’hui.

Joanna Hogg est à la limite du film expérimental avec The Souvenir. Elle mélange des acteurs professionnels et non professionnels. Elle ne dévoile le scénario qu’au fur et à mesure du tournage, en donnant sa version des faits, laissant les acteurs se débrouiller avec ce matériau et improviser presque entièrement leurs dialogues, d’où cette sensation très forte de naturalisme. Et bien sûr, Julie fait de même pour son propre film. Jusqu’à la dernière image, le spectateur sera servi en belles surprises. Il est grand temps en France de donner la place qu’elle mérite à cette grande cinéaste qu’est Joanna Hogg, ne serait-ce que par une plus grande diffusion de ses œuvres en dehors de Paris.

Soulignons enfin la performance de Honor Swinton-Byrne qui a réussi haut la main à figurer ce personnage des années 80, atypique et riche. Ariane Labed, l’amie réalisatrice française est également un bon casting, ainsi que Tom Burke, et cerise sur le gâteau, l’immense Tilda Swinton. Swinton est une très bonne amie de longue date de Hogg, Honor est sa fille.  L’idée de laisser Honor Swinton-Byrne déployer ses ailes dans la proximité de sa vraie mère (mère également de son personnage) apporte une touche spéciale de plus dans un film où rêves, souvenirs et réalités se fondent dans un seul univers complexe…

 

The Souvenir Part I , The Souvenir Part II – Bande annonce

 

https://www.youtube.com/watch?v=aFvwSdcuXrQ

The Souvenir Part I , The Souvenir Part II – Fiche technique

Titre original : The Souvenir Part I, The Souvenir Part II
Réalisateur : Joanna Hogg
Scénario : Joanna Hogg
Interprétation : Tilda Swinton (Rosalind), Honor Swinton Byrne (Julie), James Spencer Ashworth (William), Tom Burke (Anthony), Alice McMillan (Elisa), Oli Bauer (Simon), Ariane Labed (Garance), Jaygann Ayeh (Marland), Richard Ayoade (Patrick), Tosin Cole (Phil), Jack McMullen (Jack)
Photographie : David Raedeker
Montage : Helle Le Fevre
Producteurs:, Ed Guiney, Joanna Hogg, Luke Schiller, Andrew Lowe,Emma Norton
Maisons de Production : Sikelia Productions
Distribution (France) : Condor Distribution
Récompenses :  Grand Prix du Jury – Festival de Sundfance
Durée : 120 & 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  02 Février 2022
Royaume Uni – États-Unis – 2019 & 2021

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4.5

Out of the Blue (1980) de Dennis Hopper : …and into the black

Quel destin curieux que celui de Dennis Hopper ! Electron libre, insoumis chronique devenu l’idole de toute une génération avec Easy Rider (1969), conspué à l’occasion de son œuvre suivante, paria toxicomane, et enfin phénix improbable demeuré en marge du « système » jusqu’à la fin de sa vie. L’homme mérite une reconnaissance bien plus large que celle obtenue par son mythique film de motards, sa carrière de cinéaste (du moins jusqu’à la fin des années 80) se révélant remarquable. Il existe heureusement des passionnés qui ne comptent pas leurs efforts pour lui redonner vie, ce dont témoigne la restauration de son troisième opus Out of the Blue, réalisé près de dix ans après la descente en flammes de The Last Movie. Elle est accompagnée de suppléments tout simplement indispensables dans cette édition signée Potemkine.

My my, hey hey

Rock and roll is here to stay

It’s better to burn out

Than to fade away

My my, hey hey

Neil Young

En 1980, le moins que l’on puisse dire est que Dennis Hopper est persona non grata aux yeux de toute l’industrie cinématographique américaine. Une énième victime de la célébrité fugace, qui vous fait passer du jour au lendemain de la lumière à l’ombre. Le parcours de l’acteur né au Kansas en 1936 n’a jamais ressemblé à une voie toute tracée. Le rejet et le bannissement, cet anti-conventionnel farouche les a déjà connus, mais jamais à cette échelle. Après un début de carrière plus que prometteur dans le sillage de son ami et idole James Dean, le décès de ce dernier en 1955 et une embrouille fameuse avec le cinéaste vétéran Henry Hathaway condamnent sa « première » ascension. John Wayne, un ami de la famille, met fin à une traversée du désert (déjà !) de sept années, au cours desquelles les portes de Hollywood restèrent fermées au jeune comédien. Mais les temps changent et, ironie suprême, Hopper va bientôt découvrir que son caractère de marginal correspond désormais à la mentalité des années 60 et, surtout, au Nouvel Hollywood qui naît alors et qui va faire les beaux jours du cinéma indépendant américain.

Hopper évolue en effet au sein d’un groupuscule créatif hautement recommandable surnommé aujourd’hui « BBS », du nom de la société de production fondée par Bob Rafelson, Bert Schneider (le duo avait auparavant fondé Raybert Productions) et Stephen Blauner. Ainsi que le résume parfaitement Jean-Baptiste Thoret dans les suppléments de cette édition (lire plus bas), si Roger Corman est aujourd’hui reconnu comme le principal inspirateur du Nouvel Hollywood (Demme, Coppola, Scorsese, Cameron, etc.), la BBS en est le vrai « réacteur » créatif. Le succès de la série The Monkees, qui créa de toutes pièces le groupe du même nom promis à un bel avenir, permit à la société de production de se lancer dans des projets cinématographiques qui apportèrent un véritable vent de fraîcheur dans l’industrie. Le public fut au rendez-vous, comme le prouva le succès spectaculaire de La Dernière Séance (Peter Bogdanovich/1971). Un certain Jack Nicholson, ami du groupe, fut également mis sur orbite grâce à des œuvres remarquables comme Cinq pièces faciles (Rafelson/1970) et The King of Marvin Gardens (Rafelson/1972). Mieux encore : la BBS, à qui tout semblait sourire, décida en 1969 de soutenir Dennis Hopper, pourtant inexpérimenté en la matière et encore récemment exclu du « système », dans sa première réalisation. Easy Rider ne sera pas seulement un succès, ce sera un phénomène de la contre-culture, LE film de la génération hippie.

Sur le toit du monde, courtisé par tous les grands studios un peu dépassés par le triomphe de Easy Rider (60 millions de dollars au box-office pour un budget plus de cent fois inférieur, sans parler de l’influence considérable sur les mentalités de l’époque), la nouvelle star du moment se lance en 1971 dans le tournage de son second long-métrage, appuyé par une major (Universal Pictures), un budget confortable et, surtout, une liberté artistique totale (une condition totalement inédite à l’époque). Parti tourner The Last Movie au Pérou, le cinéaste dont la consommation de drogue est devenue ingérable, sabote son propre film en s’écartant largement du scénario de Stewart Stern et en invitant les comédiens à de multiples improvisations. Plus grave encore : il ne cesse de remonter son film, étirant la postproduction bien au-delà du délai imparti. A sa sortie, The Last Movie est renié par Universal (qui le distribue sous plusieurs titres différents), démoli par la critique et haï par le public. Anéanti, Hopper s’exile lui-même d’Hollywood et ne tournera plus pendant près de dix ans…

La décennie 1970 est un cauchemar sans fin. Sombrant de plus en plus dans l’addiction à la cocaïne (entre autres) et l’autodestruction, Hopper survit en tournant essentiellement en-dehors de son pays, notamment pour Wim Wenders (L’Ami américain/1977). C’est dans ce contexte qu’il se retrouve en 1980 dans une petite production canadienne, CeBe. Le film est mis en scène par le néophyte Leonard Yakir et raconte l’histoire d’une jeune fille tourmentée qu’un gentil psychanalyste va sauver de parents dysfonctionnels. Yakir est rapidement dépassé, les rushes sont jugés inexploitables ; le tournage est sur le point d’être arrêté. Le directeur de production Paul Lewis, un ami de Hopper ayant collaboré à Easy Rider et The Last Movie, lui propose alors de reprendre la mise en scène au pied levé. Au fond du trou, Hopper saisit la main tendue, mais à une condition : il veut réécrire le script. En quelques jours à peine, il transforme la production familiale CeBe en un drame punk et nihiliste : Out of the Blue. Le titre est tiré d’une chanson de son ami Neil Young, qui accepte qu’elle soit incluse dans la bande originale du film.

Raymond Burr, qui jouait le rôle principal du psychanalyste dans le projet initial, voit sa présence à l’écran réduite à une poignée de scènes, au profit de Linda Manz, dix-neuf ans à l’époque (mais elle paraît bien plus jeune à l’écran), dans le rôle de Cebe, l’adolescente passionnée d’Elvis et de punk. Son père Don (Dennis Hopper) est en prison après avoir, quelques années plus tôt, tué des enfants dans un terrible accident de la route dont le souvenir hante sa fille. Sa mère Kathy (Sharon Farrell), quant à elle, passe son temps à se droguer et multiplie les aventures. Lorsque Don est libéré de prison, ses tentatives pour remettre sa vie et celle de sa famille sur les rails sont tuées dans l’œuf par le mode de vie destructeur avec lequel il renoue bien vite ainsi que par ses mauvaises fréquentations. Entourée de ces deux âmes perdues, Cebe fait tout pour se mettre en danger : elle fume, fugue, vole une voiture, fréquente des lieux interlopes, manque de se faire violer, etc. Elle trahit pourtant son âge et sa fragilité dès qu’elle converse avec son ours en peluche ou suce son pouce comme une enfant quand elle est en détresse.

Le film peut se voir comme une fausse suite de Easy Rider. On y retrouve les principes stylistiques de la BBS et de Dennis Hopper en particulier : personnages instables, comportements étranges, longs plans-séquence, dialogues qui semblent improvisés (même si tout était écrit), etc. Hopper ne filme que des marginaux et des lieux où personne d’autre ne pose sa caméra. Dans les deux films, tout est semblable, mais tout est différent. Dix ans après Easy Rider, le monde a radicalement changé. L’idéalisme hippie a fait long feu, la sensation de liberté absolue s’est muée en désespoir, l’expérience des drogues s’est muée en une addiction pitoyable, la liberté sexuelle s’est muée en de sordides déviances (la fin du film indique clairement que Cebe a été victime d’inceste de la part de son père), les bécanes rutilantes vrombissant sur les routes infinies se sont muées en des engins de chantier dans une décharge… Le rock ‘n roll est devenu le punk, Elvis a passé le témoin à Johnny Rotten (Cebe ne doute d’ailleurs pas de leur filiation). Dans les trois premiers films de Hopper, la conclusion explosive est en revanche la même. Dans Out of the Blue, Cebe ne voit d’autre résolution à son « enfer parental » qu’une sorte de nihilisme punk, radical et définitif.

En tant que cinéaste et en tant qu’homme, Dennis Hopper incarne le désenchantement de la contre-culture. Le revoir dans Out of the Blue permet de constater, mieux que les mots ne pourraient le décrire, à quel point le rebelle hippie revient de loin. Son regard, son élocution, son comportement erratique ne sont pas ceux du comédien, mais de l’homme. Les longues années marquées par une consommation vertigineuse d’alcool et de drogues, la paranoïa et les nombreuses extravagances l’ont durablement marqué. Elles ne sont pas encore un lointain souvenir en 1980, bien au contraire, mais Out of the Blue constituera bel et bien l’amorce d’un nouveau départ pour le comédien et cinéaste qui, dix années durant, aura incarné essentiellement des types à moitié cinglés, comme l’illustre à merveille son rôle du photographe dans Apocalypse Now (1979), dont les conditions de tournage cauchemardesques correspondaient à merveille à l’existence de Dennis Hopper à cette époque. En 1983, il rentrera enfin en cure de désintoxication, et sa carrière prendra une tournure plus constructive quelques années plus tard, grâce à sa prestation inoubliable dans le Blue Velvet de David Lynch – il convaincra le cinéaste en lui déclarant « Tu dois me laisser jouer Frank Booth. Car je suis Frank Booth ! ».

Pour le cinéphile, l’expérience Out of the Blue se vit donc à plusieurs niveaux. Comme objet artistique, bien sûr, car le film est l’incarnation d’un cinéma expérimental, cru, imprévisible, avec des personnages chaotiques sans cesse au bord de la rupture, le portrait de laissés-pour-compte qui semblent incapables d’affronter les vicissitudes de la vie. Mais aussi comme le témoignage d’un changement d’époque, de la transformation de la société américaine. Comme la fin brutale d’une utopie et du triomphe de la société de consommation qui ne fait pas de cadeau aux « inadaptés ». Enfin, comme une exploration fascinante de la psyché d’un artiste regretté, un indompté alors au fond du gouffre, mais dont le talent enfoui rejaillit soudain, sans contrôle ni filtre. A sa façon, Out of the Blue fut bel et bien, comme son prédécesseur, le film phare d’une époque. 

Synopsis : Don, un camionneur alcoolique et désabusé, a percuté un bus rempli d’enfants. Tandis qu’il purge une peine de prison, Katie, sa femme, se réfugie dans la drogue et les bras d’autres hommes, et Cindy, sa fille, multiplie les fugues et ne jure que par Elvis Presley et Johnny Rotten, le chanteur des Sex Pistols. Lorsqu’il est libéré, Don tente d’impulser un nouveau départ à une famille anéantie. Mais les démons du passé ressurgissent… 

SUPPLEMENTS 

Le moins que l’on puisse dire est qu’avec cette édition restaurée en 4K, Potemkine ne s’est pas moqué de son monde. Outre le Blu-ray et le DVD du film inclus dans un joli boîtier digipack, nous avons en effet droit à près de trois heures de suppléments aussi riches que complémentaires (entretien d’époque, document consacré à la restauration du film, et analyse critique). Et encore ceux-ci ne tiennent-ils pas compte du commentaire audio de Dennis Hopper, du producteur John Alan Simon, qui a présidé à la restauration du film, et du directeur de production (production manager) Paul Lewis, que ne manqueront pas d’écouter attentivement tous les aficionados du film.

La pièce de résistance consiste, à n’en pas douter, en cet entretien de Dennis Hopper de plus de 90 minutes, mené par le très informé Tony Watts et daté de 1984. Il est important de mentionner l’année, car elle correspond précisément au moment où Hopper reprenait sa vie en main, ce dont témoigne la qualité de cet entretien. L’acteur/réalisateur y apparaît détendu, curieux, sensible, modeste et très cultivé, à mille lieues de la caricature qu’il était encore quelques années plus tôt. Particulièrement nourrie, la conversation revient sur toute la vie de Hopper, de sa jeunesse au Kansas, où il s’intéressa rapidement à l’art (poésie, peinture, photographie), à ses premiers rôles, en passant par son déménagement en Californie, ses débuts marqués par une amitié sincère avec James Dean, son admiration pour Brando et Clift, sa formation à l’Actors Studio (que Dean lui déconseilla de suivre !) ou encore son embrouille avec Hathaway (La Fureur des hommes, en 1958). On y évoque bien sûr le succès aussi incroyable que surprenant de Easy Rider, symbole de toute une époque, le groupe d’amis de la BBS (Jack Nicholson, Bob Rafelson, Bert Schneider, Terrence Malick…), l’échec terrible de The Last Movie et, dans les vingt dernières minutes, Out of the Blue à propos duquel Hopper se livre avec beaucoup d’honnêteté. Les deux hommes parcourent également ensemble les rôles qu’obtint Hopper lors de sa traversée du désert, notamment pour Wim Wenders (qu’il qualifie de meilleur cinéaste avec lequel il ait travaillé), Peckinpah, Coppola (Hopper revient sur ses problèmes avec Brando, qu’il adulait et avec lequel il ne souhaitait échanger qu’une seule réplique, ce qu’il n’obtint pas, leurs scènes ensemble ayant été tournées séparément), ou encore dans Human Highway de Neil Young. Comparer la qualité et la sincérité de cet entretien-fleuve aux habitudes actuelles consistant en des capsules promotionnelles ou des passages ultra-scriptés dans des talk shows dont on ne retient strictement rien, cela donne envie de pleurer…

L’entretien croisé qui nous est ensuite proposé est bien plus récent, puisqu’il a été réalisé en 2020 lors du Montclair Film Festival (New Jersey). On y retrouve le producteur John Alan Simon ainsi que l’actrice et productrice Elizabeth Karr. Il s’agit d’un complément intéressant à l’interview de Hopper puisque le sujet est ici le « parcours » de la restauration du film. Si le document s’adresse forcément à un public plus ciblé, il est l’occasion de rappeler l’importance de véritables passionnés comme Simon et Karr dans le destin d’œuvres un peu oubliées ou maudites, leur rôle dans la découverte de celles-ci par un public nouveau. Un travail de l’ombre qui méritait bien, pour une fois, les honneurs d’un entretien spécifique.

Enfin, on termine par une analyse proposée par le réalisateur, historien et critique Jean-Baptiste Thoret, un « bon client » que l’on retrouve souvent, et pour notre plus grand plaisir, dans les suppléments de Blu-ray/DVD. Il livre ici un commentaire particulièrement exhaustif et brillant sur le film, mais aussi sur la carrière de Dennis Hopper, un artiste qui fut démoli après avoir été adulé. Thoret s’étend notamment sur The Last Movie, imaginé comme un grand opéra psychédélique, mais qui fut un échec et l’objet de moqueries. Hopper sortit de l’expérience anéanti et devint rapidement une caricature du « hippie dégénéré », même si Thoret souhaite réhabiliter certaines œuvres dans lesquelles il est apparu au cours des années suivantes, notamment Tracks de Henry Jaglom (1976), un des premiers films américains traitant du retour d’un vétéran du Vietnam. Thoret souligne également l’importance de la BBS et de Paul Lewis dans la carrière du comédien-réalisateur. La seconde partie de l’entretien est consacrée à une analyse très intéressante de Out of the Blue, dont Thoret ne néglige aucun aspect : le montage déroutant constitué d’ellipses et de présages, la construction et la motivation des personnages, les longs plans-séquence, l’influence du style de la BBS, la symbolique punk succédant à celle de la contre-culture des années 60, l’idée de rédemption systématiquement annihilée, etc. Le courage de Hopper, enfin, qui, après des années de purgatoire, revint à l’écriture et à la mise en scène sans se compromettre, en proposant un film confrontant, malaisant, radical, anti-conventionnel, alternatif. A l’image de son œuvre, l’artiste respecte ainsi le code de conduite édicté par Neil Young dans la chanson-titre : « il vaut mieux brûler que s’éteindre à petit feu »

Un minuscule bémol : dans les bonus vidéo, on ne trouve pas d’indication de contexte. Pour connaître l’identité des personnes interrogées ou la date d’un document, il faut donc s’en référer au boîtier du Blu-ray/DVD. Pour le reste, nous adressons les félicitations du jury à l’éditeur, qui a magnifiquement réhabilité ce film essentiel en l’accompagnant de succulentes petites douceurs. Un must ! 

Suppléments de l’édition combo Blu-ray/DVD :

  • Commentaire audio de Dennis Hopper, John Alan Simon et Paul Lewis
  • Interview de Dennis Hopper par Tony Watts (1984, 97 min)
  • Entretien avec John Alan Simon et Elizabeth Karr au Montclair Film Festival (2020, 30 min)
  • Entretien avec Jean-Baptiste Thoret (48 min)

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

5