Accueil Blog Page 262

Pendant ce temps, que devient le voisin ?

0

Cet album qui faisait partie de la sélection officielle pour le festival d’Angoulême 2021 nous vient de Suède. Pelle Forshed prend le prétexte d’une disparition surprenante pour ironiser (en pratiquant l’humour noir) sur les états d’esprit de ses concitoyens.

L’album est centré sur un garçon nommé Sten qui habite dans une maison d’une banlieue propre de Stockholm. À la mort de son grand-père, il a hérité d’une collection d’insectes épinglés dans des boîtes. Son grand-père l’avait probablement initié, car Sten connaît beaucoup d’espèces et en ajoute régulièrement à la collection. Cela lui prend beaucoup de temps, ce qui inquiète ses parents qui trouvent qu’avec cette activité il se renferme et risque de ne jamais avoir de copains. Ils préféreraient franchement le voir sortir régulièrement pour faire du skate avec les garçons de son âge, ceux qu’il côtoie à l’école. Il faut dire qu’à l’école, il traîne une réputation d’empailleur depuis qu’il a récupéré une pie morte dans la cour de récréation. Ajoutons qu’il utilise un produit dégageant une odeur caractéristique, ce qui n’arrange pas son cas. Les rumeurs naissent pour un rien et se propagent à une vitesse inimaginable.

Une disparition

Le vrai souci se situe dans la maison des voisins, celle que les parents de Sten observent sans même le chercher particulièrement. Une famille vient d’y emménager. Or, à peine installés, voilà que le père s’est volatilisé et personne n’y comprend rien, surtout pas sa femme qui fait comme elle peut, aidée par sa sœur, pour s’occuper des deux enfants.

Une dépression

Du côté des parents de Sten, la situation n’est pas brillante. En effet, la mère qui prépare une thèse n’arrive pas à la finir. Elle travaille sur des théories à tendance existentialistes et relativise beaucoup trop l’importance de son travail par rapport à la vie quotidienne. Bref, à force de réfléchir, elle se trouve bloquée avec le moral à zéro, complètement dépressive. Bien entendu, cela rejaillit sur le moral général dans la maison, donc sur ceux de son mari et de Sten.

Des discussions

Même si la police fait son possible dans l’affaire de la disparition, aucune piste n’émerge et selon l’opinion générale, le disparu est mort. Dans ces conditions, il n’y a qu’un pas pour imaginer qu’il a été assassiné. Dans une petite ville résidentielle où il ne se passe quasiment rien, cela donne un sujet de réflexion et de discussions. Chacun.e se fait son idée.

Les ados

Avec ce roman graphique (191 pages), Pelle Forshed fait sentir à sa façon l’état d’esprit de ses concitoyens, en mêlant une quantité assez impressionnante de détails qui font mouche. Ainsi, il évoque l’univers des ados avec justesse, montrant un certain mal-être du côté de Sten qui se passionne pour quelque chose qui ne peut que l’isoler. Très rapidement, on sent comme ses parents qu’il se crée des inimitiés sans même le chercher. Les autres autour de lui ne sont pas spécialement nombreux, mais un meneur se manifeste sans tarder, pour dire ce qu’il faut penser de Sten et en faire le bouc émissaire tout trouvé. Sten a beau minimiser leur action, ils se montrent impitoyables et finissent par le traiter sans ménagement. Jusqu’où ira la méchanceté gratuite ?

Chez les voisins

L’angoisse monte avec l’incompréhension. Plus le temps passe, moins la police se fait d’illusions (d’ailleurs, les policiers ne sont jamais montrés, on sait juste ce qu’ils ont donné comme informations et rien n’indique qu’ils aient mené une enquête de voisinage). L’épouse du disparu ne peut pas croire à une fugue, alors qu’il venait de se donner à fond pour leur installation. Considérant que son mari est mort, elle développe des idées noires qui se manifestent par ce qu’elle recherche sur Internet.

Le disparu

Étant donné qu’il venait d’arriver, personne n’a rien à en dire, sauf l’auteur qui s’arrange très astucieusement pour nous en dire plus sur son état d’esprit en arrivant dans cette banlieue. Il avait tout prévu… sauf le petit dérapage aux conséquences vertigineuses.

Le style de Pelle Forshed

Le dessinateur vise une forme d’épure en n’insistant pas du côté des détails de description (silhouettes et visages pas spécialement fouillés), mais n’hésitant pas à donner des allures caractéristiques qui visent le ridicule. Surtout, il ose quelques visages qui ne mettent vraiment pas les personnages à leur avantage (voir le père de Sten). Souvent minimalistes, les décors reflètent un état d’esprit qui ne laisse aucune place pour l’originalité, dont la caractéristique se retrouve chez les parents de Sten, en particulier son père. La mère de Sten serait plus ouverte, mais elle est tellement perdue dans ses réflexions existentialistes liées à son travail de recherche qu’elle a quasiment perdu tout contact avec la réalité. On la voit souvent emmitouflée dans un peignoir immense qui lui donne une allure informe, comme si elle niait toute féminité. Si le dessin peut donc surprendre par un graphisme assez neutre, on réalise que la BD comprend néanmoins quantité de détails significatifs (et intrigants, comme ces disques noirs, dans des petits carrés blancs sur quelques coins de bas de planches). On sent rapidement que Pelle Forshed ironise à sa façon sur le mode de vie de ses contemporains, très uniformisé et tourné vers la rationalisation (beaucoup de communication par mails et SMS), au détriment de l’humain. Dans ces conditions, les individus risquent l’isolement et négligent leur rapport avec l’élément naturel qui pourrait leur apporter un certain réconfort (nette opposition de couleurs, entre des couchers de soleil flamboyants et un univers plutôt sombre). Parmi les détails significatifs, on note tout ce qui tourne autour d’un masque. Enfin, Pelle Forshed apporte tout son soin à la composition de ses vignettes (voir également l’illustration de couverture, très réussie, avec le jeune Sten devant un grillage, dans une ambiance sombre) et à un scénario qui ménage ses effets.

Pendant ce temps, Pelle Forshed
L’Agrume, septembre 2020
Note des lecteurs0 Note
3.5

La série Obi-Wan Kenobi remontée par un fan : mieux que l’original ?

0

Lorsque Disney a dévoilé la sortie d’une mini-série Star Wars faisant suite à l’épisode trois et suivant Obi-Wan Kenobi, l’un des personnages les plus populaires de la franchise, la toile s’est enflammée. Le retour d’Ewan McGregor et d’Hayden Christensen dans leur rôle garantissait déjà le succès du projet.

Cependant, lorsque la série est sortie, les critiques se sont avérées véhémentes et plutôt négatives de la part de la communauté Star Wars. Alors que la première saison de la série de Disney+ s’est terminée il y a peu, les fans spéculent en tous les cas sur une éventuelle deuxième saison. Tous les paris sont ouverts, à tel point qu’ils seraient dignes de figurer chez betFIRST.

Un réalisateur fan de la saga a décidé de remonter toute la série dans une version de 2h30 pour offrir sa vision de ce qu’aurait pu être le projet. Une version qui ampute plusieurs sous-intrigues, mais apporte également des ajouts censés donner plus de sens à certaines situations.

obi-wanQue change ce nouveau montage ?

Cette nouvelle version ne dure donc que 2h30, tandis que la série dure environ 5 heures. Kai Patterson, le réalisateur qui a remonté la série, a donc coupé de nombreux passages. Ainsi, les nouveaux personnages comme les Inquisiteurs ont moins de temps d’écran et certains dialogues ou combats qui traînaient en longueur ont été coupés.

Le résultat s’avère bien plus dynamique avec des plans plus nerveux, et la sensation au visionnage est totalement différente. De plus, cette version ajoute les musiques originales des films et Patterson a tourné des plans supplémentaires.

Le changement le plus notable survient au moment du premier affrontement entre Kenobi et l’infâme Dark Vador, au cours duquel le méchant finit par laisser le héros s’enfuir. Avec l’incrustation d’un Stormtrooper et une ligne de dialogue de la part du seigneur Sith la scène devient sensée.

Les ajouts de voix off et une disposition alternative des scènes donne également un sentiment plus intense à la série. Certaines scènes jugées ridicules par les fans ont disparu et étrangement, cette version raccourcie semble avoir plus de budget par moment que la série.

Le personnage de Leia qui est très présent dans la série voit plusieurs de ses scènes raccourcies ou coupées. Il en va de même pour Reva et Luke Skywalker, qui sont bien moins présents.

Est-il possible de regarder cette version ? 

Kai Patterson a publié son montage en ligne et il est disponible gratuitement : le réalisateur a annoncé qu’il ne tirerait aucun profit du projet. Vous pouvez donc vous rendre sur son site pour le visionner et vous faire votre propre idée de ce nouveau montage, certes imparfait, mais qui offre une vision nouvelle de la série de Disney+.

StormtroopersUne meilleure version que la série ?

Si vous n’avez pas eu l’occasion de regarder la série, nous vous recommandons de la regarder pour comprendre les changements opérés. Mais que ce soit la série ou le remontage, les deux versions sont loin d’être parfaites. Et à moins d’être un expert de la galaxie lointaine, fort lointaine, vous risquez d’être perdus.

Top 5 : Les meilleurs films de casino

0

Depuis les débuts du cinéma, il y a eu tellement de films sur l’univers des casinos qu’ils pourraient presque constituer un genre à part entière. Certains films de casinos sont en outre de véritables bijoux, autant par le jeu des acteurs que par leur réalisation.

Ces films peuvent nous raconter l’histoire d’un casse légendaire ou du parcours d’un baron de la pègre, ou même se focaliser entièrement sur l’univers des jeux de cartes et des jeux d’argent.

Ce qui est sûr c’est que ces chefs d’œuvre n’ont pas fini de nous plonger dans une ambiance digne des meilleures salles de casinos de www.bet777.be, le temps d’un film.

Découvrez notre classement des cinq meilleurs films de casinos et n’hésitez pas à nous donner votre avis sur notre sélection.

film-casino

Les meilleurs films de casino des années 80 et 90

Rain Man : un film fort en émotions

Rain Man est un chef-d’œuvre sorti en 1988 avec Tom Cruise et Dustin Hoffman. La performance délivrée par leur duo est à couper le souffle. La preuve, le film a été récompensé par quatre Oscars et deux Golden Globes.

Casino : le film le plus réaliste

Ce classique co-écrit et réalisé par Martin Scorsese et sorti en 1995 nous offre le meilleur de Robert de Niro, Joe Pesci et Sharon Stone. C’est une véritable plongée dans le monde de la pègre et des casinos de Las Vegas dans les années 70.

Las Vegas Parano : le film le plus déjanté

Si vous êtes à la recherche d’un film un peu plus excentrique, regardez cette pépite sortie en 1998. Embarquez pour une odyssée de deux heures avec Johnny Depp et Benicio Del Toro dans les tréfonds de Las Vegas.

las-vegas-film

Les meilleurs films de casino des années 2000 à aujourd’hui

Ocean’s eleven : le plus gros casting

Sorti en 2001, c’est le film qui donnera naissance à la franchise “Ocean’s”. C’est un film de casinos incontournable où l’on retrouve George Clooney, Julia Roberts, Matt Damon, Brad Pitt, Don Cheadle, Andy García et bien d’autres.

Casino Royale : le premier film James Bond de Daniel Craig

Impossible de faire un classement des meilleurs films de casinos sans mentionner James Bond. Dans ce film de 2006, l’espion britannique amateur de casinos et de Martini est incarné pour la première fois par Daniel Craig. Ce film est considéré comme étant le meilleur film James Bond de Daniel Craig.

Notre coup de coeur

Il a été difficile de faire un choix parmi tous les chefs-d’œuvre qui ont été réalisés autour du thème des casinos et de Las Vegas. Le film qui arrive en tête de notre sélection est Casino de Scorsese (1995). C’est l’histoire de la vie de Frank Rosenthal qui a inspiré le personnage joué par Robert De Niro, au côté d’un incroyable Joe Pesci.

Si vous ne l’avez pas déjà vu ou que vous l’avez oublié, regardez le dans sa version remasterisée en 4K car contrairement aux acteurs, le film n’a pas pris une ride.

Guest post

 

Le cinéma fusionnel d’Edgar Wright

0

Depuis Shaun of the Dead en 2004, Edgar Wright bâtit une filmographie majeure, appréciée à la fois du public et de la critique. Si cette œuvre revisite de multiples genres du septième art, muée par la cinéphilie du réalisateur anglais, elle n’en adopte pas moins une vision du monde forte qui demeure opus après opus. Celle-ci a un mot d’ordre : fusion.

Edgar Wright est de ces cinéastes qui signent un film dès son premier plan. L’affirmation a certes de quoi dérouter même si l’esthète anglais est un réalisateur phare de sa génération, faisant sienne une faculté propre aux grands noms du septième art. En effet, que pourrait-il y avoir de semblable entre la gracieuse danse d’Ellie au début de Last Night in Soho, dernière sortie de Wright, avec un Shaun au regard perdu qui, en 2004, est mis à l’amende par sa petite amie dans un pub ? Les premiers plans jumeaux d’Hot Fuzz et du Dernier Pub avant la fin du monde nous mettent sur la piste, lorsque des personnages partent d’un flou lointain pour parvenir au seuil de la caméra.

Avec ces images en tête, la danse d’Ellie qui commence au fond d’un couloir pour se rapprocher de l’objectif devient beaucoup plus familière. De même que l’air hébété du personnage éponyme de Shaun of the Dead, dont la petite amie prend littéralement la place à l’avant-plan grâce à un travelling arrière. Éclipsant une banque de l’autre côté de la rue par une menaçante roue de voiture, l’entame du film à braquages Baby Driver confirme la récurrence du cinéaste sur une confrontation de deux profondeurs de l’image. Jusqu’à la pousser au paroxysme dans Scott Pilgrim, où un travelling arrière sur le groupe de rock s’éternise à la faveur d’effets spéciaux (cette fois à l’écran-titre et non au premier plan), pour enfin expirer à l’apparition du public de la répétition.

Culture et fiction

Les ouvertures de Wright n’ont rien d’une manie formelle. Elles incarnent une note d’intention renvoyant à l’interaction des deux mondes de son œuvre. D’un côté la culture, de l’autre la fiction, qui s’impactent telles des plaques tectoniques. La culture, c’est l’état de départ dans lequel les protagonistes sont plongés. Ainsi pour la Trilogie Cornetto[1] : la banlieue londonienne de Shaun, la police anglaise du surefficient Nicholas Angel, les années 80 du vieil adolescent Gary King. La fiction, c’est l’univers cinématographique qui s’abat sur les individus et leur caractérisation culturelle : les zombies de George Romero pour Shaun, une conjuration digne de La Nuit des juges – mâtinée de références à des films tels que Scream, Point Break et Bad Boys 2 – pour Nicholas, les body snatchers pour Gary.

Un point commun relie les pôles culturel et fictionnel : ils sont chacun standardisés, ou composés de copies. En cela, la figure du zombie de Shaun of the Dead fait merveille, à laquelle répond la répétitive banlieue. Wright y filme un Shaun enchaîné à un quotidien sans cesse revécu, et le générique du film repose sur des motifs visuels dupliqués. De même pour Hot Fuzz puisque les conjurés de Sandford, où Nicholas enquête, en font une ville modèle en éliminant ses habitants fâcheux, tandis que le héros est un standard de la police londonienne. Il se présente en outre à travers les trois 7 de son matricule, sa discussion reproduite à 3 reprises avec ses supérieurs, ou la scène avec son ex de la police scientifique, entourée de ses clones, tous en blouse et masque. Concernant Le Dernier Pub, il y a d’un côté une série de 12 bars à écumer (elle-même copie d’un barathon déjà tenté jadis), et de l’autre une entité extraterrestre qui manufacture l’humanité en ersatz dépersonnalisés.

Fusion

Le paradigme trouve sa finalité quand le culturel et le fictionnel fusionnent pour créer de l’originalité. L’épilogue de Shaun of the Dead narre ainsi que les zombies ont trouvé leur place dans la société et ne sont donc plus seulement des bipèdes titubants, tandis que l’invasion a permis à Shaun de régénérer sa vie amoureuse. Hot Fuzz se termine avec un Nicholas singularisé par l’esprit de Bad Boys 2, dans une ville de Sandford qu’il a débarrassée de son uniformisation. Et dans Le Dernier Pub, les doublures d’humains trouvent finalement une voie personnelle dans le monde postapocalyptique… où un certain Gary King, entouré de comparses clones, vit enfin ses rêves de grandeur et d’aventure.

La vision de Wright s’applique bien entendu en dehors de sa Trilogie Cornetto. Scott Pilgrim est un adolescent nord-américain typique, baigné de pop culture. À ce titre une fiction de jeu vidéo lui tombe dessus, soit vaincre sept boss pour mériter la princesse (le personnage de Ramona). Les boss sont une ligue d’anciens petits amis de la princesse, donc des déclinaisons dans un même registre, à laquelle répond la propre lignée des conquêtes passées de Scott. (Parmi d’autres motifs décalqués, comme le personnage de Knives devenant le sosie de Ramona.) Tout est bien qui finit bien lorsque les deux jeunes gens accèdent pleinement l’un à l’autre pour vivre une relation cette fois exceptionnelle. Baby Driver, c’est ce chauffeur fou de musique, aux multiples iPod et paires de lunettes noires, qui ramène les quatre mêmes cafés après chaque braquage. Là, il évolue dans le polar, où Doc monte des équipes à la chaîne pour autant de vols, ce qui le mène en prison pour devenir un des nombreux détenus-clones vêtus de blanc. La synthèse a lieu au terme du film puisque Baby, toujours baigné de sa culture (musicale), est désormais un repris de justice du monde de fiction. Il part alors sur les routes avec sa promise pour écouter des chansons et vivre un idéal. Last Night in Soho ne déroge pas à la règle. Ellie y est une étudiante en mode entourée de camarades stéréotypées, surtout qu’elles répètent d’une bouche à l’autre certaines répliques. En parallèle, l’héroïne évolue dans le genre giallo à travers l’histoire de Sandie, une tueuse en série des années soixante. Lors de l’unification finale, Sandie devient le reflet d’Ellie après un défilé atypique de la jeune couturière, avec des lumières importées de Suspiria et des robes très Swinging London.

Un principe incontournable

L’angle fusionnel révèle comment le documentaire The Sparks Brothers, du nom du groupe de rock révéré par Wright, s’est imposé chez le réalisateur. L’opus retrace la carrière des frères Sparks, dont Russel est « une sorte de chanteur traditionnel » (« a sort of traditional singer »), « le beau gosse » (« the pretty boy »). Son aîné Ron, qui relate comment les séances de cinéma de son enfance ont influencé les chansons qu’il écrit, incarne pour sa part une présence « étrange, bizarre » (« strange, odd »). Le duo se partage donc entre un pôle culturel, celui du frontman classique du monde rock, et un pôle décalé empreint de fiction. Avec à la clé la jonction des dissemblances – au cœur de l’originalité du groupe–, tant des témoins soulignent la symbiose des frères. Le terme du documentaire en vient même à affirmer que Ron et Russel sont une sorte d’entité unique à deux têtes : à la faveur d’un trucage numérique, Wright les filme enlever des masques pour montrer que l’un est l’autre et vice-versa.

Fondateur des longs-métrages, le mélange du culturel et du fictionnel impacte aussi l’essence de nombreuses scènes. C’est notamment le cas dans Shaun of the Dead lorsque Shaun et Ed, vissés au pub symbolique de leur vie de banlieusards, imaginent ses habitués en archétypes de films d’exploitation pour égayer leur soirée. Autre exemple, le principe anime le retour de Scott Pilgrim chez lui quand il raconte sa soirée galante à son colocataire. S’il s’agit d’un moment anodin pour de jeunes nord-américains, la scène est ici retranscrite avec une signature musicale de Seinfeld, saupoudrée des rires et applaudissements typiques de la célèbre sitcom.

Outre la confrontation des deux dimensions, le précepte de fusion se décline via une multitextualité vorace. Elle s’impose entre images (le policier Fisher cerné par sa description sur un paperboard dans Hot Fuzz), entre sons (Shaun et Danny faisant le bœuf avec les râles d’un zombie lointain), et bien sûr entre ces deux expressions du cinéma : une véritable religion chez Wright, présente dans le passage de Scott Pilgrim décrit ci-avant, dont le seul Baby Driver a érigé un temple de celluloïd. Le film frappe notamment lorsque le héros, marchant dans la rue écouteurs sur les oreilles, croisent des inscriptions diverses (sur un mur, un trottoir, etc.) qui surlignent par l’image les paroles de la chanson écoutée. Et pour être complet sur les assemblages du cinéaste, encore faudrait-il aussi explorer son goût pour les contractions de mots, ou les scènes de mixages musicaux des protagonistes.

Les yeux braqués sur le rétroviseur

Au jeu des hypothèses, le pôle culturel, soit le milieu où le personnage baigne, se rapporte sans doute pour Wright aux premières décennies de son existence, celle d’un jeune Anglais au contact des arts pop. Et le pôle de fiction concerne plus spécifiquement sa cinéphilie bien connue. Au fond, des choses assez banales, propres aux standardisations du réalisateur, mais dont la rencontre engendre du nouveau. Le quotidien répétitif d’un vingtenaire lambda d’un côté, avec son pub et ses disques, l’intérêt répandu pour les zombies au cinéma de l’autre, fusionnent alors pour donner l’unique Shaun of the Dead.

Ce mécanisme artistique explique la nostalgie montante d’Edgar Wright puisque sa culture et sa cinéphilie, cristallisées dans sa jeunesse, aimante sa créativité dans le passé à mesure que les années s’envolent. Le Dernier Pub avant la fin du monde regrette la starburckisation des pubs et se termine dans une postapocalypse qui régresse le monde de plusieurs siècles. Last Night in Soho voit la jeune Ellie s’inspirer d’un Swinging London révolu, une nostalgie si proche d’un Baby sortant de prison dans un fantasme noir et blanc de Route 66. Bien que The Sparks Brothers démontre que le duo a toujours habité son époque, le cinéaste clôt même son documentaire par un générique de photos du groupe de la plus récente à la plus ancienne. Un syndrome qui gagne le baby driver Wright, amoureux fou de la highway cinéma. Peut-être destiné, comme son oncle Tarantino, à y rouler les yeux braqués sur le rétroviseur.

[1] Du nom des trois films de Wright co-écrits avec Simon Pegg et mettant en scène ce dernier avec Nick Frost : Shaun of the Dead (2004), Hot Fuzz (2007) et Le Dernier Pub avant la fin du monde (2013).

 

La Nuit du 12 de Dominik Moll : un thriller social réussi

La Nuit du 12 pourrait bien être le meilleur film de Dominik Moll à ce jour. Le cinéaste atteint un niveau de maîtrise de son art, avec un beau film minimaliste mais sous tension.

Synopsis de La Nuit du 12 :  À la PJ chaque enquêteur tombe un jour ou l’autre sur un crime qu’il n’arrive pas à résoudre et qui le hante. Pour Yohan c’est le meurtre de Clara. Les interrogatoires se succèdent, les suspects ne manquent pas, et les doutes de Yohan ne cessent de grandir. Une seule chose est certaine, le crime a eu lieu la nuit du 12.

C’est arrivé près de chez vous

La Nuit du 12 est sans doute un des meilleurs films de Dominik Moll. Différentes caractéristiques de son œuvre qu’on retrouve ici et là semblent réunies ici dans un agencement, et surtout une épure impeccables. Si le thème qui traverse le film est celui d’une société masculine globalement violente sur les femmes, on y retrouve la même tension inquiétante que dans le récent Seules les Bêtes, ou depuis plus lointain, pour ne citer qu’eux, dans Harry, un ami qui vous veut du bien. Les décors montagneux sont également présents ici, comme dans ses autres films ; cette nature encaissée, enchâssée parmi les cols des Arves, et qu’avec Patrick Ghiringhelli, son directeur de la photographie, il capte dans toutes ses dimensions, large et étouffante à la fois, est un personnage à part entière de La Nuit du 12, comme elle était fortement présente ailleurs, empruntée aux Causses ou au Cantal.

Annoncée d’emblée en incipit comme faisant partie des enquêtes jamais élucidées, l’histoire racontée dans le film est certes un thriller, mais qui ne promet pas la révélation finale ni le twist de dernière seconde. Et pourtant, ce récit, tiré du livre 18.3, une année à la PJ de Pauline Guéna, est tout aussi palpitant, si ce n’est plus, tant la réalisation maîtrisée du cinéaste fait mouche. L’enquête s’appuie sur l’ histoire vraie d’une jeune fille immolée par un inconnu sur son chemin, de retour d’une soirée chez sa meilleure amie Nanie (Pauline Serieys), habitant à quelques pas de là. Tout comme dans un thriller classique, la vie de Clara est détricotée pour tenter de récolter des indices. Et tout comme dans tout thriller, c’est  le pire de sa vie qu’on écume en le faisant remonter à la surface. Le tout sous couvert de préjugés malsains liés à sa condition même de femme, de jolie jeune femme.

En plus d’avoir été assassinée, elle est mise à nu par la police et la société. Dans une des très belles scènes du film qui évoque presque Edward Hopper dans sa construction , un interrogatoire mené par le capitaine Yohan (Bastien Bouillon, parfait dans le rôle), Nanie, dévastée, dira en substance « je suis horrifiée de m’entendre dire ces saloperies – les hommes avec qui Clara a couché, ceux qui la dégoûtaient ou au contraire qu’elle désirait – sur mon amie, mon amie que j’aime et qui m’a aimée, et  qui me manque tant »…

La Nuit du 12 est clairement à charge contre le féminicide, et plus généralement contre la violence faite aux femmes, sans que cela soit du vitriol. Les policiers ici sont des êtres humains aux antipodes des flics virilistes comme on a pu les voir récemment dans Bac Nord de Cédric Jimenez, ou encore La Loi de Téhéran de Saeed Roustaee. On les voit buvant du Perrier à un pot de  départ en retraite, bataillant contre la photocopieuse, ou brisés par le désamour de leur femme (Bouli Lanners nous impressionne une fois de plus dans un rôle très fort, et dans une des scènes clés du film). On les suit dans leur vie quotidienne de flic de la PJ, quand ils sont incapables de sortir un mot face à des parents détruits, ou quand ils doivent encaisser la violence et/ou la bêtise des suspects. Alors, le féminicide vu par leurs yeux, l’incompréhension de la part de tels professionnels aguerris mais sensibles rendent l’acte d’autant plus anormal et injuste.

Ce film repose sur un équilibre savamment dosé, entre l’ordinaire de la PJ et la violence du crime féminicide. L’humanisme de Yohan, sa douceur lunaire presque, la tendresse bourrue de son partenaire Marceau (Bouli Lanners), et la normalité affolante de ses hommes , s’opposent à la relative sauvagerie des hommes du dehors, ces suspects qui font très peu de cas des femmes avec qui ils vivent ou ne vivent pas. Cette dichotomie d’un monde loin justement d’être « normal »  est la clé de voute de la réussite de ce film : elle évite la démagogie potentielle d’un monde post #MeToo qui dépeindrait une situation idéale et bienveillante qui n’existe pas en fait dans la réalité. Beau, pertinent, interpellant, la Nuit du 12 est un grand film d’ambiance intelligemment pensé, qui offre au spectateur plus que ce qu’il en attendait, et qui confirme le retour en force du Dominik Moll de ses débuts, un retour amorcé avec Seules les Bêtes. Une très belle surprise de plus d’un été pas si morne après tout.

La nuit du 12– Bande annonce  

La nuit du 12 – Fiche technique

Réalisateur : Dominik Moll
Scénario : Dominik Moll & Gilles Marchand, sur une adaptation de « 18.3, une année à la PJ » de Pauline Guéna
Interprétation : Bastien Bouillon (Capitaine Yohan Vivès), Bouli Lanners (Marceau), Théo Cholbi (Willy), Johann Dionnet (Fred),  Mouna Soualem (Nadia), Pauline Serieys (Nanie), Lula Cotton-Frapier (Clara Royer), Charline Paul (Mme Royer), Matthieu Rozé (M. Royer), Anouk Grinberg (La juge)
Photographie : Patrick Ghiringhelli
Montage : Laurent Rouan
Musique : Olivier Marguerit
Producteurs : Caroline Benjo, Barbara Letellier, Carole Scotta Coproducteurs : Jacques-Henri Bronckart, Gwennaëlle Libert
Maisons de Production : Haut et Court , Coproduction : Versus Production, Auvergne Rhône-Alpes Cinéma, RTBF, VOO, BE TV
Distribution (France) : Haut et Court
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  13 Juillet 2022
France Belgique – 2022

Les personnages LGBT+ forts et inspirants

Nous venons de passer le mois des fiertés, et à cette occasion, nous organisons un cycle sur les séries LGBT+. Revenons ensemble sur les personnages de cette communauté qui nous inspirent par leur force de caractère et leurs actions. Les 5 séries choisies ci-dessous l’ont été pour leur choix d’avoir inclus au moins un protagoniste LBGT, dans un rôle principal positif, inspirant et sans que l’orientation sexuelle de l’individu ne soit qu’un détail mais un élément essentiel de son mode de vie et dont le traitement est une indication sur la force de sa personnalité (personnage fier, qui revendique sa différence sans honte).

  • Pose :

La série Pose nous permet de découvrir l’univers des transexuels et drag queens du New York des années 80. En suivant une famille reconstituée composée de jeunes gays et femmes transsexuelles, nous découvrons leur vie semée d’embûches. Victimes d’homophobie et de transphobies, mais aussi de racisme, ces personnes sont souvent réduites à la prostitution ou au trafic de drogue.
Pourtant, Blanca, une femme transexuelle un peu plus âgée, décide d’accueillir dans son petit appartement quelques jeunes à peine majeurs et de les aider à trouver un meilleur travail et à s’accepter, mais aussi se faire accepter… Tout au long des trois saisons, on découvre une femme forte, impressionnante, qui ne perd jamais espoir malgré un parcours jalonné de difficultés, de mépris, d’escroqueries et d’agressions… Sans même évoquer l’apparition du VIH, alors encore inconnu, qui décime cette communauté, dans l’indifférence des autorités qui jugent cette maladie comme un virus ne s’en prenant qu’aux homosexuels et aux prostituées.
Blanca est un modèle, comme d’autres personnages de la série qui prendront exemple sur elle, notamment ses amis et sa famille : Elektra, Pray Tell, Angel, etc. Blanca est interprétée par l’actrice transexuelle MJ Rodriguez.

 

  • Vikings :

Qui ne se souvient pas de Lagertha, la fière guerrière et conquérante de la série Vikings ? Parfaitement jouée par Katheryn Winnick, Lagertha est une cheffe de guerre, épouse de Ragnar Lothbrok, qui part à la conquête de l’Angleterre. Plus qu’une compagne, Lagertha joue un rôle décisif dans l’histoire des Vikings de Kattegat, en Norvège. Alors que son mari prend une seconde épouse, Lagertha refuse de se laisser insulter et le quitte pour régner sur son propre domaine, aux côtés d’une nouvelle compagne, Astrid.
Sa bisexualité n’est jamais vue comme une faiblesse, elle n’est même pas remise en question ou particulièrement remarquée, les vikings faisant preuve d’une grande tolérance sexuelle.

  • Glee :

Entre Blaine et Santana, la guerre du personnage gay le plus fort de la série Glee est déclarée ! Le premier (Darren Criss) est un jeune homme sûr de lui, créatif et talentueux qui ne laisserait personne lui faire honte pour sa sexualité. La seconde (la regrettée Naya Rivera) est une adolescente déterminée, caractérielle et toujours prête à se défendre ou à défendre ses amis – dont Blaine. L’un comme l’autre, tout au long des 6 saisons de Glee, sont dépeints comme des protagonistes sûrs d’eux et de leurs droits, des modèles à suivre pour toute une génération d’adolescents complexés – membres de la communauté LGBT+ ou pas. D’autres personnages gays ou trans sont aussi inspirants dans la série, comme Unique, le coach Sheldon Beiste, mais aussi Kurt et Brittany, qui sont respectivement les compagnons de Blaine et Santana.

  • The Bold Type – De celles qui osent :

Directrice Social Media de Scarlet, un grand magazine féminin, Kat Edison (Aisha Dee) part interviewer Adeena, une photographe iranienne, pour les réseaux sociaux de Scarlet. Dès la rencontre, le courant passe avec l’artiste féministe et lesbienne, troublant Kat, qui se croit encore hétéro.
Le spectateur suivra, tout au long des 5 saisons, Kat découvrir et accepter sa sexualité sans que cela ne pose des problèmes à sa vie menée tambour battant. Kat est en effet « de celles qui osent » et n’a jamais honte de son caractère fort et de sa personnalité très extravagante et sûre d’elle. Non seulement Kat est forte pour elle-même, mais elle l’est aussi pour les autres, essayant d’utiliser son influence et sa voix pour venir en aide à d’autres personnes gays ou non blanches – Kat est métisse – dans le besoin.

  • Sense8 :

Créée par les réalisatrices transexuelles Lana et Lilly Wachowski, Sense8 est peut-être la série où les personnages LGBT+ forts ne manquent pas… Puisqu’ils doivent notamment lutter pour leur survie – leur vie n’est pas mise en péril à cause de leur orientation sexuelle mais parce qu’ils disposent de capacités cognitives surnaturelles. Qu’il s’agisse de Nomi, femme transexuelle que sa famille continue à considérer comme un homme, et qui vit à présent en couple lesbien avec Amanita ; ou de Lito, acteur mexicain et stéréotype de l’homme fort dans des films d’actions, qui aime en cachette Hernando, en ajoutant à cette liste leur entourage, en apparence hétérosexuelle, mais qui découvre le sexe LGBT de manière ponctuelle, sous la forme de plans à plusieurs, Sense8 est une série clairement progressiste, qui nous montre avec fierté que les personnes gays, bi, trans, etc., sont inspirantes et qu’il ne sert à rien de les stigmatiser pour leur différence.

Si vous ne connaissez pas encore ces séries, découvrez-les avec leur intrigue variée, dans différents lieux, genres et époques. 

 

The Boys: la série d’Amazon est-elle vraiment transgressive ?

0

Sortie en 2019 et inspirée du comic éponyme, The Boys suit les aventures de Hughie, qui suite à la disparition de sa petite amie à cause de A-Train, un super héros inspiré de Flash, se retrouve dans une quête de vengeance. Il est accompagné d’une équipe de personnages ayant tous été un dommage collatéral de ces superhéros qui ne sont pas aussi vertueux que leurs équivalents Marvel ou DC.

the-boys-serie-transgressiveCette situation initiale est le prétexte à un humour trash et à des situations invraisemblables mêlant gore et contenu explicite. La série a connu un succès fulgurant et est aujourd’hui la seconde série la plus regardée derrière Stranger Things.

Toutefois, malgré la réputation sulfureuse de la série, il semble légitime de se demander si la série est vraiment transgressive ou s’il ne s’agit que d’une posture destinée à satisfaire le public.

Maintenant si une telle série ne vous procure pas encore suffisamment d’adrénaline, il faudra vous essayer à d’autres activités, par exemple les jeux de Casino777 où vous tenterez de mettre à profit vos propres super pouvoirs !

Une critique d’Hollywood et de l’Amérique moderne ?

En mettant en scène des superhéros érigés au statut de divinités, la série critique assez clairement l’état actuel du cinéma, mais également de la société de consommation et de l’omniprésence des médias.

Derrière leur image de sauveurs de l’humanité, ces personnages sont déviants et s’adonnent aux pires atrocités. La série s’érige en critique des médias et nous dépeint de grandes corporations qui manipulent la population à la force de grandes opérations marketing et de communiqués de presse mensongers.

Toutefois, au fur et à mesure des saisons, il semble que cette critique soit progressivement adoucie avec des intrigues politiques moins importantes.

On se demande, à l’issue de cette troisième saison, si le succès n’a pas eu raison du propos de la série. Omniprésente sur les réseaux sociaux, un spin-off a été annoncé. The Boys n’est-il pas en train de devenir ce que la série dénonçait il y a peu ?

unplashLa substance derrière le trash

The Boys n’a jamais été timide lorsqu’il s’agit de montrer des tripes et des actes sexuels déviants. La dernière saison continue sur cette lancée avec un premier épisode surprenant jouant avec un personnage pouvant rétrécir comme Ant-Man.

On vous laisse imaginer où cela mène. Néanmoins, derrière ce spectacle qui oscille entre fun et dégoût, les personnages ont-ils de la substance ?

Comme de nombreuses œuvres américaines, The Boys dépeint des personnages clichés. Cependant, cela sert juste à ce que l’on comprenne rapidement ce qu’ils sont avant de développer leur arc narratif.

William Butcher est à cet égard le personnage le plus intéressant et complexe. C’est un mercenaire ayant travaillé pour la CIA dont l’objectif est de détruire Homelander, le plus puissant des héros.

Que réserve la suite ?

Après avoir sorti une saison 3 se finissant sans grand éclat, il convient de se demander ce qui nous attend pour la suite des aventures de Butcher et sa bande et si le spin-off sera à la hauteur. Reste à espérer que cette série dérivée ne prendra pas plusieurs années à sortir non plus.

Guest Post

 

Peter Von Kant : Chronique des années de b(r)aise

Habitué des adaptations littéraires, le très éclectique François Ozon s’attaque maintenant au cinéma de Rainer Werner Fassbinder. Avec Peter von Kant, le cinéaste transpose Les Larmes amères de Petra von Kant, en livrant une version librement inspirée de l’œuvre originale. En résulte : un remake contrasté qui oscille entre « too much » et hommage « raté ».

Cologne 1972. Alors qu’il s’apprête à tourner son prochain film, le cinéaste Peter Von Kant voit son existence bouleversée par l’arrivée d’un certain Amir Ben Salem.

Peter et Petra Von Kant s’en vont en bateau

Le septième art nous a largement offert, au cours de sa longue histoire, son lot de remakes un poil décevants, oscillant entre fiasco économique et ratage monumental (nous ne citerons évidemment aucun nom). Adapter une œuvre d’art – quelle qu’elle soit – n’est jamais chose aisée. Comment ne pas « trahir » l’original en imposant son propre style ? L’adaptation – comme la création – dont elle est le nom (autant que l’héritière) est toujours une affaire de dosage aussi bien que de positionnement. Qu’est-ce que le remake offre de nouveau par rapport au mythe cinématographique initial ? Doit-il d’ailleurs nous apporter quelque chose de « nouveau » ? Il n’est pas toujours bon qu’un remake ait des choses (nouvelles) à dire. La redite too much (et un peu ratée) peut parfois regorger de trouvailles insolites.

C’est à toutes ces questions ou presque que se prête le nouveau film François Ozon. Peter von Kant qui s’affirme, en effet, dès son générique, comme une adaptation librement inspirée des Larmes Amères de Petra von Kant (1974) –, chef-d’œuvre du regretté Rainer Werner Fassbinder. En adaptant sa pièce éponyme sur grand écran, le dramaturge et cinéaste allemand frappait les esprits faussement pudibonds de l’Allemagne, avec ce huis-clos érotico-lesbien à la beauté troublante. Petra von Kant (Margit Carstensen) est une créatrice de mode, une sorte de Coco Chanel version moderne, qui manipule son petit monde, à commencer par sa domestique Marlène (Irm Hermann), qu’elle se plaît à traiter en esclave. Tout bascule lorsque Petra rencontre la belle Karin (Hannah Schygulla) dont elle tombe follement amoureuse. Désirant en faire sa nouvelle protégée, Petra décide d’héberger la jeune ingénue afin de l’introduire dans le mannequinat.

Si le nom de famille est resté le même, François Ozon s’est autorisé quelques petits changements. En 2022, Petra est devenue Peter. Nous sommes passés du milieu de la mode à celui du cinéma. Peter von Kant est un cinéaste respecté, dont chaque film est attendu comme la venue du prochain Messie. Cet autoportrait à peine voilé de Fassbinder – et peut-être aussi de François Ozon – inclut des différences notables avec l’œuvre originale. Peter est un homme désabusé, petit enfant choyé trop tôt par des succès cinématographiques qui ont fini par le dégoûter de la création (et de lui-même). Ouvertement homosexuel, ce dernier vient de se séparer de son dernier amant en date – un dénommé Frantz. De nouveau seul, Peter prépare son nouveau film avec Romy Schneider (comme Fassbinder quarante ans avant lui), aidé par son fidèle Karl (Stéphan Crépon) esclavagisé et chosifié par un maître du cinéma dont la fausse sympathie pue l’abjecte condescendance. Peter voit son horizon bouleversé lorsque débarque son amie l’actrice Sidonie von Grassenabb (Isabelle Adjani). Celle-ci est accompagnée par le mystérieux Amir Ben Salem (Khalil Gharbia). Charmé par le jeune homme, il décide de l’inviter dès le lendemain chez lui.

Critique de la raison pure (et du pouvoir pratique)

Vous avez sans doute compris que – dans ce jeu des sept différences – les rapports entre l’original et le remake oscillent entre admiration, hommage et (plate) inversion. François Ozon  a, en somme, choisi de faire du personnage de Peter Von Kant le pendant inversé de Petra Von Kant. Pas seulement parce que ces derniers sont tous deux ouvertement homosexuels – mais également car ceux-ci abusent de leur statut et, en particulier, du pouvoir que celui-ci leur confère.

Cologne 1974. Peter von Kant est un réalisateur reconnu – « installé » dirait-on dans un milieu cinématographique qui l’adule et le respecte. Vivant dans un grand appartement où les statues antiques côtoient un kitsch assumé. Celui-ci incarne la figure de l’intellectuel des années 70, (re)création d’un Fassbinder fantasmé, croqué sous les traits d’un Gargantua friand de chair fraiche, qui pose en « Penseur » torturé (c’est Rodin qui doit se retourner dans sa tombe – ou pas). Il n’y a bien que Karl qui croit encore aux fulgurances créatives et philosophiques de son créateur (et maître) tant aimé. Avec Peter von Kant, le vernis n’a pas besoin de craquer. Il se craquelle déjà fort bien de lui-même. Qu’il se dandine en robe de chambre, ouvre la bouche pour réclamer du champagne ou sourit d’un air faussement enjôleur, chacune de ses actions agissent à la manière d’un méchant dissolvant. Ce dernier n’a pas besoin de se parer les ongles, ces derniers suintent déjà, malgré lui, une personnalité peu reluisante. Nul besoin d’être devin pour savoir ce que trame le réalisateur lorsqu’il invite le (très) jeune Khalil à venir dîner chez lui.

Le rapport de pouvoir entre l’ingénu sans le sou et le réalisateur riche (et conscient de son avantage) explose aux yeux du public. Le cinéaste reproduit – sans le savoir ou presque – à qui mieux mieux un vieux schéma patriarcal (d’ailleurs bien ancré dans le petit théâtre du septième art). Ce dernier consiste à demander des faveurs sexuelles à un jeune homme fauché, rêvant de gloire et peut-être surtout d’un toit où pouvoir dormir. Peter von Kant est un prédateur d’un genre peu particulier, soliloquant dans le vide à coups de discours qui – hélas, aux yeux du public, ne masquent que trop peu leurs atours libidineux.

Peter von Kant porte, en somme, assez mal son nom de famille. Il n’a pas l’étoffe d’un Kant ou d’un Fassbinder (dont il est pourtant inspiré). Il se rêverait en nouveau Kant du cinéma, celui-ci apparaît plutôt comme un énième créateur (prédateur) à qui l’on pardonne tout – parce que « c’est quand même un génie ».  A voir comment ce dernier se sert outrageusement du drame familial de son nouveau protégé, n’hésitant pas à verser dans le voyeurisme crasse, on se dit que la raison pure kantienne est, avec le personnage, tournée en dérision, remplacée par une raison pratique aux allures plus cinématographiques douteuses.

Peter Von Kant ou le crépuscule d’un Dieu (prédateur)

L’intrigue a beau se passer dans les années 70, le fantôme de Me Too plane sur la nature des liens unissent Amir et Peter von Kant. Entre les deux se (re)joue le mythe éculé de Pygmalion et Galathée. Nouvelle égérie du cinéaste, Amir est aussi et avant tout un objet de désir, volontiers (hyper)sexualisé par un Peter von Kant désireux d’en faire sa chose. Subjugué par la stature d’un cinéaste qui en « impose », Amir cède plus qu’il ne consent aux avances à peine voilées du maître. François Ozon cultive, de fait, une certaine ambiguïté qui n’est pas sans interroger. Le film insiste uniquement sur la souffrance du réalisateur. Privé de sa créature, il erre dans son appartement, attendant désespérément le coup de fil de celui qui l’a lâchement laissé tomber pour un.e autre. Le personnage apparaît tantôt ridicule tantôt comique. Exultant d’une colère qui le mène sur les rives de l’apoplexie quand il n’obtient pas ce qu’il veut, Peter sera heureusement consolé par sa « môman » (campé par une Hannah Schygulla qui reprend cinquante ans plus tard, le rôle inverse de celui qui lui avait valu la gloire). Amir est, en somme, représenté comme un opportuniste qui, une fois sa gloire installée, se montre un tantinet ingrat vis-à-vis de son heureux bienfaiteur.

Bien que la fin du film réagence un peu cette unique lecture – en nous montrant un Amir passé des griffes du réalisateur à celles (supposées) de Sidonie – il reste, néanmoins l’impression que l’intrigue se place quasi exclusivement du côté du réalisateur. Il en résulte une vision quelque peu problématique qui brouille les frontières, faisant passer la prédation pour de l’amour et la liberté pour de l’arrivisme. Car lorsque Pygmalion voit son merveilleux Galathée  lui refuser une faveur sexuelle, il prend la mouche, voyant cela comme un rejet abusé et injustifié de sa personne. Le film met en lumière le système de création/prédation du réalisateur, le montrant, ainsi, tel qu’il est réellement. Peter von Kant apparaît bientôt comme une sorte de Ludwig, enfermé dans une tour d’ivoire de laquelle il s’extasie sur les images (volées) de son dernier amant/objet sexuel.

Hommage raté ou bide magnifique ?

Peter von Kant est un film ouvertement marqué en ce sens qu’il rend, non seulement, hommage à l’homme (Fassbinder) mais également à sa contribution (non négligeable) à l’histoire du septième art à travers la célébration de l’un de ses films. François Ozon rend grâce à celui qui a fortement inspiré son propre cinéma. Le mélo affectionné par Fassbinder, lui-même hérité de Douglas Sirk, est une constante chez le réalisateur de Huit Femmes (1998).

L’hommage parait cependant bancal. Quelque chose cloche, dérange presque, comme un angle mort que l’on ne saurait définir, et qui, pourtant, entache le plaisir que l’on a de voir le film. Peut-être parce qu’il est plus difficile aujourd’hui, à l’ère post Me Too, d’être totalement happé par le portrait d’un réalisateur (et prédateur sexuel notoire) – surtout lorsque celui-ci prend les allures d’un hommage où amour et emprise semblent aller de pair. Peut-être aussi parce que le ton de l’œuvre est, lui aussi, délibérément ambigu, oscillant entre un premier degré (gênant) et un second degré (qui s’il existe soulage quelque peu l’ensemble).

Peter von Kant fait partie de ces œuvres cinématographiques qui laissent un peu pantois – tant l’on ne sait comment le regarder, voire par quel point de vue l’analyser. L’œuvre constitue-elle la caricature d’un monde (d’hommes) fait de privilèges (et d’abus de pouvoirs) ? N’est-elle seulement qu’un hommage à Fassbinder ? Ce dernier doit se retourner dans sa tombe tant son portrait fait peine à voir. François Ozon dépeint le cinéaste allemand comme un être dont l’arrogance frise avec la bêtise, convaincu d’être le Saint Graal du cinéma mondial. Néanmoins, en dépit du comique de situation et de caractère, la gêne prend le pas sur le rire.

Le côté « too much » assumé de l’interprétation de Denis Menochet et Isabelle Adjani agace autant qu’elle énerve. Si elle a le mérite de pointer du doigt la superficialité de l’un et l’hybris de l’autre, leur composition ouvertement exagérée finit par décevoir, faisant passer la démesure pour une demi-mesure. Cette impression de « trop » et de ne « pas assez » – voire d’« à côté » se ressent aussi dans les dialogues. Exaltées, débordantes d’amour (contrarié) et de saillies ironiques (bien senties), les paroles rejoignent parfois (et peut être malgré elles) le « parler pour ne rien dire » cher à Raymond Devos. La monstration des rapports de pouvoirs, qui aurait pu donner lieu une réflexion plus profonde reste en surface. Le film s’autorise à peine le parallèle avec les structures de domination qui définissent actuellement les contours de l’industrie cinématographique. Dommage car il y aurait eu beaucoup dire. Alors ratage ou bide magnifique ? Probablement un peu des deux.

S’il y a toujours eu de mauvais remake, rares sont ceux qui, comme Peter von Kant, réussissent le doublé de nous faire rire et réfléchir à la fameuse question « Qu’est-ce qu’un (mauvais)remake ? »). Raymond Devos disait qu’ «  Un triomphe, c’est un bide auquel on vient ». Si l’inverse n’est pas avéré, le nouveau François Ozon réussit tout de même la gageure de faire du « ratage » un potentiel de réflexion artistique.

Bande annonce – Peter von Kant

Fiche Technique – Peter von Kant

Réalisation : François Ozon

Scénario : François Ozon, d’après la pièce de théâtre Les Larmes amères de Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder

Interprétation : Denis Ménochet (Peter von Kant), Isabelle Adjani (Sidonie von Grassenabb), Khalil Ben Gharbia (Amir Ben Salem), Hanna Schygulla (Rosemarie), Stefan Crepon (Karl)

Société de production : Foz

Société de distribution : Diaphana

Pays : France

Genre : drame

Durée : 1h25

Sortie : 6 juillet 2022

 

Note des lecteurs0 Note

2.5

« Tristia » d’Ossip Mandelstam ou l’individu face au(x) temps

Paru il y a cent ans, Tristia d’Ossip Mandelstam est un recueil poétique fondateur. Une œuvre aux multiples grilles de lecture dont nous ne retiendrons aujourd’hui qu’une seule : celle de sa capacité à interroger la notion de temps.

Introduction

Dans son recueil Les Ténèbres, Robert Desnos (1900-1945) écrivait : « Dans bien longtemps tu m’as aimé » … Phrase fantasque de poète ou réelle réflexion sur la nature du temps ? Assurément, cette citation revêt d’un caractère poétique indéniable. Cependant, elle tend tout autant vers un vrai questionnement sur la nature complexe de ce temps appréhendé au quotidien par tout un chacun mais complexe à cerner et à définir avec clarté.

Concept omniprésent dans la vie des individus, le temps n’en reste pas moins une notion difficile à expliquer, difficile qu’il est de lui apposer un lexique précis. Du latin tempus, le temps induirait à la fois l’idée de durée et l’idée de division : si le temps se fait moment furtif ou étirement sur la durée, il est aussi ce changement brusque entre passé, présent, futur. Dans son sens philosophique le plus considéré, le temps est cet espace indéfini dans lequel se déroulent les événements, d’où l’appellation étrange d’espace-temps.

Paru pour la première fois en 1922, Tristia d’Ossip Mandelstam s’inscrit d’emblée dans son lien avec le temps puisque le titre, emprunté à Ovide, se présente tel « un retour à la culture et à la terre (…) des sources de la poésie ». Le recueil semble ainsi issu de ce rapport avec un passé ressouvenu. En un sens, aborder le temps revient à aborder la question de la façon dont il est perçu par les individus. Il devient donc fondamental de comprendre quelle place l’être humain (et le poète) habite dans cet espace-temps.

Mémoire et souvenirs

Dans Tristia il y a, d’abord, la notion de souvenirs, soit le fait d’avoir à l’esprit quelque chose qui relèverait d’une expérience appartenant au passé. Parmi toutes les représentations qui sont faites du temps, celle de la mémoire, la faculté de pouvoir conserver les choses passées, par l’acte de remémoration, est souvent interrogée. Car la mémoire est le moyen le plus souvent employé par l’homme pour lutter contre la fugacité du temps. D’ailleurs, c’est elle que Marcel Proust qualifiait de mémoire affective :

Pour la magie du ressouvenir, le passé pouvait être restitué.

Néanmoins, dans de nombreux cas, cette mémoire se retrouve mise à mal face au temps fugace qui passe. Chez Ossip Mandelstam, le souvenir est fréquemment convoqué tel un moyen de défier le temps qui s’écoule malgré nous et qui, en ébranlant la stabilité de notre mémoire, risque de nous enfermer dans l’oubli. L’importance du souvenir pour se forger une identité présente s’incarne alors lorsque le poète utilise sa voix et convoque le passé :

Souviens-toi, chez le Grec, combien de temps, celle que tous aimaient

Le souvenir de la cloche stygienne // Brûle sur les lèvres ainsi que le gel noir

Ossip Mandelstam, en faisant du souvenir un impératif dont il faut être conscient, ancre son écriture dans la continuité des poètes antiques. Il faut, telle une règle qui lui est propre, se constituer un présent poétique par le prisme du souvenir de la culture antique. L’auteur ancre son processus poétique dans la continuité des auteurs Grecs afin d’affirmer que sa culture actuelle est forgée par tout ce qui lui aurait précédé. Le temps souvenu devient nécessaire à l’identité, comme convoquer un passé commun permet d’écrire et de s’écrire. 

De ce fait, le souvenir permet aux individus de se constituer avec authenticité.  Il leur permet également de fixer leur mémoire. Autrement dit, de n’être pas un être parmi la multitude mais un individu à la conscience intangible. Le recueil illustre la manière dont se souvenir, c’est se créer perpétuellement puisqu’il permet d’appréhender les choses dans leur nouveauté en offrant constamment un autre regard.

Dans le premier poème de Tristia, Ossip Mandelstam, en pensant à la femme aimée, Marina Tsvetaïeva, perçoit la Russie différemment, comme jamais auparavant :

Dans le charivari des chœurs de femmes chantent // Les tendres églises, chacune avec un autre son. // Semblables à des arcs de hauts sourcils me hantent // Dans les arches de pierre de la Dormition.

Par son écriture, le poète fixe dans sa mémoire présente l’image de la femme qui n’est pas à ses côtés mais dont le souvenir la fait exister sous une nouvelle forme. Plus loin encore, l’auteur, en liant le corps évanescent et déliquescent de l’être humain aux pierres des cathédrales qui résistent à travers le temps, propose une temporalité fixatrice (et créatrice) de mémoire. Par ses souvenirs, l’être humain peut prétendre aboutir à un niveau similaire de concrétude et de stabilité que les vestiges du passé. Le souvenir n’est plus un simple retour dans le passé : il est une manière d’entrevoir le présent, la seule façon possible, dans un enchevêtrement des temporalités, d’avoir un regard durable sur les éléments environnants.

« Hic et nunc »

Cependant, le temps vécu dans Tristia, et plus particulièrement le présent, cet « hic et nunc », finit par devenir un fardeau dont il faudrait se défaire. L’individu n’est pas toujours acteur de son quotidien : il est en réalité soumis au temps. Il est vrai que, à première vue, le temps est propre à chaque individu qui le vit à sa manière, selon ses habitudes, à l’image du poète qui parle d’« église familière », inscrivant le temps dans une routine qui lui est personnelle, que seul lui peut appréhender dans son aspect le plus intérieur et le plus subjectif.

Dès lors, le présent se retrouve déformé puisqu’il est habité de l’intérieur, menant à une temporalité floue, un espace-temps où passé et présent (voire passé, présent et futur) se mêlent, en fonction du vécu de celui qui le vit. En d’autres termes, le présent ne peut être appréhendé dans sa globalité objective : il témoigne de notre rapport personnel au monde. Et le poète lui-même, par son écriture, crée des univers temporels flous :

Il nous en souviendra, jusque dans le froid du Léthé, // Que la terre nous a coûté dix ciels

La création d’un temps flou dans lequel évolue le poète s’incarne par ces trois temporalités qui se mêlent. L’utilisation du futur pour décliner un verbe usuellement employé pour aborder le passé, « s’en souvenir », permet à Mandelstam, dans le présent de son écriture, de se projeter dans un futur où le présent sera remémoré. Il y a donc la conscience totale des différents temps par l’auteur qui en possède la pleine conscience. C’est l’écriture, dans son temps subjectif, qui illustre ce présent incarnant les espace-temps ressentis.

Le poète crée également un temps subjectif à travers un réseau de communications entre ses différents poèmes qui dialoguent véritablement entre eux par des motifs récurrents, à la manière de l’image des oiseaux qui traversent Tristia (« moineaux », « vols d’oiseaux », « oiseaux », « hirondelles »). C’est comme si le temps des poèmes est la conscience subjective du temps propre à Mandelstam.

Cependant, à force de trop ressentir le temps de façon personnelle, il en devient pesant pour les individus qui s’y égarent. Pour le poète de Tristia, le passé convergeant au présent devient une temporalité insoutenable :

C’est à chaque instant l’heure de notre mort

le triste éventail des années

le souvenir nous tourmente

Je n’ai pour vivre désormais d’autre raison – Ce beau souci, du temps surmonter le fardeau

temps cruel

Si le temps intérieur est si difficile à supporter, c’est parce que l’écrivain possède ce rapport personnel avec un temps universel. Habiter le temps, c’est le déformer par sa propre subjectivité. Mais habiter le temps, c’est aussi cogner sa subjectivité au temps de l’Histoire. Pour Ossip Mandelstam, celui-ci est un réel désenchantement, vivant à une époque qui le désabuse.

Histoire et universalité

Tristia a été écrit à la suite de la Première Guerre mondiale, dans un contexte social de remise en question. La lecture cette œuvre est donc pleinement ancrée dans ce temps social que Paul Ricœur a analysé avec justesse dans  Temps et Récit. Pour Ossip Mandelstam, il y a un réel désenchantement du monde suite aux combats de 1914-1918. Il vit cette guerre telle une déflagration, un exil. Il écrit Tristia dans la veine de la poésie élégiaque et plaintive, poésie de la désolation. Mandelstam est nostalgique d’un temps passé ne trouvant pas d’écho avec le présent.

Lorsqu’il écrit « L’ensemble de douze mois chantent l’instant mortel », le poète présente une temporalité sociale puisque commune à tous et objective. De même, l’écrivain russe place son texte sous le signe d’une Histoire commune en parlant notamment du « temps radieux » des Juifs, ancrant son ouvrage sous le prisme de l’Histoire de l’humanité. En écrivant la date de « décembre mil neuf cent dix-sept » ou « voici cent ans », Mandelstam aborde non plus un passé comme souvenir personnel mais un passé commun. Cette temporalité mondiale, appréhendée (et redoutée), vue dans sa négativité, mène à la mention d’un espace-temps qui se fait universel.

Les poèmes d’Ossip Mandelstam présentent cet espace-temps dépassant le temps social lorsqu’il parle de « destin », comme de cet espace-temps régissant tout sans que l’être humain ne puisse intervenir, ces choses « impérissables ». Mandelstam considère le monde dans une temporalité lui survivant à lui et à l’humanité et Tristia symbolise avec force ce legs temporel. Le poète aborde ces « générations lointaines », avec la conscience de ce temps qui est à advenir. Il se dirige ainsi vers une sorte de cosmos qui adviendra, mais sans lui.

Conclusion 

Tristia propose une réflexion sur le rapport de l’individu face non pas à un temps unique mais face aux temps pluriels qui lui sont donnés à rencontrer au cours de son existence. D’abord, un passé forgeur d’identité personnelle. Ensuite, un présent étouffant justement parce que trop lié à la mémoire dudit passé. Enfin, un temps propre qui s’universalise et dans lequel le futur devient une temporalité inatteignable.

À croire que se projeter loin, pour Ossip Mandelstam, était complètement impossible. Comme si aborder la complexité du temps rendait son entreprise évanescente. D’une certaine manière, ce lien complexe du poète avec l’espace-temps s’explique par le désir d’une époque d’effacer la mémoire individuelle par la terreur, menant les individus vers un seul futur, au risque d’oublier leur temps individuel. 

La beauté de Tristia, finalement, est de rester hors du temps. De dire le monde d’Ossip Mandelstam avec des mots si justes que le temps ne s’effacera jamais.

 

Le Salaire de la violence, de Phil Karlson : he’s a runaway

Réalisateur prolifique de films noirs et de westerns, Phil Karlson signe avec Le Salaire de la violence un western très intéressant. Sorti en 1958, en plein âge d’or du genre, Gunman’s Walk (bien meilleur que le titre français) raconte dans un style très épuré la confrontation entre un père tout puissant et ses deux fils. Un trio de personnages particulièrement bien écrit et superbement interprété par Van Heflin, James Darren et Tab Hunter. Une pépite peu connue rééditée par Sidonis/Calysta.

Un père, deux fils

Le Salaire de la violence s’ouvre sur une scène classique : deux cow-boys chevauchant de concert sur le thème musical du film. Il s’agit de Ed et Dawey Hackett, les fils du plus gros éleveur de chevaux de la région. Ce veuf à la forte personnalité a fort à faire avec eux mais pour des raisons diamétralement opposées. Davey, le plus jeune, pacifiste et tolérant se refuse à porter une arme et flirte avec une métisse, sacrilège ultime dans la famille. Ed, l’ainé, est impulsif et individualiste. Il ne jure que par les valeurs transmises par son père mais en les poussant à l’extrême. C’est ainsi, qu’au cours d’une chasse aux mustangs, il en vient à tuer un jeune indien embauché dans le ranch et réputé meilleur cavalier que lui. Un procès s’ensuit mais le père n’entend pas voir son fils ainé finir en prison.

Personnages complexes

Écrit par Frank Nugent, scénariste des plus grands films de John Ford, l’histoire fait la part belle aux personnages ambivalents. Aussi bien les personnages secondaires – le shérif par exemple – que les principaux. Le père, subtilement joué par Van Heflin n’est pas que le rancher omnipotent qu’on imagine. Derrière sa façade de patriarche autoritaire, c’est un homme dépassé autant qu’un homme du passé. Lorsqu’il se rend à la ville, il constate avec amertume que les armes y sont interdites et les Indiens respectés. Comme chez Peckinpah dans Ride The High Country, le Salaire de la violence raconte la bascule de l’ouest dans la modernité et la fin d’une époque. Lee Hackett est un homme d’un âge révolu, celui de la loi des armes et de l’extermination des Indiens. Élevé à son image, son fils Ed se retrouve lui aussi déphasé. Sans doute le personnage le plus intéressant du film.

Gueule d’ange et caractère de chien

C’est Tab Hunter, jusque-là cantonné aux rôles de gendre idéal, qui l’incarne. L’acteur à la gueule d’ange compose à contre-emploi un personnage névrosé plus complexe que supposé. Plein d’une assurance sympathique lorsqu’il chante « I’m a Runaway » dans un saloon bondé, il se décompose à l’évocation de son père avant de se transformer en un type violent et détestable. À l’image des mustangs que l’on dompte, le fils ainé a subi un dressage où l’amour des armes le dispute à un égocentrisme ravageur. Mais si le père n’a de cesse de rabrouer son fils c’est pour mieux l’encenser ensuite, s’il le félicite c’est pour l’humilier quelques minutes plus tard. Une superbe confrontation, à côté de laquelle, et c’est peut être un des rares reproches que l’on peut faire au film, la relation entre les deux frères semble manquer d’ intensité.

Pour autant, un beau western magnifiquement réalisé, à ne pas manquer.

Bande annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=yBDpJpBOgs0

Fiche technique :

  • Titre original : Gunman’s Walk
  • Réalisation : Phil Karlson
  • Scénario : Frank S. Nugent d’après une histoire de Ric Hardman
  • Directeur de la photographie : Charles Lawton Jr.
  • Montage : Jerome Thoms
  • Musique : George Duning
  • Production : Fred Kohlmar
  • Genre : Western
  • Pays : États-Unis
  • Durée : 97 minutes
  • Date de sortie :
    • États-Unis : juillet 1958
    • France : 6 février 1959

Contenu :

FORMAT 16/9 – 2.35 • 97MIN

• VOST ET VF DUAL MONO RESTAURÉES
COULEUR RESTAURÉE

• SOUS-TITRES FRANÇAIS • VERSION REMASTERISÉE HD

BONUS :

PRÉSENTATIONS PATRICK BRION, BERTRAND TAVERNIER et JEAN-FRANÇOIS GIRÉ + DOCUMENTAIRE

SORTIE : 1er juillet 2022

Note des lecteurs0 Note

4

Peepoodo and the Superfuck Friends : normalisation et bienveillance autour de la sexualité

Depuis quelques années, le studio Bobbypills s’est donné la mission de produire des dessins animés à destination des adultes. Il est de ce fait, un des premiers et seuls studios français et européen à produire ce genre de contenu. Nous leur devons notamment des séries comme Vermine, série du dessinateur Balak sur les aventures d’un policier sauterelle, Crisis Jung ou la série qui nous intéresse aujourd’hui : Peepoodo.

La sexualité est un sujet tabou dans toutes les sociétés, même celles qui paraissent garantir les droits individuels. En atteste le recul de l’accès à l’IVG aux Etats-Unis en 2022, permis par la Cour Suprême américaine, qui est la preuve que les sujets du sexe, de l’avortement, de la contraception et de l’éducation sexuelle en général, demeurent un combat à mener.

Peepoodo est une série de deux saisons, produite entre 2017 et 2021 par le studio Bobbypills. Le succès de la première partie n’ayant pourtant pas trouvé de plateforme de diffusion, non à cause de son caractère pornographique mais à cause de la présence d’organes génitaux visibles à l’écran, le visionnage est possible sur le site Bobbypills gratuitement. Balak, le créateur du petit hamster rose s’est donné pour tache de nous parler de sexualité de manière éducative et surtout bienveillante.

L’auteur a déjà travaillé sur des dessins animés comme les Kassos et Last Man. La première est une websérie connue pour son détournement des personnages d’animation ou de figures connues (exemple : Le Lapin du métro parisien) en les montrant chez l’assistante sociale. La nature des personnages est très orientée « adulte » par la caricature sexuelle tels Candy (dite Sandy) qui a une addiction au sexe ou justement le lapin du métro parisien qui semble être quelque peu masochiste.

Pourtant, ces travaux n’ont pas la même résonance que Peepoodo, surtout durant le mois des Fiertés LGBTQ+. En effet, la série a un pitch des plus banals…

Synopsis : Peepoodo est un petit hamster rose qui vit dans la forêt jolie avec ses amis. Il vit des aventures toutes plus drôles les unes que les autres en étant aidé et entouré du Docteur Lachatte, un médecin qui a réponse à tout, Kévin, un ours polaire et Groscosto un yack des plus limités…

Les découvertes de Peepoodo et de sa bande se concentrent sur la sexualité : le plaisir masculin, féminin, les fantasmes, la masturbation, les règles, l’Amour, la sexualité des personnes âgées, les maladies et infections sexuellement transmissibles, l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Le tout est saupoudré d’une dose d’humour à la Balak.

Nous nous focaliserons seulement sur deux ou trois épisodes de la série qui montrent la bienveillance et la normalisation des diverses orientations sexuelles et des identités de genre. Nous vous laissons le loisir de découvrir les autres épisodes.

Une histoire d’amour comme une autre… : Saison 1, épisode 8 : Peepoodo est amoureux

Dans cet épisode, Peepoodo a un love interest. C’est un hamster qui s’appelle Tonio. Bien que l’histoire soit banale,  il faut rappeler à quel point il reste rare de montrer des couples homosexuels et en plus de manière aussi démonstrative. Ce coup de foudre est normalisé dans tous ses aspects. C’est ce qui en fait un très bon épisode. Il n’introduit même pas le fait que Peepoodo aime un individu du même genre, juste que Peepoodo est amoureux de quelqu’un. Même si la thématique de l’épisode est l’Amour, il est important que le spectateur constate de lui-même que ce sentiment est universel et qu’il transcende des « normes » obsolètes.

Un coming-out transgenre, les ABC de la Bienveillance : Saison 1, épisode 14 : Dr Peepoodo

Parler de couples du même genre est un grand pas en avant. Mais parler de transidentité est définitivement la raison qui rend cette série incontournable concernant l’identité de genre. Par définition, la transidentité est le fait de ne pas se reconnaitre dans son genre attribué à la naissance. Dans cet épisode, le docteur Lachatte part en voyage et Peepoodo la remplace au cabinet. Kévin se présente à celui-ci, ne se sentant pas très bien. Mais le manque d’écoute de Peepoodo le mène à renoncer à se confier.

Sans montrer la nature des confidences de Kévin, le Dr Lachatte se montre ouverte, à l’écoute et l’exhorte à la parole. Ainsi, il fait son coming out en tant qu’ Evelyne. A ce coming-out, même Groscosto dont la mentalité est généralement rétrograde, réagit par un « Elle est magnifique », les yeux brillants. Il n’y a pas de jugement de la part des proches d’Evelyne, pas utilisation de dead-name (l’ancien nom que la personne transgenre n’utilise plus) et le pronom qu’elle a choisi est correctement utilisé (en l’occurrence, ici, Evelyne se définit au féminin, donc son pronom est « elle ») .

Malgré la durée de l’épisode (4 minutes 30 secondes), nous avons un ensemble de points vitaux énoncés : l’aide de la personne transgenre à la parole, la bienveillance durant le coming-out, l’utilisation des bons pronoms. Cela peut paraître si simple, voire simpliste, mais cet épisode ne fait que montrer que le dialogue et la communication (encore une fois) sont les clés. La communauté transgenre est parmi les plus stigmatisées, avec des membres dont la santé mentale est assez fragile et le taux de suicide est très élevé. Voir ce genre de traitement pourrait empêcher des individus d’avoir des mots maladroits par erreur mais qui marqueraient les personnes trans.

Une représentation de rapports sexuels dans des couples non-hétérosexuels : Saison 2, épisode 3 : Dans l’espace, personne ne peut vous entendre crier

Dans cet épisode, les personnages de Peepoodo, Groscosto et Evelyne sont dans l’espace. Et une créature rentre dans leur vaisseau. Elle les maintient dans un sommeil où elle se nourrit de leurs fantasmes.

Ainsi, Peepoodo se retrouve dans une fiction où il est habillé en lycéenne japonaise et où il a des rapports avec Tonio. Peepoodo est un hamster mâle mais il est habillé en fille. Cela n’entrave en rien ce qu’il est. Aucun jugement n’est émis sur lui. La mise en scène les traite sous un aspect de normalité, et surtout fictionnel. Un fantasme n’est pas forcément un objet dont on souhaite la réalisation. Le docteur Lachatte, elle, fantasme sur une nonne, elle est montrée en plein ébat avec celle-ci. Même si ce personnage est en lui-même un objet de fantasme dans la fanbase, elle n’est pas montrée comme un objet, mais comme actrice dans la série.

Finalement, Evelyne est montrée avec un personnage masculin en plein ébat, normalisant donc la sexualité des personnes transgenres. L’idée est énoncée comme telle : il n’y a aucune barrière à un désir amoureux et sexuel consensuel, surtout pas celle du genre ou du jugement porté par la société. De plus, c’est Evelyne qui sauve tout l’équipage.

Le sel de la Forêt Jolie

En fait, dans cette série, ce n’est pas plus le fait que les personnages soient des animaux qui la rend crédible au niveau éducatif. Cela y participe grandement, puisque cela donne un ton décontracté, comme si tout commençait par une vaste blague. Le côté innocent plus qu’enfantin de Peepoodo lui permet une approche de la sexualité sans avis préconçu, ni préjugé acquis.

De plus, les épisodes qui encadrent les pratiques ou thèmes sexuels sont aussi jalonnés de discours sur la déconstruction de soi, de ce que la société dit acceptable, d’un établissement de rapport au corps sain, en plus de l’humour et d’un côté décalé qui leur sont propres.

Ce qui rend cette série attractive est qu’elle a été créée à destination de n’importe qui ayant envie d’apprendre sainement ce qu’est la sexualité sans aucune distinction de genre ou d’orientation sexuelle. Les orientations sexuelles et les identités de genre sont incluses sans les distinguer des autres, ni créer de cases ou de vocabulaire compliqué ou orienté. Elles ne sont pas non plus mises en avant de manière aguicheuse pour attirer le public.

Conclusion

Que l’on aime ou que l’on n’aime pas Peepoodo, c’est quand même une des seules séries à combiner éducation sexuelle, humour, bienveillance et intégration de toutes les possibles attirances, orientations et identités. Ainsi, nous vous encourageons vivement à regarder cette mini-série de deux saisons. Si vous souhaitez approfondir le sujet, nous vous souhaitons vivement d’écouter le podcast « N’importe Cul » de Mina et Jade sur Spotify.

Fiche technique:

Crée par: Balak

Ecrite par: Nicolas Athané, Balak, Brice Chevillard

Voix: Brigitte Lecordier (Peepoodo), Jeanne Charier (Docteur Lachatte), Brice Chevillard (Grocosto et Tonio), Balak (Kévin/Evelyne), Mr Lapine (Vincent Ropion)

 

Sources pour écrire cet article:

Bobbypills, about us – bobbypills.com

Balak –wikipedia

Peepoodo and the superfuck friends, –wikipédia– ; -imdb-

Visionnage des épisodes sur bobbypills.

Le podcast N’importe Cul, épisode 38 de Jade et Mina –Spotify

 

 

Mort ou Vif : le western mythologique et nerveux de Sam Raimi s’offre une nouvelle jeunesse en 4K

Retour sur Mort ou Vif (The Quick and the Dead, 1995), le western fast and furiously mythologique de Sam Raimi à (re)découvrir en Blu-ray et Blu-ray UHD 4K chez L’Atelier d’Images.

Synopsis : John Herod règne tel un tyran sur la petite ville de Redemption où se tient chaque année un tournoi de duels à mort. Ce tournoi, dont il est le vainqueur historique et incontesté va être bouleversé par l’arrivée d’une mystérieuse participante…

Sin City : le diable, la prisonnière du désert et le pénitent

Le style visuel mobilographique et mobilogénique (cf. Richard Begin) de Sam Raimi n’est plus à présenter. Comme le rappellent d’ailleurs Stéphane Moïssakis et Julien Dupuy dans leur complément consacré au film, la patte Raimi, « entre les Looney Toons et Alfred Hitchcock » (dixit le cinéaste), fut remise en question par le réalisateur suite à l’échec relatif de Mort ou Vif. Les critiques américains étaient alors idéologiquement ancrés dans une forme d’obligation de la transparence cinématographique (soit dans une forme d’invisibilité du style de l’auteur, alors pleinement engagé au service de son récit). Cependant, le style du cinéaste des sagas Evil Dead et Spider-Man participe pleinement à la construction d’un furieux récit mythologique à côté duquel les critiques de l’époque allaient plus ou moins passer.

Lumière captée à travers le trou d’un chapeau ou celui d’un corps meurtri, plans en dutch angle aux zooms et aux panoramiques ultra-rapides (du jamais vu grâce à des expérimentations techniques gérées par ordinateur), ou encore des balles fusant en point de vue à la première personne vers la victime visée par le gunslinger, on remarque aussi les formidables décors gothiques inspirés et conçus avec la chef décoratrice Patrizia von Brandenstein (Amadeus, Les Incorruptibles) en collaboration avec le directeur de la photographie Dante Spinotti (Manhunter, Heat). En effet, Sam Raimi emploie ses effets de style et son gout de l’épouvante afin de créer un cosmos infernal dans un Ouest américain baroque où les corps et les âmes tordus s’affrontent lors d’un concours de duels mortels au crescendo à même de tordre de suspense les cœurs et les esprits des spectateurs. Les figures, qui bataillent ici, cherchent à acquérir une somme importante offerte par le diable en personne, John Herod (au nom bien sûr inspiré par le terrible roi Hérode le Grand), qui organise chaque année ce tournoi de duels afin d’éliminer ses ennemis et de réaffirmer sa main mise sur le village de Rédemption.

Gene Hackman portrait ainsi un être quasi-divin en quête d’émotions fortes. « Je n’ai plus peur » déclare John Herod. Le tout-puissant n’est pourtant pas sans fragilité, puisqu’il a un fils non reconnu, le Kid (interprété par un Di Caprio déjà formidable), qui ne cherche qu’à remporter, non pas la domination de la ville ni l’argent, mais le respect de son père. Deux arrivées vont toutefois perturber le programme du tyran de l’Ouest : celle d’Ellen (Sharon Stone habitée), jeune femme en quête d’une vengeance qu’elle accomplira en dépassant ses traumas enlisés dans le sang de l’Ouest ; et le retour de Cort (Russell Crowe impérial), ex-tueur de la bande d’Herod, devenu prêcheur, dont la quête de rédemption est mise à mal par le désir de son ancien maître de voir son ancien champion participer au tournoi.

Face au titan, Ellen doit s’accomplir en tant qu’héroïne et Cort devra trouver la paix autrement : tous deux devront en effet réembrasser la violence tout en gardant la raison. Comme des samouraïs ou des Jedi, ils devront user du révolver pour se défendre ou défendre leur prochain, et non pour tuer gratuitement. Leur rapprochement sentimental et physique les confortera d’ailleurs dans la concomitance de leurs objectifs. Sans Héra, mais comme Apollon et Athéna, nos deux personnages aux vies violemment forgées par Herod vont ainsi travailler à mettre à mal le règne de Zeus : face à l’égo, la communauté ; contre l’ordre tyrannique, la loi ; à l’opposé de la brutalité primale, la morale et l’éthique ; contre la force brute, la parade intelligente ; et au final, contre la violence meurtrière et terminale de John Herod, la revanche. Ainsi, la ville de Redemption sera digne de porter son nom.

Si l’intrigue du scénariste britannique Simon Moore est fortement marquée par la mythologie de l’Ouest, en particulier par les figures forgées par le Western européen (l’arrivée d’un pistolero qui va bouleverser un statu quo sordide, entre autres), Mort ou Vif prolonge l’œuvre néo-mythologique de Sam Raimi qui aura réussi à prouver, quoiqu’aient pu dire les critiques à sa sortie, qu’il fut capable de s’attaquer à tous les genres pour mieux les transfigurer.

Extrait – le 1er duel du film – Mort ou Vif (The Quick and the Dead, Sam Raimi, 1995)

Mort ou Vif en Blu-ray à partir d’un nouveau master 4K

La revue qui va suivre est basée sur l’édition Blu-ray de l’Atelier d’Images basée sur le nouveau master 4K du film et non sur l’édition Blu-ray UHD 4K qui ne nous a pas été fournie.

Mort ou Vif nous revient dans une solide édition Blu-ray. Le bond qualitatif par rapport à l’ancienne édition Blu-ray est bel et bien notable : on note une gestion colorimétrique plus juste et équilibrée (à contrario de l’ancienne, très terne), un piqué plus important (à l’exception de plans d’extérieurs sur lesquels on note aussi plusieurs éléments clairs brulés), ainsi qu’une image plus complète. On doute toutefois de l’optimisation de l’encodage tant on a pu en effet noter des macroblocs de compression sur des plans assez granulés (dès le début du long métrage). De même, il semble que les zones de clartés ici cramées ne le soient pas sur l’UHD 4K. Comme le suggère testsbluray.com, il est possible que l’éditeur ait raté la conversion HDR/SDR. Par ailleurs, la gestion du grain nous semble manquer de précision mais peut-être cela vient-il de la source. Il semble toutefois que ces questionnements n’aient presque pas lieu d’être sur l’édition UHD 4K, ce qui confirmerait donc un manque de finition quant à l’encodage du Blu-ray.

Du côté du son, on privilégiera la VO dynamique à la VF déséquilibrée par une survalorisation des dialogues. Ceux qui veulent entendre la poudre parler et la voix poétiquement primale de Russell Crowe se concentreront certainement sur la version originale qui sait mettre en valeur la sublime partition d’Alan Silvestri.

Enfin, l’Atelier d’Images a formidablement soutenu son édition à coup de compléments soignés. Rappelons que l’ancienne édition ne contenait aucun bonus. Le plus conséquent est un retour sur le film par Julien Dupuy et Stéphane Moïssakis, deux des trublions de l’équipe Capture Mag et grands défenseurs du cinéaste. Le temps d’une petite heure, les deux bonhommes reviennent sur la mauvaise réception du film en son temps, sur la genèse du film qui était d’abord un projet du scénariste/réalisateur/acteur Simon Moore, la reprise en main de celui-ci par Sharon Stone qui a choisi Sam Raimi, les difficultés à travailler avec Gene Hackman, l’épanouissement du travail stylistique du cinéaste qui a pu pour la première fois avoir accès à un budget conséquent, ou encore l’aspect mythologique du long métrage et de sa place dans le genre du western. Les deux critiques reviennent ensuite – le temps d’un autre bonus – analyser une séquence, celle du duel entre Herod et son fils, par ailleurs déjà bien évoquée dans leur précédente et importante intervention.

On trouve ensuite un entretien avec le scénariste Simon Moore dont plusieurs déclarations pourront sembler répétitives. Le complément est un montage de la voix de Simon Moore sur des extraits du film ainsi que sur d’autres éléments telles que des affiches de la trilogie du dollar qu’il affectionne particulièrement et qui l’a marqué, notamment dans sa volonté de concevoir une œuvre fonctionnant davantage par les silences que par les dialogues. Une œuvre de cinéma en somme, peut-on ajouter.

Trois autres modules plus anecdotiques viennent compléter l’ensemble des bonus : un making-of d’environ sept minutes qui tient plus de la featurette commerciale que d’une réelle plongée dans la production de Mort ou Vif ; six scènes coupées qu’on ne regrettera pas ; et des bandes-annonces des sorties relativement récentes de l’Atelier d’Images (dont deux associées au cinéma de Raimi avec Evil Dead et Darkman).

Bande-annonce – Mort ou Vif (The Quick and the Dead, Sam Raimi, 1995)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

BD-50 – 1080p HD – Mpeg-4 AVC – 1.85 – 16/9e – Langues : Anglais & Français DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres français optionnels – 1995 – Western – Durée : 107 mn

COMPLÉMENTS

L’Ange de la vengeance, par Julien Dupuy et Stéphane Moïssakis (50 mn)

Analyse de séquence (9 mn)

Simon Moore : l’écriture de Mort ou Vif (10 min)

Making of (6 mn)

Scènes coupées (5 mn)

Bande-annonce du film

Sortie le 15 Mars 2022 – Prix de vente conseillé : 14,99€

Note des lecteurs0 Note

4.5