Couverture de la première édition du recueil.

« Tristia » d’Ossip Mandelstam ou l’individu face au(x) temps

Dernière mise à jour:

Paru il y a cent ans, Tristia d’Ossip Mandelstam est un recueil poétique fondateur. Une œuvre aux multiples grilles de lecture dont nous ne retiendrons aujourd’hui qu’une seule : celle de sa capacité à interroger la notion de temps.

Introduction

Dans son recueil Les Ténèbres, Robert Desnos (1900-1945) écrivait : « Dans bien longtemps tu m’as aimé » … Phrase fantasque de poète ou réelle réflexion sur la nature du temps ? Assurément, cette citation revêt d’un caractère poétique indéniable. Cependant, elle tend tout autant vers un vrai questionnement sur la nature complexe de ce temps appréhendé au quotidien par tout un chacun mais complexe à cerner et à définir avec clarté.

Concept omniprésent dans la vie des individus, le temps n’en reste pas moins une notion difficile à expliquer, difficile qu’il est de lui apposer un lexique précis. Du latin tempus, le temps induirait à la fois l’idée de durée et l’idée de division : si le temps se fait moment furtif ou étirement sur la durée, il est aussi ce changement brusque entre passé, présent, futur. Dans son sens philosophique le plus considéré, le temps est cet espace indéfini dans lequel se déroulent les événements, d’où l’appellation étrange d’espace-temps.

Paru pour la première fois en 1922, Tristia d’Ossip Mandelstam s’inscrit d’emblée dans son lien avec le temps puisque le titre, emprunté à Ovide, se présente tel « un retour à la culture et à la terre (…) des sources de la poésie ». Le recueil semble ainsi issu de ce rapport avec un passé ressouvenu. En un sens, aborder le temps revient à aborder la question de la façon dont il est perçu par les individus. Il devient donc fondamental de comprendre quelle place l’être humain (et le poète) habite dans cet espace-temps.

Mémoire et souvenirs

Dans Tristia il y a, d’abord, la notion de souvenirs, soit le fait d’avoir à l’esprit quelque chose qui relèverait d’une expérience appartenant au passé. Parmi toutes les représentations qui sont faites du temps, celle de la mémoire, la faculté de pouvoir conserver les choses passées, par l’acte de remémoration, est souvent interrogée. Car la mémoire est le moyen le plus souvent employé par l’homme pour lutter contre la fugacité du temps. D’ailleurs, c’est elle que Marcel Proust qualifiait de mémoire affective :

Pour la magie du ressouvenir, le passé pouvait être restitué.

Néanmoins, dans de nombreux cas, cette mémoire se retrouve mise à mal face au temps fugace qui passe. Chez Ossip Mandelstam, le souvenir est fréquemment convoqué tel un moyen de défier le temps qui s’écoule malgré nous et qui, en ébranlant la stabilité de notre mémoire, risque de nous enfermer dans l’oubli. L’importance du souvenir pour se forger une identité présente s’incarne alors lorsque le poète utilise sa voix et convoque le passé :

Souviens-toi, chez le Grec, combien de temps, celle que tous aimaient

Le souvenir de la cloche stygienne // Brûle sur les lèvres ainsi que le gel noir

Ossip Mandelstam, en faisant du souvenir un impératif dont il faut être conscient, ancre son écriture dans la continuité des poètes antiques. Il faut, telle une règle qui lui est propre, se constituer un présent poétique par le prisme du souvenir de la culture antique. L’auteur ancre son processus poétique dans la continuité des auteurs Grecs afin d’affirmer que sa culture actuelle est forgée par tout ce qui lui aurait précédé. Le temps souvenu devient nécessaire à l’identité, comme convoquer un passé commun permet d’écrire et de s’écrire. 

De ce fait, le souvenir permet aux individus de se constituer avec authenticité.  Il leur permet également de fixer leur mémoire. Autrement dit, de n’être pas un être parmi la multitude mais un individu à la conscience intangible. Le recueil illustre la manière dont se souvenir, c’est se créer perpétuellement puisqu’il permet d’appréhender les choses dans leur nouveauté en offrant constamment un autre regard.

Dans le premier poème de Tristia, Ossip Mandelstam, en pensant à la femme aimée, Marina Tsvetaïeva, perçoit la Russie différemment, comme jamais auparavant :

Dans le charivari des chœurs de femmes chantent // Les tendres églises, chacune avec un autre son. // Semblables à des arcs de hauts sourcils me hantent // Dans les arches de pierre de la Dormition.

Par son écriture, le poète fixe dans sa mémoire présente l’image de la femme qui n’est pas à ses côtés mais dont le souvenir la fait exister sous une nouvelle forme. Plus loin encore, l’auteur, en liant le corps évanescent et déliquescent de l’être humain aux pierres des cathédrales qui résistent à travers le temps, propose une temporalité fixatrice (et créatrice) de mémoire. Par ses souvenirs, l’être humain peut prétendre aboutir à un niveau similaire de concrétude et de stabilité que les vestiges du passé. Le souvenir n’est plus un simple retour dans le passé : il est une manière d’entrevoir le présent, la seule façon possible, dans un enchevêtrement des temporalités, d’avoir un regard durable sur les éléments environnants.

« Hic et nunc »

Cependant, le temps vécu dans Tristia, et plus particulièrement le présent, cet « hic et nunc », finit par devenir un fardeau dont il faudrait se défaire. L’individu n’est pas toujours acteur de son quotidien : il est en réalité soumis au temps. Il est vrai que, à première vue, le temps est propre à chaque individu qui le vit à sa manière, selon ses habitudes, à l’image du poète qui parle d’« église familière », inscrivant le temps dans une routine qui lui est personnelle, que seul lui peut appréhender dans son aspect le plus intérieur et le plus subjectif.

Dès lors, le présent se retrouve déformé puisqu’il est habité de l’intérieur, menant à une temporalité floue, un espace-temps où passé et présent (voire passé, présent et futur) se mêlent, en fonction du vécu de celui qui le vit. En d’autres termes, le présent ne peut être appréhendé dans sa globalité objective : il témoigne de notre rapport personnel au monde. Et le poète lui-même, par son écriture, crée des univers temporels flous :

Il nous en souviendra, jusque dans le froid du Léthé, // Que la terre nous a coûté dix ciels

La création d’un temps flou dans lequel évolue le poète s’incarne par ces trois temporalités qui se mêlent. L’utilisation du futur pour décliner un verbe usuellement employé pour aborder le passé, « s’en souvenir », permet à Mandelstam, dans le présent de son écriture, de se projeter dans un futur où le présent sera remémoré. Il y a donc la conscience totale des différents temps par l’auteur qui en possède la pleine conscience. C’est l’écriture, dans son temps subjectif, qui illustre ce présent incarnant les espace-temps ressentis.

Le poète crée également un temps subjectif à travers un réseau de communications entre ses différents poèmes qui dialoguent véritablement entre eux par des motifs récurrents, à la manière de l’image des oiseaux qui traversent Tristia (« moineaux », « vols d’oiseaux », « oiseaux », « hirondelles »). C’est comme si le temps des poèmes est la conscience subjective du temps propre à Mandelstam.

Cependant, à force de trop ressentir le temps de façon personnelle, il en devient pesant pour les individus qui s’y égarent. Pour le poète de Tristia, le passé convergeant au présent devient une temporalité insoutenable :

C’est à chaque instant l’heure de notre mort

le triste éventail des années

le souvenir nous tourmente

Je n’ai pour vivre désormais d’autre raison – Ce beau souci, du temps surmonter le fardeau

temps cruel

Si le temps intérieur est si difficile à supporter, c’est parce que l’écrivain possède ce rapport personnel avec un temps universel. Habiter le temps, c’est le déformer par sa propre subjectivité. Mais habiter le temps, c’est aussi cogner sa subjectivité au temps de l’Histoire. Pour Ossip Mandelstam, celui-ci est un réel désenchantement, vivant à une époque qui le désabuse.

Histoire et universalité

Tristia a été écrit à la suite de la Première Guerre mondiale, dans un contexte social de remise en question. La lecture cette œuvre est donc pleinement ancrée dans ce temps social que Paul Ricœur a analysé avec justesse dans  Temps et Récit. Pour Ossip Mandelstam, il y a un réel désenchantement du monde suite aux combats de 1914-1918. Il vit cette guerre telle une déflagration, un exil. Il écrit Tristia dans la veine de la poésie élégiaque et plaintive, poésie de la désolation. Mandelstam est nostalgique d’un temps passé ne trouvant pas d’écho avec le présent.

Lorsqu’il écrit « L’ensemble de douze mois chantent l’instant mortel », le poète présente une temporalité sociale puisque commune à tous et objective. De même, l’écrivain russe place son texte sous le signe d’une Histoire commune en parlant notamment du « temps radieux » des Juifs, ancrant son ouvrage sous le prisme de l’Histoire de l’humanité. En écrivant la date de « décembre mil neuf cent dix-sept » ou « voici cent ans », Mandelstam aborde non plus un passé comme souvenir personnel mais un passé commun. Cette temporalité mondiale, appréhendée (et redoutée), vue dans sa négativité, mène à la mention d’un espace-temps qui se fait universel.

Les poèmes d’Ossip Mandelstam présentent cet espace-temps dépassant le temps social lorsqu’il parle de « destin », comme de cet espace-temps régissant tout sans que l’être humain ne puisse intervenir, ces choses « impérissables ». Mandelstam considère le monde dans une temporalité lui survivant à lui et à l’humanité et Tristia symbolise avec force ce legs temporel. Le poète aborde ces « générations lointaines », avec la conscience de ce temps qui est à advenir. Il se dirige ainsi vers une sorte de cosmos qui adviendra, mais sans lui.

Conclusion 

Tristia propose une réflexion sur le rapport de l’individu face non pas à un temps unique mais face aux temps pluriels qui lui sont donnés à rencontrer au cours de son existence. D’abord, un passé forgeur d’identité personnelle. Ensuite, un présent étouffant justement parce que trop lié à la mémoire dudit passé. Enfin, un temps propre qui s’universalise et dans lequel le futur devient une temporalité inatteignable.

À croire que se projeter loin, pour Ossip Mandelstam, était complètement impossible. Comme si aborder la complexité du temps rendait son entreprise évanescente. D’une certaine manière, ce lien complexe du poète avec l’espace-temps s’explique par le désir d’une époque d’effacer la mémoire individuelle par la terreur, menant les individus vers un seul futur, au risque d’oublier leur temps individuel. 

La beauté de Tristia, finalement, est de rester hors du temps. De dire le monde d’Ossip Mandelstam avec des mots si justes que le temps ne s’effacera jamais.