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Z Event, le jeu vidéo caritatif

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En tête des évènements caritatifs sur Twitch, le Z Event est devenu un marronnier de l’actualité française. À tel point qu’il attire maintenant des personnalités comme Alain Chabat, en renfort de ses célèbres streamers, pour susciter la générosité du public. Mais au-delà des appels à la bonne cause ou du charisme de ses animateurs, le Z Event doit son succès à une parfaite adaptation à son public de joueurs.

Génération Z

« Félicitations, vous avez battu votre propre record !! » Ce message ne provient pas de l’écran final d’un beat’ them all, mais du compte Twitter du Z Event. Après la cinquantaine d’heures de l’édition 2022, cette communication des organisateurs résume à elle seule la nature vidéoludique de leur machine à dons.

Avec 10 182 126 d’euros récoltés, la grande messe de Twitch célèbre bien sûr sa victoire par une référence au monde du jeu vidéo parce qu’elle en est issue. Créé par Zerator (Adrien Nougaret) et Dach (Alexandre Dachary), le marathon réunit désormais plus de soixante streamers et streameuses qui gagnent leur vie en diffusant leurs parties. Comme chaque année depuis 2016, il s’adresse en particulier à la génération Z qui a grandi avec le jeu en ligne et en maîtrise les codes. Outre qu’elle pointe le nom de Zerator, la lettre Z incarne ainsi (volontairement ou non) un signe communautaire pour une classe d’âge.

Inutile donc de s’étonner lors d’un appel au raid (terme issu des MMORPG), c’est-à-dire quand des streamers demandent un effort de donation sur un temps court. Le plateau de la retransmission ressemble d’ailleurs à une gigantesque LAN, avec deux colonnes de postes informatiques accueillant les personnalités. Maître du montage, chaque webspectateur y déambule de chaîne en chaîne avec l’impression d’être présent par écran interposé, ce qui renforce son implication.

Signe de la dimension générationnelle et communautaire du Z Event, certains streamers se sont offusqués cette année des félicitations d’Emmanuel Macron, arguant d’une récupération ou de l’inaction de l’exécutif sur les causes défendues. L’un d’eux, Antoine Daniel, a même insulté le président. Malgré des centaines de milliers de viewers, le monde relativement clos de Twitch et son unité de valeurs favorisent ce type de réaction. Néanmoins, il ne faudrait pas en conclure que le succès de ce téléthon sur Internet se résume à une adhésion de l’audience à un univers commun. Le Z Event n’est pas seulement une action caritative sur fond de jeux vidéo. Il est un jeu vidéo.

Gameplay

Quoique consubstantiel à l’ère informatique, le jeu vidéo puise dans beaucoup de médias et d’arts l’ayant précédé. L’aspect qui lui est propre et permet de le définir tient en un mot : gameplay. Celui-ci détermine le principe ludique de l’œuvre. Il consiste pour Tetris à faire le plus haut score en faisant des lignes, ou à survivre aux infectés et autres humains hostiles de The Last of Us. Dans le Z Event, le gameplay implique d’atteindre un score de dons élevé, réévalué chaque année en fonction du résultat précédent. Un pay-to-win en somme, ce qui est parfois rigoureusement le cas sur certaines quêtes secondaires du jeu, telle la pixel war. Elle nécessite pour les spectateurs-joueurs d’acheter des pixels afin de peindre une toile numérique, et d’augmenter en conséquence le montant collecté.

La notion de niveaux est aussi centrale dans le fonctionnement du Z Event, d’où les donation goals. Ils composent une série de paliers de dons à atteindre pour chaque streamer. Comme un ensemble de boss intermédiaires à vaincre avant le dernier boss, soit le montant final de la cagnotte, le procédé stimule l’altruisme du public en permanence. Le Z Event obtient ainsi 27% de son résultat en 2021 à mi-chemin (vente de T-shirts mise à part), quand le Téléthon plafonne à environ 17% au même stade.

Contrôlez-les tous

De fait, si le public du Z Event regarde des streamers jouer, c’est en le plaçant lui-même en position de joueur que l’évènement caritatif réussit sa collecte d’oboles. Zerator et ses camarades deviennent moins des joueurs regardés sur Twitch que des personnages de jeu que le public contrôle, carte bleue en main. Chaque donation goal désigne en l’occurrence une sorte de gage dont le streamer doit s’acquitter, immédiatement ou plus tard, avec une intensité croissante à l’échelle des montants. Durant deux jours, les costumes fantaisistes ou les rasages de tête et de barbe en direct sont courants, et s’assimilent à des cinématiques venant ponctuer une étape du parcours ludique.

Les streamers invitent parfois leur communauté, avec facétie, à aller sur une autre chaîne que la leur faire un don afin de déclencher le spectacle attendu. Une pratique qui intensifie le propre montage du public face au Z Event, rappelant les jeux (ou films interactifs) tel Night Trap où le joueur passe d’une caméra à l’autre pour réussir sa partie.

À la marge, l’audience peut influer sur le plateau de streamers sans moyen de paiement. Une partie de Twitch Plays Pokémon, spéciale Z Event, a permis cette année à un collectif de spectateurs-joueurs de collecter des badges du célèbre jeu de dresseurs. L’obtention des précieux items impliquaient pour les streamers d’effectuer eux-mêmes des dons, comme s’ils étaient contrôlés via le déroulement de la partie. Quant aux joueurs, un tirage au sort en récompensait certains par des cadeaux, soit l’équivalent de loots comme ceux glanés dans un monde virtuel.

Émotions

Le gameplay du Z Event s’articule avec trois piliers du jeu vidéo : sensation d’accomplissement (avoir contribué aux dons), tension (incertitude sur les résultats), fun (le caractère divertissant de l’entreprise). Un dernier aspect est fondamental pour comprendre l’ampleur des sommes obtenues. Il est aussi connoté aux jeux vidéo qui usent du même ressort dans leur dimension narrative : l’enjeu émotionnel. Si beaucoup de gages des donation goals sont farfelus, l’atteinte des paliers provoque parfois des émotions chez les streamers, de surcroît habitués à les partager en public. Alors avec une soixantaine d’entre eux, c’est autant de communautés fédérées autour d’un favori qui cherchent à vivre des moments forts avec lui. Elles répondent donc présentes aux appels de dons pour déclencher les séquences en question.

L’importance de la vente des T-shirts Z Event, qui pèse ces deux dernières années pour plus d’un quart du résultat final, relève du même principe. Pour les spectateurs-joueurs, l’habit s’apparente en effet à la statuette d’une édition collector de jeu vidéo : une madeleine de Proust permettant de revivre les émotions de l’aventure.

Depuis 2016, le marathon caritatif a fini par engranger naturellement son lot de critiques, comme toute saga ludique à succès à un moment ou un autre. Certaines lui ont reproché la manière dont les dons sont utilisés. En réponse, Zerator a annoncé une nouvelle formule de sa création pour l’année prochaine. Le reboot de la licence est sans doute déjà en production.

Z Event, du 9 au 11 septembre 2022.

Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni : telle mère, telle fille de cinéma ?

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Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni sont mère et fille à la ville et parfois à l’écran. Elles ont été réunies pour la dernière fois dans La dernière folie de Claire Darling où elles jouaient une mère et sa fille. Mais c’est aussi des réalisateurs comme Arnaud Desplechin ou André Téchiné, dont Catherine Deneuve est une habituée qui les ont réunies au cinéma. Retour sur quelques-uns de ces films dans le cadre de notre rétrospective de la carrière de Catherine Deneuve.

Ensemble…

Dans Les Bien-aimés, une mère et sa fille chantent les filles légères au cœur lourd. Des gestes tendres s’échangent et on ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre réalité et fiction puisque cette mère et cette fille sont incarnées par Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni. La mère chante d’ailleurs à sa fille : « Telle fille telle mère je suis restée /Une femme légère pour m’éviter /Le poids du cœur et ses mystères ». Et au cinéma alors, telle mère, telle fille ? Chiara Mastroianni tournait avec Les Bien-aimés sont cinquième film avec Christophe Honoré (il y a eu Chambre 212 depuis) : « Ce qui est génial quand on travaille plusieurs fois avec quelqu’un et que ça se passe bien, c’est qu’on peut explorer d’autres pistes et que les personnages se construisent en réaction aux précédents. Mon personnage des Bien-aimés semble évidemment en opposition avec celui de Non ma fille tu n’iras pas danser, qui apparaissait sous un jour moins sympathique ».  Quant à Catherine Deneuve, elle a elle aussi été fidèle à certains cinéastes, dont André Téchiné, duo auquel notre cycle a également consacré un article. C’est d’ailleurs dans un Téchiné que les deux femmes ont été réunies à l’écran véritablement pour la première fois (même si Chiara apparaît dans À nous deux) en 1993. Elles y jouaient également une mère et sa fille, tout comme dans leurs voix prêtées au film Persepolis.

Familles de cinéma

Catherine Deneuve a également été la belle-mère monstrueuse, parce qu’envahissante, de Chiara Mastroianni dans Un conte de Noël. Un joli clin d’œil dans ce film de famille qui vole en éclat. Encore un cinéaste auquel Catherine Deneuve est fidèle (ou l’inverse !). Dans La Dernière Folie de Claire Darling, les deux femmes se retrouvent de nouveau dans un lien filial entre souvenirs et rancœur. Dans ce film, la relation mère-fille est vraiment explorée, le passé surgissant dans le présent sans besoin d’un flashback, comme un réel souvenir, tout étant prégnant, intense. Une relation mère-fille plus poussée donc, bien qu’éloignée de la leur, que dans les précédents films partagés ensemble. D’ailleurs, Julie Bertolluci déclarait à propos de leur duo (dossier de presse du film) : « Je crois qu’elles en avaient très envie toutes les deux et c’était passionnant pour nous toutes de travailler sur ce double-niveau autour d’une relation complexe et différente de la leur. Cela m’intéressait d’aller chercher une tristesse ou une colère qu’elles n’ont pas dans la vie, d’avoir à retravailler la réalité ». On les avait également vues dans Trois cœurs où Deneuve jouait la mère de deux sœurs amoureuses du même homme, l’une campée par Chiara et l’autre par Charlotte Gainsbourg dont les liens filiaux dans les films ont été largement explorés, puisqu’elle joue dans quasiment tous les films de son compagnon, Yvan Attal. Les deux artistes jouant de la réalité de leur vie et de celle fantasmée.

… et séparées

On voit avec émotion dans la chanson-séquence des Bien-aimés mère et fille se succéder à l’écran chantant que Tout est si calme en apparence et se passant le relais, l’une devenant adulte, l’autre vieillissant… toutes deux chantant un cri d’amour. Si Catherine Deneuve est aujourd’hui une icône du cinéma français et poursuit sa carrière, celle de sa fille se fait plus discrète, bien que très riche de grands films, ces deux destins de cinéma ne cessent de se croiser. Chiara Mastroianni s’est lancée récemment sur les planches théâtrale, devançant ainsi complètement sa mère ( « C’est vrai que j’ai grandi avec la peur absolue qu’elle avait du théâtre ») pour retrouver Christophe Honoré dans Le Ciel de Nantes et raconter avec lui son histoire familiale… la boucle est bouclée. Décidément, non, mère et fille s’écrivent dans l’art de manière bien différente. Finalement, Deneuve aurait même déclaré à sa fille : « J’aime bien t’imaginer sur scène » où Mastroianni, père, avait débuté, et où Chiara, sa fille, offre une grande légèreté à un personnage pourtant habité par les deuils. Une nouvelle boucle est bouclée : légèreté retrouvée.

Les films les plus farfelus sur le sport

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En critiques de cinéma, il est évident et en aucun cas tendancieux d’annoncer haut et fort que tous les films sortis chaque année ne sont pas des chefs-d’œuvre. On parle même parfois de navets lorsque l’on souhaite se montrer dur et que le travail effectué derrière la caméra n’est pas toujours à la hauteur du sujet traité. Que dire en ce sens, de celui du sport ? Souvent transcrit à l’écran, il n’a pas connu que des réussites.

Le monde du sport possède, fort heureusement, de grands classiques restés, pour leur part, dans les annales cinématographiques. Mais parfois, la simulation n’est pas poussée à son paroxysme – loin de là – et les scénarios n’ont ni queue ni tête. De quoi énerver les puristes, mais également, dans certains cas, offrir un moment sans pression et sans la moindre réflexion à ceux étant capables de faire la part des choses devant leur télévision.

Pour une séance cinéma hilarante ou navrante, à vous de choisir quels sont les films les plus farfelus de l’histoire du cinéma portant sur le sport ?

Driven 

Premier conseil avant de connaître l’idée folle de s’infliger ce film de Sylvester Stallone, ne surtout pas le regarder avec un fan absolu de sports automobiles sous peine de le rendre fou ! Bien que le fameux acteur à la tête de ce film ait dans un premier temps voulu s’inspirer et tourner autour du monde de la Formule 1, il faut dire que l’on est bien loin de ce que l’on connaît actuellement ou même à l’époque, dans la catégorie reine des sports auto. Ici, pas d’expérience inoubliable et de sponsoring important mis en avant par une écurie comme Red Bull au sein du Championnat du monde, mais bel et bien une nouvelle hérésie à chaque nouvelle scène.

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Légende : Le championnat CART est à l’honneur Instrumentalisé à la sauce américaine, le scénario est banal et presque évident en dehors des circuits et devient particulièrement trivial une fois débarqué sur les scènes de course.

Seul point positif, quelques hommages non dissimulés à des hommes légendaires du sport auto comme Sir Frank Williams, des circuits légendaires filmés et l’utilisation de caméras révolutionnaires permettant d’apprécier la vitesse des monoplaces. De là à perdre deux heures ? À vous de juger.

Goal III 

Si les deux premiers films de la trilogie Goal avaient eu le mérite de plaire aux fans de football et offrir un scénario globalement payant lors des deux longs-métrages, le troisième du nom a été un vulgaire navet. Moins centré sur le personnage de Santi Munez, ce film suit les aventures de différentes sélections lors d’une Coupe du monde de football. Un long moment qui possède toutefois un avantage, à l’instar de Driven puisqu’il est possible tout au long du film d’observer parmi les meilleurs joueurs de la planète en 2009, année de sortie du film.

Ainsi, David Beckham, Rafael Marquez, Ronaldo, Thierry Henry ou encore Cristiano Ronaldo font partie des éminents et nombreux joueurs à être crédités au scénario du film.

Les Seigneurs 

La comédie 3 Zéros n’avait pas été une grande réussite en 2001 et pourtant, dix ans plus tard, Olivier Dahan a suivi l’idée générale de Fabien Onteniente en créant une comédie portée sur le football. Du monde professionnel à celui des amateurs, la conclusion reste la même et bien trop attristante pour se l’infliger dans le futur.

Semi-Pro 

Il ne faut peut-être pas se montrer trop dur lorsque l’on s’adonne à une critique du film Semi-Pro, sorti en 2008. 1h30 plutôt simplette et accompagnée par les ruades habituelles d’un Will Ferrell parfaitement dans son élément une fois de plus ici.

sport-basket

Légende : On parle NBA ici

Toutefois, les nombreux parallèles et la longue partie liée au prestige de la NBA devraient ravir les fans de la surpuissante ligue américaine de basketball, sans pour autant les enthousiasmer d’un point de vue cinématique pur. Sans se montrer fantastique, ce film au scénario des plus étonnants a donc de quoi offrir quelques arguments aux amateurs de la balle orange.

Post written by Cyril L.

Exécution de Pascal Marmet

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Exécution est un ouvrage paru aux éditions M+Editions, une maison lyonnaise. Ce thriller à la française se présente sous une forme traditionnelle. Cependant, il ne manque pas d’originalité, tout en gardant les bases solides des codes du genre…

L’action se déroule en plein cœur de Paris, au légendaire quai des Orfèvres. Le territoire de nombreux agents fictifs comme Sharko et l’enquêtrice Lucie Hennebelle, imaginés par l’écrivain Franck Thilliez, était le siège historique de la police. François Chanel est profiler. C’est un homme réputé pour son calme, son caractère solitaire. Il a déjà fait ses preuves dans son métier et affiche de prime abord une éthique droite, sans vague…

Flaubert aurait adoré Exécution de Pascal Marmet

Tout d’abord, les amateurs de classiques de la littérature française remarqueront qu’une référence mythique s’est glissée entre les pages du roman de Pascal Marmet et pas n’importe laquelle : Madame Bovary, le bijou le plus emblématique de la bibliographie de Gustave Flaubert. Ce grand écrivain qui aimait tant dépeindre la province et ses secrets bien gardés ! Aujourd’hui, l’ouvrage fait partie des sujets les plus étudiés dans les écoles, tant il a déchaîné les passions. Mais quel est le lien entre ce monument de la littérature et la trame du nouveau thriller signé Pascal Marmet ? Après tout, chaque chapitre s’ouvre sur une citation en épigraphe, des extraits du texte maudit, qui faisait tant jaser à l’époque pour son atteinte aux bonnes mœurs…

Dès les premières lignes, le lecteur sait où il pose les pieds.

Pascal Marmet s’y connaît : il emploie le jargon inhérent à la sphère judiciaire et médico-légale. Les descriptions ne sont ni trop longues ni trop courtes, afin de conférer un aspect lisse à ce roman qui cache bien son jeu. Soudain, un évènement vient tout bouleverser : le meurtre sauvage d’un as du barreau, Maître Nicolas Fender. Avocat réputé, il est présenté de son vivant comme un drogué à son propre métier. Derrière cette façade trompeuse, il s’agit en réalité d’un prédateur sexuel : un pervers qui se rince l’œil à la moindre occasion…

Pourtant, c’est bien lui qui est retrouvé sans vie, dans le parking, juste avant de quitter son lieu de travail. Comment est-ce que l’assassin a pu réussir son coup et tuer de la sorte, sous les yeux des autorités ? Grâce à un style fluide et une maîtrise du suspense, Pascal Marmet dissimule des indices et prend même le risque de révéler des éléments cruciaux.

Pour résoudre le mystère et mettre la main sur le responsable de ce crime violent…

François Chanel peut compter sur un nouvel acolyte qui rappelle fortement les enquêtes américaines. Alain est doté d’un don de voyance : un « savant acquis ». Parfois, des visions du passé lui permettent de mieux comprendre les événements. Afin de consolider l’équipe, les deux hommes pourront également exploiter la précocité intellectuelle d’une jeune stagiaire, Domitille de Darmoy.

Entre autopsies, fétichisme étrange, fausses pistes et thèmes tabous comme la prostitution et même le terrorisme, le roman offre de nombreux retournements de situation. Difficile pour le lecteur de démêler la fiction de la réalité, dans cette enquête en tourbillon, qui n’hésite pas à pointer du doigt la corruption d’un système judiciaire parfois douteux. Par ailleurs, le lecteur appréciera les quelques touches d’humour qui aèrent le récit. Cette découverte divertit et ose s’attaquer à des problématiques actuelles. De plus, les lecteurs et lectrices enchaîneront les chapitres à toute vitesse. En effet, ce livre se dévore en quelques heures à peine. Impossible de refermer l’ouvrage sans atteindre le dénouement.

Indéniablement, Pascal Marmet livre un roman policier de qualité. Grâce à sa connaissance du milieu, le résultat est à la hauteur des attentes des fans de polars les plus pointilleux…

Exécution, Pascal Marmet
M+Editions, mai 2022, 204 pages

Bangalore (Inde)

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Cet album est une nouvelle version de celui paru en noir et blanc (2017), chez Warum. Cette édition se justifie par la colorisation de Meriem Wakrim, à la grande satisfaction de Simon Lamouret, le dessinateur. Celui-ci profite de l’occasion pour proposer une deuxième version de l’illustration de couverture.

D’après la lecture de l’album, il apparaît que Simon Lamouret a séjourné en Inde et plus particulièrement à Bangalore. Qu’y faisait-il ? Ce n’est pas précisé. De même qu’il n’est pas indiqué combien de temps il a pu y séjourner. Suffisamment longtemps pour s’imprégner de l’ambiance de la ville et pour faire la distinction avec d’autres villes plus typiques ou importantes en taille, comme New Dehli ou Calcutta. Ce qui ne l’empêche pas de mettre en scène suffisamment de petits épisodes pour qu’on apprécie les mentalités et comportements dans une ville d’importance où les activités sont multiples.

Des choix remarquables

Simon Lamouret fait un choix assez étonnant qui fonctionne parfaitement. Après chaque épisode (une, deux ou trois planches, selon la position dans l’album), présenté de façon classique (quatre bandes et de une à quatre cases par bande selon les épisodes), il enchaîne avec un grand dessin occupant une double planche (album ouvert). En fait, après avoir mis l’accent sur une situation incluant les faits et gestes de quelques personnes, il propose une vue plus générale qui permet de se faire une idée du quartier. Cela apporte un charme indéniable à l’album, dont l’ambition est de donner à respirer l’ambiance de la ville. Jusqu’à quel point y parvient-il ? Pour le savoir, il faudrait avoir mis les pieds là-bas. Ceci dit, le résultat est parfaitement crédible et fait vraiment plaisir à voir. En effet, Simon Lamouret a fait ici un choix aussi simple et original qu’efficace. Avec ses petites scènes en quelques planches, il nous permet d’observer le comportement et l’état d’esprit de quelques personnages, ce qui lui permet de se mettre lui-même en scène, dans des situations qu’il se souvient avoir observées. Avec ses vues d’ensemble, il élargit le point de vue pour montrer Bangalore telle qu’il l’a vue. Ces doubles planches font ainsi la part belle à l’architecture et à l’organisation de la ville. Et puis ce choix d’ajouter de la couleur donne l’impression que Simon Lamouret se rapproche autant que possible de la vérité, donc de la vie.

Un ton particulier

Les petits épisodes en trois planches maximum font la part belle à la fantaisie de l’auteur, à son inspiration, son sens de l’observation. Certaines des saynètes qu’il présente sont muettes et nombreuses sont celles qui font preuve d’un véritable sens de l’humour, qui tient aussi bien de l’état d’esprit des personnages qu’il observe que de sa façon de les présenter. Simon Lamouret réussit à capter des détails qui me semblent révélateurs. À ce titre, je retiens les situations récurrentes avec le dénommé Soussou qui tient une petite échoppe dans une cahute. Quand il vient ouvrir, il constate régulièrement que des personnes indélicates sont venues faire leurs besoins contre une des parois. Le dessinateur se passe de dialogues pour faire sentir l’indignation et l’exaspération de Soussou, ses nettoyages successifs et ses tentatives infructueuses pour dissuader les indélicats, mais aussi ses contorsions pour entrer dans la cahute. En quelques planches, l’auteur fait passer sa tendresse pour le personnage, ses conditions de travail et la mentalité générale des passants qui trouvent naturel d’uriner en pleine rue, du moment qu’ils ont trouvé un coin relativement tranquille. Sur la double planche qui suit, le dessinateur change d’angle de vue et tout cela prend encore davantage de sens.

Un auteur, un éditeur

L’album est de taille relativement grande, ce qui met particulièrement bien en valeur les dessins en doubles planches. Le travail éditorial va jusqu’à un papier relativement épais et de belle qualité, tout à fait en rapport avec la reliure toilée. Vraiment un bel objet qui justifie parfaitement cette nouvelle version de l’album. Le style de Simon Lamouret (et son goût pour les détails) ressort magnifiquement. En noir et blanc, ses dessins fouillés peuvent déconcerter un peu, alors qu’avec l’ajout des couleurs, chaque détail ressort et l’effet de surcharge disparaît. Cela confirme mes impressions lors de la découverte de l’œuvre de Simon Lamouret dans une exposition en médiathèque. On y trouvait un certain nombre de ses planches originales de l’album L’Alcazar (2020) également situé en Inde. Le noir et blanc convenait bien et mettait en valeur un style déjà très plaisant et fouillé, parce que la taille assez grande de ces originaux convenait bien.

Le petit plus

Le dessinateur conclut son album par un dossier de quelques pages, en forme de lexique où il revient sur chacun des épisodes. Il en profite pour donner quelques explications sur ses choix et il précise certains détails qui permettent de mieux comprendre les situations qu’il a mises en scène. Vraiment du beau travail.

Bangalore, Simon Lamouret et Meriem Wakrim
Sarbacane, août 2021
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4

« Superino » : un justicier à Naples

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Les éditions Dupuis rendent hommage à Superino, un super-héros loufoque très à la mode dans l’Italie des Trente glorieuses. Ce dernier s’inscrivait alors en réaction aux héros marvelisés, qu’il tourne volontiers en dérision, en usant de l’humour absurde et décadent qui caractérisait alors les Risi, Scola ou Comencini.

New Napoli, c’est un Naples futuriste, sis derrière les montagnes, fait de gratte-ciel ultra-modernes, où « les odeurs des beaux quartiers se mélangent avec celles des bas-fonds ». C’est aussi le théâtre de Superino, un homme richissime trop couvé par sa madre doublé d’un super-héros aussi courageux que pathétique. Ses interventions musclées témoignent ainsi d’une volonté de braver tous les dangers pour venir en aide aux plus vulnérables. Sauf qu’il se trompe parfois de cible et manque souvent de discernement. C’est ce justicier loufoque, un peu gauche, à l’humour très scatologique, que remettent au goût du jour Lewis Trondheim et Nicolas Kéramidas, dans des planches colorées où la rondeur du trait et le pointillisme cohabitent sans se parasiter.

Parce qu’il a contribué à les remplir, les prisons napolitaines ne peuvent accueillir une prétendue criminelle sur laquelle Superino vient de mettre la main. Ce dernier n’a d’autre choix que d’héberger chez le milliardaire Dino DiMarco, son alter ego au civil, cette femme passionnée et indomptable, bientôt à l’origine de nombreux gags et rebondissements. Cherchant à préserver son identité secrète – quitte à feindre qu’il passe des heures aux toilettes – , Superino va parallèlement devoir faire face à Poulpino, un super-vilain capable de faire sortir de sa bouche d’inquiétantes tentacules. C’est alors une valse à trois temps qui va s’initier, chacun renforçant la dimension loufoque de l’autre tout en prenant part aux affrontements.

Lewis Trondheim et Nicolas Kéramidas s’approprient Superino avec talent, en prenant soin de se porter à hauteur d’enfants. Ils dépoussièrent un super-héros maladroit et incapable de couper le cordon avec sa mamma. Un personnage qui a l’humanité de ses erreurs et la grandeur de ses aspirations. Et dont l’arme la plus redoutable est… un sandwich au thon. Les allusions à Batman ou Captain America n’échapperont à personne. Mais aux récits estampillés DC ou Marvel, Superino répond par l’absurde, dans un style qui ravira les plus jeunes et qui amusera aussi leurs parents, voire leurs grands-parents.

Superino, Lewis Trondheim et Nicolas Kéramidas
Dupuis, septembre 2022, 112 pages

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3.5

En bref : La Perfection du cercle, Dog Man, Lord Gravestone et Manifeste de l’anarchie

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Retour sur quelques nouveautés de cette rentrée littéraire 2022. Au programme : Les Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle, Dog Man : Le Conte des deux matous, Lord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba et Manifeste de l’anarchie.

La-Perfection-du-cercle-critique-bdLes Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle. La collection Les Futurs de Liu Cixin des éditions Delcourt s’enrichit d’un cinquième titre, « La Perfection du cercle » (rappelons que quinze récits sont programmés en tout). Cette adaptation de Xavier Besse nous emmène en Chine, en 227 av. J.-C., à l’époque des Royaumes Combattants. Ying Zheng, le Roi de la dynastie Qin, échappe de peu à un attentat fomenté par un empire rival, grâce au concours d’un sage, Jing Ke, qui entend lui offrir les moyens (mathématiques) de décrypter les messages venus du ciel. Partant, un double mouvement va se mettre en branle : les contingents de l’armée vont être employés à des fins de calculs, selon une logique et des schémas qui rappellent fortement l’informatique (il suffit d’ailleurs de se pencher sur le jargon utilisé ou sur ces formes de microprocesseur instituées dans le désert par la position ou le mouvement des troupes), tandis que la mégalomanie du Roi ne va cesser de croître. Ce dernier, convaincu d’être l’élu du ciel, va voir son désir de justice et de paix se muer en fanatisme et en barbarie, allant jusqu’à sacrifier des enfants pour le bien de la mission dont il se pense investi. Scénariste et dessinateur, Xavier Besse radiographie ainsi la psychologie d’un homme obstiné et aveuglé par la foi, affecté par l’absorption quotidienne de mercure, et dont la paranoïa et les troubles psychiques, peut-être inhérents à son projet initial, apparaissent exacerbés par les produits auxquels il se soumet, sur le conseil de ses sages. Mêlé à une tragédie familiale, gratifié de dessins sophistiqués, doté de plusieurs métaphores inspirées (« La nature traite les humains à sa guise, distribuant joies et peines comme un semeur dans un champ »), « La Perfection du cercle » raconte la folie des grandeurs et la déchéance d’un homme, sa soumission conjointe à la science, aux oracles et aux divinités, et prouve une nouvelle fois que l’humanité ne sort jamais grandie des péchés d’orgueil.

Les Futurs de Liu Cixin : La Perfection du cercle, Xavier Besse
Delcourt, août 2022, 74 pages

Dog-Man-Le-conte-des-deux-matous-critique-bdDog Man : Le Conte des deux matous. Les éditions Dupuis nous proposent en ce mois de septembre un troisième tome des aventures de Dog Man, dûment baptisé Le Conte des deux matous. Si le célèbre chien-flic est quelque peu éclipsé par de nouveaux protagonistes, dont un clone de Monpetit infantilisé et étonnamment sage, ce n’est pas pour nous déplaire, puisque cela confère un nouveau souffle à cette série plus que jamais portée à hauteur d’enfant. Bubulle, le poisson télékinétique se voit désormais doté de pouvoir bionique après avoir malencontreusement été rappelé d’entre les morts. Il donne ensuite vie à des immeubles aussitôt rendus maléfiques et prêts à semer le chaos en ville. Dog Man va alors devoir s’associer à Petit Monpetit pour venir à bout de cette menace pour le moins loufoque. De ce Conte des deux matous, on retiendra surtout ce clone dysfonctionnel, incapable de faire le mal, répétant inlassablement la même question (« Pourquoi » ?) et cherchant avant tout à s’amuser, au grand dam de Monpetit, qui espérait mettre au jour ses capacités malfaisantes. C’est cette naïveté confondante, apparemment contagieuse, qui va d’ailleurs mener Bubulle sur la voie de la rédemption. Pour le reste, on garde les mêmes tenants que dans les tomes précédents : des dessins sommaires mais en adéquation parfaite avec l’esprit des albums, un humour éthéré et revigorant, des situations rocambolesques et volontiers absurdes, un héros à la fois pathétique et terriblement attachant, le tout à savourer de 7 à 77 ans (et même plus !).

Dog Man : Le Conte des deux matous, Dav Pilkey
Dupuis, septembre 2022, 256 pages

Lord-Gravestone-ii-critique-bdLord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba. Dans un univers sépulcral et victorien, Théophile et Tibbett veillent sur ce qui apparaît de plus en plus comme leur fils de substitution. Il faut dire que John Gravestone, orphelin, n’est pas loin de se muer en une créature assoiffée de sang. Camilla, éprise de vengeance, a commencé son œuvre et il lui suffirait de planter ses crocs dans le cou du Lord pour en faire, définitivement, un vampire. Mais les choses sont moins simples qu’il n’y paraît, puisqu’à son contact, elle va s’éveiller à des sentiments qu’elle pensait enfouis à jamais et finalement s’affranchir de l’emprise de Basileus, qui apparaît comme le grand méchant agissant en coulisse. De son côté, John retrouve au château familial, où Camilla l’a emmené, des archives lui permettant de mieux comprendre le passé de son père. Si le premier acte faisait état de ses traumatismes liés à la disparition de sa mère, « Le Dernier Loup d’Alba » répète l’opération mais cette fois à destination du père, dont les actes passés sous-tendent l’ensemble du récit. Cherchant à faire le point sur l’histoire familiale, John va dans le même temps être confronté à un dilemme sentimental : tandis que sa promise Mary le croit mort et enterré, il se rapproche de plus en plus de Camilla, qui prend soin de lui et se montre des plus avenantes. Si la dimension shakespearienne de ces intrigues n’échappera probablement à personne, il faut aussi souligner l’excellent travail graphique, tout en cohérence, de Nicolas Siner. Les décors, les personnages, les créatures, la tonalité générale : tout contribue à la réussite d’une série dont les arcs narratifs s’appuient sur des motivations transgénérationnelles.

Lord Gravestone : Le Dernier Loup d’Alba, Nicolas Siner et Jérôme Le Gris
Glénat, septembre 2022, 64 pages

manifeste-anarchie-critiqueManifeste de l’anarchie. Anarchiste fédéraliste, auteur et éditeur, Anselme Bellegarrigue érige l’individu au-dessus de la collectivité, s’inscrivant quelque part entre le libertarisme d’Ayn Rand et la philosophie de Bernard Mandeville. À la lecture de ce Manifeste de l’anarchie, on découvre en effet un penseur réduisant le gouvernement aux antagonismes et à la guerre civile et renvoyant au contraire l’anarchie à l’ordre social et à la liberté. N’avance-t-il pas, à l’instar de La Fable des abeilles, que les vices privées entraînent les vertus publiques, c’est-à-dire que ne pas imposer le riche serait le meilleur moyen de protéger le pauvre ? Cet opuscule enlevé et passionné questionne aussi le socialisme et l’abstention, met sur un même plan les religions et les doctrines d’État, qualifie celui qui vote de rien de moins qu’un « artisan de la guerre civile ». Anselme Bellegarrigue n’y va décidément pas avec le dos de la cuillère : l’intérêt collectif découle forcément de l’agrégation des intérêts privés, tout contrat social s’avère vain et incubateur de soumissions, les révolutionnaires d’hier forment les gouvernants conservateurs d’aujourd’hui et le jeu politique comme le journalisme se résument à des postures stériles et des servitudes volontaires interchangeables. À ses yeux, discuter, c’est déjà transiger, et il n’y a rien de bon à tirer d’un pouvoir qui appelle le pouvoir et qui aboutit à l’aliénation du peuple et des travailleurs, voire à une forme de dépossession (d’auto-détermination, de moyens financiers, etc.). Et l’auteur de se demander : pourquoi l’Assemblée se fait-elle gouvernement quand elle ne devrait être que notaire ? Le texte « Au fait, au fait ! », qui complète utilement l’ouvrage, apporte cette précision importante : l’auteur n’accorde une quelconque légitimité qu’à deux ministères, celui des Affaires étrangères et de la Justice, tous les autres lui paraissant incompatibles avec les libertés publiques (dont celles de se prendre en charge soi-même, et égoïstement si on le souhaite). Chacun en tirera bien entendu les conclusions qu’il veut.

Manifeste de l’anarchie, Anselme Bellegarrigue
Lux, août 2022, 128 pages

Chronique d’une liaison passagère : Emmanuel Mouret creuse joliment son sillon

Film après film, Emmanuel Mouret peaufine son cinéma du discours amoureux léger et grave à la fois. Chronique d’une liaison passagère, lumineux et sensible, figure parmi ses meilleurs films.

Synopsis de Chronique d’une liaison passagère :  Une mère célibataire et un homme marié deviennent amants. Engagés à ne se voir que pour le plaisir et à n’éprouver aucun sentiment amoureux, ils sont de plus en plus surpris par leur complicité…

Maudite Aphrodite

Avec Chronique d’une liaison passagère, et après le récent Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait, Emmanuel Mouret poursuit un rythme quasi-métronomique, à l’instar d’Amélie Nothomb et de sa rentrée littéraire annuelle, ou de Woody Allen dans un genre qui lui est plus proche. Le rapprochement avec ce dernier est d’ailleurs de plus en plus patent : le cinéaste s’érige aujourd’hui en véritable maître du marivaudage moderne français, avec son cinéma qui marie à divers degrés la comédie et le drame amoureux.

Cette fois-ci, il annonce carrément la couleur dans le titre. Il s’agira ici d’une histoire entre Simon (Vincent Macaigne, paradoxalement différent et égal à lui-même), et Charlotte (une lumineuse et inspirée Sandrine Kiberlain), qui n’aura pas vocation à durer. Un simple plan Q n’est cependant pas à l’ordre du jour, puisque que l’on est chez Mouret. L’amour est au centre de son discours cinématographique, et même deux compères qui se mettent d’accord dès le début pour une aventure sans attache ne peuvent pas sortir totalement indemnes dudit amour.

Même si le danger guette une telle entreprise, puisque le spectateur pourrait avoir son attention focalisée sur l’attente de la rupture, le film délivre toutes ses promesses. La légèreté et la drôlerie sont présentes, Vincent Macaigne reprenant avec beaucoup de panache un rôle que Mouret s’est réservé jusque-là dans ses comédies, soit l’homme timide, un peu maladroit, très peu sûr de lui-même. L’acteur lui-même reste dans son registre, mais avec beaucoup plus de maîtrise et moins de cabotinage, semble-t-il. Ce personnage par sa nature même est à la source de la plupart des situations comiques. Sandrine Kiberlain quant à elle fait le contrepoint avec une interprétation lumineuse et joyeuse de la célibataire insouciante et audacieuse, qui « s’attaque » à un homme marié et coincé dans une conjugalité apparemment sans relief.

Mouret rythme son film avec des cartons indiquant le temps qui passe. Le procédé est malin, car il apporte des indications sur l ‘évolution de cette liaison passagère ; c’est une chronique après tout. Le rythme rapproché, et de plus en plus rapproché, des rencontres au début de la relation est traduit par les scènes elles-mêmes, mais aussi par ces cartons. De même, l’espacement des rencontres, signe du début de la fin, est signalé à l’écran par ces intertitres. Ainsi, le spectateur est pris dans les plaisants rets du cinéaste de manière ludique et intelligente.

Mais Chronique d’une liaison passagère n’est pas que drôle. Les dialogues des personnages sont riches et foisonnants. D’une relation qu’on voulait sans lendemain, on finit par arriver à l’amour. Ce qui est intéressant ici, c’est que les personnages s’interdisent d’en parler, de le manifester, sous peine de rompre le charme de leur rencontre. De ce fait, l’amour vient en creux dans des gestes, des regards, des intentions, jamais dans les mots. Il en est presque d’autant plus flagrant. L’un et l’autre, l’un après l’autre, et vice-versa en fonction de leurs humeurs, les deux protagonistes résistent difficilement à l’envie de déroger à leurs propres règles, et on en est heureux…

La photo de Laurent Desmet, complice de toujours d’Emmanuel Mouret, est extrêmement lumineuse ; les intérieurs sont clairs, les extérieurs des parcs très fleuris, ou des forêts verdoyantes sous un soleil éclatant. La liaison passagère selon Mouret semble avoir comme corollaire de n’avoir aucune ombre, aucune prise justement pour les prises de tête ni les prises de bec. Charlotte et Simon sont évidemment de tous les plans, mais l’habileté du cinéaste et de son chef opérateur permet qu’on échappe à la lassitude ; le film est tout en mouvement, avec des travellings, des plans séquence, des gros plans, mais aussi des plans larges qui les remettent dans ces cadres très bien choisis, et dans une société dont on ignore presque tout. Malgré une telle pléthore de dialogues, ils réussissent à captiver l’intérêt du spectateur de bout en bout.

Emmanuel Mouret fait la preuve une fois de plus que le cinéma est avant tout un art, un truisme qui ne fait pas de mal à être dit et redit, tant il est approprié à ce film. Avec un sujet dont on connaît pourtant d’avance le début et la fin, il réalise un très beau film qui retient toute l’attention par la forme et par le fond. Un pur bonheur de cinéphile.

Chronique d’une liaison passagère – Bande annonce

 

Chronique d’une liaison passagère – Fiche technique

Réalisateur : Emmanuel Mouret
Scénario : Emmanuel Mouret, Pierre Giraud
Interprétation : Sandrine Kiberlain (Charlotte), Vincent Macaigne (Simon), Georgia Scalliet (Louise), Maxence Tual (Manu)
Photographie : Laurent Desmet
Montage : Martial Salomon
Producteur : Frédéric Niedermayer
Maison de Production : Moby Dick Films , Co-production : Arte Cinema
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Durée : 100 min.
Genre : Comédie, Romance, Drame
Date de sortie : 14 Septembre 2022
France– 2022

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4.5

« Overkill » : le final allumé de « Valhalla Hotel »

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Les éditions Glénat publient dans leur collection « Comix Buro » le dernier tome du triptyque Valhalla Hotel, intitulé « Overkill ». Patrice Perna et Fabien Bedouel reprennent les mêmes ingrédients pour un final explosif : testostérone, tirades ciselées, ambiance pop et personnages mi-absurdes mi-fascinants.

La couverture d’« Overkill » constitue un teaser à elle seule : des armes à gogo, des moues peu avenantes, de la tôle froissée et des infrastructures en ruines. Patrice Perna et Fabien Bedouel s’en donnent en effet à cœur joie dans ce final pour le moins haletant : séquences d’action spectaculaires, révélations diverses, ironie délectable, dessins pop, colorés et très cinégéniques. À Flatstone, dans une petite ville jusque-là sans histoires, sise au Nouveau-Mexique, vont ainsi se faire face, à coups de tanks, d’hélicoptères, de mitraillettes et de pouvoirs surnaturels, des éleveurs de porcs nazis, des rednecks allumés, des tueurs en série sous couverture, un shérif lâche et toute une tripotée de protagonistes boursouflés de pathétisme et de dérision.

La grande méchante de cette histoire, Frau Winkler, n’est autre qu’une ancienne généticienne nazie perpétuant dans un laboratoire clandestin des recherches portant sur l’eugénisme et l’hygiène raciale. Entourée d’une garde étoffée, elle rêve de mettre à mal ces yankees qu’elle abhorre et se voit comme « l’avenir du quatrième Reich ». Un avenir toujours solidement arrimé au passé, puisque les saluts hitlériens résistent au temps, les néo-nazis arborent volontiers la moustache typique du Führer et ce dernier voit même sa semence mise en tube et transbahutée partout par Frau Winkler. L’arrêter est une urgence, mais une urgence qui n’aura raison ni de l’observation scrupuleuse des limitations de vitesse de Zawalski – faux délinquant sexuel, vrai agent du Mossad – ni des conversations cinéphiliques passionnées, mais peu à propos, au sujet de Mad Max.

« S’ils s’imaginent que je vais les laisser envahir ma ville ! Ils m’ont pris pour des Français, ou quoi ? » Une fois encore, Valhalla Hotel se distingue par sa science du dialogue et son sens de la dérision, portés tour à tour sur les prétendus penchants sodomites de Zawalski, sur sa capacité à protéger Melinda, sur la collection d’armes d’El Loco ou sur le cadavre de Zehn, cet homme-cochon développé en laboratoire. On s’amusera aussi à observer les réactions faciales du shérif, souvent grotesques, ou à retrouver Lemmy, le pongiste taciturne, accroché à une poupée gonflable dans une pièce souterraine fleurant bon le désespoir adolescent. Mais de cet album enlevé et ivre de liberté, on retiendra avant tout une galerie de personnages caractérisés avec soin, aux ressorts comiques évidents.

Valhalla Hotel : Overkill, Patrice Perna et Fabien Bedouel
Glénat, septembre 2022, 64 pages

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4

« Vergès » : « Je crois en l’aristocratie du courage »

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Les éditions Glénat publient Vergès, du scénariste Jean-Charles Chapuzet et du dessinateur Guillaume Martinez. Les auteurs se penchent sur la vie du « plus controversé des avocats du XXe siècle », en s’appuyant notamment sur un entretien qu’il a accordé, à son crépuscule, à Jean-Charles Chapuzet.

Dans une démocratie consolidée, chacun le sait, tout individu a droit à un procès équitable et à la défense d’un avocat. Cependant, il n’est pas rare que l’opinion s’élève, sous le coup de l’émotion, contre les représentants d’un inculpé jugé indéfendable, notamment dans le cas de procès retentissants, touchant par exemple au terrorisme ou à la pédophilie. À certains égards, Jacques Vergès, qui ne se faisait pas prier pour entretenir son caractère sulfureux, a lui-même fait les frais de cette ambivalence. Il n’est ainsi guère étonnant de le découvrir, dans cet album biographique, se définissant comme « l’avocat de toutes les résistances » et vouant aux gémonies les « droit-de-l’hommistes à la conscience obèse ».

Mais remontons un peu dans le temps. « Je me suis senti très tôt différent, mais sans subir de complexe d’infériorité. Au contraire… », déclare-t-il au moment de revenir sur son enfance. L’ex-avocat est alors un métis en voie d’être « délivré de tous les conformismes ». Son père est un ancien diplomate marié à une Vietnamienne. Cette dernière disparaîtra de manière précoce, le laissant seul avec son frère et un paternel devenu médecin et communiste, ayant une « phobie pour l’argent ». Dans les années 1930, il apprend à se défendre face à des voyous plus forts que lui sur l’Île de la Réunion, puis découvre les abjections du colonialisme à Madagascar. Ces séquences de flashback, dans une veine sépia tranchant avec le noir et blanc du temps présent, le montrent ensuite résistant en 1942, logeant à Coblence peu après, dans une Allemagne défaite où il apparaît « différent des autres soldats ivres d’arrogance » et, enfin, occupé à « parcourir le monde comme révolutionnaire professionnel ».

Jacques Vergès va faire d’un hôtel un lieu de rassemblement clandestin où se croiseront notamment Pol Pot et Masmoudi. Il va défendre le FLN et se marier à la poseuse de bombes Djamila Bouhired. Faire la rencontre de Mandela ou Malcolm X. Subir le courroux du Mossad. Défendre Klaus Barbie comme le jardinier Omar, accusé d’avoir commis un assassinat. « Faire son devoir sous les crachats est jouissif », lâche-t-il comme une provocation. Sur ses années de disparition, on ne saura rien, ou presque. Ses sympathies politiques et son penchant pour les causes perdues sont plus connues. « Le socialiste se ménage une porte de sortie. Le communiste, lui, fait sauter les ponts derrière lui », commente-t-il, lui dont la France libre et l’Algérie indépendante demeurent les deux grandes guerres victorieuses.

Vergès a davantage d’intérêt pour sa capacité à sonder l’homme que pour la manière dont il rend compte de la carrière de l’avocat. Superbement mis en vignettes par Guillaume Martinez, l’album passe certes superficiellement en revue les grandes affaires de cet « avocat du diable », mais il s’arroche surtout à toutes les aspérités que laissent entrevoir sa personnalité ou ses confidences à Jean-Charles Chapuzet. Au bout du compte, on est frappé par l’authenticité de ses luttes mais soupçonneux d’une tentation éprouvée de se mettre en scène. Mais l’évocation de cette figure controversée a un autre mérite : celui d’exposer une nouvelle fois la duplicité des démocraties occidentales, promptes à jouer les pompiers d’un monde qu’elles ont arrosé d’acétone.

Vergès, Jean-Charles Chapuzet et Guillaume Martinez
Glénat, septembre 2022, 128 pages

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3.5

Second tour pour Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab

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La collection « Comix Buro » des éditions Glénat accueillent le second tome de La Tour. Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab s’y penchent sur les conflits intergénérationnels dans un monde post-apocalyptique où l’air a été rendu irrespirable par une bactérie qui a décimé la quasi-totalité de l’humanité.

La Tour est un ancien fleuron technologique, désormais altéré par le temps. Les rares survivants d’une humanité en décrépitude, vidée de ses forces vives par une bactérie mortelle, s’y sont réfugiés. Les « Anciens » ont connu le monde d’avant, où ils pouvaient circuler librement, où l’horizon était plus vaste et moins vertical. Les « Intras » sont nés entre ses murs et n’ont qu’une connaissance partielle, strictement bornée, de leur environnement. Entre ces deux groupes, les tensions sont vives et multiples. Et lorsqu’une explosion a lieu dans une serre capitale pour la survie de la collectivité, elles se voient soudainement accentuées. Les Anciens sont-ils responsables de cet événement ayant coûté la vie à de nombreux Intras ? Les croyants accepteront-ils de quitter leur Temple, réquisitionné pour en faire une nouvel espace de production agricole ?

Dans l’univers façonné par Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab, la nature a repris ses droits sur la civilisation. Le jeune Aatami tente une expédition périlleuse jusqu’à la tour de l’OTAN, espérant y trouver des survivants et/ou du matériel utile, mais il doit composer avec des réserves d’air peu généreuses et des routes en ruines. Newton, l’intelligence artificielle et protéiforme de la Tour, a du mal à le guider : ses cartes datent d’il y a 30 ans et la surface du globe a été profondément modifiée depuis tout ce temps. C’est une invitation à l’humilité : les réalisations humaines, fruits de millions d’années, se voient peu à peu effacées par une nature qui ne demande qu’à s’exprimer. Une quête de liberté et d’affranchissement qu’elle a en commun avec les Intras, à tel point que les Anciens songent désormais à les émanciper d’« une solidarité qui les étouffe » et à « les laisser construire librement leur futur ».

Ce second tome de La Tour se déploie selon deux arcs narratifs qui se distinguent dans leur temporalité. On y suit d’une part l’expédition d’Aatami et d’autre part, les événements succédant à l’explosion dans la serre. Parmi ces derniers, on notera les états d’âme d’une IA qui dysfonctionne à mesure qu’elle gagne en humanité, le bellicisme du jeune Altay, qui s’estime marginalisé par les Anciens, les dissensions amoureuses entre Caem et Ingrid et la rivalité politique entre cette dernière et Angela, la maîtresse de son fils. Avec talent, Mr Fab donne vie au récit dense et déstructuré de Jan Kounen et Omar Ladgham. Il exprime d’ailleurs toute l’étendue de son talent dans la dernière partie de l’album, au cours d’une séquence inventive où l’onirisme le dispute au psychédélisme.

Enjeux sanitaires, environnementaux et agricoles, réflexions sur les intelligences artificielles, conflits intergénérationnels, sentiments humains basiques, aspiration à la liberté et l’autodétermination : La Tour parvient habilement à mêler l’ensemble de ces thématiques sans ankyloser son récit ni perdre le lecteur. Et en disséminant çà et là des références à Stanley Kubrick ou Isaac Asimov. Mais la médaille a son (léger) revers : Jan Kounen et Omar Ladgham ont tendance à négliger certains personnages, qui en deviennent essentiellement fonctionnels. À suivre cependant.

La Tour (tome 2), Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab
Glénat, septembre 2022, 64 pages

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3.5

« Anarchy in the USE » : la grande bouillie bruxelloise

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Les éditions Au Diable Vauvert publient le très référencé Anarchy in the USE, de l’auteur britannique John King. Ce dernier met en scène un pouvoir dictatorial drapé dans le mensonge, au point de réhabiliter les grandes figures du nazisme ou du fascisme.

Auteur de Football Factory, le romancier britannique John King s’est toujours intéressé à la culture populaire et aux classes ouvrières. Avec Anarchy in the USE, il s’en tient à ses fondamentaux tout en embrassant un genre très codifié, la contre-utopie. Et si les footballeurs du London United ou les groupes punk marginaux figurent en bonne place dans sa dystopie, ce sont surtout les références à George Orwell, Aldous Huxley ou Ray Bradbury qui y pullulent. On pourrait en effet porter au crédit de ces prestigieuses figures tutélaires les agglomérations d’États revisitant l’Histoire à des fins totalisantes (1984), le recours à des sexeuses et au fucky-fucky en guise de distraction (Le Meilleur des mondes) ou la grande liquidation des supports physiques dans la culture, sorte d’autodafés sous couvert de consommation numérique (Fahrenheit 451). La double-pensée, les îlots de résistance ou la hiérarchisation et la personnalisation du pouvoir (via la caste des Crates et les contrôleurs vénérés) poussent encore plus loin les effets de miroir entre Anarchy in the USE et ces grands romans de la contre-utopie.

Mais Anarchy in the USE est avant tout un roman (fleuve) sur l’aveuglement doctrinaire. Son personnage principal, Rupert, apparaît à ce point fanatisé qu’il demeure incapable de prêter l’oreille aux discours remettant en cause l’USE, les Bons Euros et leurs Entreprises bénéficiaires. Il ne ressent que du dégoût, au mieux de l’indifférence, pour les vestiges sociaux et culturels d’un passé qu’il espère à jamais révolu. Son paradis, c’est un monde uniformisé, parlant une même langue, payant dans une monnaie unique et partageant une idéologie commune, où la moindre déviance pourrait être traquée et annihilée à l’aide d’outils numériques tels que le réseau InterZone, la puce greffée la Paume et le logiciel Soupç. Un monde où Hitler est encensé, la pédophilie tolérée, la torture des animaux encouragée, la prostitution institutionnalisée (et néo-coloniale) mais les livres interdits et les résistances, tuées dans l’œuf. On tient là, sans l’ombre d’un doute, une satire de l’Union européenne et du néolibéralisme, mais aussi de la technosurveillance et du solutionnisme de la Silicon Valley.

D’Anarchy in the USE, on retient un monde pathétique, étrange, anesthésié par la propagande et les distractions soupesées. La nuance y est désespérément effacée, rejetée à la marge de Londres, quasi inaudible. Le roman de John King déborde d’ironie. Il épaissit les traits et épingle des politiques de plus en plus dévoyées. Il a cependant le tort d’arriver des années après les chefs-d’œuvre de Jack London, Georges Orwell, Evgueni Zamiatine ou Aldous Huxley. On peut certes difficilement lui reprocher le talent de ses prédécesseurs, ni le caractère séminal de leurs écrits. John King fait d’ailleurs preuve d’inventivité dans ses descriptions d’un monde mis en coupes réglées par une dictature hautement centralisée. Mais il n’empêche, on peine à pleinement embrasser le propos, trop démonstratif, à ne pas déceler les emprunts, nombreux. Anarchy in the USE est une dystopie intéressante, bien ficelée, pas dénuée de fulgurances, mais elle risque d’apparaître quelque peu convenue aux amateurs du genre.

Anarchy in the USE, John King
Au Diable Vauvert, septembre 2022, 512 pages

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3