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Troisième intégrale de « 421 » aux éditions Dupuis

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Les éditions Dupuis publient le troisième et dernier volume des intégrales de 421. On y suit le parcours d’un agent secret britannique, Jimmy Plant, dont les créateurs, Éric Maltaite et Stephen Desberg, révèlent pour la première fois le passé.

Terrorisme islamiste, milices américaines d’extrême droite, complot visant Gorbatchev, ex-agent irakien de Saddam Hussein reconverti en collectionneur d’antiquités archéologiques : le moins que l’on puisse dire, c’est que 421 colle à son temps, quand il ne fait pas montre d’une certaine prescience. En délicatesse au sein d’une maison d’édition en voie de réinvention, en situation de rupture avec le nouveau directeur éditorial de Dupuis Philippe Vandooren, Éric Maltaite et Stephen Desberg livrent en 1992, avec « Le seuil de Karlov », le dixième et dernier récit d’une série qui s’écoulaient pourtant encore à quelque 20 000 exemplaires (le seuil de rentabilité à l’époque). Trop adulte pour un magazine (Spirou) qui se tournait manifestement vers un jeune lectorat, 421 ne va cependant pas tirer sa révérence sans donner un relief biographique et psychologique à son héros, densifier ses phylactères et moderniser un dessin rendu quelque peu obsolète par des publications telles que Fluide Glacial ou Métal Hurlant. En fin connaisseur, Didier Pasamonik s’épanche longuement sur ces faits dans une introduction passionnée, entrecoupée de dessins et de croquis, avant d’en arriver au cœur du sujet.

« Falco » se penche sur une milice extrémiste dirigée par un ancien de la CIA et rendant des services inavouables à un sénateur conservateur, Elliott Purdie. C’est depuis une prison privée que ce groupe de combattants aussi clandestins que fanatisés cherche à se venger des groupes terroristes arabes. Il va se voir infiltré par Jimmy Plant, le héros de 421, qui y croise une ancienne connaissance, Jetta Anderson, engagée pour filmer les opérations. L’épisode qui suit, « Les Années de brouillard », introduit un personnage qui va devenir récurrent jusqu’à la fin de la série, Morgane Angel, une espionne qui enquête sur le passé trouble de Jimmy. Tandis que le voile est levé sur l’adolescence du personnage, déjà caractérisé par « la vivacité, l’intelligence, le bon sens », une relation spéciale, ambivalente, va se nouer entre les deux agents, phénomène qui va trouver son point culminant dans « Morgane Angel », où un Jimmy déguisé va séduire Evelyn, la sœur de Morgane, pour approcher cette dernière. Il découvre aussi ses motivations profondes, son éducation rigide et son tempérament à tendance émotionnelle. 421 se distingue surtout par une capacité hors pair à se fondre dans la peau d’un autre et à simuler l’expertise sur des sujets qu’il ne maîtrisait pas quelques heures plus tôt (la musique baroque, en l’occurence).

Le dernier tome de cette intégrale, « Le seuil de Karlov », met 421 sur la piste d’un criminel « mortellement dangereux », ancien du régime de Saddam Hussein, pour lequel il a multiplié les assassinats de manière méthodique et sadique (ses commentaires ironiques sur la curiosité des enfants). Pas dénué d’humour ou de sous-entendus (les divorces à l’amiable, les prisons d’hommes…), le récit s’intéresse aussi aux marchands d’antiquités et s’appuie sur les tensions entre Jimmy et Morgane, duo antagonique reconstitué pour l’occasion. Comme ses prédécesseurs, « Le seuil de Karlov » est parfaitement maîtrisé, tant dans sa dimension graphique que dans l’enchaînement des événements ou sa manière de caractériser les différents protagonistes. Éric Maltaite et Stephen Desberg ont certes été contraints de mettre fin de manière précoce aux aventures de 421, mais ils lui auront donné les nuances, le charisme et les instigateurs qu’il faut pour marquer l’histoire de la maison Dupuis – et, plus largement, de la bande dessinée franco-belge. Rusé, manipulateur, franc du collier, plus mystérieux qu’il n’y paraît, Jimmy Plant s’avère finalement bien plus qu’un énième ersatz de James Bond : c’est un agent complexe, jusqu’au-boutiste, doté d’une éthique personnelle (et relative). Un authentique héros de bandes dessinées.

421, Éric Maltaite et Stephen Desberg
Dupuis, septembre 2022, 264 pages

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« Le Bonheur dans la littérature et la peinture » : joie et quiétude de Cicéron à Warhol

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Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de lettres et professeur de littérature comparée à l’Université de Strasbourg, Pascal Dethurens problématise le bonheur à travers la littérature et la peinture. Son ouvrage, publié aux éditions Hazan, fait place à cent illustrations et des dizaines de citations minutieusement choisies, mettant en exergue la manière dont ces deux disciplines artistiques ont rendu compte du bien-être et de la félicité de l’Antiquité à nos jours.

Ordonnées selon leur thème, les œuvres picturales et littéraires composant Le Bonheur dans la littérature et la peinture couvrent un large spectre, nous menant de Cicéron à Andy Warhol, de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen, selon qui « le but de la société est le bonheur commun », à Blaise Pascal, annonçant que le malheur des hommes vient d’une seule chose, être incapable de demeurer au repos dans une chambre. Il est vrai que, de tout temps, une kyrielle d’artistes ont fait résonner bonheur et calme, contemplation, quiétude. Moments de suspension, tableaux champêtres, espaces expurgés de tout mouvement, ou presque : du Jardin verdoyant de la Villa Livia aux paysages de Georges Braque en passant par la cueillette des olives représentée par Vincent Van Gogh, nombreux sont ceux pour qui ces instants en quasi-suspension ont partie liée avec l’idée du bonheur.

On le sait, en Occident comme ailleurs, le bonheur est régulièrement questionné, toujours convoité, parfois mesuré (le Bhoutan et son Bonheur National Brut). Il constitue aussi un objet d’étude philosophique, sur lequel épicuriens et stoïciens n’ont jamais cessé de réfléchir et de discourir. Pour Schopenhauer, la félicité se trouve dans un moment en angle mort, entre le désir et l’ennui, ou naît de l’annihilation des souffrances. Alain Badiou argue quant à lui que la théorie du bonheur est le but, la finalité, la raison d’être de toute philosophie. Les grands peintres ont tous fait valoir leur sensibilité personnelle pour le portraiturer : Jan Steen a fait de La fête de Saint-Nicolas un moment familial de joie et de présents, caractérisé par une fillette espiègle ; Monnet installe une femme songeuse au bord d’un fleuve, lors d’une journée ensoleillée, dans Sur les bords de la Seine à Bennecourt ; Henri Matisse imagine une douzaine de personnes dénudées, dansant ou s’enlaçant, sur une étendue bordant la mer (Le Bonheur de vivre) ; Mary Cassatt trouve l’épanouissement dans un baiser maternel ; David Vinckboons, dans une scène galante dans un jardin ; Vincent Van Gogh, encore lui, dans les premiers pas d’une fillette vers les bras tendus de son père…

Le roman Robinson Crusoé, publié en 1719, est un autre cas d’école : Daniel Defoe y opère un schisme entre nature et culture. C’est en faisant son deuil de la civilisation et en devenant un aventurier abandonné que son héros se réalise enfin. Le Rêve, de Le Douanier Rousseau, semble lui emboîter le pas, avec sa jungle luxuriante, ses fleurs de lotus géantes et ses animaux sauvages. A contrario, Michel Houellebecq se fait plus cynique, Andy Warhol plus moderne, Canaletto (la place Saint-Marc de Venise), Simon Denis (les environs de Naples) ou Paul Flandrin (une villa au crépuscule) plus urbains. En peinture comme en littérature, le bonheur tient lieu d’acception plurielle : il est polysémique, évolutif, indexé sur son temps et ses modes de vie. Une variété dont Pascal Dethurens saisit le moindre relief, qu’il soit festif, romantique, familial, contemplatif, pastoral ou réflexif.

Elle ne doit rien au hasard, cette distance conceptuelle entre un Didier Érasme (« Plus l’amour est parfait, plus grande est la folie, et plus complet est le bonheur ») et un Paul Valéry (« L’Europe, sur son propre sol, atteint le maximum de la vie, de la fécondité intellectuelle, de la richesse et de l’ambition (…) Elle a Venise, elle a Oxford, elle a Séville, elle a Rome, elle a Paris »), entre l’ivresse urbaine de Camille Pissarro (La Place du Havre, à Paris) et la quiétude familiale et fleurie d’Auguste Renoir (Deux sœurs sur la terrasse). Le bonheur est tout à la fois : vibrant, passionnel, fragile, absolu, consommé, fugace, incandescent, anecdotique, impossible, éternel. Les artistes l’ont bien compris et s’en sont faits les porte-voix. Pascal Dethurens en rend compte avec sagacité et érudition, dans une somme si pas indispensable, au moins passionnante.

Le Bonheur dans la littérature et la peinture, Pascal Dethurens
Hazan, septembre 2022, 192 pages

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4.5

« Les Origines troubles de l’épidémiologie » : des navires négriers aux plantations esclavagistes

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Les éditions Autrement publient Les Origines troubles de l’épidémiologie, de l’historien de la médecine Jim Downs. Ce dernier se penche sur les relations étroites entre l’esclavagisme, le colonialisme ou encore la traite négrière et la naissance, relativement récente, d’une discipline scientifique et médicale dont les connaissances ne cesseront de se former sur des terreaux sulfureux.

Pour les épidémiologistes en herbe, façonnant peu à peu, et souvent à grand-peine, une discipline aux contours encore indéterminés, les données et les statistiques ont toujours constitué une matière première capitale. Or, comme le rappelle abondamment Jim Downs dans Les Origines troubles de l’épidémiologie, l’Administration coloniale britannique ou les rapports militaires américains du temps de la Guerre de Sécession abondaient d’informations précieuses, en plus de découler d’un terrain propice à l’apparition et la transmission de maladies infectieuses. La promiscuité et la mauvaise ventilation des prisons indiennes ou des navires négriers, l’exploitation du corps noir à des fins vaccinales dans les plantations esclavagistes, les chaînes de transmission des maladies dans les camps militaires ou les hôpitaux de fortune ont tous contribué à l’objectivation des grandes composantes de l’épidémiologie. Entre 1756 et 1866, période étudiée dans l’ouvrage, la communauté médicale s’est appuyée sur des populations souvent vulnérabilisées, aussi diverses que les esclaves, les colonisés, les soldats ou les pèlerins, pour élaborer et tester leurs théories épidémiologiques. En ce sens, et c’est le postulat de Jim Downs, certains grands événements historiques et plusieurs mutations sociales significatives ont favorisé l’émergence et l’avancée d’idées médicales et de politiques de santé publique formalisées, sans lesquelles la gestion actuelle des épidémies apparaîtrait bien plus lacunaire. Les archives militaires et coloniales, mêlées aux enquêtes de terrain, ont ainsi donné lieu à de nouvelles méthodes d’investigation – et, notons-le, ont également servi d’assise au racisme scientifique.

Les Origines troubles de l’épidémiologie met en exergue des personnalités médicales souvent méconnues. Robert Thornton, John Howard, Arthur Holroyd, James McWilliam, Gavin Milroy, Florence Nightingale, Robert Koch ou Edmund C. Wendt prennent ainsi place parmi les dizaines de scientifiques, médecins, infirmiers, statisticiens, enquêteurs (fonctions non exclusives) ayant contribué à l’émergence et la codification de l’épidémiologie et de ses principaux éléments constitutifs. Avec pédagogie et clarté, Jim Downs narre leur récit, leurs intuitions, leurs trouvailles et la manière dont ils sont entrés en résonance avec l’objectivation des politiques de santé publique telles que nous les connaissons aujourd’hui. Mauvaise alimentation et surpeuplement dans les navires négriers engendrant le scorbut et les infections, réflexions sur la qualité de l’eau et de l’air dans les prisons, dialogues constructifs entre médecins réformateurs dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, conservatismes obstinés des praticiens contagionnistes, insalubrité potentiellement vectrice de la peste, distinction affinée entre maladies contagieuses et infectieuses, mise au jour du bacille du choléra par le médecin allemand Robert Koch, matière vaccinale prélevée sur le corps des enfants d’esclaves lors des épidémies de variole… L’histoire est longue, complexe, accidentée, mais Jim Downs nous y initie en clerc, et avec une passion…. contagieuse !

Les Origines troubles de l’épidémiologie recèle d’informations permettant d’identifier les principaux jalons de l’épidémiologie naissante. En France, dans le courant du XIXe siècle, les bains publics se démocratisent, les routes sont débarrassées des cadavres d’animaux, des mesures strictes s’appliquent aux égouts et voiries, un nouveau discours sur la transmission des maladies apparaît, témoignant de l’émergence de nouveaux principes épidémiologiques. Dans le même temps, la plupart des études de cas sur le surpeuplement et la qualité de l’air émanent de rapports de médecins britanniques basés dans les colonies des Caraïbes et des Indes, ou s’appuyant sur les événements se produisant à bord des vaisseaux négriers ou de la marine. Les anticontagionistes tels qu’Arthur Holroyd essaient de parvenir à une compréhension plus rationnelle de la propagation des maladies. Si les conclusions du scientifique sont erronées, il a en revanche le mérite de poser, ou à tout le moins de renforcer, les fondements d’une méthodologie qui fera bientôt ses preuves. La bureaucratie coloniale et militaire devient de plus en plus la voie à travers laquelle on peut suivre l’évolution des épidémies. Les médecins fonctionnaires coloniaux notent où les maladies apparaissent, combien de personnes elles affectent, dans quelles conditions et avec quels symptômes, jusqu’à quels degrés et avec quels effets selon quels traitements. Ils enquêtent, questionnent, s’intéressent au point de vue des populations touchées, souvent marginalisées (colonisés, esclaves, etc.). Plus tard, Florence Nightingale publiera des rapports détaillés, proposera des recommandations, prendra appui sur les statistiques. Assainissement, évacuation des eaux, prévention des maladies, théories de la transmission, elle effeuille alors le milieu hospitalier et apporte un cadre réflexif – notamment sur les facteurs environnementaux – d’une importance capitale. Pendant la guerre de Sécession, c’est la ventilation, l’emplacement des tentes, la rareté des bains, la défécation dans les tranchées, à distance modérée des camps, qui se voient questionnés.

Dans Les Origines troubles de l’épidémiologie, Jim Downs construit une série de petits récits liés entre eux par les idées médicales qu’ils s’échangent et étoffent – ou contredisent – au gré des enquêtes et au fil du temps. On découvre une discipline qui évolue graduellement, par tâtonnements, en étudiant les expériences naturelles tirées du sort funeste de populations vulnérables et souvent asservies. L’ouvrage apparaît doublement indispensable, en superposant à une genèse de l’épidémiologie un regard documenté sur des événements historiques tels que le colonialisme ou l’esclavage.

Les Origines troubles de l’épidémiologie, Jim Downs
Autrement, septembre 2022, 350 pages

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4.5

« Les Décrochés » : faire son deuil de la scolarité

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Très actif sur Twitter, où il s’exprime sous le pseudonyme « Rachid l’Instit », le professeur en Segpa Rachid Zerrouki publie aux éditions Robert Laffont l’ouvrage Les Décrochés, qui problématise, en s’appuyant sur des entretiens et des expériences de terrain, le décrochage scolaire et les mécanismes qui y président.

Une première nuance significative apparaît dès le titre de cet ouvrage : les élèves dont il est question, ceux qui quittent prématurément le système scolaire, ne sont pas qualifiés de décrocheurs mais bien de décrochés. Les deux termes ont beau être proches, ils sont loin de s’apparenter : le caractère intentionnel, ou à tout le moins actif, du décrocheur disparaît totalement sous l’appellation plus passive du décroché. Et derrière ce choix lexical se devinent les intentions de Rachid Zerrouki : dans une démarche empirique, mais ne pouvant se prévaloir de prétentions sociologiques, l’auteur cherche avant tout à comprendre les déterminismes sociaux, psychologiques, familiaux et contextuels à l’origine de l’abandon scolaire.

Avec pudeur et bienveillance, Rachid Zerrouki revient sur le parcours accidenté, entravé, parfois étouffé dans l’œuf, de ces élèves s’étant éloignés trop tôt, et souvent malgré eux, de l’école. On trouve ainsi dans Les Décrochés des portraits en cascade, empreints de sensibilité, portant sur des jeunes hypersensibles, souffrant de phobie scolaire, manquant d’estime de soi, ayant du mal à juguler leurs émotions, reproduisant des inégalités sociales sur lesquelles ils ont peu de prise, marqués par un parcours familial ou migratoire complexe, prisonniers du regard des autres ou de troubles de l’apprentissage. Chaque histoire est un puissant témoignage battant en brèche les idées préconçues, et Rachid Zerrouki n’a finalement pas d’autre objectif que celui-là.

Si Les Décrochés met en exergue quelques statistiques utiles – le million de jeunes, approximativement, ayant vu leur scolarité altérée par la crise sanitaire, les 80 000 autres qui sortent du système scolaire prématurément chaque année, tous ceux qui portent en héritage la classe sociale de leurs parents –, on quitte vite le domaine des chiffres et des données socioéconomiques soupesées pour s’intéresser plus avant à la chair, humaine et biographique, de ces étudiants laissés sur le bord du chemin, souvent incompris, parfois en plein désarroi. En ce sens, il ne faut pas se méprendre sur le parti pris de Rachid Zerrouki. Ce dernier s’inscrit davantage dans l’observation et la retranscription subjectives d’un Laurent Cantet que dans les écrits ou les études circonstanciées d’un Pierre Bourdieu ou d’un Jean-Michel Barreau. Qu’à cela ne tienne, son essai n’en est pas moins nécessaire et passionnant.

Les Décrochés, Rachid Zerrouki
Robert Laffont, août 2022, 224 pages

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La Cantine de minuit : menu unique très adaptable

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Dans ce petit restaurant de quartier ou izakaya (situé à un angle de rue, il peut accueillir environ 10 clients), ouvert de minuit à sept heures du matin, la carte n’affiche que quatre possibilités, menu unique avec soupe miso au porc et trois boissons d’accompagnement : bière (pinte), saké (36 cl) ou Shôchû (au verre), mais le patron n’hésite pas à affirmer qu’il sert tout plat pour lequel il dispose des ingrédients nécessaires.

Autant dire que la politique commerciale fonctionne parfaitement et que le restaurant ne désemplit pas, en bonne partie parce qu’il draine une belle quantité d’habitué(e)s. Mais ce qui fait le succès de la Cantine de minuit, comme la surnomment les habitué(e)s, c’est un ensemble caractéristique dont l’album se montre un excellent reflet. D’abord, ce restaurant ressemble effectivement à une cantine, car tout le monde y mange à la même table (arrangée en U), dans une sorte d’arc de cercle consensuel ou convivial. En gros, tout le monde parle à tout le monde. Et comme le patron connaît bien ses clients, surtout les habitués, il peut généralement donner des nouvelles de quelqu’un qui n’a pas été vu depuis un certain temps.

Le patron

C’est un homme pas tout jeune (cheveux blanchis), plutôt élancé, au passé indéfinissable mais qui a un look assez raffiné : cheveux courts grisonnants, fine moustache, barbichette discrète et surtout une cicatrice qui lui court en zigzags d’au-dessus à en-dessous l’œil gauche. Sachant qu’il se met en quatre pour satisfaire les désirs (culinaires) de sa clientèle et qu’il est ouvert l’essentiel de la nuit, on comprend son succès. Globalement, sa clientèle, ce sont les travailleurs de la nuit qui cherchent un havre de paix (à Shinjuku : arrondissement de Tokyo comptant le plus grand nombre d’étrangers, quartier très animé la nuit), à une heure où on peut se laisser aller à des confidences qu’on ne lâcherait pas dans d’autres circonstances. De plus, si le patron est attentif à ce qui se passe dans son restaurant, il ne cherche pas à tirer les vers du nez de sa clientèle. Il préfère largement s’affairer à élaborer les plats qu’on lui demande. Il faut dire que, tout compte fait, l’éventail est assez large. Assez philosophe, il écoute et commente parfois. Très disponible, il se tient quasiment toujours debout et quand il ne cuisine pas, il tient une cigarette allumée entre deux doigts (de façon plutôt délicate). Il est toujours habillé de la même façon, avec un T-shirt clair sous une veste simple (pour un occidental, on dirait un pyjama), mais sur quelques rares plans larges, on constate qu’il porte également un pantalon.

La série et ses caractéristiques

Ayant eu un beau succès au Japon, on peut supposer qu’elle est, au moins d’une certaine manière, révélatrice des mentalités japonaises. Elle est constituée d’une série de petites histoires déclinées artificiellement sous forme de nuits. Artificiellement, car certaines histoires courent sur plusieurs nuits, car généralement elles sont centrées sur un personnage ou bien sur un groupe, parfois pour une dégustation autour d’un plat, parfois aussi pour une anecdote qui court sur plusieurs nuits. Il faut déjà dire que l’éventail des plats demandés (l’édition française en donne systématiquement la composition sous forme de notes) est vraiment large et donc significatif non seulement de la palette de la cuisine japonaise, mais aussi des goûts des uns et des autres, ainsi que de nombreuses traditions (tel plat se mange généralement à telle occasion). Le petit gag de répétition, c’est que lorsqu’un client demande un plat précis, cela donne régulièrement envie aux autres clients de la cantine de demander la même chose. Par contre, étant donné que le dessin est en noir et blanc (à l’exception des 6 premières pages), la représentation de ces plats est souvent décevante. Autre gag de répétition, chaque fois qu’un client entre (par une porte coulissante), la porte cogne. Remarque au passage, quand un client entre, il (ou elle) annonce immédiatement sa commande, encore debout. C’est tellement systématique qu’on peut se demander si cela correspond à une pratique japonaise typique dans ce genre de lieu ou si cela permet simplement au dessinateur Yarō Abe d’aller au plus vite vers ce qu’il veut raconter, étant donné que chaque « nuit » ne correspond qu’à quelques planches (sur un format typique du manga : 21,0 x 14,9 cm). Ce premier volume d’une série qui en compte désormais onze, épais de 300 pages, raconte 29 nuits (pour autant d’épisodes), avec un épisode spécial de 2 pages. Les 4 toutes premières planches sont en couleurs, sans doute pour inciter à la lecture. Une lecture qui devient vite addictive, car l’auteur se montre habile pour capter son lectorat, en renouvelant les situations, les plats dégustés, ainsi que les physiques et caractères de ses personnages. On remarque notamment qu’il parvient en quelques traits à caractériser chacun-chacune, ce qui contribue à fidéliser son lectorat satisfait de retrouver tel ou tel personnage dans différentes péripéties, où la consommation des plats confectionnés par le chef s’agrémente d’histoires personnelles souvent à caractère sentimental (les thèmes principaux étant la famille, le travail et les traditions). Mention spéciale à quelques figures féminines : Mayumi la gourmande, Marylin la stripteaseuse et les 3 amies inséparables que le narrateur-cuisinier a surnommées les « Ochazuke sisters » du nom d’un plat typique à base de riz assaisonné.

Toutes les histoires en question ont été publiées dans la revue Big Comic Original, entre novembre 2006 et mai 2008, puis en volumes par l’éditeur japonais Shōgakukan. Chaque volume (300 pages) de l’édition française (publication du n°11 en mars 2022) correspond en fait à 2 volumes de l’édition originale japonaise.

La Cantine de minuit (1), Yarō Abe
Le lézard noir, février 2017 (France)
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4

« Le Coup de l’escalier » en combo DVD/BR chez Rimini

Déjà confortablement installé à Hollywood, où il a gravi les échelons jusqu’à devenir l’un des monteurs les plus éminents de son temps – il a notamment travaillé pour la RKO Pictures sur les films d’Orson Welles, dont Citizen Kane –, Robert Wise réalise, deux années avant son fameux West Side Story, un film noir sublimé par l’utilisation du grand angle, la présence au générique du chanteur et acteur noir Harry Belafonte, et comportant une réflexion d’avant-garde sur le racisme.

Entamé au début des années 1940, le cycle originel des films noirs américains entonne peut-être, dès 1959, son chant du cygne. Pour beaucoup en effet, Le Coup de l’escalier se pose en ultime battement de cœur d’un genre qui influence aujourd’hui encore des générations entières de cinéastes. Chef-d’œuvre viscéral aux airs de caper movie, pétri par les mains expertes de Robert Wise, réalisateur de West Side Story (1961) et de La Maison du diable (1963), ce thriller désenchanté, sondant volontiers le racisme de son temps, pose un regard froid et distant sur un triangle humain sous haute tension, composé d’un policier injustement évincé, d’un ancien soldat vieillissant aux penchants négrophobes affirmés et d’un chanteur noir désabusé, tiraillé entre son rôle de père et celui de joueur maladif, aussi criblé de dettes que dépourvu de perspectives.

Reprenons dans l’ordre. Le premier cherche à fomenter un braquage de banque dans l’espoir de s’extirper d’un « grenier » où il se sent à l’étroit ; le second, un militaire peinant à se réinsérer dans la société, essaie de (se) prouver qu’il est « encore trop jeune pour être jeté à la ferraille » ; le dernier subit des pressions financières multiples, tente de régler une lourde ardoise contractée auprès de voyous sans pour autant négliger la pension due à son ex-femme, qui s’avère tout à fait prompte à la lui réclamer, avocats à l’appui si nécessaire. Scénarisé avec malice et une minutie d’orfèvre, Le Coup de l’escalier fait écho à la faiblesse et aux contradictions des hommes, installe ses intrigues dans un climat de violence émotionnelle permanente, décline la condition humaine sous toutes ses formes, même les plus cyniques et intolérables. « On n’est plus au temps de la guerre de Sécession », lancera ainsi le vieux policier au soldat réactionnaire, lequel taxe sans sourciller de « négrillonne » une gamine croisée dans la rue, et affirme un peu plus tard n’accorder aucune confiance « à un type de couleur ». Un racisme ordinaire très en phase avec l’époque, qui conduira à des altercations aux conséquences variables.

Dès son ouverture, Le Coup de l’escalier trace les lignes cardinales d’un monde clos entièrement privé d’espoir. On y filme d’abord une flaque d’eau sur laquelle flottent toutes sortes de déchets, puis des avenues peu avenantes, presque sordides, avant de surexposer un visage marqué par le temps, las et contrarié. Les plans s’attardant ensuite sur des autoroutes dédaléennes et désincarnées, comme les séquences de tension galopante dans les bistrots, participent eux aussi de cette mécanique appuyée du désenchantement. Jean- Pierre Melville, qui tenait en haute estime l’œuvre de Robert Wise, y puisa sans doute de quoi conforter ses propres obsessions, peut-être dans l’usuel « dernier coup » qui vire au désastre ou dans les effets de symétrie confrontant précisément les différents protagonistes.

Filmé au cordeau et remarquablement distribué – Shelley Winters et Robert Ryan sont deux monstres sacrés du film noir –, Le Coup de l’escalier apparaît aujourd’hui encore indémodable et magistralement exécuté de bout en bout : reflets faisant sens, plongées vertigineuses, plans saisis à travers des stores, mouvements d’ombres sur un manège, caméra papillonnant tout en capturant l’horizon, zooms étourdissants, prises de vue normatives à même le sol, dilatation et rétractation du temps… Nul doute qu’il y a du génie, et autant de désespoir, dans ce cinéma-là.

TECHNIQUE & BONUS

Très convaincante sur le plan technique, et notamment dans la gestion des contrastes et la stabilité de l’image, cette édition comporte en outre deux suppléments très intéressants, à travers lesquels le prolifique Jacques Demange, critique de cinéma, analyse le temps dans le film de Robert Wise, et Olivier Père, responsable cinéma d’ARTE France, recontextualise et problématise une œuvre d’une richesse longtemps insoupçonnée. Le premier va notamment mettre en opposition les cinq minutes de flottement (volontaire) précédant le braquage – ainsi que les procédés techniques qui les appuient – et l’accélération du rythme, du montage et du mouvement qui va leur succéder. Le second revient plus abondamment sur la carrière de Robert Wise et souligne ce qui fait l’étoffe du Coup de l’escalier, film hybride – noir, sociétal, de braquage – adulé par Jean-Pierre Melville et se caractérisant par l’emploi, encore rare, d’un comédien noir, Harry Belafonte.

Bande-annonce

Fiche technique

Audio : Français DTSHD-MA 2.0mono, Anglais DTSHD-MA 2.0mono
Sous-titrage : Français

Master HD au format 1.37 utilisé par le British Film Institute pour leur sortie Blu-ray
Boîtier Digipack 2 volets avec étui
Contient :
– le Blu-ray du film (96′)
– le DVD du film (92′)
– le livret « Le Sommeil de la raison engendre les monstres » conçu par Christophe Chavdia (28 pages)

« Le Temps selon Robert Wise » : analyse de Jacques Demange, critique à la revue Positif (9′)
« La Griffe Robert Wise » : interview d’Olivier Père, directeur de l’Unité Cinéma d’ARTE France (29’38 »)
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4.5

Hidden Agenda (1990) de Ken Loach : quoi qu’il en coûte

Premier thriller politique de la carrière du cinéaste britannique, Hidden Agenda fut aussi sa première œuvre marquante après une longue parenthèse où il se consacra à la télévision. Largement inspiré de faits authentiques, le film est une attaque en règle contre les méthodes policières brutales employées par les Britanniques dans leur lutte contre l’IRA. Loin de l’âpreté et du réalisme kitchen sink de ses débuts, Ken Loach y associe avec un talent fou la critique sociopolitique avec une fiction haletante. On retrouve avec bonheur ce film quelque peu oublié dans une nouvelle édition plus que recommandable signée Rimini. 

Pour le cinéaste britannique Ken Loach, l’orée des années 1990 représente son retour sur grand écran, après pas moins de deux décennies d’absence quasi-totale. Son dernier succès au cinéma remonte en effet à 1971, avec Family Life. S’ensuivirent des années de vaches maigres marquées par un désintérêt des producteurs vis-à-vis de cet auteur très engagé politiquement, tendant même vers la censure. Cette époque fut « inaugurée » dès 1971 et un documentaire pour la BBC commandé par l’association caritative Save the Children afin de mettre en valeur son travail. Le résultat fut cependant tout autre, puisque Loach et son producteur Tony Garnett s’employèrent à y dénoncer ce qu’ils estimaient être une attitude « néocoloniale » dans la gestion de certains projets africains de l’association. Cette dernière fut scandalisée par le documentaire, refusa de le payer et s’opposa à sa retransmission. Il fallut alors attendre 1979 pour voir le nom du réalisateur au générique d’un long-métrage de cinéma, même si ce fut dans le style inattendu du film d’aventures pour enfants (Black Jack). Les années 80 furent encore pires pour Loach, qui ne signa durant cette période que deux films – pour autant d’échecs –, Regards et Sourires (1981) et Fatherland (1986).

Pendant toutes ces années, Loach se consacra essentiellement à la télévision, pour laquelle il tourna de nombreux documentaires, dont certains ne furent pas moins controversés que ses films (par exemple Days of Hope, retransmis en 1975). En 1989, il réalisa un court-métrage documentaire intitulé Time to Go dans lequel le cinéaste appelait l’armée britannique à se retirer d’Irlande du Nord. Il développera cet intérêt pour la question nord-irlandaise un an plus tard dans une œuvre de fiction, la première pour le cinéma depuis quatre ans, qui signera son grand retour (il n’a plus quitté le grand écran depuis lors) : Hidden Agenda.

Le film sort la même année que survient la fin de « l’ère Thatcher ». En Irlande du Nord, le mandat de la « Dame de Fer » fut marqué par une nette crispation du gouvernement britannique qui, à l’instar de sa Première ministre, refusa tout compromis avec l’IRA. Attentats à la bombe (dont un visant Thatcher en 1984), assassinats, grèves de la faim scandent le mandat de la Première ministre. Du côté britannique, l’on n’est pas en reste, ainsi que nous l’apprendront plusieurs révélations. C’est l’époque des unités militaires et policières « spéciales », en d’autres termes des barbouzes qui n’hésitent pas à torturer et liquider des républicains, forment des escadrons de la mort, montent de faux attentats, déstabilisent le gouvernement travailliste, etc. C’est précisément le sujet du film scénarisé par Jim Allen (qui collaborera plus tard avec Loach sur Raining Stones et, surtout, Land and Freedom), qui colle au plus près des faits qui se sont déroulés lors de l’impitoyable décennie qui vient de s’achever. Hidden Agenda débute d’ailleurs par deux citations affichées sur fond d’une marche orangiste. La première est de Margaret Thatcher, qui réaffirme l’appartenance de l’Irlande du Nord au Royaume-Uni. La seconde est attribuée à un ancien agent secret britannique : « Deux lois gouvernent ce pays : une pour les forces de sécurité et une autre pour toutes les autres personnes. ». Le ton est donné.

La réussite indéniable de Hidden Agenda tient avant tout au fait que le film constitue un mélange parfait entre une authenticité des situations et des personnages qui définissent à eux seuls le cinéma de Ken Loach (on pense notamment à ces premières images de personnes témoignant de tortures subies de la part de policiers, qu’on jurerait tirées d’un documentaire), et un scénario solide et à suspense, plus surprenant de la part du cinéaste, qui fait du film tout simplement le premier thriller politique de la carrière de Loach. Le scénario se concentre en effet sur un duo de représentants américains de la Ligue internationale pour les droits civils qui, une fois arrivés à Belfast, enquêtent sur les accusations de bavures policières et militaires. Alors qu’il se trouve en voiture en compagnie d’un militant de l’IRA, Paul Sullivan (Brad Dourif) est abattu par des policiers dans un guet-apens. Son assistante Ingrid Jessner (Frances McDormand, comme toujours excellente) ne ménage pas ses efforts pour tenter de découvrir la vérité, en compagnie d’un enquêteur inflexible envoyé par Londres, Peter Kerrigan (Brian Cox, très convaincant dans le rôle). Ces deux personnages droits dans leurs bottes et qui veulent découvrir la vérité, mettent alors les pieds dans un monde complexe de règlements de comptes, d’intrigues et d’officines en tout genre téléguidées par un monde politique qui ne recule désormais plus devant rien pour écraser le terrorisme en Irlande du Nord…

Mené par des comédiens – McDormand et Cox en tête – très solides, le film adopte certes une position particulièrement critique vis-à-vis des agissements britanniques durant les années 80, ce qui lui valut l’hostilité d’une partie de la presse britannique à sa sortie. Comme à son habitude, Loach assume ses positions ; qu’on les partage ou non, il se dégage de Hidden Agenda un tel degré de réalisme dans l’écriture et la mise en scène (Loach tourna même la scène de l’enlèvement final en caméra cachée) que le film s’impose comme un thriller politique de haut niveau, particulièrement bien écrit et sans effet de manche ni recherche du spectaculaire. Des qualités qui justifièrent en 1990 un Prix du jury cannois, et qui aujourd’hui n’ont rien perdu de leur impact.

Synopsis : Paul Sullivan et sa fiancée Ingrid Jessner se rendent à Belfast pour enquêter sur des allégations d’atteintes aux droits de l’homme commises par les forces de sécurité britanniques. Paul est assassiné dans des circonstances mystérieuses et est qualifié de complice de l’IRA. Mais Ingrid et l’enquêteur britannique Paul Kerrigan mettent en doute les conclusions de l’enquête et viennent à découvrir un complot mettant en cause des personnalités haut placées… 

SUPPLÉMENTS

En guise de supplément principal, Rimini propose en entretien d’une grosse demi-heure avec Agnès Blandeau, Maître de Conférences en Anglais à l’Université de Nantes, qui s’était déjà livrée à cet exercice pour l’édition Blu-ray/DVD de Black Jack de Ken Loach, publié par le même éditeur en avril 2021. On retrouve avec bonheur ses commentaires, qui consistent davantage en une contextualisation historique mais aussi par rapport à la carrière de Loach, plutôt qu’une analyse cinématographique proprement dite. Blandeau resitue ainsi avec justesse le thriller politique comme le premier du genre à être traité par Loach, qui parvient à en adopter les codes et à s’éloigner de certains des standards de son début de carrière (notamment via l’utilisation d’une majorité de comédiens professionnels, ainsi qu’une actrice américaine) tout en restant fidèle à son cinéma engagé. Alors que ses premières œuvres traitaient essentiellement de problématiques sociales, Hidden Agenda est en effet son premier succès important pour un récit foncièrement politique – et s’intéressant à un sujet très sensible à l’époque. L’enseignante s’attache ensuite au contexte historique et rappelle les contours de la question nord-irlandaise, tout en ne cédant jamais à la tentation du cours d’histoire mais en illustrant au contraire ses propos par des personnages ou des situations du film. L’occasion de vérifier une fois de plus l’authenticité et le sens du détail du scénario.

Les deux autres suppléments proposés sont nettement plus anecdotiques. Il s’agit de deux extraits d’archives de la chaîne de télévision nationale belge RTBF (à l’instar de ce que Rimini avait fait pour l’édition de Black Jack) : une interview du cinéaste et une de Frances McDormand. L’ennui est que ces extraits ne durent qu’une poignée de minutes, ce qui ne permet évidemment pas d’aborder beaucoup de sujets de façon approfondie… Si on aurait apprécié quelques bonus supplémentaires apportant une réelle plus-value au film, voici une édition qui ne démérite pourtant pas, principalement en raison du plaisir que l’on éprouve en revoyant cet excellent opus du maître anglais.

Suppléments de l’édition Blu-ray/DVD :

  • Interview d’Agnès Blandeau, Maître de conférences en Anglais à l’Université de Nantes (2022, 32 min)
  • Interview de Ken Loach (archives RTBF, 1991, 4 min)
  • Interview de Frances McDormand (archives RTBF, 1991, 3 min)
  • Bande-annonce originale

Note concernant le film

4

Note concernant l’édition

3

Sans filtre : la croisière s’arrose

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Palme d’or au Festival de Cannes 2022, Sans filtre de Ruben Östlund nous embarque sur un yacht de luxe dans une comédie satirique, étonnante et percutante. Sur le pont, de riches vacanciers côtoient un équipage prêt à tout pour les satisfaire, jusqu’à ce qu’une étrange tempête s’annonce…

Cinq ans après The square, allégorie sidérante du monde de l’art contemporain, Ruben Östlund poursuit dans Sans filtre son exploration sociologique du comportement humain. En quittant l’univers étouffant du musée étriqué pour le faste outrancier de la croisière de luxe, le réalisateur suédois change de cadre mais conserve son propos très auto-dérisoire sur les classes aisées. En fin observateur, il brosse un tableau composé de multiples individus obsédés par l’apparence, le pouvoir et l’argent, au sein d’un cadre doré où l’amour et l’économie ne font qu’un. Grâce à cette deuxième Palme d’Or, Ruben Östlund se hisse à la hauteur de Francis Ford Coppola, Emir Kusturica, Jean-Pierre et Luc Dardenne, Michael Haneke, ou encore Ken Loach.

Sabordage du luxe débridé

Sans filtre se compose de trois parties, presque théâtrales, distinctes par leur unité de temps et de lieu. Si l’on rencontre progressivement de nouveaux personnages, le film présente en fil rouge la relation tumultueuse entre Carl et Yaya, un couple de mannequin et d’influenceur. La première partie présente les bases de leur amour, entre fascination et disputes aussi futiles qu’inopinées sur des partages d’additions. Pourquoi Carl devrait toujours payer alors que Yaya gagne plus que lui ? A travers leurs métiers respectifs, Ruben Östlund dénonce aussi la société de l’apparence. Le mannequin comme l’influenceur se construisent en effet uniquement sur leur image, physique et publique, auprès de leurs followers. Une petite mise en bouche, parfois un peu longue, qui nous ouvre l’appétit pour le plat principal, bien plus difficile à digérer. 

C’est à l’occasion d’une croisière de luxe, offerte à Yaya, que le vrai repas commence. La galerie de personnages secondaires, fantasques et désopilants, s’avère particulièrement savoureuse. Les voyageurs affichent leurs fortunes par leurs tenues, leurs manières, et profitent d’un équipage prêt à répondre à tous leurs désirs. Ils révèlent alors leur individualisme, leur égoïsme, et usent avec plaisir de leur pouvoir jusqu’à commander aux hôtesses de se baigner pendant leurs services. Pour autant, Ruben Östlund ne tombe heureusement pas dans le piège de la caricature. Les individus fortunés ne sont pas tous des monstres sans cœur. En témoignent notamment un attachant couple de vieux Anglais, toujours polis et attentionnés, qui ont tragiquement bâti leur richesse en commercialisant des mines et des grenades. 

Le clou du spectacle demeure le mémorable dîner de gala, servi en la présence du mystérieux capitaine enfermé dans sa cabine depuis des jours. Moment de basculement un peu tarantinesque du film, il justifie la version française du titre Sans filtre en nous servant une pure scène de déchaînement. Inattendue et hilarante, cette séquence secoue d’un raz-de-marée le jeu de convenances et d’apparence d’une caste aisée à la dérive.

A l’abordage de la lutte des classes

A travers son récit et ses personnages, Sans filtre propose une allégorie intéressante de la lutte des classes. Le sujet est d’ailleurs directement évoqué lorsque le commandant marxiste, ivre, commence à lire des passages du manifeste du parti communiste. Sur le yacht, le monde de l’équipage, pauvre et avide, s’oppose à celui des riches voyageurs vivant dans le luxe. Les hôtesses, comme les serveurs et les femmes de ménage s’apparentent presque à des esclaves qui n’ont pas le droit de dire « non ». 

Mais l’ordre des classes s’inverse avec celui des priorités. Lorsqu’il s’agit de réaliser des tâches vitales, plus simples mais élémentaires telles qu’un banal feu de bois, le pouvoir de l’argent et l’influence de la classe sociale n’ont plus aucune importance. Le courage, la compétence, l’adresse, au détriment du rang et de l’apparence, remplacent les valeurs essentielles pour s’élever dans la société. Tout l’art de Ruben Östlund consiste à exposer une réalité, certes cynique, mais non déformée au profit d’une classe ou d’une autre. Les plus démunis ne sont donc ni plus gentils, ni plus attachants, que les fortunés. En cherchant à grimper les échelons de la société par tous les moyens, et en tirant satisfaction du peu de pouvoirs obtenus, ils se montrent finalement aussi voraces et froids que les plus aisés. 

Allégorie politique, comédie satirique, drame jouissif, Sans filtre compose une œuvre d’auteur intelligente, certainement plus accessible que The square. Si la croisière ne s’amuse pas très longtemps, elle s’arrose sans la moindre retenue pour notre plus grand plaisir. Malgré un démarrage un peu long, lorsque le moteur s’enflamme, on ne regrette pas cet odyssée déroutante sur un yacht de tous les périls. 

Sans filtre – Bande-annonce

Sans filtre – Fiche technique

Réalisation : Ruben Ostlund
Scénario : Ruben Ostlund
Casting : Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Dolly De Leon, Zlatko Buric, Iris Berben, Vicki Berlin, Henrik Dorsin, Woody Harrelson…
Photographie : Fredrik Wenzel
Montage : Mikel Cee Karlsson
Production : The Coproduction Office, Plattform Produktion, 30WEST
Distribution : Bac Films
Durée : 2h29
Genre : Drame/Comédie
Suède, France, Royaume-Uni, Allemagne – 2022

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4

Beauty Water : mélo de chair et d’effroi en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur Beauty Water, film d’animation d’horreur sud-coréen réalisé par Kyung-hun Cho à découvrir en Blu-ray chez Spectrum Films.

Synopsis : Yaeji, une jeune femme obèse, découvre par hasard un produit de beauté pas comme les autres. Il suffit de l’appliquer sur la peau pour remodeler son corps et son visage selon ses désirs. Yaeji va ainsi pouvoir exaucer son vœu le plus cher : devenir la plus belle des femmes. Mais la beauté a un prix qu’elle va payer cher…

Gueule d’argile

Produit en 2020 et diffusé en France en VOD et Blu-ray en 2022, Beauty Water annonce tout son propos dans son synopsis. Conte horrifique moderne, Beauty Water tire sa force non pas dans sa satire du monde des apparences et des cosmétiques, mais dans la représentation des effets de l’eau de beauté éponyme.

À l’image du personnage de Matt Hagen adapté à l’écran en 1992 par Marv Wolfman et Dick Sebast sous la supervision de Bruce Timm et Paul Dini dans le 20e épisode de Batman, la série animée intitulé Feat of Clay, Yaeji goûte à un produit cosmétique expérimental et inconnu du grand public afin de pouvoir se remodeler. Si l’acteur défiguré Matt Hagen désirait retrouver son charme afin de poursuivre sa carrière au cinéma, Yaeji, elle, va chercher à se transformer, à transcender sa beauté. Les deux êtres deviennent rapidement dépendants de leurs apparences et par conséquent du fameux produit miracle. L’accident que va toutefois connaître Hagen va le transformer en Gueule d’Argile, être monstrueux et métamorphe dont la représentation audiovisuelle a été inspirée par une grande incarnation mimétique, le T-1000 du Terminator 2 : Judgment Day réalisé par James Cameron en 1991. Beauty Water n’est pas aussi sans évoquer les travaux du maquilleur et génie du morphing analogique Rob Bottin, l’œuvre de Cronenberg de même que celle de Clive Barker. Le fait de pouvoir se couper la peau, de s’en rajouter, voire d’en changer peut justement rappeler le personnage de Frank dans le premier Hellraiser (1987) ainsi que les Borgs, aliens de Star Trek : The Next Generation qui se modifient, s’améliorent technologiquement au gré de nouvelles rencontres spatiales.

Le monde d’apparats que représente le cinéaste, très attaché à représenter les sujets tabous en Corée de la beauté et de l’industrie des cosmétiques, a beaucoup de mal à exister dans le film qui se déroule dans peu d’espaces. La représentation d’écran très limitée n’aide pas à saisir l’importance de cet attachement à la beauté dans cet univers. Il y a des fans ici et là, et surtout des hommes affamés autour de Yaeji, qui se renommera suite à sa transformation. Il n’y a qu’un cinéaste faiseur de « stars » éphémères au sein d’un seul studio toujours cité. Le cosmos semble trop petit pour être pris au sérieux. D’autant plus que Yaeji est présentée comme une frustrée, une enfant au physique pas spécialement atypique incapable de s’aimer, de se trouver belle à travers les yeux de ses parents toujours fiers d’elle. Yaeji est cette éternelle deuxième des palmarès qui reproche au monde de la trouver laide. Elle ne cesse alors de se goinfrer, de se couper du monde en l’insultant et le maudissant sur les réseaux sociaux. Moquée à son travail par sa patronne, une de ces beautés ultimes qui font rêver les ados accros aux flux des réseaux, puis humiliée sur un plateau de télévision, elle se renferme pour de bon, jusqu’à ce qu’elle goûte – pas tout à fait par hasard – à la fameuse beauty water.

Malgré ce qu’elle a subi, difficile d’avoir beaucoup de peine pour le personnage qui n’a pas de pitié pour les autres. Et c’est probablement là, que se développe la force d’horreur du film. Quand un personnage devenu infâme et en quête de la beauté ultime connaît l’expérience d’un morphing horrifique suite à des effets secondaires causés par sa bêtise ou à son addiction à son apparence, l’effet d’effroi est immédiat. Car, comme l’expose d’autant plus la fin, l’exceptionnel peut vite perdre son caractère d’unicité en obéissant à la bêtise humaine et à la loi du marché. Yaeji deviendra finalement elle-même un produit d’une collection plutôt tordue faisant d’ailleurs virer le film dans l’horreur grotesque.

Le travail graphique de l’horreur est réussi malgré une animation 3D et 2D loin d’être adroite et particulièrement rigide. Certes, l’artificialité et l’aspect pantin de l’animation auraient pu appuyer le propos du cinéaste sur la facticité de son univers. Toutefois, le réalisateur a raté ce coche en usant de sa technique sur des personnages au premier comme au second plan. Il aurait été pertinent que les êtres modifiés soient en animation 3D pendant que la plèbe subsiste en 2D. Malgré cela, l’équipe sud-coréenne a réussi à soigner suffisamment les scènes attachées au corps, leur donnant une certaine texture, une physicalité qui permet à l’horreur d’être effective sur le spectateur. Le film constitue ainsi une belle surprise sur ce point, même si en effet, le récit ne propose rien de véritablement inventif, qui plus est avec son univers sous-développé.

Thème principal de Beauty Water – un morceau de thriller nerveux composé par Hong Dae Sung

Beauty Water en Blu-ray

Beauty Water débarque en France dans une édition Blu-ray soignée chez Spectrum Films. Il y a peu à dire sur le rendu visuel du film, hormis quelques plans flous et un effet de palier sur certaines images sombres, et cela malgré l’avertissement de l’éditeur qui peut surprendre :

« Bien que présentant quelques défauts, ce master est le seul disponible et a été validé par le réalisateur »

Du côté du son, on privilégiera la piste son 5.1 formidablement dynamique, qui ne manque pas de puissance lors d’ambiances festives ou animées.

Quelques bonus viennent compléter l’expérience du film. On trouve une présentation du film par Antoine Coppola qui revient sur les sujets tabous en Corée du Sud que sont la recherche de la beauté et l’industrie des cosmétiques, ainsi que sur l’histoire récente de l’animation sud-coréenne et sur la réception peu positive du film. Il en profite par ailleurs pour citer quelques films coréens déjà portés sur les sujets précités tels que Cinderella (2006) et The Beauty Inside (2015). Le réalisateur de Dernier train pour Busan et Seoul Station introduit le film le temps d’une courte minute dont on voit peu l’intérêt si ce n’est celui du parrainage. Enfin, en plus de deux bandes-annonces du long métrage, on note une interview du réalisateur qui revient sur la genèse de Beauty Water adapté d’un webzine d’anthologies horrifiques, sur le sujet de la beauté en Corée, sur sa carrière surtout occupée par la production et espère présenter prochainement un meilleur film.

BANDE-ANNONCE – Beauty Water (Kyung-hun Cho, 2020)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

BD-50 – 1080p HD – Mpeg-4 AVC – Format 1.78 – Langue : Coréen DTS-HD Master Audio 5.1 & 2.0 – Sous-titres français optionnels – Corée du Sud – Thriller fantastique horrifique – Durée : 85 min

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Antoine Coppola

Introduction par le cinéaste Yeon Sang-ho (Seoul Station, Dernier train pour Busan)

Interview du réalisateur Kyung-hun Cho

Bandes-annonces

Sortie le 4 avril 2022 – prix de vente public conseillé : 25,00 €

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4.5

« Rodeo » à l’épaule au rythme du cross-bitume

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Dans son premier film, coup de cœur du jury Un certain regard, Lola Quivoron nous immerge dans la culture du cross-bitume. Étranglé par une polémique de façade, le métrage n’ayant aucune volonté de magnifier cette pratique, Rodeo narre surtout les pulsions et la quête salvatrice et furieuse d’une jeune femme portée par la performance enivrante de Julie Ledru. Objet mystique et excessif, souvent à l’emporte-pièce, Rodeo est un portrait de femme qui captive autant qu’il bouscule.

Le cross-bitume comme expression des représentations

Frénétique et aiguisé, Rodeo rejoint ces films qui utilisent soigneusement leur environnement pour caractériser et révéler leurs propos et leurs personnages. La nuance en fer de lance, le cross-bitume est l’occasion d’intégrer un univers a priori viriliste et marginal pour enrayer les représentations. Ce que fait admirablement la réalisatrice, sa protagoniste, à demi vaurienne et aventureuse, s’incarnant bien loin des poncifs ordinaires. D’emblée par l’écriture, Lola Quivoron installe son regard turbulent et vivace à l’embranchement du western et du film de braquage, surtout par un travail opératique qui catalyse les personnages dans un cinémascope détonant.

Le film dit “polémique” ne brille pas toujours par sa volonté d’entrechoquer les genres. Tout juste, Rodeo carbure surtout en tant qu’objet mystique et insondable. À la recherche d’une légitimé lorgnant autour du naturalisme, Rodeo perd et délaisse sa dimension fantasmagorique et sensuelle. C’est pourtant cette dimension qui fait vibrer et accroche, faisant de lui une œuvre mythique et rare dans le paysage hexagonal.

La Fureur de vivre

Rodeo n’est pas le réceptacle d’une pratique qu’il fantasme. Ode à la vie et aux sensations, le cross-bitume est ici en prolongement des désirs et des imaginaires. Une passion poussiéreuse et préjudiciable, pratiquée sur des pistes vierges et clandestines, que Lola Quivoron achemine dans un cinéma libre et sans concessions. Au plus proche des figures, les riders visiblement engagés et bouillants, la cinéaste livre un travail immersif et étourdissant. C’est là que se situe l’étincelle d’une proposition affranchie de toutes conventions entre cinéma-vérité et actioner.

Une exploration artistique à l’emporte-pièce que l’on aurait voulu encore plus imprévisible, à l’instar de son personnage, en particulier lors de sa symbiose avec le cinéma fantastique. À la fin, il reste un film d’une force rare et d’une rage déconcertante qui prend tout son sens et gagne à être vu en salles.

Bande Annonce – Rodeo

Synopsis : Julia vit de petites combines et voue une passion dévorante, presque animale, à la pratique de la moto. Un jour d’été, elle fait la rencontre d’une bande de motards adeptes du cross-bitume et infiltre ce milieu clandestin, constitué majoritairement de jeunes hommes. Avant qu’un accident ne fragilise sa position au sein de la bande…

Fiche Technique : Rodéo

Réalisation: Lola QUIVORON
Scénario: Lola QUIVORON avec la collaboration d’Antonia BURESI
Directeur de la photographie: Raphaël VANDENBUSSCHE
Montage: Rafael TORRES CALDERON
Son: Lucas DOMEJEAN
Mixage: Victor PRAUD
Décors: Gabrielle DESJEAN
Costumes: Rachèle RAOULT

Durée: 104 min
Format image: Scope
Format audio: 5.1
Visa n°: 149 285
Année de production: 2022

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3.5

Les Enfants des autres : recomposer sa place et une famille

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4

Les Enfants des autres est avant tout une déclaration d’amour à une actrice qui n’a (presque) jamais été aussi bien filmée. Virginie Efira est ici lumineuse, vivante, en mouvement, sans lourdeur aucune. Quand la lourdeur pointe le bout de son nez, le scénario la balaye, les dialogues aussi. Cette histoire de famille recomposée, d’amour aussi, est surtout celui de la belle-mère, oui la marâtre des contes de fée, ici transformée en une femme qui veut aimer, trouver sa place et surtout, pourquoi pas, laisser une trace…

Composer, recomposer… et trouver sa place

Par une grâce inouïe, qui sert très bien le propos du film, Rebecca Zlotowski a déplacé le sujet premier de son film de l’histoire d’un homme impuissant (adapté d’un roman de Romain Gary), à celle d’une femme confrontée à une horloge biologique intransigeante : il lui faut faire des enfants au plus vite, au risque de ne plus pouvoir. Sauf que, tant qu’elle avait le temps, Rachel ne se posait pas la question. Pourtant, le jour où elle rencontre et tombe amoureuse d’Ali, la question se fait plus pressante. Ali est déjà père d’une petite Leila, quatre ans, et ne semble pas pressé d’être père à nouveau. Rachel et lui viennent en plus à peine de se rencontrer, de s’aimer, fort certes, alors la question d’un enfant n’est pas centrale. Tout en composant avec ce fort désir d’enfant, Rachel doit également recomposer cette famille, trouver sa place. Le puzzle n’est pas simple à construire, les pièces mouvantes.

Un personnage de belle-mère aimante pas si souvent filmé ainsi au cinéma (même si les histoires de familles recomposées ont été abordées par de nombreux films), d’où la question posée par la réalisatrice (voir le dossier de presse du film) : « Où était cette femme qui nouait un lien intime et précieux avec des enfants, les élevait une semaine sur deux pendant quelques années, sans en avoir elle-même, en acceptant de prendre le risque de devoir nécessairement s’effacer de l’équation une fois la relation amoureuse avec leur père finie ? ». Rachel compose donc une image manquante du cinéma, un personnage central et pourtant pas si souvent illuminé de la sorte. Rachel a ses craintes, celle de ne pas laisser de trace, celle de ne pas avoir d’héritage, bref de trop s’effacer jusqu’à disparaître. A ce titre, les scènes chez le gynécologue sont d’un humour discret, d’une belle pudeur et surtout teintées d’une nostalgie qui ne dit pas son nom entre le génial Frederick Wiseman – 92 ans et documentariste dans la vraie vie – qui fait le bilan de sa vie  et la pimpante Virginie Efira, qui ne pensait pas vivre avec un compte à rebours.

Subtilité et pudeur

Au sein de sa propre famille, Rachel compose aussi avec une absente, sa famille est donc aussi face à une pièce manquante qui, semble-t-il n’a pas été comblée. En effet, la mère de Rachel est morte quand elle avait neuf ans, un drame qui la compose autant qu’il la bloque. Rebecca Zlotowski construit son scénario avec beaucoup de petites touches qui en font la subtilité. Avec entre autres : la première rencontre de Rachel avec d’autres mamans lorsqu’elle vient attendre Leila au judo.  Ou encore, la disparition de l’une des mères annoncée par la présence du père, soudain, pour récupérer son enfant. La place de la mère aussi qui est certes discrète, mais aussi omniprésente et qui, tout en se reposant en partie sur Rachel, se sait en position de force. La mère peut alors se montrer fragile, dans une belle scène de larmes, ce que Rachel ne peut pas au risque de passer pour une imposture. C’est surtout le regard, doux, lumineux, jamais pathos porté sur ce petit bout de chemin entre Ali, Leila et Rachel, surtout sur Rachel, qui touche et marque dans Les Enfants des autres.

Tout est une affaire de regard, de manière de raconter, sans cri ni drame : « elle a trouvé un regard, quelque chose de juste, d’évident. C’est comme ces belles chansons extrêmement simples qui nous touchent de manière inédite » (Virginie Efira, Trois Couleurs n°191, Septembre 2022). Virginie Efira poursuit en expliquant avoir beaucoup regardé Rebecca Zlotowski (son œuvre) et inversement : Les Enfants des autres est aussi cette histoire de deux femmes qui se regardent et font un film ensemble. Il y aussi une manière d’aborder le personnage d’Ali (qui devait donc être à l’origine le personnage central) sans dureté, sans jugement, juste dans ce qu’il compose et recompose lui aussi pour sa fille, sa famille. Les personnages qui gravitent autour sont autant de pierres qui s’ajoutent au questionnement de Rachel, dont sa sœur, interprétée par la géniale Yamée Couture, qui attend un bébé pendant le film. Autant d’enfants, auquel il faut bien sûr ajouter cet élève paumé, auquel Rachel s’accroche un peu trop (mais toujours joliment), qui ne font que renforcer ce besoin d’être là pour l’autre, de donner son temps, son amour, sans toujours bien savoir ce qu’on attend en retour… Bouleversant.

Bande annonce : Les Enfants des autres

Les Enfants des autres : Fiche technique

Synopsis :  Rachel a 40 ans, pas d’enfant. Elle aime sa vie : ses élèves du lycée, ses amis, ses ex, ses cours de guitare. En tombant amoureuse d’Ali, elle s’attache à Leila, sa fille de 4 ans. Elle la borde, la soigne, et l’aime comme la sienne. Mais aimer les enfants des autres, c’est un risque à prendre…

Réalisation et scénario : Rebecca Zlotowski
Interprètes : Virginie Efira, Roschdy Zem, Callie Ferreira-Goncalves, Chiara Mastroianni, Yamée Couture, Victor Lefebvre, Henri-Noël Tabary, Michel Zlotowski
Photographie :  Georges Lechaptois
Montage : Geraldine Mangenot
Distributeur :  Ad Vitam
Date de sortie :  21 septembre 2022
Durée : 1h43
Genre : drame

France – 2021

House of the Dragon brûle la concurrence – Critique Mid Season

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HBO, Ils sont quand même vraiment très forts. Chacune de leurs grosses séries sont de véritables pépites (Westworld, Chernobyl, Game of Thrones, Euphoria et bientôt, The Last of Us) et ils prouvent aujourd’hui qu’ils maitrisent même l’art d’écraser la concurrence en un épisode. Bien sûr, si vous suivez un peu l’actualité, vous savez qu’ à l’est de Westeros, Prime video (Amazon) diffuse Le Seigneur des Anneaux : Les anneaux de pouvoir. Et, le constat est là. L’une des séries les plus attendues de ces dernières années, la production la plus chère de l’histoire, plie le genoux face au spin-off de Game of Thrones, pourtant attendue avec méfiance après le naufrage de la saison 8. Aujourd’hui, avec 5 épisodes sur les 10 disponibles sur OCS, nous pouvons désormais l’affirmer : le petit frère possède le pouvoir de détrôner l’ainé.

Dragon is coming! 

Nous sommes de retour devant nos écrans. L’époque ou les fans se levaient à 4h du matin pour retrouver Westeros et fuir tout spoiler semblait être révolue. Pourtant, depuis cinq semaines, la magie opère de nouveau. Comme si la fin terriblement décevante de Game of Thrones n’était qu’un lointain souvenir. L’enthousiaste des fans est revenu. Chaque lundi, mardi, Twitter explose. Les réactions positives et unanimes fusent. Les fans jubilent, théorisent, bouillent d’impatience dans l’attente du prochain épisode. On voit le visage de Matt Smith (Daemon) partout. Les déclarations d’amour à Rhaenyra sont légion. La mise en scène est saluée. Pour le meilleur, l’univers Game of Thrones tel que l’on l’a aimé est de retour.  

House of the Dragon raconte la chute de la dynastie Targaryen, famille particulièrement puissante à la tête des sept couronnes. Grace à GoT, vous n’êtes pas sans savoir que les Targaryen possèdent un gout assez prononcé pour l’inceste et les dragons. Et, si vous êtes réellement fan de la série, au dialogue près, vous connaissez déjà le destin de certains protagonistes. Contrairement au show original, qui diversifiait énormément ses intrigues et personnages, House of the Dragon se veut plus intimiste. Le projet se concentre sur l’histoire de cette famille, vouée à éclater de l’intérieur. Les personnages principaux sont moins nombreux, mais tous extrêmement charismatiques et formidablement interprétés. D’ailleurs, si Game of Thrones n’offrait pas réellement de personnage principal à son intrigue (malgré un penchant nettement plus prononcé pour Jon et Daenerys), les premiers épisodes de House of the Dragon tendent très clairement vers Rhaenyra. La jeune femme,  formidablement campée par Milly Alcock pour ces cinq premiers épisodes, est superbe. Nous y découvrons une princesse pleine de courage et particulièrement intelligente, rêvant d’aventure plus que de mariage, malheureusement destinée à monter sur le trône de fer, en l’absence d’héritier mâle. Evidemment, le jeu du trône ne serait pas un jeu sans adversaire(s). En cela, Daemon Targaryen est un excellent joueur. Malheureusement pour lui, sa personnalité (sadique, impulsif, imprévisible, arrogant) l’empêche totalement de régner. C’est donc pour l’écarter du trône que le roi Viserys choisit sa fille comme héritière légitime, malgré son statut de femme. Tel est le point de départ de ces cinq premiers épisodes, fortement politiques, souvent malsains mais toujours magnifiquement mis en scène, ou le trône de fer est plus que jamais au centre des attentions.  

Dracarys 

Rassurez-vous, le spin off d’HBO n’oublie pas d’être spectaculaire très vite. Que ce soit à dos de dragon, lors de face à face débordant d’intensité, ou lors de somptueuses batailles, sublimées par le charisme de Matt Smith en Daemon, le show est maîtrisé. En cinq épisodes, il se passe beaucoup, mais vraiment beaucoup de choses. Le fait que l’histoire ne se disperse que très peu dans ses intrigues permet d’avancer bien plus vite que ne le faisait Game of Thrones dans ses premiers épisodes. D’ailleurs, il est fortement curieux de voir une partie de la presse reprocher à HOTD de : « privilégier les dialogues ‘’ lents ‘’ là ou Game of Thrones préférait les scènes épiques. » Ces critiques devraient revoir les premières saisons. Ils verraient que les moments dont ils parlent n’arrivent finalement que tardivement ou sont très peu nombreux dans les débuts de la série. House of the Dragon est bien plus épique en cinq épisodes que GoT sur toute sa première saison. Et, s’il ne l’était pas, cela n’en serait pas un défaut, vu la qualité de l’écriture. Oui, ça parle, beaucoup, mais chaque dialogue est intéressant. Chaque scène est travaillée, du cadre à la photographie, avec des plans d’une beauté à couper le souffle. La série privilégie les décors réels, dès qu’elle le peutOn est bien évidemment tenté de la comparer à la CGI sublime mais très lisse et trop propre des Anneaux de pouvoir. Chaque détail compte, aidé par un montage convainquant où le show don’t tell fonctionne avec une réelle efficacité (ce cinquième épisode…). Quant aux dialogues, ils sont toujours justes, tantôt durs, tantôt touchants. On s’attache rapidement à cette famille divisée et à leurs proches. Tous les protagonistes de la série sont parfaits, de Viserys à Daemon, en passant par la main du Roi Otto Hightower. Si j’ai déjà chanté les louanges de Milly Alcock et de Matt Smith, tous les acteurs de la série sont exceptionnels (en VO, évidemment. Si vous voyez la série en VF, vous pourrez moins juger le jeu d’acteur et les dialogues à leur juste valeur). Paddy Considine livre une performance très touchante pour le roi Viserys, peu importe qu’il ait la réplique aux cotés de Milly, Matt ou encore Rhys Ifans (sa Main, Otto), lui aussi excellent.  

Maîtrise royale 

Bien sûr, le show conserve le schéma de son grand frère, mais n’hésite pas à rentrer dans le bain dès les premiers instants. Le premier épisode offre scènes de sexe, violence crue avec deux moments réellement dérangeants qui seront difficiles pour les âmes sensibles. On est en terrain connu dans le schéma, mais tout est tellement maîtrisé que personne ne s’en plaindra. Les épisodes, tous d’une durée d’une heure chacun, passent à une vitesse folle. Même les plus plats d’entre eux (comme l’épisode 4) restent d’un excellent niveau, de par la qualité des dialogues, des acteurs, de l’image… de l’ensemble. Quant à l’épisode 5, il démontre à lui seul l’immense pouvoir d’une mise en scène réfléchie et travaillée, sans violence (ou presque). Car oui, certains oublient que l’épique ne se fait pas seulement une épée à la main ou aux côtés d’un dragon, House of the Dragon le sait et s’efforce de nous le rappeler avec de véritables gifles. Ce mid-season se conclut sur un épisode fabuleux et plein de tensions, ou le spectateur retient son souffle. Spoiler : ce n’est pas nécessairement sur un champ de bataille. Curieux, n’est-ce pas ?  Seule ombre sur le tableau, l’épisode 6 à venir contiendra un sacré saut dans le temps, changeant certains acteurs principaux. Il faut donc dire au revoir à Millie Alcock, réellement extraordinaire. Donc, pour l’instant, peut-on dire que House of the Dragon surpasse Game of Thrones ? Non, et cette question n’a pas lieu d’être. Impossible de comparer une série achevée de 73 épisodes et une autre dont la première saison n’est même pas complète. MAIS, si l’on compare les cinq premiers épisodes des deux œuvres respectives, alors, oui, House of the Dragon peut être considérée comme meilleure. Hâte de voir la suite, en espérant qu’elle ne suive pas le modèle de son aîné pour se suicider dans les flammes de l’incohérence et de la précipitation. 

House of the Dragon : trailer 

House of the Dragon – fiche technique

Type de série : série télévisée diffusée en France sur OCS, créée par HBO
Genre : fantastique, thriller
Création : George RR Martin & Ryan Condal
Acteurs principaux : Matt Smith, Paddy Considine, Millie Alcock, Emma d’Arcy, Olivia Cooke
Nombre de saison : 1 (renouvelée)
Nombre d’épisodes : 10 (1 épisode par semaine, le lundi)
Durée : environ 1 heure par épisode.

Note des lecteurs11 Notes

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