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Demain, « Un monde sans travail » ?

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Les éditions Flammarion publient Un monde sans travail, de Daniel Susskind. Réflexion indispensable à l’heure où les intelligences artificielles prennent de plus en plus de place dans le monde professionnel, cet essai interroge la nécessaire réorganisation de nos sociétés dans un avenir relativement proche.

Dans son ouvrage Un monde sans travail, Daniel Susskind examine les implications de la révolution technologique et de l’essor des intelligences artificielles sur l’emploi, et plus spécifiquement sur la répartition des tâches. Pour ce faire, il différencie celles supposées aisément automatisables – car répétitives et ordinaires – et celles qui demeurent plus difficilement assimilables par des machines – parfois pour des motifs économiques ou culturels. À mesure qu’il déploie son argumentaire, l’auteur explique que le modèle ALM, selon lequel un travail ne peut être effectué par un robot que s’il est routinier, est aujourd’hui dépassé. La conception des IA ne cherche plus à mimer l’intelligence humaine, mais plutôt à aboutir au résultat escompté quels que soient les procédés employés pour y parvenir. C’est ce qui explique par exemple que le programme informatique AlphaGo a pris le dessus sur Lee Sedol en réalisant des coups généralement proscrits par les joueurs de go professionnels.

La seule rationalité computationnelle ne suffit plus à rendre compte des capacités des nouvelles intelligences artificielles, qui peuvent se révéler créatives et qui concourent à un empiètement des tâches croissant (manuelles, cognitives ou émotionnelles). Ce dernier point est capital dans la démonstration de l’économiste : plus la puissance de calcul informatique se développe – et elle le fait à une vitesse folle –, plus les machines se montrent capables de deep learning, et plus elles tendent à prendre à leur compte des tâches qui, auparavant, restaient l’apanage des hommes. Les premières victimes de cette révolution technologique ont été enregistrées dans les champs, puis dans les usines, mais ce sont désormais les employés moyens qui font les frais de l’automatisation progressive de leur travail. Et Daniel Susskind n’omet pas de préciser, dans un même élan, que les avocats, les architectes, les artistes ou les médecins voient désormais, eux aussi, leur profession redéfinie touche par touche par ces IA capables de constituer des dossiers juridiques, d’analyser la nature d’une anomalie cutanée ou de composer des bandes sonores originales.

Partant de ce constat, Daniel Susskind imagine un futur caractérisé par un chômage technologique frictionnel, puis structurel. Si John Maynard Keynes imaginait une semaine de travail de 15 heures ou que Wassily Leontief arguait que les robots remplaceraient les hommes comme la voiture l’a fait en son temps avec les chevaux, ces prédictions s’accompagnent de toute une série de questions sur lesquelles l’auteur revient amplement. La première doit conduire, selon lui, à un Big State capable de redistribuer les richesses de manière à lutter contre les inégalités socioéconomiques, et qui se montrerait apte à réguler des secteurs ou des entreprises stratégiques, à l’instar des GAFA, qui capitalisent pour partie ou entièrement sur l’exploitation des données personnelles de leurs utilisateurs.

Un monde sans travail déconstruit l’idée schumpeterienne selon laquelle les nouvelles technologies entraîneront, de manière quasi mécanique, un redéploiement de la main-d’œuvre vers de nouvelles opportunités de travail. Daniel Susskind énonce trois grands écueils rendant peu probable un banal « ruissellement » des travailleurs, liés au savoir-faire (les compétences nécessaires pour occuper les nouvelles fonctions qui seraient créées), à la géographie (les endroits où seraient concentrées ces nouvelles fonctions) et à l’identité (un travailleur n’acceptera pas forcément sa requalification dans une nouvelle fonction). L’économiste revient par ailleurs sur l’étude menée par Marie Jahoda en milieu naturel : la chercheuse en psychologie sociale a en effet documenté la perte de sens qui accompagne souvent le désœuvrement. Se retrouver du jour au lendemain sans travail, c’est être diminué, dans son importance, dans son estime de soi et dans sa volonté propre. Là encore, le Big State a des missions primordiales à mener. Daniel Susskind évoque par exemple le revenu universel (selon des modalités à définir), une intervention des pouvoirs publics dans l’éducation (pour demeurer au plus près des nouvelles attentes professionnelles), voire dans la sélection des loisirs ou dans la mise à disposition d’emplois subventionnés.

La réflexion est vaste, complexe et transversale. Cet essai passionnant contribue utilement à en défricher le terrain.

Un monde sans travail, Daniel Susskind
Flammarion, janvier 2023, 432 pages

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4.5

« La Tour Eiffel, une géante de fer » : monument, emblème, attraction

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Les éditions Dupuis ajoutent à leur collection « Le Fil de l’histoire » un album consacré à la Tour Eiffel. Sylvain Savoia et Fabrice Erre racontent l’édification complexe d’une « géante de fer » aujourd’hui nappée d’une puissante aura.

C’est peu dire que la Tour Eiffel demeure un monument emblématique de Paris. Cette prouesse architecturale a captivé le monde entier depuis son inauguration en 1889. Conçue par Gustave Eiffel après qu’il a racheté les plans de ses équipes, la « géante de fer » a été construite pour l’Exposition universelle, qui constituait alors une célébration de l’avancement technique et scientifique de l’époque, mais aussi un événement à travers lequel les nations se mesuraient les unes aux autres. La Tour mesure plus de 300 mètres de haut et a nécessité quelque 18 000 pièces métalliques, chacune étant dessinée et fabriquée avec une précision minutieuse. En dépit des réticences exprimées et des doutes sur la fiabilité de la structure, le chantier de construction fut exécuté en orfèvre, avec une attention particulière portée à la résistance au vent et aux intempéries.

Au-delà de son rôle, évident, en tant qu’attraction touristique, la Tour Eiffel a également été investie de plusieurs fonctions utiles. Elle a notamment été utilisée pour émettre des ondes, précieuses durant la Première guerre mondiale, pour établir des prévisions météorologiques, pour mener des expériences scientifiques, ainsi que pour d’autres activités. La Tour abrite ainsi des restaurants, des boutiques et d’autres installations pour ses nombreux visiteurs. Symbole français fort, associée à l’Exposition universelle de 1889 et à la ville de Paris elle-même, elle représente aujourd’hui encore une attraction touristique majeure, attirant des millions de visiteurs chaque année. Son rôle en tant que symbole national ne se devine pas seulement au nombre de produits dérivés arborant sa structure ; il transparaît par exemple à l’occasion des projections de lumières thématiques y ayant cours (Ariane et Nino citent les exemples des drapeaux français ou ukrainien).

La Tour Eiffel, une géante de fer est une lecture passionnante et didactique, qui décrit de manière concise l’histoire et l’actualité de ce monument emblématique. Sylvain Savoia et Fabrice Erre énoncent avec talent la grandeur de cet édifice peu commun, inédit en son temps, et qui continue de surplomber Paris et de fasciner le public plus d’un siècle après sa construction. Si des bâtiments tels que l’Empire State Building auraient pu la reléguer au second plan, et bien que sa pérennité ait été maintes fois remise en cause (il a été question de la démanteler, voire de modifier en profondeur son aspect), celle que l’on nommait prosaïquement « la Tour de 300 mètres » n’a rien perdu de son éclat.

La Tour Eiffel, une géante de fer, Sylvain Savoia et Fabrice Erre
Dupuis, février 2023, 48 pages

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3.5

Spa (Sélection Angoulême 2023)

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Généralement vue comme une sorte de modèle, la société suédoise en prend un sale coup sous l’inspiration d’Erik Svethoft, scénariste et dessinateur de ce roman graphique totalement inclassable. Du spa (très prisé des Scandinaves), symbole de détente dans un univers bien policé, l’auteur donne ici une représentation cauchemardesque.

La présentation éditeur (quatrième de couverture) décrivant le dessinateur comme « le nouvel enfant maudit de la bande dessinée suédoise », on ne s’étonnera pas d’un contenu franchement dérangeant. Au tout début, un couple d’âge mûr rentre à la maison. Ils habitent un appartement dans une cité de type HLM apparemment malfamée, puisque sous leurs fenêtres on observe plusieurs individus armés de bâtons cloutés, armes improvisées mais néanmoins particulièrement dangereuses (lointain héritage des Vikings). À l’intérieur, notre couple découvre des scènes si étranges qu’ils vont jusqu’à se demander s’ils sont bien chez eux. En effet, plusieurs cadavres humains gisent là. Mais, qui sont ces morts et que font-ils là, nous ne le sauront jamais. À cette scène incongrue s’ajoute le fait que le couple finit la soirée comme si de rien n’était. Leur seule réaction est de décider de partir quelques jours en espérant que la situation se sera améliorée à leur retour.

Luxe, calme et… cauchemar

Voilà notre couple dans un hôtel de luxe qui propose de nombreuses prestations, dont le spa du titre. Dans cet établissement immense, l’un des clients y cherche désespérément sa chambre (situation récurrente). Malgré la présence de nombreux clients, comment ne pas penser à l’hôtel Overlook dans Shining ? On suit quelques-uns de ces clients, ainsi que plusieurs membres du personnel, dont le directeur et sa secrétaire. Malgré le luxe, insidieusement le malaise s’installe. En particulier, il semble qu’il y ait des fuites dans le système de circulation d’eau. Le résultat sur les dessins (noir et blanc, dans un style épuré qui met bien en valeurs les effets recherchés) donne une impression bizarre, avec des trainées d’un noir bien sale, comme s’il s’agissait de pétrole. Le malaise s’accentue avec des personnages aux visages inquiétants (ces regards !) et l’intervention de réparateurs aux allures de gnomes, à l’enthousiasme irresponsable façon gremlins. Il se passe également quelque chose de pas net du côté du directeur, un homme dont la petite moustache ne fait qu’accentuer l’impression de rigidité qu’il donne, peut-être un reflet de la difficile relation qu’il entretient avec son père. Le directeur doit faire face à une délégation d’inspecteurs qui se révèlent être des racketteurs impitoyables. L’étrangeté des lieux s’accentue avec l’apparition de créatures étranges aux allures monstrueuses qui apparaissent sans crier gare (l’illustration de couverture en donne un exemple). L’ensemble est très difficile à interpréter, car les clients de l’hôtel continuent de profiter du lieu, imperturbablement. On peut donc se demander qui voit ces créatures monstrueuses. Parmi les multiples interprétations possibles, j’imagine bien ces apparitions comme des projections issues de l’esprit des divers clients, ouvrant des abîmes insondables en opposition avec la placidité desdits clients. Mais… place au cauchemar !

Effets et influences

Ce roman graphique affiche une véritable originalité de forme et d’esprit. Pour la forme, nous avons l’aspect de l’objet lui-même avec son format moyen, épais (328 pages non numérotées) et sa couverture avec illustration en rouge (sang) et noir, un rouge qui imprègne les bords des pages et que l’auteur utilise pour les textes (pas spécialement envahissants). Ce roman graphique réussit donc haut la main son pari de mettre mal à l’aise, mais il pèche un peu par son accumulation de scènes d’horreur et de violence, en négligeant les enchaînements (autre influence cinématographique, avec ces passages brusques d’un plan au suivant). Par moments, cela mériterait quelque chose comme un chapitrage. Parmi les autres influences, on peut citer des échos au cinéma de David Lynch et au folklore japonais tel qu’il est utilisé dans le manga d’horreur. Certaines situations sont franchement surréalistes. Svethoft s’inspire aussi de la représentation de l’horreur selon le peintre Edvard Munch. La bonne surprise, c’est que si les références sont multiples, la manière et l’univers du dessinateur sont bien personnels. Et si bien des détails peuvent prêter à interprétation, on sent la critique féroce de la culture du bien-être réservé à une élite qui se complaît en se contentant de profiter du luxe et faisant passer le temps à coups de discussions creuses. On peut imaginer que leur façon de poursuivre leur semblant d’activité en ignorant les créatures monstrueuses qui les entourent symbolise leur désintérêt pour tout ce qui affecte notre monde. On remarque au passage qu’à la fin, le couple s’étonne d’avoir les moyens de profiter d’un tel luxe. Une œuvre aussi déroutante que fascinante.

Spa, Erik Svethoft
L’Employé du mois, juin 2022

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4

The Addiction : L’assuétude au Mal

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Cinéaste de l’héritage néo-noir et visionnaire du mal-être occidental, particulièrement étatsunien, Abel Ferrara s’immergera dans les allégories du cinéma d’horreur dans les années 90. Respectivement avec Body Snatchersl’invasion continue en 1993 et The Addiction en 1995, en continuum des films d’épouvante d’une vaste portée philosophique et politique. De l’histoire du colonialisme avec L’Île du Docteur Moreau en 1931, adapté de l’œuvre de H.G. Wells, en passant par la métaphore acerbe de l’Amérique des sixties avec la figure du Zombie dans La Nuit des morts-vivants en 1968, le genre aura porté des œuvres à la force allégorique intarissable.

Film de vampire, The Addiction nous conte le vampirisme comme un mal furieux et intense. Tout juste, il apparaît comme une épidémie créant des addicts au sang et à la violence extrême du XXe siècle.

La mauvaise conscience d’une étudiante new-yorkaise

The Addiction s’ouvre sur une projection de diapositives du massacre de Mỹ Lai. Précisément, un carnage ayant été commis par l’armée américaine durant la guerre du Viêt Nam. L’étudiante en philosophie Kathleen Conklin (Lili Taylor), y est filmée tourmentée, niant l’atrocité d’un mouvement de la tête sans détourner les yeux. De fait, elle ne parviendra pas à dépasser sa mauvaise conscience, sentiment constitutif du film d’Abel Ferrara. Une culpabilité qui la conduira à se faire agresser par une vampiresse dans une ruelle new-yorkaise. Dès lors, la jeune femme entame son voyage sanguinaire au cœur du mal moderne tout en achevant son doctorat.

Les vampires ont toujours été iconographiques et populaires. Ajusté à son univers filmique, le cinéaste les rend nuisibles, marginaux et déviants. Au-delà du fléau des bas-fonds new-yorkais et de l’imagerie de l’héroïnomane, la figure du vampire absorbe tous les maux passés et présents chez Ferrara. Tout juste, le vampire embrasse un malaise historique d’une violence enfouie et perpétuelle. Kathleen s’y confronte en plongeant dans une furie vampirique. Elle n’échappera pas non plus aux images des massacres de l’impérialisme américain jusqu’à une exposition sur l’Holocauste. Cela soulève des questionnements contemporains. D’emblée, c’est l’impossibilité de s’extirper d’une certaine désinvolture ou, à l’inverse, d’une dépression latente. Surtout, c’est l’inévitable sentiment de culpabilité qui frappe quiconque intériorise ce passé sanguinaire occidental.

Trip didactique dans la misère urbaine

The Addiction s’inscrit esthétiquement dans un héritage néo-noir cher au réalisateur. Arborant un noir et blanc funèbre, il emprunte également à l’expressionnisme. Pourtant, Abel Ferrara ne travaille pas seulement la retranscription gothique et stylistique. Tourné pour 500 000 dollars, The Addiction ambitionne un cinéma de guérilla. Cette symbiose entre un cinéma d’horreur conscient, s’inclinant devant son genre, et un tournage modeste marqué par une volonté de composer avec le réel, impressionne. De facto, Kathleen vit ses errances vampiriques au centre d’un espace public bien réel, ravagé par une politique d’inégalités territoriales et sociales. Entourée d’épaves, de femmes et d’hommes démunis, certains agonisants, dans les rues véritables de Manhattan, elle absorbe et se nourrit, littéralement, de la pauvreté.

Elle y confrontera un mentor (Christopher Walken) reclus dans un entrepôt désaffecté reconverti en logement de fortune. Vampire, il n’en a plus que le nom, rejetant les plaisirs de la chair et la violence. Cela ouvre la voie à la résolution d’une dépendance qui ne satisfait que la rage. La vidant de son sang et la sevrant, le vampire ancestral lui conjure de se contrôler. Cette rencontre permettra à Kathleen de terminer sa thèse de doctorat et de la présenter. La soutenance, une étape finale du parcours du personnage et à priori salvatrice qui mettra fin au cauchemar.

Drame philosophique et résurrection

The Addiction nous conte surtout une impasse philosophique. Tentant de rationnaliser sa culpabilité, prônant l’omnipotence de la philosophie de l’action, Kathleen impressionne le corps professoral de l’Université de New-York. En réalité, elle embrasse sa dégradation morale et les ténèbres. Sa première résolution sera de les convier pour célébrer son succès. Elle y invitera aussi ses congénères sanguinaires et transformera ses enseignants en proies d’une orgie d’hémoglobine. Abel Ferrara et son scénariste Nicholas St. John reprennent ici le festin du vampire, lieu-dit narratif du mythe, pour raconter la descente aux enfers et le renoncement. Ici, le vampire dans toute sa perfidie représente la fuite en avant. L’orgie renvoyant à tous les excès tels qu’ils soient, de l’individualisme exacerbé, à la consommation et aux paradis artificiels. À la fin, la jeune Kathleen achèvera les festivités par une overdose qui la conduira à l’hôpital.

Les derniers instants du chef-d’œuvre d’Abel Ferrara assurent le salut de l’âme de son protagoniste sans la moindre ambigüité. Kathleen supplie Dieu de lui pardonner et d’ainsi briser les chaînes de son addiction. Aider et soulager par un prêtre lui offrant les derniers sacrements, la jeune femme se retrouve ressuscitée face-à-face avec sa tombe. Kathleen développe suffisamment de force morale pour regarder le mal en face sans y succomber. 

Bande Annonce The Addiction

Synopsis : Brillante étudiante en philosophie à l’Université de New York, Kathleen prépare activement sa thèse de doctorat. Un soir, elle croise sur son chemin une étrange et séduisante femme qui la conduit de force dans une impasse avant de la mordre au cou. Bientôt, Kathleen va développer un appétit féroce pour le sang humain qu’elle assouvira en attaquant ses proches ou des inconnus…

Fiche Technique — The Addiction

Réalisation : Abel Ferrara
Scénario : Nicholas St. John
Directeur de la photographie : Ken Kelsch
USA – 1995 – 1h22
Avec Lili Taylor, Christopher Walken, Annabella Sciorra, Edie Falco
Sortie le 10 avril 1996

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L’Astronaute : Interview de Nicolas Giraud

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Nicolas Giraud n’est pas homme à disperser son attention. Quand il vous donne rendez-vous, c’est pour être avec vous. Là, tout de suite maintenant, et répondre à vos questions comme si chacune était la plus importante de la journée. Or, ce respect absolu qu’il accorde à son interlocuteur, c’est celui qu’il porte au spectateur en tant que réalisateur. L’Astronaute est un film qui vibre au besoin de faire les choses bien et en grand, à celui d’être mais pas n’importe comment ni à n’importe quelles conditions. Bref, à cette exigence qui façonne les œuvres essentielles. Rencontre avec un artiste avec la tête dans les étoiles mais les pieds bien ancrés sur Terre. Comme son film.

« J’aimerais que Jim soit à l’espace ce que Rocky Balboa est à la boxe. »

Comment se passe la promo ?

Ça se passe bien, je suis content.  Je suis très pragmatique donc vraiment sur les faits, et au moment où on se parle ouais, ça se passe très bien. Le film est là, le public aussi. Sa joie, son plaisir est là. Comme vous, et la critique aussi. Maintenant c’est vous ma voix, moi j’ai fini de parler. Ou plutôt c’est le film maintenant qui parle, et c’est vous qui êtes sa voix.

L’astronaute est ce qu’on peut appeler un projet fou, surtout dans le cadre du cinéma français. Entre le scénario et le montage du film, il y a dû y avoir un chemin aussi semé d’embuches que celui de Jim, votre personnage, pour aller dans l’espace.

C’est exactement ça. J’aime la mise en abîme. Évidemment que tous les défis que Jim a dû relever pour construire sa fusée, j’ai dû les relever en tant qu’auteur-réalisateur pour faire le film. Mais c’est précisément ce qui m’intéresse. Je crois qu’un individu se révèle dans les contraintes et les épreuves. Ça peut-être la même chose pour un sportif, un artisan, n’importe qui. C’est quand les choses sont difficiles que tu découvres à quel point tu as envie et besoin de raconter telle ou telle histoire, de mener telle entreprise ou de suivre ton instinct. Ça ne s’est pas fait facilement. Mais comme la fusée de Jim, c’est ce qui donnera toute la valeur au projet.

Plus qu’un film sur un outsider, j’ai l’impression que L’Astronaute est une lettre d’amour à la figure de l’outsider. Et vous le confrontez au plus grand défi qu’un outsider puisse trouver : aller dans l’espace.

Oui, je crois… L’espace, se rapprocher du cosmos, de l’infini, de cette zone ou l’équilibre est l’ingrédient premier, où tu touches à la vie et à la mort au même instant. C’est une envie de partage absolu, de ce que c’est qu’incarner son propos et aller vers un objectif de réalisation ultime. Pour Jim c’est sa fusée, pour moi c’est ma passion du cinéma, de l’expérience en salles, collective. Du partage de compétences, de l’énergie qui circule, qui nous environne, qui nous constitue. Il y a quelque chose de philosophique là-dedans. Même si j’ai pas envie de mettre de l’intellectuel je le laisse à penser, je le laisse à ressentir. Et surtout je laisse l’espace à chacune et chacun de vibrer avec ce qu’il reçoit. Ça, ça m’importe beaucoup.

« Je ne fais pas un film d’espace, je fais un film qui va Dans l’espace.« 

C’est vrai que tout le monde peut se réapproprier la quête de Jim. Et je trouve que ça passe aussi par la réappropriation populaire de l’espace, qui a été un peu confisqué- comme tout ce qui touche à l’imaginaire dit « geek » – par des intérêts corporatistes ces dernières années. Cette volonté de refaire de l’espace un rêve populaire, c’était important pour vous ?

Évidemment, merci de le relever. L’argent c’est quelque chose de très horizontal, qui peut donner de grandes lignes verticales. Ça peut apporter beaucoup d’émotions, de joies, mais aussi de malheurs et de destructions. Là encore je reste à ma place. Je ne suis pas spécialiste en géopolitique, ni un industriel. Je suis un passionné de l’articulation du sentiment et de l’émotion, et du être au présent le plus possible.

Mais évidemment à travers L’Astronaute, à travers Jim, à travers l’aventure humaine de ce groupe de cinq personnes, je souhaite redonner un accès différent à la réalisation d’un rêve, à l’engagement que ça représente. Si je dis que c’est possible, que tout est possible, je ne dis pas que c’est simple, ni que c’est facile. Ça prend du temps, ça réclame beaucoup d’énergie, d’engagement et de courage. D’humilité et d’ambitions aussi, c’est pas contradictoire. Pour faire un projet comme celui-ci, l’un va avec l’autre: il faut être humble et ambitieux en même temps. C’est ça que je veux partager.

L’espace n’appartient à personne. Bien sûr qu’il y a des pays, des puissances économiques, qui veulent se l’accaparer. Mais je crois que l’univers sera là pour nous rappeler à toutes et tous que nous on est invité ici-bas, sur cette terre. A nous d’en prendre soin, d’être conscient, de l’aimer un peu mieux. Et Jim ne fait pas ça pour la conquête spatiale ; il fait ça pour une réalisation personnelle. Il restaure la mémoire et le rêve de son grand-père. Et en faisant cette action, en allant au bout de son engagement, tout en étant en orbite dans l’espace il arrive à soigner sa famille. Je crois que je fais des films de mécaniciens, de réparateurs. Dans mon premier long-métrage j’étais déjà en bleu de travail, j’étais mécanicien sur des moteurs de cargo. Et là je me retrouve à nouveau dans un bleu de travail, à construire une fusée dans une grange.

C’est aussi la qualité du film. Il y a une crédibilité analogique, matérielle dans un scénario qui pourrait-être farfelu, extravagant. A quel point vous avez travaillé la crédibilité scientifique de votre récit pour le rendre aussi plausible, et donc accessible au spectateur ?

Vous savez, avant d’être réalisateur et acteur j’étais spectateur, et je continuerais à l’être. J’ai tout reçu du cinéma. Je me suis cultivé grâce au cinéma, j’ai été ému grâce au cinéma, je grandis grâce au cinéma. Donc en tant que réalisateur, je souhaite offrir au spectateur une émotion, un sentiment, une vibration qui doit se rapprocher le plus possible de ce que j’ai reçu et de ce que je continue de recevoir.

L’Astronaute je l’ai construit en effet avec le souci premier de la crédibilité, du réalisme. Et ma chance c’est que le producteur du film Christophe Rossignon me fait rencontrer Jean-François Clervoy, un vrai astronaute qui est allé trois fois dans l’espace. Ma chance, c’est qu’il a une compréhension vive de mon projet. C’est à lui que je dis que dans l’idéal, j’aimerais que Jim soit à l’espace ce que Rocky Balboa est à la boxe. Il a tout de suite compris cette image. Grâce à lui, j’ai tout le réalisme technique, scientifique, humain, et je viens coupler là-dessus mon imaginaire, mon prisme à moi, mon vecteur visuel et sonore. Et derrière ça il y a un groupe qui nous rejoint et là, comme je le dis tout devient possible.

J’ai accès aux pièces, j’ai accès à la puissance industrielle d’une telle société. Et à l’intérieur de celle-ci je peux développer mon projet humain et scientifique. Une fusée c’est quoi ? C’est une puissance qui cherche l’équilibre en permanence pour pouvoir traverser l’atmosphère. C’est ma manière de faire : trouver l’équilibre entre la technologie, l’émotionnel, la direction artistique, là encore la confiance que j’ai du public. J’ai confiance en son intelligence, en son émotion, et j’ai pas envie tout sigler, marquer, expliquer. Je veux donner à ressentir.

« Être un être humain en vie, c’est être dans la combustion de son énergie. Pas pour te déchirer mais pour vivre, pour avancer. »

Ça doit-être dans l’air du temps, mais je trouve qu’il y a une volonté de remettre l’humain et son artisanat au cœur du progrès technologique. Quelque part c’est aussi qu’on trouvait dans Top Gun : Maverick,.Non pas avec des fusées mais des avions de combat… 

C’est intéressant… L’analogie avec Maverick c’est la vôtre je la respecte. Il y en a qui vont me parler d’autres réalisateurs ou réalisatrices prestigieuses. J’en suis honoré, même si ça appartient à chacune et chacun. Mais bien sûr que l’être humain est au centre de tout.

Au début en France j’ai essuyé plein de refus. Je me pointe, et je veux faire un film sur une fusée, sur un garçon, un ingénieur qui veut construire sa propre fusée. On m’a dit, « Vous vous prenez pour qui, on n’est pas des Américains ». Mais je fais pas un film d’espace, je vais un film qui va Dans l’espace. Et je parle vraiment de l’être humain qui y va avec tout son potentiel, qui agrège autour de lui d’autres talents, et ensemble ils vont créer quelque chose de spécial. La vraie fusée, c’est l’être humain quand il choisit la bonne direction. Celle du partage, pas de la petite bienveillance polie. Celle de ne pouvoir être tout en un seul être. Et que l’humanité, c’est regarder les autres, écouter les autres, c’est se regarder soit aussi, et s’écouter. C’est ne pas chercher la concorde en permanence, c’est oser être imparfait, être en construction.

 C’est finalement toute la trajectoire de votre personnage : il doit accepter de ne pas pouvoir tout faire tout seul, et de se transcender dans une équipe.

Exactement. C’est ça. Je suis l’initiateur de ce projet, ici-bas, mais sans les autres je le réalise pas. C’est grâce au talent de mon chef opérateur Renaud Chassaing, qui a eu la réponse à la lumière que je cherchais, à la direction artistique lumineuse que je cherchais. C’est grâce à Gabriel Legeleux (dit Superpoze), mon compositeur, que je réussis à obtenir les sons que j’avais dans la tête, car c‘est lui qui les construit qui les assemble. Et ça on peut le développer sur tous les postes. Le job d’un réalisateur, c’est de bien choisir les personnes qui vont l’accompagner. Bien sûr qu’à la fin c’est moi qui choisis, c’est moi qui ordonne. Mais sans les autres L’Astronaute n’existe pas.

Et sans le spectateur. Vous lui donnez l’impression qu’il participe à quelque chose de plus grand que lui-même. 

J’en suis ravi. Je crois que c’est le respect que j’ai par rapport au spectateur que j’ai été, que je suis, que je serai. Et la confiance et la considération de toutes celles et ceux qui sont autour de moi, du monde, de l’être humain. Et tant mieux si ce film… Le cinéma a changé ma vie. Tant mieux si ça peut donner quelque chose.

Vous posez les bases de votre projet tout de suite. D’aucuns auraient adopté un regard extérieur et conduit au portrait d’un doux-dingue piégé dans son rêve. Là vous adoptez le point de vue de Jim : tout ce qui se passe est vu et ressenti avec sa ferveur, sa croyance, sa concentration. Comment vous avez fait pour immédiatement instaurer ce postulat ?

Parce que je suis comme ça. Parce que ce que vis Jim, je le vis pour faire le film, je suis ce réalisateur-là. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer. Si vous demandez à un peintre pourquoi vous avez peint comme ça, il dirait mais parce que c’est mon expression.

Ce qui est certain c’est que je voulais pas faire une blague, ni un conte ou une fable. C’est du sérieux. Mais dans le sérieux ça veut pas dire se prendre au sérieux, mais faire les choses sérieusement. On ne fait pas une fusée en rigolant. Il y a de la joie, du stress, du bonheur, des moments de félicité et de grandes difficultés. Tout cela je le partage avec Jim, et Jim l’a partagé avec moi.

Je pose la base dès le début. Il y a un jeune homme qui court à l’aurore, les choses importantes appartiennent à ceux qui se lèvent tôt. Le bonheur ET de bonne heure : il y a les deux termes. Tu ne fais pas un bon vin comme ça, en pressant du raisin, il y a un savoir-faire. Tu ne fais pas une maison en quinze jours, tu ne fais pas une fusée en trois mois. C’est pareil pour un film, et c’est pareil pour un individu.

« Je me fous du fun. Le fun n’a rien à voir avec l’art, avec le courage dosé, proposé aux autres, au monde. »

La mise en scène est façonnée comme l’état d’esprit de Jim : « sharp ». Concentrée, sereine, faisant abstraction de tout le bruit du monde extérieur. Affutée comme l’esprit d’un samouraï.

Oui. C’est pas moi qui fait la lumière c’est le chef opérateur, mais je cadre, au millimètre. Il est fort probable que je sois comme ça de nature. Avant d’être acteur j’étais prothésiste dentaire. J’aime la précision de la parole, de la pensée, de l’être. Et donc forcément vous le ressentez dans ma mise en scène.

Il n’y avait pas d’improvisations sur le plateau. Il y avait de l’ouverture, de la préparation pour être prêt à l’imprévu, parce que c’est beaucoup ça sur un plateau, il faut pas se tromper. Mais j’étais pas en train de me dire « Comment je vais faire ? », j’ai beaucoup travaillé avant. C’est la même chose qu’un joueur de tennis, il va se mettre à trouver son jeu, son style sur le court. Il travaille, il passe des heures et des heures à travailler ses gestes, les petits pas, le rythme, pour être prêt pour le moment où il y a de l’adversité en face. Comme un boxeur. Donc voilà je suis ce réalisateur-là, et j’en suis heureux.

 C’est un état d’esprit qui aurait pu aboutir à quelque chose d’austère, mais le film est empli de chaleur humaine. Je trouve que ça passe beaucoup par les acteurs. Est-ce que c’était l’un des critères pour composer votre casting ?

Oui évidemment. J’ai écrit pour tous les acteurs que vous voyez dans le film. La première personne à qui je pense c’est Hélène Vincent, parce que c’est ma muse. Elle était déjà la grand-mère du petit garçon que je ne pouvais pas incarner dans Du Soleil dans mes Yeux, mais qui me représentait quand j’étais enfant. Là elle est ma grand-mère en direct. J’ai écrit pour Hippolyte Girardot, j’ai écrit pour Mathieu Kassovitz j’ai écrit pour Bruno Lochet, j’ai espéré Ayumi Roux, qui a incarné Izumi Sayako et que m’a présenté Marion Touitou la directrice de casting…

Il y a pas plus grande chaleur que la chaleur humaine. En plus j’ai adoré faire ce film. C’est un film dans l’hiver hivernal, la nuit est glacée. Il y a la chaleur de la fusée, de la propulsion, de la combustion. Être un être humain en vie, c’est être dans la combustion de son énergie. Pas pour te déchirer mais pour vivre, pour avancer.

C’est vrai que les films qui se déroulent en hiver, dans des coins de campagne reculés, dépeignent souvent une réalité froide, dans laquelle on a pas envie de se retrouver. Là c’est l’inverse : on s’y sent bien et on a envie d’y être.

Parce que j’aime toutes les saisons. Vous ne me verrez pas manger des fraises au mois de janvier. Il y a un temps pour tout. La nature doit se reposer l’hiver, mais pas nos idées. Chaque saison porte en elle les fruits de la vie, des moyens d’expressions. Et il y a rien de mieux qu’un climat tempéré : la nuance, le mouvement, c’est ça la vie. C’est ça que je chéris. C’est pour ça que vous vous êtes sentis bien dans cet hiver froid, glacé par moment, mais qui réfléchit tout. Souvent j’allais chercher le reflet de la nature dans le lac, l’envers et l’endroit. Tout ça m’intéresse.

Finalement, ce n’est pas étonnant que Christophe Rossignon ait produit L’Astronaute. C’est quelqu’un qui aime faire des films ancrés et terriens, notamment à travers sa collaboration avec Christian Carion. Et vous, vous faites un film ancré et terrien, mais qui va dans l’espace.

C’est vrai que Christophe était le producteur idéal pour m’accompagner. Le cœur de L’Astronaute est fait en effet de la terre, du milieu oculaire voir terrien, agricole, modeste, au contact des saisons. Et en même temps l’ingénierie, le milieu, le domaine spatial qui est une de ses passions et ça je l’ignorais. Je l’ai découvert en le rencontrant. C’est ça qui est intéressant. J’aime son travail, j’aime les films qu’il a produit, il est audacieux… Et ma joie quand j’ai découvert qu’il était passionné par l’espace… Il m’a ouvert les portes, et moi j’avais la réponse émotionnelle et cinématographique. Et à nous deux, comme ArianeGroup et Jean-François Clervoy tout est devenu possible.

La force d’un projet, c’est quand tu associes des talents qui sont tous heureux d’être à leur place. Un plateau de cinéma, c’est l’exagération de la vie, une concentration. C’est un catalyseur. Et donc le merveilleux se catalyse, comme parfois le moins beau. Et il y a rien de plus chiant dans la vie qu’une personne qui est en face de toi et qui veut ta place. Non, occupe ta place. Sois qui tu es. Respecte de ne pas forcément avoir les capacités de celui ou celle qui te parle en face. Il n’y a rien de plus beau que d’être qui on est. Après si on a des velléités, si on a des fantasmes, des rêves ça c’est autre chose. Mais si par exemple un chef opérateur veut jouer au réalisateur c’est compliqué. Si un acteur veut jouer au réalisateur c’est compliqué, si un acteur veut jouer au réalisateur c’est compliqué, si un réalisateur veut jouer au producteur c’est compliqué. Mais quand chacun est heureux d’être là où il est wouah ! Là tu commences à avoir une énergie, de la propulsion.

« La vraie humilité, c’est de comprendre que tu es énormément en même temps presque rien. Jim il va aller un peu plus loin que les autres, et en même temps il va comprendre l’importance des autres. »

Beaucoup de réalisateurs auraient fait quelque chose de plus rockn’roll avec le film. Mais il y a une attente du merveilleux que vous refusez de sacrifier sur l’autel du fun, qui aurait été le plus petit dénominateur commun pour un tel projet.

Merveilleux, c’est marrant c’est le mot que j’utilise… Ben oui c’est exactement ça. Je crois en l’espace-temps. Je crois qu’il faut du temps pour devenir quelque chose ou quelqu’un. Tu ne deviens pas… Il faut du temps pour te structurer, pour te faire en un ce sens.  Je repense au premier film de Gabriel Le Bomin, dans lequel j’avais tourné, Les Fragments d’Antonin. Un film qui se déroulait pendant la guerre de 14, mais surtout racontait le début du soin psychologique des poilus qui revenaient du front. Il disait cette phrase : « Combien de temps faut-il pour faire un homme ; combien de temps faut-il pour le défaire ?». Et je crois que j’avais accepté de travailler avec lui et de participer avec lui pour cette phrase, que j’avais trouvé extrêmement belle et intelligente.

Je me fous du fun. Ne comptez pas sur moi pour faire un film 3D. Ne comptez pas sur moi non plus pour critiquer James Cameron ! Mais ne comptez pas sur moi pour ça. Le fun n’a rien à voir avec l’art, avec le courage dosé, proposé aux autres, au monde. Ce que tu es, ce en quoi tu crois, ce qui t’émeut. Ce que tu veux mettre en question, en partage. Pour moi le cinéma c’est pas une rigolade. Il y en a qui savent faire de la comédie c’est super mais moi non. Je préfère l’esprit.

J’adore L’innocent de Louis Garrel parce qu’il y a de l’esprit, il y a du romantique. Il y a une culture qui ne cherche pas à séduire la masse.  Pour moi à partir du moment où tu veux séduire tu n’es plus toi-même. En fait tu n’es pas toi-même parce que tu veux plaire à quelqu’un. Le seul moyen d’être heureux et de rendre heureux une personne c’est d’être soit même. J’ai dû comme Jim traverser des époques, du temps de solitude, d’isolement, pour après trouver des personnes du talent, du savoir-faire qui va me permettre de réaliser ce que je suis là.

Il y a cette idée de mission sacrée qui parcourt le film, mais pas dans le sens d’une injonction. Plus dans la beauté d’approcher et de faire cette quête, qui prend forme et sens devant nous.

(long silence). C’est là que les limites de l’interview apparaissent… Il y a les mots que l’on est en train de partager qui seront lus, et ça me ravit d’avance. Parce qu’on est là pour partager de l’information, des données qui peuvent apporter une compréhension, qui seront partagées. Qui donnent la vie…

En effet, Jim n’est pas tenu à une religion. Je ne connais rien aux religions. Ce sont des outils qui peuvent sauver des vies mais aussi les prendre. Là encore je reste à ma place. Tout ça me dépasse.

En revanche, l’extraordinaire, faut le débusquer. Il est là partout, autour de nous. Il est souvent très simple, très menu, subtil mais il est là. Et tant mieux si vous avez ressenti ça parce que je travaille pour ça, je SUIS grâce à ça. Mais là pour le coup quand je parle de sérieux, on peut dire les choses non pas avec ironie mais… Être sérieux ne doit pas nous empêcher d’être léger. J’ai mis du temps à le comprendre. Avant mon intensité était un poids, aujourd’hui c’est une force. Je ne suis plus effrayant ! Il y a 20 ans, j’étais effrayant par mon électricité. Dieu merci il y avait des gens qui me comprenaient, qui me recevaient et qui m’aimaient pour ça. Mais d’autres qui disaient il est fou Nicolas ! Non je ne suis pas fou mais j’étais jeune et il faut du temps pour trouver le calme.

On ne peut pas demander à un mec de 20 ans d’avoir le recul, la légèreté de l’expérience. C’est avec l’expérience et la réalisation de certaines choses que tu trouves ton calme. Il y a un temps pour tout dans la vie. L’erreur, c’est de vouloir être à 25 ans ce qu’on sera à 55. Là encore on revient aux saisons. Il faut respecter l’espace-temps. Il faut respecter ce qui nous arrive, et ce qui ne nous arrive pas. Ce qui nous arrive est un cadeau, ce qui ne nous arrive pas aussi. Je sais que parfois c’est difficile à recevoir, à comprendre, que quand tu reçois un coup ça te blesse. Mais c’est probablement en train de te sauver de quelque chose d’autre.

Il faut être humble face à la vie. C’est un mot galvaudé, il y a beaucoup de gens qui le disent. Mais la vraie humilité c’est de comprendre que tu es énormément en même temps presque rien. C’est ce que je souhaite partager avec L’Astronaute. Jim il va aller un peu plus loin que les autres, et en même temps il va comprendre l’importance des autres.

« J’ai confiance en l’intelligence du spectateur, en son émotion. J’ai pas envie tout sigler, marquer, expliquer. Je veux donner à ressentir. »

C’est un film qui s’exige à la délicatesse. Envers les personnages, ce qu’ils font,  ce qu’ils veulent faire… Vous faites passer plus de choses au spectateur en les lui murmurant à l’oreille qu’en les disant à haute voix.

Oui, parce que j’aime la délicatesse. Un jour, quelqu’un m’a dit que j’avais une brutale délicatesse. Tu peux être brutal pour défendre de la délicatesse. Là encore c’est pas antinomique, ça peut se comprendre, comme avoir de l’humilité et de l’ambition. C’est pas contraire. La délicatesse, ça rejoint la sensibilité, la concentration, la subtilité. J’ai confiance en l’émotion, lorsqu’une spectatrice ou spectateur vient s’asseoir, fait la démarche de sortir de chez lui, seul ou accompagné. Seul c’est encore plus fort, parce que ça veut dire que tu peux avoir une passion une forme de solitude, et que tu acceptes de te déplacer en position de pouvoir recevoir quelque chose.

Moi j’ai pas envie d’imposer des trucs, je les donne en partage, je les donne à sentir. Exactement comme vous avez dit. C’est ça que je veux partager. C’est mon langage. Je suis heureux d’entendre des gens qui voient le film et disent ouah vous m’avez fait rêver avec des bouts de métaux. Tant mieux.

Il y a un vrai fétichisme dans la manière dont vous filmez ces bouts de métaux. Ça me fait penser à certaines œuvres steampunks, qui s’approchent du métal pour extraire un imaginaire foisonnant.

Parce que j’aime la matière. Nous sommes matière organique, spirituel, physique. La matière qu’on transforme, qui nous environne, nous permet de nous élever. On s’inscrit dans la matière. Elle est distribuée, redistribuée, j’ai un rapport sensuel avec le vivant. C’est toi qui le rends vivant en le regardant. Tout est une question de point de vue, l’extraordinaire est partout. Des gens vont voir de l’ordinaire ben c’est ton attention c’est toi qui décides de trouver ça magique. Quand je vois des feuilles d’un arbre, je vois la même chose que nos veines. Aujourd’hui avec le numérique tout le monde a accès à des milliards d’images ça ouvre les consciences, ça peut aussi les embrumer. Mais ça appartient à chacun. Il y a de gens qui vont décider de voir mal quelque chose, et d’autres la capacité de le voir bien.

Avez-vous le film Ciel d’Octobre de Joe Johnston ?

J’ai jamais vu ce film mais on m’en a parlé… Ah mais je crois que c’est mon co-scénariste ! Et très vite non je ne veux pas voir d’images, je ne veux être que dans les miennes. Mais on m’en a parlé.

On ne doute jamais un seul instant des raisons pour lesquels Jim veut aller dans l’espace. Mais on découvre LA raison pour laquelle il veut y aller qu’à la toute fin…. C’est un équilibre incroyablement difficile à tenir, mais pourtant d’une évidence absolue. Comment avez-vous fait pour l’obtenir ?

Je vais être synthétique parce que… Le secret, ce n’est pas la vie mais c’est aussi la vie. Et en effet, la fin du film… On peut en parler, tout le monde en parle et tout le monde respecte la fin. Personne ne la voit venir ! Et de la même manière, je ne dirais pas la dernière réplique du film. Mais qu’est-ce que je suis heureux d’avoir terminé L’Astronaute avec ce mot. Et ça aussi on ne l’a jamais fait. Mais on n’a pas non plus fait décoller une fusée amateur de la même manière que Jim le fait; Parfois, c’est pas nécessaire de tout comprendre. Le cadeau n’est pas dans la compréhension il est dans ce qu’on reçoit on le découvrant.

 

 

Le baroque contemporain : excès, saturation, mode et cinéma

Des têtes de lions dorées chez Schiaparelli aux paillettes saturées d’Elvis, le baroque fait son grand retour dans la mode et le cinéma contemporains. Démesure, théâtralité, excès : cette esthétique de la surcharge répond à un monde déjà saturé d’images, où seul le trop-plein parvient encore à capter l’attention. De The Favourite à Moulin Rouge!, des défilés de Daniel Roseberry aux collections maximalistes de Gucci, l’excès visuel s’impose comme la seule forme de visibilité dans un univers où le minimalisme ne suffit plus.

« Au XVIIe siècle, le baroque disait ‘trop n’est jamais assez’. Au XXIe, c’est devenu une nécessité de survie visuelle. »

Le Baroque au Cinéma : Quand la Saturation Devient Langage

Le baroque ne revient pas au cinéma comme simple référence nostalgique ou citation historique : il s’impose comme réponse esthétique à notre époque de saturation visuelle. Chez Baz Luhrmann, cette démesure assumée ne cache rien — elle expose au contraire la vérité d’une expérience contemporaine où tout est trop : trop rapide, trop intense, trop simultané. Dans Moulin Rouge!, le montage refuse sciemment tout repos pour l’œil. Les plans s’enchaînent frénétiquement, les couleurs explosent en mélanges impossibles (rouge sang, or criard, bleu électrique), les références musicales s’accumulent du baroque au hip-hop, du cabaret au rock. Cette saturation n’est pas maladresse mais fidélité : fidélité à l’ivresse du Moulin Rouge historique, mais surtout fidélité à notre propre condition perceptive où les stimuli nous assaillent de toutes parts. Comme l’expliquait son mixeur Andy Nelson : « Moulin Rouge, et on le savait pour Elvis aussi, c’était Moulin Rouge fois 10. On allait monter le volume et les amplis à fond ». Cette escalade assumée révèle que le baroque contemporain ne cherche pas l’harmonie mais le choc nécessaire pour percer le bruit ambiant.

Elvis pousse cette logique encore plus loin en transformant la vie du King en kaléidoscope visuel et sonore. Les costumes à strass saturent l’écran (paillettes qui explosent sous les projecteurs, capes en léopard qui claquent, combinaisons lamées or), Las Vegas devient une apothéose kitsch assumée (enseignes géantes, néons criards, miroirs infinis), le montage stroboscopique fait vibrer chaque image. Luhrmann ne filme pas Elvis : il filme l’expérience d’Elvis, cette sensation de trop-plein permanent que vivait le chanteur prisonnier de son propre spectacle. Le baroque devient ici diagnostic d’une époque — celle des années 50 aux années 70 américaines — où le spectacle commence à dévorer ceux qui le produisent.

The Favourite de Yorgos Lanthimos emprunte une voie différente mais tout aussi baroque : les robes à paniers deviennent architectures démesurées (corsets qui écrasent la poitrine, jupes qui occupent la moitié de la pièce), les perruques blanches surchargées pèsent sur les têtes comme des couronnes de plomb, et même la célèbre scène de course de canards transforme l’excès comportemental en principe de mise en scène. Le baroque historique revisité expose ici la violence des rapports de pouvoir sous le vernis des apparences civilisées.

Le Baroque en Mode : Schiaparelli et l’Excès Nécessaire

Si le cinéma expérimente le baroque, la mode le cristallise en objets portables — et c’est là que le paradoxe devient fascinant. Comment porter l’excès ? Comment faire du trop-plein une seconde peau ? Daniel Roseberry, directeur artistique de Schiaparelli, a trouvé la réponse en transformant la provocation en nécessité. Son défilé Printemps/Été 2023 reste gravé dans les mémoires : Kylie Jenner arrive au premier rang vêtue d’une robe de velours noir ornée d’une tête de lion dorée hyperréaliste qui recouvre entièrement son torse. Sur le podium, Irina Shayk porte le même lion, Shalom Harlow un léopard, Naomi Campbell une louve noire. Ces têtes d’animaux sculptées à la main en mousse, résine et fausse fourrure divisent immédiatement : trop réalistes, trop provocantes, trop trop. Mais c’est précisément le but.

Comme l’explique Roseberry dans une interview pour Exhibition Magazine : « L’excès quotidien est quelque chose de vital. Ma règle, c’est que quand vous portez une pièce Schiaparelli, vous devez être arrêté dans la rue immédiatement et quelqu’un doit dire : ‘Oh mon Dieu, qu’est-ce que c’est ?’ C’est un déclencheur de conversation. » Cette déclaration révèle la fonction du baroque contemporain : dans un monde saturé d’images où nous scrollons des milliers de visuels quotidiennement, seul l’excès parvient encore à nous faire lever les yeux. Le minimalisme épuré des années 2010 ne suffit plus — il se noie dans le flux. Le baroque, lui, arrête net le défilement. Il force le regard, provoque la réaction, crée l’événement. Roseberry ajoute ailleurs qu’il cherche à « capturer le moment culturel », affirmant : « Si nous touchons vraiment le moment juste, nous pouvons générer 50 millions de dollars de couverture presse en 30 minutes. » Le baroque devient ainsi stratégie de survie médiatique autant que choix esthétique.

Chez Gucci, sous la direction d’Alessandro Michele (avant son départ en 2022), le maximalisme s’imposait différemment : accumulation d’imprimés floraux, broderies surchargées, superpositions d’accessoires jusqu’à la saturation complète. Chaque look devenait un cabinet de curiosités portable. D’autres maisons explorent également ce retour du baroque : Valentino avec ses collections Haute Couture où Pierpaolo Piccioli ose la monochromie saturée (la fameuse collection Pink PP), Iris Van Herpen qui crée un baroque de la complexité technique plutôt que de l’ornementation, transformant chaque robe en architecture impossible. Le fil rouge : refuser la retenue, embrasser la profusion, assumer que dans notre époque de surcharge informationnelle, seule la démesure parvient encore à exister visuellement.

Pourquoi Maintenant ? Le Baroque Comme Nécessité de Survie Visuelle

Cette résurgence du baroque n’est pas gratuite. Elle répond à une transformation profonde de notre rapport aux images. Walter Benjamin l’avait anticipé : à l’ère de la reproductibilité technique, l’œuvre perd son aura mais gagne en diffusion. Aujourd’hui, nous sommes allés bien plus loin — nous produisons collectivement des milliards d’images quotidiennes (Instagram, TikTok, Pinterest). Dans ce déluge visuel, comment une image peut-elle encore se distinguer ? Par l’excès. Par la saturation. Par le baroque. Ce n’est plus une esthétique parmi d’autres mais une stratégie de survie : exister visuellement exige désormais de saturer, de déborder, de choquer. Le minimalisme devient invisible — littéralement noyé dans le flux des images neutres et épurées qui composent l’essentiel de notre environnement visuel quotidien. Le baroque, lui, crée l’accident nécessaire, la rupture qui force l’attention.

Guy Debord parlait de « société du spectacle » où les rapports sociaux sont médiatisés par des images. Nous vivons aujourd’hui dans une société du sur-spectacle où les images elles-mêmes se noient dans leur propre multiplication. Le baroque contemporain en mode et au cinéma ne cherche pas à échapper à cette logique — il l’embrasse totalement et la pousse à son paroxysme. Il ne critique pas la saturation : il en fait son matériau. C’est en cela qu’il diffère profondément du baroque historique du XVIIe siècle qui célébrait la puissance (de l’Église, des monarchies). Le baroque contemporain célèbre et expose simultanément notre propre impuissance face au déluge d’images que nous avons nous-mêmes créé. Il dit : puisque tout est déjà trop, allons jusqu’au bout du trop. Puisque la mesure est devenue impossible, assumons la démesure. Dans ce geste réside peut-être une forme de lucidité : celle qui refuse le mensonge d’une sobriété devenue inaudible et choisit l’excès comme seul moyen de dire quelque chose dans le vacarme visuel contemporain.

L’addiction à l’alcool : Un Singe en hiver

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Si le thème de l’addiction à l’alcool a donné plusieurs grands films dans le cinéma anglo-saxon (Le Poison, de Billy Wilder, ou Le Jour du vin et des roses, de Blake Edwards, pour n’en citer que deux), le sujet s’est fait très rare en France. Souvent, l’alcool se montre joyeux dans quelques scènes légères, depuis la cultissime scène de la cuisine dans Les Tontons flingueurs jusqu’à la tournée éthylique dans Bienvenue chez les Chtis.

A priori, c’est cet aspect joyeux qui se présent dans Un Singe en hiver. L’alcool s’y montre festif et social.

Alcoolisme social.
Social, d’abord. Dans Un Singe en hiver, l’alcool semble rapprocher les gens, les hommes surtout : Albert Quentin (Jean Gabin) et Lucien Esnault (Paul Frankeur) dans la scène d’introduction, le même Quentin et Gabriel Fouquet (Jean-Paul Belmondo), bien entendu, dans le reste du film. La preuve : lorsqu’Albert est devenu sobre, Esnault lui reproche d’avoir abandonné ses amis, de ne plus « boire le coup » avec les autres. Ne plus boire d’alcool est considéré comme socialement suspect, et on en vient à se méfier de ceux qui s’éloignent du divin breuvage :

« C’est depuis qu’il a arrêté de boire qu’il a muté sournois »

C’est l’alcool qui va rapprocher Albert et Gabriel. De par son passé, le dirigeant de l’hôtel sait comment gérer l’alcoolisme festif et turbulent du jeune homme. Il le comprend. Mieux : il s’y reconnaît. Certes, l’Espagne remplace la Chine, mais l’alcoolisme reste le même, et les protagonistes s’y reconnaissent. Cette addiction fonctionne comme une marque de reconnaissance, qui les distingue des autres individus.
Car la pratique de la boisson chez Quentin et Fouquet n’est pas la pratique ordinaire. Il ne s’agit pas d’un petit apéro, d’une anisette en sortant du travail ou d’un petit verre de vin en jouant à la belote. Les deux protagonistes ont l’alcool grandiose et l’ivresse superbe. Ils partent pour des contrées lointaines et colorées, ils se transforment en aventuriers ou en matadors, remontant les fleuves tumultueux ou affrontant les taureaux. Ils sont loin des banales petites boissons de bistrots, comme en témoigne ce dialogue entre Quentin et Esnault :

« Ah, parce que tu mélanges tout ça, mon Espagnol, comme tu dis, et le père Bardas, les grands ducs et les bois-sans-soif.
_ Les grands ducs ?
_ Oui, monsieur, les princes de la cuite, les seigneurs. Ceux avec qui tu buvais le coup dans le temps mais qui ont toujours fait verre à part. Dis-toi bien que, tes clients et toi, ils vous laissent à vos putasseries, les Seigneurs, ils sont à cent mille verres de vous. Eux, ils tutoient les anges.
_ Excuse-moi, mais nous autres, on est encore capables de tenir le litre sans se prendre pour Dieu le père.
_ Mais, c’est bien ce que je vous reproche. Vous avez le vin petit et la cuite mesquine. Dans le fond, vous ne méritez pas de boire. Tu te demandes pourquoi il picole, l’Espagnol ? C’est pour oublier les pignoufs comme vous. »

De fait, s’il est possible de dire que l’alcool est social, dans le sens qu’il va rapprocher certains personnages, il représente également une forme de destruction de la société. C’est la bonne société de ce début d’années 60, la société bien établie et même prospère, qui souffre des délires éthyliques des deux protagonistes qui menacent de créer des accident en faisant de la corrida avec les voitures, ou qui tirent un feu d’artifice aussi monumental qu’illégal.

Alcool et exotisme
Un Singe en hiver instaure une opposition entre le monde réel et celui des imaginations éthyliques.
Que ce soit dans la scène d’introduction, qui se déroule sous l’Occupation, ou dans le reste du film, des années plus tard, le monde réel apparaît comme triste. Les premières images du film insistent sur la situation historique : les panneaux de signalisation en allemand, les troupes d’occupation qui défilent dans les rues, les bombardements. Si les délires alcoolisés permettent d’échapper à cette réalité, ils constituent aussi un moyen de dominer la peur liée à la guerre :

« Si tu buvais moins, tu aurais peur, comme tout le monde.
_ si je buvais moins, je serais un autre homme, et je n’y tiens pas. »

Des années plus tard, si la situation historique est plus calme, la vie, elle, semble plus morne. Là où les bonbons ont pris la place de l’alcool, les rives colorées du Yang-Tsé ont été remplacées par les gris paysages normands. La réalisation, très fine, bouche les horizons : point de départ possible, aucune lointaine aventure qui soit envisageable. Ici, tout est triste. Et Quentin est le premier à le regretter, comme il l’avoue à Fouquet :

« Moi aussi il m’est arrivé de boire, et ça m’a envoyé un peu plus loin que l’Espagne. Le Yang-Tsé-Kiang, vous avez déjà entendu parler du Yang-Tsé-Kiang ? Ça tient de la place dans une chambre, moi je vous l’dis. Je ne bois plus, je croque des bonbons.
_ Et ça vous mène loin ?
_ En Chine toujours, mais plus la même. Maintenant, c’est une espèce de Chine d’antiquaires. Quant à descendre le Yang-Tsé-Kiang en une nuit, c’est hors de question. Un petit bout par-ci, un petit bout par là, et encore, pas tous les soirs. »

Le drame de Suzanne
Alors, dans Un Singe en hiver, l’alcoolisme est-il présenté de façon sympathique ?
Le film est plus subtil que cela. Pour s’en assurer, il suffit de voir le personnage de Suzanne, la femme de Quentin, interprétée par la formidable Suzanne Flon. De lire l’inquiétude sur son visage. La peur que la folie de l’alcool ne reprenne son mari. Elle qui n’aspire qu’à une petite vie tranquille redoute les délires d’Albert. C’est elle qui le soutient dans sa lutte contre l’alcool. C’est elle aussi qui, secrètement, sait que cette lutte peut être perdue à chaque instant. Qu’il suffit d’une étincelle pour rallumer le feu. Sans un mot, on voit bien que Suzanne vit dans la crainte permanente. Elle est le personnage du drame silencieux, représentant, bien malgré elle, la vie triste à laquelle Albert s’est adapté tant bien que mal pendant des années mais qu’il n’accepte toujours pas :

« Ecoute ma bonne Suzanne, tu es une épouse modèle. Tu n’as que des qualités et physiquement tu es restée exactement comme je pouvais l’espérer. C’est le bonheur rangé dans une armoire. Et, tu vois, même si c’était à refaire, je crois que je t’épouserai de nouveau. Mais tu m’emmerdes. Tu m’emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour, mais tu m’emmerdes.
J’ai pas encore les pieds dans le trou, mais ça vient, bon Dieu. Tu ne te rends pas compte que ça vient ? Et plus ça vient, plus je me rends compte que j’ai pas eu ma ration d’imprévu, et j’en redemande. »

C’est sans aucun doute ce vide que l’alcool vient combler, bien imparfaitement, et en causant bien des dégâts autour de lui, mais aussi de façon jouissive.

Un Singe en hiver : bande annonce

L’addiction à l’Anneau : emprise en Terre du Milieu

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Les dépendances à l’alcool, à la drogue et au sexe, qui se manifestent régulièrement dans les films, s’ancrent toutes dans la réalité de notre condition humaine. Mais le champ de l’addiction au cinéma dépasse bien largement notre quotidien. Mythes, créatures, objets de légende ou de pouvoir deviennent ainsi des sources inépuisables de folie dans le cinéma fantastique. Au sein de ces figures singulières, celle du célèbre « précieux » du Seigneur des anneaux reste une des plus mémorables.

« Un anneau pour les gouverner tous, un anneau pour les trouver, un anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier. » C’est par cette formule riche de sens que le maléfique Sauron a baptisé l’anneau unique, le plus puissant jamais forgé, capable de dominer tous les autres. Immense objet de pouvoir et de convoitise, l’anneau de Sauron corrompt les corps et les âmes de tous ceux qui le portent, le désirent ou le recherchent.

La trilogie du Seigneur des anneaux réalisée par Peter Jackson insiste ainsi sur le poids, la souffrance liée à l’acquisition de l’anneau. À ce titre, c’est le mot « fardeau » qui est le plus souvent utilisé dans les films pour évoquer l’anneau. Il est employé plusieurs fois par Gandalf, Bilbon, Sam, Gollum et Boromir. Cet usage signifie que les personnages ont pris conscience de la véritable menace que représente l’anneau.

En revanche, lorsque l’anneau engendre obsessions et tourments, Gollum et Bilbon lui donnent un tout autre nom, bien plus « précieux ». Le détenir constitue alors un immense péril, une source intarissable de dépendance pour des victimes qui perdent l’esprit.

La possession de l’Anneau : entre folie des grandeurs et grandeur d’une destinée

Le porteur de l’anneau, par le simple fait de disposer du « précieux », devient quelqu’un d’exceptionnel. En effet, un objet unique ne peut être porté que par un individu hors normes, disposant de capacités particulières. C’est en tous cas ainsi que l’appréhendent nombre de ses possesseurs, dont l’égoïsme et la vanité se trouvent soudain exacerbés.

L’anneau distille alors dans l’esprit de son porteur une sorte de folie des grandeurs obsessionnelle. Le comportement de Frodon, qui subit de plus en plus les effets de l’anneau, l’illustre beaucoup. Le jeune hobbit déclare par exemple brutalement à Sam : « L’anneau m’a été confié à moi. C’est ma tâche, la mienne, à moi seul ! »

Le possesseur de l’anneau se sent ainsi investi d’un rôle essentiel, d’une glorieuse destinée, comme en témoignent les écrits d’Isildur cités dans La communauté de l’anneau : « Il est venu à moi, l’Anneau unique, ce sera l’héritage de mon royaume, et tous mes descendants seront liés à son destin. »

En vérité, loin de cette folie des grandeurs, la destinée consiste à pouvoir résister au pouvoir malfaisant de l’anneau. Or, Frodon montre sur ce point d’étonnantes capacités comme en conviennent Gandalf et Elrond. C’est précisément pour cette raison que la tâche lui est dévolue. Galadriel affirme ainsi à Frodon que « si vous ne trouvez pas le moyen, personne le pourra ».

Cette destinée emporte un caractère presque tragique pour le héros, qui regrette d’avoir été choisi. Frodon confie ainsi à Gandalf : « Je voudrais que l’anneau ne soit jamais venu à moi. Que rien de tout ceci ne se soit passé. » Mais la simple possession de l’anneau, destinée ou non, n’est rien comparée à la véritable possession par l’anneau lui-même.

La possession par l’Anneau : une obsession maladive                                

Dès l’introduction de La communauté de l’anneau, narrée en voix off par Galadriel, le porteur de l’anneau est décrit comme un individu « pris au piège », condamné à souffrir et à être mis à l’épreuve. Le possesseur de l’anneau manifeste en effet une véritable obsession maladive, qui provoque des symptômes aussi bien physiques que psychologiques.

À ce titre, la transformation corporelle du hobbit Sméagol en l’horrible Gollum est particulièrement révélatrice. Elle traduit les ravages irrémédiables causés par son addiction à l’anneau. Pour Gollum, retrouver l’anneau constitue donc une nécessité vitale et il se murmure sans cesse à lui-même : « Nous le voulons, nous en avons besoin. » Les spectres de l’anneau ou nazguls, mi-vivants mi-morts, se situent dans la même situation de dépendance. Leur demie existence n’est qu’une quête permanente de l’anneau, dont ils sentent le pouvoir.

Frodon manifeste progressivement la même addiction, même s’il montre beaucoup moins de signes physiques que Gollum. Il reste constamment éveillé et caresse l’anneau avec une douceur presque maternelle. Sam l’avertit de cette obsession naissante avec inquiétude : « C’est l’anneau, vous ne pouvez plus en détourner votre regard, je vous ai vu. Vous n’avalez rien, vous ne dormez presque pas. » Pire, lors de l’attaque des nazguls à Osgiliath dans Les deux tours, Frodon s’apparente à un véritable somnambule. Possédé, il commence à sentir la présence des spectres ailés et s’apprête à leur donner anneau. Un geste de pure folie inspiré par l’emprise de l’anneau sur son esprit.

Bilbon ne sort pas non plus indemne de sa longue détention de l’anneau. Certes, cet objet unique lui a donné une vie étonnement longue, mais lui aussi conserve le désir de tenir l’anneau dans sa main. Lorsque Gandalf lui suggère de laisser l’anneau à Frodon, Bilbon fait ainsi mine de l’oublier dans sa poche, avant que le magicien ne le lui rappelle. Lorsqu’il retrouve son neveu à Foncombe et aperçoit l’anneau sur sa chemise, il demande à le prendre et manifeste une expression monstrueuse qui l’effraie lui-même.

Même les personnages qui ont seulement approché l’anneau montrent des formes de dépendance. Lorsque Sam prend l’anneau à un Frodon qu’il croit mort dans Le retour du roi, il hésite ensuite à le lui rendre, déjà pris au piège par son pouvoir. C’est d’ailleurs pour épargner Sam que Frodon insiste pour récupérer l’anneau.

Quant à Boromir et Faramir, ils manifestent une obsession maladive pour l’anneau. Seul celui-ci pourrait sauver le Gondor des forces du mal. Ainsi, Boromir tente de voler l’anneau à Frodon à la fin de La communauté de l’anneau, alors qu’il avait juré de le protéger. Sam avertit alors Faramir que l’anneau « a rendu fou » son frère, mais le jeune capitaine du Gondor ne peut davantage résister au pouvoir de l’anneau. Pour Faramir, l’occasion de prouver sa valeur semble bien trop belle.

Enfin, Gandalf et Galadriel apparaissent aussi très sensibles à l’anneau. Le magicien gris n’ose donc pas le toucher, craignant l’emprise que l’anneau pourrait prendre sur lui. De même, à la simple idée de posséder l’anneau, Galadriel  perd tout contrôle et s’imagine en reine ensorcelante et toute puissante.

L’anneau : une addiction incurable

Objet magique et malfaisant, l’anneau génère une addiction si forte, si ancrée dans l’esprit qu’elle ne peut guérir totalement. À la fin du Retour du roi, Bilbon n’a toujours pas décroché et s’enquière de son vieil anneau auprès de Frodon.

Pour Frodon et Bilbon, la Terre du Milieu n’offre aucun havre de paix. Les blessures infligées par l’anneau restent des cicatrices indélébiles que le temps même ne peut effacer. Les deux hobbits trouvent alors refuge sur les Terres immortelles avec Gandalf et les elfes.

La dépendance à l’anneau frappe dans la trilogie, de près ou de loin, la majorité des personnages. Rien ne permet véritablement de s’en prémunir. Toutefois, le désir humain de pouvoir et de conquête rend indéniablement plus sensible à l’emprise de l’anneau. Ce même sentiment se retrouve à l’origine des conflits mondiaux. Peut-être faut-il y lire un message de paix de J.R.R. Tolkien, soldat lors de la Première Guerre mondiale.

Les Demoiselles de Rochefort, ou la poésie colorée d’une oeuvre intemporelle

Avec Les Demoiselles de Rochefort, Jacques Demy signe un classique de la comédie musicale qui a inspiré les plus grands, notamment Damien Chazelle et son incontournable La La land. Retour sur un film qui a changé la dimension du cinéma français.

Solange et Delphine sont sœurs jumelles. Elles habitent dans la ville portuaire de Rochefort, où règne la joie du chant et de la danse. Alors qu’elles rêvent de rejoindre Paris, les destins se rencontrent au croisement des attentes amoureuses et des espoirs de la jeunesse.

Une séquence d’ouverture mythique

Le long-métrage commence sur une longue séquence de danse sur un pont, ce qui donne directement le ton du film. Les mouvements des danseurs sont légers, presque hors du temps, rythmés par la musique grandiose de Michel Legrand, l’éternel acolyte de Jacques Demy. Le ciel est bleu, les visages sont jeunes et joyeux, prêts à embrasser la vie. Durant tout le film, le réalisateur met en avant une jeunesse habitée par l’espoir face à une génération qui a déjà vécu et semble, à première vue, dénuée de désirs. 

Le renouveau des acteurs

Delphine et Solange sont jouées par deux sœurs à la ville, Catherine Deneuve et son aînée Françoise Dorléac. Dans le film, les deux sœurs se complètent : l’une est professeure de danse, l’autre est professeure de solfège ; l’une est vêtue de rose, l’autre de jaune. Alors que Delphine résiste à un amant possessif, Solange compose l’un des plus beaux concertos du cinéma français, sous l’oreille attentive d’un Simon Dame aux ambitions romanesques.

Puis il y a Maxence, à la fois marin, peintre et poète. Il est recouvert de blanc, comme si son costume de marin reflétait la pureté de ses aspirations sentimentales. Toujours pressé entre deux missions militaires, il divague, espère, recherche son idéal féminin. Il est peut-être le personnage le plus romantisé du film, à la fois rêveur, naïf et touchant, à la lueur du regard profondément mélancolique de Jacques Perrin.

Ce film est aussi le renouveau de Gene Kelly. La gloire passée de l’acteur ne lui fait plus aucun cadeau à partir du milieu des années 50. Acteur déchu, Les Demoiselles de Rochefort lui permet de renouer avec le succès et de retrouver en temps soit peu sa popularité d’antan. Son personnage, Andrew Miller, lui permet quelques pas de danse, dont les plus beaux s’harmonisent aux côtés d’une Solange rayonnante dans la boutique de Monsieur Dame.

Les couleurs au service des sentiments

Comment poétiser la vie des personnages habités par le romantisme et le rêve d’une vie rythmée par le bonheur ? Jacques Demy ne cherche pas le réalisme : il crée la fantaisie. Que ce soit par les danses, le ton saccadé des acteurs ou même par des séquences rimées, le réalisateur emporte le spectateur dans une féérie enchantée. Le choix des couleurs y joue pour beaucoup ; on retrouve en effet des teintes criardes, allant du rose au jaune poussin, comme si la figure des jumelles survolait la ville. Les couleurs sont saturées, prêtes à exploser pour sortir de l’écran et atteindre le spectateur. Il est impossible de rester indifférent face à un tel feu d’artifice ! On souhaiterait secrètement que le film se transporte dans la réalité pour y répandre ses couleurs éclatantes. 

Bande-annonce : Les Demoiselles de Rochefort

https://www.youtube.com/watch?v=bbfhF4HG6Lc

Fiche technique et synopsis du film Les Demoiselles de Rochefort

Réalisateur : Jacques Demy, assisté d’Alain Franchet et Claude Miller
Scénario et dialogues : Jacques Demy
Avec Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Anne Germain
Décors : Bernard Evein
Costumes : Jacqueline Moreau, Marie-Claude Fouquet
Photographie : Ghislain Cloquet
Son : Jacques Maumont
Montage : Jean Hamon
Paroles : Jacques Demy
Musique : Michel Legrand
Année : 1967
Pays d’origine : France
Durée : 2 h 05 min
Date de sortie (France) : 8 mars 1967
Producteurs : Mag Bodard, Gilbert de Goldschmidt
Distributeurs : Ciné Tamaris, Comacico, MK2 Diffusion

Synopsis : Solange et Delphine sont jumelles et vivent à Rochefort-sur-Mer. L’une est rousse et enseigne le solfège, l’autre est blonde et donne des cours de danse. Toutes deux attendent patiemment l’amour. Leur mère, madame Yvonne, tient un café-restaurant et élève un petit garçon, Boubou, tout aussi illégitime que ses demi-soeurs. Simon Dame, un marchand de musique, regrette la femme qu’il a jadis aimée et qui n’est autre qu’Yvonne, amoureuse elle aussi mais outrée à l’idée d’épouser un monsieur Dame. Maxence, un marin, peintre à ses moments perdus, cherche la femme idéale que le destin lui a promise. Andy Miller, un danseur américain, rêve de celle qui partagerait ses goûts. Lors de la grande foire commerciale organisée à Rochefort, les chemins de tous ces êtres en souffrance vont se croiser…

Interdit aux chiens et aux Italiens d’Alain Ughetto : histoire familiale et secrets de fabrication

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Interdit aux chiens et aux Italiens est un film d’animation construit sur la base d’un dialogue imaginaire entre le réalisateur Alain Ughetto et sa grand-mère, Cesira. C’est une histoire familiale autant qu’un film de trouvailles, de fabrication. Une œuvre touchante et sincère traversée par le nomadisme, la guerre et la transmission.

De mains en mains

Interdit aux chiens et aux Italiens est un travail d’une dizaine d’années qui a entraîné le réalisateur, Alain Ughetto, sur les traces de sa famille, mais aussi et surtout sur l’histoire des paysans et charbonniers italiens des années 1870. A travers les quelques souvenirs de son père, son voyage à Ugheterra et le l’ouvrage de Nuto Revelli, Le Monde des vaincus, le réalisateur a reconstruit le fil de l’Histoire. Il a surtout construit son histoire par les objets, les détails, l’environnement qui faisaient le quotidien de ses grands-parents et leurs enfants (dont le père du réalisateur). Le décor de ce formidable film d’animation est fait de ces objets : arbres en forme de brocolis, vrais charbons de bois, châtaignes. Tout est fait pour retranscrire cet univers dur et pauvre avec une véritable fantaisie poétique.

Remonter le temps…

« Ce qui m’intéressait, c’était de remonter le cours du temps pour lier mémoire intime et évocation historique », explique Alain Ughetto (extrait du dossier de presse), son film mêle donc habilement petite et grande histoire, pour raconter des vies dont le labeur, comme le dit la voix off au tout début, a quitté nos mémoires collectives : « les témoins de cette époque italienne ont disparu, les toits des maisons se sont effondrés sur leur passé de paysan ; les arbres ont repoussé sur leur vie de charbonnier ». Le récit d’Interdit aux chiens et aux Italiens retrace donc la destinée d’un couple, d’une grande famille, entre naissances et morts, entre guerre et migration, le récit s’écrit sur des mouvements, des séparations, des retrouvailles. Il évoque aussi la jeunesse d’une femme que le réalisateur n’a connue qu’âgée, sa grand-mère, Césira. Ce dialogue intergénérationnel et familial fictif est d’une grande beauté. Il raconte la beauté, l’amour et la vitalité d’une grand-mère disparue mais pourtant encore bien vivante.

Temps présent

Pour raconter son périple, son travail, ses recherches, Alain Ughetto se filme dans son décor d’animation, on voit ses mains qui manipulent les petits êtres de sa famille, comme dans une maison de poupées. Cette manière de raconter, de dialoguer, de construire l’animation, est non seulement un témoignage poignant, mais aussi une petite histoire du cinéma d’animation qui s’écrit. De cette précision, de cette attention aux objets, aux petits corps, aux regards. Alain Ughetto choisit les mains pour se lier à sa grand-père et aussi à son grand-père (qu’il n’a pas connu). Ses mains apparaissent pour manipuler le décor, mais aussi pour interagir avec lui comme lorsqu’il prend dans sa grande main celle minuscule de sa grand-mère/figurine lui montrant sa bague de fiançailles. Un moment ô combien touchant et poétique, qui remet l’animation au rang d’artisanat, du moins ici un art du bricolage, du temps long aussi et du travail en équipe.

C’est par un geste, un claquement de mains qui signifie beaucoup qu’Alain Ughetto finit par lier passé et présent dans une œuvre résolument forte, poétique et dynamique. Une œuvre portée par une volonté de transmettre, de raconter ou plutôt de conter une histoire notamment à travers la voix d’Ariane Ascaride, le titre témoigne d’une histoire, de la place d’une population, d’une vie de pauvreté, de labeur, de déplacement, heureusement rivée à une certaine poésie et à la joie d’être ensemble qui vivre encore aujourd’hui au cœur des mains du réalisateur et de son film.

Interdit aux chiens et aux Italiens : bande annonce

Interdit aux chiens et aux Italiens : Fiche technique

Synopsis : Début du XXe siècle, dans le nord de l’Italie, à Ughettera, berceau de la famille Ughetto. La vie dans cette région étant devenue très difficile, les Ughetto rêvent de tout recommencer à l’étranger. Selon la légende, Luigi Ughetto traverse alors les Alpes et entame une nouvelle vie en France, changeant à jamais le destin de sa famille tant aimée. Son petit-fils retrace ici leur histoire.

Réalisation : Alain Ughetto
Scénario : Alain Ughetto, Alexis Galmot, Anne Paschetta
Directrice de l’animation : Marjolaine Parot
Réalisation/Conception : Camille Rossi
Montage : Denis Leborgne
Photographie : Sara Sponga, Fabien Drouet
Distributeur : Gebeka Films
Durée : 1h10
Genre : Animation
Date de sortie : 25 janvier 2023

La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé : retour sur la série de Xavier Dolan

4.5

La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est la première série réalisée par Xavier Dolan. Avec son rythme bien à elle, ses personnages torturés, sa famille dysfonctionnelle, ses dialogues aux allures de théâtre et son secret, la série se savoure épisode après épisode (cinq au total), comme un grand film de cinq heures qui réunit les obsessions du réalisateur. La série est à découvrir sur Canal Plus.

Famille en série

Avec sa série, Xavier Dolan déploie ses ailes, prend son temps et travaille ses obsessions : la famille, les drames, les êtres aux fêlures immenses.  Les acteurs de la pièce de théâtre dont est tirée la série, Julie LeBreton, Patrick Hivon, Éric Bruneau et Magalie Lépine Blondeau retrouvent les personnages qu’ils jouaient sur scène. Une fois encore Xavier Dolan est partout : à l’écriture, au montage, à la production, à la réalisation et au jeu puisqu’il incarne un personnage en apparence éloigné du drame mais qui en subit les conséquences de plein fouet ! Pas étonnant que le réalisateur ait annoncé vouloir faire une pause dans sa carrière après cette dernière œuvre intense. C’est la seconde fois qu’il adapte une pièce du dramaturge Michel Marc Bouchard après Tom à la ferme. La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé est une quête de vérité sur trente ans, quête forcément un peu vaine puisque les vies sont déjà brisées.

Ecriture 

Avec un sens du scénario, en ménageant ses effets, ses retours en arrière, Xavier Dolan construit une série addictive, faites d’hypothèses, de moments qui serrent le cœur et de grandes partitions d’acteurs. On ne sait pas où l’on met les pieds lors d’une première scène mystérieuse, presque horrifique, où une vieille dame voit un jeune homme blessé être déposé sous un drapeau LGBTQI+ en feu. C’est par cette scène, capitale bien que non commentée ensuite, que la série débute. Le ton est sombre, inquiétant même. Le reste de la série se déploie dans une attention aux corps et aux visages, qui se transforment au fur et à mesure des années, qui ne savent plus se parler aussi, se toucher. Mireille et Julien par exemple, très complices dans les scènes du passé, ne savent plus se tenir dans la même pièce trente ans plus tard. La force de la série est sa capacité à faire exister chaque personnage de la famille : de la mère au petit dernier, en passant par les frères et sœurs, leurs enfants, leurs compagnons, et le père, qui n’est présent que furtivement mais dont le souvenir s’imprime immédiatement.

Acteurs

Les cinq épisodes, qui épaississent le mystère, sont une plongée dans le passé de la famille Larouche, qui au présent enterre la mère de famille (la formidable Anne Dorval, déjà vue dans Mommy notamment). Au centre des attentions, ce personnage est surtout le lien entre Mireille, Julien, Eliott, Denis, Chantal, Madeleine. Traversés eux aussi par des obsessions et des addictions, ils existent et sont brillamment incarnés, les dialogues également sont des morceaux choisis. Imprégné par l’univers série, Xavier Dolan ne se contente pas de reproduire l’ambiance des années 90, il fait aussi de la série un format qui rebondit d’épisode en épisode, chaque fin d’épisode étant l’occasion d’un rebondissement qui relance l’intrigue, en déplace les enjeux. Le réalisateur n’oublie cependant pas l’émotion, donnant à voir des fêlures au grand jour et tentant avec difficulté mais force de faire entrer la lumière chez ses personnages. Véritable quête d’une vérité qui pourtant ne résout pas tout, cette épopée sur trente ans est aussi très bien mise en scène, avec la même précision qui faisait l’intérêt de Juste la fin du monde. Une noirceur assumée ainsi qu’une qualité dans la représentation du groupe duquel les individualités se détachent sans s’écraser, du moins à l’écran.

Fêlures

Xavier Dolan offre des moments de grâce, de confrontations intenses, à ses personnages et une réflexion sur l’être plus généralement : comment se construire dans et contre sa famille, la place des influences, des choix. L’occasion aussi de dire combien se dévoiler est un danger permanent tout autant qu’une libération. Chaque 50 minutes se savourent tantôt dans l’intensité, tantôt dans des envolées bienvenues. La violence est présente, comme en sourdine, dans les mots aussi, la peur tiraille nos personnages, et l’amour qu’ils ne peuvent s’empêcher de ressentir les uns pour les autres, même si cela les détruit. C’est une manière de faire la série en croyant à son format, à son charme et à son pouvoir, pas juste pour créer du divertissement destiné aux plateformes, mais bien une œuvre singulière, tenace et poétique.

Bande annonce : La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé

Fiche technique : La Nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé

Synopsis : Au début des années 1990, Mireille, son frère Julien et leur meilleur ami Laurier forment un trio inséparable. Les garçons viennent de remporter le championnat provincial de baseball et Mireille rêve de brûler les planches. Qui sait ce que l’avenir leur réserve ? Pourtant, une nuit d’octobre, en 1991, leurs destins sont à jamais bouleversés par un terrible incident et leurs routes se séparent. Les deux familles sont brisées. Plus rien ne sera jamais comme avant. Trente ans plus tard, alors qu’elle est devenue thanatologue, Mireille retourne dans sa famille pour embaumer sa mère à la demande de celle-ci, et retrouve ses frères qu’elle n’avait pas revus depuis des décennies. Bientôt, les secrets et les rancœurs refont surface, s’entremêlant au deuil, et à une inarrêtable quête de réconciliation et de vérité.

Réalisation : Xavier Dolan
Scénario : Xavier Dolan
Interprètes : Julie LeBreton, Patrick Hivon, Xavier Dolan, Eric Bruneau, Magalie Lépine Blondeau, Anne Dorval, Julianne Côté
Photographie : André Turpin
Plateforme : Canal Plus
Date de sortie : 23 janvier 2023
Format : mini-série de 5 épisodes
Durée : 50 minutes par épisode
Genre : drame

« BTK » : un loup dans la bergerie

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Les éditions Glénat publient BTK dans leur collection « Serial Killers ». Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo racontent comment un homme ordinaire, Dennis Rader, cachait en lui un monstre sanguinaire et mégalomane.

Dennis Rader, également connu sous le nom de « BTK », est un tueur en série américain qui a semé la terreur dans la région de Wichita, au Kansas, pendant plus de 30 ans. Après une longue épopée macabre dissimulée derrière une façade de respectabilité, ce criminel sadique et méticuleux a finalement été capturé et condamné en 2005, non sans avoir suscité une fascination morbide pour son mode opératoire et sa personnalité multiple.

Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo en font état, notamment en le montrant absorbé par des lectures relatant les atrocités perpétrées par des tueurs en série. Dès son enfance, Dennis Rader semble développer une obsession pour la violence et la domination. Il s’amuse d’ailleurs à torturer les animaux et à simuler des mises à mort, prenant un plaisir indicible à exercer son pouvoir sur les êtres vivants les plus vulnérables. Cet attrait naturel pour le mal annonçait déjà le cheminement criminel qui allait suivre.

En apparence, Dennis Rader était un homme ordinaire, marié, père de famille, et travaillant notamment en tant qu’installateur d’alarmes – ce qui lui permet de pénétrer chez les gens. En secret, derrière ce vernis tout ce qu’il y a de plus banal, se tapissait cependant un meurtrier sans pitié, qui prend plaisir à torturer et assassiner ses victimes. Le « BTK Killer », comme il se faisait appeler, a commis une série de meurtres sanglants dans les années 70, 80 et 90, échappant à la justice pendant de nombreuses années grâce à sa capacité à se fondre dans la société.

BTK l’annonce clairement, Dennis Rader était dual, dominé par un alter ego sanguinaire sur lequel il n’avait aucune prise. Dans l’album, il assène ainsi à l’auteur français Étienne Jallieu, venu l’interroger : « Vous êtes-vous demandé si j’étais capable de résister ? Et dans le cas contraire, ce qui me rendait à ce point dépendant au mal ? » Un autre trait caractéristique mérite un examen attentif. « BTK » était mortifié à l’idée que l’on taise ses exploits. Alors, il en assurait lui-même la publicité. Au fil du temps, l’obsession de Dennis Rader pour le meurtre et le pouvoir est devenue de plus en plus grande. Il s’amusait à laisser des indices et des messages trompeurs à la police, et prenait un certain plaisir à envoyer des lettres et des photos aux journalistes et aux inspecteurs.

Situé quelque part entre Dexter Morgan, Norman Bates, Hannibal Lecter et Ed Gein, à la fois ordinaire, pluriel et méthodique, Dennis Rader établissait volontiers des classements des tueurs en série les plus performants. Il s’y voyait tout en haut, en compagnie de H. H. Holmes, son modèle et inspirateur. Les auteurs restituent très bien, dans un récit sépulcral et psychologisant, ce qui constitue l’étoffe de ce meurtrier et ce qui nourrit ses nombreuses obsessions, mais aussi l’abnégation qu’il a consacrée à ses crimes. Exemple parfait du criminel parvenant à dissimuler sa vraie nature derrière une façade de normalité, le « BTK Killer » a probablement échoué par péché d’orgueil, le besoin de reconnaissance – très bien exprimé dans l’album – l’emportant sur la nécessité de rester discret.

BTK, Jean-David Morvan, Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo
Glénat, février 2023, 144 pages

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3.5