La collection « Les Grandes Batailles de chars » des éditions Glénat s’enrichit des albums El Alamein, de Thierry Lamy et Alessio Cammardella, et Les Ardennes, de Dobbs et Fabrizio Fiorentino.
D’un côté, les plaines enneigées des Ardennes, au sein desquelles les Allemands, accusant le coup, livrent leurs dernières batailles. De l’autre, les régions ensablées et caniculaires de l’Afrique septentrionale, où la huitième armée britannique subit les offensives des troupes italo-allemandes du maréchal Rommel. El Alamein et Les Ardennes ont beau arborer des cadres diamétralement opposés, ils n’en délivrent pas moins un message commun. Car les deux fronts mis en vignettes témoignent des mêmes effets : Max, passablement résigné, exprime des doutes croissants quand aux décisions du Führer, au point de provoquer la suspicion de ses alliés et amis ; Campbell, lui, se sent pris au piège, retranché derrière une ligne de défense accablée par la chaleur et le désenchantement. Les scénaristes Thierry Lamy et Dobbs portraiturent la guerre à hauteur d’hommes, en opposant aux affects individuels les superstructures militaires qui en conditionnent l’existence. On comprend, à la lecture des deux albums, qu’il est vain de chercher du sens derrière les obus : les impératifs politiques, les drogues, les déconvenues, les rancunes, les haines ont altéré le premier et favorisé l’essence des seconds.
Si la collection « Les Grandes Batailles de chars » met en vedette, à travers ces deux albums, Crusaders et Panzers, elle témoigne aussi de rapports de force changeants et d’un conflit qui se répercute sur des territoires situés à des milliers de kilomètres les uns des autres. Aux états d’âme, on répond par la discipline militaire et, s’il le faut, la cour martiale. Les hommes, eux, sont réduits à l’état de chair à canon, avec une ferveur qui confine parfois au fanatisme. La topographie des lieux compte énormément : les Ardennes se caractérisent par des villes aux ruelles étroites et aux ponts piégés, la Libye et l’Egypte offrent, pour seul horizon, une immensité désertique qui éprouve à la fois les corps et les esprits. À cet égard, tant El Alamein que Les Ardennes restituent des théâtres de guerre douloureux, où les répits demeurent rares et de courte durée. Thierry Lamy et Alessio Cammardella mettent en scène deux armées épuisées se faisant face sur un continent étranger. Dobbs et Fabrizio Fiorentino narrent les difficultés logistiques et opérationnelles d’une campagne obstinée menée sur un territoire inhospitalier.
Graphiquement, les deux albums s’en sortent haut la main. Les Ardennes se distingue par ses vignettes incrustées dans des tableaux plus vastes et le soin accordé aux décors (les paysages sous un manteau blanc, les empreintes de pas dans la neige, les taches de sang qui en maculent la pureté, etc.). El Alamein met davantage l’accent sur les reliefs psychologiques, avec des visages déterminés, fermés et courroucés, dans un cadre expurgé et aride qui a tout d’un enfer terrestre. Convaincants, pas dénués de sous-propos (par exemple sur la jeunesse des soldats nazis ou la réputation des combattants italiens), les deux albums comportent en outre un passionnant dossier historique portant sur les événements qui y sont relatés.
Les Grandes Batailles de chars El Alamein, Thierry Lamy et Alessio Cammardella Les Ardennes, Dobbs et Fabrizio Fiorentino Glénat, février 2023, 64 pages
Les éditions Glénat publient Sweet Paprika, de la scénariste et dessinatrice Mirka Andolfo, collaboratrice des maisons DC Comics et Marvel. Ce roman graphique primé à New York fait la part belle à l’éveil sexuel, aux pressions parentales et au workaholisme.
Un pointillisme raffiné, un noir et blanc seulement nanti de rose, des traits précis, un érotisme pudique, des corps changeants, des scènes en ombres chinoises, des visages expressifs : Sweet Paprika est d’abord une expérience graphique, parfaitement menée par Mirka Andolfo. L’auteure et dessinatrice introduit rapidement Paprika, directrice de la création chez Infernum Press. Bourreau de travail et véritable tyran pour ses subalternes, cette célibataire endurcie présente tous les symptômes du workaholisme : elle ne s’épanouit que derrière son bureau, où elle se démène, ou lorsqu’elle enguirlande ses collaborateurs, qu’elle méprise ouvertement. Elle a beau vivre dans un penthouse doté d’une vue imprenable sur Central Park, personne n’y a jamais mis les pieds, si ce n’est peut-être ses parents. Sa vie est à l’image de son lit king size : impressionnante mais vaine, pleine de promesses mais vide de sens.
Sweet Paprika repose essentiellement sur trois protagonistes. Au-delà de Paprika, dont la sexualité a été bridée dès l’enfance par un père pudibond, le lecteur est appelé à suivre les pérégrinations de Dill, un livreur gigolo et de Za’atar, un producteur dont l’éthique professionnelle rappelle celle de Paprika. Ces trois personnages vont former un triangle amoureux tout en fêlures, chacun y amenant ses propres vulnérabilités. Paprika s’emploie à se conformer aux prescriptions de son père, dont elle aimerait pourtant s’affranchir. Elle tombe sous le charme du charismatique Za’atar mais craint de ne pas se montrer à la hauteur de ses attentes, faute d’expériences amoureuses. Derrière un sourire de façade et une superficialité auto-entretenue, Dill cache de profondes carences affectives. On l’objetise, il aimerait être pris au sérieux. On désire son corps, il espère une relation sincère. De son côté, Za’atar dissimule derrière une assurance fallacieuse un néant sentimental qui n’est pas sans rappeler celui de Paprika. Les deux workaholics ont tout sacrifié sur l’autel du travail, au point d’en devenir des handicapés du cœur.
Mirka Andolfo se joue de ces personnages, de leurs désirs, de leurs fantasmes, de leur pathétisme. Elle se garde bien de les juger, mais elle les expose et les met à nu (dans tous les sens du terme). Tous ont des comptes à régler avec eux-mêmes, des choses à (se) prouver, des initiations à poursuivre. La ligne conductrice du récit paraît presque dérisoire au regard des nombreuses sophistications qu’elle renferme : Paprika essuie les plâtres sexuels avec Dill dans l’espoir de séduire plus tard Za’atar, sans même comprendre que le livreur peut lui offrir tout ce qu’elle attend si ardemment. Il se montre prévenant, compréhensif, disponible, bien loin de l’image réductrice de coureur de jupons qui lui colle à la peau. Leur relation naissante est bâtie sur un contrat explicite mais mensonger : on ne peut en effet s’entraîner à l’amour sans en éprouver toutes les émotions. Durant une bonne partie du récit, le lecteur aura compris et assimilé ce que Paprika refusera d’admettre : Dill et elle partagent bien plus que des expériences formatrices. Ils se complètent et ne s’abandonnent réellement qu’en la présence l’un de l’autre.
S’il est question d’éveil amoureux et sexuel, Sweet Paprika est aussi une affaire de pères/paires. On a déjà évoqué les parallélismes évidents entre Paprika et Za’atar, acharnés de travail et décharnés sentimentaux. Il en existe d’autres qui impliquent les liens filiaux paternels entre Paprika, Dill et leurs pères. Le juge Artemisio surveille sa fille comme le lait sur le feu, au point d’ailleurs qu’il lui interdisait de simuler tout acte amoureux lorsqu’elle jouait aux poupées durant son enfance. Le père de Dill, maladivement possessif, est à peine moins toxique. Il craint qu’une relation sérieuse n’entrave les liens tissés entre lui et son fils. Tous deux ont provoqué l’anémie amoureuse de leur progéniture et les maladresses sentimentales qu’elle exhibe aujourd’hui. Et avec une hypocrisie que Mirka Andolfo ne manque pas de jeter en pâture.
Au croisement de nombreuses influences (comédies sentimentales, comics, art contemporain, séries télévisées…), Sweet Paprika accorde un grand soin à l’écriture de ses personnages. Malgré sa dimension fantastique, le récit s’ancre dans une modernité évidente. Il questionne à la fois notre rapport au travail et au sexe, ainsi que les processus de validation parentale et sociale. Très convaincant sur le plan visuel, il pèche cependant davantage dans sa construction narrative, arborant plusieurs moments de flottement et apparaissant parfois trop long et/ou démonstratif. Cela contribue certes à étoffer les protagonistes mais aussi à mettre à mal, de manière marginale, le souffle romanesque de l’album.
Sweet Paprika, Mirka Andolfo Glénat, février 2023, 304 pages
À l’occasion du centenaire de la naissance d’Howard Zinn, les éditions Au Diable Vauvert publient un volume de quelque 430 pages regroupant les deux tomes d’Une Histoire populaire des États-unis pour les ados. Synthèse idoine de la pièce maîtresse de l’historien américain, l’ouvrage, accessible à tous, permet une relecture circonstanciée de la construction américaine, du point de vue des minorités et des dominés.
Répétons-le, une énième fois : Une Histoire populaire des États-Unis est une œuvre fondamentale, passionnante, qui entreprend une analyse critique de l’histoire américaine, en adoptant le point de vue de tous ceux qui y sont habituellement réduits au silence, ou du moins marginalisés. Publié pour la première fois en 1980, souvent célébré pour la clarté et la clairvoyance de son propos, l’ouvrage ne tait ni les oppressions ni les hypocrisies qui ont présidé à l’édification de l’actuelle première puissance mondiale.
Il était une fois les Amérindiens…
Le massacre des Amérindiens nourrit de manière significative le premier tiers d’Une Histoire populaire des États-unis pour les ados. Howard Zinn examine comment les colons européens ont envahi les terres des peuples autochtones et systématiquement violé leurs droits et leur dignité. Quand Christophe Colomb rejoint les Caraïbes pour le compte des Espagnols, il s’imagine avoir atteint la Chine. Il a pour mission de rapporter de l’or et des esclaves. Les populations locales ont beau l’accueillir avec bienveillance, elles s’apprêtent à subir les pires ignominies. En l’espace de deux ans, 125 000 personnes meurent ainsi sur le territoire d’Haïti. Ailleurs, l’histoire est sensiblement la même : les conquistadors espagnols Hernan Cortés et Francisco Pizarro anéantissant les Aztèques du Mexique et les Incas d’Amérique du Sud. Perçus comme des sauvages dont le massacre se justifie au nom de la civilisation, les Indiens voient leurs tribus décimées par les maladies, les assassinats, les vilenies. En Virginie comme au Massachusetts, leur population diminue à mesure que les colons européens s’installent… Howard Zinn rapporte avec force détails que les Amérindiens ont été forcés de céder leurs terres aux colons. Il fait le récit d’une conflictualité qui s’étend dans le temps, puisque dans les années 1960, les Indiens cherchent toujours à faire entendre leur voix et à renégocier les traités (continuellement bafoués) en s’emparant de l’île d’Alcatraz.
… et les Afro-Américains
Les populations noires, malmenées de tout temps, figurent évidemment en bonne place dans l’ouvrage d’Howard Zinn. Ce dernier retrace l’histoire de l’esclavage aux États-Unis et explique comment l’exploitation économique et le racisme ont façonné, ensemble et de la pire des façons, la vie des Africains-Américains dans le « Nouveau-Monde ». Les Indiens se défiant tôt des Blancs et se montrant particulièrement réfractaires à leur domination, l’esclavagisme s’est développé sur base d’une importation de populations en provenance d’Afrique. La traite négrière s’est matérialisée par des marches exténuantes et mortifères jusqu’aux côtes africaines, des voyages éprouvants dans les cales asphyxiantes des navires, puis un labeur inhumain sous la domination de maîtres blancs tout-puissants. Howard Zinn mentionne la dilution de l’identité africaine, sa résilience dans l’épreuve, l’exploitation des Noirs dans la production de tabac exporté en Angleterre, puis de coton. Jusqu’en 1800, entre 10 et 15 millions d’Africains furent transportés aux États-Unis. Les marrons – les esclaves en fuite – étaient sévèrement réprimés. Des soulèvements ont lieu, à l’instar des révoltes de Bacon ou de Nat Turner, les dominants craignent de plus en plus une association de circonstance entre les pauvres blancs (tantôt serviteurs, tantôt menacés par l’indigence ou par les Indiens proches des Frontières) et les esclaves noirs. Entre 1700 et 1760, les colonies se multiplient et leur population passe de 250 000 personnes à plus d’un million et demi. À Boston, en 1770, 1 % des propriétaires les plus riches détiennent 44% des terres. Les inégalités exacerbent (déjà) les tensions. Le racisme est employé à dessein, afin que les Blancs ne s’unissent pas aux Noirs dans une opposition concertée aux dominants.
Hypocrisies historiographiques
L’indépendance américaine a maintes fois été saluée comme un élan démocratique né de la volonté d’un peuple de s’affranchir de la domination coloniale. Une Histoire populaire des États-unis pour les ados rappelle à quel point cette lecture est biaisée ; elle cache en effet des inégalités sociales déjà écrasantes. La Révolution permet d’ailleurs aux élites locales américaines de s’approprier les terres des loyalistes et de s’enrichir encore davantage. La Constitution offre un cadre légal idéal pour protéger les riches et leurs avoirs. Le vote est d’ailleurs souvent conditionné au fait d’être propriétaire. Bref, préserver l’ordre et le système économique semblait alors prévaloir sur les droits humains. Cette jeune Amérique exploite les Noirs, invisibilise les femmes, exproprie et massacre les Indiens. Les unes se marient en échange de leur voyage à travers l’Atlantique, les autres se mettent en grève dans les usines pour manifester contre leur précarité. Howard Zinn va plus loin et verbalise une suite ininterrompue d’hypocrisies historiographiques : la libération de Cuba afin d’en exploiter les ressources, l’engagement dans les guerres mondiales pour asseoir son hégémonie et obtenir de nouveaux marchés, une abolition de l’esclavage loin de signifier la fin de la discrimination raciale, les mensonges éhontés du Vietnam ou de la guerre contre le terrorisme, une industrie militaro-industrielle passablement dopée par un anti-soviétisme primaire…
L’Amérique des scandales
C’est celle de la Piste des Larmes, de Sacco et Vanzetti, du massacre de Ludlow, du Watergate, des Barons voleurs, des Hoovervilles, du maccarthysme, de l’affaire de Haymarket, de l’amendement Platt ou de l’espionnage des activistes noirs par le FBI ou la CIA. Celle contre laquelle se dressent W.E.B. Du Bois, Emma Goldman ou les IWW. Une Amérique que l’historien Howard Zinn radiographie en clerc dans Une Histoire populaire des États-Unis et dont on retrouve l’essentiel des travers dans cette version allégée et vulgarisée. Quelques faits méritent certainement d’être rappelés. Durant les quatre premières années de la présidence Reagan, l’armée américaine a reçu plus de 1000 milliards de dollars, une somme vertigineuse qui a été compensée… en procédant à des coupes drastiques dans les programmes sociaux. Il a fallu attendre une décision de la Cour suprême datant de 1954 pour que la ségrégation ne cesse enfin dans les écoles publiques, preuve des conservatismes racialistes sous-jacents. Abraham Lincoln aspirait certes à appliquer à l’ensemble du territoire américain le système économique qui prévalait au Nord, consistant à libérer les hommes (et la main-d’œuvre), mais il ne voyait pas pour autant les Noirs comme les égaux des Blancs. Theodore Roosevelt entretient la réputation d’être un casseur de trusts mais ses politiques ont été réalisées sur les conseils d’hommes au service du multimillionnaire JP Morgan, qui s’assurait par leur entremise que les mesures décrétées n’aillent pas trop loin. En 1924, le Congrès vote une loi qui favorise l’immigration de Blancs originaires d’Angleterre ou d’Allemagne, au détriment des autres populations (européennes ou non). Dans ces mêmes années 1920, le Ku Klux Klan fait son retour en force. En 1924, il comptera ainsi pas moins de 4,5 millions de membres.
Une lecture indispensable
Comme son aîné, dont il reprend d’un même geste la pertinence et l’impertinence, Une Histoire populaire des États-unis pour les ados constitue une démonstration magistrale, à mettre (véritablement) entre toutes les mains. Portant un regard critique – et nécessaire – sur le capitalisme et l’impérialisme américains, Howard Zinn y revient sur toutes les conflictualités qui ont contribué à la formation de l’actuelle première puissance mondiale. Il libère chaque fait de ses prismes les plus avantageux, de manière à en problématiser les tenants et aboutissants en considérant les opprimés, les exclus, les dominés. Indispensable, on vous dit.
Une Histoire populaire des États-unis pour les ados, Howard Zinn Au Diable Vauvert, février 2023, 432 pages
Adaptation de la pièce de théâtre éponyme de Peter Shaffer, Amadeus revient sur la vie courte et mouvementée du célèbre compositeur autrichien. Le film représente autant un spectacle visuel qu’auditif, mettant en avant la rivalité fictive de deux compositeurs prêts à tout donner pour leur art.
Miloš Forman, réalisateur tchèque, émigre aux États-Unis après une carrière fructueuse dans son pays d’origine. Son premier succès américain est Vol au-dessus d’un nid de coucou, qui lui octroie l’Oscar du meilleur réalisateur. Neuf ans plus tard, il renoue avec le succès avec Amadeus. Le film est auréolé de huit Oscars, dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur. Il fait l’unanimité au sein de la critique et fait maintenant parti des classiques de l’histoire du cinéma.
Du génie à la folie
Le début du film donne le ton : les domestiques de Salieri le retrouvent ensanglanté dans sa chambre, essayant, en vain, de se suicider. Il est rapidement transporté dans un hôpital psychiatrique où il se confesse à un prêtre. Il lui raconte sa rencontre avec Mozart et la violente jalousie qu’il a ressentie à son égard. Le prêtre, qui l’écoute silencieusement, symbolise les spectateurs qui assistent, impuissants, à l’effondrement d’un esprit habité par la musique.
Pourtant, malgré leur aversion mutuelle, Mozart et Salieri se retrouvent dans la déraison ; alors que le compositeur italien ressent l’infériorité de son talent, le génie autrichien sombre dans les excès, délaissant complètement son talent. Sa déchéance est accentuée par Salieri qui, trop aveuglé par sa rage, entraîne Mozart dans une chute dont il ne se relèvera jamais.
Le temps d’un souvenir : l’omniprésence divine
Au lieu de montrer la vie de Mozart d’un œil extérieur, Miloš Forman choisit de la montrer du point de vue de Salieri par un astucieux flashback. À l’image de Salieri qui se remémore des souvenirs passés, la vie de Wolfgang appartient au passé, sans plus de traces dans le présent. Il apparaît comme une ombre, comme un mythe plus qu’un être humain, ce qu’il est réellement devenu au fil des siècles.
Par ailleurs, le prêtre est la première image de l’omniprésence de Dieu dans la vie de Salieri, qui se voue entièrement à lui. Il incarne la figure protectrice et éternelle ; seulement, même devant Dieu, Mozart lui paraît supérieur par son talent inné. Sa croyance divine renforce alors la jalousie qu’il ressent pour le jeune autrichien.
Un appétit sauvage
La première apparition de Mozart survient lorsqu’il batifole avec Constance ; éternel amant, avide consommateur de la luxure, il s’amuse jusqu’à l’épuisement de tous les sens. Son génie s’oppose à sa frivolité, ce qui ne manque pas d’attirer des regards autant indignés qu’impressionnés. À ce titre, il devient intouchable, comme s’il était devenu un monument même de son vivant.
L’illustre rire de Tom Hulce ajoute de la désinvolture au caractère sans-gêne de Wolfgang, homme décalé de la société codifiée dans laquelle il évolue. Il dérange, offusque, délie les langues qui ne se gênent pas pour palabrer sur son compte. Wolfgang est une personnalité lancée à corps perdu dans la musique, sans qu’elle n’arrive pourtant à le sauver de lui-même. Préférant les soirées arrosées aux soirées en tête à tête avec ses partitions, sa santé se détériore.
Les couleurs vives du début du film deviennent progressivement mornes et obscures, et les décors dorés par la richesse se jaunissent peu à peu, comme s’ils se consumaient et brûlaient à la même cadence que le protagoniste. D’ailleurs, plus le film avance, plus les bougies se multiplient à l’écran (que ce soit chez Mozart ou lors des opéras). Elles deviennent ainsi le symbole de la misère morale et financière qui accable Wolfgang. Seulement, aurait-il été le génie que l’on connaît tous sans les excès qui ont tapissé sa vie ?
Les opéras
Entre L’Enlèvement au sérail,Les Noces de Figaro, La Flûte enchantée, ou encore Don Giovanni, le film étale des opéras tous plus impressionnants les uns que les autres. L’opulence se ressent aux travers des décors, des costumes et de la mise en scène grandiose de ces opéras. De nombreux champs-contrechamps dévoilent l’effervescence de Mozart lors de L’Enlèvement au sérail, ou son épuisement maladif lors de la représentation de Don Giovanni.
La musique comme vecteur spirituel
Véritable hommage à Wolfgang Amadeus Mozart, le film est évidemment parsemé de ses compositions, que ce soit par l’ouverture du film avec la 25e symphonie ou sa clôture avec Lacrimosa. La musique habite le film et ramène à la vie l’âme d’un compositeur aussi prolifique que fascinant.
Elle symbolise également la jalousie de Salieri, notamment lorsqu’il lit la partition du Concerto pour flûte et harpe de son adversaire. Le spectateur entre dans l’esprit de Salieri, car il entend lui aussi la musique au fur et à mesure que Salieri lit la partition d’un air hargneux. Le même schéma se présente à la fin du film, lorsque Mozart dicte péniblement à Salieri les notes de Lacrimosa. Le spectateur est pleinement investi face à l’agonie de l’artiste autrichien. On veut qu’il survive pour pouvoir écouter encore quelques minutes les notes de son requiem en fond sonore ; on veut qu’il survive pour qu’il puisse encore créer. Mais la réalité rattrape l’espoir, et Wolfgang reste finalement un être humain, soumis aux faiblesses humaines. Il meurt à l’âge de 35 ans.
Avec Amadeus, Miloš Forman réussit à scotcher le spectateur devant son écran le temps de trois heures (sur la version director’s cut); trois heures de rire, de larmes, d’indignation et de fascination face à des personnages abandonnant la raison au profit de la passion.
Bande-Annonce : Amadeus de Miloš Forman
Fiche technique et synopsis du film
Réalisation : Miloš Forman
Scénario : Peter Shaffer (d’après sa pièce de théâtre Amadeus)
Musique : Wolfgang Amadeus Mozart, Antonio Salieri, dirigée par Neville Marriner
Coordinateur de la musique : John Strauss
Décors : Patrizia von Brandenstein
Costumes : Theodor Pištěk
Photographie : Miroslav Ondříček
Montage : Michael Chandler, Nena Danevic (en), T.M. Christopher (Director’s cut)
Production : Saul Zaentz, Michael Hausman (délégué) et Bertil Ohlsson (délégué)
Sociétés de production : The Saul Zaentz Company
Sociétés de distribution : Orion Pictures
Genre : Biopic et drame
Budget : 18 millions de dollars
Format : Technicolor • 2,35:1 • 35 mm
Langue : anglais, italien, latin, allemand, français
Durée : 153 minutes (version cinéma) (1984) / 180 minutes (director’s cut) (2002)
Dates de sortie : 19 septembre 1984 (USA) / 31 octobre 1984 (France)
Synopsis : A Vienne, en novembre 1823. Au cœur de la nuit, un vieil homme égaré clame cette étonnante confession : « Pardonne, Mozart, pardonne à ton assassin ! » Ce fantôme, c’est Antonio Salieri, jadis musicien réputé et compositeur officiel de la Cour.
Dès l’enfance, il s’était voué tout entier au service de Dieu, s’engageant à le célébrer par sa musique, au prix d’un incessant labeur. Pour prix de ses sacrifices innombrables, il réclamait la gloire éternelle. Son talent, reconnu par l’empereur mélomane Joseph II, valut durant quelques années à Salieri les plus hautes distinctions.
Mais, en 1781, un jeune homme arrive à Vienne, précédé d’une flatteuse réputation. Wolfgang Amadeus Mozart est devenu le plus grand compositeur du siècle. Réalisant la menace que représente pour lui ce surdoué arrogant dont il admire le profond génie, Salieri tente de l’évincer.
Après une phase 4 très inégale, pour ne pas dire mauvaise, Marvel devait frapper fort pour le premier film de la 5ème. Disons le franchement, depuis la conclusion de la saga Thanos, la qualité du MCU s’évapore. Et, plus le temps passe, plus les productions deviennent catastrophiques. Si Loki, WandaVision ou même Falcon laissaient entrevoir un avenir prometteur pour les séries, Marvel a très vite oublié toute ambition ou envie de bien faire. Les projets faits à l’arrache se multiplient et, fatalement, c’est mauvais. Malheureusement, Ant-Man 3 semble bien décidé à honorer la nouvelle formule Disney, pour le pire et pour l’infiniment pire.
A quoi tu sers, Scott ?
Ant Man et la Guêpe : Quantumania (mais quel titre de l’enfer…) avait la lourde tache d’introduire Kang au sein des films Marvel. Pour ceux qui l’ignoraient, le monsieur, incarné par Jonathan Majors, est le nouveau Thanos. Rien que cela. Bon, on le savait, difficile de passer après le titan fou, antagoniste exceptionnel. On gardait l’espoir, toutefois, après une belle apparition de Kang dans Loki. On va couper les espoirs de suite, le Bad Guy semble emprunter une toute autre voie, celle de méchant lambda et totalement oubliable. Pour sa défense, il n’est pas seul, puisque c’est l’intérêt entier d’Ant Man 3 qui est discutable. A quoi sert le film dans ce nouvel arc ? Qu’apporte-t-il réellement à l’arc multivers ? Rien.
L’histoire, totalement creuse et sans intérêt, se déroule essentiellement dans le monde quantique. On y suit les aventures de Scott Lang et de sa famille, prisonniers de ce monde hostile et, surtout, de la colère de Kang. Si quelques passages liés au nouveau vilain auraient été intéressants, son traitement est totalement raté. Finalement, le film réduit en cendres tous ses efforts pour nous faire comprendre la puissance et la menace du personnage. Ce n’est pas tant lui qui est dangereux, que l’ensemble de toutes les versions de lui. Ce n’est pas les autres qui changeront la donne, tant tous les protagonistes sont plats. Seule réussite, Scott, qui s’en sort pas trop mal, surtout dans le climax. Mais, le constat est là, plus que jamais. La formule Marvel est à bout de souffle, à quelques exceptions près qui sortent de la zone de confort des fans (Les Eternels).
Oh, et comment résister à l’envie de parler de ce monde quantique, véritable plagiat de Star Wars. A l’exception des sabres laser, tout y passe. Aliens, scène de cantina, utilisation de la force, remake de la formation des clones dans l’épisode II, environnement calqué sur Coruscent. Ce monde, si dangereux, est réduit à sa plus simple expression. Il ressemble à une planète comme une autre, que l’on pourrait parfaitement visiter dans un Star Trek, ou un Star Wars. Les personnages rencontrés sont d’une platitude insolente, on n’en sait pas plus à la fin du film sur ce monde, mis à part que c’est le foutoir. C’est d’autant plus dur à supporter quand on sort d’un Avatar : La voie de l’eau et sa Pandora, vivante, cohérente et travaillée. Ici, le scénario n’explore rien, se contenant d’enchainer les péripéties gênantes, dans ce monde d’une rare, très rare laideur.
Laid comme un insecte
Oui, depuis un petit moment maintenant, les effets spéciaux chez Disney deviennent de plus en plus catastrophiques. D’ailleurs, on parle même de très (très) nombreuses dépressions, burn-out et/ou crises d’angoisses intenses dans les équipes d’effets spéciaux. Marvel demande trop, dans un délai beaucoup trop court, à ses équipes. Pire, ils demandent parfois de très gros changements de dernière minute. Beaucoup travaillent 70h par semaine, 7j/7. Et, entre un Thor 4 à la limite de l’insulte, un Black Panther souvent hideux ou un Moon Knight ridicule, cela se ressent terriblement. Ant-Man 3 a tout simplement décidé d’être le film le plus laid de tout le MCU, voire l’un des blockbuster à gros budget les plus affreux de tous les temps (200 Millions). Everything Everywhere All At Once et ses quelques 15 millions parviennent à atomiser Disney et Marvel, dans absolument tous les points. Ce n’est pas acceptable.
Si quelques plans sont très jolis, la quasi totalité d’entre eux étant des plans très larges, le reste du film est d’une laideur exemplaire. Tout est faux et tout fait faux. Bien sur, on ne comparera pas les effets spéciaux à ceux d’un Avatar 2, mais on les comparera au premier Gardiens de la Galaxie, infiniment plus beau, ou même au détesté Thor 2, lui aussi bien plus travaillé dans sa photographie et sa direction artistique. Les fonds verts sont grillés à des milliards de kilomètres. Les décors sont flous. Evidemment, puisque les équipes n’ont pas le temps de les travailler. MODOK déclenchera surement des crises de rire, démontrant à lui seul à quel point Marvel & Disney ne respectent plus les fans.
Quelques passages ont de la gueule, c’est vrai, mais ils sont trop peu nombreux et noyés dans l’absence abyssale de mise en scène ou même d’idées de manière générale. Le film suit un schéma d’un classicisme navrant, ne prenant absolument aucun risque (comme le veut la nouvelle politique Disney) et se termine au bout de deux heures, laissant au spectateur le sentiment de n’avoir strictement rien découvert. On ne sort que plus inquiet pour l’avenir du MCU, qu’il est désormais de plus en plus difficile de défendre. Quand on voit les quelques moments agréables du film, on comprend à quel point Ant-Man et la Guêpe : Quantumania (MAIS CE TITRE !!) aurait pu être exceptionnel. Quel gâchis et quelle honte !
Bande-annonce : Ant Man et la Guêpe Quantumania
Fiche Technique et synopsis du film Ant Man et la Guêpe Quantumania
Réalisation : Peyton Reed Scénario : Jeff Loveness Musique : Christophe Beck Casting : Paul Rudd / Evangeline Lilly / Jonathan Majors / Michelle Pleiffer / Michael Douglas Durée : 125 minutes Sortie : 15 Fevrier 2023 en salles Production : Marvel Studios Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures
Synopsis :Une nouvelle aventure attend Scott Lang et Hope van Dyne dans leur vie de couple et de super-héros ! Tout va pour le mieux : Scott a écrit un livre à succès tandis que Hope défend avec le plus grand dévouement des causes humanitaires. Leur famille – Janet van Dyne et Hank Pym (les parents de Hope) et Cassie, la fille de Scott – font enfin partie de leur quotidien. Cassie partage la passion de sa nouvelle famille pour la science et la technologie, notamment en ce qui concerne le domaine quantique. Mais sa curiosité les entraîne tous dans une odyssée imprévue et sans retour dans le vaste monde subatomique, un endroit mystérieux où ils rencontrent d’étranges nouvelles créatures, une société en crise et un impitoyable maître du temps dont l’ombre menaçante commence tout juste à s’étendre. Scott et Cassie sont soudainement happés dans une direction tandis que Hope, Janet et Hank se retrouvent propulsés dans une autre. Tous se perdent dans un monde en guerre, sans savoir comment ils pourront en sortir ni même s’ils retrouveront un jour le chemin de leur foyer…
Étonnant projet que ce Marlowe, ressuscitant le célèbre privé créé par Raymond Chandler. Absent des écrans de cinéma depuis plus de 40 ans, ce retour d’une ancienne figure du film noir paraît anachronique. D’autant plus que le film réunit plusieurs figures du cinéma, Liam Neeson et Neil Jordan, elles-mêmes révolues. Cette résurrection n’arrive donc jamais à convaincre, tant elle paraît artificielle et dépassée.
Une enquête sans intérêt
Sur le papier, Marlowe réunit pourtant tous les artifices du film noir. Une disparition, une enquête, une femme fatale… Mais malheureusement, Neil Jordan n’arrive jamais à rendre organique l’assemblage de ces éléments. Le plus important d’entre-eux reste cependant Philip Marlowe en lui-même. Après Humphrey Bogart, Elliott Gould ou bien Robert Mitchum, c’est Liam Neeson qui endosse le lourd héritage du personnage. Et même si l’on se souviendra toujours de ses prédécesseurs, l’acteur s’en sort avec les honneurs. Notamment grâce à une incarnation plus usée du détective, pour lequel on ressent le poids des années.
Cependant, cette usure du personnage contamine l’ensemble du film. Son intrigue, intéressante au demeurant, ne décolle jamais. Marlowe est engagé par une jeune cliente blonde (Diane Kruger) pour retrouver son amant disparu. Mais le privé se retrouve rapidement embarqué dans un jeu de mensonge où s’entremêlent différents personnages. Le film repose essentiellement sur ses dialogues. Les séquences s’enchaînent et se ressemblent, à savoir le détective dialoguant avec un nouveau personnage. Mais la mise en scène insipide du réalisateur de The Crying Game n’arrive pas à rendre palpitante cette enquête.
Conscience de soi superficielle
Les enquêtes de Philip Marlowe sont avant tout réputées pour leur caractère atmosphérique. Le Privé de Robert Altman en est l’exemple parfait. On s’attarde bien plus sur les déambulations du privé dans Los Angeles que sur son enquête en elle-même. Malheureusement, Marlowe tombe dans le piège de sa reconstitution d’un Los Angeles bien trop artificiel. En soi, le film tombe même doublement dans ce piège en s’affranchissant de Raymond Chandler. Car le film adapte bien une enquête du privé, mais écrit par Benjamin Black en 2014.
Plusieurs fois, des répliques semblent indiquer une forme d’auto-conscience du film. La place prépondérante du cinéma dans l’intrigue facilite forcément les choses. Le terme femme fatale ou des références à Hitchcock lui-même sont placés. Mais cette auto-conscience qui n’est convenablement incarnée que par le personnage de Jessica Lange, ancienne gloire du cinéma, est, elle aussi, de surface. Jamais rien n’en est fait, et rarement voire jamais le film est ironique sur sa propre existence.
Marlowe est donc un film à l’image des figures qu’il réunit. Tout comme Liam Neeson et Neil Jordan, le film est essoufflé et désincarné. Un propos sur l’anachronisme d’un tel projet aurait pu être intéressant. Mais il n’en est jamais question. Reste une jolie reconstitution de Los Angeles et une sympathique bande originale, qui n’enlèveront cependant jamais de notre esprit la vanité de ce projet.
Marlowe : bande annonce
Fiche technique et synopsis du film Marlowe
Réalisation : Neil Jordan
Scénario : William Monahan
Interprétation : Liam Neeson (Philip Marlowe), Diane Kruger (Clare Cavendish), Jessica Lange (Dorothy Cavendish), Alan Cummings (Lou Hendricks)
Photographie : Xavi Giménez
Musique : David Holmes
Montage : Mick Mahon
Genre : Film noir
Société de distribution : Metropolitan Filmexport (France)
Date de sortie : 15 Février 2023
Durée : 1h50
Pays : États-Unis, Irlande, Espagne, France
Iconique personnage de romans policiers à succès, retrouvez le détective privé Philip Marlowe brillamment interprété par Liam Neeson.
Synopsis : En 1939, à Bay City en Californie, alors que la carrière du détective privé Philip Marlowe bat de l’aile, Clare Cavendish vient lui demander son aide pour retrouver son ancien amant, Nico Peterson, mystérieusement disparu. L’enquête de Marlowe va le mener au Club Corbata, repaire des habitants les plus influents et fortunés de Los Angeles. Mais rapidement, il se heurte à ses anciens collègues de la police alors qu’il fouine dans les coulisses de l’industrie hollywoodienne et dans les affaires de l’une des familles les plus puissantes de la cité des anges.
Il y a une raison à tout. Ce mantra, M. Night Shyamalan n’a cessé de le distiller dans sa filmographie. Pas comme une vérité de biscuit chinois, mais comme une réalité vivante qu’il s’efforce tant bien que mal de traduire en évidence cinématographique. De fait, sous ses airs de petit film de genre, Knock at the Cabin est une œuvre qui se sent investit d’une responsabilité : donner du sens au gigantesque bordel dans lequel on vit.
Sixième sens (de cinéma)
Qu’on l’aime ou pas, le cinéma de Shyamalan force toujours l’admiration, y compris quand le réalisateur tend la joue gauche pour se faire repasser la droite par un tronc d’arbre. Il y a les cinéastes qui se chient dessus, et ceux qui s’arrangent pour laisser une petite odeur de printemps sur les traces de pneus. Shymi fait partie de la seconde. Prenez Phénomènes : aussi indéfendable soit-il, son Marky Mark vs the Wind réserve malgré tout de (très) courts instants de grâce pure que la plupart des vrais bons films bien faits ne peuvent que rêver de toucher du doigt. Il paraît que le talent n’est qu’une construction sociale. Mais l’exemple de Shyamalan oppose un démenti violent aux théories les plus assermentées : le génie a le cuir suffisamment tanné pour survivre à la médiocrité.
Ceci dit, il faut bien admettre que de l’eau a coulé sous les ponts depuis Incassable et Signes. En principe, un artiste ne suit pas la courbe de vie d’un athlète de haut-niveau, mais force est de constater que Shyamalan a tapé son prime avant ses 40 ans. Sixième Sens, Incassable, Signes, c’est grand mais c’est déjà loin. On le sait encore capable de coups d’éclats (Split), mais ceux-ci ressemblent désormais à un col trop raide à gravir, surtout quand il s’aventure au-delà de son périmètre habituel (Glass).
Le choix de Sophie
A priori, le réalisateur se préserve de toute excentricité avec Knock at the Cabin, adaptation d’un roman de Paul G. Tremblay. Un couple gay et leur fille se retrouvent séquestrés chez eux par 4 prophètes de malheurs qui leur annoncent qu’ils doivent sacrifier l’un d’entre eux pour prévenir la fin du monde. Une unité de lieu, quelques personnages, et un high concept qui interpelle : tuer un être cher, ou laisser les autres mourir ? Il y a du Richard Matheson ou du Stephen King dans la simplicité retorse avec laquelle le film pose au spectateur une question à laquelle personne ne souhaite répondre.
Évidemment, Shyamalan se garde bien de formuler trop vite le problème en ces termes. Dans un premier temps, il s’agit de maintenir une distance de sécurité entre le camp des agresseurs et des agressés, des croyants et des sceptiques, et de laisser le spectateur entre les deux. Les home invaders sont-ils fous ? L’entêtement de leurs victimes relève t-il de l’égoïsme ? Chacun y verra midi à sa porte, et dans un premier temps, les personnages s’observent ainsi à travers cette fenêtre d’étrangeté qui nous renvoie à l’absurdité de la situation.
Comme d’habitude chez le réalisateur, la transparence du cadre s’articule avec l’opacité bavarde du hors-champ, mais les choses ont changé. Avant, on ne croyait plus à ce que l’on voyait à cause de ce que l’on ne pouvait pas voir, sinon par médias interposés. C’était Signes, quand les bulletins radios et TV altéraient la réalité de personnages essayant de se représenter cette invasion extraterrestre se déroulant hors de leurs murs. Dans Knock at the Cabin, les images des catastrophes sont accessibles et multipliables en deux clics, mais ça n’éteint pas le rejet de la situation par les personnages séquestrés ainsi mis devant le fait accompli.
Ouvre les yeux
On le comprend, s’il faut chercher un écho à Knock at the Cabin dans la filmographie du réalisateur, c’est dans Signes qu’il faut chercher. Hier le film post-11 septembre, aujourd’hui le post-Trump, post-Covid et pré-catastrophe climatique. Dans les deux cas, une perte de sens absolue qui conduit au repli sur soi : Mel Gibson dans sa ferme, Ben Aldridge dans sa cabane au fond des bois, les deux en famille qu’ils étouffent sous leur chagrin et leur colère. C’est ce que le cinéaste n’a au fond jamais cessé de filmer : des personnages en quête de sens qui traversent leur existence comme des fantômes (parfois au sens propre) faute d’y trouver un destin. M. Night Shyamalan, où le spleen de Saint Thomas : je crois en ce que je vois, mais quelle tristesse quand il n’y a rien à voir.
Derrière la survie, le « be killed or to be killed », il y a donc un enjeu plus large qui prend le temps de se décanter : trouver une raison à l’absurde. Ordonner le chaos des êtres et des choses qui a particulièrement pesé sur nos vies à tous ces derniers temps. Discerner le God’s Plan (ou appelez le comme vous voulez : Shyamalan a beaucoup de défauts mais pas celui du prosélytisme) dans le brouillard du monde. Sous ses airs de péloche que le spectateur aurait envie de voir un samedi soir, Knock at the Cabin se destine en film que nous aurions besoin de regarder. Tous, en tant que collectivité. Ce sont peut-être les limites du projet, et celles de Shyamalan aujourd’hui.
Capri, c’est fini
Le cinéaste a toujours quelques tours de magie dans son sac, mais son kung-fu n’est plus aussi acéré. Ici, sa mise en scène a du mal à ne pas paraphraser ce qui est déjà dit et montré dans le cadre : les mines hagardes et/ou terrifiés des personnages, les discours apocalyptiques des home invaders, les images-catastrophes qui défilent à la télévision. C’est toute la différence avec un film comme Signes : on VOIT les personnages ne pas comprendre ce qu’il arrive, mais on n’essaie pas de le comprendre avec eux. Son cinéma ne fait plus office d’une fenêtre ouverte sur l’irrationnel, mais d’un miroir sans tain. Comme si Shymi nous mettait malgré lui devant le fait accompli de la même façon que le sont nos séquestrés, sans avoir le choix d’y adhérer ou non.
Le réalisateur ne pêche plus par un excès de discours et d’ego comme dans La Jeune fille de l’eau, mais tout simplement par manque de moyens. Il faut CROIRE avant de réussir à VOIR : pour Shyamalan, la vérité n’a jamais été ailleurs, tout est déjà sous nos yeux. Mais ce qui s’apparentait auparavant à une noble profession de foi cinématographique et humaniste ressemble aujourd’hui malheureusement davantage à un prophétie de développement personnel. Ça ne suffit pas à faire de Knock at the Cabin une corvée à regarder, loin s’en faut. Juste un film beaucoup moins indispensable qu’il ne souhaiterait l’être.
Bande-annonce : Knock at the Cabin
Fiche Technique et Synopsis du film Knock at the Cabin
Réalisation : M. Night Shyamalan
Scénaristes : M. Night Shyamalan,Steve Desmond, Michael Sherman
Les scénaristes Steve Desmond et Michael Sherman se sont inspirés du best-seller The Cabin at the End of the World de Paul Tremblay.
Avec Jonathan Groff (II), Ben Aldridge, Dave Bautista, Rupert Grint…
Musique : n/a
Direction artistique : Dave Kellom
Décors : Naaman Marshall
Costumes : Caroline Duncan
Photographie : Jarin Blaschke et Lowell A. Meyer
Montage : n/a
Production : Marc Bienstock, Ashwin Rajan et M. Night Shyamalan
Producteur délégué : Steven Schneider
Société de production : Blinding Edge Pictures
Société de distribution : Universal Pictures
1 février 2023 en salle / 1h 45min / Thriller, Epouvante-horreur
Synopsis : Tandis qu’ils passent leurs vacances dans un chalet en pleine nature, une jeune fille et ses parents sont pris en otage par quatre étrangers armés qui leur imposent de faire un choix impossible. S’ils refusent, l’apocalypse est inéluctable. Quasiment coupés du monde, les parents de la jeune fille doivent assumer leur décision avant qu’il ne soit trop tard…
Les 28 Hommes de Panfilov est, a priori, un film de guerre plutôt réussi, offrant une belle tension dramatique et quelques scènes impressionnantes. Gros succès en Russie, le film raconte une histoire connue et très populaire dans ce pays. Mais le film va aussi se retrouver au centre d’une polémique qui met en lumière l’utilisation politique de l’histoire.
Les années 2000 ont vu le retour, dans le cinéma russe, d’un genre qui fut très populaire trente ans plus tôt : les films de guerre, et en particulier les films sur le Grande Guerre patriotique (nom donné en Russie à la Seconde Guerre mondiale qui, pour l’URSS, débuta en juin 41). Le phénomène a débuté avec un film qui s’appelle L’étoile, de Nikolaï Lebedev. Puis chaque événement de la guerre va trouver son film : la bataille de Koursk, le siège de Leningrad, la bataille de Stalingrad, etc. À chaque fois, les films connaissent un succès très important en Russie, avec, comme point d’orgue, le film Stalingrad, réalisé par Fiodor Bondartchouk en 2013.
En 2016, c’est un événement très connu qui est à son tour adapté au cinéma par Andreï Chaliopa et Kim Droujinine : l’histoire des 28 hommes de Panfilov. L’histoire est très connue en Russie, au point d’une rue de Moscou porte le nom de ces héros, et qu’un monument gigantesque est dressé à leur mémoire à Dubosekovo, à 115 kilomètres de Moscou. L’histoire des 28 Hommes de Panfilov s’est déroulée en novembre 1941. Le IIIème reich a envoyé ses chars vers la capitale soviétique. Le général Panfilov, à la tête de la 316ème division d’infanterie, est chargé de contrecarrer cette offensive. Une des unités soviétiques est pratiquement décimée et il ne lui reste que 28 hommes. Et ces 28 hommes, avec peu d’armement (quelques armes à feu, forcément peu efficaces face à des chars, et des cocktails Molotov) vont tenir en respect les puissants panzers nazis au péril de leur vie. Ils mourront tous dans l’opération, mais ils permettront de retarder l’avancée des panzers, de faire échouer l’offensive et de sauver Moscou. La genèse du film, ainsi que son succès public, montrent l’intérêt de la population russe pour cette histoire. Pour pouvoir réaliser le film, les cinéastes ont fait appel à un financement participatif sur la plateforme Boomstarter. Plus de 35 000 personnes ont contribué à ce financement ; la plateforme recueillera ainsi plus de trois millions de roubles, ce qui en fait son plus gros succès jusqu’alors. Ce n’est qu’après ce premier succès que le ministère de la culture décide de participer à son tour au financement du projet ainsi que, plus tard, le gouvernement du Kazakhstan.
Le succès du film sera aussi considérable, puisqu’il récoltera 385 millions de roubles de bénéfices au sein de la CEI (Communauté des États Indépendants, organisation qui, à l’époque, regroupait 10 états ayant appartenu à l’URSS).
Tout cela montre l’attachement de la population à cette histoire de sacrifice pour la patrie. L’avant-première est même un événement diplomatique, puisqu’elle se déroule en présence des présidents de la Fédération de Russie et du Kazakhstan.
C’est alors qu’intervient Sergueï Mironenko. À l’époque, il dirigeait les archives nationales, poste qu’il occupait déjà à l’ère soviétique.
Et Sergueï Mironenko ose affirmer l’impensable : l’histoire des 28 hommes de Panfilov est un mythe. Certes, il reconnaît bien que la bataille de Moscou a été rude, que bien des soldats se sont sacrifiés pour la patrie, mais cette histoire de 28 hommes seuls qui ont donné leur vie face aux chars nazis, c’est une légende. Ils ont survécu. Certains se sont même constitués prisonniers, ce qui est nettement moins glorieux.
Comme preuve, le directeur des archives s’appuie sur un rapport de 1948 qui révèle la vérité. Un rapport qui était enterré au fond des archives depuis presque 70 ans et que personne d’autre n’avait vu.
La réaction à ces propos est très intéressante. Elle sera menée par le ministre de la culture Vladimir Medinski, et les arguments qu’il emploie sont à remarquer :
« Les historiens ne doivent pas briser les fondements de notre foi en des choses qui sont gravées dans la pierre et sacrées. »
« Même si cette histoire a été inventée du début à la fin, il s’agit d’une légende sacrée, tout simplement intouchable. »
La controverse est symptomatique de l’utilisation de la mémoire historique à des fins politiques. Cet emploi propagandaire se cristallise spécialement autour de la Grande Guerre Patriotique et de la victoire de 45.
Depuis la perestroika et jusqu’au milieu des années 90, la vision du passé soviétique (et en particulier du stalinisme) a été profondément modifiée : auprès des historiens et de la population, cette période a été alors perçue comme une période de crimes sanguinaires, tandis que l’Empire russe a été réhabilité. La Russie de 1992, juste après la chute de l’URSS, se décrivait comme l’héritière d’un l’empire tsariste qui, de toutes façons, aurait évolué en monarchie constitutionnelle.
Mais au fil de la crise sociale des années 90, l’image de l’URSS s’est reformée, une image plus apaisée, plus positive, voire nostalgique.
Quand Poutine arrive au pouvoir, il veut développer l’image d’une Russie qui a été victorieuse. Il veut en finir avec l’image sombre du passé. Les manuels scolaires, mais aussi les films, les cérémonies officielles, les discours, deviennent les promoteurs de cette histoire valorisante, de ce « roman national » au centre duquel se trouve la Victoire de 1945. Même Staline est réhabilité à l’aune de son rôle de « général en chef » de l’Armée Rouge, ceci servant à justifier tous les crimes qu’il a pu commettre dans les années 30.
C’est cela que l’on retrouve dans les films de guerre russes de l’ère moderne : une vision russe des événements, cherchant à instaurer une image positive de l’URSS stalinienne et à flatter les sentiments nationalistes russes. Tout ce qui va s’opposer à cette image positive sera rejeté brutalement. Ainsi, le film War Zone, de Dzhanik Fayziev propose un « regard russe » sur le conflit russo-géorgien de 2008 qui s’oppose ouvertement au film Etat de Guerre, de Renny Harlin ; c’est donc bien une « vision officielle » du conflit qui est proposée dans ce film.
Le cinéma (même aussi d’autres arts, comme l’architecture et la sculpture) se retrouve alors au centre d’une controverse politique, mais aussi comme expression d’une vision officielle de l’histoire.
93% sur Rotten Tomatoes. C’est un joli score pour un film d’horreur franco-belge. C’est celui qu’a fait Grave, le 1e long-métrage de Julia Ducournau. Il gagne même entre 2016 et 2018 plusieurs prix de festivals européens : deux au Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg, un au Festival du film de Londres, un au Festival du film international de Flandres-Gand, deux au Festival international du film fantastique de Gérardmer, un au Tournai Ramdam Festival. Et cela, en ne citant que quelques uns. Charnel et dérangeant, aujourd’hui, c’est l’addiction qui nous intéresse dans ce long-métrage.
En 2016, sortait le film Grave. C’est un film franco-belge atypique dans la sphère cinématographique francophone. Pour commencer, c’est un film d’horreur, bien que sa réalisatrice ne le définisse pas comme tel. Il reste rare de trouver un film d’horreur français, hormis certains titres: Les yeux sans visage de Georges Franju, La main du Diable de Maurice Tourneur, ou plus récemment Sheitan de Kim Chapiron. Mais en plus de cela, c’est un film d’horreur (ou de body horror) prenant, qui ne verse pas dans l’horripilant de manière gratuite. Il a vraiment marqué ses spectateurs. En Suède, 30 spectateurs ont quitté la salle choqués ou dégoutés par des scènes du film. Le seul autre film dont nous savons que des réactions similaires se sont produites est l’Exorciste de William Friedkin en 1973.
Ne vous laissez pas duper par son aspect des plus « naturalistes ». Le film sort de l’ordinaire. La mise en scène ou les thématiques « Coming of Age » ne sont qu’un prétexte pour mettre en scène une addiction intensément dérangeante. Derrière l’arrivée de Justine à sa première année d’université pour devenir vétérinaire, il y a un secret de famille. Celui d’une terrible envie alimentaire. C’est dans la nature humaine de développer une addiction. Quand les choses vont mal ou que les changements induisent beaucoup de stress, il y a fort à parier qu’on recherchera de la « douceur » ou de l’apaisement, à travers ce qui fait exploser nos taux d’hormone du plaisir. L’alcool, la nourriture, la fête, le sexe sont des déviations que l’on se trouve comme refuge. Alors pourquoi cela serait-il différent pour Justine et la viande…humaine.
La découverte de l’addiction
L’histoire se met en place très simplement. Justine est issue d’une famille de vétérinaires. Elle est végétarienne. En allant à la fac où ses parents et sa sœur ont fait leurs armes, elle est bizutée par les seniors. Parmi les nombreuses choses qu’on leur impose, les nouveaux doivent obéir aux lois mais surtout manger un morceau de viande crue animale. Dès cet instant, Justine se met à aimer la viande. Mais pas comme elle le devrait…
Elle se met à manger de la viande crue. C’est une addiction car cela coche les critères de définition: elle y pense et le fait plus que de raison (en cachette en plus). Elle a besoin d’une plus grande quantité à chaque prise: le rein de lapin devient le steak de la cantine, puis le grec et puis le poulet cru du frigo, pour devenir un gibier plus grand, plus frais. Cette envie vorace de viande crue ne la quitte pas. Elle ne se sent bien physiquement et mentalement qu’en ayant eu sa dose. Sa vie est salement perturbée par cette envie. Hormis le rejet de la viande animale, Justine se met à perdre ses cheveux et ses dents, comme si elle était en très grande carence, voire que son corps était en train de pourrir, lorsqu’elle ne mange pas de viande humaine.
Ne pas arriver à endiguer ses pulsions
L’épiphanie arrive lorsque sa sœur perd un doigt et que Justine va tout bonnement le manger. À partir de ce point central de l’histoire, son envie réelle est découverte. Justine essaye tant bien que mal de résister à la tentation, mais sa sœur est là pour lui « apprendre » à y céder. Elle lui montre comment « chasser », ce que Justine refuse, quitte à voir son corps perdre des parties. La chute se révèle à elle lorsqu’elle découvre son coloc, mort à ses côtés mangé à moitié par Alexia.
Alexia est arrêtée par la police pour meurtre, mais elle couvre aussi Justine dans cette affaire. À la fin de l’histoire, le sens des paroles dures du père prennent tout leur sens. Les filles ne sont pas des « déviantes », elles sont juste comme leur mère. En essayant de les élever loin de la viande animale, elle ne faisait que retarder l’apparition de cette nature maudite.
« C’est dans ma nature »
Il n’y a pas d’ « origine story » à cette addiction qui ronge Justine. Ce qui rend d’ailleurs ce film effrayant est la banalité et le réalisme de l’histoire. Les filles n’ont pas d’apparence particulière liée à leur addiction. Par exemple, contrairement à des loup-garous, des wendigos ou des vampires, elles n’ont pas de traits qui changent, pas d’yeux qui brillent différemment ou d’une autre couleur. Leurs membres ne se sont pas allongés, ni leurs mains ne sont devenues griffues. Elles restent physiquement assimilables à des êtres humains.
Par contre, elles ont des comportements d’animaux qui pourraient plus se rapprocher de prédateurs. La posture et la façon dont les sœurs regardent un éventuel « repas » est très différente. Elles ont cette posture très ouverte, une marche rapide, le dos souvent rond contrairement à la posture droite ou même repliée du début. Durant les disputes des sœurs, notamment après la soirée dans la morgue, elles se sont mordues comme le ferait des félins, avec la tête haute, presque toutes dents dehors.
Les conséquences de l’addiction de Justine
L’entrée à l’Université est aussi l’occasion pour Justine de découvrir une autre tentation: plaire. Mais cette envie de plaire ne sera pas assimilée à une addiction puisque dans le cas de Justine, ce ne sera pas un comportement répété et pour n’importe quelle personne. Vouloir plaire est tout à fait normal. Nous le souhaitons tous, parce que cela nous rassure sur nous-même. Que ce soit notre physique ou nos idées, notre potentiel peut avoir besoin d’être validé parce cela nous rassure sur notre attractivité.
Dans le long-métrage, Justine découvre son envie de plaire lorsqu’elle commence l’université et surtout, lorsqu’elle commence à manger de la viande. Dans le langage courant, la séduction est assimilée à la chasse de gibier. Le film effectue donc un parallèle entre le comportement d’un individu actif dans la séduction et celui d’un chasseur de viande.
Amour et Cannibalisme
Alexia en bonne grande sœur initie Justine à des gestes de féminité comme les vêtements ou l’épilation. Elle insiste assez souvent sur le fait que sa sœur devait mieux se mettre en valeur. Elle commence à attirer un peu l’œil à la fac (nous insistons sur le « un peu »). Malgré quelques rares prétendants, le seul qui lui plaise est Adrien qui ne l’a jamais repoussée malgré la « bizarrerie » qu’il lui trouve. Cette attirance menant à l’acte, on découvre que l’animalité de Justine dépasse la volonté de ne pas manger de l’humain, elle se comporte beaucoup plus comme un animal dans les aspects les plus « primitifs » de la vie quotidienne.
Il y a une certaine ambiguïté par rapport au fait où Justine voit Adrien comme un repas ou comme un crush. L’apogée de la situation arrive lorsqu’elle fait une scène à Adrien, avec qui elle a eu une aventure alors qu’il a toujours insisté sur son homosexualité.
Le côté initiatique/rite de passage est indéniable. Ce n’est pas un hasard que la première fois où Justine est épilée est aussi la première fois où elle mange de la viande humaine. Alexia est surtout celle qui l’apparie afin de la rendre disponible sexuellement et surtout « prête » à entrer dans cette phase cannibale. Nous retenons la dimension cannibale comme le début de la « féminité » du personnage.
Car qu’est-ce que le cannibalisme, sinon une métaphore du « manger ou être mangé », instauré par la fac et les bizuteurs. La séduction est aussi très souvent assimilée à la chasse avec la fameuse expression « Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis« . Le cannibalisme se révèle alors être une métaphore efficace où on peut tout autant parler de l’addiction au pouvoir de la féminité, du pouvoir personnel et du pouvoir sur les autres.
Conclusion
Le cannibalisme, malgré la difficulté visuel qu’il implique à l’écran, se révèle être une thématique plutôt malléable. En tant qu’addiction, elle permet de développer d’innombrables prismes de réflexion concernant le pouvoir, la survie, la séduction, la désirabilité, sans compter la force de l’individu. Le film de Julia Ducournau permet de surtout faire une immersion dans le cannibalisme comme une addiction interdite mais beaucoup trop réelle et beaucoup trop forte pour le personnage principal qu’est Justine. Au-delà de l’aspect rebutant que peut représenter cette métaphore, sa malléabilité et son intensité physique permet de parler de la nature profonde des personnages. Finalement, à quel point est-ce une addiction pour Alexia et Justine d’être des cannibales? À quel point est-ce leur réelle nature de vouloir chasser pour manger ou pour une autre raison?
Fiche Technique :
Réalisatrice : Julia Ducournau
Scénariste et dialoguiste : Julia Ducournau
Casting: Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah Nait Oufella, Laurent Lucas, Joana Preiss
Musique : Jim Williams
Costume : Elise Ancion
Cinématographie : Ruben Impens
Année : 2016
Durée : 98 min
Sources nécessaires à la rédaction de cet article:
Comment faire pour sortir de son quotidien morose et pour éviter le burn out ? C’est la question que se pose Miles, personnage principal de la série Living With Yourself incarné par l’acteur Paul Rudd. Alors quand la solution miracle est présentée sur un plateau d’argent par un de ses collègues, Miles n’hésite pas une seule seconde et fonce, tête baissée, se retrouvant nez à nez avec… lui-même. Analyse d’une série aussi comique que dramatique.
Un personnage en pleine crise existentielle
Le premier épisode de la série commence sur les chapeaux de roues avec un personnage principal désespéré et en pleine rétrospective sur sa vie. Tout lui échappe : son couple, sa famille – qu’il semble refuser de construire en oubliant tous ses rendez-vous médicaux – , ses responsabilités professionnelles,… Bref, au commencement de cette série, Miles est un loser, sans cesse en conflit avec lui-même et les autres. Il est spectateur de sa vie et non acteur. Il veut devenir la meilleure version de lui-même. Mais comment y arriver ?
Dans une optique de reconquête de soi et au lieu de recourir aux moyens traditionnels pour s’en sortir, Miles décide d’écouter son collègue et rival Dan en acceptant de débourser 50 000 dollars pour vivre la même expérience que lui. C’est ainsi que le personnage principal entame sa métamorphose dans un mystérieux centre de spa qui n’est autre qu’un centre de clonage déguisé. Le service propose de “refaire son ADN pour être la meilleure version de soi-même”. Les locaux aseptisés de cet endroit et la formalité des deux employés chargés de la transformation de Miles renforcent le côté angoissant et dramatique de la série et sont signe annonciateurs d’un changement radical pour le personnage.
Paul Rudd au devant de la scène
Loin de l’idylle promise par l’expérience, c’est enterré nu et vivant dans les bois que Miles se retrouve, tandis que son double – le “nouveau Miles” – vit une vie de rêve. Il représente la meilleure version de Miles, comme une mise à jour améliorée : un meilleur collègue, un meilleur conjoint, un homme plus charismatique, un meilleur négociateur… Tout semble sourire dans la vie de ce nouveau Miles et rien ne semble l’atteindre. Il est passé d’éternel loser à un winner sans faille.
Et pourtant, ce n’est pas sans tomber nez à nez avec “l’ancien Miles” pour chambouler et compliquer toute son existence. Débute ainsi une bataille sans fin avec son double. C’est comme si Miles était étranger à lui-même, qu’il ne connaissait pas toutes ces facettes et qu’il devait de nouveau apprendre à se connaître et à se découvrir. S’ensuit une véritable crise existentielle.
Connu pour ses rôles plus légers et comiques dans les séries comme Friends ou encore dans les blockbusters comme Ant Man et la Guêpe et souvent de second plan, Paul Rudd étonne dans Living With Yourself avec un rôle de personnage principal plus sombre et à double face. Tout au long de la série, Paul Rudd joue une double performance en incarnant à la fois “l’ancien Miles” et le “nouveau Miles”. Pari réussi, car le spectateur sait faire la différence en un clin d’œil grâce aux mimiques et aux gestuelles propres à chaque personnage interprétées avec finesse et contraste par Paul Rudd. Ainsi, les deux Miles entrent en concurrence pour tenter de reconquérir le cœur de Kate, la compagne de Miles, créant petit à petit un triangle amoureux curieux et improbable.
Entre comédie et drame, la ligne est très fine
Living With Yourself oscille avec subtilité entre comédie et drame. Ce n’est pas sans compter sur la musique entêtante et hypnotisante signée Anna Meredith qui vient rythmer le générique et chaque scène principale, renforçant ainsi un petit peu plus le caractère dramatique de la série et le sentiment d’angoisse que peut ressentir le personnage principal face à son double. Timothy Greenberg, le scénariste de la série, a fait le choix d’une série courte de huit épisodes d’une vingtaine de minutes chacun qui suit une histoire claire et distincte ce qui rend plus facile et digeste le visionnage de la série. Ce choix affirmé marque la différence avec les dernières grandes séries à succès signées Netflix où les épisodes pleuvent sans vrai fil conducteur. De plus, le format court des épisodes implique un rythme assez soutenu et chaque fin d’épisode est conclu par un cliffhanger logique qui donne de suite envie de connaître la suite des aventures de Miles. Bref, Living With Yourself est une série originale, absurde et rafraîchissante qui mérite un coup d’œil.
Bande-annonce – Living With Yourself
Fiche technique – Living With Yourself
Réalisation : Jonathan Dayton et Valerie Faris
Scénario : Timothy Greenberg
Interprètes : Paul Rudd, Aisling Bea, Karen Pittman, Desmin Borges, Zoe Chao, Clark Carmichael, Joseph Bessette,…
Plateforme : Netflix
Date de sortie : 18 octobre 2019
Format : mini-série de 5 épisodes (1 saison)
Durée : 21-35 minutes par épisode
Genre : comédie, drame
Synopsis : Miles est un homme qui lutte au quotidien dans sa vie. Lorsqu’il a la possibilité de devenir une meilleure personne grâce à un traitement thermal, il découvre qu’il a été remplacé par une version améliorée de lui-même.
Le roman de Valérie Perrin, Trois, est le récit d’une histoire d’amitié sur trente ans, racontée par un mystérieux narrateur qui de son aveu est lié au trio : « je m’appelle Virginie. Aujourd’hui, de Nina, Adrien et Etienne, seul Adrien me parle encore ». Son regard sur ces trois amis fait le lien entre passé et présent, avec les lots de drames qui ont eu raison d’une amitié adolescente pourtant solide. Après tout Nina le sait, elle a quelque part au monde deux amis qui auront toujours « une voiture neuve et le plein d’essence »… Trois est paru en avril 2021 et son succès a été immédiat.
“Trois silhouettes qui ne projettent qu’une ombre”
Tout commence par une rencontre à l’école primaire, des noms de famille aux ressemblances flagrantes et un hasard. Les trois se retrouvent dans la même classe, celle où tous rêvent de ne pas être car le prof est un genre de tyran. Nina, Adrien et Etienne marchent en ligne, toujours dans un ordre précis que l’autrice (à travers son narrateur) se plait à répéter. Cet ordre à son importance, il dit les liens qui les unissent, les rancœurs aussi qui bientôt se découvriront. Il y a, comme chez Maylis de Kerangal avec Corniche Kennedy, une écriture très précise et poétique de la jeunesse : celle des corps adolescents qui plongent dans l’eau (de la mer chez Kerangal) d’une piscine, l’été. C’est ainsi que se forgent les souvenirs, la solidité de l’amitié, le caractère inséparable de celle-ci. Quelle place dans la vie de Nina pour une histoire d’amour quand elle est entourée sans cesse d’Adrien et Etienne ? Quelle amitié entre Adrien et Etienne quand leur socle, Nina, disparaît ? Toutes ces questions trouvent des réponses partielles au fur et à mesure de l’éclatement du récit, les chapitres alternants entre présent et passé. Il y a des scènes fondatrices de l’amitié, d’autres créatrices de la scission. Des scènes qui prennent une importante différente en fonction du point de vue par lequel elles sont abordées, en fonction de ce que le lecteur comprend des enjeux aux différents stades du récit.
Trois est tout autant une histoire d’amitié que de violence : violence du monde, de certains moment de la vie, violence des amitiés trop intenses, violence aussi des rêves brisés. Il y a le rêve des trois de faire de la musique à Paris et il y a la réalité : des lettres ouvertes, une gifle, un vélo qui percute un camion, un mariage funeste… Et des identités contrariées. Chez Valérie Perrin, l’écriture est un puzzle, un souffle aussi. Elle ne lâche pas ses personnages, leurs actes, leurs consciences. Tous les choix ont des conséquences majeures, intenses, irréversibles, bref romanesques. Le récit est vaste, ample, construit avec brio, la progression est haletante pour le lecteur qui veut savoir comment se conclut l’action d’une époque quand il est replongé dans un autre moment de la vie des trois. L’écriture est précise, on est tout de suite transportés à La Comelle comme si nous y visions aussi, avions été des élèves, des camarades d’école des trois ou des collègues de Nina.
Trois raconte aussi des rencontres, des récits de vie, de ceux qui ont croisé, ou croisent la vie des trois. Il y a alors ces animaux transis dans un refuge, un chaton noir qu’on adopte pour trouver un nouveau compagnon, une nouvelle amitié aussi. C’est un grand roman, un récit de corps, de cœurs, de regards qui se croisent et s’éloignent. La toute dernière phrase/scène de Trois nous déchire le cœur et résume à elle seule la force et l’ampleur de ce roman passionnant aux magnifiques personnages. Elle est presque brutale tant on peine ensuite à faire le deuil de Nina, Adrien et Etienne à jamais figés dans ces pages qui les ont tant fait vivre et grandir.
Trois, Valérie Perrin Albin Michel, avril 2021, 672 Pages
Cette fois, nous passons en revue Celle qu’il n’attendait pas, Les Cinq Îles, le troisième tome de Choujin X et Comment faire changer d’avis n’importe qui.
Celle qu’il n’attendait pas. Est-ce parce qu’elle nourrit le besoin impérieux d’une filiation putative que Camille passe ses journées devant la bâtisse imposante d’un auteur à succès, ancien amant de sa défunte mère ? Ou faut-il voir dans la démarche scénaristique de Makyo et Luca Casalanguida une attraction indicible et opportune en adéquation avec les mystères de leur album ? Cette question, difficile à trancher, ne trouve pas de réelle réponse dans Celle qu’il n’attendait pas. Toujours est-il que cette jeune femme, Camille, serveuse dans un bar, va se livrer à une expérience inattendue. En acceptant de travailler pour le vieil écrivain Roland Mars, elle va pousser ses sens à incandescence, sa conscience à une hauteur insoupçonnée, jusqu’à endosser des comportements empruntés à d’autres. Ce sont ses zones d’ombre et sa dimension initiatique qui font le sel de ce one-shot. L’éveil de la jeune héroïne va en sus produire ses effets les plus spectaculaires sur des prédateurs sexuels aux actes trop souvent banalisés. En ce sens, le récit se tapisse d’une vision émancipatrice d’empowerment des femmes. Elles auraient pu n’être que victimes, elles se dressent contre leurs bourreaux. Mais là où le bât blesse, c’est avant tout dans la construction dramatique d’un album qui manque d’ampleur et d’une véritable ligne rouge. Si Camille fait l’objet d’une caractérisation soignée, les autres protagonistes demeurent lacunaires, souvent fonctionnels, et les agissements des uns et des autres ne répondent pas toujours à une logique évidente… Dommage.
Celle qu’il n’attendait pas, Makyo et Luca Casalanguida Delcourt, février 2023, 72 pages
Les Cinq Îles. La collection « Les Grandes Batailles navales » des éditions Glénat accueille un nouvel album intitulé Les Cinq Îles. Jean-Yves Delitte et Fabio Pezzi nous replongent dans le conflit qui opposait le Prince Louis et le Roi Henri III dans l’Angleterre du début du XIIIe siècle. Intervenant à la suite de la guerre des barons, à une époque où les banalités, les corvées et le servage étaient encore monnaie courante, le récit est partagé entre trois camps : celui de l’Église, en recomposition et caractérisé par ses ambiguïtés ; celui des Anglais, en voie d’apaisement après les révoltes ayant rythmé le règne du Roi John ; celui, enfin, des Français, dont les intérêts sont menacés de l’autre côté de la Manche par une transition royale. Les auteurs parviennent sans mal à restituer la barbarie qui planait alors sur l’Europe occidentale. Convoqué par Gui D’Athies, l’émissaire du Prince Louis, Eustache le Moine s’apprête à diriger un cortège de navires armés mais n’en oublie pas cependant de participer au viol et au meurtre d’une jeune paysanne. Présenté par ses rivaux comme une « répugnante personne sans honneur », il se fond parfaitement dans une collection de fourbes et de vils, laquelle comprend un traître copiste, un comte de Pembroke sournois ou des ecclésiastiques prêts à manger à tous les râteliers. Graphiquement soigné, Les Cinq Îles ne nous épargne rien de la violence des guerres de l’époque et permet, à la faveur d’un important dossier historique, de creuser plus avant le contexte de ces affrontements maritimes passés à la postérité.
Les Cinq îles, Jean-Yves Delitte et Fabio Pezzi Glénat, février 2023, 56 pages
Choujin X (T.03). Souvenez-vous : au début de Choujin X, Tokio et Azuma ne pouvaient être appréhendés l’un sans l’autre. Le premier, assimilé à un vautour, semblait vivre par procuration à travers le second, quant à lui renvoyé au lion. Ce qui aurait pu rester anecdotique prend tout son sens à l’occasion d’un troisième tome haletant, au sein duquel Tokio est enlevé pour le compte d’un revendeur de drogues et Azuma connaît une initiation aussi soudaine que spectaculaire. Bien que ces rebondissements constituent la ligne directrice de ce nouvel épisode, toujours dessiné de manière expressive et dynamique, Sui Ishida n’oublie pas de donner du relief à ses protagonistes. Ainsi, toujours aussi incertain, Tokio semble souffrir de la comparaison avec Ely, qui apparaît en avance sur lui dans les apprentissages. Le récit est aussi l’occasion de découvrir un nouveau méchant aux pouvoirs spéciaux très bédégéniques. Même si l’action l’emporte cette fois sur l’introspection, Choujin X continue d’exploiter habilement les mutations physiques pour narrer, par analogies, les transformations inhérentes à l’adolescence, ainsi que les dilemmes moraux et les doutes qui peuvent en découler. Et si leurs deux univers demeurent dissemblables, on ne peut s’empêcher de voir en Tokio une sorte d’ersatz de Peter Parker, tant dans la vulnérabilité que dans les responsabilités qui leur incombent.
Choujin X (T.03), Sui Ishida Glénat, février 2023, 228 pages
Comment faire changer d’avis n’importe qui. Professeur de marketing à l’Université de Pennsylvanie et consultant pour plusieurs grandes entreprises, Jonah Berger explore dans Comment faire changer d’avis n’importe qui les facteurs qui conditionnent les décisions importantes des individus, qui permettent de changer leurs comportements ou d’exercer sur eux une force de persuasion. Selon lui, il est primordial de bien comprendre les mécanismes bloquants et de mettre ensuite en place des stratégies adéquates pour contourner les résistances au changement. Il énonce cinq grands principes déterminant la formation d’une opinion ou d’un comportement : la réactance, l’attachement au statu quo, la distance, l’incertitude et la nécessité d’apporter des preuves. Il les met en exergue à travers une multitude d’exemples concrets – psychologiques, commerciaux, politiques, sociaux… Ainsi, l’auteur souligne l’importance de laisser à l’individu le choix de la voie à emprunter. Il insiste sur la juste appréhension de la position de l’interlocuteur, de ses sentiments et de ce qui le motive. Il met en évidence le phénomène de la réactance, qui se déclenche dès qu’une personne sent que l’on cherche à l’influencer. Il explique comment initier la fin de l’inertie. Il verbalise la nécessité de trouver des compromis acceptables, par petites touches, pour qu’une solution auparavant rejetée d’un revers de main entre, peu à peu, dans une zone de validation potentielle. Il revient sur le principe de l’essai (ou de l’échantillon), qui permet de se familiariser à peu de frais à quelque chose qui, dans d’autres circonstances, aurait pu brusquer. Jonah Berger envisage la prise de décision comme un écheveau dont chaque fil, une fois tiré judicieusement par le « catalyseur », permet de convaincre et de briser le statu quo. Séduisant à l’écrit, mais complexe dans la pratique.
Comment faire changer d’avis n’importe qui, Jonah Berger Flammarion/Champs, février 2023, 288 pages