Controverses artistiques (III) : « Les 28 Hommes », de Panfilov

Les 28 Hommes de Panfilov est, a priori, un film de guerre plutôt réussi, offrant une belle tension dramatique et quelques scènes impressionnantes. Gros succès en Russie, le film raconte une histoire connue et très populaire dans ce pays. Mais le film va aussi se retrouver au centre d’une polémique qui met en lumière l’utilisation politique de l’histoire.

Les années 2000 ont vu le retour, dans le cinéma russe, d’un genre qui fut très populaire trente ans plus tôt : les films de guerre, et en particulier les films sur le Grande Guerre patriotique (nom donné en Russie à la Seconde Guerre mondiale qui, pour l’URSS, débuta en juin 41). Le phénomène a débuté avec un film qui s’appelle L’étoile, de Nikolaï Lebedev. Puis chaque événement de la guerre va trouver son film : la bataille de Koursk, le siège de Leningrad, la bataille de Stalingrad, etc. À chaque fois, les films connaissent un succès très important en Russie, avec, comme point d’orgue, le film Stalingrad, réalisé par Fiodor Bondartchouk en 2013.
En 2016, c’est un événement très connu qui est à son tour adapté au cinéma par Andreï Chaliopa et Kim Droujinine : l’histoire des 28 hommes de Panfilov. L’histoire est très connue en Russie, au point d’une rue de Moscou porte le nom de ces héros, et qu’un monument gigantesque est dressé à leur mémoire à Dubosekovo, à 115 kilomètres de Moscou.
L’histoire des 28 Hommes de Panfilov s’est déroulée en novembre 1941. Le IIIème reich a envoyé ses chars vers la capitale soviétique. Le général Panfilov, à la tête de la 316ème division d’infanterie, est chargé de contrecarrer cette offensive. Une des unités soviétiques est pratiquement décimée et il ne lui reste que 28 hommes. Et ces 28 hommes, avec peu d’armement (quelques armes à feu, forcément peu efficaces face à des chars, et des cocktails Molotov) vont tenir en respect les puissants panzers nazis au péril de leur vie. Ils mourront tous dans l’opération, mais ils permettront de retarder l’avancée des panzers, de faire échouer l’offensive et de sauver Moscou.
La genèse du film, ainsi que son succès public, montrent l’intérêt de la population russe pour cette histoire. Pour pouvoir réaliser le film, les cinéastes ont fait appel à un financement participatif sur la plateforme Boomstarter. Plus de 35 000 personnes ont contribué à ce financement ; la plateforme recueillera ainsi plus de trois millions de roubles, ce qui en fait son plus gros succès jusqu’alors. Ce n’est qu’après ce premier succès que le ministère de la culture décide de participer à son tour au financement du projet ainsi que, plus tard, le gouvernement du Kazakhstan.
Le succès du film sera aussi considérable, puisqu’il récoltera 385 millions de roubles de bénéfices au sein de la CEI (Communauté des États Indépendants, organisation qui, à l’époque, regroupait 10 états ayant appartenu à l’URSS).
Tout cela montre l’attachement de la population à cette histoire de sacrifice pour la patrie. L’avant-première est même un événement diplomatique, puisqu’elle se déroule en présence des présidents de la Fédération de Russie et du Kazakhstan.

C’est alors qu’intervient Sergueï Mironenko. À l’époque, il dirigeait les archives nationales, poste qu’il occupait déjà à l’ère soviétique.
Et Sergueï Mironenko ose affirmer l’impensable : l’histoire des 28 hommes de Panfilov est un mythe. Certes, il reconnaît bien que la bataille de Moscou a été rude, que bien des soldats se sont sacrifiés pour la patrie, mais cette histoire de 28 hommes seuls qui ont donné leur vie face aux chars nazis, c’est une légende. Ils ont survécu. Certains se sont même constitués prisonniers, ce qui est nettement moins glorieux.
Comme preuve, le directeur des archives s’appuie sur un rapport de 1948 qui révèle la vérité. Un rapport qui était enterré au fond des archives depuis presque 70 ans et que personne d’autre n’avait vu.
La réaction à ces propos est très intéressante. Elle sera menée par le ministre de la culture Vladimir Medinski, et les arguments qu’il emploie sont à remarquer :

« Les historiens ne doivent pas briser les fondements de notre foi en des choses qui sont gravées dans la pierre et sacrées. »
« Même si cette histoire a été inventée du début à la fin, il s’agit d’une légende sacrée, tout simplement intouchable. »

Suite à cette controverse, Sergueï Mironenko sera poussé à la démission.

La controverse est symptomatique de l’utilisation de la mémoire historique à des fins politiques. Cet emploi propagandaire se cristallise spécialement autour de la Grande Guerre Patriotique et de la victoire de 45.
Depuis la perestroika et jusqu’au milieu des années 90, la vision du passé soviétique (et en particulier du stalinisme) a été profondément modifiée : auprès des historiens et de la population, cette période a été alors perçue comme une période de crimes sanguinaires, tandis que l’Empire russe a été réhabilité. La Russie de 1992, juste après la chute de l’URSS, se décrivait comme l’héritière d’un l’empire tsariste qui, de toutes façons, aurait évolué en monarchie constitutionnelle.
Mais au fil de la crise sociale des années 90, l’image de l’URSS s’est reformée, une image plus apaisée, plus positive, voire nostalgique.
Quand Poutine arrive au pouvoir, il veut développer l’image d’une Russie qui a été victorieuse. Il veut en finir avec l’image sombre du passé. Les manuels scolaires, mais aussi les films, les cérémonies officielles, les discours, deviennent les promoteurs de cette histoire valorisante, de ce « roman national » au centre duquel se trouve la Victoire de 1945. Même Staline est réhabilité à l’aune de son rôle de « général en chef » de l’Armée Rouge, ceci servant à justifier tous les crimes qu’il a pu commettre dans les années 30.
C’est cela que l’on retrouve dans les films de guerre russes de l’ère moderne : une vision russe des événements, cherchant à instaurer une image positive de l’URSS stalinienne et à flatter les sentiments nationalistes russes. Tout ce qui va s’opposer à cette image positive sera rejeté brutalement. Ainsi, le film War Zone, de Dzhanik Fayziev propose un « regard russe » sur le conflit russo-géorgien de 2008 qui s’oppose ouvertement au film Etat de Guerre, de Renny Harlin ; c’est donc bien une « vision officielle » du conflit qui est proposée dans ce film.
Le cinéma (même aussi d’autres arts, comme l’architecture et la sculpture) se retrouve alors au centre d’une controverse politique, mais aussi comme expression d’une vision officielle de l’histoire.

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus