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Petar & Liza : sélection Angoulême 2023

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Avant de faire partie de la sélection officielle du festival d’Angoulême 2023, cet album était mis en valeur au festival BD de Colomiers (novembre 2022) où son auteur, le Croate Miroslav Sekulic-Struja faisait partie des invités. Lors d’un atelier, l’œuvre fut commentée en présence du dessinateur.

L’album est centré sur Petar, personnage (partiellement autobiographique) qui a tendance à errer dans le monde en ayant du mal à y trouver sa place. On le sent régulièrement ailleurs, plus ou moins perdu dans ses pensées. Ses proches considèrent que, pour lui, l’essentiel tenait à l’écriture. Ce qui amène d’emblée à évoquer la façon dont l’album (le récit) est construit. Si on voit Petar évoluer de façon chronologique, c’est uniquement parce que l’auteur préfère sans doute éviter qu’on se perde. En effet, dès le début, on se demande qui tient la narration, car du texte commente des images sur lesquelles aucun personnage n’apparaît (sauf un cycliste anonyme sur le premier dessin). On finit par comprendre que, sur ces huit premières planches, c’est Liza qui s’exprime. Ensuite, la parole revient à Petar pour évoquer la période qu’il passa à l’armée, mais d’autres narrateurs interviennent ensuite. À l’armée, on commence à sentir Petar un peu ailleurs, même s’il reconnaît qu’il n’y était pas si mal. Cette partie se termine par son retour à la vie civile qui le voit prendre le train pour rentrer dans sa ville où il n’a aucun plan particulier (il ne compte pas reprendre son poste à la ferronnerie). Le personnage commence à prendre consistance quand on se rend compte que son appartement est squatté (personne ne l’attendait ce jour-là) et que, régulièrement, une foule d’inconnus vient y faire la fête. Il finit par devenir aide-cuisinier dans un grand hôtel jusqu’à sa fermeture. Ensuite, les temps apparaissent dans toute leur dureté. Heureusement, tout cela est compensé par la présence de Liza, charmante brune croisée deux fois par hasard avant de faire vraiment sa connaissance dans un vidéo-club. Ils s’aperçoivent qu’ils vivent dans le même immeuble et que Liza est la personne qui, par mégarde, arrose régulièrement Petar quand il contemple la ville de son balcon (très contemplatif, notre Petar). Rapidement, ils décident d’emménager ensemble dans un appartement de l’immeuble d’en face. C’est donc la meilleure période de Petar, très amoureux de cette jolie danseuse qui apporte un vrai rayon de soleil dans sa vie. Mais ils ont du mal à s’en sortir, tombent dans la misère et des conditions de vie sordides, jusqu’au moment où Liza décide de prendre la tangente. La mélancolie de Petar (âme slave typique me semble-t-il) prend alors le dessus. Concrètement, quand son moral est au plus bas, il broie du noir et se retrouve au fond du trou (ce que le dessinateur s’arrange pour représenter effectivement). Il se replie donc sur lui-même au lieu de se mettre en pétard…

Que penser de cet album très particulier ?

Un roman graphique (172 pages) complètement hors normes et traduit du croate. Son auteur (dessinateur, scénariste et coloriste) est du genre bonne pâte et peu loquace (il vit désormais en France mais a du mal avec la langue), qui se révèle étonnamment poète et semble se méfier d’éventuelles récupérations. En effet, son œuvre ne donne aucun repère spatio-temporel précis : ni lieu ni date, même si nous sommes forcément quelque part en Europe centrale entre les XXe et XXIè siècles. Les décors donnent quelques indications. En particulier, on note que l’auteur se concentre sur de nombreux détails, des objets en particulier. Avec un humour personnel (du genre désespéré), il s’attache à nous faire sentir une ambiance, avec des lieux où beaucoup de monde se croise. À part l’hôtel où Petar travaille un temps, l’ensemble respire surtout le dénuement matériel. On pénètre régulièrement dans des habitations encombrées d’objets hétéroclites dont personne ne se soucie. Finalement, la seule touche de vraie clarté (qui vient illuminer tout l’album), c’est l’amour qui rapproche Petar et Liza. Il culmine dans une scène où on les voit assis côte à côté, chacun sur une chaise, et où ils regardent devant eux. La scène se transforme insensiblement en un moment hors du temps où ils se retrouvent (vignette unique sous la forme d’un gros carré) comme en lévitation dans un ciel d’une grande pureté (comme leur amour), à regarder au loin comme si leur avenir se présentait aussi lumineux que le soleil. Cette vignette rappelle l’univers de Magritte (à opposer peut-être aux vignettes de lieux envahis par la foule comme dans certaines toiles de James Ensor). L’atmosphère générale de l’album rappelle un peu celle des meilleurs films d’Emir Kusturica.

Plus en détail

Quelques dessins de lieux en extérieur occupent une page entière (sans bords) voire même une double page, fourmillant de détails et de couleurs. L’illustration de couverture en donne un bon exemple. D’ailleurs, sur ce dessin on observe un avion et des grues, détails récurrents dont on sent à la fin qu’ils symbolisent l’évolution rapide du monde, une évolution qui ne fait qu’accentuer le décalage de Petar avec la réalité. Donc, même si l’auteur évite de trop situer son récit, il laisse entendre que tout va trop vite (perte d’humanité) et que seul l’amour compte vraiment. L’aspect poétique ressort sur une péripétie typique de la personnalité de Petar : un ancien ami lui laisse une silhouette grandeur nature de lui-même qui finira par s’envoler sur un coup de vent, survolant la ville comme si Petar, impassible et mutique contemplait les changements opérés pendant son absence (comme militaire). Enfin, ce qu’on peut reprocher à cet album, c’est son scénario qui a tendance à s’éparpiller (malgré une inventivité certaine dans l’art de la narration) et surtout un dessin que je qualifierais d’un peu raide. L’auteur s’attache à soigner de nombreux détails, mais il se révèle peu à l’aise pour rendre compte des mouvements. Par contre, il se montre très inventif pour décrire de multiples personnages très différents physiquement.

Petar & Liza, Miroslav Sekulic-Struja
Actes Sud BD, février 2022

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3.5

Quand le ciel pleut d’indifférence, le drame couve

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Peu après la catastrophe de Fukushima et en dépit des consignes largement diffusées, Yôhei erre dans la ville d’Okuma, lieu d’implantation du réacteur n°1 de la centrale.

Le souci, c’est que sa mère malade se révèle intransportable. Même s’il ne sent pas les effets des radiations, il sait ce qu’il risque. Lors de ses allées et venues dans la ville, il est pris de nostalgie pour tous ces lieux qu’il connaît par cœur et qui sont désormais à l’abandon. C’est en particulier le cas pour la maison de Misuzu qui fut son amie dans sa jeunesse : dans le jardin ne reste plus qu’un chien enfermé dans la volière où trônait autrefois un paon. Faisant son possible pour secourir le chien, Yôhei tombe sur une jeune femme. Mais celle-ci ne s’occupe que des chats mal en point.

Un drame peut en cacher un autre

Né dans la région de Fukushima, Izumi Shinga transcende la tragédie dont on sent combien elle l’a marqué, pour ce court roman (126 pages), qui rend palpable le grand silence qui règne dans la ville. Son histoire illustre de façon très émouvante la relation que les Japonais entretiennent avec les générations anciennes. Avec une belle économie de moyens, il crée une atmosphère de mort particulièrement crédible. Et si Yôhei déplore que Fukushima devienne une sorte d’écho à Hiroshima et Nagasaki, il convoque le destin qu’on accepte en commentant le mélancolique refrain « Welcome to the Hotel California » des Eagles. Yôhei n’en a compris le sens qu’au collège : « Vous pouvez quitter l’hôtel quand bon vous semble. Mais vous ne pourrez jamais vous échapper. » La tension culmine au moment de la mort de la mère. Explorant ses affaires, Yôhei y découvre un objet lui rappelant un drame de sa jeunesse. Surtout, cet objet lui fait comprendre comment sa mère a vécu le drame en question et s’est arrangée pour protéger son fils, faire en sorte qu’il ne culpabilise pas trop.

Quand le ciel pleut d’indifférence, Izumi Shinga
Éditions Philippe Picquier, mars 2019
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3.5

« Radiant Black » : la renaissance de Nathan

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Les éditions Delcourt publient le second volume de la série Radiant Black, comprenant les épisodes de 7 à 12. Graphiquement superbes et hétéroclites, ces nouveaux chapitres exposent les différents héros, au premier desquels Marshall, à des menaces pour le moins mystérieuses.

Le premier tome de Radiant Black comprenait une phase d’exposition aux caractéristiques proches de comics tels que Spider-Man. Écrivain sans le sou incapable de réunir les conditions nécessaires à l’obtention d’un nouveau prêt bancaire, Nathan Burnett devait, séance tenante, retourner vivre chez ses parents. Cela lui donnait l’opportunité de renouer avec son ami Marshall mais le confrontait également aux récriminations paternelles, évidemment liées à des choix de vie discutables. Comme souvent dans les univers super-héroïques américains, l’existence tout entière du jeune homme allait se voir reconfigurée à l’aune de pouvoirs inattendus, constituant autant une bénédiction qu’un mauvais présage. Il n’en fallait pas plus pour que l’on retrouve, quelques chapitres plus loin, Nathan dans le coma, et que l’étrange boule d’énergie responsable de ses nouvelles aptitudes surhumaines ne se porte sur Marshall.

C’est dans ce contexte que s’ouvre le tome 2 de Radiant Black. Ce dernier suit une ligne directrice attendue mais maîtrisée : les différents super-héros se révèlent les uns aux autres, ils apprivoisent peu à peu leurs facultés (souvent dans l’épreuve), tandis que les auteurs usent de flashbacks pour donner aux lecteurs un aperçu de leur vie d’avant. Les menaces, elles, se multiplient et prennent les formes les plus diverses. Un saut galactique contribuera même, certes fugacement, à préfigurer un affrontement hors de toute proportion terrestre – et donc humaine. Sur le plan psychologique, on suivra plus attentivement Marshall, confronté à la perte potentielle de son ami Nathan, doté de pouvoirs enivrants et mû par une rancœur tenace vis-à-vis de « Red », qu’il tient pour responsable de la déchéance du jeune écrivain, en ignorant toutefois tout de son histoire (partiellement éventée). Les scénaristes montrent un Marshall affligé, au chevet de Nathan, concerné par l’état de santé de son ami autant que par les responsabilités qui lui incombent désormais.

Ce n’est toutefois pas le seul protagoniste à faire l’objet d’une caractérisation plus étoffée. Derrière la super-héroïne « Pink » se cache en effet Eva, dont on découvre le lesbianisme et les activités de streameuse. Elle apparaît obsédée par ses « followers » (son audience) et vit comme une véritable catastrophe la perte… d’un microphone. On devine ainsi sans mal que sa relation avec sa petite amie ne tient qu’à un fil et qu’elle tend à la reléguer à l’arrière-plan de ses podcasts. Le soin apporté à ces deux personnages, Marshall et Eva, ne constitue toutefois pas le principal attrait de ce second tome. Car pour sauver Nathan, son ami entreprend un voyage périlleux dans « l’Existence », une réalité spatiotemporelle alternative, dont chaque « couche » est adossée à des codes graphiques différents – et splendides. Explosion de couleurs criardes, jeux sur les lignes, les figures, les rapports de symétrie et les contours, effets slit-scan, lectures rotatives, dimension psychédélique, images négatives : l’inventivité visuelle est à son comble, débridée et vertigineuse.

Ce qu’on gagne en spectacle, on le perd quelque peu en lisibilité. Si les premiers chapitres de Radiant Black étaient fortement ancrés dans le réel, ceux-ci font la part belle aux sauts temporels, quand ils ne relèvent pas, comme c’est le cas pour le dixième d’entre eux, de l’exercice de style assumé. Kyle Higgins et Marcelo Costa parviennent malgré tout à leurs fins, en donnant un nouveau souffle aux séries de super-héros (sans toutefois taire l’influence de leurs aînées).

Radiant Black (T.02), Kyle Higgins et Marcelo Costa
Delcourt, février 2023, 176 pages

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3.5

Au nom du « Peuple »

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La collection « Le Mot est faible » des éditions Anamosa propose dans une nouvelle édition actualisée l’opuscule Peuple de Déborah Cohen.

Dans son ouvrage, Déborah Cohen cherche à radiographier le peuple au-delà de ses flottements sémiologiques. Elle le conçoit comme bannière commune derrière laquelle se glisseraient des catégories hétéroclites formant un « nous » dominé face à un « eux » dominant. En cela, le peuple apparaît avant tout comme un désignant qui, l’auteure le rappelle, est en France essentiellement revendiqué par le Rassemblement national, même si le mouvement social des Gilets jaunes l’a quelque peu réhabilité. « Opérateur symbolique d’unification », le peuple ne règle cependant pas tout : une fois les dominants boutés hors de leurs sphères de pouvoir, la conflictualité ne risque-t-elle pas de se reporter à l’intérieur même du groupe ? Pour Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, la désignation d’un chef permettrait au peuple de disposer d’une figure symbolique de conjonction.

Dans la tripartition classique, le clergé prie, les guerriers guerroient et le peuple travaille. Déborah Cohen évoque ainsi ses capacités mobilisatrices, de nature à bloquer le système économique et ses rouages, comme en témoignent d’ailleurs les Gilets jaunes. Elle souligne par ailleurs cet étrange paradoxe. Le peuple est appelé à s’exprimer via son suffrage afin qu’un gouvernement puisse agir en son nom. En ce sens, la parole (sa « voix ») constitue son seul moyen d’action reconnu. Pourtant, quand il manifeste son mécontentement en descendant dans la rue, on réduit aussitôt ses revendications à une « grogne » vidée de son sens.

L’auteure revient par ailleurs sur les représentations idéalisées du peuple, souvent issues du passé et traduites notamment dans les tableaux d’Eugène Delacroix. Ce serait celui de la Bastille, des barricades et du cinéma classique (selon Gilles Deleuze). Déborah Cohen met cependant l’accent sur l’actualité et l’action du peuple plutôt que son passé fantasmé ou ses projections futures. Elle en problématise les tenants et aboutissants, cherche à identifier ce qui le définit et l’espace qu’il investit dans le champ social et politique.

« Si peuple est de l’ordre de l’action et non de la réaction, de l’agir et non de l’être, s’il ne rassemble ni ne crée aucune identité prédéterminée et stable, alors peut-être n’avons-nous pas besoin du mot pour commencer à nous retrouver. Il ne sera chez nous ni le mythe puissant déjà tout armé, ni le préalable à la construction d’une entité d’opposition. Alors, si le mot est faible, mais que notre action sur le réel est forte, nous le rechargerons. Peuple est devant nous, mais il a déjà commencé. »

Peuple, Déborah Cohen
Anamosa, février 2023, 80 pages

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3.5

« Les Choses sérieuses » : l’union totale mais erratique de deux artistes

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Isabelle Bauthian et Maurane Mazars publient Les Choses sérieuses aux éditions Steinkis. Elles racontent les liens étroits, de vocation, d’amitié et d’amour, unissant Jean Cocteau et Jean Marais, le tout sur fond de Seconde guerre mondiale.

La page 63 de l’album Les Choses sérieuses laisse entrevoir le drapeau nazi flottant tout en haut de la Tour Eiffel. Si un emblème (allemand, national-socialiste) a ainsi été apposé sur un autre (français, universel), c’est bien entendu parce que Paris a plié devant Berlin. Nous sommes en pleine Seconde guerre mondiale et la collaboration a fait son œuvre. Un personnage incarne parfaitement cet état de fait. Il s’agit du journaliste Alain Laubreaux, qui va s’opposer, plus d’une fois, au couple Cocteau-Marais, cœur battant du récit d’Isabelle Bauthian et Maurane Mazars.

Les Choses sérieuses relate dans le détail l’éveil progressif d’un jeune comédien et d’un artiste complet. Aux yeux de tous, Jean Marais n’est que l’énième muse de Jean Cocteau, dont l’homosexualité est notoire. Exerçant une fascination réciproque l’un sur l’autre, les deux Jean vont travailler ensemble, se lier d’amitié et entamer une relation amoureuse souvent contrariée mais toujours sincère. L’aspirant comédien commence à se faire un nom. Mais s’il bénéficie des réseaux de Cocteau, il doit aussi en subir tous les contrecoups…

Isabelle Bauthian et Maurane Mazars énoncent les traits constitutifs d’une relation fusionnelle et erratique entre Jean Marais et sa mère « Rosalie », qui voit d’un mauvais œil le rapprochement de son fils avec un Cocteau à certains égards sulfureux. Car l’homme n’est pas seulement réputé pour son génie, mais aussi pour son libertinage et ses accoutumances, de notoriété publique. Il lutte contre sa neurasthénie en se gorgeant d’opium. Obsessionnel, peut-être même bipolaire, il trouve dans la drogue de quoi se relever et avancer quand son corps et son esprit ne suivent plus. Jean Marais va faire plus qu’observer ces moments de trouble : il en accompagne chaque mouvement, avec prévenance.

Vigoureusement critiqué par la presse collaborationniste, dont Alain Laubreaux constitue la pointe avancée, Jean Cocteau continue néanmoins son travail sur les plateaux et sur les planches. Dans un album d’une grande sensibilité, où l’on croise notamment Edith Piaf, Max Jacob, Jean Genet ou Panama Al Brown, les deux auteures se penchent sur les dessous d’une relation intense, passionnée et passionnante, entre deux grandes figures du cinéma français. Entrecoupé d’extraits d’articles de presse (qui en renforcent le caractère réaliste), dessiné avec poésie au feutre et à l’aquarelle, Les Choses sérieuses restitue en clerc les fondements d’une relation complexe ainsi que différents événements inhérents à l’Occupation allemande. Un album à double fond, très documenté et d’une justesse à toute épreuve.

Les Choses sérieuses, Isabelle Bauthian et Maurane Mazars
Steinkis, février 2023, 126 pages

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4

Douze hommes en colère, joyau du cinéma à huis-clos

En 1957, Sidney Lumet revisite la pièce éponyme de Reginald Rose Douze hommes en colère et nous offre un film de procès minimaliste et un grand classique du cinéma à huis-clos.

En s’imposant au cinéma, le huis-clos est venu révolutionner le schéma narratif et l’esthétique des films. Initialement un produit du théâtre, ce genre a été démocratisé par de nombreux réalisateurs.  Ce fût notamment le cas d’Alfred Hitchcock avec sa fenêtre sur cour. Aujourd’hui, maintenir une audience par le biais d’une intrigue simple et de moyens minimalistes est un pari. C’est en cela que Douze hommes en colère de Sidney Lumet est un chef-d’œuvre cinématographique intemporel.

There were 11 votes for ‘guilty.’ It’s not easy for me to raise my hand and send a boy off to die without talking about it first.

Un jury populaire constitué de 12 hommes est convoqué pour conclure de la culpabilité ou de l’innocence d’un jeune homme de 18 ans accusé de parricide. Au regard du verdict rendu, l’accusé sera condamné à mort ou acquitté au nom d’un doute raisonnable. Ces 12 hommes seront amenés à remettre en cause leurs préjugés et leur morale.

Douze hommes en colère, un huis-clos haletant

Hormis la scène d’ouverture et la scène finale, l’intrigue évolue exclusivement entre les murs de la salle de délibération. En plaçant un débat si important dans un espace fermé à clé, le réalisateur créé une atmosphère étouffante, presque claustrophobique.

Sidney Lumet reste fidèle au triptyque des unités théâtrales et adopte presque exclusivement un plan d’ensemble (la salle) et des gros plans (les jurés). Toute l’attention est dirigée sur la discussion qui évolue crescendo. Aussi, des éléments matériels viennent tourmenter notre inconscient et suggèrent une tension insoutenable. Ainsi, l’image du ventilateur et l’ouverture des fenêtres semblent supposer un manque d’air, une réelle difficulté. En ce sens, à l’approche du verdict, le ventilateur qui cesse de tourner et l’orage qui pousse les protagonistes à fermer les fenêtres exacerbent ce sentiment d’urgence.

Douze hommes en colère est un film éprouvant mentalement malgré sa simplicité. Outre sa beauté cinématographique, c’est un film politique et sociétal. Il traite de sujets intemporels et universels comme la question du juste ou le rapport justice/pouvoir, ou encore justice/émotion.

En offrant une représentation microcosmique de la société américaine, Sidney Lumet, met en lumière les failles du système judiciaire américain ainsi que les préjugés et problèmes sociaux de son époque. Plus qu’un film, c’est une heure et quarante minutes de rétention respiratoire. Plus que des joutes verbales, c’est également une invitation à des joutes psychologiques. À l’instar des 12 membres du jury, le verdict du public oscillera à chaque fois qu’un nouvel élément de l’enquête sera découvert.

Alors, coupable ou non-coupable?

Douze hommes en colère – Bande annonce

Synopsis et fiche technique du film Douze hommes en colère

SynopsisAux États-Unis, douze hommes forment le jury d’un procès criminel. Ils doivent statuer à l’unanimité sur le sort d’un jeune homme, accusé de parricide. S’il est déclaré coupable, la chaise électrique sera la sentence. S’il est déclaré innocent, il sera libre. Le scénario du film sert de révélateur des motivations et des préjugés des jurés, des hommes issus de milieux sociaux différents.

Titre original : 12 Angry Men
Réalisation : Sidney Lumet
Scénario : Reginald Rose, d’après la pièce de théâtre du même nom
Acteurs principaux : Henry Fonda, Lee J. Cobb, Ed Begley, Jack Warden, Martin Balsam, Jack Klugman, John Fiedler, E. G. Marshall…
Musique : Kenyon Hopkins
Direction artistique : Robert Markel
Photographie : Boris Kaufman
Son : James A. Gleason
Montage : Carl Lerner
Production : Henry Fonda et Reginald Rose
Production associée : George Justin
Société de production : Orion-Nova Productions
Sociétés de distribution : United Artists (États-Unis), Les Artistes Associés (France)
Genre : drame
Durée : 96 minutes
Dates de sortie :
États-Unis : 10 avril 1957
France : 4 septembre 1957

À la belle étoile : comment devenir chef

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Sébastien Tulard met en scène et en images la vie de Yazid Hichemrahen en adaptant son autobiographie Un rêve d’enfant étoilé qui remonte jusqu’à sa difficile enfance à Épernay. Mis en avant, l’argument de l’histoire vraie est bien tenu par l’ensemble du film, même si condenser trente ans de vie en 1h50 exige quelques raccourcis

Le début du film se montre un peu hésitant, en alternant les scènes de l’adolescence de Yazid à Épernay et ses débuts dans le métier de pâtissier. On sent la volonté de montrer d’où il vient. Nous aurons droit à ses difficultés familiales, en particulier sa relation très houleuse avec sa mère (Loubna Abidar), son placement en famille d’accueil et l’ambiance dans un foyer où il côtoie de nombreux autres jeunes en difficulté. Un certain nombre de scènes montrent que son destin aurait pu dévier malencontreusement sur quelques décisions dues à des situations qui le dépassaient. Le film montre quand même que, depuis tout jeune, sentant ses capacités, il a la volonté d’émerger et trouver sa place dans le milieu de la grande cuisine et plus exactement de la pâtisserie. Le film montre également qu’il ne suffit pas d’avoir des qualités (du talent), pour réussir. Il faut aussi trouver les conditions nécessaires pour s’épanouir et s’entraîner encore et encore. On observe également toutes les rivalités qui peuvent éclater en cuisine, même si le film insiste sur le fait qu’il s’agit d’un travail d’équipe. Ceci dit, les thématiques du racisme, de l’autoritarisme et du sexisme n’apparaissent que pour un traitement superficiel.

La cuisine et le cinéma

Le début est sans doute révélateur, et du personnage et de la situation de Sébastien Tulard, dont ses 10 ans comme assistant-réalisateur n’en font pas encore le M.R.F. (Meilleur réalisateur de France), mais qui met tout son cœur dans ce premier film où il est aux commandes (également coscénariste avec Cédric Ido). Montrer d’où vient Yazid a son intérêt, mais certaines scènes sonnent comme des passages obligés et on ne sent pas la nécessité absolue de les placer dans le film, surtout par cette alternance répétée entre deux époques. Il faut dire que l’affiche indique clairement qu’il s’agit d’un film sur le milieu de la cuisine. On notera au passage que le titre joue sur un double sens certes astucieux, mais qui ne correspond qu’à moitié à ce que montre le film (si Yazid dort un moment à la belle étoile, on ne le voit jamais obtenir d’étoile comme chef pâtissier). Ajoutons qu’il a également le regard dans les étoiles, ce qui lui permet de montrer la Petite Ourse dans le ciel une nuit à un copain, ce à quoi le copain réagit en disant « Même quand on  regarde des étoiles, le mec il voit des casseroles partout. » pour signaler un exemple de la volonté de tirer les dialogues vers la comédie quand les situations le permettent. Rassurons les curieux.ses, oui le film montre effectivement de la cuisine et Sébastien Tulard rappelle fort opportunément que le travail de confection en cuisine recèle un réel potentiel esthétique. On en a la preuve dès la première fois que Yazid est mis au défi par le chef auprès de qui il vient de se montrer maladroit : réaliser une Forêt Noire. Autant dire que ce qu’il confectionne et présente donne l’eau à la bouche. Oui, on a envie de la manger, sa Forêt Noire ! Et c’est l’occasion de dire que toutes les pâtisseries réalisées dans le film sont des œuvres réelles, avec des ingrédients adaptés et élaborées selon des techniques surveillées par des spécialistes (Yazid Hichemrahen a lui-même contribué à la supervision de cet aspect essentiel du film).

Escalade

Maintenant, il faut quand même dire que, malgré toutes ses bonnes intentions, ce film ne se montre pas d’une originalité remarquable. Il s’agit de l’ascension d’un jeune qui a le talent nécessaire, mais dont les origines ne le prédestinent pas du tout à trouver sa place dans le milieu de la gastronomie. Il y arrive à force de persévérance et il doit faire face à de nombreuses difficultés. Bien mises en valeur, les qualités de Yazid éclipsent d’éventuels défauts probablement gommés du fait que le matériau de base est autobiographique. Sélectionné au festival de l’Alpe d’Huez 2023, le film montre les étapes de l’ascension de Yazid et en fait peut-être un peu trop en cherchant à rendre spectaculaire une phase finale de championnat du monde par équipes des pâtissiers. On sent que le monde du spectacle est passé par là, en particulier la TV avec ses nombreuses émissions à succès exploitant l’intérêt pour la cuisine, mais également en cherchant à fabriquer du suspense à tout prix.

Le casting

Il est porté par le jeune Riadh Belaïche dans le rôle de Yazid, que Sébastien Tulard n’a engagé qu’après un temps de réflexion, considérant que le jeune homme présente un parcours en devenir comparable à celui qu’il incarne. En effet, s’il est connu actuellement comme youtubeur et influenceur sous le nom de Just Riadh (allusion au Dîner de cons ?), il montre ici qu’il peut trouver sa place comme acteur dans le paysage audiovisuel français. Sa composition est solide et sans faille et il parvient à se montrer émouvant, comme l’ensemble de celles et ceux qui l’entourent. Citons Patrick d’Assumçao et Christine Citti, Marwann Amesker (Yazid jeune), mais aussi Pascal Legitimus dans un second rôle, la charmante Lika Minamoto, ainsi qu’Esteban dans un contre-emploi.

Bande-annonce : À la belle étoile

Fiche technique et synopsis du film À la belle étoile

Coproduction : France 2 Cinéma ; KissFilms ; Atelier de production ; De l’autre côté du périphe
Distribution : Bac Films
Réalisateur : Sébastien Tulard
Scénaristes : Cédric Ido et Sébastien Tulard : adaptation du livre « Un rêve d’enfant étoilé » de Yazid Hichemrahen
Sortie française : le 22 février 2023 – 110 minutes
Avec :

  • Riadh Belaïche : Yazid Hichemrahen
  • Loubna Abidar : la mère de Yazid
  • Patrick d’Assumçao : père (famille d’accueil)
  • Christine Citti : mère (famille d’accueil)
  • Marwann Amesker : Yazid jeune
  • Esteban : Julien
  • Pascal Legitimus : Bouchard
  • Lika Minamoto : Satomi
  • Saïd Benchnafa : Samy

Synopsis : Depuis son plus jeune âge, Yazid n’a qu’une passion, la pâtisserie. Elevé entre famille d’accueil et foyer, le jeune homme s’est forgé un caractère indomptable. D’Epernay à Paris en passant par Monaco il va tenter de réaliser son rêve : travailler chez les plus grands chefs pâtissiers et devenir le meilleur.

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2.5

Emmett Till : Le combat d’une mère contre la haine raciale

Saisissant de cruauté. Tristement actuel. L’histoire tragique du meurtre d’Emmett Till, un adolescent Afro-Américain de 14 ans, résonne encore aujourd’hui. Elle rappelle l’impact du racisme sur les vies humaines et l’importance de la justice et de l’équité dans une société démocratique. Le biopic consacré à Emmett Till est un témoignage poignant de l’histoire américaine et un rappel sur la nécessité de continuer à lutter contre la haine raciale dans le monde d’aujourd’hui.

Emmett Till, un biopic bouleversant mais utile

Pour ce troisième long-métrage, la réalisatrice Chinonye Chukwu choisit de raconter l’histoire de celui qui deviendra l’un des symboles de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis, Emmett Till, et du combat sans failles de sa mère, Mamie Till-Mobley, pour lui rendre justice.

Nous sommes le 31 août 1955, quand est retrouvé le corps sans vie et mutilé d’Emmett Till, flottant sur les bords de la rivière de Tallahatchie, dans le Mississippi. Kidnappé, torturé et sauvagement assassiné par deux hommes blancs pour avoir prétendument sifflé et fait des avances à une femme blanche dans un magasin de la ville de Money, où le jeune garçon de Chicago rendait visite à ses cousins. La mère d’Emmett, Mamie, prend alors la lourde décision de montrer le corps méconnaissable de son fils dans un cercueil ouvert lors de ses funérailles, exposant ainsi au monde la brutalité de la ségrégation raciale. Une décision courageuse qui ébranla l’Amérique, et eut un impact profond sur les gens du pays, inspirant des milliers de personnes à se mobiliser pour les droits civiques et à lutter contre le racisme.

Le film retrace les événements qui ont précédé le lynchage et ses conséquences, en dressant un double portrait du personnage d’Emmett et de sa mère, portés par les deux excellents Jalyn Hall (Emmett) et Danielle Deadwyler (Mamie). Une entrée en matière sur fond de chansons et de complicité, avec Emmett et sa mère chantant ensemble. On découvre alors à travers leur quotidien, la relation pleine de tendresse qui les unit, ainsi que la personnalité solaire du jeune garçon.
Le film explore également la relation tendue entre les communautés noire et blanche du Mississippi, ainsi que la manière dont les médias ont couvert l’affaire.

Côté réalisation, Chinonye Chukwu nous offre des plans soigneusement composés et une utilisation judicieuse de la lumière et des décors. Alternant des plans lumineux et joyeux – symbole du quotidien d’Emmett et Mamie avant l’horreur, de la personnalité solaire et de l’innocence du jeune garçon – et des plans plus sombres où l’inquiétude grandissante de Mamie, instaure une atmosphère de tension et de désespoir. A cela s’ajoutent de nombreux plans serrés sur les visages des personnages pour intensifier la tension dramatique et souligner leur douleur. Si la réalisation offre une esthétique soignée et minimaliste qui nous plonge assez bien dans l’ambiance des années 50, certaines scènes manquent cependant de profondeur, en particulier dans l’exploration des motivations des personnages blancs impliqués dans l’affaire.

La douleur d’une mère, fer de lance pour une lutte universelle

Dans ce biopic, la réalisatrice fait le choix de mettre la lumière sur le combat de Mamie Till, sans qui l’assassinat d’Emmett serait tombé dans l’oubli, à jamais éludé. Portée par la stupéfiante Danielle Deadwyler, qui livre ici une performance émouvante, capturant la douleur et la colère d’une mère endeuillée, ainsi que la détermination à faire entendre sa voix. C’est avec beaucoup de respect et de dignité que le personnage de Mamie est présenté, soulignant l’importance de son rôle dans la lutte pour les droits civiques et la justice raciale aux Etats-Unis.

Veuve, élevant seule son fils de 14 ans, unique femme noire à travailler pour US Air Force à Chicago, lorsque Mamie apprend la disparition de son enfant, elle ne tarde pas à remuer ciel et terre pour le retrouver, faisant appel aux médias pour relayer l’information. A l’annonce de son meurtre, Mamie fait rapatrier le corps d’Emmett à Chicago. Dans la douleur de voir son fils prisonnier de son cercueil, une phrase claque « Il ne peut pas respirer ». Des mots délibérément choisis par les scénaristes pour faire écho à ceux prononcés par George Floyd, tué brutalement et injustement par un policier blanc dans un abus d’autorité. Son combat commence alors pour obtenir justice. Sa décision d’exposer le corps de son enfant au public et à la presse lors de ses funérailles, confronte l’Amérique à la brutalité de la haine raciale. Des images qui provoquèrent un choc et une indignation à travers le pays.

Pas à pas, on suit le déroulement du procès, qui la mène dans le Mississippi afin que soient jugés et condamnés les deux auteurs du meurtre d’Emmett. Procès qui suscite une couverture médiatique intense, attirant l’attention du public sur la question de la ségrégation raciale dans le Sud. Après des délibérations expédiées par un jury composé uniquement de personnes blanches, les meurtriers sont acquittés. Une décision qui provoque l’indignation, et renforce la conviction de nombreux militants pour le mouvement des droits civiques.

L’histoire d’Emmett Till et le combat mené par Mamie Till ont eu un impact profond sur la lutte pour les droits civils aux Etats-Unis, galvanisant de nombreuses personnes, notamment des militants pour les droits civiques tels que Rosa Parks et Martin Luther King Jr. Lorsque Rosa Parks a été arrêtée quelques mois après le meurtre de Till en 1955, pour avoir refusé de céder sa place dans un bus à un passager blanc en Alabama, elle a déclaré plus tard que l’histoire du jeune homme avait été une source d’inspiration pour elle. Son meurtre a également été un catalyseur pour l’activisme de Martin Luther King Jr. qui a largement cité son exemple dans plusieurs de ses discours. Cette histoire a inspiré de nombreuses personnes à se mobiliser pour les droits civiques et à lutter contre le racisme, et continue d’inspirer des générations de personnes à défendre l’égalité et la justice pour tous.

Emmett Till est un film poignant qui rappelle encore une fois, l’impact dévastateur du racisme sur les vies humaines. Il souligne l’importance de poursuivre la lutte contre les crimes de haine. Une lutte qui aura permis 67 ans après le lynchage d’Emmett Till, à la signature d’une loi qui condamne le lynchage au rang de crime fédéral. Une législation qui revêt le nom de son symbole: le jeune Emmett Till (Emmett Till Antilynching Act).

Emmett Till : bande annonce

Fiche technique et synopsis du film Emmett Till

Réalisation: Chinonye Chukwu
Scénario: Keith Beauchamp, Chinonye Chukwu, Michael Reilly
Interprétation: Danielle Deadwiler (Mamie Till-Mobley), Jalyn Hall (Emmett Till), Frankie Faison (John Cartan), Haley Bennett (Carolyn Bryant), Whoopi Goldberg (Alma)…
Montage: Ron Patane
Musique: Abel Korzeniowski
Genre: Biopic, drame
Société de distribution: Universal Pictures International France
Date de sortie: 8 février 2023
Durée: 2h10
Pays: Etats-Unis

Synopsis : D’après une histoire vraie.

Jeune veuve élevant seule son fils de 14 ans, Mamie Till-Mobley est aussi l’unique femme noire travaillant pour la US Air Force à Chicago. Quand Emmett est assassiné parce qu’il aurait sifflé une femme blanche dans le Mississippi de 1955, Mamie bouscule les consciences en insistant, lors des obsèques, pour que le cercueil de son fils reste ouvert et que l’opinion publique comprenne l’horreur qu’il a subie. Un geste fort pour refuser l’oppression et la haine. Elle cède également au magazine Jet les droits exclusifs de publication des photos de son fils mutilé, si bien que le monde entier s’émeut de ce lynchage particulièrement atroce.

Avec courage, Mamie Till s’engage dans le mouvement des droits civiques et devient une militante active pour la NAACP, principale organisation de défense des Afro-Américains, réclamant davantage de justice sociale et d’accès à l’éducation pour la communauté noire.

3.5

Her : une ode à l’amour

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Sorti en 2013 dans les salles obscures, le film Her réalisé par Spike Jonze a fait l’effet d’une bombe et a reçu le prix du meilleur scénario original aux Oscars. Romantique, dramatique et lyrique, Her nous plonge dans une société futuriste où la technologie et les humains cohabitent main dans la main. Spike Jonze nous entraîne dans un tourbillon d’émotions et offre aux spectateurs un regard original et tendre sur l’amour à l’heure du virtuel. Nous suivons le quotidien et l’histoire passionnée de Theodore, incarné par Joaquin Phoenix et Samantha, l’Intelligence Artificielle dont notre personnage principal tombe éperdument amoureux, incarnée par la voix sulfureuse et envoûtante de Scarlett Johansson. Spike Jonze propose une mise en scène et une histoire interpellantes où l’amour est le sujet principal à tel point qu’on pourrait presque parler d’addiction. Analyse.

Synopsis : En 2025 à Los Angeles, Theodore travaille pour un site web comme écrivain public, rédigeant des lettres manuscrites de toutes sortes – familiales, amoureuses, etc. – pour d’autres. Son épouse Catherine et lui ont rompu depuis bientôt un an mais il ne se décide pas à signer les papiers du divorce. Dans un état de dépression qui perdure, il installe un nouveau système d’exploitation OS1, auquel il donne une voix féminine.

Theodore, un personnage profondément romantique

Her est avant tout un film qui parle d’amour. Le film s’ouvre sur Joaquin Phoenix qui récite une lettre d’amour à voix haute, sourire aux lèvres. Le plan plus large s’ouvre par la suite pour dévoiler le bureau du personnage et c’est ainsi qu’on découvre le métier du personnage principal : écrivain public. Theodore passe donc ses journées à écrire des lettres manuscrites de toutes sortes, mais surtout des lettres d’amour. Notre personnage a une belle plume et il sait en jouer. Solitaire, attachant et profondément romantique, le spectateur suit le quotidien de cette âme en peine qui essaie de relever la pente suite à une rupture difficile et un divorce qu’il n’a pas la force de conclure.

Profondément nostalgique et attaché à ses souvenirs, le spectateur est fréquemment confronté à la vie passée du personnage et à ses moments de bonheur via des flashbacks romantiques sur fond de mélodies au piano qui ajoutent une intensité aux scènes de souvenirs. La bande originale, signée Arcade Fire et Owen Pallett, joue un rôle aussi important que la photographie du film et donne de la profondeur aux sentiments des personnages.

L’équilibre parfait entre les couleurs chaudes de Los Angeles et les couleurs pastels du bureau et des tenues de Theodore renforcent l’aspect poétique du film et le fait que le réalisateur sait jouer sur chaque sens du spectateur pour faire vivre son histoire d’amour.

Touché par sa rupture, Theodore n’est pas encore guéri et semble sans espoir de retrouver l’amour. Ce n’est pas sans le progrès technologique qui pointe le bout de son nez. Pour se sortir de la morosité du quotidien et pour se sentir vivant de nouveau, Theodore décide de se procurer le nouveau système d’exploitation OS1 qui a pour but originel de l’accompagner au quotidien de lui faciliter la vie, un peu comme Siri. Il s’avère que cette intelligence artificielle, à laquelle il donne une voix féminine incarnée par Scarlett Johansson, est plus qu’un simple compagnon du quotidien. Elle s’appelle Samantha.

Derrière les progrès technologiques, une simple histoire d’amour

Samantha est comme un éclat de vie dans le quotidien morose de Theodore. À eux deux, ils se répondent, ils sont complices, ils se comprennent et s’aiment, malgré leurs différences. Plus qu’une IA, Samantha s’avère être encore plus puissante qu’initialement prévue, puisqu’elle dit avoir sa propre conscience et qu’elle exprime son désir d’avoir un corps. Au fur et à mesure du film, Samantha se pose des questions sur sa condition, sur sa conscience et sur ce qu’elle ressent. Cette prise de conscience la rend presque humaine, ce qui perturbe notre personnage principal qui ne sait plus la différence entre la réalité et son cocon d’intimité qu’il a créé avec Samantha.

Meurtri par sa récente rupture, Theodore est en quête de lui-même et ne sait pas ce qu’il veut dans sa vie. Ainsi, sa relation avec Samantha devient nécessaire, frôlant presque l’addiction. Il doit contourner la réalité à laquelle il doit faire face. Samantha est un échappatoire, un moyen de sortir de sa bulle et de revivre, enfin. Pleine d’humour, de charme et le connaissant mieux que quiconque et presque plus que Theodore lui-même, Samantha prend une place prépondérante dans sa vie et le spectateur assiste, graduellement et naturellement, à un personnage qui tombe amoureux. Qui dit histoire d’amour, dit aussi toutes les étapes de la vie qui s’ensuit. Et même s’il s’agit d’une IA, le jeune couple doit faire face aux événements et aux émotions du quotidien : jalousie, doutes, incertitudes, joie, plaisir, disputes… Plus qu’un film sur la technologie, Her est une vraie histoire d’amour poignante, dont le spectateur tombe aussi amoureux, jusqu’à l’addiction.

Her est un film contemplatif qui célèbre la beauté de l’amour. Sur fond de solitude et de crise existentielle du personnage principal, Her soulève de vraies questions philosophiques qui ne laissent personne indifférent. À la fois déchirant et réconfortant, Her est un film qu’on aimerait revoir pour la première fois.

Bande-annonce – Her 

Fiche Technique – Her  

Réalisateur : Spike Jonze
Scénario : Spike Jonze
Interprétation : Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams, Rooney Mara…
Musique : Arcade Fire et Owen Pallett
Photographie : Hoyte Van Hoytema
Montage :  Jeff Buchanan et Eric Zumbrunnen
Producteurs : Megan Ellison et Vincent Landay
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Distribution (États-Unis) : Warner Bros
Budget : 23 millions de dollars
Récompenses : Oscar 2014 meilleur scénario original
Genre : Anticipation, romance
Durée : 126 minutes
Date de sortie : 12 octobre 2013 (États-Unis) ; 19 mars 2014 (France)

Comment l’industrie du cinéma a-t-elle été façonnée par la diffusion des plateformes de streaming ?

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Les sites de streaming ont révolutionné l’industrie du divertissement. Ils ont perturbé les modèles de distribution traditionnels, en popularisant les modèles d’abonnement. Ces plateformes ont aussi changé la façon dont le public consomme du contenu, et modifié la manière dont celui-ci est monétisé. L’industrie du cinéma a elle aussi été impactée. Comment cela a-t-il été rendu possible ? Quels sont les incidences du streaming sur le secteur ? Nous répondons à toutes vos interrogations.

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En quoi un site de streaming est avantageux ?

Ces plateformes sont devenues de plus en plus populaires ces dernières années, et il est facile de comprendre pourquoi. Tout d’abord, ils offrent un accès illimité à un grand nombre de contenus, allant des films les plus récents aux émissions TV, et ce, en passant par la musique et les documentaires. Cela permet aux utilisateurs de découvrir de nouveaux contenus. On peut facilement y trouver ce qui nous intéresse, sans avoir à nous soucier de la disponibilité dans notre région ou de la compatibilité avec nos appareils.

Les sites de streaming sont également très pratiques pour les utilisateurs. Ils permettent effectivement de regarder des vidéos en ligne, sans avoir à les télécharger. Désormais, on peut envisager de sauvegarder sur notre appareil, et ce, sans nous inquiéter de la qualité de la vidéo. Il n’y a plus besoin d’attendre pendant des heures pour télécharger un film ou une émission télévisée. Vous possédez une plateforme de streaming ? Pensez à vous rendre sur Axeptio (https://www.axeptio.eu/fr). Cette enseigne propose des produits de consentement vous permettant de renflouer vos données digitales.

En outre, les sites de streaming disposent souvent d’une interface intuitive. A celle-ci s’ajoutera des fonctionnalités de recherche avancées grâce auxquelles les utilisateurs pourront trouver rapidement et facilement les contenus qu’ils recherchent. On notera également qu’ils sont souvent disponibles sur différents appareils. Cela permet à tous de profiter de son contenu favori sur tous les écrans. Il est possible de le faire, que ce soit sur ordinateur, sur téléphone portable ou même sur tablette.

L’industrie cinématographique impactée

Certes, beaucoup de particuliers louent les avantages prodigués par un site de streaming. Cela dit, tous ne sont pas contents. Car oui, ces plateformes présentent bel et bien des inconvénients. Pour commencer, ils peuvent entraîner des problèmes de qualité de la vidéo, en particulier lorsque la connexion internet de l’utilisateur est lente ou instable. Cela peut causer des coupures de vidéo, des images saccadées ou une qualité de l’image inférieure, ce qui peut rendre l’expérience de visionnage moins agréable.

De plus, les sites de streaming peuvent être coûteux pour les utilisateurs. A l’instar des streaming gratuits comme Pluto TV, ils nécessitent souvent un abonnement payant. C’est le cas du géant du streaming Netflix, ils nécessitent souvent un abonnement payant pour accéder à tous les contenus. Le contexte peut représenter un coût important pour les utilisateurs qui ont tendance à consommer beaucoup de films. C’est le cas, surtout s’ils ont besoin de s’abonner à plusieurs services de streaming différents pour accéder à tous les contenus qu’ils souhaitent regarder. Notons également que certains sites de streaming affichent des soucis de droit d’auteur. Il est donc probable qu’un utilisateur soit exposé à des poursuites judiciaires en usant illégalement des contenus.

Enfin, il faut noter que certains sites de streaming ne sont pas disponibles dans toutes les régions du monde. Il est indispensable de se situer dans une zone géographique prédéfinie. Autrefois, l’on risque d’avoir des difficultés à accéder aux médias que l’on souhaite visionner. Cela peut être source de frustration pour ceux dont les contenus ne sont pas accessibles dans leur région.

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« Ender Geister » : la soif du mal

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Les éditions Glénat publient les deux premiers tomes d’Ender Geister. Takashi Yomoyama y narre l’histoire d’un exorciste confronté à des créatures surnaturelles et spectaculaires. Ne reculant ni devant les scènes explicites ni devant les références à foison, l’auteur et dessinateur livre deux albums généreux et haletants.

Phénomène au Japon, la série Ender Geister voit le jour en France sous le sceau des éditions Glénat. Cinéphile, Takashi Yomoyama laisse les easter eggs y foisonner, comme en témoignent les titres des différents chapitres : « Les Ailes de l’Enfer », « Les Promesses de l’ombre », « Fight Club », « Skyfall » ou « Collatéral ». Les vingt premières pages regorgent d’ailleurs de références : un peu de District 9 par-ci, des screen shots de Rocky ou Predator par-là, des affiches d’Alien, Le Silence des agneaux, Pulp Fiction ou Inception pour compléter l’ensemble.

Le principal protagoniste, surnommé (à sa demande) « Kurosawa », débute ses journées par des exercices physiques devant ses longs métrages favoris. Et plus généralement, on peut apercevoir dans la série le logo 20th Century Fox à l’arrière d’un t-shirt, une mention explicite au pull de Freddy Krueger, un déguisement de L’Étrange Créature du lac noir ou encore, parmi des dizaines d’autres choses, une réinterprétation d’une séquence de David Cronenberg ou l’utilisation d’une réplique de Terminator II. Heureusement, le second tome se fait plus discret dans les citations, car le phénomène de saturation aurait pu en contrarier la lecture.

Il y a aussi beaucoup de cinéma dans la mise en images de Takashi Yomoyama. Les points de vue choisis, le sens du mouvement, les inserts : tout est mis au service d’un récit bouillonnant, mettant deux héros solitaires (mais unis face à l’adversité) aux prises avec des monstres d’une grande pluralité. Chikage et Kurosawa forment une équipe dépareillée mais plutôt efficace à l’écrit : elle est jeune, en initiation et sculpturale (et souvent dénudée) ; il est un exorciste éprouvé, capable de réduire en charpie (littéralement) les entités les plus effroyables. Ensemble, ils vont enquêter sur le « pilier des ténèbres » dans un espace soumis à des reconfigurations constantes.

Si elle n’est pas dénuée d’humour, Ender Geister se caractérise avant tout par son audace, ses dessins iconiques et ses appétences cinéphiliques. Takashi Yomoyama installe en maître son univers fantastique mais a seulement commencé à esquisser ses personnages et leur relation. Les potentialités narratives et figuratives semblent infinies, il reste maintenant à leur donner vie…

Ender Geister (T.01 & 02), Takashi Yomoyama
Glénat, février 2023, 192 pages

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« The Nice House On The Lake » : un amer eldorado

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Les éditions Urban Comics publient The Nice House On The Lake, de James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno. Doté d’un concept fort, l’album se tapisse de mystères et étudie les dynamiques de groupe ainsi que les effets psychologiques face à l’épreuve, en prenant appui sur une bande d’amis aux liens plus ou moins distendus.

Dans le film Le Menu, Mark Mylod transforme une expérience culinaire idyllique en un cauchemar inextricable. The Nice House On The Lake en reproduit certains tenants, puisqu’il réunit une dizaine de personnes dans une luxueuse villa pour des vacances de rêve aussitôt lestées d’un voile opaque de désespoir. James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno imaginent un personnage central, Walter, réunissant ses amis dans un cadre splendide pour quelques jours de détente et de retrouvailles. Le mystère est savamment entretenu. Chaque protagoniste est associé à un pseudonyme et à un symbole en rapport avec sa profession et/ou son caractère. Les invités ne savent rien de ce qui les attend, pas même l’identité des autres pensionnaires de la villa. Les événements prennent la forme d’un jeu, en raccord avec le tempérament parfois saugrenu de Walter, jusqu’à ce que la situation se gorge de désespoir.

The Nice House On The Lake emploie alors les différents hôtes pour distiller des informations au compte-gouttes, notamment sous forme de flashbacks. Conférant au lecteur une nature quasi omnisciente (les retranscriptions de conversations ou de courriels), l’album partage en outre des traits communs avec la série Lost, en ce sens qu’il radiographie les dynamiques de groupe et les contrecoups psychologiques de l’isolement, la gestion des ressources ou, plus généralement, des épreuves dans toute leur pluralité. Alors qu’ils prennent conscience d’être les victimes d’une expérience apocalyptique menée par des entités potentiellement extraterrestres, les pensionnaires de la villa vont accuser le coup, réagir chacun à leur façon, parfois de manière proactive (en cartographiant les lieux par exemple), d’autres fois de façon passive (en se contentant de prendre du bon temps). La villa semble hors du temps, elle est isolée par une barrière invisible et quadrillée de sculptures étranges. Elle semble avoir altéré la mémoire des invités, qui ne se rappellent même plus par quels moyens ils l’ont rejointe.

La série télévisée The Good Place, de Michael Schur, pourrait constituer un autre point de comparaison pertinent. La réalité falsifiée, la frontière poreuse entre l’idylle et le cauchemar ou les dilemmes moraux de Walter et Michael tendent en effet à rapprocher les deux récits. Ce dernier point est d’ailleurs intéressant. Alors qu’il était censé s’acquitter d’une mission sans s’investir sur le plan émotionnel, Walter y a mis de l’affect et s’est lié d’affection avec toute une série d’humains qu’il a ensuite sélectionnés pour échapper à la fin du monde. Représenté par un tourbillon de matière par James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno, l’architecte de cette expérience peut être vu, par analogies, comme une entité prise dans des vents contraires, en équilibre instable entre les éthiques de responsabilité et de conviction.

Liant réalisme (jusqu’au thermomètre digital) et révélations fantastiques, ce premier tome de The Nice House On The Lake laisse de nombreuses questions en suspens. Il parvient cependant à restituer habilement les luttes internes des personnages, notamment en changeant régulièrement de point de vue, ce qui donne un caractère choral au récit. Comment s’adapter dans des circonstances si particulières ? Comment réagir à une trahison mâtinée de bonnes intentions ? Avec un apparat graphique attrayant (notamment dans la coloration) et un argument de base puissant, James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno déploient l’effroi et l’inconfort dans un cadre des plus oxymoriques. Ils le font avec suffisamment de métier pour qu’on ait envie d’en découvrir la suite.

The Nice House On The Lake, James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno
Urban Comics, février 2023, 184 pages

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3.5