« Les Choses sérieuses » : l’union totale mais erratique de deux artistes

Isabelle Bauthian et Maurane Mazars publient Les Choses sérieuses aux éditions Steinkis. Elles racontent les liens étroits, de vocation, d’amitié et d’amour, unissant Jean Cocteau et Jean Marais, le tout sur fond de Seconde guerre mondiale.

La page 63 de l’album Les Choses sérieuses laisse entrevoir le drapeau nazi flottant tout en haut de la Tour Eiffel. Si un emblème (allemand, national-socialiste) a ainsi été apposé sur un autre (français, universel), c’est bien entendu parce que Paris a plié devant Berlin. Nous sommes en pleine Seconde guerre mondiale et la collaboration a fait son œuvre. Un personnage incarne parfaitement cet état de fait. Il s’agit du journaliste Alain Laubreaux, qui va s’opposer, plus d’une fois, au couple Cocteau-Marais, cœur battant du récit d’Isabelle Bauthian et Maurane Mazars.

Les Choses sérieuses relate dans le détail l’éveil progressif d’un jeune comédien et d’un artiste complet. Aux yeux de tous, Jean Marais n’est que l’énième muse de Jean Cocteau, dont l’homosexualité est notoire. Exerçant une fascination réciproque l’un sur l’autre, les deux Jean vont travailler ensemble, se lier d’amitié et entamer une relation amoureuse souvent contrariée mais toujours sincère. L’aspirant comédien commence à se faire un nom. Mais s’il bénéficie des réseaux de Cocteau, il doit aussi en subir tous les contrecoups…

Isabelle Bauthian et Maurane Mazars énoncent les traits constitutifs d’une relation fusionnelle et erratique entre Jean Marais et sa mère « Rosalie », qui voit d’un mauvais œil le rapprochement de son fils avec un Cocteau à certains égards sulfureux. Car l’homme n’est pas seulement réputé pour son génie, mais aussi pour son libertinage et ses accoutumances, de notoriété publique. Il lutte contre sa neurasthénie en se gorgeant d’opium. Obsessionnel, peut-être même bipolaire, il trouve dans la drogue de quoi se relever et avancer quand son corps et son esprit ne suivent plus. Jean Marais va faire plus qu’observer ces moments de trouble : il en accompagne chaque mouvement, avec prévenance.

Vigoureusement critiqué par la presse collaborationniste, dont Alain Laubreaux constitue la pointe avancée, Jean Cocteau continue néanmoins son travail sur les plateaux et sur les planches. Dans un album d’une grande sensibilité, où l’on croise notamment Edith Piaf, Max Jacob, Jean Genet ou Panama Al Brown, les deux auteures se penchent sur les dessous d’une relation intense, passionnée et passionnante, entre deux grandes figures du cinéma français. Entrecoupé d’extraits d’articles de presse (qui en renforcent le caractère réaliste), dessiné avec poésie au feutre et à l’aquarelle, Les Choses sérieuses restitue en clerc les fondements d’une relation complexe ainsi que différents événements inhérents à l’Occupation allemande. Un album à double fond, très documenté et d’une justesse à toute épreuve.

Les Choses sérieuses, Isabelle Bauthian et Maurane Mazars
Steinkis, février 2023, 126 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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