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Pulse : 120 Battements par minutes

Si vous avez raté la sortie de Pulse – dans les salles depuis le 22 février – pas de panique, il est encore temps de voir le film d’Aino Suni. Voici trois raisons de (re)voir Pulse au cinéma.

De la couleur avant toute chose

Verlaine définissait la poésie comme « de la musique avant toute chose ». La réalisatrice finlandaise Aino Suni réinvente le geste du poète. Son premier long-métrage Pulse est une petite bombe rythmée par des couleurs pop et acidulées. De quoi séduire la nouvelle génération. L’esthétique du film emprunte beaucoup à celle des clips US. Chaque scène du film est construite à la manière d’un tableau où dominent le rouge et vert. L’éclairage flashy accentue la présence des couleurs primaires à l’écran. L’univers dépeint par Pulse apparaît volontiers irréel. On passe ainsi du faste d’une villa de la Côté d’Azur, décorée à la manière de Gatsby le Magnifique, à une ambiance crépusculaire à la Blade Runner.

Elina est une jeune rappeuse qui vit en Finlande avec sa mère. Elle est contrainte de quitter son pays natal lorsque sa mère décide d’emménager chez son compagnon qui habite dans le sud de la France. Elina atterrit dans un monde fait de villas luxueuses et de piscines à débordement. Elle doit très vite composer avec Sophia (Carmen Kassovitz), la fille de son beau-père. L’héroïne tombe sous le charme de la jeune fille. La relation entre les deux adolescentes oscille très vite entre fascination et rapport de pouvoir. Cette ambiguïté se traduit dans les décors. Ces derniers évoluent en même temps que les sentiments de l’héroïne à l’instar de la musique.

Et le rap (finlandais) réinventa le cinéma

Pulse prend à contre-pied la tendance stylistique du cinéma contemporain. Celle-ci veut que les films soient de plus en plus sombres et crépusculaires. Les couleurs n’ont plus bonne presse. La musique, quant à elle, doit jouer le jeu de la discrétion. Aino Suni choisit volontairement d’introduire une bande-son explosive. Celle-ci, constituée de morceaux de rap finlandais et de house, vient rythmer les images filmées. Pour interpréter la jeune Elina, Elsi Sloan a du apprendre à rapper en finlandais et en français. L’actrice se glisse avec une facilité déconcertante dans la peau de cette jeune rappeuse prête à tout pour attirer l’attention de celle qu’elle aime. Comme dans nombre de films, la musique tient une place primordiale dans l’histoire. Ici, elle rythme les désillusions d’Elina. Là, elle souligne l’acmé narratif. Elle est aussi un élément qui alimente l’ambiguïté entre les deux adolescentes.

Le travail de la mise en scène fait oublier la faiblesse relative du scénario. L’histoire d’une relation amicale qui vire à l’ambiguïté toxique, sur fond de sentiments amoureux non réciproques, a déjà été traitée par le cinéma. On pense notamment à Naissance des pieuvres (2008) de Céline Sciamma ou encore Respire (2014) de Mélanie Laurent. De même, on pourrait reprocher au film sa dimension « cage dorée ». Il décrit un monde d’ultras privilégiés où Elina et Sophia déambulent dans des villas gigantesques. Leurs quotidiens semblent se résumer à aller à des soirées sélects, en cachette de leurs parents, en papotant avec « des fils et filles de ». Dans ce monde dégoulinant de luxe, on peine à s’y retrouver, voire à s’identifier avec les personnages. Si la cinéaste a sans doute consciente de jouer avec des clichés éculés, elle innove en choisissant de mettre en scène une héroïne non binaire.

La non binarité (enfin) abordée sur grand écran

Elina est une jeune fille qui se moque des stéréotypes de genres. Son apparence joue avec les normes de genre. Ses cheveux verts et son crâne rasé lui confèrent une allure androgyne. Pulse n’aborde jamais de front la non binarité. D’abord parce que Elina n’en parle pas. Il n’est pas question de parler pour elle.

Pour le film comme pour sa réalisatrice, la non binarité ne constitue pas une « question » ou une « thématique » du film. La cinéaste impose Elina comme un personnage lambda. Ni son identité de genre ni son orientation ne font l’objet de discussion. Celles-ci vont de soi. Ce qui intéresse la cinéaste est l’ambiguïté qui unit Sophia et Elina.

Celle-ci est d’ailleurs poussée au paroxysme. D’ange protecteur, Elina s’improvise volontiers démon tentateur, poussant sa bien-aimée sur les cimes de la mort. En dépit de ses faiblesses, Pulse a le mérite de réinventer le topo de l’amitié-amoureuse toxique, en impulsant à la musique et à la couleur un pouvoir de signification inédit.

Pulse – Bande-annonce

 

Pulse – Fiche technique

Réalisation : Aino Suni
Interprétation : Elsi Sloan (Elina), Carmen Kassovitz (Sophia)
Production déléguée : Adastra Films
Exportation / Vente internationale :
Kinology
Productions :Made, Oma Inge Film
Distribution : Wayna Pitch

Synopsis : Manuel, 16 ans, est un adolescent comme les autres. Dans sa petite ville côtière d’Argentine, il traîne avec ses amis et sa petite-amie, va à la plage, et joue de la basse dans un groupe de rock. Une routine parfaite pour un garçon de son âge. Mais sa vie se complique lorsqu’il commence à ressentir quelque chose de spécial pour son meilleur ami Felipe.

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3.6

Cycle Addictions : trois exemples en bandes dessinées

Dans le cadre de notre cycle consacré aux addictions, nous nous penchons, une fois n’est pas coutume, sur la bande dessinée. Trois parutions récentes permettent d’en évoquer la teneur et les représentations, dans des domaines et avec des procédés qui peuvent fortement varier.

Freud-le-moment-venu-avisAu début de Freud, le moment venu, l’addiction au cigare se traduit par une dissonance cognitive. En tant que médecin, le père de la psychanalyse sait très bien à quels risques il s’expose en fumant parfois jusqu’à vingt havanes par jour. En tant que neurologue spécialiste de l’esprit humain, il a même assimilé cette pratique à un substitut de la masturbation. Cela ne l’empêche toutefois pas de céder à ce plaisir – et de se refuser à interpréter ses propres penchants pour le tabac. Plus loin, alors que les premiers signes d’un épithéliome apparaissent, Suzanne Leclair et William Roy prennent le parti de rompre le noir et blanc pour donner aux tissus et aux lésions une couleur sang. Une teinte dont le rouge des drapeaux nazis constituera le seul équivalent. Ce sont ainsi deux formes de cancer qui sont appelées à cohabiter dans l’album et qui affligeront, dans un même élan, Sigmund Freud. Les tumeurs, les scalpels, les cigares qui se consument, la fumée suspendue dans l’air seront représentés en alternance, à plusieurs reprises, comme pour sursignifier leur état de permanence, lui-même profondément symptomatique de l’addiction. L’homme n’est pas n’importe qui. Il a révolutionné les sciences. Il souffre terriblement. Le plus souvent en silence. Mais inlassablement revient pourtant cette image de cigare, devenue indissociable de sa personne. On ne saurait mieux le verbaliser : une addiction, ça s’impose à vous, peu importe votre rang, votre sagacité, les conseils avisés qu’on peut vous prodiguer, les risques encourus, que vous avez par ailleurs parfaitement intériorisés, et même la dégradation pathétique de votre état de santé. Souvent dans les récits sur l’addiction, les séquences finales sont porteuses d’effroi : dans Freud, le moment venu, on découvre le psychanalyste viennois attendant la mort sur un lit médicalisé, protégé par un rideau de tulle des mouches attirées par l’odeur des plaies…

Freud, le moment venu, Suzanne Leclair et William Roy
La Boîte à bulles, janvier 2023, 144 pages

Fahrenheit-451-avisLa drogue, l’alcool, le sexe, le pouvoir : dans les œuvres de fiction, l’addiction prend souvent les mêmes formes. Dans son adaptation dessinée de Fahrenheit 451, Tim Hamilton en met en scène une autre, beaucoup moins attendue. Il faut se figurer un public ébahi, captivé, absorbé par des murs transformés en autant d’écrans géants pour comprendre en quoi l’ignorance y constitue une forme d’addiction. Cette dernière est d’ailleurs auto-entretenue, sous prétexte qu’elle permettrait de préserver l’ordre social, de se prémunir des tracas, voire de la dépression. Une sorte de paradis artificiel, baptisé « La Famille » comme pour sursignifier une forme d’intimité réconfortante. L’activité de Montag s’inscrit dès lors en pendant logique : en multipliant les autodafés sans même les questionner (dans un premier temps en tout cas), il annihile ce qui pourrait servir d’incubateur à toute pensée critique. Mais celui qui se shoote littéralement à l’ignorance, c’est le pouvoir en place, dont la stabilité est conditionnée à cette incapacité de remise en cause. L’addiction à l’ignorance prend alors des voies plus retorses : la lance à pétrole est l’aiguille avec laquelle les pompiers anesthésient l’opinion publique. Elle est aussi l’anabolisant des autorités. L’interstice dans lequel elles s’engouffrent. Pendant ce temps, l’esprit humain n’est plus qu’une grande surface vide, dans lequel le discours officiel trouve des échos de plus en plus nets. Dans Fahrenheit 451, les personnages se sont tellement accoutumés à la vie simple et « divertissante » qu’ils mènent, qu’ils ont choisi de ne pas chercher à comprendre le monde qui les entoure. Ils ont perdu tout intérêt pour la culture, la politique et la sociologie, préférant se gorger de distractions éphémères. Cachez donc ce livre qui pourrait vous sevrer.

Fahrenheit 451, Ray Bradbury et Tim Hamilton
Philéas, janvier 2023, 152 pages

Btk-avisSurnommé « BTK », Dennis Rader est un candidat idoine dès lors qu’il s’agit de se pencher sur l’addiction et ses représentations. Faisant face à l’auteur français Étienne Jallieu, venu l’interroger, il déclare : « Vous êtes-vous demandé si j’étais capable de résister ? Et dans le cas contraire, ce qui me rendait à ce point dépendant au mal ? » Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une dépendance au mal, au meurtre plus particulièrement, lequel est adossé, dans le cas présent, à une série de cérémonies abjectes – filature, ligotage, soumission… Dans leur album BTK, Jean-David Morvan, Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo caractérisent un homme ordinaire doublé d’un monstre abject, une dualité dont les explications rappellent un certain Dexter Morgan. « Il me contrôle corps et âme. C’est comme si je passais du côté passager de mon propre corps alors que lui prenait la place du pilote. » Là où l’expert en projections de sang évoquait un « passager noir » dans la célèbre série Showtime, Dennis Rader avoue devenir lui-même le passager d’un autre, un peu à la manière d’Ed Gein ou du personnage fictif de Norman Bates dans le film Psychose d’Alfred Hitchcock. Son addiction au mal est double : elle repose sur un alter ego maléfique tapi au plus profond de lui-même et s’objective à travers des obsessions tenaces et une purgation des passions seulement permise par le passage à l’acte – au meurtre. Sourire en coin, « BTK » aime à se penser supérieur aux autres tueurs en série, dont il établit volontiers un classement qu’il domine en compagnie du serial killer qui l’a inspiré durant son enfance. Les auteurs révèlent cette fascination précoce pour le mal, en le figeant longuement en lecteur-spectateur des atrocités commises par d’autres. Ils évoquent par ailleurs une seconde addiction, pas tout à fait étrangère au palmarès des tueurs susmentionné. En effet, Dennis Rader ne supporte pas qu’on passe sous silence ses exploits criminels, ou que d’autres cherchent à s’en attribuer les mérites. Il effectue sa propre publicité en communiquant avec la presse et en disséminant des messages çà et là. Si « BTK » est sous l’emprise d’un autre, il n’en oublie pas, néanmoins, de se montrer orgueilleux et mégalo.

BTK, Jean-David Morvan, Sergio Monjes, Francisco Del E et Facundo Teyo
Glénat, février 2023, 144 pages

La Syndicaliste de Jean-Paul Salomé : la voix des victimes

3.5

La Syndicaliste revient, à partir du livre de Caroline Michel-Aguirre, sur l’histoire incroyable mais vraie de Maureen Kearney (interprétée à l’écran par Isabelle Huppert), syndicaliste chez Areva, dont la parole est remise en cause après une agression subie à son domicile. Une agression à laquelle personne ne croit et qui l’entraîne dans un véritable cauchemar filmé par Jean-Paul Salomé comme un thriller, sans verser dans le spectaculaire outrancier.

Reflet dans un œil d’homme

La Syndicaliste est avant tout un film de points de vue. Celui de Jean-Paul Salomé est clair et il le dit dès le début du film lorsqu’un carton signale qu’il s’agit d’une histoire « inspirée de faits réels ». La précision est d’importance car l’histoire de Maureen Kearney fait encore couler beaucoup d’encre. Une question de regard(s) se pose clairement à son encontre et ce sont ces regards que le film ne cesse d’interroger, de faire se succéder. Dès la première scène où Maureen apparaît, combative, face à des femmes dont le droit au travail est bafoué et à un homme qui pense pouvoir la renvoyer à son statut, mais auquel elle offre une répartie sans faille. Maureen est d’abord une femme dans un monde d’hommes, la tête haute, combative, proche de la future ex-directrice d’Areva, Anne Lauvergeon (superbe Marina Foïs), autre figure féminine de pouvoir, une force qui dérange. Deux forces que l’on tente de faire taire, de mettre à l’écart. La volonté de Jean-Paul Salomé dans ce portrait est clairement de lorgner du côté de La Fille de Brest, plus que de son précédent film, à l’humour assumé, La Daronne : « J’avais déjà eu envie de faire un film sur une lanceuse d’alerte, autour d’Irène Frachon et du scandale du Mediator, mais ça ne s’était pas fait. Les pressions qu’avait subies Maureen Kearney, « la » syndicaliste d’Areva, l’agression violente dont elle avait été victime étaient puissamment dramatiques. On était allé très loin pour la contraindre à arrêter ses investigations*… »

Isabelle Huppert apparaît donc dans un premier temps comme la Erin Brokovich française bien qu’elle ait troqué sa chevelure rousse pour le blond de Maureen Kearney, dont la garde robe, le style (pensons aux lunettes) inspire clairement l’allure du personnage dans le film. C’est ce qui permet de faire oublier un peu que c’est Isabelle Huppert qui incarne cette « vraie personne » avec tout le poids symbolique que cela engendre forcément. On pense très souvent au rôle qu’elle avait incarné dans Elle, déjà très chargé en terme de regard sur une victime de viol. La force de l’interprétation d’Isabelle Huppert, au-delà de l’apparence physique, est de donner à ce personnage toute la distance intellectuelle et non-sentimentaliste dont l’actrice est capable : « Il y avait une espèce de fantaisie du personnage, amusante à rendre à l’image. C’était quelqu’un qui par son look se fabriquait une armure, et cela plaisait beaucoup à Isabelle. Une armure qui tombait par instants, selon les circonstances*… » Tout l’enjeu est d’aller voir au-delà de l’armure, en passant par la ronde des regards (plutôt malveillants) qui tournent autour de Maureen.

Parole et silence 

C’est ainsi que le film bascule dans une interrogation constante de la parole de la victime, puisque très vite après son agression Maureen ne va pas être entendue dans sa vérité. Tout est alors une réinterprétation des images à priori déjà vue ou du moins imaginées par le spectateur (la mise en scène de l’agression n’est jamais réellement montrée, en tout cas pas de manière directe et linéaire). On pense notamment à la première auscultation gynécologique de Maureen (il y en aura pas moins de trois en une semaine !!), quand après s’être rhabillée, elle prend le temps de se remaquiller, sous l’œil médusé du médecin (celui-là même qui la reverra quelques jours plus tard) : « Cela figurera dans ses rapports médicaux : elle n’a pas réagi « comme une femme violée »… » Voilà tout le propos du film, montrer comment une victime devient coupable parce qu’elle n’est pas ce que la société attend d’elle. Maureen prend d’abord trop de place, puis est trop fragile, enfin considérée comme folle… Si bien que dans la mise en scène de son premier procès en tant qu’affabulatrice, elle peine à s’exprimer, voire même semble se trahir sans le vouloir. Des scènes de procès d’ailleurs rendues fidèlement « au mot près », à l’image du récent Saint Omer d’Alice Diop. Libre à la vérité d’émerger de ces reconstitutions, de ces mots, de ces regards. Pourquoi une parole qui n’est pas entendue ne finirait-elle pas par se briser ?

Le travail de mise en scène de Jean-Paul Salomé relève par moment du thriller. On a ainsi droit à l’attendue scène dans un parking souterrain, aux lumières qui clignotent. Ce qui compte pourtant, c’est l’agression subie par Maureen, qui est au centre de tout. D’abord par les mots, puisque le film commence par l’appel de la femme de ménage qui trouve Maureen ligotée dans son sous-sol. Le reste n’est que flashs issus de la mémoire de Maureen, ou reconstitutions. Il y a aussi la confrontation entre l’esprit de Maureen et d’autres récits, du moins un récit. Une victime seule n’a pas d’écho, ce n’est qu’ensemble que les victimes le deviennent, une seconde violence qui leur est faite après celle de l’agression. Le film fait le choix dès le début d’être du côté de Maureen, de la croire, tout en mettant en scène le doute permanent. Il y a un avant l’agression, fait de joutes verbales, de confrontations et de duels d’acteurs souvent savoureux.

Puis il y a l’après, la solitude, le silence, le corps rendu à la vie domestique, sans combat collectif, juste une blessure personnelle. Pour cela, Jean-Paul Salomé s’attèle dès les premières minutes du film à la mise en scène de l’intimité de Maureen :  « Il me manquait une dimension intime. C’est ce que j’ai expliqué à Maureen Kearney, quand je l’ai rencontrée, accompagnée de son mari et de sa fille. Je lui ai dit que ce serait ma vision d’un personnage, qu’il nous faudrait, avec Fadette Drouard, imaginer des scènes de famille d’après ce que l’on percevait des rapports avec son mari et avec sa fille. Il fallait nous laisser inventer*. » Dans les relations entre Grégory Gadebois, qui interprète le mari de Maureen, et Isabelle Huppert, tout se joue dans des postures, des regards, des silences : « On est après la bataille et leurs rapports passent par une présence, des regards, ou même des évitements*. » Le duo fonctionne avec une magie propre au cinéma, de l’improbable nait le miracle d’une alchimie inattendue. Pourtant, son regard de mari, bien que d’un incroyable soutien, participe aussi du questionnement de la vérité, il est un autre regard : « L’intérêt de ce sujet, parmi d’autres, c’est le scepticisme : laisser l’ambiguïté fabriquée par le regard des autres sur le personnage* », déclare Isabelle Huppert. Le rythme s’engage entre thriller et solitude, et les deux heures ne souffrent aucun temps mort.

Au final, La Syndicaliste est un film singulier, posé et combatif à la fois sur un sujet fort. Si le choix d’Isabelle Huppert pour incarner, avec l’idée tenace de la ressemblance, ce personnage réel, peut interroger, il paraît bientôt naturellement le meilleur tant la comédienne apporte une force et une stature bienvenues à un personnage qui s’extirpe sans cesse de son statut de victime, tout en portant une voix, des voix et en remettant au centre le combat tout simple, au départ, de sauvegarder des emplois. Le film se singularise par son ton, la manière dont il va raconter cette histoire de femme bâillonnée dans sa vérité, détruite mais qui se relève : « Je crois qu’il y a dans le film quelque chose de chabrolien, une certaine sécheresse mais dans le bon sens, rien de sentimental, peut-être une espèce d’ironie empreinte de morale*. » Il n’y a pas meilleurs mots que ceux d’Isabelle Huppert elle-même pour le dire. Cette apparente « sécheresse » du ton déstabilise autant qu’elle force le spectateur à interroger sans cesse son propre regard sur cette femme dont La Syndicaliste est le portrait, mais aussi sur toutes les paroles dont le statut n’est jamais autant remis en cause qu’aujourd’hui, où la justice se fraye difficilement un chemin à la hauteur de l’enjeu humaniste.

*Toutes les citations sont tirées du dossier de presse du film, interview de Jean-Paul Salomé et propos d’Isabelle Huppert.

La Syndicaliste : Bande annonce

La Syndicaliste : Fiche technique

Synopsis : Un matin, Maureen Kearney est violemment agressée chez Elle. Elle travaillait sur un dossier sensible dans le secteur nucléaire français et subissait de violentes pressions politiques. Les enquêteurs ne retrouvent aucune trace des agresseurs… est-elle victime ou coupable de dénonciation mensongère ?

Réalisateur : Jean-Paul Salomé
Scénario : Jean-Paul Salomé, Fadette Drouard d’après l’oeuvre de Caroline Michel-Aguirre
Interprètes : Isabelle Huppert, Grégory Gadebois, Marina Foïs, Yvan Attal, François Xavier Demaison, Pierre Deladonchamps, Aloïse Sauvage, Gilles Cohen
Photographie : Julien Hirsch
Montage : Valérie Deseine
Sociétés de production: Le Petit Bureau,, Heimatfilm
Distributeur : Le Pacte
Durée : 2h01
Genre : Drame
Date de sortie : 1er mars 2023

France – 2022

El Agua : ingrédient de vie et de mort

De tous les éléments les plus indomptables, l’eau, résolument vitale pour l’Homme comme outil ou pour subsister, nous cache encore bien des mystères. Pour son premier long-métrage, Elena López Riera s’empare des légendes urbaines de son village natal, qui sommeillent dans la rivière, pour en faire une chronique sur l’adolescence, celle des premiers amours et des premiers tourments.

L’eau, une créature de l’esprit

Dans une petite bourgade, amputée de son attraction touristique, rien ne se passe et la vie coule de source. C’est en tout cas ce sur quoi un groupe d’adolescents médite, étendu au bord de la rivière du coin, avant de lever les yeux sur leurs fantasmes. Ces jeunes rêvent d’un ailleurs, de grandes mégalopoles ou tout simplement de liberté. Pourtant, tout les ramène chez eux, dans une routine sans surprise, où chacun vit de l’agriculture, de petits commerces ou d’autres boulots répétitifs dans les usines. Cette lassitude gagne l’inconscient collectif jusqu’à ce que l’annonce d’une pluie torrentielle vienne réveiller les inquiétudes d’Ana (Luna Pamies), 17 ans, amoureuse du voyou fugueur José (Alberto Olmo).

À travers leurs pulsions, Elena López Riera convoque habilement les caractéristiques de l’adolescence et ses envies de franchir les barrières sociales et morales. Tant d’éléments décrivent l’enfermement de ces personnages, comme la vue d’oiseaux en cage ou encore des contes sordides, qui maintiennent une emprise sur Ana, qui se voit peu à peu comme une prochaine cible de l’eau, envieuse de sa beauté et de sa volonté. Il s’agit d’El Agua, ou de l’eau, comme le reflet de l’âme qui s’évapore sous le soleil. Ici, pas question de laisser filer une seule goutte. On y plonge le cœur léger, prêt à s’abandonner à la rivière, qui ne dégage qu’une aura purifiante et polluée en apparence. Sur l’autre versant, ce liquide peut également irriguer les terres ou bien les submerger, c’est ce qui en fait une force de la nature, un fléau qui prend tout ce qu’il touche.

Tends-moi la main

Au fur et à mesure que l’on confronte son omniprésence, les témoignages face caméra de femmes de différents foyers se multiplient, racontant cette légende de la belle demoiselle à sacrifier avec des tons qui diffèrent, mais avec des mots qui trouvent un écho similaire en parallèle de la fiction qui se joue sous nos yeux. Dès lors, il sera possible de comprendre cette fascination ou cette peur, transmise à travers les générations. Ce goût du risque et de la névrose capitalise ainsi sur un mode de vie, qu’il s’agit d’intérioriser pour mesdames, tandis que la gent masculine devra passer par tous les aveux verbaux, dans le but de se racheter une seconde chance.

Et c’est au détour de petits gestes que la cinéaste espagnole capte cette transmission, entre Ana et sa grand-mère (Nieve de Medina), puis entre José et son père (Pascual Valero), chacun et chacune la main à la pâte. Ce relai, que l’on explore, nous en apprend plus sur l’autre, bienveillant dans sa manière de réconforter, alors que les signes d’un déluge sont de plus en plus insistants. Les amoureux transis se persuadent donc que tout va pour le mieux, jusqu’à ce que les convictions d’Ana dominent ses pensées et questionnent ses sentiments. La malédiction qui semble la frapper, autant que sa mère célibataire (Bárbara Lennie), résulte justement de ses doutes. Le spectateur sera constamment convié à investir sa psyché et à raisonner autour des métaphores qui la noient.

Les Espagnols disent que l’amour d’un adolescent s’apparente à de l’eau dans un panier. Si cet amour ne déborde pas, elle peut toutefois s’échapper d’ailleurs pour se trouver un nouveau réceptacle, ou bien se mélanger à cette fameuse rivière, qui parcourt le récit, dont l’issue fantastique restera en suspens. Il s’agit avant tout de rester ancré dans la réalité et de rendre hommage aux victimes des inondations passées. El Agua libère ainsi la parole féminine et suggère fatalement qu’une émancipation dépend des liens que l’on tisse. Ces ficelles seront pour la plupart du temps trop visibles pour nous, mais tout ce qui compte au fond, c’est un peu de foi et d’amour, un peu de documentaire et de fiction. En somme, tout cela réunit, c’est la définition d’un rêve éveillé et le résultat est suffisamment envoûtant pour qu’on ne boive pas la tasse.

Bande-annonce : El Agua

Fiche technique : El Agua

Réalisation : Elena López Riera
Scénario : Elena López Riera, Philippe Azoury
Photographie : Giuseppe Truppi
Son : Carlos Ibañez, Mathieu Farnarier, Denis Séchaud
Décors : Miguel Ángel Rebollo
Montage : Raphaël Lefèvre
Musique : Mandine Knoepfel
Production : Alina Film, SUICAfilms, Les Films du Worso
Pays de production : Suisse, Espagne, France
Distribution France : Les Films du Losange
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 1 mars 2023

Synopsis : C’est l’été dans un petit village espagnol du sud-est. Une tempête menace de faire déborder à nouveau la rivière qui le traverse. Une ancienne croyance populaire assure que certaines femmes sont prédestinées à disparaître à chaque nouvelle inondation, car elles ont « l’eau en elles ». Une bande de jeunes essaie de survivre à la lassitude de l’été, ils fument, dansent, se désirent. Dans cette atmosphère électrique, Ana et José vivent une histoire d’amour, jusqu’à ce que la tempête éclate…

El Agua : ingrédient de vie et de mort
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3

Le Royaume de Séraphin de Mélodie Ducoeur

Mélodie Ducoeur a eu la brillante idée d’écrire l’histoire de Dimitri et Timéo. Et ce, sous plusieurs formats pour différents publics. En effet, le texte original est destiné aux adolescents et aux adultes. Mais elle a également publié une version adaptée pour les petits ! Cette idée donne l’occasion à chacun de se confronter à la perte d’un être cher à sa manière, en fonction de son âge et de son vécu personnel…

Dans la version pour enfants, les illustrations viennent compléter l’œuvre pour faciliter la compréhension et permettre une approche plus douce et plus poétique du sujet. D’ailleurs, les plus petits pourront également appréhender l’épreuve de la mort avec un peu plus de légèreté. Quant au format pour adultes, il est plus complexe et plus détaillé, avec des phrases plus longues et des descriptions plus poussées. Le récit est plus mature et plus profond. Les lecteurs pourront se plonger dans les pensées et les émotions des personnages et ainsi mieux comprendre les enjeux du deuil…

Cette adaptation pour différents publics est une excellente idée de la part de Mélodie Ducoeur. Elle permet à chacun de se reconnaître dans l’intrigue et de trouver une certaine paix (relative). Quel que soit son âge ou son vécu. Pour débuter, le roman Le Royaume de Séraphin de Mélodie Ducoeur est un livre touchant sur la vie et la mort. Mais aussi la douleur et le réconfort. L’histoire suit le parcours de Dimitri, un petit garçon neuroatypique qui souffre depuis son plus jeune âge de harcèlement et de rejet. La raison ? Sa différence. Après son suicide dès les premières pages, il se retrouve dans un monde parallèle où il rencontre Timéo, un chérubin, qui lui apprend qu’il a été spécialement choisi pour accomplir une mission sur Terre. Ensemble, ils doivent utiliser leurs superpouvoirs pour accompagner les humains en leur apportant du réconfort et de l’espoir…

Le roman traite d’un sujet difficile, celui de la perte d’un être cher, et de la manière dont les survivants peuvent continuer à vivre malgré la souffrance. Mélodie Ducoeur a écrit une histoire émouvante qui montre comment le soutien d’autres personnes peut aider à surmonter la douleur et le chagrin.

Un roman qui marque au fer et qui émeut à la fois

Le Royaume de Séraphin est un roman qui ne se destinait pas à un tel succès. L’auteure a écrit la trame pour un concours qui a été salué. Elle n’avait pas pensé en faire toute une saga ! En définitive, ce choix de pluralité permet d’atteindre une cible plus large. Voilà qui soutient son lectorat, à se confronter à la perte d’un être cher à travers des histoires adaptées à leur âge. Les petits, les adolescents et personnes de toutes les générations pourront ainsi lire. Ils découvrent alors un message d’espoir dans cette histoire qui explore comment, malgré les difficultés, il est possible de continuer à vivre.

La saga de Mélodie Ducoeur traite également de sujets importants tels que le harcèlement scolaire et l’hyperactivité. Dimitri, le héros principal, a souffert toute sa courte existence de rejet en raison de sa différence, et le roman montre comment cela peut affecter profondément la vie des enfants. Le personnage de Timéo, quant à lui, incarne l’espoir, puisqu’il est mort à la naissance, cela permet de mieux comprendre la difficulté de concevoir un bambin, surtout après la perte d’un nourrisson… Le message de tolérance et d’acceptation est une leçon importante que chacun peut tirer de cette histoire tragique, avec toujours cette note touchante de bienveillance, digne de Mélodie Ducoeur.

Un message d’espoir et de réconfort pour les personnes endeuillées

En fin de compte, Le Royaume de Séraphin est un livre qui déclame un message d’espoir et de réconfort pour les personnes endeuillées. La saga montre comment la douleur de la disparition d’un être peut être surmontée grâce au soutien et à l’amour des autres, une « main tendue » comme dit l’auteure. Le récit est un rappel que la vie continue, même après la mort d’un proche, et qu’il est urgent de s’entraider, de s’éduquer, de ne pas juger.

Le roman de Mélodie Ducoeur est bien plus qu’une simple histoire comme un conte de fée. C’est un véritable message d’espoir et de réconfort pour tous les individus qui ont perdu un être cher. En effet, l’auteure a su trouver les mots justes pour décrire les émotions et les ressentis des personnages, mais aussi pour apporter une note de positivité, sans sombrer dans la mièvrerie. Le Royaume de Séraphin est un projet qui suggère que la mort n’est pas la fin de tout, mais plutôt une étape de la vie. Les protagonistes traversent des moments difficiles, mais ils arrivent à atteindre une certaine forme de réconfort et le soutien dont ils ont besoin pour continuer à avancer. C’est un message fort et important pour tous ceux et toutes celles qui ont perdu un être cher.

Ce roman permet également de percevoir que chaque personne vit le deuil différemment. Cette diversité des réactions démontre efficacement que la mort est un processus complexe et qu’il est normal de ressentir des émotions contradictoires. De nombreux avis lecture vont en ce sens et confirment bien que l’histoire de Dimitri et ses amis a bien réussi à toucher et à aider ceux qui sont concernés par cette situation à travailler sur elles-mêmes.

Le Royaume de Séraphin, Mélodie Ducoeur
Librinova, janvier 2022, 183 pages

« Psychothérapies » : derrière la porte du cabinet

Eux-mêmes thérapeutes, Jessica Holc et Ghislain de Rincquesen s’associent au dessinateur Emiliano Tanzillo pour Psychothérapies, un roman graphique publié aux éditions Glénat, et qui dévoile les dessous d’une pratique qui permet de « guérir par la parole ».

Lorsque Gaby se décide à consulter une psychothérapeute, il doit mettre de côté ses aprioris, qui le poussent à réduire la pratique aux « bourges » et aux « fous ». Il témoigne pourtant un besoin criant d’aide : à 30 ans, il se dit épuisé par les cauchemars récurrents qui perturbent ses nuits. Paula, elle, a été traumatisée par les attentats de Nice, dont elle peine à se relever. Tous deux vont, à mesure que les séances passent, apprivoiser leurs peurs, identifier les sources de leurs souffrances et mettre des mots sur des blessures anciennes, parfois remontant à l’enfance, de manière à retrouver la légèreté et la spontanéité espérées.

La psychothérapie telle que mise en vignettes par l’album de Jessica Holc, Ghislain de Rincquesen et Emiliano Tanzillo est un cadre rassurant, confidentiel, expurgé de tout jugement. Sa finalité est de concourir à la résolution de problèmes émotionnels et comportementaux, pour améliorer la qualité de vie des patients. Gaby et Paula passent par une sorte de maïeutique émotionnelle qui leur permet d’explorer leurs sentiments les plus profonds, pour mieux les comprendre et y faire face. Le premier a édifié sur les souvenirs d’un père distant et autoritaire un manque de confiance en soi et la conviction qu’il est incapable d’accomplir quoi que ce soit de probant dans la vie. La seconde prend rapidement conscience que la passivité et l’extrême prévenance de son petit ami l’étouffent, tandis qu’elle cherche à remonter la pente après les fêlures provoquées en elle par les attentats de Nice.

La psychothérapie doit aider les individus à trouver les moyens de surmonter les obstacles qui les empêchent de vivre pleinement leur vie. C’est exactement ce qui ressort des pérégrinations de Gaby et Paula. Les auteurs présentent dans un premier temps leurs séances de manière alternée, avec des codes chromatiques différenciés (le jaune pour lui, le bleu pour elle). Mais les deux personnages vont finir par se rencontrer, par s’éveiller l’un à l’autre et par révéler toutes les émotions qui en découlent lors de leurs consultations psychologiques. Ils se reconstruisent ensemble tout en épinglant des problèmes lointains et irrésolus : il sera ainsi question de filiation et de dualité pour Paula, tandis que Gaby se montrera incapable de décentrer son regard pour se mettre à la place de sa nouvelle petite amie après son accident.

Psychothérapies pousse la démonstration un peu plus loin, puisque ses auteurs y évoquent également la supervision thérapeutique, qui permet aux thérapeutes de discuter de leurs cas avec d’autres professionnels de la santé mentale, afin de recevoir des conseils sur leur travail. Il peut en découler des remises en question utiles, comme c’est le cas par exemple pour le thérapeute de Paula, qui vit comme une rupture la décision de sa patiente d’arrêter les séances. La spécialiste qui suit Gaby éprouve quant à elle des difficultés à définir le périmètre de la thérapie, ce qui s’objective par des rendez-vous non honorés (mais pas facturés) ou des retards incommodants.

Dans la lignée des séries En thérapie ou In Treatment, Psychothérapies tend à démystifier une pratique millénaire tout en exploitant ses reliefs émotionnels pour mieux caractériser les protagonistes et leurs affects. Bien qu’un peu convenu, l’album n’en demeure pas moins plaisant et d’une grande sensibilité.

Psychothérapies, Jessica Holc, Ghislain de Rincquesen et Emiliano Tanzillo
Glénat, février 2023, 80 pages

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3.5

La Femme sur la Lune en combo DVD/BR

Distribué par Arcadès, La Femme sur la Lune fait l’objet d’une édition très réussie chez Potemkine. Fritz Lang célèbre, à l’aube du cinéma parlant, la science et l’exploration spatiale.

Si La Femme sur la Lune donne l’impression de dilater le temps (le film dure environ trois heures), c’est en partie parce qu’il se constitue de deux longs métrages presque indépendants l’un de l’autre. Sa première moitié prend les atours du film noir classique, avec un groupe de magnats employant des méthodes douteuses pour obtenir son billet sur un voyage spatial vers la Lune. Car si le Professeur Manfeldt est dans un premier temps moqué pour ses théories sur la teneur en or des montagnes lunaires, la tentation d’en vérifier les assertions sur place est forte. Il faudra cependant ensuite patienter 75 minutes pour que cette exploration encore inédite dans l’histoire humaine (mais pas cinématographique, Méliès étant passé par là) prenne forme, dans une veine bien plus novatrice.

Fritz Lang bénéficie d’un budget confortable à la suite du succès des Espions, et cela se voit à l’écran. Ses maquettes sophistiquées, ses mouvements de caméra synchronisés, l’apparat qu’il déploie pour reconstituer des extérieurs grandioses ou figurer le sol lunaire s’accompagnent d’un soin évident – bien que parfois contrarié – porté sur le réalisme. Pour ce faire, le cinéaste allemand s’entoure des scientifiques Hermann Oberth et Fritz von Hoppel, futurs artisans de la conquête spatiale. Du compte à rebours aux séquences d’apesanteur en passant par les plans spatiaux et lunaires ou les dispositifs technologiques complexes, La Femme sur la Lune va faire école et livrer quelques éléments fondateurs du cinéma de science-fiction.

Pour le reste, Fritz Lang fait du Fritz Lang, et les cinéphiles savent pertinemment à quoi s’attendre. Les projections d’ombres d’inspiration expressionniste, les panoramiques, les travellings, les cadrages tatillons, les raccords discrets dans une continuité de mouvements, les regards face caméra, l’expressivité des personnages poussée à son paroxysme, les prises de vues astucieuses (à travers une vitre, un passage dans une fusée ou en représentant symboliquement une pellicule de cinéma) se succèdent les uns aux autres. « Seuls les idiots répondent par la raillerie aux idées novatrices », lit-on dans La Femme sur la Lune. Cela s’applique bien entendu aux écrits du Professeur Manfeldt, mais aussi, de manière indirecte, à tous ceux qui regarderaient aujourd’hui d’un œil circonspect ou moqueur ces moyens rudimentaires et peu fonctionnels permettant de lutter contre l’apesanteur ou cette atmosphère lunaire respirable au dépit du bon sens.

Efficace, bien ficelé, La Femme sur la Lune renferme, en plus de son intrigue policière et du motif de l’espace, une exploration de la nature humaine allant de la prédation économique et environnementale au triangle amoureux en passant par la résilience ou la trahison. Dans sa seconde moitié, Fritz Lang va au bout de la logique initiée au début du film, en intégrant dans son récit un arc romantique patiemment construit. Certains regretteront le caractère phagocytaire de ces intrigues, qui empiètent quelque peu sur la conquête spatiale et les représentations qui y sont associées. Mais Fritz Lang parvient, au bout de presque trois heures de film, à un équilibre convaincant entre l’émotion et la technique, entre la chair humaine et la proposition cinématographique.

BONUS ET TECHNIQUE

Restaurée par la fondation Murnau, cette copie apparaît plus que satisfaisante, avec une bonne stabilité et un rendu visuel d’excellente facture. L’édition comprend deux suppléments, le document En apesanteur et un entretien avec Bernard Eisenschitz.

Le premier, bref mais très complet, rappelle l’héritage cinématographique de la lune, de Méliès à Kubrick. Il revient sur le réalisme de La Femme sur la Lune et souligne la forte influence du comic book sur le film de Fritz Lang – BD à l’écran, personnage de scientifique fou, méchants cartoonesques, mot « Gold » apparaissant plusieurs fois comme dans une vignette, etc.).

Bernard Eisenschitz rappelle le contexte de production du film, à une époque où l’on évoque de plus en plus les voyages spatiaux. Il indique les hésitations entourant le recours, ou non, au son. Il énonce une tendance au romanesque pur, matérialisée par les quiproquos ou la romance amoureuse. Il opère par ailleurs des parallèles entre les personnages de Friede et de Maria (Metropolis), toutes deux vues comme des « saintes ». Il met enfin en miroir Les Espions et La Femme sur la Lune, expliquant que le premier est davantage conditionné par son découpage et les procédés purement cinématographiques.

Extrait :

Fiche technique disponible ici : https://store.potemkine.fr/dvd/3545020080917-la-femme-sur-la-lune-fritz-lang/

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4

Retour à Gérardmer

Cela fait un mois maintenant que la trentième édition du festival de Gérardmer a pris fin. Il est temps d’y revenir car il s’agit d’un de ces rituels immanquables pour tout fan de films de genre. D’autant plus que le genre ne brille pas par sa présence au pays du cinéma, malgré une masse de fans toujours plus demandeurs.

De quoi le festival de Gérardmer est-il le nom ? Gérardmer c’est avant tout un cadre particulier, voire exceptionnel, et d’abord géographique : un lac d’eau sombre au milieu des montagnes recouvertes d’une neige éblouissante sous le soleil, inquiétante dans l’obscurité, et un froid hivernal qui appelle autant la saveur du vin chaud que le confort d’une salle de cinéma bien remplie. Gérardmer, c’est la performance inattendue de faire cohabiter froid hivernal, ambiance chaleureuse et rigolarde sur fond de cris d’horreur. Mais quoi de mieux qu’une courte journée glaciale pour apprécier le visionnage d’un bon film et frissonner à l’intérieur ? Tous les festivaliers semblent se lover à merveille dans cette ambiance idéale pour découvrir la dernière sélection horrifique ou redécouvrir sur un mode rétro les classiques et les oubliés du genre. Que demander de plus ? Retour à Gérardmer.

Une programmation bien française.

Cette année le jury de la trentième édition du Festival international du film fantastique de Gérardmer réunit du beau monde puisqu’il est composé de Bérénice Bejo et de Michel Hazanavicius, entourés de Pierre Deladonchamps, Gringe, Anne Le Ny, Alex Lutz, Sébastien Marnier, Finnegan Oldfield, Catherine Ringer et Pierre Rochefort. Sans grande surprise au vu de la qualité des lauréats, il a décidé de décerner les prix suivants : la Pieta de Eduardo Casanova, le prix du jury pour la Montagne de Thomas Salvador ex-aequo avec Piaffe d’Ann Oren et un prix spécial d’anniversaire pour Watcher de Chloe Okuno.

De Christophe Gans à Pascal Laugier, les réalisateurs français qui se sont frottés à la tentative de créer une horreur à la française le savent bien, notre pays ne semble pas très friand ce qui est pourtant légion aux Etats-Unis ou en Italie ( à une certaine époque). C’est un peu cette distance snobinarde et diffuse que l’on semble paradoxalement retrouver dans le palmarès de cette année et plus largement dans la sélection. Le cru 2023 met en avant des films de genre certes, mais plutôt sur le ton bien propret des films d’auteur. Question d’appréciation, dira-t-on, autant que de goût finalement, bien sûr, mais qui dit film de genre dit aussi flaques d’hémoglobine qui tâchent et concepts plus délurés qu’alambiqués. Le ton général de cette édition allait plutôt au frisson intellectuel où l’esthétique du film d’horreur et de science-fiction servait d’alibi à une réflexion individuelle ou sociétale. On pense à la Montagne ou Piaffe dans le palmarès. Il y a indéniablement un côté fun dans le film d’horreur ( c’est pourquoi on le regarde entre amis) qui ne s’est pas tellement exhibé lors de cette édition, sauf évidemment dans la case qui lui est dédiée : la nuit décalée. Une nuit délirante pour des films qui le sont tout autant. La question à se poser pour les éditions à venir est celle du rituel voire du cérémonial : ces films seront-t-ils cantonnés à leur place spécifique, une nuit sur les quatre jours du festival ?

Une ombre dans ce tableau blanc

Trentième édition oblige, c’est l’occasion de faire un bilan de l’état du festival et de son évolution, une fois la neige fondue, les frimas de l’hiver presque passés. Une des qualités de ce festival, c’est le prix modique de son pass ( une centaine d’euros) qui permet de voir autant de films que possible sur quatre jours. Compte tenu de la durée de chaque film, il est possible sans trop se presser d’en voir quatre ou cinq et même plus pour les plus motivés. Encore faut-il pouvoir réserver sa place…

Le système de réservation est en effet pour le moins pénible : il faut bien s’y prendre à l’avance sur le site du festival et réserver une place pour chaque film souhaité et ce dans la limite des billets disponibles. Quelques billets le sont d’office dès l’ouverture du festival et d’autres sont rajoutés chaque matin pour le lendemain si ça ne suffit pas – et ça ne suffit pas du tout. Les années précédentes, ce système de réservation montrait déjà ses failles puisque les billets s’épuisant très vite, il fallait être à l’affût sur son portable chaque jour pour pouvoir réserver les films du lendemain, engendrant un certain stress pénible qui n’avait rien à voir avec la tension d’une mise en scène. Mais cette édition semble avoir décidément montré que le système est à améliorer : victime de son succès sans doute, tous les billets semblaient s’épuiser en moins de cinq minutes, rendant parfois impossible le visionnage d’un film.

Comprenons bien, si le festivalier n’a pas de réservation et puisqu’il a payé son pass, il peut évidemment se rendre en salle et assister au film dans la limite des places qui n’ont pas été mises en réservation sur le site, soit un très petit nombre. Il faut donc se rendre devant la salle, faire la queue et attendre peut-être, sa chance. Un temps non négligeable doit donc être dévoué chaque jour du festival à réserver ses films pour le lendemain, sans parfois pouvoir voir plus de deux ou trois films par jour, (et sans pouvoir y faire quoi que ce soit) ce qui amoindrit l’aspect bon marché du pass festivalier, en plus de causer son lot de déceptions et sa dose de stress. Ce temps aurait pu et dû être consacré à la discussion des différents visionnages, ou à la déambulation dans cette petite ville magnifique.

Au lieu de cela, c’est un souci d’organisation permanent qui pesait sur les épaules des festivaliers, mêmes ceux dotés d’accréditation presse comme nous. Que l’organisation ne soit pas parfaite pour un petit festival qui dépend d’une association, on le comprend bien sûr, que ledit festival ait été pris d’assaut par un nombre considérable de fans du genre, on s’en réjouit même puisque c’est le signe qu’une telle réunion hétéroclite doit avoir lieu, mais la difficulté de voir plusieurs films par jours et la déception amère qu’elle a entraînée en ont découragé plus d’un de revenir l’année prochaine. On aurait pu avoir l’impression que le festival se déroulait sans nous, loin de nous et pourtant dans le même cadre exceptionnel qu’on a décrit plus haut.

Bref, Gérardmer cette année, c’était moins le contraste entre la neige blanche et les salles obscures qu’un succès en demi-teinte.

15 idées de premier rendez-vous gagnant-gagnant qui vous remonteront le moral

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De nombreux psychologues affirment qu’il ne faut que quatre secondes pour se faire une première impression d’une personne. Nous ne serions pas aussi catégoriques, mais il y a néanmoins une part de vérité dans cette affirmation. Parfois, vous pouvez comprendre en un coup d’œil quel genre de personne se trouve en face de vous et s’il y a au moins une chance qu’une relation puisse se développer avec elle. Les vêtements, la posture, la manière de parler, les gestes, et même un regard — tout cela donne une impression de votre interlocuteur ou de votre interlocutrice. Et tout le monde le comprend.

Malheureusement, en nous concentrant sur notre apparence et notre comportement lors d’un premier rendez-vous, nous oublions souvent une chose tout aussi importante : le rendez-vous. Oui, oui, ce n’est pas une blague ! Le succès du premier rendez-vous ne dépend pas seulement de votre apparence et de votre comportement. Mais aussi de la façon dont ce rendez-vous se déroulera, de l’endroit où vous vous rencontrerez et de la façon dont vous passerez le temps. Vous pouvez être incroyablement élégant(e) et avoir des conversations pétillantes lors d’un premier rendez-vous, mais à quoi bon si la rencontre a lieu dans un pub miteux où se réunissent les personnalités les plus douteuses du quartier ?

idées de premier rendez-vous

Ce que nous voulons dire, c’est que si vous allez à un premier rendez-vous, alors essayez de le rendre vraiment inhabituel, agréable et mémorable. Et pour vous faciliter la tâche, nous avons préparé quelques idées intéressantes pour un premier rendez-vous !

  1. Une foire ou un parc d’attractions

Une version intéressante et non standard du premier rendez-vous, qui donnera certainement beaucoup d’impressions agréables. Regardez s’il y a une foire le jour que vous avez choisi ? S’il y en a une, allez-y ! Sinon, visitez un parc d’attractions. Il y en a un dans presque toutes les villes. Vous êtes quasiment sûr d’y passer de bons moments.

  1. Un cinéma en plein air

Un excellent choix pendant la saison chaude. Un projecteur, un film, un thermos avec du thé ou de la limonade fraîche, les rassemblements sous une couverture sont idéaux. Mais nous ne recommandons pas d’aller dans un cinéma classique pour un premier rendez-vous. Dans ceux-ci, vous restez assis en silence pendant une heure et demie à deux heures, sans apprendre à connaître correctement la personne. Et les tentatives d’entamer une conversation ne feront qu’ennuyer les autres.

  1. Faire du vélo, du roller ou du skateboard

Faire du vélo, du roller ou du skateboard ensemble est un bon choix si vous aimez différentes activités physiques. Mais nous vous recommandons de vérifier à l’avance si votre âme sœur potentielle aime ce genre de loisirs. Car tout le monde n’aime pas cela, et au final, votre idée peut s’avérer être un véritable échec.

  1. Une petite randonnée

Même une petite randonnée dans la nature peut laisser les impressions les plus agréables, et si vous la terminez par un pique-nique romantique, ce sera encore mieux. Mais n’oubliez pas que toutes les femmes ne sont pas d’accord pour aller camper avec un inconnu dans des endroits déserts. Par conséquent, n’insistez pas et proposez d’autres options au cas où.

  1. Aller faire un escape game

Un escape game est une excellente option pour un premier rendez-vous. En effet, vous devrez constamment interagir, parler et agir ensemble. La résolution commune d’énigmes est très fédératrice et rassembleuse. Dans tous les cas ce sera amusant. Essayez, vous ne le regretterez pas !

  1. Une promenade avec des animaux de compagnie

Si vous avez tous deux des animaux de compagnie, vous pouvez organiser une promenade ensemble. Vous ferez plaisir aux animaux, et vous passerez vous-même un bon moment. Si vous n’avez pas d’animaux de compagnie, ce n’est pas grave. Il y a très probablement des refuges pour chiens dans votre ville. Vous pouvez généralement y promener des animaux de compagnie. Une bonne façon de joindre l’utile à l’agréable.

  1. Un chemin touristique dans la ville

Il existe très probablement dans votre ville des itinéraires touristiques déjà prêts, ainsi que des applications de guide pour votre smartphone. Cela signifie que vous pouvez organiser une excursion intéressante, vous promener dans les lieux les plus emblématiques et jeter un regard neuf sur des sites familiers.

  1. Une rencontre Insta

Une promenade photo peut également être une façon amusante de passer un premier rendez-vous. Vous pouvez tout photographier : l’architecture, les gens, les animaux de la rue, ou vous photographier l’un l’autre. De nouvelles photos créatives sur les réseaux sociaux ne vous gêneront pas, n’est-ce pas ?

  1. Un concert acoustique

L’atmosphère agréable d’un concert acoustique est parfaite pour un premier rendez-vous. Un esprit spécial de romance et de paix plane ici. Nous vous garantissons que votre partenaire et vous-même aurez les impressions les plus agréables si vous choisissez un tel concert confortable comme premier rendez-vous.

  1. Un rendez-vous vidéo

Il n’est pas du tout nécessaire d’avoir un premier rendez-vous hors ligne. Vous pouvez utiliser le chat vidéo et passer un bon moment à discuter avec votre partenaire, jouer à des jeux en ligne ou regarder des films ensemble. Ce format de rendez-vous est souvent choisi par ceux pour qui le chat vidéo est devenu un lieu de connaissance. Par exemple, les utilisateurs de bazoocam.org et  coomeet.com/fr réalisent souvent leurs premiers rendez-vous par vidéo.

  1. Un théâtre immersif

Il s’agit d’un théâtre dans lequel les spectateurs eux-mêmes deviennent aussi des acteurs. Une excellente occasion de faire ses preuves, et en même temps d’organiser un premier rendez-vous tout à fait inhabituel. En outre, le théâtre immersif est aussi un bon moyen de vaincre sa propre timidité.

  1. Une promenade à cheval

L’équitation est une charge de positivité et de bonne humeur. Même si vous n’avez jamais fait d’équitation auparavant, ce n’est pas grave. Les instructeurs vous aideront toujours. L’essentiel est de surmonter la première peur et de profiter simplement d’une promenade inhabituelle. De plus, vous pourrez prendre quelques photos en souvenir.

  1. Le questionnaire Arthur Aron

Il s’agit d’un questionnaire inhabituel de 36 questions du psychologue Arthur Aron. Selon l’auteur, ces questions et leurs réponses rapprochent beaucoup les gens, les aident à partager leurs pensées et leurs désirs les plus intimes, à apprendre à se connaître et à ressentir leurs sentiments. L’essentiel est de répondre au questionnaire dans un environnement calme et paisible, où personne ne pourra vous déranger ou vous distraire.

  1. Un pique-nique dans un endroit pittoresque

Prenez quelques plats délicieux et rendez-vous dans un endroit magnifique comme la plage, le parc ou la campagne. Un pique-nique en plein air vous permettra de communiquer sans vous faire embêter par des inconnus, de vous détendre, de profiter de vues magnifiques et de passer un bon moment à côté d’une personne intéressante. Profitez-en !

  1. Des activités sportives communes

Si vous aimez tous les deux le sport, alors pourquoi ne pas en profiter ? Une course à pied, une balade à vélo ou même l’escalade d’un sommet ensemble peut être le premier rendez-vous parfait. Mais, encore une fois, soyez sûr à 100 % que votre âme sœur aime vraiment cela. Il arrive qu’une personne ne montre de l’intérêt que par politesse, un tel rendez-vous peut donc se transformer en cauchemar pour elle. Il est bien sûr préférable d’éviter cela.

Résumons tout cela !

Beaucoup pensent encore que la meilleure option pour un premier rendez-vous est d’aller dans un café ou un restaurant. En fait, ce n’est pas vrai. Ce lieu « statique » ne vous offre qu’un seul moyen de passer votre temps — parler. Mais les sujets de conversation avec une nouvelle personne seront très vite épuisés, et votre rendez-vous se transformera en un jeu du silence.

Si vous voulez vraiment rendre le premier rendez-vous inoubliable et laisser une impression positive à votre partenaire, n’ayez pas peur d’expérimenter et de mettre en œuvre des idées non standard. Croyez-nous, votre volonté de sortir des sentiers battus et de proposer quelque chose de nouveau peut jouer un rôle clé dans le développement ultérieur de la relation. Utilisez nos conseils et n’ayez pas peur d’inventer quelque chose de votre cru. Plus de créativité — plus d’impressions vives !

Guest post

Requiem for a dream : Voyage au bout de l’enfer

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Vingt-cinq ans après sa sortie dans les salles obscures, Requiem for a dream continue de fasciner et de bouleverser les cinéphiles du monde entier. Prostitution, folie et addiction, le réalisateur Darren Aronofsky nous plonge dans l’enfer des drogues dures. Une œuvre coup de point qui n’a (malheureusement) pas pris une ride.

Sex, drugs and rock’n’roll

Sexe, drugs and rock’n’roll. Voilà l’autre nom que l’on pourrait donné aux immenses lettres blanches HOLLYWOOD, surplombant la vallée californienne. La ville, berceau du septième art américain, symbolise les excès d’une industrie qui n’a jamais cessé de mettre en lumière ses propres travers jusqu’à faire du triptyque précité, la métonymie d’un star-system soucieux de donner une image cool (et un brin hypocrite) de lui-même. Si Hollywood s’autoparodie volontiers, il est également le champion des adaptations littéraires dopées aux opioïdes.

Tandis que les années 70 s’ouvrent avec Panique à Needle Park (1971), la décennie 80 s’achève avec Drugstore cowboy (1989). Les temps ont changé. Les États-Unis ont déclaré la guerre aux toxicomanes. Un nouveau conflit social s’installe. Adulée par le rock, perçue comme vectrice de liberté chez le poètes beatniks, la drogue devient, à la fin de Guerre Froide, synonyme d’errance. My Own Private Idaho, réalisé par Gus Van Sant en 1991, illustre parfaitement ce changement de paradigme. Le «  junkie » est le « mauvais sujet », celui qui ne plie pas aux règles de productivité dictées par le libéralisme postmoderne, à l’instar de Mikey (River Phoenix), toxico qui survit en se prostituant.

Le nouveau millénaire s’ouvre sur une bombe cinématographique. Elle s’appelle Requiem for a dream. Le détonateur se nomme quant à lui Darren Aronofsky. Voilà dix ans que le réalisateur a débuté dans le septième art. Son premier court-métrage Supermarket Sweep sort en 1991. Il faudra sept ans au jeune cinéaste pour réaliser premier long – sobrement intitulé Pi – qui s’inscrit dans la veine du thriller paranoïaque. En adaptant le roman éponyme de Hubert Selby Jr, Darren Aronofsky change de registre tout en conservant les codes du film à suspense.

Poèmes saturniens

Requiem for a dream mêle l’horreur au thriller. Le quotidien des personnages suscite chez le spectateur un sentiment d’effroi, voire de dégoût qui s’accompagne d’un saisissement presque physique à même de provoquer des cauchemars. Le film est sans doute la seule œuvre à avoir évoqué d’aussi près l’addiction. Darren Aronofsky décortique sa mécanique autant que les conséquences qu’elle induit. Harry Goldfarb (Jared Leto), son meilleur ami Tyrone (Marlon Wayans) et sa petite-amie Marion (Jennifer Connelly) sont héroïnomanes. Sara, la mère de Harry (Ellen Burstyn) est dépendante à la télévision et rêve de participer à son émission de télé-crochet favorite. Lorsqu’elle reçoit une lettre de la production, Ellen est persuadée qu’elle est sélectionnée pour concourir dans l’émission.

Afin d’être parfaite le jour dit, celle-ci décide de commencer un régime. Débute alors son voyage au bout de l’enfer. Son médecin, charlatan notoire, lui prescrit des pilules « amaigrissantes » qui s’avèrent être des amphétamines. Bientôt, Ellen ne mange plus. Son repas est exclusivement constitué de trois gélules. Dans un premier temps, elle est euphorique. Pleine d’énergie, Sara a l’impression de rajeunir, d’être une autre personne. Sa joie est à son comble lorsque son fils lui rend visite. Mais Harry sent qu’il y a quelque chose qui cloche. Ce bonheur trop factice pour être vrai… Il est perplexe. Puis tout s’éclaire enfin. Un cliquetis, les dents de sa mère qui s’entrechoquent nerveusement. Ça y est. Il a compris. Sa mère se drogue. Elle a basculé de l’autre côté. Comme lui.

S’il tente de raisonner sa mère, Harry a d’autres problèmes à gérer. Une guerre des gangs a asséché le trafic. Le jeune homme connaît bientôt avec sa Marion la douleur physique du manque. Il doit trouver rapidement de quoi se payer des doses. Tyrone le convainc alors de se lancer dans le deal. Nous sommes en automne. La précision peut paraître anecdotique. Il n’en est rien. Darren Aronofsky a pris soin de découper son film en suivant le fil des quatre saisons. L’histoire débute en été. Il fait beau et chaud. Harry et Marion vivent un rêve éveillé. Ils s’aiment. Rien ne paraît alors impossible. Marion projette d’ouvrir une boutique de vêtements. Elle achète un local. Ils passent le printemps à aménager l’endroit. Ils se droguent en parallèle. La substance ne leur paraît pas nocive. Tout juste les laisse-t-elle un brin brumeux après l’amour, flottant dans un entre-deux où l’on croit avoir saisi le sens de la vie. Les jours ont passé. Les nuits sont devenus moites et douloureuses. Le corps a mal. Il réclame du poison en intraveineuse. « Les sanglots longs des violons de la drogue blessent mon corps d’une douleur monotone », dirait Verlaine s’il voyait Requiem for a dream.

Requiem pour un massacre

Le rappel poétique n’est pas anodin. Darren Aronofsky offre au public américain une symphonie infernale électrisée par la partition de Clint Mansell et du Kronos Quartet. À l’instar du titre, le morceau phare du film – Lux aeterna – est un clin d’œil cynique à Mozart. Comme lui, les personnes connaîtront la déchéance, à ceci près que celle-ci ne débouche sur aucune gloire. Jamais le cinéma n’était parvenu jusqu’ici à filmer l’addiction. De l’ingestion, en passant par l’injection, à la diffusion du produit dans le sang menant, en un millième de seconde et plans en accélérés, son action salvatrice autant que destructrice sur les corps. La pupille se dilate démesurément. La drogue fait son effet. L’addiction n’est pas seulement mise en scène. Elle devient progressivement le personnage principal de l’histoire. La drogue efface tout en balayant tout sur son passage. Ne reste qu’une chose, celle de trouver – à n’importe quel prix – une dose. L’amour qui unissait Harry et Marion n’existe plus. Pas plus que ne demeure le lien filial entre Sara Goldfarb et son fils.

Requiem for a dream plonge le public dans l’horreur. On pourrait être tenté d’accuser le film de s’engouffrer dans les clichés glauques qui collent à la peau des toxicomanes. Si elle flatte quelque peu l’imaginaire collectif, l’œuvre ne saurait pour autant être confondue avec une campagne télévisuelle anti drogue. L’histoire convoque nos peurs les plus profondes. S’il y a bien une figure sociale repoussoir honnie par la société, c’est la figure du « junkie ». Perdu dans les méandres de son addiction, le « drogué » va à l’encontre de l’idéologie néo-libérale, n’étant ni un consommateur rêvé ni un travailleur flexible (et malléable à souhait).

Le deuxième long-métrage de Darren Aronofsky appuie là où cela fait mal (et peur). Il place la société américaine face à ses propres hantises (et problèmes). Car l’histoire de Harry est celle de millions d’américains et d’américaines. Le personnage est abandonné par les pouvoir publics, placé dans un camp de redressement, à défaut d’être pris en charge. Harry n’est pas perçu comme un être humain, une personne malade et digne d’être soignée, mais comme un délinquant qui trouble l’ordre public en se droguant. Lorsque la prise en charge médicale est effective, elle est effrayante de brutalité. Internée de force, Sara Goldfarb subit les frais d’une politique du musellement psychique, pour finir comme un légume réduit au silence. Si la santé mentale et les problèmes d’addictions sont aujourd’hui mieux appréhendés, l’histoire de Harry semble, avec la crise des opiacés qui sévit actuellement, devoir cruellement se répéter.

Bande-annonce – Requiem for a dream

Fiche technique – Requiem for a dream

Réalisation : Darren Aronofsky
Scénario : Hubert Selby Jr. et Darren Aronofsky, d’après le roman éponyme d’Hubert Selby Jr (1978)
Interprétation : Jared Leto (Harry Goldfarb), Jennifer Connelly (Marion Silver), Marlon Wayans (Tyrone C. Love), Ellen Burstyn (Sara Goldfarb).
Musique : Clint Mansell et le Kronos Quartet
Direction artistique : Judy Rhee
Décors : James Chinlund (en)
Photographie : Matthew Libatique
Pays : Etat-Unis
Genre : drame
Durée : 1h42

Note des lecteurs12 Notes
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Outer Banks, saison 3 : la saison de trop ?

Après une longue attente, la 3ème saison d’Outer Banks est enfin disponible sur Netflix ! En offrant un mix entre Indiana Jones et un album des Beach Boys, cette série ravira tous les binge-watchers en quête d’un plaisir coupable. Elle laissera cependant dubitatif les adeptes d’originalité…

Outer Banks (OBX) est une série Netflix lancée en 2020 et réalisée par Shannon Burke, Josh Pate et Jonas Pate. Elle raconte l’histoire d’une bande d’adolescents qui partent à la recherche du père de leur ami John B (Chase Stokes), disparu alors qu’il recherchait un trésor.

The Outer Banks, paradise on earth ? 

OBX a tout de la recette d’un teen drama par excellence. La série met en scène un groupe de jeunes que tout oppose dans un décor de rêve et les confronte aux questions adolescentes classiques : définir l’amitié, déconstruire les relations familiales ou encore tomber amoureux. Outer Banks, c’est finalement mettre le Breakfast Club (John Hugues, 1985) sur une planche de surf. Mais quid du développement ?

Si les deux premières saisons suivent un rythme plutôt agréable, avec une succession intelligente de rebondissements et un cliffhanger toujours plus insoutenable, la 3ème saison suggère cependant un manque d’inspiration traduit par un plot de plus en plus redondant. La guerre sociale entre les Pogues et les Kooks aurait pu être un axe intéressant pour dénoncer les inégalités des classes sociales mais la série ne dépasse malheureusement pas le cliché des méchants riches en égo trip qui s’opposent aux pauvres bienfaiteurs. Les Pogues et les Kooks, c’est finalement les Montaigu et les Capulets. L’histoire entre John B (Chase Stokes) et Sarah (Madelyn Cline) confirme cette assomption. Cette amourette est du pain béni pour les amateurs d’histoires d’amour niaises et sans profondeur. Une sorte de Roméo et Juliette ratée entre le beau bad boy et la jolie blonde de bonne famille. En 2023, c’est non.

Improbable paradis 

On observe, au fil des saisons, un manque crucial de réalisme qui dépasse les clichés habituels : pas de couvre-feu, des parents totalement absents et des mineurs livrés à eux-mêmes qui partent en expédition tous les quatre matins, et disparaissent pendant un mois sans jamais être rattrapés. S’ajoute à cela leur capacité à détourner la mort à l’infini, la police et les méchants juste par le biais de fuites rocambolesques et de battements de cils. Outer Banks, c’est une idée novatrice qui est transformée en scénario grossier mettant en scène des situations toujours plus impensables.

Cependant, il semble y avoir un point positif. En termes de cinématographie, Outer Banks est vraiment un paradis sur terre : des décors variés et de qualité, des magnifiques couchers de soleil, des planches de surf et de sublimes paysages. Aussi, le choix de la bande musicale de la série, entrainante et dramatique quand il le faut, rajoute du cachet à la production. Cela nous pousserait presque à oublier l’extrême simplicité du scénario. On laisse donc passer pour cette fois. En revanche, la fin de la saison 3 suggère le début d’une nouvelle quête mais ne donne signe d’aucune volonté de réinvention de la part des scénaristes… Rendez-vous en 2024 pour le verdict !

Outer Banks – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Rgz7t7q9ego&t=55s

Outer Banks – Fiche technique

Créateur : Shannon Burke, Josh Pate, Jonas Pate
Réalisateur : Cherie Nowlan, Jonas Pate, Valerie Weiss
Scénariste : Rachel Alter, Shannon Burke, Kathleen Hale, Jonas Pate, Josh Pate
Interprètes : Chase Stokes (John B), Madison Bailey (‘Kie’), Rudy Pankow (‘JJ’), Jonathan Daviss (‘Pope’), Madelyn Cline (Sarah), Charles Esten (Ward), Drew Starkey (Rafe), Austin North (Topper)
Photographie : Gonzalo Amat, David William McDonald, J.B. Smith
Montage : Jeffrey M. Warner et Sunny Hodge
Musique : Fil Eisler
Société de production : Rock Fish, Red Canoe Production
Société de distribution : Netflix
Durée : 3×10 épisodes (entre 46 minutes et 1h30) – En production
Date de diffusion : 15 avril 2020 – En production
Genre : Aventure

La Vierge Noire et le Voyou de Xavier-Marie Garcette

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2023 est l’année du soixantième épisode de la mort de Francis Poulenc. En ce début d’année, Xavier-Marie Garcette lui rend hommage à travers ce roman biographique et fictionnel. La Vierge Noire et le Voyou… Qui est cette vierge ? Qui est ce voyou ? La Sainte de Rocamadour, l’artiste et compositeur. Deux mondes qui semblent s’opposer, mais qui développent un lien transcendant, l’un en l’autre. Xavier-Marie Garcette a su captiver les lecteurs grâce à une biographie intéressante et originale. Elle relate les accomplissements, les échecs, les peurs profondes et les amours d’un musicien prodige. L’écrivain a réalisé un travail minutieux et intense pour que certaines parties du texte soient les véritables paroles de Francis Poulenc. Ainsi, l’homme se confie souvent sur ses doutes et ses craintes…

Tout d’abord, revenons sur Xavier-Marie Garcette, un écrivain français passionné d’arts et de voyages, a marqué la littérature avec ses œuvres comme Trévizac ou Le Marquis de Saint-Sozy. Dans son dernier roman, La Vierge Noire et le Voyou, publié aux éditions Des Auteurs Des Livres, l’artiste raconte la vie de Francis Poulenc, le célèbre compositeur et pianiste, qui a contribué au rayonnement de la France au XXe siècle.

Dans cet ouvrage de 168 pages, l’auteur a su captiver son lecteur ou sa lectrice, grâce à ce récit original qui mêle les genres, qui relate les accomplissements, les échecs, les peurs profondes et les amours d’un artiste prodige. Cet écrivain historien a réalisé un travail minutieux sur l’ensemble, si bien que certaines parties du texte incluent les véritables paroles de Francis Poulenc, qui se confie souvent sur ses doutes et ses craintes. Le roman débute dans les années folles, se poursuit avec une chronologie linéaire en suivant la vie de Poulenc, ses fréquentations de grandes figures de l’époque et son homosexualité, qui était encore considérée comme un crime dans l’hexagone…

Une petite histoire de Poulenc…

L’auteur dépeint l’artiste dans toute la complexité du personnage torturé de Francis Poulenc. Ce musicien, associé aux œuvres religieuses, était également un dandy aux mœurs souvent opposées à ses croyances. Le livre s’ouvre sur une scène hivernale avec un Francis Poulenc sortant d’un hôtel. Garcette décrit le parcours de ce personnage fascinant et ambitieux. D’ailleurs, Poulenc évolue dans un milieu très riche et dans l’abondance. L’auteur brosse un portrait captivant d’un compositeur génial, qui a vécu une existence double.

Il était à la fois un « voyou » et un « moine », et la rencontre la plus incroyable de sa vie a été son voyage spirituel à Rocamadour. Là, il a été bouleversé par la Vierge Noire. Malgré ses souffrances, Francis Poulenc a réussi à transcender ses tourments à travers son exutoire. Le livre de Xavier-Marie Garcette décrit l’environnement luxueux et coloré de Francis Poulenc, qui a évolué dans un milieu riche et côtoyé des personnalités célèbres. Par exemple, la famille Noailles ou encore Jean Cocteau. Entre bals costumés et conversations cocasses, le lecteur est entraîné dans un tourbillon de musique, d’arts et de rencontres fantasques. Toutefois, malgré son mode de vie dynamique, Francis Poulenc souffre d’un vide constant qui le tire vers le bas… Quelque chose manque à son existence, sur le plan spirituel.

Foi catholique et homosexualité : un artiste très pieux, mais débauché

En effet, l’homosexualité de Francis Poulenc était clairement condamnée à l’époque. Issu d’une famille catholique traditionnelle, il cultivait une foi authentique envers Dieu. Mais au lieu de se repentir et de vivre dans le mensonge, Poulenc a mené une existence double. Un « voyou » avec un côté « moine ». Il s’est interrogé sur sa personne et sa véritable nature toute sa vie. D’ailleurs, sa rencontre avec la Vierge Noire à Rocamadour a été un moment de transcendance divine, qui l’a bouleversé et l’a invité à aller un peu mieux… Jusqu’à ce que ses démons finissent par le rattraper.

Ce compositeur de génie a puisé son inspiration dans ses souffrances à travers sa musique. En effet, il a composé de nombreuses partitions, dont les Litanies à la Vierge Noire. Malgré ses tourments constants, il a réussi à exploiter sa douleur silencieuse, qui a été saluée par le public et les critiques…

La Vierge Noire : une mère spirituelle pour Poulenc

En vérité, Francis Poulenc était fasciné par l’image de la Vierge Noire et l’a magnifiée dans une œuvre musicale nommée La Vierge Noire de Rocamadour. Cette pièce est considérée comme l’une des plus grandes réussites de l’artiste. Elle fut jouée pour la première fois le 8 septembre 1946 et rapidement, unanimement acclamée.

La pièce débute avec une mélodie d’accueil et se divise en cinq parties, chacune représentant un épisode de la vie de La Vierge. Les mouvements portent les titres suivants « L’Annonciation », « La Nativité », « La Mort », « La Résurrection » et « La Gloire »… C’est une figure légendaire qui a inspiré de nombreux artistes tout au long des siècles. Elle est considérée comme un symbole de la foi et d’espoir, et l’a toujours honorée avec respect. Poulenc a rendu un hommage exceptionnel à cette figure mythique de la chrétienté, sa pièce musicale est un témoignage véritable de sa conviction et de sa dévotion.

Poulenc a été captivé la magie et la spiritualité de la Sainte dans son œuvre et séduit son lectorat, afin de mieux cerner ce personnage parfois méconnu de l’Art à la française. L’homme a laissé une contribution majeure à la musique du XXe siècle. Sa musique est simple et complexe, ludique et profonde : universelle. Sa musique est toujours aussi populaire de nos jours et est appréciée par les auditeurs de tous les âges et de toutes les cultures. Xavier-Marie Garcette a su lui rendre un hommage touchant grâce à ce livre poignant.

La Vierge Noire et le Voyou : Une brève histoire de Francis Poulenc, Xavier-Marie Garcette
Editions Des Auteurs Des Livres, janvier 2023, 163 pages