Requiem for a dream : Voyage au bout de l’enfer

requiem-for-a-dream-Jared-Leto-Jennifer-Connelly-film-Darren-Aronofsky-critique-cinema
Berenice Thevenet Rédactrice LeMagduCiné

Vingt-cinq ans après sa sortie dans les salles obscures, Requiem for a dream continue de fasciner et de bouleverser les cinéphiles du monde entier. Prostitution, folie et addiction, le réalisateur Darren Aronofsky nous plonge dans l’enfer des drogues dures. Une œuvre coup de point qui n’a (malheureusement) pas pris une ride.

Sex, drugs and rock’n’roll

Sexe, drugs and rock’n’roll. Voilà l’autre nom que l’on pourrait donné aux immenses lettres blanches HOLLYWOOD, surplombant la vallée californienne. La ville, berceau du septième art américain, symbolise les excès d’une industrie qui n’a jamais cessé de mettre en lumière ses propres travers jusqu’à faire du triptyque précité, la métonymie d’un star-system soucieux de donner une image cool (et un brin hypocrite) de lui-même. Si Hollywood s’autoparodie volontiers, il est également le champion des adaptations littéraires dopées aux opioïdes.

Tandis que les années 70 s’ouvrent avec Panique à Needle Park (1971), la décennie 80 s’achève avec Drugstore cowboy (1989). Les temps ont changé. Les États-Unis ont déclaré la guerre aux toxicomanes. Un nouveau conflit social s’installe. Adulée par le rock, perçue comme vectrice de liberté chez le poètes beatniks, la drogue devient, à la fin de Guerre Froide, synonyme d’errance. My Own Private Idaho, réalisé par Gus Van Sant en 1991, illustre parfaitement ce changement de paradigme. Le «  junkie » est le « mauvais sujet », celui qui ne plie pas aux règles de productivité dictées par le libéralisme postmoderne, à l’instar de Mikey (River Phoenix), toxico qui survit en se prostituant.

Le nouveau millénaire s’ouvre sur une bombe cinématographique. Elle s’appelle Requiem for a dream. Le détonateur se nomme quant à lui Darren Aronofsky. Voilà dix ans que le réalisateur a débuté dans le septième art. Son premier court-métrage Supermarket Sweep sort en 1991. Il faudra sept ans au jeune cinéaste pour réaliser premier long – sobrement intitulé Pi – qui s’inscrit dans la veine du thriller paranoïaque. En adaptant le roman éponyme de Hubert Selby Jr, Darren Aronofsky change de registre tout en conservant les codes du film à suspense.

Poèmes saturniens

Requiem for a dream mêle l’horreur au thriller. Le quotidien des personnages suscite chez le spectateur un sentiment d’effroi, voire de dégoût qui s’accompagne d’un saisissement presque physique à même de provoquer des cauchemars. Le film est sans doute la seule œuvre à avoir évoqué d’aussi près l’addiction. Darren Aronofsky décortique sa mécanique autant que les conséquences qu’elle induit. Harry Goldfarb (Jared Leto), son meilleur ami Tyrone (Marlon Wayans) et sa petite-amie Marion (Jennifer Connelly) sont héroïnomanes. Sara, la mère de Harry (Ellen Burstyn) est dépendante à la télévision et rêve de participer à son émission de télé-crochet favorite. Lorsqu’elle reçoit une lettre de la production, Ellen est persuadée qu’elle est sélectionnée pour concourir dans l’émission.

Afin d’être parfaite le jour dit, celle-ci décide de commencer un régime. Débute alors son voyage au bout de l’enfer. Son médecin, charlatan notoire, lui prescrit des pilules « amaigrissantes » qui s’avèrent être des amphétamines. Bientôt, Ellen ne mange plus. Son repas est exclusivement constitué de trois gélules. Dans un premier temps, elle est euphorique. Pleine d’énergie, Sara a l’impression de rajeunir, d’être une autre personne. Sa joie est à son comble lorsque son fils lui rend visite. Mais Harry sent qu’il y a quelque chose qui cloche. Ce bonheur trop factice pour être vrai… Il est perplexe. Puis tout s’éclaire enfin. Un cliquetis, les dents de sa mère qui s’entrechoquent nerveusement. Ça y est. Il a compris. Sa mère se drogue. Elle a basculé de l’autre côté. Comme lui.

S’il tente de raisonner sa mère, Harry a d’autres problèmes à gérer. Une guerre des gangs a asséché le trafic. Le jeune homme connaît bientôt avec sa Marion la douleur physique du manque. Il doit trouver rapidement de quoi se payer des doses. Tyrone le convainc alors de se lancer dans le deal. Nous sommes en automne. La précision peut paraître anecdotique. Il n’en est rien. Darren Aronofsky a pris soin de découper son film en suivant le fil des quatre saisons. L’histoire débute en été. Il fait beau et chaud. Harry et Marion vivent un rêve éveillé. Ils s’aiment. Rien ne paraît alors impossible. Marion projette d’ouvrir une boutique de vêtements. Elle achète un local. Ils passent le printemps à aménager l’endroit. Ils se droguent en parallèle. La substance ne leur paraît pas nocive. Tout juste les laisse-t-elle un brin brumeux après l’amour, flottant dans un entre-deux où l’on croit avoir saisi le sens de la vie. Les jours ont passé. Les nuits sont devenus moites et douloureuses. Le corps a mal. Il réclame du poison en intraveineuse. « Les sanglots longs des violons de la drogue blessent mon corps d’une douleur monotone », dirait Verlaine s’il voyait Requiem for a dream.

Requiem pour un massacre

Le rappel poétique n’est pas anodin. Darren Aronofsky offre au public américain une symphonie infernale électrisée par la partition de Clint Mansell et du Kronos Quartet. À l’instar du titre, le morceau phare du film – Lux aeterna – est un clin d’œil cynique à Mozart. Comme lui, les personnes connaîtront la déchéance, à ceci près que celle-ci ne débouche sur aucune gloire. Jamais le cinéma n’était parvenu jusqu’ici à filmer l’addiction. De l’ingestion, en passant par l’injection, à la diffusion du produit dans le sang menant, en un millième de seconde et plans en accélérés, son action salvatrice autant que destructrice sur les corps. La pupille se dilate démesurément. La drogue fait son effet. L’addiction n’est pas seulement mise en scène. Elle devient progressivement le personnage principal de l’histoire. La drogue efface tout en balayant tout sur son passage. Ne reste qu’une chose, celle de trouver – à n’importe quel prix – une dose. L’amour qui unissait Harry et Marion n’existe plus. Pas plus que ne demeure le lien filial entre Sara Goldfarb et son fils.

Requiem for a dream plonge le public dans l’horreur. On pourrait être tenté d’accuser le film de s’engouffrer dans les clichés glauques qui collent à la peau des toxicomanes. Si elle flatte quelque peu l’imaginaire collectif, l’œuvre ne saurait pour autant être confondue avec une campagne télévisuelle anti drogue. L’histoire convoque nos peurs les plus profondes. S’il y a bien une figure sociale repoussoir honnie par la société, c’est la figure du « junkie ». Perdu dans les méandres de son addiction, le « drogué » va à l’encontre de l’idéologie néo-libérale, n’étant ni un consommateur rêvé ni un travailleur flexible (et malléable à souhait).

Le deuxième long-métrage de Darren Aronofsky appuie là où cela fait mal (et peur). Il place la société américaine face à ses propres hantises (et problèmes). Car l’histoire de Harry est celle de millions d’américains et d’américaines. Le personnage est abandonné par les pouvoir publics, placé dans un camp de redressement, à défaut d’être pris en charge. Harry n’est pas perçu comme un être humain, une personne malade et digne d’être soignée, mais comme un délinquant qui trouble l’ordre public en se droguant. Lorsque la prise en charge médicale est effective, elle est effrayante de brutalité. Internée de force, Sara Goldfarb subit les frais d’une politique du musellement psychique, pour finir comme un légume réduit au silence. Si la santé mentale et les problèmes d’addictions sont aujourd’hui mieux appréhendés, l’histoire de Harry semble, avec la crise des opiacés qui sévit actuellement, devoir cruellement se répéter.

Bande-annonce – Requiem for a dream

Fiche technique – Requiem for a dream

Réalisation : Darren Aronofsky
Scénario : Hubert Selby Jr. et Darren Aronofsky, d’après le roman éponyme d’Hubert Selby Jr (1978)
Interprétation : Jared Leto (Harry Goldfarb), Jennifer Connelly (Marion Silver), Marlon Wayans (Tyrone C. Love), Ellen Burstyn (Sara Goldfarb).
Musique : Clint Mansell et le Kronos Quartet
Direction artistique : Judy Rhee
Décors : James Chinlund (en)
Photographie : Matthew Libatique
Pays : Etat-Unis
Genre : drame
Durée : 1h42

Note des lecteurs6 Notes
4