« The Nice House On The Lake » : un amer eldorado

Les éditions Urban Comics publient The Nice House On The Lake, de James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno. Doté d’un concept fort, l’album se tapisse de mystères et étudie les dynamiques de groupe ainsi que les effets psychologiques face à l’épreuve, en prenant appui sur une bande d’amis aux liens plus ou moins distendus.

Dans le film Le Menu, Mark Mylod transforme une expérience culinaire idyllique en un cauchemar inextricable. The Nice House On The Lake en reproduit certains tenants, puisqu’il réunit une dizaine de personnes dans une luxueuse villa pour des vacances de rêve aussitôt lestées d’un voile opaque de désespoir. James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno imaginent un personnage central, Walter, réunissant ses amis dans un cadre splendide pour quelques jours de détente et de retrouvailles. Le mystère est savamment entretenu. Chaque protagoniste est associé à un pseudonyme et à un symbole en rapport avec sa profession et/ou son caractère. Les invités ne savent rien de ce qui les attend, pas même l’identité des autres pensionnaires de la villa. Les événements prennent la forme d’un jeu, en raccord avec le tempérament parfois saugrenu de Walter, jusqu’à ce que la situation se gorge de désespoir.

The Nice House On The Lake emploie alors les différents hôtes pour distiller des informations au compte-gouttes, notamment sous forme de flashbacks. Conférant au lecteur une nature quasi omnisciente (les retranscriptions de conversations ou de courriels), l’album partage en outre des traits communs avec la série Lost, en ce sens qu’il radiographie les dynamiques de groupe et les contrecoups psychologiques de l’isolement, la gestion des ressources ou, plus généralement, des épreuves dans toute leur pluralité. Alors qu’ils prennent conscience d’être les victimes d’une expérience apocalyptique menée par des entités potentiellement extraterrestres, les pensionnaires de la villa vont accuser le coup, réagir chacun à leur façon, parfois de manière proactive (en cartographiant les lieux par exemple), d’autres fois de façon passive (en se contentant de prendre du bon temps). La villa semble hors du temps, elle est isolée par une barrière invisible et quadrillée de sculptures étranges. Elle semble avoir altéré la mémoire des invités, qui ne se rappellent même plus par quels moyens ils l’ont rejointe.

La série télévisée The Good Place, de Michael Schur, pourrait constituer un autre point de comparaison pertinent. La réalité falsifiée, la frontière poreuse entre l’idylle et le cauchemar ou les dilemmes moraux de Walter et Michael tendent en effet à rapprocher les deux récits. Ce dernier point est d’ailleurs intéressant. Alors qu’il était censé s’acquitter d’une mission sans s’investir sur le plan émotionnel, Walter y a mis de l’affect et s’est lié d’affection avec toute une série d’humains qu’il a ensuite sélectionnés pour échapper à la fin du monde. Représenté par un tourbillon de matière par James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno, l’architecte de cette expérience peut être vu, par analogies, comme une entité prise dans des vents contraires, en équilibre instable entre les éthiques de responsabilité et de conviction.

Liant réalisme (jusqu’au thermomètre digital) et révélations fantastiques, ce premier tome de The Nice House On The Lake laisse de nombreuses questions en suspens. Il parvient cependant à restituer habilement les luttes internes des personnages, notamment en changeant régulièrement de point de vue, ce qui donne un caractère choral au récit. Comment s’adapter dans des circonstances si particulières ? Comment réagir à une trahison mâtinée de bonnes intentions ? Avec un apparat graphique attrayant (notamment dans la coloration) et un argument de base puissant, James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno déploient l’effroi et l’inconfort dans un cadre des plus oxymoriques. Ils le font avec suffisamment de métier pour qu’on ait envie d’en découvrir la suite.

The Nice House On The Lake, James Tynion IV et Alvaro Martinez Bueno
Urban Comics, février 2023, 184 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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